CHAPITRE IX. (MiU a
Fribotirg rompt son alliance. — Le duc de Savoie cl révéquc Pierre de la Baume tentent inutilement de s^cmparerde Genève. — Dispute soutenue en faveur deê dogmes nouveaux parle rordelicr Jacques Bernard, Farel , Froment et Viret, à l'exemple de celle de Berne.
Le 7 mars (1334) , les députés partirent de Genève, en compagnie de Claude Savoye, de Jean Lullin , d'Etienne Dadaz et de Jean d'Arlod , qui furent chargés de porter à Berne et à Fribourg la résolution du conseil. Farel et ses compagnons d'œuvre se gardèrent bien de s'en retourner avec eux. On leur signifia , ainsi qu'à leurs adhérents , de la part des magistrats , de tenir leurs assemblées, dans une maison particulière ; mais ils n'en firent rien , et ils continuèrent de se réunir dans l'église du couvent de Rive , où le cordelier Coutelier continua aussi de prêcher. Farel y renouvelait impunément les scènes scandaleuses qui avaicn fait bannir Dumouhn ; c'est-à-dire qu'il interrompait fréquemment le moine dans ses sermons , en lui criant de sa voix tonnante , « qu'il ne prêchait pas la parole de Dieu , qu'il s'écartait de la Sainte-Écriture.» On s'en plaignit au conseil qui , sous le prétexte de ne pas aigrir les esprits , refusa de donner satisfaction aux catholiques. Il poussa
même la complaisance pour les partisans des dogmes nouveaux, jusqu^à ordonner au cordelier, qui lui avait demandé la permission de prêcher sur le sacrement de rEucharislie , la confession auriculaire et quelques autres articles , de se conformer à l'engagement qu'il avait pris de ne rien avancer dans ses sermons , dont il ne pût prouver la vérité par TAncien ou le Nouveau Testament.
Des quatre députés qu'on avait envoyés à Berne , deux revinrent à Genève pour informer le conseil que les seigneurs de ce Canton voulaient terminer seuls les difficultés relatives à la religion , et refusaient l'entremise des seigneurs de Fribourg ; c'est-à-dire , qu'ayant le pied dans la ville par leurs prédicants, ils voulaient y dominer sans partage. Les députés ajoutèrent qu'ils demandaient avec instance le paiement de tout ce qui leur était dû. C'était mettre le couteau sur la gorge du conseil qui , pour ne pas ruiner la ville , se soumit à toutes leurs volontés. On s'empressa d'écrire à Claude Savoye et à Etienne Dadaz qui étaient restés à Berne , de ne point communiquer à la seigneurie de Fribourg la résolution qu'ils avaient ordre de lui porter ; mais de se contenter de justifier la conduite des conseils.
Cependant les Fribourgeois qui , dès le commencement de l'année , avaient envoyé plusieurs fois des députés à Genève pour se plaindre de ce qui s'y passait par rapport à la religion , choisirent quatre hommes des plus considérables de leur Canton , et leur donnèrent , à la fin du mois de mars , une importante mission auprès des Genevois , avec ordre de la remplir de la manière la plus solennelle. Ces quatre députés demandèrent audience à tous les conseils, et conformément à leurs instructions , ils leur firent les représentations suivantes :
<i >os supérieurs, dirent-ils , auraient le plus grand désir » que l'aUiance de Fribourg avec Genève pût subsister ,
» comme par le passé ; mais la conduite de Genève ne leur y^ permet pas de la continuer davantage. En effet, après que » nos supérieurs ont exposé leur vie et leurs biens pour la » défense de sa liberté , malgré les prières qu^ils lui ont si » souvent adressées de rester attachée à Tancienne religion ; » malgré les promesses des Genevois tant de fois réitérées , )> soit par lettres , soit de vive voix , de ne point laisser intro- » duire dans leur ville la secte des luthériens , ils n'ont pas >► tenu leur parole. Ils permettent à Farel de prêcher publi- )> quement au son de la cloche , dans le couvent des Corde- >vliers, contre les règlements qu'ils avaient faits pour le » défendre. Ils ne gardent plus de mesure avec révoque, qui » est leur prince; ils usurpent sa juridiction et le dépouillent » de toute son autorité. Ils ont donc rompu les premiers » leur alliance avec Fribourg , en secouant, comme ils ont » fait, Tautorité de leur prince , qu'ils avaient expressément » réservée. Ainsi nos supérieurs se trouvent par là dégagés » de toutes les obligations qu'ils avaient contractées envers » leur ville par le traité d'alliance ; et c'est avec juste raison
