CHAPITRE V. (1532 A
Réforme est prèchée dans Génère. — Les prédicants Farel , Saunier et Froment. — Le cordelier Bouquet. — Fribour{; s'oppose à la prédication de la Réforme»
Jusqu'à Tannée 1 532, les factions qui avaient agité Genève
Taient eu pour mobile la politique , et dans maintes circons-
5inces, les Eidgnots avaient prouvé qu'ils étaient aussi bons
atholiques que les Mamelus. C'est par l'intercession d'un
^^aint , qu'après s'être mutilé la langue , Pécolat croyait avoir
^^ecouvré l'usage de la parole ; le grand patriote Berthelier
S'était confessé avant de mourir pour la liberté, et Lévrier
^^archant au supplice, déclarait à ses bourreaux qu'il perdait
la vie pour l'autorité de saint Pierre. Mais lorsque les Bernois
144 HISTOIRE m LÀ RÉFORME
eurent embrassé la réforme , ils ne tardèrent pas à rinoculer à Genève. Cependant, il est vrai de dire, que si quelques Genevois en avaient reçu le germe , elle n'en était pas moins restée chez eux à Tétat latent ; et personne n'avait encore osé faire des dogmes nouveaux une profession publique. Tel était rétat des esprits en 1 532 , lorsque le bruit ayant coum que le pape Clément VII devait bientôt publier un jubilé, on fut surpris de voir, dans la matinée du 9 juin, plusieurs placards qui avaient été affichés de nuit, en plusieurs endroits de la ville, et sur lesquels on lisait la promesse d* une pleine et entière indulgence, et de la rémission de tous les péchés, à la seule condition de la repentance et de la foi en Jésus-- Christ. C'était le premier cri de révolte de Luther contre l'autorité de l'Église. On comprend quelle dut être l'indignation des prêtres et du peuple genevois, à la vue de cette profession publique du dogme fondamental du nouvel évangile. Il y eutun commencement d'émeute et des coups donnés à roccasion de ces placards, véritables brandons de discorde. Jean Goula, partisan dn luthéranisme, comme les catholiques appelaient la nouvelle religion, Jean Goula, ayant affiché un de ces écrits devant l'égUse de Saint-Pierre, le chanoine WerU, natif de de Fribourg, lui donna un souflet, auquel Goula riposta par un coup d'épée qui blessa le chanoine au bras. Au Bourg-du- Four , deux bourgeois qui soutenaient le parti du chanoine , furent blessés comme lui. L'affaire de îWerli eut un grand retentissement , non-seulement dans Genève , mais même à Fribourg, où ce chanoine avait sa famille. Elle fut cause que les seigneurs de ce Canton envoyèrent sur-le-champ un député à Genève pour se plaindre en leur nom des opinions nouvelles sur la religion , qui commençaient à s'introduire parmi le peuple, des placards qui avaient été affichés et des écrits qui se débitaient déjà publiquement parmi les fauteurs de ces nouveautés.
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On répondit aux seigneurs de Fribourg , que les placards avaient été afllchés à Tinsu des magistrats, qui étaient résolus à réprimer sans ménagement une telle licence ; que l'homme qui avait blessé le chanoine Werli, avait été condamné à une amende considérable, quoiqu'il n'eût pas été l'agresseur , et qu'il ne l'eût blessé qu'après l'avoir vu mettre l'épée à la main ; qu'on était dans la ferme résolution de garder inviolableroent l'ancienne religion, à l'exemple des seigneurs de Fribourg ; enfin qu'on avait fait publiera son de trompe qu'il était défendu d'afficher ou de publier aucun écrit , sans la permission des syndics.
Nonobstant les mesures prises par les magistrats pour arrêter les progrès de la nouvelle doctrine, €lle continua à se répandre dans le peuple. Comme elle avait des partisans même dans le conseil ordinaire , on laissait les nouveaux sectaires &ire delà propagande; on ne réprimait pas leur zèle; mais l'on se contentait de leur adresser de paternelles réprimandes, car il fallait avant tout, disait-on, ne pas aigrir les esprits et conserver l'union entre les citoyens. Le conseil alla même jusqu'à leur donner un commencement de satisfaction , en se plaignant au grand-vicaire des sermons des prédicateurs , et en le priant de ne pas leur permettre de tirer leur sujet de la tradition ou de la légende, et de leur ordonner de prêcher l'Évangile dans sa pureté , comme le seul moyen de conserver parmi les citoyens la paix et la concorde. Ce n'était donc pas précisément du côté des magistrats que venait l'obstacle à la propagation de la nouvelle doctrine, mais bien du côté de Fribourg. Ce Canton avait l'œil ouvert sur le changement de religion dont Genève était menacée , et qu'en bon catholique il voulait empêcher. Le conseil y avait envoyé pour une autre affaire Dominique Franc et Boniface Officher; ils rapportèrent à leur retour, que les seigneurs de Fribourg leur avaient fait de grands reproches sur les progrès du luthéranisme dans
Genève, et leur avaient dit que s*il remportait sur l'andenne doctrine, ils renverraient aussitôt les lettres d'alliance déchirées ; que si les Genevois avaient un véritable attachement pour la religion de leurs pères , ils pouvaient le montrer en témoignant à leur évêque qu'ils souhaitaient de le voir habiter leur ville.
