‹ Histoire de la réforme et des réformateurs de GenèveChapitre 19 sur 51 · CHAPITRE Vm. ( 1533 A · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm. ( 1533 A

Berne prend sous sa protection les prédiomts et leurs prosél3ptes. — Troubles et émeutes dans GencTe. — Meurtre du chanoine W'crly. — L^éTèque Piore de la Baume revient à Genève pour la dernière fois. — Son départ prédfMté. — Le dominicain Furbity. — Le prcdicant Pierre Viret. — Farel prêche la Ré* forme dans l'église des Cordellers.

Les partisans des nouvelles opinions commençaient à perdre courage , en voyant chasser leurs prédicants et bannir ceux qui osaient attaquer en public les dogmes de TÉglise catholique. Cédant à leurs pressantes sollicitations, Farel s'était hasardé à revenir une seconde fois dans Genève : mais aussf mal reçu que la première , il s^était encore vu forcé de se retirer. Ils comprirent alors que le seul moyen de luUer avec avantage contre leurs adversaires, c'était de contrebalancer rinfluenccdela catholique Fribourg par celle de Berne protestante. Ils firent en faveur du luthéranisme, ce que les Eidgnots avaient fiiit pour la liberté de Genève ; et Ton verra que ce fut avec le même succès. Baudichon de la Maison-Neuve et Claude Salomon, ennemis déclarés de Tancienne religion , se rendirent à Berne. Ils représentèrent aux seigneurs de ce Canton que les magistrats de Genève, à l'instigation des Fribourgeois, tachaient, par des mesures oppressives, d'étouffer

dans le peuple les semences de la parole de Dieu. Ils les prièrent ensuite de recevoir sous leur protection tous les Genevois qui professaient les doctrines de Berne, et d'écrire au conseil de Genève pour l'engager à les ménager.

Les seigneurs de Berne, qui jusqu'alors s'étaient assez peu mêlés, du moins ostensiblement, de ce qui se passait à Genève relativement à la religion , piqués au jeu par rintervention de Fribourg , accueillirent favorablement la demande de Baudichon et deSalomon. Ils écrivirent aux magistrats genevois pour les blâmer d'avoir chassé les ministres de l'Évangile , réduit Farel à la nécessité de quitter une seconde fois leur ville, d'en avoir banni le valet de Guérin, de ne point réprimer la licence de quelques moines qui attaquaient sans ménagement , dans leurs sermons, la religion des Bernois, et de ne tenir aucun compte des lettres qu'ils leur avaient adressées , pour leur demander la permission d'imprimer certains livres dont avaient besoin ceux qui professaient leur religion. Ces reproches mirent le conseil dans un tel embarras qu'il ne savait quel parti prendre. La ville en fut toute troublée. Salomon etBaudichon, appelés devant les syndics, avouèrent que c'était à leurs soUicitations que les Bernois avaient écrit ces lettres de reproche. Là-dessus, deux cents citoyens , zélés catholiques, se présentèrent au conseil le 26 mars (1533) , pour demander justice contre les deux perturbateurs durepos public. — « Malgré toutes les promesses, dirent-ils , tant de » fois renouvelées aux seigneurs de Fribourg, que nous res- ^ terions tous unis dans les mêmes sentiments, quelques-uns » ne travaillent qu'à semer la discorde. Ils sont allés solliciter » les seigneurs de Berne , de soutenir ceux qui veulent ren- ^ verser notre religion, la religion de nos pères. Nous de- )> mandons au conseil qui sont ces gens-là ? Quelle charge , > quelle mission en ont-ils reçue? »Le conseil ayant répondu qu'ils n'en avaient reçu aucune, et qu'ils y étaient allés d'eux-

mêmes. — Nous voulons, dirent-ils, peu satisfaits de cette réponse, rious voulons qu'on nous les amène ici , et rums n'en sortirons point que la chose ne soit exécutée.

Les syndics tâchèrent de les calmer autant que possible. Ils leur firent observer qu'on ne pouvait procéder de cette manière ; qu'il fallait d'abord informer de ce qui s'était passé le conseil des Soixante , ensuite celui des Deux-Cents , avant d'acquiescer à leur demande. Cette seconde réponse ne les appaisa point encore. — « Faites justice , s'écrièrent-ils tous » d'une voix, en levant la main, faites justice, nous vous sou- » tiendrons. Faites en sorte que nous ne soyons point inju- » ries, insultés, et enfin entièrement opprimés par ceux qui » ne cessent de nous traiter de papistes, de pharisiens. Ne » permettez pas qu'il y ait deux partis dans l'État , et qu'on y> entende impunément par toute la ville : Séparons-naus de ces idolâtres, de ces faux témoins, et rangeons-nom du côté de ceux qui sont dans de meilleurs sentiments, a Déli- » vrez-nous , dirent-ils encore , de ceux qui allument ainsi le » flambeau de la discorde , et faites comprendre à tous les » citoyens qu'il ne doit y avoir parmi euxqu un môme esprit, » et que tous ne doivent penser qu'à maintenir les libertés de » la ville , et à la garantir contre les entreprises de ses en- » nemis.» (1).

Ce ne fut pas sans peine que les syndics, par de douces paroles , >inrent à bout de les calmer. Quand ils furent sortis de la salle du conseil, on écrivit aux seigneurs de Berne une lettre dilatoire, pour les prier d'attendre la réponse qui leur serait portée par les députés qu'on se proposait de leur envoyer.

(1) Spon, HiST. DE Genève, t. I*', p. 483. Notes.

La démarche des catholiques auprès du conseil , avait irrité les partisans de la nouvelle rehgion qui , se voyant appuyés par les seigneurs de Berne, devinrent plus audacieux et plus remuants. Les catholiques , de leur côté , étaient fort mécontents de rhésitation des magistrats à réprimer leurs menées. L'irritation des deux partis fit explosion le 28 mars. Cet événement qui , d'après la sœur de Jussie, se serait passé huit jours plus tôt, est ainsi raconté par elle (I) : «L'année » 1533, le 20 jour de mars qui estoit vendredi de la Passion, >► fut un men^eilleux tumulte à Genève, à cause des héréti- » ques, et en ce jour , toute la matinée, se faisoit amas et asy^ semblée de gens de cette secte. Sur ce les bons chrétiens » s'assemblèrent d'autre costé en grande compagnie à l'é- )► glise de Saint-Pierre , avec Messieurs les chanoines , et » tindrent conseil pour savoir ce qui seroit bon de faire. Le » peuple tout d'un accord répondit : — Nous voulons aller

> sur ces Luthériens , qui se sont assemblés en la rue des » Allemands , et ne savons pourquoy ils nous tiennent tou- » jours en crainte ; mais nous voulons voir la fin, et ne vou-

> Ions point souffrir cette infection dans la cité, car ils sont »pis que les Turcs.

» Et en disant ces mots , deux mauvais garniments vin-

> drent là pour espier les chrétiens et se tenoient sur les y^ degrés du portail ; et un d'eux ne se peut tenir qu'il ne dît » quelque parole vilaine, dont tantost plusieurs tirèrent leurs

> espées pour le frapper ; mais il fut deffendu par les syndiy^ ques ; néantmoins fut jeté à terre et foulé aux pieds , et ^ reçut un* coup de glaive dont il fut navré gricfvement jus-

(1) Le Letain du CALTiifUME, par la sœur Jeanne de Jussie, cité par Audin, — Hisr. DE Calyw, t. I**.

» qu'à grosse effusion de sang. Le compagnon de celuy , le y> voyant gésir à terre, print la fuite et raconta le tout. Mais les » bons chrétiens furent plus animés que devant. Aucuns catho- » liques, pour mieux animer les autres, vont sonner à grand » effroy la grosse cloche , dont à ce son toute la cité fut en » armes. Les uns alloient à Saint-Pierre, les autres à la » grande place du Molard. Les syndiques , voyant qu'ils ne » pouvoient garder le peuple de sortir, firent fermer toutes » les portes de l'église ; et puis se firent porter un fagot de » bois de laurier, et en firent donner une branchette à chacun » des catholiques, afin qu'ils se puissent cognoistre entre les » méchants : les uns les attachoient sur leurs testes , les au- » très les tenoient en leur main. Quand tous eurent cette » devise de laurier. Messieurs de l'Eglise se vont tous jeter » devant le grand autel à genoux , en grande dévotion , et » toute la compagnie aussi , en soy recommandant à Dieu en » grande abondance de larmes, vont chanter : Vexilla régis » prodeunt. Le peuple mis en ordre pour batailler. Messieurs » de l'Éghse firent leur bande et capitaine ; les portes furent » ouvertes par les syndiques, et la compagnie descendit par »la rue du Perron, et vindrent sur la grande place du » Molard. Là estoit déjà grande compagnie d'hommes et de » femmes bien embastonnez et délibérez comme les autres ; » en somme s'y trouvèrent bien deux mille et cinq cents » hommes sans les femmes.

» Messieurs les prestres se vouloient mettre des premiers » pour deffendrc leur espouse la sainte Église. Ils estoient » bien sept ou huict vingt ; mais Messieurs les syndiques , » voyant telle esmotion , estoient bien csbahis , et craignant » respandre le sang humain , advisôrent de tenter quelque » bon appointement;et pour ce faire deux d'entre euxallèrent » devers les hérétiques, qui avoient de grosses pièces d'artil- » lerie, lesquels leur dirent qu'ils ne vouloient espancherle

» sang humain , n'y se meurtrir Tun Vautre, frères, enfants

> de la ville et voisins, car ce seroit infamie trop vitupcrable. )> Les hérétiques , sentant bien qu'ils n'estoient pas assez

> puissants pour résister contre les bons chrestiens , se res-

> jouirent et prindrent trefves pour un autre temps.»