> qu'ils nous ont donné l'ordre de le remettre aux conseils , » d'en couper les sceaux de Genève , de couper les sceaux de » Fribourg à la copie qu'en a la ville , et d'emporter cette
> copie avec nous. »
le conseil ordinaire devant lequel les députés s'étaient d'abord présentés , leur exprima tous ses regrets de voir une telle irritation chez les seigneurs de Fribourg. Il ajouta qu'on n'avait point à se reprocher d'avoir violé l'alliance, et qu'on voyait avec beaucoup de peine combien de calomnies les ennemis de la ville avaient répandues contre elle. Le conseil des Deux-Cents , devant lequel les députés furent ensuite introduits, les pria de reprendre les lettres d'alliance qu'ils avaient jetées sur la table, ce qu'ils firent enfin après des instances réitérées , mais en protestant qu'ils les rendraient
pour toujours , si on leur refusait d'être entendus dans le conseil général. On leur répondit (|ue ce qui leur avait été rapporté touchant la conduite qu'on avait tenue envers l'évê- ([ue , était contraire à la vérité , comme il serait facile de le montrer, quoique depuis longtemps ce prélat se fût déclaré Tennemi de la ville , et qu'il lui eût suscité en partie la dernière guerre ; que si le conseil avait écrit aux seigneurs de Fribourg qu'on était dans l'intention de demeurer dans l'ancienne religion, on y demeurait en effet , puisqu'il n'y avait à Genève ni cmmionies abolies, ni égliseç fermées; qu'on ne pouvait non plus avec justice imputer aux conseils les prédications de Farel. Et là-dessus , on raconta tout ce qui s'était passé avec les envoyés de Berne, au sujet du dominicain Furbity ; comment ils avaient amené avec eux Farel, auquel ils avaient fait faire , dans leur maison , le service , divin à leur manière, ce (pie les magistrats n'avaient pu empêcher; comment ensuite ce ministre, soutenu de plusieurs citoyens, était allé pivjcher dans le couvent de Rive. On (il observer aux députés que la ville était obligée de garder de grands ménagements envers les seigneurs de Berne , comme le lui avaient souvent conseillé l«\s seigneurs deFriboug euxmêmes, qui n'ignoi'aient pas que Genève leur devait une somme d'argent très-considèral)le ; que cependant , on leur avait toujours refusé un lieu public pour y faire prêcher un de leurs ministres ; que dans rimpossibililé d'arrêter le torrent , et d'empêcher le peuple d'aller entendre Farel , le conseil avait voulu s'en i-apporter à la décision des deux Cantons alliés, pour sortir de toutes ces dilllcultés , dont la ville était fort embarrassée ; mais que les seigneurs de Berne avaient refusé leurs concours ; (lu'on était surpris que les seigneur* de Fribourg prissent le parti de l'évêque dans les démêlés» qu'on avait avec ce prélat, envers lequel ils n'avaient con — tracté aucun engagement, puisque ce n'étaient j pas eux -■
mais la ville qui avait réservé ses droits dans le traité d'alliance ; qu'on les priait donc, en leur rappelant les serments qu'ils avaient prêtés , de maintenir les droits et l'honneur de Genève contre l'évêque et contre tous ses ennemis; do vouloir bien honorer encore cette ville de leur affection , de continuer l'alliance, qu'ils n'avaient pas d'ailleurs le pouvoir de rompre seuls , (juand même ils le voudraient , sans la participation des seigneurs de Berne qui étaient une des parties contractantes, et qui avaient juré comme eux de la maintenir.