On était à la fin du mois de juillet (1 532), quand les députés apportèrent ces nouvelles. On s'empressa d'écrire aux seigneurs de Fribourg, que les Genevois vivraient toujours , comme par le passé , dans l'ancienne religion ; que l'évoque de Genève était leur prince , et qu'ils seraient heureux de le voir résider dans la ville comme il l'avait fait autrefois ; que le prélat pouvait donc y venir quand il lui plairait. Ce qui pourtant donne lieu de supposer que, pour ménager les Fribourgeois, dont on avait besoin, le conseil leur avait caché la vérité sur l'état des esprits, par rapport à la religion , c'est la conduite qu'il avait tenue quelques jours auparavant envers un nonce du pape qui passait alors par Chambéry en allant à Rome. L'envoyé pontifical ayant écrit le 8 juillet (1532) aux syndics , citoyens et communauté de Genève que le bruit courait que Ytmpie et abominable hérésie des Luthériens faisait de grands progrès dans leur ville , et qu'il les priait de lui en dire la vérité, on ne répondit pas à sa lettre , et l'on se contenta de dire au messager qui l'avait apportée : — Que Von voulait vivre chrétiennement , selon Dieu et la loi du Christ.
Grâce à la fréquentation des Bernois , la ville de Genève n'était donc déjà plus un champ en friche, mais remué et travaillé pour recevoir la semence du nouvel Évangile, lorsque Guillaume Farel et Antoine Saunier y arrivèrent pendant le mois de septembre (1532). Ces deux prédicants avaient des lettres de recommandation des seigneurs de Berne , et venaient d'un synode qui s'était tenu chez les Yaudois, dans la
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vallée d'Angrogne. Pendant leur séjour à Genève, ils logèrent à l'auberge de la Tour-Perse, où ils réunirent les plus chauds partisans des dogmes nouveaux. Saunier joua un rôle trèssecondaire dans la révolution religieuse de Genève , et fut à peu près effacé par son collègue Farel. Laissons-le donc dans l'obscurité du tableau dont il n'occupe que le second plan , pour envisager dans tout son jour historique cette figure saillante, accentuée de Farel, de ce bouillant tribun à la voix tonnante, qui devint, sans le savoir, le précurseur de Calvin, auquel il prépara la voie par la destruction et la ruine , et devant lequel il courba son front comme Jean-Baptiste devant le Messie. Certes, si le précurseur de Calvin n'avait pas son génie organisateur, il avait tout autant que lui la haine de l'Église romaine , et plus que lui l'esprit révolutionnaire. Aussi peut-on affirmer que sans l'œuvre de Farel , Calvin était impossible à Genève.
Guillaume Farel ou Fareau, était né à Gap, en 1489, d'une famille noble du Gapençois en Dauphiné. Après avoir appris les langues grecque et hébraïque, étudié la philosophie , il était en 1 521 , régent à Paris dans le collège du cardinal Lemoine, lorsque la Sorbonne condamna Luther et ses écrits. Cette condamnation du réformateur allemand excita la curiosité ; on voulut en France comme ailleurs, connaître à fond cette querelle. Quelques humanistes qui avaient pris le parti de Luther contre la Sorbonne, soutinrent Guillaume Briçonnet , évêquede Meaux, dansle dessein qu'il avait conçu de réformer son église : Guillaume Farel fut de ceux-là. Le chancelier de France , Antoine du Prat, ayant suscité François P' contre cette réforme naissante , le Parlement de Paris condamna les réformateurs du diocèse de Meaux, qui se dispersèrent. Farel se retira à Strasbourg , où il reçut la main d'association de Bucer et de Capiton; puis il la reçut aussi do Zwingle à Zurich , de Berthold Haller à Berne , et d'Œcolampade à
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Bâle, e'est^à-^dire qu'il embrassa la doctrine des réformaleiurB de la Suisse que Luther avait condamnée comme entftchéo d'hérésie , et dont il avait voué les auteurs au feu de Venfer. Farel arriva à Bâle en 1524. Il se présenta à la faculté de théok)gie pour déclarer qu'il souhaitait de soutenir une thèse publiquement. Les théologiens de Bâle et surtout Louis Besos , prévôt de Saintr-Pierre , trouvant que ses positùms étaient hérétiques, lui en refusèrent la permission. Farel ea appela au Sénat de BAle qui lui permit de soutenir ses thèses et de les faire afficher à la porte du collège. La Faculté s'en émut, et le grand vicaire , le recteur de TUniversité et les professeurs publièrent une défense d'assister à cette dispute, sous peine d'excommunication.
Le Sénat, de son côté, ne voulant pas avoir le dessous dans ce conflit d'autorité , ordonna à tous les théologiens de se trouver à la dispute, déclarant que ceux qui n'y assisteraient pas, perdraient le droit de se servir des moutins et des fours, etd'adieter des vivres au marché. Force fut donc aux théologiens d'aller entendre Farel, sous peine de mourir de faim. Le Dauphinois soutint sa thèâe le 1 5 février 1 524, devant un nombre prodigieux d'auditeurs , tant prêtres que laïques ; mais les catholiques furent assez forts pour le faire chasser de Bâle. Ce qui étonne , ce n'est pas qu'on ait banni Farel après l'avoir entendu soutenir ses thèses, mais que des magistrats lui aient donné la permission de les soutenir. Elles étaient au nombre de treize ; la dixième tout-à-fait subversive de l'ordre social alors établi , était ainsi conçue : — « Les gens qui se portent bien et qui ne sont pas entièrement occupés à prêcher la parole de Dieu, sont obligés de travailler de leurs mains.)) Mais qui étaient donc à Bâle les gens qui n'étaient pas occupés à prêcher la parole de Dieu 1 C'étaient surtout les moines, l'évêque, les prébendiers, les chanoines», les abbés. Certes on ne saurait blâmer Ochnaw , le vicaire
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de l'évèque, d'avoir défendu qu'on soutint publiquement une semblable proposition faite pour mettre la ville en feu. « Si Luther, dit avec raison un historien (1),avaitconnules thèses que Farel avait aflichées aux portes de la cathédrale de Bâle , il l'aurait banni de son Paradis.»