Nous ajouterons quelques détails à l'intéressant récit de la religieuse de Sainte-Claire. Le conseil était assemblé, lorsqu'on vint l'avertir qu'une grande foule s'était portée vers la cathédrale , de même que quantité de gens dans la rue des Allemands , chez Baudichon de la Maison-Neuve , où ils s'étaient retirés avec ceux qui avaient provoqué les lettres de Berne. Deux des syndics se hâtèrent d'aller à Saint-Pierre, et les deux autres chez Baudichon , pour essayer de calmer les esprits et de prévenir le désordre. Pierre Vandel, que les catholiques croyaient leur ennemi, était un des deux hommes que Jeanne de Jussie appelle deux mauvais garniments. C'est lui qui fut blessé d'un coup de poignard , et qui , sans le secours d'un syndic, aurait été massacré sur le portail de l'église. Pendant que la grosse cloche sonnait l'alarme , et que les prêtres et ceux de leur parti s'assemblaient au Molard, encouragés par la présence des conseillers, dont la plupart s'y trouvaient aussi, Claude Ballesserd , en y allant de Saint-Gervais , fut blessé devant la maison de Baudichon , par les luthériens , qui l'auraient tué, si les deux syndics ne l'avaient sauvé, en tâchant, par tous les moyens, d'empêcher l'effusion du sang. La ville était menacée des plus grands malheurs et d'un horrible confusion. L'air retentissait des cris des prêtres, qui animaient le peuple, des gémissements des vieillards, qui pleuraient de voir leurs enfants près de s'entrégorger, et de porter sur eux-mêmes des mains parricides. On avait fermé les portes de la ville et préparé l'artillerie pour assiéger la maison de Baudichon, qui était défendue par deux cents hommes environ , tous bien armés et déterminés à vendre chère-

ment leur vie. Le peuple était si exaspéré qu'on n'osait lui parler de paix, de peur d'être traité de luthérien. Ce fut un bonheur pour Genève qu'il s'y trouvât quelques marchands de Fribourg, gens d'honneur et de probité , qui se présentèrent aux deux partis , et les appelant leurs combourgeois, les exhortèrent à déposer les armes. Leur généreuse intervention empêcha l'effusion du sang et fit consentir les deux partis à la paix. On donna de part et d'autre des otages ; les luthériens, Michel Sept, Jean LuUin et Etienne de Chapeaurouge qui furent remis entre les mains du syndic Malbuisson ; les catholiques , le chanoine Goyet , Jean Malbuisson et Jean Penne , qui furent logés chez le syndic Jean Philippe. Le lendemain le conseil fit publier les articles de l'accord qui avait été convenu entre les deux partis. Ils étaient ainsi conçus :

« 1 ** Que toutes inimitiés cesseraient de part et d'autre ; qu'on vivrait en bonne union , sans s'attaquer , les uns les autres , de fait , ni de paroles ;

2° Que personne ne parlât contre les sacrements de l'Église, et qu'on pût vivre en toute liberté ;

3° Qu'on ne mangeât pas de chair le vendredi et le samedi ;

4° Que nul ne prêchât sans la licence des supérieurs et des syndics ; qu'on n'avançât même rien dans les sermons qui ne se pût prouver par la Sainte-Écriture. »

Chacun jura d'observer ces articles, les clercs devant le vicaire de l'évêque, et les séculiers devant les syndics.

La paix étant rétablie entre les citoyens , on s'occupa de répondre à la lettre des seigneurs de Berne , et l'on chargea le syndic Nicolin Ducrest et le conseiller François Régis de leur donner de la part du conseil toutes les explications qu'ils avaient demandées. Ces deux députés avaient pour mission de justifier la conduite du conseil à l'égard de Farel et de

Gaérin , et touchant Timpression des livres de controverse. Ils devaient en même temps prier les Bernois de laisser aux habitants de Genève la liberté de vivre selon leurs anciennes coutumes. Mais quelle ne fut pas la surprise des députés, en arrivant à Berne, d'y rencontrer Baudichon et Salomon ! Ces derniers leur dirent que, dans la prévision qu'ils avaient ordre de parler contre eux , ils étaient venus pour se défendre. Les députés furent encore bien plus étonnés de les voir entrer dans la salle du conseil le jour où les seigneurs de IBerne leur donnèrent audience , s'asseoir à leur gauche et I)résenter à Tavoyer une requête qui fut lue en leur présence.

Dans cette requête , écrite au nom des Genevois qui dési- ^l'aient que la pure parole de Dieu leur fût prêchée, et en particulier au nom de Baudichon et de Salomon, les seigneurs ^e Berne étaient très-humblement priés de leur accorder un de leurs prédicateurs, et de faire en sorte qu'il lui fût assigné Tin lieu pubhc dans Genève, où il pût librement prêcher à ceux qui voudraient l'entendre, lesquels, disait la requête , étaient fort nombreux. Ils étaient aussi priés de ne pas permettre que la défense qui avait été faite à ceux qui présentaient la requête, de s'adresser à eux, pût leur porter préjudice, les empêcher de retourner à Genève et d'y vivre comme auparavant.

La requête étant lue, l'avoyer demanda aux députés s'ils

"avaient quelque observation à y faire. Ils dirent qu'ils n'en

^Valent aucune , n'ayant reçu aucun ordre pour cela. On leur

-^^pondit alors , au sujet de leur mission , qu'on enverrait

"^^îentôt des députés à Genève , pour y voir par eux-mêmes ce

^\ii s'y passait par rapporta la religion. En attendant, le

^^^nseil de Berne chargea un héraut de dire de sa part aux

^;yndics de ne point inquiéter ceux qui se disaient évangélis-

)S. Après Pâques, il envoya à Genève des députés qui ame-

nèrent avec eux Farel et un autre ministre , pour disputer contre le prédicateur du carême.

Dans les premiers jours du mois de mai (1533), il y eut encore à Genève un commencement d*émeute qui est ainsi raconté par la sœur Jeanne de Jussie. « Le quatrième du

> mois de mai qui estoit le dimanche de Jubilate , les héréti- » ques s'assemblèrent en la grande place du Molard. Par » quoy les chrestiens s'assemblèrent de Vautre costé vers les » halles, et déployèrent leurs enseignes , criant : — Vrais » bons chrestiens, assemblez-vous ici, et ayez bon courage » à maintenir la sainte foy. Messieurs les chanoines et autres » gens d'église furent les premiers à l'enseigne.

« Un des chanoines , bon champion de la foy , Messire

> Pierre Werli , moult expert, s'arma, et n'ayant patience , » ne put attendre les autres sieurs d'église , mais sortit le » premier d'un courage ardent , et s'encourut sur la place » du Molard , criant en sa ferveur : — Courage, bons chres- » tiens I n*espargnons point ces canailles. Mais hélas 1 il fut » déçu et se trouva entre ses ennemis qui , pour le mieux » trahir, le tirèrent à part dans une petite rue, puis le char- » gèrent. Un méchant traistre luy mist son espée par le fon- » dément outre le corps ; de sorte qu'il tomba mort, benoist » martyr sacrifié à Dieu.

» Les femmes s'assemblèrent de leur costé , disant que » s'il advient que nos maris combattent contre ces infidèles, » allons aussi faire la guerre et tuer leurs femmes hérétiques. y> En cette assemblée l'y avoit sept cents enfants de douze à » quinze ans. Les femmes portolent des pierres à leur giron, » et la plus part de ces enfants de petites rapières , les autres » d'achons , autres des pierres en leur sein , chapeau et

> bonnet.

» Et fut le corps de Messire Pierre porté en sépulture à y> l'église cathédrale , à cinq heures du soir , accoustré de

)> son habit de chanoine. Quand on le sortit d'icelle maison , » le peuple poussa un grand cry, souspirant et pleurant la >► mort de Tinnocent. Il fut porté par les prestres , accompa- » gné fort honorablement de M. le vicaire général, de tous » messieurs les chanoines , de tous les collèges , de tous les » gens d'église , avec les croix des sept paroisses , et après 1» Toffice faict , fut mis en terre devant Timage du crucifix > pour rhonneur duquel il avait reçu la mort. »

Cette émeute n'aurait pas eu de suite fâcheuse , si Marin Tersonnex , pendant que les épées étaient tirées au Molard , ne fût allé à Saint-Pierre pour faire sonner la grosse cloche. In effet, ceux des deux partis qui en étaient venus aux mains, avaient, quelques instants après , remis Tépée au fourreau , et, comme bons amis , étaient allés boire ensemble. Malheureusement, le son de la grosse cloche ayant donné l'alarme, il se rassembla bientôt au Molard plus de quinze cents personnes de l'un et de l'autre parti. Le chanoine Werli vint des premiers sur la place, disant qu'il voulait mourir pour la foi chrétienne. Il était armé de pied en cap , portait une épée à deux mains dégainée et criait : — Suivez-moi. bons chrétiens : cher Dieu I ou sont ces luthériens? On recommença à tirer les épées , et Werli fut tué , sans qu'on pût savoir ^lors qui avait fait le coup , parce que c'était entre jour et ^uit. Le syndic Jean Coquet, étant accouru pour séparer les ^^mbattants , fut blessé à la tête. A la fin les magistrats par- ^înrentà séparer les combattants, qui se retirèrent dans leurs aisons. Versonnex et le marguiller qui avait permis qu'on cannât la grosse cloche, furent emprisonnés pour avoir donné l^ ^^ alarme à la ville.

