CHAPITRE V. (1523 A
Entrée dans Génère de Pérèque Pierre do la Baume. — Ré<:epUon faite par les GéneTois au duc et à la duchesse de Savoie , Béatriz de Portugal. — Alliance de Genève avec Berne et Fribourg. — Condamnation des Mamelus. — Pierra de la Baume se fait recevoir bourgeois de Genève. — La confrérie de la Cuiller.
Le 1 2 avril 1 523 , Pierre de la Baume , élu évoque de Genève, fit son entrée dans la ville, après avoir prêté serment, au pont de l'Arve entre les mains des syndics (I). Le peuple s'était mis en frais pour lui témoigner sa joie et le recevoir avec magnificence; mais il voulut qu'on réservât tous les apprêts de la fête pour la duchesse de Savoie qui devait bien-
(1) Pierre de la Baume', que Jean do Savoie s^était donné pour coadjuteur en 1521 , fit, un an après la mort de ce dernier, son entrée solennelle dans sa ville épiscopale, le 11 avril lô23. Elle ne fut remarquable que par une aflluence extraordinaire de peuple. L^ëvèquc, portant un chapeau vert, et monté sur une mule magnifiquement harnachée , fut reçu au pont d^Arve par les syndics , suivis de phis de cent jeunes gens à cheval , et , à rentrée de la ville , par le clergé et les ordres religieux. U se rendit directement à Péglise de Saint-Pierre , où il jura , sur Paulel de Sainte-Catherine, les franchises quMI confirma encore le 21 juillet de la même année. 11 accorda aussi des grâces à cette occasion , et il renvoya de toutes poursuites les complices d'un homicide , dont le crime se rattachait aux dissensions précédentes des citoyens.
Magnin , HisT. de l'ktabl. de lu réforme a Genève , p. 15«.
tôtvenir à Genève. Eu effet, peu de temps après, Béatrix de Portugal, que le duc Charles avait nouvellement épousée, y vint avec son mari, et le peuple leur fit la plus brillante réception.
» La jeunesse de la ville, dit Spon (1), était lestement y> vêtue de damas, de velours et de toile d'argent, armés y> chacun d'une pique à la main. Ce qu'on trouva de plus H galant fut une compagnie d'amazones qui étaient des fem- * mes superbement vêtues , les cottes retroussées jusqu'au » genou, portant de la droite un dard, et de la gauche un » petit bouclier argenté, à la manière des anciennes guérie rières. Celle qui les commandait était une espagnole , )> femme de François de Saint-Michel, sieur d'Avoully, la- » quelle devait faire compliment, en sa langue, à la duchesse. >^ L'enseigne était une grande et belle femme, fille d'un apo- » thicaire nommé le Grand Jacques , laquelle maniait une >> enseigne aussi adroitement qu'un lansquenet.
» Leur entrée fut de la manière qui suit : La duchesse » passa deçà le pont d'Ange sur un char de triomphe , attelé » de quatre chevaux , tout couverts d'or et de pierreries qui » éblouissaient les yeux. Leduc, son mari, suivait, monté >> sur une mul(», avec l'abbé de Bonmontet un de ses écuyers, >^ tous trois vêtus de même, avec des manteaux gris et des >^ chaperons à gorge. La duchesse ayant passé le pont, ren- >?k contra premièrement les amazones , dont la capitaiiie lui >^ présenta un sonnet espagnol avec des éloges, des titres superbes et des offres de service de la part de la ville ; mais elle ne les remercia pas, et ne daigna pas même les regarder. Les hommes vinrent ensuite la recevoir , et elle ne leur fit pas meilleur accueil , dont les bourgeois furent
(1) Spon , UiST. M Gbnète , 1. 1", p. 359.
» indignés, disant, qii'//.v ne lui faisaient pas ces honneurs » par devoir comme des sujets, 7nais par affection, comme » des amis. Au contraire, la duchesse qui était Portugaise , » montrait assez qu elle ne les tenait pas seulement pour » sujets, mais pour esclaves , à la manière des Portugais, » Il y en eut quelques-uns qui conseillèrent d'aller abattre » les théâtres et les échaffaux qu'on lui avait préparés , » comme si elle n'y avait pas pris plaisir. — On ferait mieux, y^ disaient-ils , d'emploijer Vargent que Von dépense pour » honorer le duc et sa nouvelle épome, à fortifier la ville , » et à les faire demeurer dehors, non pas les y attirer pour » se blesser de ses propres armes,
» On poursuivit néanmoins la fête , et on les accompagna » dans les rues pleines de monde , avec des concerts et d'au- » très marques d'allégresse. On excusait la fierté de la du- » chesse , disant : Che eran los costumbres de Portugal , » que c'était la coutume de Portugal. Elle fit pourtant un » festin superbe aux dames , suivi de ballets, de mascarades » et de comédies ; de sorte que depuis le temps du duc Phili- » bert, on ne s'était pas si bien diverti. On fit des tournois » où les enfants do la ville se montraient aussi adroits que les » gens de cour. Enfin, on ne songea, toute c^tte année, » qu'à réjouir le duc et la duchesse, leur fournissant à eux » et à leur train , des vivres et des meubles pour le néces- » saire et pour le plaisir. On peut même dire qu'ils étaient » mieux obéis à Genève par courtoisie , qu'à Chambéiy par » obligation. »
Le duc et la duchesse de Savoie, se trouvant bien à Genève, y tenaient souvent leur cour. L'année suivante (1524). Ils eurent un fils , qui y naquit et y fut baptisé. Le duc avait médité de le faire prince de Genève ; mais il mourut plus tard en Espagne, et la duchesse ne put jouir avec ce fils de la souveraineté d'une ville dont le séjour lui plaisait tant, qu'elle
disait dans sa langue : — Che cran mouch buo7ia posada ,
« que c'était une fort bonne hôtellerie. »
La mort de Jean de Savoie avait privé lé duc d'un double instrument de sa domination, et le nouvel évêque était bien intentionné pour les libertés et les franchises de son peuple ; mais le duc n'en persista pas moins à vouloir s'assujetir la ville de Genève. Il pensait qu'il ne lui serait pas difficile de mettre , dans ses intérêts , son ancien sujet Pierre de la Baume, qui, malgré ses bonnes intentions, manquait de force dans le caractère, aimait les femmes et les plaisirs (1) ,
(1) Des historiens protestants ont accusé Pierre de la Baume d'avoir eu des mœurs dissolues; mais cette accusation, que Jurien a reproduite, et contre laquelle proteste M. Maçnin , parait n^avoir été fondée que sur renlèvement d'une jeune fille à ses parents. Or, cet enlèvement est loin d'avoir la p.ravité que ces historiens lui attribuent , avec Pévidento intention de rendre la conduite du prélat odieuse. Voici le fait , tel que le raconte Bonnivard: « L'année 1527 , dit-il , en carcsme, fut une {presse émotion du peuple contre l'évesque . à cause d'une jeune fillette , 4gée de six ou sept ans, qui avait bon maria^je , et pour c.c fut convoitée par \mg barpeur qui la demanda à son maistre , en récompense de son sen ice , lequel caidant que ceux de Genève endureraient aussi bien de lui des coups de baston que ceux de Saint-Claude , dont il estait abbé , fit prendre la dicte fille, sans le sceu de sa mère, dont tout le monde fut bien irrité.
» Le Conseil bien accompagné alla trouver l'évesque qui disnoit , il fallut qu'il selevast de table et vint parler à eux par la fenestre , car il n'osoit ouvrir la porte , «t oo lui parla si bien et beau , qu'il rendit la fille à sa mère. » ( CnnoNiQ. , liv IV, cbap. n, p, 455. )
Voyons maintenant les récits avec variantes des historiens protestants. « En caretroe, ditRosct, livre II, chapitre XV, en caresme dudit an 1627 , fut ravie une jeune fille et menée en Tévèché , ce qui émut les syndics el tout le peuple qui t'assemblèrent vers ledit évôché , demandèrent la jeune fille à leur évèque , lequel parlant à eux dès la fenêtre , les pria de se retirer , et leur rendit la fille , çu'ii n*avaii encore iouchée. »
« En particulier, dit à son tour Ruchat (t. I, p. 32) , l'évèque s'y était rendu fort odieux par une infamie dont il se couvrit, ayant enlevé , en 1527 , une jeune fille de bonne maison . »
« Un jour , raconte Villemin ( lIisT. de l4 Confédération Suisse, t. XI , p 25), il arrive que Pierre de la Baume fait enlever une jeune fille , et que le peuple ■meute court l'arracher de son palais ; dès-lors plus do considération , plus d'au- ^té. » M A qui faut-il adresser le reproche « d'infàmio > , se demande avec une JQite indignation M. Ma^^nin , après avoir donné les récits de ces historiens , est- ^ à l'évèque , ou à ses calomniateurs ? »
Magnin , HisT» de l'étab. de ia Réforme a Genève, p. 272 , note.
et qui, possesseur de beaux bénéfices dans les États de Sa" voie, devait craindre d'en être dépouillé, s'il s'opposait à ses volontés. Ce qui lui semblait surtout rendre facile l'exécution de SCS projets, c'étaient les mœurs licencieuses et efféminées de la jeunesse genevoise, qui s'était tellement amollie par les délices de la cour , qu'elle aimait bien plus la débauche que la liberté de son pays.