Erasme avait du caractère de Farel une fort mauvaise opinion. Il écrivait de lui qu'il n'avait jamais rien vu de plus menteur, de plus virulent et de plus séditieux que ce nouvel évangéliste (3). . Le témoignage du célèbre humaniste parait quelque peu suspect , si l'en considère que Farel l'avait injurieusement comparé à Balaam dans un de ses écrits. Cependant , quoique partant d'un ennemi, l'accusation n'est pas tout-à-fait contraire à la vérité , puisque Œcolampade lu>même se crut obligé de calmer sa fougue et sa violence. «Vous avez été envoyé, lui écrivait-il, pour évangéliser et non pour maudire. Faites donc en sorte, ô mon frère , de répandre en leur temps le vin et l'huile ; de vous montrer évangéliste et non législateur tyrannique » (3).
Farel prêcha la réforme à Montbéliard et parvint à l'y établir avec l'aide du duc de Wurtemberg, seigneur du lieu, qui le favorisa dans son entreprise. Il l'établit aussi dans la ville d'Aigle l'an 1 528, et peu de temps après dans le baUlage de Jttorat. On prétend qu'il suivit le conseil d'Œcolampade et (|u'il modéra son zèle. Il ne le montra pas dans la ville d'Aigle, ou sa haine fanatique contre le culte des images y le
(1) Audin, Vnr. de CKiym.
(2) Uabetis in propinquo novuiii evangNUtara PhaTellani, qiio nihi\ f }di unquâm mendacius, yirulenliuii, aut scditioskis. Erasm. £p. XXX., lib* XVIII, p« 598 • — Cité par Bayle, Dicr. Hist. , Art. Farel.
(3). • • • Quod in tempore suo. vinum et oleum infondas, quod erangelistam non tyranicam legialatorem prœstes. OËcolamp., cité par Bayle. ,i j^. ^arfll» ^ql^C.
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poussa à commettre un acte qui fut blâmé des gens sages de son parti. Il regardait un jour passer une procession. Enflamé de fureur à la vue du simulacre de saint Antoine que portait un prêtre , il le lui arracha des mains et le jeta du haut du pont dans la rivière. La foule stupéfaite de cette audace sacrilège, fut saisie d'une terreur panique, ce qui sauva Farel d'une mort à peu prés certaine. Frédéric Spanhein attribue son salut à la protection divine (1). Avec non moins de raison, les catholiques durent T attribuer au démon, s'ils ne prirent pas Ticonoclaste pour le diable en personne. Farel finit par convertir cette population qu'il avait commencé par terrifier ; c'est-à-dire qu'à son exemple, elle se fit iconoclaste, brisa ou brûla les statues et les tableaux qui décoraient ses églises, n'observa plus les jours de jeûne, mangea de la viande les vendredis et les samedis,jeta les reliques des saints auvent, enterra ses morts sans prières, et regardant le mariage desprêtres comme nécessaire et les bonnes œuvres comme inutiles , elle crut ce que prêchait Farel , que l'homme est sauvé par la foi seule en Jésus-Christ. Voici comment parlait au colloque de Lausanne ce tribun qui avait la taille d'un nain, mais la voix éclatante comme le bruit du tonnerre : — « Et vous tous, » en pouvez estre témoins, si plus estes pressez d'inconti- » nence, après avoir mangé un peu de lard en la vigne , ou » en la taverne des poissons bien espicez ? Aflin que je ne » parle point des gros et gras ventres et mentons à deux » rebras, comment sont-ils continents, quand ils sont bien y> farcis de poissons? Aquoi il faut ajouster que cette loy a esté » faite par les papes pour couvrir leur gourmandise ; car la » ville de Rome , pleine de gourmandise , singulièrement » cherche ses délices es poissons.
(1) Bayle, lor. dt.
» Il ne suffit pas qu'un povre laboureur ait porté ses géli- » nés à saint Loup , baillé ses œufs à ses enfants pour » s'aller confesser, le fromage aux questants , linge et laine »au saint Esprit, le jambon à saint Anthoine , comme les » questeurs et porteurs de rogatons donnent à entendre : » donne davantage blé, vin et toutes choses à tous les man- » geurs du Pape qui t'ont rongé. Quand un peu de lait te sera » demeuré, la cruauté du Pape et des siens , qui tout t'a esté > et prins, et rien ne t'a donné, ne permet pas que tu en » mettes au pot avec des pois, que tu en cuises ; mais faut » que tu manges tes pois avec du sel et de l'eau sans autre » chose.» (1). Après avoir entendu un pareil langage , comment les paysans ne se seraient-ils pas convertis î comment auraient-ils continué de payer la dîme au clergé, d'observer les jours de jeûne et d'abstinence ? Et pourtant dans la plupart des cantons Suisses, chose étonnante ! les paysans aimèrent mieux rester catholiques, que d'accepter la nouvelle religion qu'ils trouvaient sans doute trop commode pour croire qu'elle vînt de Dieu.