Le lendemain, le corps du malheureux Werli fut enseveli

Vtonorablement. C'était ce même chanoine qui , lorsque

^2k)ula fit afficher dans Genève sa profession de foi luthérienne,

^vait reçu un coup d'épée. Comme il était de Fribourg , le

conseil écrivit aux seigneurs de ce Canton , qu'on s'occupait à rechercher les auteurs de sa mort pour en faire justice. Deux membres de la famille de Werii vinrent avec un héraut et des lettres de Fribourg, demander le corps de leur parent, qui leuriut livré. Quelques jours après ils présentèrent une requête au conseil pour qu'on poursuivît en justice non-seulement les meurtriers , mais encore ceux qui , étant présents au meurtre , ne l'avaient pas empêché , entr'autres le syndic Coquet. Ce dernier répondit qu'il était allé sur les lieux avec son bâton syndical, suivant le devoir de sa charge , et qu'il avait fait tout son possible pour arrêter le désordre. Les autres syndics assurèrent les parents de Werii qu'il leur serait rendu justice.

Les Bernois ayant appris ce qui était arrivé, la demande des Fribourgeois et les inquiétudes que cette affaire causait dans la ville , y envoyèrent deux députés pour offrir leur médiation. Ces députés se présentèrent au grand conseil le 27 mai (1 333) , et lui déclarèrent qu'ils étaient venus pour entendre tout ce qu'il avait à leur dire sur cette affaire; qu'ils étaient disposés à le soutenir contre les parents de Werii , et à s'employer à ramener la paix dans la ville ; que le meilleur moyen de pacification leur semblait être de laisser vivre tout le monde dans la liberté de conscience, de défendre à chacun d'inquiéter et de chagriner personne sur sa religion ; que la messe , le culte des images , les fêtes de l'Église devaient être maintenus pour ceux qui attachaient leur salut à ces sortes de choses ; mais que ceux qui les -regardaient comme des abus et qui désiraient entendre prêcher la pure parole de Dieu , devaient aussi être libres de pratiquer leur religion ; qu'il fallait donc permettre à un prédicateur de leur choix de leur prêcher dans l'une des sept paroisses , ou dans l'un des couvents de la ville. Ils ajoutèrent qu'on devait aussi permettre de vendre publiquement dans Genève la

ET DES REFORMATEURS DE GEIfÈYE. 177

Bible et d'autres livres à Tusage de ceux qui suivaient la nouvelle religion, parce qu'ils ne pouvaient se passer de la lecture de l'Ancien et duNouveauTestamentet de ces autres ouvrages.

On accepta l'entremise des deux députés pour le différend qu'on avait avec Fribourg ; mais quant au reste , on leur dit qu'on avait résolu de s'en tenir aux articles de l'accord du 28 mars; que cette résolution méritait d'autant plus leur assentiment, que l'évêque devait bientôt venir à Genève , et qu'à son arrivée , les citoyens ne devaient pas lui paraître désunis.

Le voyage de Pierre de la Baume à Genève , où il n'avait pas mis le pied depuis plusieurs années , avait été concerté entre lui et les seigneurs de Fribourg , qui s'étaient flattés d'obtenir une plus éclatante justice de la mort de Werli , leur concitoyen , par la présence de l'évêque. Mais comme , après tout ce qui s'était passé, ils craignaient que les Genevois , ne fassent pas très-désireux de le recevoir , ils envoyèrent des députés pour sonder leurs dispositions. Ces députés se présentèrent au conseil le 20 mai (1533). Ils dirent que l'évêque de Genève souhaitait de venir dans la ville pour y pacifier les troubles ; mais que le prélat ayant ouï dire que des citoyens avaient fait de grandes menaces contre lui, leurs supérieurs les avaient chargés de demander au conseil s'il y serait en sûreté.

On leur répondit qu'un prince n'avait pas à demander un sauf-conduit à ses sujets, et que l'évêque pouvait venir dans Genève avec toute confiance ; que si l'on savait qu'il y eût quelqu'un qui méditât quelque entreprise contre sa personne, on le punirait avec la plus grande sévérité ; qu'au reste , on enverrait des députés au prélat , pour le prier de venir à Genève et pour l'y accompagner.

L'évêque ayant dit aux députés qui Jui furent, en effet , envoyés par le conseil , qu'il viendrait dans un mois à Ge-

néve, on résolut de lui rendre les plus grands honneurs. Il fit son entrée dans la ville le 1 ^ juillet ; le conseil en corps, accompagné d'un grand nombre de cavaliers , alla au-devant de lui à une lieue de Tenceinte, et Ton tira tous les canons. Le prélat était accompagné de Tancien et du nouvel avoyer de Fribourg et de plusieurs autres bourgeois de ce Canton. Il alla loger dans le palais de l'évèché. Il commença par faire mettre en liberté quelques prêtres qui étaient en prison pour les désordres précédents. Le conseil général fut assemblé après la messe du Saint-Esprit et une procession générale ; révoque y assista avec les députés de Fribourg et un président de Franche-Comté qui , portant la parole en son nom , exhorta le peuple à lui être toujours fidèle , à ne pas recevoir la nouvelle doctrine, et à vivre dans Tunion et la concorde.

Le même jour , Tévêque dit aiL\ syndics de procéder incessamment au jugement de ceux qu'on avait emprisonnés , à l'occasion du meurtre du chanoine Werli. Il leur déclara que le procès devait s'instruire en présence de deux membres du conseil épiscopal; qu'ils n'avaient qu'à marcher droit, parce qu'un assez grand nombre de citoyens étaient à sa dévotion et sauraient le faire obéir. Les magistrats répondirent en termes respectueux , mais avec dignité , qu'ils le priaient de ne pas entrer dans une voie qui n'était propre qu'à entretenir l'esprit de parti et les animosités dans la ville ; que l'assistance de deux membres de son conseil au procès était contraire à l'usage et aux franchises de lacité; que cependant , pour lui prouver combien ils tenaient à lui plaire , ils consentaient à ce qu'un député de Berne et un de Fribourg fussent présents à l'interrogatoire qui serait fait, selon la coutume, par les syndics et le conseil ordinaire , mais à la condition qu'ils n'adresseraient aucune question aux prévenus.

i'évêque , fort mécontent qu'on lui refusât sa demande

déclara qu'il ne voulait point que le conseil ordinaire prît connaissance de cette affaire, et qu'il évoquait la cause à lui. Il défendit au procureur fiscal, qui avait en garde neuf des prévenus, de les remettre aux syndics. On répondit au prélat qu'il avait , à la vérité , le droit de faire grâce à un criminel , après que les syndics avaient instruit son procès et prononcé la sentence , mais non de prendre connaissance des affaires criminelles et de les juger. Il n'en persista pas moins dans ses prétentions, et il fallut les plus longues instances , appuyées même par les députés de Fribourg , qui partageaient l'avis du conseil, pour le faire enfin renoncer à révocation de la cause. Il mit toutefois pour condition à son désistement, que deux commissaires de sa part, deux de Berne et deux de Fribourg , assisteraient au procès , sans y avoir voix délibérative. Le conseil ayant accepté ces conditions , le procureur fiscal remit les prisonniers entre les mains des syndics.

Le jour même de l'arrivée de l'évêque à Genève, les parents de Werli avaient amené 120 soldats pour venger sa mort. Après avoir passé le lac, ils vinrent camper à Gaillard, d'où Us envoyèrent demander justice. On fut obligé de différer de les satisfaire , à cause du conflit de juridiction , pendant ^^quel on se tenait la nuit sous les armes, de peur que revenue ne fît enlever les prisonniers.

Les syndics s'occupaient d'instruire le procès , lorsqu'on pprit avec grande surprise , le 1 3 juillet , sur le soir , que ierre de la Baume devait le lendemain partir de Genève. Làessus,le conseil s'assembla de nuit, et chargea les syndics e se rendre le lendemain de grand matin au palais épiscopal, our témoigner au prélat toute la douleur qu'on ressentait e son départ précipité ; pour le prier instamment de démener dans la ville, et s'il voulait absolument la quitter, de la ourvoir d'un vicaire, d'un officiai, d'un juge des appella-

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lions , et d'autres oiDcicrs épiscopaux qui administrassent la justice avec impartialité. Les syndics devaient encore, au nom du conseil, représenter au prélat qu'il n'avait rien à craindre dans Genève ; qu'à son arrivée , il avait déclaré au conseil général qu'il était venu pour ramener la paix dans la ville , et qu'il voulait y vivre en bon prince ; que c'était donc une chose bien pénible 4e la lui voir abandonner , quand sa présence y était si nécessaire , et que son autorité pouvait lui être si utile, en obtenant du clergé qu'il contribuât pour quelque chose au paiement des dettes pubUques ; qu'ils le suppliaient d'avoir pitié de l'état déplorable où se trouvait son peuple, et de lui tendre une main paternelle dans un aussi pressant besoin.

Les syndics s'acquittèrent axactementde la commission, mais Pierre de la Baume, fermant l'oreille à tout ce qu'ils purent lui dire de plus touchant, ne changea point de résolution, et n'accorda aucune de leurs demandes. Il partit le 1 4 juillet de Genève, et n'y revint jamais plus (I).