Après la mort du vidomne Salagine, le duc de Savoie nomma à sa place un de ses olïiciers appelé Verneau, auquel on fit prêter serment à l'évêquc, selon les anciennes coutumes; mais il prétendit que c'était à lui ou à son conseil que Verneau devait le prêter. L'évèque s'y étant opposé, quoique mollement, il trouva le moyen de l'éloigner, en lui donnant une mission en Piémont pour le service de l'Empereur , mission que le prélat n'osa refuser, étant bon impérialiste. Son frère Saint-Sorlin qu'il chargea de l'administration du diocèse, en son absence , aimait beaucoup moins les affaires que le plaisir, et laissait le soin de tout au conseil épiscopal. Un jour on y agita la question , si l'appel des jugements du vidomne devait être porté au conseil du duc ou de l'évèque. La plupart des conseillers, nés dans les États de Savoie, penchaient pour le conseil ducal. Le seul Lévrier , juge des excès , fils de cet autre Lévrier qui avait sauvé Pécolat , eut le courage de soutenir que le duc n'avait aucune autorité sur Genève, et que cet appel devait être porté devant l'évèque. Le duc , en étant averti par ses créatures , manda auprès de lui les conseillers épiscopaux qui s'empressèrent d'y aller , excepté Lévrier. Le duc alors se plaint et menace ; mais comme les conseillers se déchargent sur leur collègue absent, il leur commande de le lui amener sur-le-champ, leur promettant d'ailleurs de ne pas le maltraiter. Quand Lévrier fut en sa présence, — « Il y en a, dit le duc d'un air » menaçant, qui ont dit que je n'étais pas souverain de Ge-
> nève ?» Et comme tous gardaient le silence, — « c'est un )► certain Lévrier ; ne serait-il pas ici ? »
« — C'est moi, Monseigneur, répond le juge des excès avec calme et dignité ; mais si j'ai dit quelque chose, c'est dans le conseil , et je ne dois pas en être inijuiété. »
« — Allez, dit le duc, et me faites paraître dans trois jours, par de bons titres, la vérité de ce que vous avez avancé, autrement prenez garde à vous.»
Lévrier s'en retourna assez en peine de se senir, pour sa défense , des titres de la ville qu'il savait être entre les mains de gens affectionnés au duc de Savoie, et qui ne les lui remettraient certainement pas. Aussi n'eut-il garde de les demander; et comme ses amis lui conseillaient de fuir, ce qui était le seul moyen d'éviter le danger qui le menaçait, il leur répondit qu'il aimait mieux mourir pour l'autorité de saint Pierre et la liberté de Genève, à l'exemple de Berthelier. Il demeura donc dans la ville, passé le terme que lui avait assigné le duc, allant et venant, sans rien changer à ses habitudes. Le prince croyant que c'était par mépris , le fit saisir par quelques-uns de ses gentilshommes , lorsqu'il sortait de Sahit- Pierre, pendant l'absence de Saint-Sorlin qui s'était lâchement retiré à Rumilly , pour n'être pas obligé de défendre un membre du conseil épiscopal auquel il devait aide et protection. Le malheureux Lévrier, tout bien vêtu qu'il était, ^vec sa casaque de velours , fut mis , comme un vil malfaiteur, sur un méchant cheval , les mains liées derrière le dos , et ïnené en cet équipage à Bonne, escorté d'une troupe de gens ^ui l'accablaient d'injures.
Le lendemain, les dames qui avaient fait les honneurs à la
<luchesse, lors de son entrée dans Genève, vinrent la prier
<i*appaiser la colère de son mari contre le juge des excès ;
mais ce fut en vain. Les syndics et le conseil qui désiraient
le sauver, n'osant s'adresser au duc (Urectement , allèrent
consulter révoque de Maurianne , qu'ils savaient bien intentionné pour la ville. Mais ce prélat leur ayant dit que le seul moyen de sauver Lévrier , c'était de reconnaître le duc pour leur souverain , ils ne voulurent pas sacriQer au salut d'un seul de leurs concitoyens la liberté de Genève. Le prince avait d'ailleurs hâte d'en finir avec sa victime , car , lorsque les dames de Genève vinrent trouver la duchesse, il avait déjà envoyé à Bonne le prévôt de son hôtel , le confesseur et le bourreau. Le prévôt , suivant les instructions qu'il avait reçues , fit donner la question au prisonnier et lui demanda ses complices. Lévrier ayant répondu qu'il n'en avait point, il le condamna, sans autre forme de procès , à être décapité. Le môme soir la sentence fut exécutée aux flambeaux. Lévrier avait écrit sur les murs de sa prison Tépitaphe composée pour Berthelier , Quid mlhi mors nocuit, etc. On rapporte qu'en allant au supplice sur la place du château, il dit aux assistants : — « Dieu me fait la grâce de mourir pour l'autorité de saint Pierre et la liberté de ma patrie. »
L'audacieuse et cruelle exécution de Lévrier, non moins que celle de Berthelier , étonna tous les Genevois , qui se plaignaient amèrement de l'abandon où les laissait leur pasteur, et se demandaient s'ils avaient encore un évoque. Au milieu de cette consternation générale, le duc pouvait facilement se rendre maître absolu de Genève ; mais comme les armées du roi de France et do l'empereur menaçaient le Piémont , il crut devoir subitement quitter la ville pour aller veiller à la sûreté de ses États d'Itahe.
Cette même année (1 525), Claude Richardet , un des syndics, exposa au conseil qu'on ne savait pas ce que devenaient les revenus de la ville; qu'il fallait donc que le trésorier Boulet en rendît un compte fidèle. Sur quoi , ce dernier , qui était du parti des Mamelus , s'écria tout en colère : — Fautil encore que nous soyons gouvernes par ces Eidgnotsf
Richardet, outré à son tour, lui rompit son bâton syndical sur la tête. Boulet porta sa plainte au conseil ducal de Chambéry , qui lui octroya des lettres pour citer devant lui les syndics de Genève , lettres que Boulet fit afficher au pont de FAne. Mais les syndics n*en tinrent compte, disant que ni le duc ni son conseil n'avaient droit de leur commander. Ils furent condamnés par contumace, et les biens qu'ils avaient en Savoie, confisqués. Les syndics et conseil de Genève envoyèrent alors des députés au duc et à Tévèquc, pour leur demander de maintenir les libertés de la ville qu'ils avaient jurées. Le duc ne voulut pas écouter leur réclamation, et le prélat , quoiqu'il en parût fâché , n'osait pas trop se prononcer , dans la crainte de se compromettre vis-à-vis du prince. Enfin le conseil, ne pouvant obtenir , malgré les soUidtatîons les plus pressantes , que cette citation fût révoquée, prit le parti, sous le bon plaisir de l'évêque , d'en appeler au pape, ce qui était conforme à la juridiction ecclésiastique. L'évêque, après avoir longtemps hésité, finit par se joindre à son peuple et par appuyer l'appel. Leduc, ayant lieu de craindre que la décision de la cour de Rome ne fût pas à son avantage , fit assurer les Genevois que , s'ils renonçaient à cet appel , il obfigerait son conseil de Chambéry à rapporter son arrêt, et le trésorier Boulet à rendre ses comptes à Genève.