Farel alla ensuite à Neufchâtel , où sa prédication eut le même succès que dans la ville d'Aigle. Le clergé, pour ne pas l'entendre, se boucha les oreilles avec des flocons de soie ; il fit même sonner les cloches, pendant que leprédicant était en chaire, pour l'étourdir et l'empêcher d'être entendu du peuple qui accourait en foule à ses sermons. Mais l'endiablé Dauphinois gesticulant, se démenant, à moitié caché dans la chaire, à cause de sa petite taille , se dressant sur la pointe des pieds, montrant un altier visage, ombragé d'une barbe
(1) Rachat, t. YI, p. 226. Actes de m dispute de LACSAHifE, cité par Audin. HiST. DC Caltin . — Voir ci-tprès la dispute de Lausanne , au chap. XII de cette histoire.
inculte et des touffes de ses cheveux roux, lançait des éclairs de ses ardentes prunelles, criait, tempêtait ; et sa voix de tonnerre dominait le sondes cloches. Les prêtres finirent par l'entendre, et le peuple enthousiasmé pour le nouvel évangéliste, s'empressa d'adopter une religion qui lui semblait d'autant meilleure qu'elle lui enseignait à ne se priver de rien. Aussi Bayle assure-t-il que Farel, venu à Neufchâtel en 1529, y combattit avec tant de force le parti des catholiques romains , que cette ville établit parfaitement la réforme le i novembre 1530. En se servant du mot force, Bayle pensait peut-être à celle des poumons de Farel , puisqu'il a raconté sa victoire sur le son des cloches.
Voilà l'homme qui , en revenant du synode des Yaudois , s'était arrêté à Genève. Dès que le bruit de l'arrivée des deux prédicants se fut répandu dans la ville , tous les partisans de la nouvelle religion vinrent les trouver à l'auberge de la Tour-Perse. Ils voulaient , disaient-ils , être éclairés sur les points de la doctrine qu'ils ignoraient encore. Les deux ministres n'eurent pas de peine à les satisfaire. Ils leur montrèrent les abus qu'ils prétendaient s'être introduits dans l'ancienne rehgion , et en même temps la nécessité d'y remédier au plus vite. Us persuadèrent à leurs auditeurs qu'il fallait donc mettre la main à l'œuvre. Les principaux de leurs adhérents (tarent Ami Perrin, Claude Salomon dit Pasta, Claude Bernard, Jean Chautemps , Dominique d'Arlod , Claude Savoye , Ami Porral , Robert et Pierre Vandel, frères, Claude Roset, Jean Goula, Etienne Dada, Jean Sourd, Baudichon de la Maison-Neuve et Claude de Genève. Ils répandirent bientôt dans la ville les paroles qu'ils avaient entendues de la bouche des prédicants, ce qui multiplia le nombre de leurs prosélytes. Le succès de ces prédications parvint aux oreilles du conseil épiscopal et des chanoines. L'abbé de Bonmont , vicaire de l'évèque , s'en émut, et se hâta d'assembler chez lui les principaux membres
ET DBS BÉVORllATEURS DS eBRÈYE. f 53
dn clergé, pour les consulter sur les moyens d'étouffer à sa naissaDce une secte qui ne tendait à rien moins qu'à renverser la religion établie. H fut conyenu dans cette assemblée , que Machard , secrétaire de Tévèque , et deux syndics iraient trouver Farel et Saunier , pour leur déclarer que le conseil épiscopal et celui de la ville étaient informés de la doctrine qu'ils avaient préchée , et pour leur demander , en même temps , s'ils consentaient à la soutenir en présence de ces deux conseils.
Les prédicants répondirent qu'ils étaient tout prêts à faire de leur foi une profession publique , et les deux syndics leur ayant promis une entière sûreté , ils allèrent avec eux au lieu où s'étaient assemblés le conseil épiscopal et les chanoines. En passant dans les rues, ils furent en butte aux insultes du peuple que la curiosité attirait sur leur passage.
Farel , d'après le récit de la sœur Jeanne de Jussie , fut d'abord interrogé par rofflcial maître de Vegi, lequel lui demanda « qui l'avait envoyé, et pour quelle cause et de
> quelle autorité ? Le povre chétif respondit qu'il estoit en-
> voyé de Dieu et qu'il venoit annoncer sa parole. Monsieur
> l'official lui dit : — Et comment î tu ne montres- aucun » signe évident que tu sois envoyé de Dieu , comme fit Moïse * au roi Pharaon; et quant à nous prescher, tu n'apportes » aucune licence de nostre révérendissime prélat , l'évesque » de Genève ; et aussi tu ne portes point habit tel que font » ceux qui ont accoutumé de nous annoncer la parole de » Dieu; et toy, tu portes Thabillement de gendarme et de » brigand T » (1 )
Les deux prédicants ayant été introduits dans l'assemblée , un des assistants demanda qu'on leur permit de faire
(1) Li Lit Am oo CiLTimsifB, par U sœur Jeinne de JatiU, cité par Andin.
45i HISTOIRE DE LA RÉFORME
l'exposition de leur doctrine; mais le juge des excès s'y opposa, en disant: — Si disputetur, totum ministerium nos-' trum evertetur; « Si l'on dispute, l'autorité de notre ministère sera détniite totalement. »0n traita les deux ministres de séditieux , de perturbateurs du repos public. Farel à qui ces injures étaient plus particulièrement adressées , répondit qu'on avait tort de le maltraiter , qu'il prêchait la religion du Christ que les apôtres avaient annoncée , qu'il était prêt à rendre raison de sa foi devant tout le monde et de la mainte* nir jusqu'à la mort. Il ajouta qu'on ne devait pas l'empêcher de prêcher la parole de Dieu à ceux qui souhaitaient de l'entendre ; que s'il voulait user de récrimination , il leur dirait que leur vie déréglée et celle de leurs semblables , les dogmes superstitieux de leur croyance , basés sur des inventions et des traditions humaines , avaient causé mille désordres , non - seulement dans Genève , mais dans tout le monde chrétien.