Après le départ de l'évêque , le conseil procéda au jugement des neuf prisonniers , qui furent tous déclarés innocents. La sentence ayant été prononcée par les syndics , le procu-

(1) Selon M. Magnin ^ Tévôque Pierre de la Baume aurait eu le droit, d'après les franchises de Genève , d'évoquer à lui le procès des meurtriers de Wcarli. Mais ce ne serait pas tant la contrariété qu^il éprouva du refus des syndics , qui l'aurait fait sortir de la ville , que la conduite des luthériens pendant son séjour. En effet , a Baudîchon, dit.un auteur protestant, toujours audacieux, et recherché par les huissiers de l'évèquc pour être emprisonné, ranj^ea, de nuit, cinquante bomnaes avec des bâtons , portant chacun cinq mèches allumées, pour faire croire qu'ils étaient une grosse troupe d^arqucbusiers, ensuite hardiment vint avec eux chez l'érèque demander qu'on rendit les prisonniers. L'évêque prit peur et se sauTa.» — « Toute la nuit, dit Froment, ils allaient par la ville en faisant bruire leurs armes , portant des mèches de feu.» — a Les évan^jéliqucs, dit Picot , se tenaient en armes, il eut peur pour sa personne . » — Ma{][nîn, HiST. DE l'Établ. de la Ré- PORME A Geiiiète, préface, p* 15.

reur fiscal se rendit appelant ; mais ou lui répondit sur-lechamp : — Parce que nous )i avons pas de supérieurs , nous n'admettons pas ton appel. On saisit depuis un nommé Pierre Comberet, qui fut convaincu d'avoir tué Wcrli de sa main, en lui donnant un coup d'épée par derrière , comme le dit la sœur de Jussie , tandis que le chanoine montait Tescalier d'une maison. On condamna le meurtrier à avoir la tête tranchée. La sentence ayant été exécutée, les députés de Fribourg et les parents de Werli s'en retournérenfsatisfaits.

Nonobstant Taccord du 28 mars, les esprits continuèrent à être fort divisés par rapport à la religion. Le zèle des luthériens était fomenté par la présence à Genève d'Antoine Froment, qui y était revenu poursuivre son œuvre de propagan4e. On a vu que par le quatrième article de Taccord , il était défendu aux prédicateurs catholiques de rien avancer dans leurs sermons, qu'il ne leur fût possible de prouver par la Sainte- Écriture. Or, cet article qui, au premier coup-d'œil , semble d'une exécution facile , fut une pierre d'achoppement entre les deux partis , un véritable brandon de discorde. En effet , si le texte des livres saints une fois admis, ne peut plus être discuté, il n'en est pas de même de son interprétation , si variable qu'elle a donné naissance à des miniers de sectes et d'hérésies. Mais qu'est-ce qu'un sermon ? Évidemment , ce n'est , dans l'esprit de l'orateur sacré , qu'une interprétation , une paraphrase du texte des livres saints. Et pourtant, le sermon, qui est pour des catholiques, le plus conforme aux dogmes et à la morale de l'Évangile, peut être considéré comme entaché d'erreur , par celui qui , n'admettant pas l'autorité de l'Église, interprète, comme il l'entend, le texte de l'Écriture. Il n'est donc pas élonnantque les partisans delà nouvelle doctrine, malgré toute la bonne volonté des prédi-r cateurs de ne rien dire de contraire à l'Ancien et au Nouveau Testament, trouvassent qu'ils s'en écartaient. Tour conserver

la paix entre les citoyens , le conseil crut devoir intenenir dans ces discussions religieuses. Il enjoignit de rechef aux prédicateurs , de se conformer dans leurs sermons au texte des livres saints. C'était s'immiscer dans des matières qui n'étaient pas de sa compétence. Il n'avait que le droit , et il aurait dû s'en servir, de déférer au tribunal ecclésiastique , les prédicateurs qui lui semblaient s'écarter de la parole de Dieu.

L'évèque , ennuyé probablement de toutes les tracasseries qu'on suscitait aux moines chargés de la prédication , leur ordonna de ne prêcher désormais que selon les anciennes coutumes, sans aucun changement. Un mois après, il envoya au' Conseil des lettres par lesquelles il défendait, sous de grandes peines, de lire les traductions de la Bible en langue vulgaire , et de prêcher dans les couvents de Rive ou de Palais , ordonnant qu'on fît la pubhcation de ces défenses dans toute la ville. Le conseil déclara au grand-vicaire que ces défenses étant contraires à l'accord du28marg, et les peines qui les sanctionnaient, aux privilèges des citoyens , il ne pouvait consentir à les publier.

On était alors au temps de l'Avent , et l'on pensa que l'évèque avait défendu aux ecclésiastiques de prêcher dans les couvents de Palais et de Rive , comme on avait accoutumé de le faire à celte époque do Tannée , de crainte que les luthériens ne demandassent au conseil de permettre de prêcher à quelqu'un de leurs ministres , ou bien que le prédicateur catholique, à l'exemple du cordelier Bourjuet, ne favorisât , dans ses sermons, la nouvelle doctrine. Cependant , sous ce rapport, le prélat se trompait, carie prédicateur de l'Avent était fort attaché aux dogmes de l'ÉgUse romaine. C'était un dominicain de Montmélian, docteur de Sorbonne, appelé Guy Furbily , homme fort savant et fort éloquent , mais violent et hardi dans ses paroles, et dont le zèle pour la

défense de l'ancienne religion ne ménageait ni les choses , ni les personnes.

Le clergé, se conformant à la défense de Tévêque , ne fit pas prêcher le dominicain dans le couvent de son ordre, selon la coutume, mais dans la cathédrale de Saint-Pierre. Un des sermons de Furbity, qui eut le plus de retentissement et les suites les plus graves, fut celui du 2 décembre. Comme le le cardinal Sadolet dans sa lettre aux Genevois, le moine compara dans ce sermon , aux soldats qui , après la mort du Sauveur, s'étaient partagé ses habits, les hérétiques qui avaient déchiré son Église. « Tels sont, s'écria-t-il , les Ariens , les Sabelliens , les Vaudois , et en dernier lieu , les Allemands.» Ensuite il s'éleva contre ceux qui mangeaient de la viande le vendredi et le samedi , qui lisaient l'Écriture en langue vulgaire ; qui parlaient de se soustraire à l'autorité du pape, des évéques et du clergé ; contre les protecteurs de ces gens-là, exhortant ses auditeurs à n'avoir avec eux aucun %

commerce.

Quelques luthériens qui avaient entendu le prédicateur les maltraiter avec aussi peu de mesure , se levèrent à la fin du sermon, et dirent tout haut que Furbity avait directement prêché contre la parole de Dieu , ce qui causa un grand tumulte. A la sortie de l'église, Antoine Froment et un pari- ' sien nommé Alexandre Dumoulin , ayant assemblé quantité de peuple autour d'eux , se récrièrent contre la doctrine du dominicain , l'accusant d'avoir prêché des erreurs qu'ils s'offraient de prouver par la Sainte-Écriture (I ).

Le conseil, informé de ce qui s'était passé, condamna

(1) Diaprés le récit de Froment, les faits se seraient passés un peu différemment. — Voir le dernier ctiapitre de cette histoire.

Dumoulin, qu'on avait arrêté , au bannissement perpétuel, sous peine de la vie. Il décréta prise de corps contre Froment, qui échappa , comme la première fois , aux poursuites de la justice, en se cachant dans la maison d'un bourgeois. En même temps , les syndics signifièrent à Furbity de prêcher selon rÉvangile et de ne plus insulter personne. Le conseil croyait être sorti des embaras de ce malencontreux incident ; mais il avait compté sans Berne , qui protégeait ouvertement les partisans de la nouvelle doctrine. Les seigneurs de ce Canton envoyèrent d'abord à Genève Guillaume Farel, avec des lettres, dans lesquelles le conseil était prié de lui donner aide et protection. Or, cette prière était un ordre pour le conseil ; et maître Guillaume en profita pour réfuter Guy Furbity dans de nombreuses assemblées. Ce n'est pas tout, les Bernois , se firent à eux-mêmes l'application des paroles du moine , dans son sermon du 2 décembre contre les Allemands , les hérétiques et contre ceux qui les protégeaient. Ils écrivirent donc au conseil le 22 du même mois , pour lui déclarer que , voulant poursuivre criminellement Furbity , ils demandaient qu'il fût arrêté , et que le conseil les ajournât eux-mêmes à venir porter plainte contre le dominicain. Les syndics , fort embarrassés, allèrent trouver le grand-vicaire , et lui montrant les lettres de Berne, ils le prièrent de faire garder Furbity ; mois ils en reçurent le refus le plus formel. Après avoir dressé procès-verbal de ce refus , ils donnèrent au dominicain six 'gardes qui le suivaient partout , même lorsqu'il allait prêcher.

Ainsi par le bon plaisir des seigneurs de Berne , le prédicateur catholique était gardé à vue et devait être poursuivi en justice pour les avoir traités d'hérétiques, c'est-à-dire, pour avoir fait son devoir , en proclamant du haut de la chaire ce que tous les catholiques croyaient être la vérité ; tandis que le prédicant Farel pouvait, en toute liberté, insulter aux

croyances de Timmense majorité des habitants de Genève. Tel était le prix que les Bernois mettaient à la conservation de lenr alliance. Était-ce de cette manière , qu'ils avaient entendu la liberté de conscience que leurs députés avaient conseillée ?

les prédications de Farel étaient fort suivies ; le peuple allait en foule entendre Tardente parole du ministre qui , grâce à la protection de Berne , bravait impunément les défenses des magistrats. D'un autre côté, Tirritation des catholiques contre les luthériens était entretenue par les sermons de Furbity, qui ne se gênait pas pour traiter de méchants et d'hommes vicieux les partisans de la nouvelle doctrine. Les esprits étaient donc surexcités de part et d'autre. Le même jour où le conseil reçut les lettres de Berne , il y eut une sédition à Genève. Le peuple courut en armes au Molard ; des prêtres en grand nombre , s'étaient mêlés à la foule , et n'étaient pas les moins animés. On parlait de se saisir de Tarel , de Baudichon et de leurs adhérents ; mais les luthé- Tiens s'étant présentés bien armés et bien accompagnés , personne n'osa commencer l'attaque. Les deux partis se <x)ntentèrent de s'observer , et cette émeute n'eut pas de 9uite. Quelques jours après, un héraut de Fribourg vint présenter au conseil des lettres des seigneurs de ce Canton. Ils disaient dans ces lettres , qu'ils avaient appris que Farel et autres étaient à Genève pour y prêcher la loi nouvelle ; qu'ils ^espéraient bien qu'on aurait garde de le permettre ; car autrement ils rompraient l'alliance.