Le petit et le grand conseil où l'affaire fut examinée , décidèrent, après une longue consultation , de ne pas donner suite à l'appel, soit à cause des longueurs probables de la procédure, soit que Ton craignît de la part du duc des vexalions contre la ville , et même des actes de vengeance contre lesparticuliers,commelamortdeBerthelieretdeLevrierprouvait qu'il en était capable. En l'absence de l'évêque , les syndics informèrent de cette résolution le conseil épiscopal,' qui y donna son approbation. Quoique cet avis eût prévalu , il s'en
fallait de beaucoup qu'il fût unanime , surtout dans le grand conseil. De quatre-vingt-dix conseillers dont il était composé, il y en avait quarante qui persistaient à vouloir l'appel. Le duc connut par ses créatures quels étaient ces quarante conseillers , et les regardant , dès-lors , comme ses ennemis , il résolut de les perdre. La plupart furent avertis et trouvèrent leur salut dans la fuite ; d'autres moins heureux furent pris et emprisonnés dans divers lieux. Ce fut le i 5 septembre (1525) qu'ils sortirent de Genève, et que plusieurs d'entr'eux se réfugièrent à Fribourg. Ces derniers arrivèrent dans cette ville en deux troupes différentes. Celle dont Besançon Hugues faisait partie , passa par la Franche-Comté et n'arriva que six jours après l'autre qui avait pris le chemin de Lausanne. Us portèrent leur plainte à la seigneurie de Fribourg, qui leur donna satisfaction , en envoyant à Berne des députés chargés de représenter aux seigneurs de ce Canton , que les Fribourgeois avaient renoncé à leur alliance avec Genève par égard pour eux , mais sous la réserve que le duc de Savoie laisserait les Genevois vivre en paix, sans attentera leurs libertés ; que néanmoins ce prince et ses officiers avaient manqué à ces engagements , ce qui avait été la cause qu'un grand nombre des principaux bourgeois de Genève étaient venus à Fribourg , à travers mille dangers , pour implorer la protection des seigneurs de cette ville, lesquels touchés de leurs malheurs et de ceux qui menaçaient leurs concitoyens , priaient les seigneurs de Berne de prendre en main leur défense.
Les Bernois entrèrent dans ces sentiments. Ils écrivirent une lettre à la ville de Genève pour l'assurer de leurs dispositions à la soutenir contre les projets du duc de Savoie ; et ils envoyèrent en même temps un député à ce prince pour lui témoigner qu'ils s'intéressaient aux Genevois, et le prier de les laisser jouir de leurs libertés.
Ces démarches des Fribourgeois furent un premier témoignage de leur bienveillance pour les réfugiés , qui tâchèrent de leur démontrer par de bonnes raisons , que le seul moyen de donner le repos à leur patrie , c'était d'en revenir à l'alliance de i 51 9. Les seigneurs de Fribourg le sentaient bien ; mais étant retenus par la crainte qu'elle ne fût de nouveau rompue , ils se contentèrent de prier instamment le duc de ne plus troubler la tranquillité de Genève , et de laisser les fugitifs retourner chez eux sans les inquiéter. Et pour que leur intercession fût plus efficace , ils persuadèrent aux Cantons de Berne et de Soleure d'envoyer , de concert avec eux , pour cet objet, des députés au duc , qui était alors à Genève.
Tout ce que les députés des trois Cantons purent obtenir de ce prince, ce fut de permettre aux réfugiés de venir se défendre avec un sauf-conduit qu'il leur octroya pour leur sûreté. Il voulut bien aussi, sur leurs remontrances, délivrer les fugitifs qu'il avait faits prisonniers autour de la ville. Quant à ceux qui étaient en Suisse, ils n'eurent garde de s'en retourner à Genève, en se servant d'un sauf-conduit qui leur interdisait l'entrée de la ville et de ses faubourgs ; de sorte qu'ils n'auraient pu défendre leur cause que sur les terres de Savoie, où ils n'avaient ni parents, ni amis pour les soutenir, mais des ennemis dont ils avaient à craindre les pièges. Ils restèrent donc en Suisse et continuèrent d'agir auprès des Cantons pour les amener à leur opinion sur la nécessité d'une alliance avec Genève. Le Canton de Soleure refusa son consentement ; mais ceux de Berne et de Fribourg, émus de pitié pour la condition de ces malheureux qui, pour se soustraire à la colère du duc de Savoie, avaient quitté leurs familles et leurs affaires, promirent de prendre leur demande en considération , sauf à examiner plus à loisir les articles du traité qu'ils se proposaient de conclure.
Le mois d'octobre suivant (1 525) , le grand conseil étant
assemblé , le vidomnc et le juge Baralis s'y présentèrent. « Ils venaient, dirent-ils , comme amis de la ville , voulant )► son bien et son repos, exposer au conseil que le duc étant » vicaire de l'empire et souverain en tous ses pays , on poor- » rait aussi le reconnaître souverain de Genève , sans faire
> préjudice à l'autorité de Tévêque, ni aux libertés de la ville; )► que par ce moyen il veillerait à sa conservation ; qu'il serait
> mônie difficile, quand on ne s*y résoudrait pas de bon gré , » d'empêcher qu'il en vînt à bout ; qu'on pouvait bien juger » que , quelque affaire qu'il leur arrivât , Tévêque ne s'émit presserait pas de les secourir. Le duc, ajoutèrent-ils, est un
> prince doux et généreux qui vous défendrait et maintiendrait
> contre tous>
Il leur fut répondu que ce qu'ils proposaient serait mis en délibération, et qu'on prendrait l'avis du conseil épiscopal , du conseil ordinaire et de révoque. Cependant, le vidomne et Baralis, à foiw de sollicitations, de bonnes paroles et de menaces, firent une telle impression dans les esprits , que la plupart des conseillers dirent aux syndics : — Si v(ms le voulez rccotinmtre, nous // conseutons. Mais les syndics tinrent bon, et la proposition du vidomne et de Baralis fut ajournée. 11 tout avouer que, si dans le conseil , un grand nombre de membres étant tlévoués au duo, on avait incliné à le nvonnaître pour souverain . il ne manquait pas de citoyens dont les sentiments n'étaient pas pour lui. Aussi, dans les entretiens particuliers qu'ils eurent avec les députés des trois Cantons, qui vinrent pou de jours après à Genève , remplir leur mission auprès du duc do Savoie, tenaient-ils un langage confonne à celui do Bo>:uu ou Hugues et dos autres réfugiés. Toutefois, lorsipio les doputos exposeront au conseil que si Ton inquiétai' la Ci»mînui:m!o do Cion/vo sur ses libertés , leurs supoviours la prondraiout sons leur protection, les partisans du parti ducal Tomportèivul : car le conseil répondit
aux députés de Fribourg que ceux qui étaient allés se plaindre à leurs supérieurs, Tavaieiit fait sans le consentement de la ville. On écrivit en même temps aux quatre Cantons de Berne, Fribourg , Soleure et Lucerne , de ne pas ajouter foi à toutes les plaintes qu'on leur ferait , sans l'aveu de la communauté ; et comme les seigneurs de Fribourg , après le retour de leurs députés, écrivirent de nouveau qu'on leur communiquât les titres de la ville, on le refusa, en donnant pour raison qu'on n'avait pas à se plaindre du duc de Savoie. C'est que ce prince se trouvait alors à Genève ; et la crainte qu'inspirait sa présence, faisait tout plier sous sa volonté.
Le 10 décembre (1 525), le duc fit convoquer le conseil général au cloître de Saint-Pierre, lieu destiné à ses réunions. 31 y assista lui-même assis sur une chaise , ayant son chancelier et ses gardes bien armés près de sa personne , de crainte d'un soulèvement, ce qui fut cause que ce conseil fut depuis appelé le conseil des hallebardes. Le chancelier Gabriel de Laudc, demanda au peuple , de la part du duc , qu'en considération de la peine et des fatigues que lui et ses prédécesseurs s'étaient données pour la conservation de l'État de Genève, on eût à le reconnaître comme protecteur souverain de la ville, et à désavouer les fugitifs et l'aUiance qu'ils voulaient contracter avec les Suisses. Les Mamelus applaudirent à U proposition du chancelier ; quelques-uns des assistants qui n'en voulaient pas, mais qui n'osaient se prononcer ouvertement, gardèrent le silence , tandis que d'autres, eurent assez de courage pour dire qu'ils l'acceptaient, mais seulement en ce qui ne serait contraire ni à l'autorité de l'évêque et prince de la ville, ni aux franchises et libertés des citoyens. Le duc, voyant que le conseil n'était pas unanime pour lui accorder ce qu'il demandait , ennuyé de toutes ces oppositions, partit de Genève le 12 décembre, pour s'en retourner en Piémont, contre l'avis de son conseil , qui était persuadé que sa pré-
sence à Genève était nécessaire pour empêcher la conclasion de Talliance avec Fribourg. Peu de jours avant son départ, les' syndics lui montrèrent un projet de cette alliance qui leur était parvenu, et pour se conformer à sa volonté, ils désavouèrent ceux qui l'avaient sollicitée.