Ces reproches jetés violemment à la face des membres du conseil épiscopal et du chapitre , irritèrent toute l'assemblée. Un chanoine en fut tellement exaspéré qu'il se leva de son siège en s'écriant : — JUasphemavit I blasphemavit I « Il a blasphémé I il a blasphémé ! »
« — Parlez-donc le langage de Dieu, et non celui de Caïphe , » répHqua Farel de sa voix de tonnerre.
Ces insultantes paroles mirent le comble à l'irritation générale. « — Au Rhône ! au Rhône l'hérétique ! crie-t-on de toutes parts , au Rhône le luthérien , le chien I au Rhône , au Rhône ! » On se rue sur Farel , on le pousse , on le bouscule. Les plus animés lui donnent des coups , ainsi qu'à Saunier, son collègue. Heureusement pour les deux ministres, les syndics , qui leur avaient donné parole qu'on ne leur ferait aucun mal, interposent leur autorité. Ils rappellent au conseil épiscopal que les deux prédicants se trouvent là sous la
foi publique; etTun des magistrats menace même de faire sonner la grosse cloche pour assembler le peuple , si Ton continue à les maltraiter. Les ecclésiastiques se calment enfin, et se contentent d'ordonner à Farel et à Saunier de sortir de la ville dans une heure. Ils obéirent avec d'autant plus d'empressement qu'il n'y avait plus de sûreté pour eux dans Genève. Tandis qu'ils passaient dans les rues , on leur tira , dit Jurieu , un coup d'arquebuse qui ne les atteignit pas. Ils regagnèrent au plus vite les terres de Berne. Ils partirent par le lac, escortés de Claude Bernard, d'Ami Perrin et de Jean Goula, qui voulurent les accompagner pour les défendre contre les" insultes des catholiques. Après avoir débarqué à Lausanne , ils se retirèrent à Orbe et à Granson , et se promirent de ne retourner à Genève que tout autant qu'elle serait mieux disposée à les recevoir.
Il y avait alors à Orbe un jeune homme natif de Tries en Dauphiné, du nom de Froment. Il était disciple de Farel , et remarquablement beau de sa personne. Il avait beaucoup d'instruction pour son âge et un grand zèle pour la propagation delà nouvelle doctrine. Il était adroit, insinuant, persévérant dans ses entreprises , et ne manquait ni d'éloquence ni de courage devant le danger. Farel le jugea propre à lui J)réparer la voie dans Genève. En parlant à Froment delà :iiiission qu'il voulait lui faire rempUr , il ne lui en dissimula :iii les obstacles , ni les périls , ni ce qui lui était arrivé à lui- Knême; mais il fit observer à son jeune compatriote que son Tiom étant moins connu que le sien et moins odieux aux prêtres, il pourrait trouver un terrain plus propice pour y semer le nouvel Évangile où lui , Farel, n'avait rencontré que des ronces et des épines.
Froment, quoique piqué au jeu , se laissa persuader avec
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assez de peine (f). Cependant il conseiatit à continuer Toii* Yrage que Farel avait commencé. La vie de Froment oflRpé cette singularité, qu'après avoir eu quelque éclat pendant les premières années de l'établissement delà Réforme à Genève, elle fut ensevelie dans la plus complète obscurité , comme ces étoiles filantes qui brillent un moment dans la nuit et disparaissent sans laisser la moindre trace de la route qu'elles ont suivie (2).I1 vint pour la première fois à Genève le 3 novembre 1 532. Il trouva fort refroidis ceux qui avaient quelque penchant pour la nouvelle doctrine , ce qui le détermina presque à s'en retourner. Cependant , comme il devait répugner à son amour propre de ne pas au moins essayer de réussir où Farel avait échoué, il eut recours à la ruse. Il loua une salle dans une maison près du Molard , et se donna pour maître d'école. Bientôt après son arrivée, il fit placarder dans les différents quartiers de la ville de nombreuses affiches , annonçant aux citoyens et bourgeois de Genève que maître Froment, par des procédés de son invention, apprenait à lire et à écrire dans un mois. Le rusé Dauphinois savait fort bien qu'il ne pourrait tenir sa promesse , et qu'il mentait comme un charlatan ; mais il est probable qu'il rassurait
(1) Jorien, Apologib de L4 Béfobmation, p. 287*
(2) Voir la dernier chapitre de cette histoire. On a publié dans ces derniers temps à Genève , des Mémoires de Froment sur rétablissement de la Réforme <fain> cetta ville. « Froment, dit M. Magnin , en pariant de ces mémoires, après s.'étre fait, à vin{;t-deua ans, PapOtre de la Réforme à Genève, s'en fit chasser dans la suite par son inconduite. Incapable de sVIever jusqu'aux idées qui divisaient alors le monde des intelligences, il s*en dédommagea par la \iulence et lo cynisme d^n langage bas, trivial et emprunté aux mauvais lieux. Genève reformée eut honte de Pœuvre de son ministre. Le conseil , par ordre duquel Froment avait écrit , ordonna qu'elle fût supprimée, tes Je tes el C'est es metvcii^tax de la, cité de Genève nouvellement convertie à rEvangile^ sont restés sous le coup de cette condamnation . >
Magnin, Préface de l'Hist. de l^Étab. delà Réf. a Griète.