Le 1*' janvier i 534 , le grand vicaire fit publier dans toutes les paroisses que personne ne s'avisât de prêcher en public ^)u en secret, sans la licence de l'évêqueou de son vicaire , et •^qpie ceux qui avaient des traductions de la Bible en français «u en Mlemand , eussent à les brûler, sous peine d'excommunication. Quatre jours après, des députés de Berne et de Fri-

bourg vinrent à Genève. Ceux de Fribourg se présentèrent les premiers au conseil et lui exposèrent que leurs supérieurs avaient appris les troubles suscités par les prédicants luthériens ; que si Ton avait le dessein de souffrir dans la ville c^s perturbateurs de son repos , et de vivre autrement que par le passé , l'alliance de Fribourg avec Genève serait iùévitablement rompue. On leur répondit qu'on voulait vivre comme auparavant, suivant l'accord du 28 mars de Tannée précédente. Les députés de Berne vinrent à leur tour devant le conseil et lui déclarèrent qu'ils étaient chargés par les seigneurs de leur Canton de presser le paiement des frais de la dernière guerre , et de demander justice des paroles de Furbity. Les syndics répondirent qu'ils étaient désolés que ce prédicateur les eût offensés , comme ils l'assuraient ; mais qu'ils n'avaient pas le droit de faire aucun procès à des ecdésiastiques pour des faits relatifs à leurs fonctions sacerdotales. Les députés, mécontents de cette réponse, menacèrent de rompre l'alliance de Berne avec Genève , si Ton ne leur donnait pas satisfaction contre Furbity ; et pour intimider le conseil , ils jetèrent sur la table les lettres d'alliance qu'ils avaient apportées. On pria [instamment les députés de reprendre ces lettres, et pour les contenter , on leur promit que le dominicain serait amené à l'hôtel-de-ville , devant le grand conseil, et que là il serait obligé de répondre aux questions des personnes éclairées qu'ils avaient à leur suite. Ces personnes éclairées qui devaient soutenir l'accusation des Bernois contre le prédicateur catholique, étaient Farel, Froment et Viret.

On amena donc Furbity à l'hôtel-de-ville, après avoir protesté qu'on ne voulait préjudicier ni à l'autorité de l'évêque, ni aux privilèges des clercs. A la première question qu'on fit au dominicain , il dit qu'il ne répondrait point , à moins qu'on ne lui donnât un juge ecclésiastique, attendu qu'il

encourrait rexcommunication , s'il se conduisait autrement. Là-dessus , du consentement des députés de Berne , on envoya prier le conseil épiscopal de nommer un juge commissaire qui serait témoin des questions qu'on adresserait à Farbity, et lui donnerait la permission d'y répondre. Nonseulement le conseil épiscopal refusa ce qu'on lui demandait , mais il menaça de l'excommunication ceux qui détenaient le prédicateur, s'ils ne le relâchaient dans trois heures. On crut se tirer d'embarras en ayant recours à l'évêque. On lui envoya "un député en Franche-Comté, pour tâcher d'obtenir de lui ce que son conseil ne voulait point accorder ; mais le prélat répondit qu'il fallait renvoyer Furbity à la cour ecclésiastique.

Le 24 janvier, les députés de Berne, étant revenus à Genève , renouvelèrent avec plus d'instance encore leur première demande ; ils menacèrent de nouveau de rompre l'alliance , si Furbity était jugé par tout autre tribunal que par le conseil ordinaire. Ils demandèrent en outre, en menaçant aussi , en cas de refus , de rompre l'alliance, qu'il fût permis à un ministre de la nouvelle religion de prêcher librement dans la ville à tous ceux qui voudraient l'entendrer Celait la violation la plus flagrante des lois de l'État que les Bernois demandaient au conseil , en voulant qu'il jugeât luimême le prédicateur Furbity , au lieu de le déférer à la cour ecclésiastique; c'était une violation non moins flagrante de J'accord du 28 mars qu'ils voulaient lui faire commettre , en 'uijdemandant de permettre à un ministre de leur religion, de Prêcher ouvertement et librement la nouvelle doctrine. Le ^^nseil devait donc sacrifier aux seigneurs de Berne, pour se ^ï^énager leur protection, ce qu'un peuple libre estime le Plus , à savoir, le respect des lois , qui seul peut le sauver de ï* anarchie ou du despotisme.

Telle était la situation de ce petit peuple , amoureux de ses

franchises et de ses libertés, qu'il n'avait pu se soustraire à la domination du duc de Savoie que par une alliance oppressive. Son existence politique était à ce prix. En perdant l'alliance de Berne , les Genevois conservaient , à la vérité , celle de Fribourg ; mais Berne était beaucoup plus puissante , et par son changement de religion, beaucoup plus hostile au duc de Savoie, l'éternel et irréconciliable ennemi de leur indépendance. Ils avaient donc le plus grand intérêt à la ménager. Ce qu'il y avait de pire dans leur situation , c'est qu'en cessant d'être leur alliée , Berne n'aurait pas manqué d'exiger sur-le-champ le paiement des frais de la guerre précédente , et par conséquent de les ruiner. Dans cette perplexité, le conseil ne pouvant se soustraire aux conditions que lui imposaient les députés , sans rompre une alliance si nécessaire à Genève , leur accorda tout ce qu'ils voulurent. On déclara cependant au conseil épiscopal qu'on s'était déterminé à faire le procès de Furbity , non pour empiéter sur l'autorité de l'évéquc et sur celle du clergé , mais uniquement pour le salut de la république et pour conserver l'alliance de Berne. Le dominicain fut donc amené le 27 janvier devant le conseil des Deux-Cents , où se rendirent aussi les députés de Berne. Interroge par les syndics s'il était disposé à répondre aux questions de ces députés , le moine protesta qu'il n'entendait point comparaître ni répondre devant le conseil comme devant son juge.

— N'avez-vous pas , dans vos sermons , injurié nos supérieurs? demandèrent les députés de Berne.

— Je le nie formellement , répondit Furbity.

— N'avez-vous pas dit (jue ceux qui mangeaient de la viande le vendredi et le samedi, étaient pires que les juifs , les turcs et des chiens enragés ? que ceux qui les soutenaient étaient encore plus méchants? que tous ceux qui lisaient l'Écriture-Sainte en langue vulgaire , n'étaient que des blas-

;phémateurs , des méchants , des meurtriers , des larrons , luxurieux , des ivrognes , et que Dieu punirait ceux ui les soutenaient? qu'il fallait se garder de ces hérétiques , ces Allemands, comme de personnes infectées; d'avoir vec eux aucune fréquentation , aucun commerce ; de leur adonner en mariage ses filles , qu'il vaudrait mieux donner chiens ?

— Je nie absolument d'avoir rien dit de semblable, réondit le moine. Je ne me défends pas d'avoir prêché l'abs-

înence de la viande les jours défendus par l'Église ; de 'être élevé contre la lecture de la Bible en langue vulgaire ; :Knais c'est la doctrine reçue dans toute la France et dans ^îenève même ; et si j'avais encore à prêcher là-dessus , j'enseignerais la même chose. Je ne pense pas que personne ^oive prendre pour soi , ce que j'ai dit contre ceux qui prê- ^^hentle contraire, ne l'ayant pas dit dans l'intention de les :m)altraiter , moins les seigneurs de Berne que tout autre , mais pour soutenir ce que je crois être la vérité. Je me suis exprimé d'ailleurs d'une manière tout-à-fait générale, ïi'ayant nommé personne. Je n'ai par conséquent, dans ma prédication , donné lieu à qui que ce soit , d'être scandalisé avec quelque apparence de justice.

— N'avez-vous pas en prêchant, demandèrent ensuite les députés , n'avez-vous pas chargé des plus grossières injures ceux qui voulaient secouer le joug du pape', et ne point reconnaître dans l'Église la supériorité des cardinaux, des évoques, des vicaires-généraux, des curés, etc., en appelant ces gens-là brebis du diable , meurtriers , brigands dignes des derniers supplices ?

— Quand j'ai prêché, répondit le dominicain, qui ne pouvait absolument nier cet article , je m'adressais au peuple de Genève , et non aux Allemands ni à d'autres. On ne saurait donc avec justice m'en faire un procès , puisqu'il m'était

bien permis de me servir des expressions les plus fortes pour détourner mes auditeurs d'une religion que je crois mauvaise, et que je n'ai nommé personne.

— Comment vous justifiez - vous d'être venu prêdier dans la cathédrale à main armée ? demandèrent les députés.

— Ce sont les prêtres et les religieux du couvent de Palais qui m'ont obligé de le faire , répondit le moine ; c'est donc à eux qu'il faut s'en prendre et non à moi.