Les réfugiés cherchèrent à effacer la mauvaise impression que le désaveu des syndics avait pu produire dans Tesprit des Fribourgeois. Ils dirent que ces magistrats avaient envoyé leur réponse à Fribourg , à Tinsu de la communauté , dont tous les membres, à Texception de cinq ou six , partageaient leurs sentiments ; que tous ceux qui avaient à cœur la liberté de leur patrie, n'avaient pas osé s'expliquer ouvertement , à cause de la présence du duc dans la ville ; mais que maintenant qu'il n'y était plus, la seigneurie de Fribourg n'avait qu'à envoyer à Genève, pour recueillir des renseignements , un homme qui eût sa confiance, même sans caractère public , et qu'elle se convaincrait alors combien tous les citoyens désiraient l'alliance; que, pour ne laisser aucun doute sur la vérité de leurs paroles, quelques-uns d'entre eux s'offraient de l'accompagner, ce qu'ils n'oseraient faire, si le parti des Eidgnots n'était pas en majorité.
La seigneurie de Fribourg se décida ù envoyer à Genève , un commissaire nommé de Sargine, et comme ils l'avaient offert , quelques-uns des réfugiés , au nombre desquels était Jean Lullin, l'y accompagnèrent. Arrivés dans la ville, ils réunissent ceux'qu'ils savaient être les plus chauds partisans de l'alliance , au nombre d'une centaine de personnes, ayant à leur tête un bon vieillard appelé Jean Bandière , père d'Ami Bandière, l'un des fugitifs ; et tandis que le conseil est assemblé , ils s'y présentent tous ensemble avec le commissaire de Sargine. Ils déclarent d'abord qu'ils ont une communication à faire au conseil, tant en leur nom qu'au nom des réfugiés qui n'ont pu quitter la Suisse ; ils prient le conseil de leur
donner acte de ce qu'ils diront et de ce qui leur sera répondu. Le premier syndic leur ayant fait observer qu'on les écoutera volontiers , mais qu'on ne peut leur donner des lettres testimoniales, parce que ce n'est pas la coutume , ils répondent qu'ils sont surpris qu'on leur refuse une demande qui leur paraît si juste ; mais qu'ils ont avec eux un notaire public dé Fribourgqui dressera l'acte qu'on ne veut pas leur octroyer. Au même instant le vieux Bandière présentant au conseil ses petits-fils et d'autres jeunes enfants de réfugiés qui l'entourent: — <i Vos seigneuries, dit-il les larmes aux yeux, çon- » naissent-elles ces pauvres enfants , que Ton peut appeler
> orphelins, quoique leurs pères vivent encore ? Connaissent-
> elles leurs malheureux pères, dont on avait juré la perte ,
» et qui , pour mettre à couvert leur vie, ont abandonné leurs
» familles, leurs affaires , et sont allés au travers de mille
^ dangers , chercher asyle dans un pays étranger ? Vos sei-
>> gneuries ne les reconnaissent-elles pas pour être des
y^ citoyens zélés pour la patrie, gens sans reproches et dignes
^ d'un sort plus heureux? Nous les prions de nous dire leurs
^^ sentiments là-dessus.»
Le conseil , soit qu'il fût ému par les paroles de ce bon "Vieillard , soit que la vérité forçât même ceux qui avaient des intérêts contraires à lui rendre hommage, avoua d'une voix Xmanime que Bandière avait raison , et que les citoyens qui s'étaient réfugiés à Fribourg , étaient des hommes irréprochables. Aussitôt de Sargine prit acte de cet aveu ; ce que les membres du conseil qui étaient pour le duc, virent avec beaucoup de peine, parce qu'il semblait par là qu'ils chantaient la palinodie, et qu'ils consentaient à une rétractation du désaveu qu'ils avaient fait peu de jours auparavant de la conduite des réfugiés. Toutefois, il leur fallut prendre patience , d'autant que leur parti diminuait tous les jours ; car ceux qui avaient accompagnéBandière au conseil, étant allés de maison en mai-
son , demander aux particuliers s'ils voulaient consentir ^ l'alliance qu'on se proposait de faire avec les Caqtons 4® Fribourg et de Berne , à peine trouvèrent-ils cent personoes qui refusèrent leur consentement (1). En un mot, à la fin dç l'année i 525, l'alliance était tellement du goût de chacun, et l'on s'en expliquait si ouvertement, que Ton entendait retentir de tous côtés dans les rues , comme en 1519 , les cris de Vivent les Eidgnots !
Le jour même de la démarche du vieux Bandière, on écrivit à l'évêque, qui se trouvait à Pignerol, pour l'informer de ce qui se passait à Genève, et l'engager à y venir mettre le bon ordre. On lui annonçait en même temps que plusieurs bourgeois avaient déserté la ville, et que les fugitifs avaient envoyé chercher leurs femmes et leurs enfants. L'évêque , après une absence de près d'une année, revint à Genève le T' février 1 526, et fut reçu de toute la ville avec beaucoup de joie. Deux jours après son retour , il donna audience aux syndics ^ et leur demanda comment ils s'étaient gouvernés. Après qu'ils l'eurent mis au courant de toutes leurs traverses, — « Je n'ai » pas aussi été exempt de semblables déplaisirs, leur dit le » prélat, car M. le duc m'a dit une fois en présence de son » frère, qu'il prétendait avoir la souveraineté de Genève ; » mais comme j'ai délibéré de maintenir les droits et les » libertés de mon église jusqu'à la mort , je lui fis réponse , » qu'en tant que j'étais Pierre de la Baume, j'étais son très- )> humble serviteur et sujet ; mais qu'en tant qu'évèque de » Genève , je ne lui étais point sujet , et qu'il n'avait rien à » connaître dans la ville.» Il leur témoigna ensuite qu'il serait
(1) Antoine Gautier , l'annotateur de Spon , ordinairement exact , commet id «ne gr«Ttt erreur , car diaprés Galiffe cité par M. Magnin , c'esi au contraire Vmùtm lawroyé k Fribourg qui ne contenait que cent seize noms. — Magnin, p. 53 •
bien nécessaire que les délibérations da conseil fassent plus secrètes, et que, dans les affaires importantes, on se servît de ballottes , comme à Venise.
LeSfévrier 1526, huit jours après Tarrivée de Tévêque, on élut de nouveaux syndics. Au grand contentement des seigneurs de Berne et de Fribourg, l'un des principaux Eidgnots, Jean Philippe , fut élu premier syndic. C'est pourquoi tous les fugitifs qui avaient coopéré au traité d'alliance avec les deux villes , revinrent à Genève. Ils exposèrent au conseil par la l)ouche de Besançon Hugues , l'un d'eux , avec quelle peine ils étaient parvenus à surmonter les obstables dont le duc ^vait entravé leurs démarches, ceprince ayant fait représenter 3UX Cantons que la ville de Genève lui était assujettie, et ne prouvait par conséquent conclure , malgré lui , aucune alliance Valable. La confédération entre les trois villes n'en fut pas moins contractée, d'abord à Berne le 20 février (i 526), et tout de suite après à Fribourg, sous deux conditions, la première» cjue les Genevois prouveraient juridiquement et contradictoiïementque le duc de Savoie n'était pas leur prince, et la seconde , qu'elle serait acceptée par la majorité des bourgeois de Genève. Elle devait durer 25 ans et même toujours, s'il plaisait aux parties, en la confirmant tous les cinq ans. Le traité contenait, entr'autres articles , que si l'une des parties était attaquée, les autres lui porteraient secours selon leur pouvoir (i).