ET DES BiFORMiTEURS DE GSNÂYE. 157
sa conscience par la famease maxime , La fin justifie les moyens.
Dans ce temps d'ignorance , il y avait à Genève bien des gens, même d'an âge mûr, qui ne savaient pas , ou qui ne connaissaient qu'imparfaitement ce que le jeune magister promett(ût de leur apprendra. Une foule de personnes de l'an et de l'autre sexe, surtout parmi la jeunesse, fréquenta donc son école ; il y vint môme des vieillards. Froment leur enseignait non-seulement la lecture et l'écriture, mais encore l'arithmétique et des remèdes pour la santé. Aussi le nombre de ses écoliers allait-il toujours croissant; car si Ton n'apprenait pas à lire et à écrire aussi promptement qu'il l'avait promis , on lui savait gré de sa peine , et l'on ne pouvait pas trop lui en vouloir de manquer à sa parole, car il ne faisait payer ni ses remèdes , ni ses leçons.
Quand sa réputation fut bien établie , et que ses écoliers reconnaissants furent tout disposés à devenir ses prosélytes, il commença à les entretenir de la nouvelle doctrine ; et tous les jours il leur montrait ce qu'il appelait des abus (|ui s'étaient introduits dans la religion. On ne venait donc plus €lans son école pour apprendre à lire , mais pour entendre prêcher la pure parole de Dieu. Le magister s'était trans- Jbnné en ministre du nouvel Évangile; une fois introduit 4an^ la bergerie , le loup avait dépouillé la peau de mouton. Grâce à l'ignorance de ses auditeurs et à la sympathie qu'ils avaient pour sa personne , Froment voyait chaque jour augmenter le nombre de ses prosélytes , et ses sermons avaient beaucoup de succès. Le jeune prédicant était le sujet de toutes les conversations ; les femmes surtout en raffolaient ; c'était au point que les dévotes se figuraient que le beau Dauphinois ensorcelait ses auditeurs par certaines paroles qui avaient la vertu de charmer. Une de ces dévotes, appelée Gkadioe » en était si per^adée que , malgré l'envie qu'elle
en avait, elle s'était bien promis de ne jamais aller l'entendre. Un jour pourtant, vivement sollicitée par une de ses voisines , vaincue par la curiosité , cette irrésistible passion des femmes, la malheureuse Claudine y alla, toute chargée à*agnus Dei, de chapelets , de reliques , en un mot , de tout ce qu'elle avait cru capable de rendre le charme inutile. Mais voyez la vertu meneilleuse de la parole de Froment 1 Après avoir écouté le beau prédicant avec attention , elle se trouva subitement changée ; elle fut émue , elle pleura ; elle voulut lire la Bible en langue vulgaire; elle envoya chercher le jeune homme qu'elle avait pris pour un magicien , et qui pour elle l'était en effet devenu. Après avoir versé dans son sein des torrents de larmes , elle fit devant lui sa confession de foi , et renonça pour toujours à la religion de ses pères. Elle convertit même sa famille , son mari et ses parents. Le miracle , n'en déplaise à Jurieu (1 ) qui a , d'après Froment , raconté cette histoire , le miracle c'est que cette femme , depuis sa conversion , 5e fit distinguer de toute manière par une vie sainte et pleine de bonnes œuvres, quoiqu'elle crût comme Froment que la foi sauve sans les œuvres.
Les magistrats qui avaient d'abord fermé les yeux sur les prédications du disciple de Farel, finirent par les ouvrir. Ils mandèrent le prédicant dans la salle du conseil , ainsi que les principaux citoyens qui avaient embrassé sa doctrine. Ils leur reprochèrent leur conduite , enjoignirent au jeune Dauphinois de ne plus prêcher. Toutefois , ces reproches leur furent faits, dit un historien, d'une manière fort douce, d'autant plus douce en effet, que le syndic Claude Savoye, qui peut-être les adressait, était un de leurs adhérents. Fro-
(1) Jurieu , ApOLOGiB DE U RÉPORMATiOif , p. 288 . — Voir le dendtr chapitre de cette histoire.
ment , ne tint aucun compte d'une semblable défense qui avait tout Tair d'une permission ; il continua non-seulement de prêcher , mais encore de disputer ; car les disputes sur les dogmes de TÉglise romaine qu'on devait admettre ou rejeter, suivaient d'ordinaire ses prédications. Cette ardeur pour les discussions théologiques inflamma bientôt toute la ville , les partisans de la nouvelle doctrine y semant avec profusion de petits livres de controverse qu'on lisait avec avidité. Les prêtres eux-mêmes finirent par prendre feu. Le dernier jour de l'année 1 532 , il s'éleva une dispute qui fut des plus vives entre le vicaire de la Madeleine, soutenu d'autres ecclésiastiques, et quelques citoyens, auditeurs assidus de Froment. Le vicaire s'était engagé à démontrer par la Sainte-Ecriture que , sur un certain article , le jeune prédicant s'était écarté de la vérité. La réunion, composée de prêtres et de laïques se tint dans une salle de la maison du vicaire; mais ce dernier, au lieu de produire la Bible , selon sa promesse , déposa sur la table un auteur scholastique appelé Nicolas de Lyra. Les citoyens lui reprochent alors de manquer de parole , et le raillent de ne pouvoir montrer par l'Écriture que Froment est un hérétique. On s'échauffe départ et d'autre; on se querelle, on s'injurie. Un des prêtres met l'épée à la main , car dans ces temps de trouble , prêtres et bourgeois étaient armés pour leur défense personrfelle. Quelques-uns montent au clocher pour sonner le tocsin. Aussitôt d'autres ecclésiastiques armés se précipitent dans la salle. Les citoyens , de leur côté , tirent l'épée , et se faisant jour à travers cette milice sacerdotale qui les entoure, sortent enfin de la maison.