Après C€t interrogatoire , les envoyés de Berne conclurent contre Furbity à être reçus à prouver par témoins les faits qu'ils avaient avancés. « Et puisque, dirent-ils, de son propre aveu, il a fort maltraité ceux qui rejettent les superstitions de l'Église romaine , qui aiment mieux obéir à Dieu qu'au pape , qui lisent l'Écriture en langue vulgaire , qui se sont déclarés protecteurs des ministres de l'Évangile, et que* les seigneurs de Berne sont dans tous ces sentiments , comme il est évident que Furbity les avait en vue et qu'il les a injuriés , il doit par la loi du talion , à moins qu'il ne prouve par la Sainte-Écriture qu'il a dit la vérité , être puni du dernier supplice , dont il a juge dignes les défenseurs de la pure religion. »

Le reste du jour fut employé à entendre divers témoins que les envoyés de Berne produisirent. Furbity protesta contre leur déposition et contre toute la suite de la procédure, continuant de soutenir qu'elle était irrégulière, puisqu'on ne le poursuivait pas devant ses juges naturels. Cependant il déclara que , selon ce qui est ordonné par l'apôtre saint Pierre, étant prêt à répondre à tous ceux qui lui demanderaient raison de sa foi, il en soutiendrait la vérité contre tous ceux qui prétendaient la contester, et en particulier contre les docteurs que les députés de Berne avaient à leur suite. Ses offres furent acceptées. On fit venir Farel,

•^^ui disputa contre lui pendant deux heures , en présence de

out le grand conseil et des envoyés de Berne (1). Deux jours

près, la dispute fut continuée. Virct s*y rencontra avecFarel.

ornais quel était ce tenant du bouillant Dauphinois contre le

cdominicain Furbity qui était seul pour se défendre ?

Pierre Viret était , comme Farel, ce qu'Erasme appelait un iKiouvel évangéliste, novum evangelistam. Il était né à Orbe siu pays de Vaud, Tan 1 31 1 . Il avait étudié à Paris, où il avait <X)nnu Farel, dont il devint le compagnon d'œuvre pour rétablissement de la Réforme dans quelques villes de la Suisse. m était venu avec lui à Genève sous la protection des seigneurs de Berne, et il le seconda avec habileté dans son entreprise d'y abolir rÉglise romaine. C'était un homme de petite taille et de faible complexion ; mais il avait l'âme élevée, l'esprit souple et plein de savoir. Il n'avait ni la voix tonnante de Farel, ni ses colères , ni sa virulence; mais ses lèvres distillaient le miel , dit Théodore de Bèze , et nul ne

(1) « La dispute commença sur-le-cbamp , dit M. Magnin, et Furbity, abordant auiaitôt la question fondamentale de Pautorité du pape et des évèques, s^altacha à prooTcr quMIs ont le droit do faire des lois et des ordonnances, et quMIs ont un pouToir auquel tous sont tenus d^obéir. 1\ montra le Christ conQant à saint Pierre le soin do paitre les brebis et les agneaux, c*est-à-dire, tout le troupeau ; lui donnant les clefs du royaume des cieux, et établissant ainsi dans son Église un nouvel Aarcm, dont le pouvoir ne devait pas plus cesser que la durée de rÉglise. Farel, chargé de soutenir contre lui la cause de la Réforme , répondit que « Jésus- Christ seul, et non le pape, est le grand Juge et le chef suprême de rÉglise, le seul 'naître qui est sur tous , qui donne le salut k tout le corps; que les clefs du royaume des cieux qu^il a données à saint Pierre, sont TÉvangilc, la parole de Dieu. Tant 9tie saint Pierre prêche purement cette 'parole , il a les clefs ; mais quand saint -^ierre ne parle pas selon la parole do Dieu, alors il est un satan.»

«Nous ne nous attacherons point, ajoute M. Magnin, à suivre les débats de cette tapote , qui seraient néanmoins d^un si haut intérêt , si les actes qui en ont été ^Oiprimès offraient des garanties dMmpartialité et de vérité. Ils ne furent écrits Qu'après les débats et par Farel.» — «La dispute de Furbity avec Farci , dit un his- V>rieD réfonné, a d'abord été publiée àrieufchàtel et réimprimée ensuite à Genève,

parlait avec plus de douceur (1). Toutefois , quand sa douce parole ne parvenait point à persuader son auditoire , il s'y prenait d'une autre façon , et savait au besoin changer son miel en vinaigre. Il se moquait du rituel et des cérémonies deTÉglise, qu'il combattait plus volontiers dans ceqa^elle laisse faire aux moines et aux curés , que dans ce qa'eUe décide dans les conciles œcuméniques (2). Alors il semblait changer de nature et devenait acre et mordant. Écoutons-le parler contre le culte des images dans le colloque de Lausanne , ^où Calvin et lui furent les tenants de Farel. « Les » prestres , dit-il , au lieu d'enseigner à leurs peuples la

par FraBçois Mangct , en 1634 , avec une traduction latine Farel met sâ

relation sous le nom d^un notaire de Genève , quMl suppose écrire à Vienne à Un ami. ^imprimeur, à la demande de Farel , se prôte à ce mensonge , et daot un avant-propos au lecteur , il suppose à sou tour que Pami de Vienne lui a donné communication de Pécrit. La lettre de Farci au typo(jraphc et une seconde lettre adressée à Fabry , le 22 mai lô3ô , ne laissent plus de doute sur un fait que nous

aimerions à ne pas rencontrer dans la vie de ce réformateur •

«La rédaction seule de ces actes , poursuit M. Majjnin , trahirait au besoin la source d^où elle émane. Les arguments de Farci y sont présentés avec clarté dans tout leur développement , et avec toute la force dont ils sont susceptibles , tandis que ceux de Furbîty ne sont qu'énoncés , et ne sont ni nombreux ni choisis ; surtout Pon y'cherch'e en vain les textes de PÉcriture-Sainte qui établissent d'une manière irrésistible Pautorité de PÉ{;lise. Dans Pétroite enceinte du conseil, converti en cour de justice, il n'y avait pour le prévenu que ses dénonciateurs , ses accasateurs et des ma^^istrats qui « voulant à tout prix complaire à fieme , avaient besoin de le trouver coupable , et intérêt à ce qu'il fût signalé comme tel après ta sentence. L'impossibilité de tout appel et do toute réclamation ne permit point alors à l'opinion publique de jdger à son tour le jugement arraché par la violence. La vérité, cependant, n'a pu être entièrement cachée ; il existe encore de cette dispute une relation imprimée à Chambéry , en 161 1 , présentant les faits sous un tout autre jour, mais que nous n'avons pu retrouver. » — Magnin, Hist.

DE L'ÉTABUSSEMEIirr DE L4 RÉFORME A Gb."TÈTE, p. 136 et Suiv.

(1) ...•••• Fundentem mcUa Viretum ,

Quo ncmo fatur dulciùs. — Beza. IcoN.

(2) Bayle , Art. Viret. Remarques.

» parole de Dieu , mettent des prescheurs de boys et de » pierre , c'est assavoir des imaiges ; cependant ils dorment , » font grande chère et sont sans soucy , et les imaiges sont » leurs vicaires et ouvriers, qui font bien la besongne de leurs

> maistres , et si ne coustent rien à nourrir , et le povre

> peuple est abesti et baise les boys et les pierres... Et les

> biens qui dussent estre distribués aux povres , qui sont les » vraies imaiges de Dieu, sont perdus et mauvaisement des- » pendus à vestir les pierres et boys. (3) »

Nous aimons mieux entendre Viret dans Tépître dédicatoire de son Instruction chrétienne, où le bon côté de sa nature se montre d'une manière touchante. Il y expose « qu'il y a deux ans passés qu'il tomba en une maladie qui le mit si bas, qu'il ne pou voit attendre, selon son jugement, sinon d'estre porté en terre..., que Dieu l'a comme arraché par les cheveux d'entre les peuples, entre lesquels il avoit presque passé tout le principal cours de sa vie. » « Je sai bien , ajoute-t-il, que mes seigneurs et semblablement mes frères et compagnons et toute l'éghse en laquelle Dieu m'avoit constitué ministre, ne m'eussent pas facilement envoyé et donné congé , s'ils n'eussent veu et cognu la nécessité en laquelle le Seigneur m'avoit mis, et s'ils n'eussent mieux aimé que j'eusse seni ailleurs pour l'édilication de lÉ'glise, tout débile que je suis, que demeurer inutile entre eux , et sans faire service ny à cette église , ny à aultre, tel que je désire le faire... Voilà le moyen par lequel le Seigneur m'a tiré de l'église en laquelle j'avoye bien occasion de m'aimer, comme s'il m'avoit empoigné par la main pour me mener tout tremblant de foiblessc et à demy-mort, et me

(1) Voir le chapitre XII de cette histoire.

rendre jusqu'à vous (il s'adresse aux Nîmois) , qui eates les premiers du Languedoc entre lesquels j'ay ïait résidence, après mon départ de Genève. » Il se loue extrêmement du bon accueil qu'on lui fit à Nîmes, « quoiqu'il semblât, dit-il , à me voir, que je n'estoye que comme une anatomie sèche , couverte de peau , qui avoye là porté mes os pour y estre ensevely : de sorte que ceux-là mesmes qui n'estoyent pas de nostre religion , ains y estoyent fort contraires , avoyent pitié de me voir, jusques à dire : — Qu'est venu faire ce povre homme en ce pays ? N'y est-il venu que pour y mourir ? Et mesme j'ay entendu que quand je montay la première fois en chaire , plusieurs me voyant , craignoyent que je ne défaillisse en icelle , avant que je pusse parachever le sermon. »

Viret était naturellement doux et modéré ; il déconseillait, autant qu'il pouvait , les émeutes et les séditions populaires, comme le prouve suffisamment une fort belle lettre qu'il écrivit de Nîmes , le 1 5 janvier 1 562 , aux ministres du Languedoc assemblés au colloque de MontpeUier , et par laquelle il les exhorte à se conformer aux volontés du roi de France. Mais cette douceur de caractère s'aUiait chez lui à une grande vigueur , quand il attaquait l'impiété , qui , à la faveur de la diversité de religions, s'était alors glissée dans le cœur de beaucoup de gens. C'est ainsi que dans la môme épître dédicatoire de son Instruction chrestienne, que nous avons citée plus haut , il s'élève avec énergie contre ceux qui font profession de déisme. Les catholiques , eux-mêmes , ne renieraient pas ses paroles, qui, même de nos jours, peuvent trouver leur application. « Il y en a plusieurs, dit Viret , qui » confessent bien qu'ils croyent qu'il y a quelque Dieu et » quelque divinité comme les Turcs et les Juifs ; mais quant » à Jésus-Christ et tout ce que la doctrine des évangélistes » et des apôtres en tesmoigne , ils tiennent tout cela pour