(1) « Et pour marquer, disent les termes du traité, de quelle manière l'un doit 9 assister et secourir Pautre , nous avons conclu entre nous , que sMl arrivait pen-
> dant que cette combourgeoisie durera , qu^un ou plusieurs , quels qu'ils soient ,
• ou quels quMIs puiss«>nt être , voulussent molester ou endommager contre droit a et ralaon les susdits syndics , conseil et bourgeois de la ville et communauté de a Genève , aux corps , honneur et biens , aux pays et personnes , seigneuries >
> franchises , bonnes coutumes et anciens usages ; ou qu'ils entreprissent de les
* inquiéter, attac]iqer ou tourmenter de quelque autre manière que ce soit, contre
Le 25 février (1 526) , le conseil général fut assemblé au son de la grosse cloche , et Besançon Hugues y fit Texposition de tout ce qui s'était passé depuis le 1 5 septembre que les réfugiés étaient sortis de Genève , jusqu'à la conclusion de Talliance qu'ils avaient négociée à leurs frais. Il déclara que ces frais restaient à leur charge , et qu'ils n'en demanderaient jamais le remboursement. On peut dire que le conseil général fut unanime pour approuver l'alliance, puisqu'il ne s'y trouva que cinq ou six opposants. Toutefois , l'évèque qui était présent , protesta d'abord contre ce qui , dans cette affaire , pourrait être au préjudice de son autorité ; puis changeant
• droit et raison , alors nous dessus nommés avoyers , conseils et bourgeois des » villes de Berne et Fribourg , examinerons e t considérerons , conformément aux
• serments que nous STons prêtés , si telles a(prcssions, outrages et autres Tiolences » sont faits contre droit et équité; et sMl se tiouvait, après quMl en aurait été connu,
• que CCS violences eussent été entreprises contre ceux de Genève , contre droit » et équité , nous susnommés do Berne et de Fribourg , serons tenus de donner à » ceu\ do Genève qui auront été ainsi attaqués , endommagés et grevés , Passis- » tance , le secours et la défense nécessaire , selon notre pouvoir , toutefois à m leurs dépens.
« D^un autre côté, nous, syndics, conseil et bourgeois de la ville et communauté » de Genève , avons juré et promis que si lesdits avoyers , conseils , bourgeois et s communauté des villes de Berne et Fribourg , étaient pareillement attaqués , s molestés et fâchés de la manière susdite , nous les assisterons , selon notre pous voir , de nos corps et de nos biens « et à nos propres dépens. »....
« Et à la fin de ces vingt cinq ans , nous les susdites trois \-illes , ou
» nos successeurs , si nous et eux le trouvons bon , pouvons de rechef renouveler » cette bourgeoisie , et à cause d'icelle , nous les deux villes de BeJhie et Fribourg, s réservons le Saint-Siége de Ronte, le Saint Empire Romain , tous et un chacun s de nos chers alliés des ligues, do même que tous et chacun de ceux avec lesquels » nous sommes ci-devant entrés en confédération, union , bourgeoisie et amitié, N ou avec lesquels nous avons quelque engagement. De mémo nous dits de Gem nève , réservons notre très-gracieux seigneur Tévèque de Genève et ses succes- » seiuv dûment élus, lequel nous reconnaissons pour notre seigneur, avec toute s puissance et supériorité ; et de plus on a aussi réservé son Altesse de Savoie , et a le ci-devant nommé révérendissime évèque de Genève , les franchises de tous
• deux , droits et puissances qu^ils pourraient avoir , sans qu^on puisse leur pors ter aucun dommage, en vertu des présentes. •
Spon , Hi8T. DE Genève, t. UI, pièces just. Traduction de Toriginal allemand.
tout-à-coup d'avis , — Cependant, dit-il, si vom êtes en possession de contracter des alliances sans votre prince , et que vos franchises écrites ou non écrites, auxquelles je serais fâché de déroger , vous donnent ce droit , en ce cas , vous pouvez la faire, et je cesse de m'y opposer.
Les chanoines, dit Bonnivard , qui étaient presque tous du parti ducal, voulant empêcher la convocation de ce conseil général, où ils prévoyaient que Talliance serait acceptée , avaient fait cacher le marguiller qui avait la clef du clocher , pour qu'on ne pût sonner la grosse cloche ; mais on le découvrit et la précaution devint inutile. Seulement , elle attira du désagrément à son auteur , le chanoine Lutry ; ce qui fut cause que le chapitre et le clergé deniandèrent aux syndics s'ils étaient en sûreté dans la ville. On leur répondit qu'ils n'avaient rien à craindre. Peu rassurés par cette réponse des syndics, quelques membres du chapitre , particuhérement connus.pour leur attachement à la maison de Savoie, sortirent de Genève et ne voulurent plus y rentrer.
Les Genevois envoyèrent huit députés à Berne et à Fribourgpour faire le serment de l'alliance, et huit députés de ces deux Cantons vinrent le faire à Genève. Ils furent reçus par les syndics , hors de la ville et salués de toute l'artillerie. Le lendemain 1 2 mars (1 526) le serment de l'alUance fut prêté dans le conseil général , et le peuple dit tout haut : — Nous la voulons ! nous la voulons I à la bonne heure sont nés ceux qui nous ont procuré une si bonne affaire. Le soir on donna un banquet aux députés, et l'on joua une moralité qui fut suivie d'un feu de joie au Molard. Après avoir assisté à ces réjouissances publiques, les députés s'en retournèrent, et ceux de Genève revinrent avec les lettres du serment scellées du sceau de Berne et de Fribourg.
Pendant que les Eidgnots jouissaient de leur triomphe , les seigneurs de Saleneuve et de Baleyson , les deux commissai-
108 nSTOHE DE Lk RÉFORME
res du duc qui avaient accompagné l'évoque à son retour , se hâtèrent de quitter la ville , ainsi que le vidomne Verneau. Cependant le duc ne perdit pas tout espoir d'y rétablir ses affaires. Il porta ses plaintes contre le traité d'alliance des trois villes, à la diète qui se tint le 43 mars, à Lucerne. Pour rendre sa cause meilleure , il engagea Tévêque à envoyer un député à la diète pour y représenter que les Genevois , ses sujets , n'avaient pu conclure ce traité sans son consentement. Il fit les mêmes démarches auprès des chanoines qui , par complaisance pour lui, s'opposèrent aussi, dans cette diète , à l'alliance , prétendant qu'elle n'était pas valable , parce qu'elle avait été contractée sans eux. L'envoyé du duc , pour en montrer l'invalidité, insista principalement sur ce que Genève était enclavée dans les États de Savoie. La diète ne décida rien à Lucerne ; elle se contenta de s'ajourner à Berne pour le 7 avril suivant.
Les syndics et conseil de Genève envoyèrent prier l'évêque qui se trouvait à la Tour-de-Mai, en Bourgogne, de rendre témoignage à la vérité , en faisant dire de sa part à la diète qui devait se tenir à Berne, qu'il avait consenti à l'alliance. Le cas était embarrassant pour le prélat , car il avait chargé son envoyé de tenir un langage tout opposé. Cependant, il se laissa gagner , et donna l'ordre à un second député d'y parler comme le souhaitaient les syndics. Il y eut donc deux, députés de l'évêque qui donnèrent à la diète l'étrange spectacle de parler chacun dans un sens contraire. Mais comme Besançon Hugues et Du Molard , envoyés de Genève , confirmaient les paroles du dernier, en montrant à la diète les lettres que l'évoque avaient écrites aux Eidgnots réfugiés à Fribourg , pour leur témoigner qu'il désirait l'alliance qu'ils étaient en train de négocier, et pour les avertir de n'être pas surpris s'il avait l'air de s'y opposer , parce qu'il voulait ménager le duc, la diète donna raison aux Genevois, et maintint l'alliance des
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trois villes. Le seigneur de Lullin y avait comparu comme député du duc, ainsi que Nergaz, Servant, et quarante autres Mamelus. Cette démarche des Mamelus les rendit odieux au peuple et fut cause de tous leurs malheurs.
Le duc refusa d'acquiescer à la décision de la diète de Berne, et en appela à une autre qui se tînt dans une ville neutre. Les Cantons accueillirent sa demande et choisirent Bienne , où elle se tint au mois d'août de la même année (< 526) . Besançon Hugues, Amé Girard et Boniface Peter s'y présentèrent comme députés de Genève, et Talliance de cette ville avec Berne et Fribourg y fut conlRrmée et déclarée irrévocable.