Cependant, le tocsin qu'on sonnait à la Madeleine avait fait prendre les armes à un grand nombre de gens de l'un et de l'autre parti, qui tous accouraient vers cette église. Claude de Ch&teauneuf , lieutenant de la milice, averti de ce tumulte,
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se rend dans lia rue des chanoines où les catholiques s'étaient assemblés. Il les appaise le mieux qu'il peut , et fait cosdnire en prison les plus mutins qui refusent de lui obéir. Dans le même temps, Claude Savoye et Jean Louis Ramel, qui se roa* contrent aux. barrières, prés de la Madeleine, s'étaat fait apporter leurs bâtons syndicaux, arrêtent la fougue des ecdé^stiqucs , et renvoient dans leurs maisons les partisans de Froment, qui ne sont pas moins échauffés ; et bieatât cette émeute est entièrement calmée.
Le conseil s'assembla le soir même pour empôcber te retour de ces scènes de désordre. Il renouvela la défenae qu'il avait faite le matin à Froment de prêcher et de dJspor ter; ordonna à ses partisans de se contenter du prédicateur ordinaire , de vifvre comme leurs ancêtres et d'éviter toutes sortes de violences. Dans la même délibération, le conseil diargea les syndics de prier le grand-vicaire de châtier les prêtres qui étaient les auteurs du trouble et ceux qui n'avaient pas obéi aux ordres du lieutenant, et de vouloir Uen pourvoir de bons prédicateurs les églises paroissiales. Le grand-vicaire accueillit fort bien les syndics. Il les remer<ia de la diligence qu'ils avaient mise à réprimer le désordre , et leur promit de les satisfaire dans tout ce qu'ils lui demandaient.
Le prédicateur ordinaire était un cordelier nommé Chnsrtophe Bcmquet. Il avait déjà prêché pendant l'Àvent dans^le couvent de Rive, et le conseil décida qu'il prêcherait encore pendant le carême aux dépens des curés des sept paroisses. Or , ce moine , au mépris de son froc et de son ordre , avait depuis longtemps apostasie dans son cœur ; et sous le prétexte de concilier les esprits , il les détournait de la doctrine catholique et les disposait à recevoir les nouveaux dogmes que Froment prêchait dans son école, malgré la défense des syndics. Ordinairement, au sortir des sermons de Bouquet ,
le peuple courait en foule à ceux de Froment, qui achevait de renverser les croyances que le cordelier avait ébranlées. Le moine avait même fini par ne garder aucune mesure, et par prêcher sans vergogne le luthéranisme. « Tous ceux » qui goûtaient les nouvelles doctrines, dit un historien pro- » testant, Tallaient écouter en foule, et prenaient plaisir à » l'entendre parler avec liberté sur la messe , le culte des » saints , etc. Ce qui le rendit odieux aux ecclésiastiques et » causa beaucoup de divisions (< ). » On comprend la haine des prêtres contre le moine apostat; mais ce qui est incroyable, c'est que le grand-vicaire ne Tait pas traduit devant le conseil épiscopal , pour qu'il reçût le châtiment que méritait sa conduite.
Le premier jour de Tan 1 533 , à l'issue du sermon de Bouquet , une si grande foule envahit la salle de Boitet où prêchait Froment , que l'escalier regorgeait de monde , et que les environs même de la maison étaient pleins de gens avides d'entendre sa parole. — « Au Molard I au Molard 1» se mirent à crier ceux qui étaient au dehors. En entendant ces clameurs, ceux qui se pressent dans la salle autour de Froment , le prennent aussitôt dans leurs bras , le portent à la place du Molard et le déposent sur le banc d'une marchande de poisson.
— « Prêche-nous la parole de Dieu ! prêche-nous la parole de Dieu î » crie alors la foule. Mais à peine le prédicant a-t-il repris son discours , que le sautier de la ville arrive et le somme de se taire. — « Mieux vaut, répond le disciple de Farel , obéir à Dieu qu'aux hommes. » Et il poursuit son sermon. Le conseil averti de sa résistance , opine promplement
(1) SpoD, Non» HBT. DE Genève, t. I**, p. 478.
162 mSTOIRE DE U RiFORMB
sur cette affaire , et décrète , séance tenante , prise de corps contre lui. Les archers arrivent bientôt pour le saisir au collet ; mais ils ont beau le chercher dans la foule , le prêcheur avait disparu ; on l'avait caché dans la maison d'un bourgeois. Défense fut faite par les magistrats de prêcher sur les places publiques , sous peine de trois traits de corde. Quelque temps après , Froment sortit de la ville pendant la nuit, et se retira à Yvona sur le lac d*Yverdon (1).
Les seigneurs de Fribourg , étant informés de ce qui se passait dans Genève, écrivirent au conseil une lettre fort menaçante, dans laquelle ils lui reprochaient de ne pas tenir sa promesse , puisque le parti des luthériens se renforçait de plus en plus par les prédications du cordelier Bouquet. On s'empressa , pour les satisfaire , de congédier le moine , qui reçut néanmoins , avant de partir , un présent fort honnête du conseil , ce qui prouve que ses prédications ne l'avaient pas mécontenté. On répondit ensuite aux seigneurs de Fribourg que, sur les soupçons qu'ils avaient manifestés que ce religieux était imbu des opinions luthériennes , on l'avait fait sortir de la ville ; qu'au surplus on les priait d'envoyer à Genève un homme de confiance , qui serait témoin de toutes les mesures que prendraient les magistrats pour arrêter les progrés de la nouvelle religion.