> fables et resveries Il y a bien plus de difficultés avec

» ceux-ci , voire mesme qu'avec les Turs , ou pour le moins » autant ; car ils ont des opinions touchant la religion autant )► ou plus estranges que les Turs et tous autres mescrcans. )> J'ai entendu qu'il y en a ceste bande qui s'appelle Déiste , y^ d'un mot tout nouveau , lequel ils veulent opposer à l'A- '» théiste. Car pourtant qu'Athéiste signifie celui qui est sans >> Dieu, ils veulent donner à entendre qu'ils ne sont pas. du 5^ tout sans Dieu, à cause qu'ils croyent bien qu'il y a quel- » que Dieu , lequel ils recognoissent mesme pour créateur du ciel et de la terre, comme les Turs ; mais de Jésus- Christ , ils ne savent que c'est , et ne tiennent rien , ne de luy, ne de sa doctrine. Les Déistes desquels nous parlons, se mocquent de toute religion , nonobstant qu'ils s'accommodent , quant à l'apparence extérieure , à la religion de ceux avec lesquels il leur faut vivre , et auxquels ils veulent plaire , ou lesquels ils craignent. Et entre ceux-cy , il y en a les uns qui ont quelque opinion de l'immortalité des âmes , les autres en jugent comme les Épicuriens , et pareillement de la providence de Dieu envers les hommes , comme s'il ne se mesloit point du gouvernement des choses humaines, ains qu'elles fussent gouvernées oupar fortune, ou par la prudence , ou par la folie des hommes , selon que les choses se rencontrent. J'ay horreur , quand je pense qu'entre ceux qui portent le nom de chrestien , il y a Ue tels monstres. Mais l'horreur me redouble encore davantage, quand je considère que plusieurs de ceux qui font profession des bonnes lettres et de la philosophie laumaine, et qui sont mesme souventes fois estimez des t)lus savans et des plus aigus et plus subtils esprits , sont Xion-seulement infectez de cet exécrable athéisme, mais 5îussi en font profession et en tiennent eschole , et empoisonnent plusieurs personnes de telle poison. Par quoy

» nous sommes venus en un temps, auquel il y a danger que » nous n'ayons plus de peine à combattre avec tels mons- » très , qu'avec les superstitieux et idolastros , si Dieu n'y » pourvoit, comme j'ay bonne espérance qu'il le fera. Car » parmy ces différents qui sont aujourd'huy en la matière de » religion , plusieurs abusent grandement de la liberté qui » leur est donnée de suyvre des deux religions qui sont en » différent, ou l'une ou l'autre. Car il y en a plusieurs qui se » dispensent de toutes les deux , et qui vivent du tout sans > aucune religion. Et si ceux qui n'ont point de bonne opi- » nion d'aucune religion , se contentoyent de périr tout seuls » en leur erreur et athéisme , sans infecter et corrompre les » autres par leurs mauvais propos et mauvais exemples pour » les mener à mesme perdition avec eux , ce malheur ne » seroit pas tant à déplorer qu'il est. Pour ceste cause , en » revoyant mon Instruction chrestiemie, laquelle a , dis-je , y> esté , par cy-devant imprimée , jel'ay beaucoup augmentée, » et notamment sur la matière de la création du monde et de » la providence de Dieu en toutes les créatures , ot singuliè- » rement envers l'homme, principalement pour deux causes. » La première , pour ce que l'esprit de Dieu nous propose » souvent es Saintes-Écritures tout ce monde visible , comme » un grand livre de nature et de vraye théologie naturelle , et » toutes les créatures , comme des prescheurs et des tes- » moins universels de Dieu leur créateur , et des œuvres et

» de la gloire d'iceluy L'autre cause qui m'a encore

» esmeu à traiter tant amplement ces matières , c'est » l'Athéisme , et ceux qui en font profession , desquels »j'aytantost parlé. » (1).

(1) Bayle, Art. Vibct.

Certes, voilà des paroles graves, sérieuses et véritablement chrétiennes. iMais Viret lui-même n'a-t-il pas contribué à la propagation des mauvaises doctrines contre lesquelles il s'élève dans son épître? N'avait-il pas tourné en ridicule dans ses sermons et dans plusieurs de ses ouvrages les croyances de la religion catholique? Et ne ressemble-t-il pas, en combattant Tathéisme et le déisme, à un médecin qui cherche à guérir un homme que ses remèdes ont rendu malade ? La loi est un don de Dieu ; lorsque par la raillerie et les sarcasmes on arrive à l'éteindre dans le cœur des hommes, ce n'est pas seulement par le raisonnement qu'on rallume ce divin flambeau.

Jamais deux hommes ne furent plus dissemblables par le talent et le caractère que Farel et Viret ; et à les voir travailler ensemble à l'établissement de la Réforme, on conçoit difficilement qu'ils se soient jamais entendus. Il y avait cependant entre eux l'entente la plus cordiale , car dans cette œuvre de^ destruction de l'Église romaine , ils se complétaient l'un l'autre et se prêtaient un mutuel appui. L'un sapait l'édifice avec rage , l'autre le minait avec tranquillité , et tous deux concouraient , selon leur nature , à sa démolition prochaine. L'un défonçait bruyamment à coups de pic et de pioche un terrain durci par le temps ; l'autre l'applanissait , le râtelait, le rendait propre à faire germer la semence que tous les deux répandaient ensemble à pleines mains. Dans les tournois des disputes théologiques , ces deux champions de la Réforme s'entendaient à merveille contre leurs communs adversaires , l'un cherchait à les accabler sous les coups de sa virulente colère, l'autre à les percer d'outre en outre des traits accérés de sa raillerie. A Genève , le premier champ clos où ils combattirent ensemble fut la dispute contre Furbity , après laquelle le dominicain fut rec^onduit en prison, en attendant que le conseil reprit son procès et prononçât la sentence.

198 mSTOIRE DE LA REFORME

Pendant que Farel et Viret travaillaient ensemble , sous la protection des députés de Berne , à la propagation de la nouvelle doctrine , il arrivait chaque jour quelque querelle entre les citoyens des deux partis. Le luthérien Ami Perrin , blessa presque à mort un prédicateur catholique , nommé Besançon. Mais le 3 février (1534), Nicolas Porral, également luthérien , fut blessé d'un coup de poignard par le catholique Nicolas Pennet , gardien de Tévêché ; et Claude Pennet , compagnon de ce dernier , tua un autre citoyen du nom de Berger. Le bruit de ces rixes sanglantes s'étant répandu dans toute la ville , y causa une grande émotion. Chacun courait en armes dans les rues ; les partisans des dogmes nouveaux étaient surtout fort irrités. Us vinrent devant Thôtel-de-ville au nombre de cinq cents hommes , disant qu'ils s'étaient assemblés pour résister à la fureur des prêtres , et pour prêter main-forte aux syndics dans la poursuite de l'auteur ,du meurtre qu'on venait de commettre, et pour en demander le châtiment.

Les envoyés de Berne parvinrent à calmer ceux de leur reUgion en les assurant qu'on ferait du meurtrier bonne et prompte justice. Ils leur persuadèrent de mettre bas les armes et de se retirer chez eux, en leur promettant qu'ils veilleraient à leur sûreté. On se mit à la recherche de ceux que les luthériens signalaient pour avoir causé le tumulte. Les syndics accompagnés de leurs officiers, avaient fait sans résultats des perquisitions dans le palais épiscopal où l'on disait qu'ils s'étaient cachés, lorsqu'une femme leur apprit qu'ils s'étaient réfugiés au haut d'une tour de l'église de Saint-Pierre, munis de toutes sortes d'armes défensives. On s'empara d'eux, et on les conduisit à l'hôtel-de-ville , où les magistrats ordonnèrent de les garder sûrement. On se hâta d'instruire leur procès, et Claude Pennet, ayant été convaincu d'avoir tué Berger sans aucune provocation, fut condamné à

ET DES RÉFORUÂTEUBS DE GENÂYE. 199

avoir la tête tranchée. Il subit sa peine le même jour au Champel, et son corps fut attaché au gibet. Le grand-vicaire et le chapitre voulurent le faire enlever et Tenterrer aux flambeaux ; mais le conseil s'y opposa. Le notaire Jean Portier , l'un des secrétaires de l'évêque , s'étant trouvé avec Pennet dans la tour de Saint-Pierre , avait été mis en prison comme son complice. Portier n'avait pourtant tué personne ; mais on découvrit dans sa maison des blancs-seings portant le sceau du duc de Savoie, et certaines lettres de constitution d'un gouverneur de Genève , ou d'un lieutenant de Tévêque , avec pouvoir de juger toutes les affaires criminelles. Comme il s'agissait dans ces lettres données par l'évêque le 4 2 janvier (1534), d'un acte dirigé contre les libertés de la ville , le cas parut assez grave pour qu'on nommât un procureur général chargé de poursuivre le prévenu. On confia cette fonction à Jean Lambert, dont les pouvoirs furent ensuite confirmés le jour de l'élection des syndics. On informa de cette affaire le conseil général qui décida qu'on devait procéder , sans désemparer, au jugement de Portier , et ne tenir aucun compte des lettres de grâce que l'évêque ne manquerait pas de lui accorder, après sa condamnation. Les envoyés de Berne saisirent cette occasion pour représenter Pierre de la Baume comme un ennemi public , qui voulait usurper les droits de la ville. Ils rappelèrent tout ce qui s'était passé , la guerre qu'il avait favorisée en 1 530, ses intelligences avec le duc de Savoie, les lettres qu'on avait trouvées en la possession de Jean Portier ; le grand intérêt qu'avait la ville à faire , dans cette occasion , une bonne et prompte justice. En un mot, comme le pouvoir épiscopal était non seulement le plus grand obstacle à la propagation du luthéranisme , mais encore à l'influence de Berne sur Genève, à sa tendance à la dominer et à l'absorber, les députés poussèrent les Genevois à secouer le joug de cette autorité séculaire , par un acte

de révolte contre la plus douce et la moins contestée de ses prérogatives, le droit de faire grâce à un criminel.