Le duc de Savoie , loin de se rebuter , continua d'agir auprès des Cantons. Il leur envoya dire que Genève lui étant assujettie, ou du moins étant enclavée dans ses États, n'avait pas eu le droit de contracter cette alliance. Ses députés donnèrent les mêmes raisons dans une diète de tout le corps helvétique qui se tint à Bade, au mois d'octobre ; mais les seigneurs de Berne et de Fribourg défendirent fortement leur cause, et dirent qu'ils ne se départiraient jamais de l'alliance avec Genève. Cette diète fut suivie d'une autre qui se tint à Berne huit jours après. Les deux villes y parlèrent sur le même ton, déclarant que l'alliance de Berne; Fribourg et Genève était juste, que les trois parties avaient eu le droit de la contracter, et que si le duc de Savoie continuait à inquiéter pour ce motif leurs combourgeois de Genève, elles lui renverraient les lettres de l'alliance qu'elles avaient avec lui.
On a vu que les Mamelus , en allant au nombre de quarante, appuyer à la première diète de Berne, les prétentions du duc de Savoie, s'étaient rendus odieux au peuple. Il faut ajouter que l'irritation populaire se manifesta contre eux avec tant de violence, qu'on eût applaudi les magistrats, s'ils avaient fait, sans autre formalité, confisquer leurs biens et raser leurs maisons. Le conseil aima mieux suivre Tordre de
la justice, en instruisant leur procès, et les condamner à des peines plus ou moins fortes , selon qu'ils étaient plus ou moins coupables. On informa donc contre eux, et Ton trouva qu'ils avaient tous favorisé le duc de Savoie dans ses entreprises contre les libertés de la ville, et qu'ils lui avaient même suggéré le moyen de les accomplir. Il semble dès-lors que la procédure ne pouvait souffrir du retard ; mais il n'en fut pas ainsi, et cette affaire traîna beaucoup en longueur ; ce qu'il faut attribuer, selon Bonnivard, soit aux parents que les Mamelus avaient dans la ville , et qui tâchaient de retarder le jugement le plus qu'ils pouvaient, soit aux seigneurs de Berne et de Fribourg qui ne cessaient d'exhorter leurs alliés de Genève à les recevoir en grâce. Si les Eidgnots avaient suivi ces exhortations , ils auraient évité de graves embarras , et privé le duc de Savoie d'un puissant moyen de troubler la ville. Tant il est vrai que , dans les dissensions civiles , la générosité après la victoire est d'une bonne politique. Mais loin de se montrer généreux , on cassa par provision • la bourgeoisie des Mamelus, et l'on ferma leurs boutiques. Ils se retirèrent alors dans les fonds de terre qu'ils possédaient en Savoie, aux environs de Genève, d'où ils inquiétèrent leurs ennemis de- plusieurs manières. Avant de prononcer leur jugement, on les avait fait crier à son de trompe dans la ville; mais aucun d'eux n'ayant comparu , on les condamna par contumace, ce qui produisit un long procès devant les ligues. Le vidomne Verneau, accusé d'avoir conspiré avec les Mamelus, avait quitté Genève au mois de février précédent , en laissant son secrétaire Dulcis , ou Ducis, pour tenir sa place. Toutefois, le tribunal duvidomnat, ne fut supprimé qu'au mois d'août 1527, et voici dans quelles circonstances. Le vidomne et son lieutenant Ducis étaient absents de Genève ; le geôlier du château de L'Isle avait également quitté son poste, en laissant un homme pour garder les prisonniers. L'un de
ET DES RÉFORKàTEURS DE GENàVE. 411
oes derniers, convaincu de vol, fut condamné à mort par les syndics. On connaissait Tabsence du vidomne, mais pour ne I^as donner au duc de Savoie, un prétexte de se plaindre , on alla le demander à sa maison avec un notaire et deux témoins, «tl'on y reçut la réponse qu'il avait abandonnéla ville. On en fit de même à la maison de son lieutenant. On prit acte de leur absence, et le conseil décida qu'on n'en devait pas moins faire l'exécution. On commanda au sautier de remplacer le vidomne. Après donc que la sentence eût été prononcée , le sautier mena le malfaiteur vers la porte du château de Llsle, «t fit appeler le châtelain de Gaillard, selon la coutume. Le duc avait donné cette charge à Ser^•ant en récompense de ses services et de son exil de Genève. Le châtelain envoya un lomme à cheval qui demanda au sautier s'il était le vidomne. le sautier répondit que non, mais qu'il était serviteur du <X)nseil et de la ville. Le cavalier lui dit alors : — Je ne le '9'ecevrai pas de vos mains, puisque vous nêtes pas officier €fc Monseigneur ; car ni vous, ni vos syndics, navez rien à ■jiïc commander. Et piquant son cheval, il s'en retourna. Le sautier rapporta le tout aux syndics, qui lui donnèrent l'ordre de faire exécuter le condamné. Depuis ce temps , le duc de Savoie n'eut plus aucun officier dans Genève. Ce fut la nuit du 5 août de la même année (1327) qu'on détruisit à coups de marteau les armoiries de Savoie qui surmontaient la porte du château dèL'Isle, et que l'on rompit le pont qui communiquait de L'Isle au grand pont. Le duc joignit ces griefs à <:eux qu'il avait déjà contre Genève, et l'on en plaida devant les Cantons jusqu'en 1 530.
Pendant le procès des Mamelus , pour empêcher les rixes €t les outrages qui ne laissaient pas d'avoir lieu entre les dtoyens , quoiqu'on les eût défendus , la seigneurie de Berne €t celle de Fribourj? envovércnt chacune à Genève, doux députés qui y firent leur résidence aux frais de la ville. Or,
i\t HISTOIRE DE U RÉFORME
les quarante -deux Mamelus condamnés par contumace , qu'on appelait aussi les bannis, quoiqu'on ne les eût pas bannis dans les formes , n'avaient pas encore été , pendant Tannée 1526, contradictoirement jugés. Les Cantons alliés firent comprendre aux magistrats qu'on ne pouvait avec équité les condamner , sans les entendre ; qu'il serait donc à propos de les mettre en demeure de se défendre devant révoque , en présence des députes de Berne et de Fribourg. Le conseil et les syndics y consentaient volontiers; mais les bannis , qui se déûaient du prélat , et que le duc menaçait de tenir pour ennemis , s'ils donnaient leur acquiescement, leur promettant au contraire , s'ils refusaient, qu'ils rentreraient dans Genève d'une manière plus honorable , éludèrent cet expédient , et ne voulurent être jugés que dans une diète. Leur affaire fut donc portée devant les Cantons, dans la diète qui se tint à Berne le 1 9 août i 527. Genève y envoya huit députés , et les bannis trois , Nergaz , d'Espagne et Millet. Les parties ayant plaidé leur cause, la diète condamna dix-huit bannis des plus coupables à 20,000 écus d'or au profit de Genève et au bannissement perpétuel de leur patrie.
Le conseil de Genève s'était soumis à la décision de
la diète, à la condition qu'elle serait définitive, ayant réservé de reprendre les procédures contre les bannis , s'ils ne voulaient pas l'accepter, et de les poursuivre selon la rigueur des lois. Ce fut donc parce qu'ils refusèrent d'acquiescer au jugement des Cantons , que le petit et le grand conseils condamnèrent , après bien des délais, tous les bannis, au nombre de 44, à la peine de mort, leurs corps à être mis en quatre quartiers ; à la confiscation de tous leurs biens, et leurs enfants à ne pouvoir jamais prétendre à aucun emploi dans la ville. Cette sentence fut rendue le 21 février < 528 , et prononcée du haut du tribunal le même
ET dw iiân)iuffA'r£<nts mk 6tHÈYE. 44 i
jddr. Ce qui arait augmenté rirrltatîôn des Bhifiiots^ et Fendu les juges impitoyables , c'est le podrvoi formé par M Biamelus devant la cour métropolitaine de Vienne , doilt ils avaient obtenu un décret contre l'évoque, les syndicb et' le peuple de Genève. Ce tribunal avait mdme menacé la vittef de ïinteFdit , Bi les poursuites n'étaient pas interrompues'; nkids le conseil ne laissa pas de les continuer et de prondnoer contre les Mamelus Tine condamnation qui, par son acéo^ sive sévérité, eut le tort d'être bien plus un acte de véngeancb qM de justice;
Le 1 9 octobre (1 536) , le duc défendit dans tous, ses .Étette de transporter des vivres à Genève ; mais les seigneurs de Berne et de Fribourg, avertis par les Genevois que leurs pères aivaient acheté du duc Louis , en 1 457 , le droit de tirer des vivres des États de Savoie , envoyèrent uh hétiMi à| Chambéry pour dire au duc que ses ambassadeurs ne seraient lioint entendus à la diète qui devait prochainement se tènîi' en Suisse, s'il ne levait cette défense et ne. remettait les choses en leur premier état. Il le fit quelques jours après en apparence et publiquement ; mais il envoya dire, en secrets qu'on s'en tint à ses premières défenses , et qu'on se pï^éparit à prendre les armes au premier signal de la cloche et du tambour. Ce fut deux mois après , le 43 décembre , que François Carfcelier, de la faction des Mamelus , fut mis içn prison , ju^ et condamné à avoir la tète tranchée , coeUme traître à Tévêque et. à la ville. Il avait été syndic en 1 524 et il possédait une grande fortune. Ses parents firent des d^ar* Aes auprès de l'évêque , pour obtenir sa grâce , et le prélat se laissa flédiir; il mit seulement pour condition / qu'après l'avoir obtenue, Càrtelier rentrerait daiis sa prison poûf j; rester jusqu'à ce qu'il eût payé une amende pécuniaire. L'évêque alla donc se placer à la porte du château , au moment où Ton en sortait le prisonnier , et il lui accorda sa
grâce. Aussitôt les officiers de la ville lui ôtèrent la hart et le laissèrent aller. Cartelier en fat si joyeux que , tout goutteux qu'il était, il courut à l'évêché, et rentra librement en prison, n'ayant jamais été depuis attaqué de la goutte (1 ).