Le conseil général devant lequel les députés de Fribourg voulurent aussi se présenter, leur fit la même réponse ; et c« ne fut également qu'après les plus instantes prières, qu'ils consentirent à reprendre le traité d'alliance qu'ils avaient Jeté sur la table, comme devant le conseil des Deux-Cents. ^■Is produisirent en môme temps des lettres de leurs supéx*ieuFS , qui ajournaient les syndics à une diète qui devait se meuir à Lausanne le dimanche de Quasimodo, pour s'occuper de la dissolution de l'aHiance. Les conseils firent ce •Cju'ils purent pour la faire ajourner , mais ce fut inutilement ; la diète se tint en effet à Lausanne et se prononça ^our la dissolution. Quand on eut appris cette décision, on envoya trois députés à Fribourg pour supplier les seigneurs de ce Canton de ne pas en user avec tant de rigueur , «t de renoncer à leur dessein de rompre l'alliance des deux ^\illes. Mais bien loin de se rendre aux instances des trois députés, ils ôtèrent, en leur présence, le sceau de Genève à 'acte qui contenait le traité, et peu de jours après, ils le firent orter dans cette ville par des députés, qu'ils chargèrent également de réclamer celui de Fribourg qm était attaché à la opie du traité que les Genevois possédaient. Ces députés , ^3prés avoir exposé le sujet de leur mission , dirent au conseil Deux-Cents, que les marchands de Fribourg étaient prêts
à payer les droits de péage et autres , auxquels les étrangers étaient soumis , comme ils avaient coutume de le faire avant ralliance.
En vain le conseil des Deux-Cents leur demanda-t-il d'attendre la réponse du conseil général , sans le consentement duquel , disait-il , Talliance ne pouvait être dissoute , puisque c'était de son consentement qu'elle avait été contractée. Ils s'y refusèrent , en donnant pour raison que la diète ayant prononcé sur cette affaire , il n'y avait pas à y revenir. Ainsi finit l'alliance de Genève avec Fribourg , au mois de mars 4 534 , après avoir duré huit ans, pendant lesquels , elle avait été de part et d'autre fidèlement observée.
Les Bernois purent désormais , sans opposition , exercer sur Genève leur influence intéressée. Les catholiques, privés de l'appui de Fribourg , affaiblis depuis quelques années par les complaisances du conseil en faveur des propagateurs de la nouvelle doctrine, et n'ayant, pour défendre leur religion, aucun homme de valeur, furent livrés, sans défense, aux attaques passionnées des ennemis de l'Église romaine. La haine des sectaires contre l'ancien culte était sans limite, et rien ne les arrêtait plus dans Tceuvre de démolition qu'ils avaient commencée dans l'ombre , et qu'ils poursuivaient au grand jour. Les syndics voulaient-ils, dans l'intérêt de la paix publi(|ue , contenir leur zèle fougueux , ils leur désobéissaient ouvertement, en disant « qu'ils travaillaient à l'œuvre de Dieu, et qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Ils s'étaient mis en possession de l'église des Cordeliers ; ils y tenaient leurs assemblées ; ils y baptisaient , épousaient et faisaient la cène. La division était grande au sein des familles ; tel mari s'élevait contre sa femme , tel père contre son fils , et l'on se traitait, dit Spon, comme de Turc à More ou de Juif à Chrétien.
Farel aimait à tonner contre le culte des images , et l'on
sait que dans la ville d'Aigle il avait prêché d'exemple. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner , si la veille de la Pentecôte , on remarqua que ses adhérents avaient coupé , pendant la nuit , la tête à toute les statues de saints qui décoraient le portail de l'église de Rive. On ne connut point les auteurs de cette profanation commise à la faveur des ténèbres , et dont les syndics furent, dit-on , indignés. Mais ils se gardèrent bien de sévir contre Farel et les autres ministres , véritables instigateurs de cette mutilation sacrilège. On trouva les têtes dans Un puits , et les magistrats les firent racommoder le mieux qu'il leur fut possible.
Cependant les luthériens devenaient de jour en jour plus
nombreux et leur audace était croissante. Les catholiques, au
Oontraire, voyant leur nombre diminuer, perdaient leur
force et leur énergie. Le vicaire de Saint-Gervais , ayant fait
divers sermons contre le peu de respect qu'on avait pour les
Commandements de l'Église , le conseil , sur la plainte de
^arel et de Viret , lui ordonna de répondre , en présence des
cieux prédicants , aux articles dont ils se plaignaient. Le pré-
ciica leur catholique et les deux ministres disputèrent pendant
uelque temps, et le conseil ordonna au vicaire de se mo-
érer dans ses sermons, de n'offenser personne, et de
Xiiirêcher l'Évangile dans sa pureté , ce qu'il promit de faire.
ï^ouis Bernard, prêtre de Saint-Pierre , donna un scandaleux
exemple d'apostasie ; il quitta son habit de prêtre et se maria
;5::iubliquement à la sœur d'Ami Perrin. Ce fut Pierre Viret qui
ciélébra le mariage.