Portier avait de fortes recommandations de divers endroits; ce qui retarda peut-être son jugement , qui fut enfin rendu le 10 mars. On le condamna à avoir la tête tranchée. Après que la sentence eut été prononcée , la femme de Portier présenta au conseil des Deux-Cents qui l'avait condamné, des lettres de grâce de Tèvêque ; mais à la sollicitation intéressée des députés de Berne, la sentence fut exécutée.

11 ne suffisait pas aux Bernois de dépouiller Tévêque de son droit de faire grâce, ils voulaient de plus, le priver de sa juridiction épiscopale dans le procès de Furbity, qui avait été suspendu. Le 11 février, après l'élection des syndics , on reprit donc l'affaire du dominicain. On conduisit de nouveau le moine devant le grand conseil , et en la présence des députés de Berne, on lui donna lecture du procès-verbal de son premier interrogatoire. Furbity nia d'abord tout ce qu'il avait confessé ; mais ensuite'se ravisant, il avoua que l'abstinence de la viande les jours défendus ne se trouvait pas dans l'Écriture , mais dans les décrets de l'Église et dans saint Thomas , et qu'il en était de même des autres articles. Il fut convaincu dans la même séance d'avoir écrit à Portier , qu'il priait Dieu de mettre à sa place ceux qui le tenaient en prison. On lui demanda s'il n'avait rien à ajouter à sa défense. A quoi le dominicain répondit que, si le conseil voulait lui permettre de prêcher le dimanche suivant , il réparerait solennellement ce qui, dans ses précédents sermons , avait pu déplaire aux seigneurs de Berne.

Le conseil , après examen de la cause, étant suffisamment convaincu que les accusations des Bernois étaient fondées, à l'exception de celle concernant le partage des habits de Notre-Seigneur , condamna Guy Furbity à faire , le dimanche suivant , dans l'église de Saint-Pierre , comme il l'avait

offert lui-même , une rétractation pul)li(|uc de ce qu'il avait avancé. Le dimanche 1 5 février , il fut donc conduit dans la cathédrale ; mais quand il eut monté en chaire , au lieu de lire simplement la retractation que le conseil lui avait donnée par écrit , il commença , selon la coutume des prédicateurs catholiques , par faire le signe de la croix , par invoquer le Saint-Esprit et l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie. Mais à peine a-t-il commencé son sermon , qne les députés de Berne et les luthériens de la ville, Tinterrompent en criant qu'il est là seulement pour faire sa rétractation. Alors le moine , faisant son apologie, raconte à sa manière tout ce qui s'était passé , en lui donnant un tour ironique. On ne le laissa pas achever; on le tira assez rudeirient de la chaire en bas et on le ramena dans sa prison. I^€s magistrats ordonnén^nt (ju'il y fût étroitement gardé j imsqu'à ce qu'il eût satisfait à la sentence. Furbily resta deux ^ ns prisonnier ^ et ce fut seulement au commencement de I •'^nnée 4536, qu'il recouvra sa liberté.

Les députés de Berne demandèrent au conseil, non-seulement de punir le dominicain qu'ils accusaient de les avoir ''^-/ttriés, mais d'empêcher mùme le cordelier François Couteii^r^ , le prédicateur du carême au couvent de Rive, de ^^^^'^ t-inuer de prêcher ce qu'ils appelaient des erreurs et ^•-**i Is donnaient par écrit, ils voulaient en outre qu'Alexandre *^ ^"'^oulin, qu'on avait banni de Genève pour avoir interrompu *^î)ity, fût rappelé et déclaré innocent. Ils demandèrent ^^ ^i qu'il leur fût accordé une église , ou l'un des ministres V^ ^Is avaient à leur suite, pût prêcher publiquement , pen- ^ ^">^t leur séjour dans la ville. Le conseil leur répondit que y^^'^^bity serait gardé prisonnier jusqu'à ce qu'il eût fait la ^ration publique à laquelle il avait été condamné ; qu'on Taillerait Coutelier , pour qne ses sermons fussent contes à l'Évangile ; qu'on voudrait bien leur accorder un

lieu public pour qu'ils y fissent prêcher un de leurs ministres ; mais que ce serait un empiétement sur les droits de révêque et de son vicaire; qu'au reste, s'ils le prenaient d'eux-mêmes, on ne les en empêcheraient pas. On leur exprima le regret de ne pouvoir satisfaire à leur demande à l'égard du bannissement de Dumoulin , les syndics ne revenant jamais sur les condamnations prononcées en matière criminelle.

Nous avons dit que le cordelier Coutelier prêchait le carême dans l'église de Saint-François-de-Rive. Il se passait bien peu de jours que ce religieux ne fût interrompu dans ses sermons par quelque prédicant qui lui reprochait de s'écarter de la Sainte-Écriture ; et ces scènes scandaleuses, que les députés de Berne trouvaient de leur goût, n'étaient nullement réprimées par les magistrats , qui tenaient avant tout à ne pas leur déplaire. Mais quand les luthériens eurent connu la réponse que le conseil avait faite à la demande de ces députés pour un de leurs ministres , ils ne se contentèrent pas de troubler le prédicateur catholique par d'inconvenantes interruptions ; mais leur audace croissant avec l'impunité, ils commirent un acte de scandale qui aurait dû faire rougir les magistrats de leur faiblesse. Le premier dimanche demars (1534), après que le prédicateur du carême eut fini son sermon , Baudichon , Ami Terrin et d'autres luthériens des plus échauffés, qui étaient allés l'entendre, firent d'abord sonner la cloche pour appeler le peuple , puis amenant Farci dans l'église, ils le firent monter en chaire à la place du cordelier. Ce fut ainsi que la nouvelle religion qu'on appelait le luthéranisme y quoiqu'elle différât sur plusieurs points de la doctrine de Luther, qui en avait damné les auteurs , Zwingle et Œcolampade, comme hérétiques, fut pour la première fois prêchée publiquement à Genève. Grande fut l'émotion parmi les catholiques. Nicolas Du Crest, Jean Lect,

Girardin de la Rive , vinrent le lendemain au conseil des Deux-Cents , se plaindre hautement de ce scandale* Ils demandèrent par quel ordre Farel avait prêché dans Téglise de Saint-François-de-Rive , et prièrent le conseil de le poursuivre selon la rigueur des lois .

A l'occasion de cet événement , les députés de Berne se présentèrent au conseil peu de temps après que les trois citoyens dont nous venons de parler en furent sortis. Ils dirent qu'ils louaient Dieu que des habitants de Genève, zélés pour la pure religion , eussent fait par Tinspiration du Saint Esprit , ce qui leur avait été refusé tant de fois à eux-mêmes. Ils assurèrent le conseil qu'ils n'avaient pris aucune part à révénement, quoiqu'ils l'eussent depuis longtemps souhaité; ils le prièrent de permettre à tout le monde d'aller entendre le ministre qui continuerait à prêcher dans le même lieu , et de n'inquiéter ni l'orateur, ni son auditoire. Enfin , après avoir témoigné toute leur satisfaction pour les égards qu'on avait eus pour eux , ils déclarèrent que leur mission étant à peu près accomplie , il ne leur restait plus qu'à se retirer pour en aller rendre compte à leurs supérieurs , qui seraient toujours disposés à senir la ville.

Le conseil , qui avait sans doute quelques remords de ses

lâches complaisances, leur répondit , qu'ils avaient demandé

la permission de faire prêcher publiquement un de leurs

ministres, seulement pendant leur séjour dans Genève; mais

que, puisqu'ils allaient partir, on les priait de ramener avec

eax leurs prédicants pour ne pas susciter des troubles et des

divisions dans la ville ; que pour les difficultés qu'il y avait

entre les citoyens relativement à la religion, le conseil prierait

les seigneurs de Berne et de Fribourg d'envoyer à Genève des

députés qui entendraient les citoyens des deux partis , entre

lesquels leur prudence établirait une paix durable ; qu'on

t'émettrait volontiers à ces députés les intérêts de la ville;

qu'enfin, les minisires ayant cessé de prêcher, on congédierait aussi le cordelier dont ils se plaignaient , en attendant que les communs alliés delà ville y eussent tout pacifié.

La proposition du conseil n'était pas du goût des envoyés de Berne, qui voulaient avant tout établir la réforme religieuse à Genève. Ils répondirent que , dans ces circonstances le conseil devait se conduire de manière à ne pas mécontenter leurs supérieurs, qui étaient si bien disposés à rendre service à la ville ; qu'il leur semblait que ce serait s'opposer à la volonté de Dieu, de priver le peuple, après leur départ, de la prédication de TÉvangile, après l'avoir permise pendant leur séjour dans Genève ; qu'on devait se conduire à l'égard de ceux qui professaient la religion de Berne , de manière à les contenter ; car c'était ne pas aimer les Bernois , que de ne pas favoriser ceux qui avaient embrassé leur religion.

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