Les seigneurs de Berne et de Fribourg , ayant décidé à la diète qui se tint à Berne le 22 décembre (1 526) de renvoyer au duc de Savoie les lettres de Talliance qu'ils avaient avec lui , sous le prétexte qu'elle avait été faite sans le concours du peuple des deux villes , mais en réalité parce que ce prince ne cessait de s'opposer à celle qu'ils avaient avec Genève , convinrent dans une autre diète qui se tint encore à
(1) L'ëyèque ayait fait son possible pour empêcher le procès de Cartelier. Dans Pespoir de le sauver , il déclara Cartelier son justiciable immédiat , et manda aux syndics de constater seulement contre lui lés dommages qu'il se chargeait ensuite de répartir. La majorité du conseil était d'avis d'obéir à Pévèque ; mais le peuple, que l'app&t de la confiscation de la grande fortune de Cartelier rendait âpre à la curée, poursuivait les syndics de ses clameurs menaçantes, et le lendemain du jour où Pérèque avait évoqué la cause , on trouva affiché à la porte de son palais , un placard où était écrit : — Si iniquUaUs oèteruaveris , Domine , per aiiam viam proeeéiemuSf « Si vous ménagea, Seigneur, l'iniquité, nous marcherons par une autre voie.»
Les Eidgnots convoquèrent le conseil général comme pour délibérer sur la grâce de Cartelier. L'évèque protesta contre cet acte, comme contraire â l'ancienne eouiume en (et cas obiervée . C^/ ar/^, disait-il, nous fait penser i/ue ladite assemblée a été /aile ^ plut pour trouver occasion d'émouvoir notre peuple contre le devoir que autrement. En effet , la cause de Cartelier fit éclater la division parmi le peuple comme parmi les conseils, et l'on vit se former à cette occasion le parti des Evêquins et celui des Communiairts* Malgré les réclamations de l'évèque, Cartelier resta dans les fers et fut condamné à mort. Quand le prélat lui eut accordé sa gr&ce , au moment où on le menait au supplice , et qu'on l'eut reconduit en prison , sous la réserve expresse des dommages intérêts que réclamaient les syndics, le bourreau ne voulut pas plus qu'eux perdre sa part de ses dépouilles. W se fit livrer les habits que le patient portait ce jour-là* Un pré, une belle maison en ville, son magasin de draperies, ses meubles et le reste de son avoir dans Genève restèrent confisqués. U sortit de prison la Semaine- Sainte de l'année suivante, au prix d'une rançon de cinq mille écus. Avant son élargissement, il fut mené par toute la ville, exposé aux outrages de la populace et des enfants qui hii crachaient au visage et lui jetaient de la boue» Cartelier mourut en 1531 à Bourg-en-Bresse, dont il était originaire.
Magnin, Hbt. de l'Étab. de ix RépoRiiE à Genève, p* 64 et 65.
Berae, le 1*' mars 1527, de lui envoyer des députés à Chambéry pour lui redemander leurs lettres d'alliance. Le duc ne voulut ni rendre ces lettres , ni satisfaire à leurs autres demandes , en indemnisant Genève des dommages qu'il lui avait causés , et en punissant ceux de ses sujets qui s'étaient rendus coupables du meurtre d'un nommé Gentil et de quelques autres Genevois.
L'évêqué Pierre de la Baume , que le duc croyait tenir dans ses mains , avait fini par lui échapper. Après avoir quelque peu tergiversé , il s'était enfin ouvertement opposé à ses entreprises contre son autorité temporelle et les libertés de la ville. Ce prince ne pouvait pardonner au prélat de s'être laissé entraîner par le mouvement populaire et d'avoir embrassé le parti des Eidgnots. Il pouvait beaucoup lui nuire en le dépossédant des bénéfices qu'il avait dans les États de Savoie. Un moyen restait à l'évêqué de se mettre à l'abri de son ressentiment, c'était de faire comme prince de Genève , une alliance avec les Cantons de Berne et de Fribourg. Il le savait bien, aussi ne négligea-t-il rien pour Contracter cette alliance. Malheureusement pour lui, quoique la ville de Genève secondât ses démarches , les deux Cantons ï*efusaientd'y consentir, parce qu'ils prévoyaient qu'ils ne pourraient plus soutenir les droits du peuple genevois , au préjudice de l'évêqué, s'il devenait leur allié. Pendant que cette affaire se négociait , Pierre de la Baume , pour se conserver l'affection du peuple et l'engager à prendre à cœur ses intérêts , fit en faveur de la ville , deux actes fort importants. Le 15 juillet de l'année 1 527 , le conseil général étant assemblé , il s'y présenta lui-même avec son conseil épiscopal , et là , il révoqua et annulla solennellement toutes les protestations qu'il pouvait avoir faites contre l'alliance contractée par les citoyens avec les seigneurs de Berne et de Fribourg, déclarant qu'ils avaient eu le droit de la contracter,
et la confirmant comme juste ; il donna sur le champ â la loffe des lettres testimoniales de cette déclaration. Ensuite îl se démit en faveur des syndics et conseil du pouvoir de connaître et de juger de toutes les causes civiles, et leur en donna également un acte en bonne forme. Enfin il derpanda au conseil général de le recevoir bourgeois de Genève, ce que le conseil lui accorda à Tunanimité. On lui -en expédia même des lettres patentes comme à un simple particulier , toutefois, avec des termes de respect dus à sa haute dignité. ÔIdÎ à prétendu que Pierre de la Baume voulait être bourgeois de (ienêvè parce que cette qualité , en le faisant comprendre d'ails r'alliance des trois villes , rendait plus facile celle quil désiï'aît pour lui-même. Quoiqu'il en soit, avant de quitter rassemblée , il jura solennellement de vivre toujours en bon prince avec son peuple, et de n'avoir jamais d'autres intérêts qtie les siens. Le peuple, de son côté, lui prorftit avec serment de lui être toujours attaché , obéissant et fidèle. Si ce pacte d'union , si cordialement et si loyalement formé entre le prince évêque et son peuple , pacte qui n'a son semblable dans l'histoire que celui de 1 420 entre les Genevois et le patriarche de Pierre-Cisc , si ce pacte, si honorable pour le prélat et les citoyens , avait été , de part et d'autre , inviôlablement gardé, que de malheurs il eût épargnés à Genève I On comprend bien que si ces actes de patriotisme rendirent révêque populaire, ils devaient nécessairement augmenter contre lui , l'irritation du duc de Savoie. Aussi ce prince avait-il cherché à les prévenir en se saisissant du prélat. En effet, le 13 juillet (1527), les syndics furent informés qu'on avait mi, au-delà du pont de l'Arve, des gens de guerre en embuscade. Ils en avertirent aussitôt ï^gsançon Hugues, capitaine général de la ville, qui fit fermer les portes, tendre les chaînes et sonner l'alarme. Les ennemis' ayant reconnu qu'ils étaient découverts , se hâtèrent de