Les Fribourgeois , après avoir reçu la réponse du conseil, envoyèrent six députés à Genève, tant pour réitérer les mêmes reproches, que pour s'informer exactement de la vérité. Ces députés, qui étaient tous membres de la seigneurie de Fribourg, arrivèrent dans la ville le 20 février (1533). Ils se présentèrent le lendemain devant le conseil ordinaire
(1) Voir le dernier chapitre de cette histoire, où Ton trouycraune grande partie da sermon de Froment.
ET DES RÉFORMATEURS DE GENÈVE. IgS
et dirent d*un ton menaçant que , nonobstant la promesse que le conseil avait faite, notamment dans la dernière lettre qu'ils avaient apportée avec eux, on laissait impunément fcattre les prêtres et blasphémer contre la messe et les saints ; que par une telle conduite , les Genevois prouvaient leur penchant pour la religion luthérienne, et prenaient le c:hemin de rompre pour toujours avec leurs supérieurs , qui .savaient été sur le point de les charger de rendre à la ville les ^lettres d'alliance. Ils firent les mômes représentations devant le conseil des Deux-Cents. On leur répondit que leurs supérieurs avaient été mal informés; que de semblables rapports x'avaient pu leur être adressés que par des ennemis de la ^ille et de son repos ; qu'on les priait d'en nommer les auteurs , afin qu'on les punît , comme ils le méritaient , s'ils étaient de Genève , et que , s'ils étaient de Fribourg , ou d'ailleurs , on les poursuivît en justice. Mais les députés refusèrent de les nommer. On leur donna ensuite l'assurance , comme on l'avait déjà fait plusieurs fois , que la ville voulait demeurer attachée à l'ancienne religion , ce qui parut les contenter. Ils s'en retournèrent donc à Fribourg, après avoir promis au conseil que leurs supérieurs seraient prêts , comme par le passé , à secourir la ville de Genève en cas de besoin.
Le conseil avait promis aux députés de Fribourg plus qu'il ne voulait tenir ; car si Froment et Bouquet n'étaient plus alors dans Genève, les doctrines qu'ils avaient prèchées, y avaient déjà pris racine. C'est pourquoi , les députés étant partis , les luthériens recommencèrent leurs assemblées. Ils les tinrent d'abord dans des maisons particulières : les plus lettrés y lisaient et interprétaient l'Écriture. Ils célébrèrent leur première cène dans un jardin hors delà ville, et celui qui la distribua fut le bonnetier Jean Guérin , que le vulgaire estimait savant en théologie , quoiqu'il ne fût qu'un artisan.
164 HISTOIRE DE U RÉFORUE
« Le jeudy sainct même année, dit la sœur Jeanne de »Jussie(1). Ces juifs s'assemblèrent bien quatre-vingts, » avec plusieurs femmes , en un jardin , pour faire leur cène » et pour manger Tagneau pascal. Un méchant homicide et » meurtrier , pour représenter Jésus-Christ , lave les pieds » des autres , et puis en signe de paix et union , mordoierit » Tun aprts l'autre en un morceau de pain et de fromage , » les chres tiens en rioient. »
Guérin avait un domestique non moins zélé que lui pour la nouvelle religion , et qui aimait à déblatérer contre TÉglise romaine. Enhardi par l'impunité, il poussa Teffronterie jusqu'à dire un jour en pleine rue , devant un grand nombre de personnes , que « tout ce que disaient les prêtres dans la messe était peu de chose , et que ceux qui allaient l'entendre étaient des idolâtres, qui n'y adoraient que du pain. » Son audace lui porta malheur, ainsi qu'à son maître. Le conseil , averti de ce propos anticatholique , les bannit tous deux de la ville. Guérin alla à Neufchâtel , où de bonnetier il devint ministre du nouvel évangile. Dans ce même temps , un religieux qui prêchait dans le couvent des Jacobins qu'on appelait le Palais, à cause de ses vastes dimensions , ayant attaqué les luthériens, un étranger qui assistait au sermon , Pierre Robert Olivétan, précepteur des enfants de Jean Chautemps, l'interrompit et disputa contre lui. Grande fut la rumeur dans l'église , et les catholiques menaçaient de faire payer cher à l'interrupteur ce scandale. Heureusement pour lui , ceux de son parti qui étaient présents, le protégèrent contre la colère du peuple ; mais ils ne purent empêcher qu'il ne
(1) Le Levain du CALynasME, par la soeur Jeanno de Jussie , cité par Audin. »— HiST. DE Calyin, 1. 1.
fût banni de la ville. Olivetan était un parent de Calvin (1). Poursuivi en France comme hérétique , il s'était réfugié à Genève, où il travaillait alors à une traduction française de la Bible, qu1l fit imprimer ensuite à Neufchâtel en 1534. On croit qu'il fut empoisonné à Ferrare. Un autre étranger qui était depuis un an à Genève , ayant osé dire publiquement , comme le valet de Guérin , que ceux qui allaient à la messe étaient des idolâtres , fut aussi banni sous peine de la vie.
(1) Mainbourg, HfflT. DU CALYiifisiiBi