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se retirer. On apprit que c'était le capitaine des archers du duc qui , par Tordre de son maître , avait rassemblé quelques troupes pour prendre Pierre de la Baume , quand il se rendrait à réglise de Notre-Dame-de-Grâce , où il avait Thabitûàe d'aller à la messe tous les samedis. Heureusement il n^y alla pas ce jour-là. On crut même que le duc voulait le faire mourir pour mettre un autre évêque à sa place. Le prélat, soupçonnant les principaux de ses chanoines d'avoir été complices du prince dans cette sorte de guet-à-pens , les fit saisir et mettre en prison ; mais faute de preuves suflBsantes, il les élargit peu de jours après. Dès-lors les chanoines commencèrent à se dégoûter du séjour de Genève , et allèrent , pour la plupart , résider à Annecy. L'évêque changea ceux de ses officiers qui passaient pour être attachés au duc, çta à Pierre Gruet, la charge de vicaire général qu'il exerç^iit depuis longues années , et la donna à Tabbé de Bonmont. Malgré tous ces changements dans le personnel de Fadministraliôn dii diocèse, et toutes les précautions dont il s'entourait, le prélat ne se croyait pas en sûreté dans Genève. Il semblerait donc que ce fût pour se mettre à l'abri de? embûches et des nouveaux coups de main du duc de Sayoie , qii'il se retira secrètement en Franche-Comté (1). Ilyrési-
(1) Piefre de 1a Bamtie se réfugia à son abbaye de Saint^Olande , en trarersant seôi^MiWt les terres du duc. Par cette fuite précipitée, sur laquelle W histofi^ géoevois contemporains calent le silence, Pévèque semblerait , diaprés M» M«£pin, avôirVonlu se soustraire à un complot trame contre hii dans Genèye Guillaunié de là Ifofiille^ sep oamàrier, aurait même trempé dans cette conspiration, et la réfonpif èlfri quelle le prélat Paccusait d'être secrètement affilié, pourrait n'y avoir pas été étrangère . C^est du moins ce qui semble résulter des reproches que lui adressa Pierre de la Baume, dans une lettre quMl lui Ht écrire en son nom par son secrétaire des Biols. Oulrcplus, portait cette lettre, quelque anmt dit que quand l*on me cherchoii, vouf, fi(eX' fin ia^jxr^soKe!^ f( ^evic% ft^te p<urtle eon^^ mi»,^9wr Cf^.^Af. jf^œtois du ^v^'é^U^.uUh^ritiA^xtL fordiei etj^queiqn^ vfinisoù /« jiof:^erg,94, je n'éehap/HUse. Mai* Dieu m'a/aUia^ràefi 4'«^.A'^,^^9f^fÂM-cl.f!'f.^''
dait depuis quelque temps , lorsqu'il apprit que le duc avait saisi ses bénéfices de Suze et de Pignerol. Il écrivit aussitôt au conseil de Genève de prier les Cantons de Berne et de Fribourg d'intervenir auprès du prince , pour qu'il lui rendît ses bénéfices. Le conseil s'empressa d'envoyer Jean Lullin aux deux villes qui , sur la fin du mois de novembre , firent ce que souhaitait l'évoque.
Cependant, le duc de Savoie , étant devenu beau-frère de Charles-Quint , profita de son alliance avec l'empereur pour en obtenir, avant la fin de l'année , la confirmation de son vicariat de l'empire et une déclaration avec mandement à l'évêque , aux syndics et citoyens de Genève de lui obéir en vertu de cette dignité. On lui répondit que les lettres patentes délivrées par les prédécesseurs de Charles-Quint , défendaient au duc de Savoie d'exiger une pareille obéissance ; qu'on s'en tenait à celles-là , attendu que la nouvelle déclaration qu'il ne lui avait pas été difficile d'obtenir en sa quaUté de beau-frère de l'empereur, était illégale , les parties n'ayant pas été entendues.
Après la faction des Mamelus que Genève avait cessé de craindre , il s'en forma une hors de la ville dont elle eut beaucoup à souffrir. C'était la Confrérie de la Cuiller. Les gentilshommes du voisinage , tous sujets du duc de Savoie , étaient depuis longtemps en hostilité avec les habitants de la ville. Leur haine fomentée par les bannis qui résidaient parmi eux et par quelques chanoines mécontents , éclata , en 1 528, avec une extrême violence. Ce fut parmi ces gentilshommes que se forma l'association connue sous le nom de
sure çae^ à mon pouvoir^ Je m'efforcerai depoarchafser tant de bien à voas, ei eeax qui me cherchoieni^ comme vous aviez délibéré de me faire. Galiffe, t« II, p. 485> cit par Magnin,
ET DES RÉFORKàTEURS DE GENEVE. 449
Confrérie de la Cuiller. Qwelques-uns d'entre eux, étant un jour à table dans un château du Pays de Vaud , et mangeant de la bouillie avec des cuillers de bois de bruyère , se vantèrent qu'ils en feraient autant des habitants de Genève , et qu'ils les mangeraient à la cuiller. Aussitôt chacun ayant suspendu la sienne à son cou en signe de ralliement , ils se choisirent pour chef François de Pontverre , sieur de Terny , brave et intrépide capitaine. Telle fut l'origine de cette association. Dans la suite, les Confrères de la Cuiller , comme ils s'appelaient , tinrent plusieurs assemblées pour former leurs desseins et en concerter l'exécution : ce que le duc ne voyait pas toujours de bon œil , craignant qu'ils n'en eussent de contraires au bien de ses États .Ils firent mille maux à Genève, minant la campagne , et maltraitant tous ceux qui portaient leurs denrées à la ville. Les Cantons de Berne et de Fribourg auxquels on s'en plaignit , envoyèrent , au Ueu de soldats , des députés , dont les Confrères de la Cuiller méprisèrent les remontrances. Les deux villes s'excusèrent de ne pouvoir secourir leur alliée , sur les différends pour la religion qui troublaient alors la Suisse. Ce ne fut que deux ans après , au mois de février (1 529) , qu'elles lui envoyèrent deux compagnies de 3 à 400 hommes chacune , et dont les chefs refusèrent d'attaquer l'ennemi , pour le motif qu'ils étaient aussi bien les alliés du duc que de Genève , et qu'ils avaient ordre seulement de garder la ville. Il fallut donc avoir patience , faire bon visage à ces auxiliaires inutiles , les bien nourrir et les traiter encore mieux. Pourtant des députés des deux Cantons , s'étant rendus auprès des ducaux , conclurent une sorte de paix qui fit congédier les compagnies ; mais il fallut les rappeler six semaines après, à cause des insultes de l'ennemi qui continuaient malgré la trêve. C'étaient de singuliers défenseurs que les soldats de ces compagnies , qui , au lieu de combattre , se ruaient sur les chapons et les per-
Arpi , si l)ien que les (inf^nx se moquaient de ceux de Geoôi^^ qfie ces troupes, disaient-Us , avaient rendus de yi^ Eidgnots, (^ijl u^ugeanl leurs chapons dont elles leur }ai£^ salent les pluiji^es pow mettre à leurs chapieaux , en sigue dft Ipur alliance, jll^mlilsut que les deux villes de Berne et ^ Fribourg oraig^çut d'irriter le duc 4e Savoie , et de rompra ouvertement jayec lui; qir on resta deux ans sans rien f^ûT-. treprendre CQntre les Confrères de la Cuiller, à Texcept^i^. d'une sortie du coté de iÇraillard.
Ce fut en 4 5^8 que les Bernois al^oUreut la religion catholique pour eimbrasser le protestantisme que leur prëchaiit B^ftbold H^Uer, tandis que Zwingle et Œcolampade en faisait avitatU^ ^e preinier |i Zurich et le second à Bâie. Comme cei^L 4e ^efi^ç ypuiaxent oli^liger certains villages que ceux 4^ Fri^Qurg pFéten4aieut leur appartenir, h recevoir la mèD^e» docti^e, la I^rppille se mit entre les deux villes qui demaijisT dère^nt , c}]^ç|UQe de sou côté , du secours à Gçnève. Of, pour, ^f! P9iS d^^^^P ^ ^^^^ ^^ plaisant à Tautre , on envoya ^ Ix^es.lps dQUX un capitaine avec une compagnie de 150 arr^ quebusiers. Jea^Pjiilippô commandait celle qui devait aller à ;^l^rue , et iliçb^rdet celle qui devait aller à Fribourg. Oa re^a^qua que ces deux compagnies commencèrent , méysoe 4an£il^ yUle, à se querellera à se battre. Heureus^meat raçcor4 fut rétabli eqtre les deux Cantons , et le seequra repvoyé.
ET DE» liTMlUTEURS DE fiBMÈVE. \3\