Sur ces entrefaites , l'évêque Pierre de la Baume étant
"\renu à Chambéry trouver le duc de Savoie , on découvrit , le
^9 juillet (1534), que quelques bourgeois de Genève avaient
Jormé le projet de le faire revenir dans la ville et d*en chasser
les luthériens. Le jour qui devait précéder l'exécution, les
syndics furent avertis que l'évêque était à Salleneuve et que
la noblesse de Savoie , avec quantité de gens de guerre , devait surprendre la ville le lendemain à Taube du jour. Ils firent prendre les armes à une partie du peuple vers les neuf heures du soir, et Ton se tint sur ses gardes. Les conjurés devait allumer quelque feu pour donner le signal à ceux du dehors ; le maître serrurrier de la ville s'était chargé d'ouvrir les portes , et Tartillerie qui battait le lac se trouvait sans munitions. L'évèque s'était approché de Genève, à deux lieues de distance, vers le village de Leluyset, et tout semblait assez bien concerté pour le succès de l'entreprise , lorsque ceux du dedans qui devaient la favoriser , voyant qu'on faisait bonne garde dans la ville , n'osèrent sortir de leurs maisons. Les ennemis envoyèrent deux de leurs gens pour s'assurer de l'ouverture des portes de Rive et de Saint-Antoine ; mais comme elles étaient fermées , et qu'il y avait une torche allumée au haut du clocher de Saint-Pierre , ils comprirent que leur projet était découvert , et dirent entre eux : — Nous sommes trahis, nous 71 entrerons jamais dans Genève, puisque nous avons manqué ce coup. En effet, grâce à la vigilance des syndics , il ne leur servit de rien d'avoir des intelligences dans la ville. Le lendemain ils se réunirent vers Gergonant et se retirèrent, tambour battant et enseignes déployées. Pour se consoler de l'insuccès de leur expédition, ils saccagèrent quelques maisons de campagne , et firent prisonnier Pierre Vandel , qu'ils rendirent ensuite pour monsieur de Coudrée qu'on avait arrêté à Genève par droit de représailles.
L'évoque s'en étant retourné en Bourgogne d'où il était venu, donna contre les Genevois des lettres d'excommunication, dans lesquelles il accusait les syndics , conseils et bourgeois de Genève d'hérésie et de rébellion , et défendait à tous ses diocésains d'avoir aucun commerce avec eux. Ces lettres furent publiées le 30 août (1 33A) dans toutes les paroisses
du diocèse. Elles produisirent un tel effet sur les habitants de la campagne, que les bourgeois ne trouvaient plus d'ouvriers pour faire leur vendange*. Les conseils , aux trois quarts convertis à la nouvelle doctrine , ne s'en inquiétèrent pas beaucoup; ils chargèrent pourtant Claude Savoye et Jean Lullin d'en avertir les seigneurs de Berne.
L'évêque ne s'en tint pas là. Peu de temps après il donna Tordre à son officiai et à ses autres officiers , de se retirer à Gex, qui devint ainsi le siège de la cour èpiscopale. On s'opposa énergiquement à cette mesure ; on défendit au dépositaire du sceau de l'officialité de le porter hors de Genève , et dp le remettre à personne, sans l'ordre exprès des conseils. On emprisonna tous ceux qu'on soupçonna d'être de connivence avec l'évoque , et l'on défendit aux ecclésiastiques de reconnaître ce nouveau tribunal de Gex et d'avoir des relations avec aucun de ses membres. On était alors à la fin de septembre. Après avoir entravé, autant que possible, l'exécution des ordres de l'évoque , les conseils décidèrent que le prélat , ayant abandonné la ville pour se joindre au duc de Savoie, et formé contre elle diverses entreprises jusqu'à lui faire la guerre, le peuple de Genève ne devait plus le considérer comme son prince et son pasteur. Le i®' octobre, le conseil ordinaire en corps, ayant à sa tête les syndics, se présenta devant l'assemblée des chanoines qui , selon leur coutume , s'étaient réunis ce jour-là pour tenir leur chapitre. Apres avoir fait à l'assemblée le tableau du triste état où se trouvait la ville , le conseil accusa l'évèque de ne pas se conduire en pasteur soigneux et diligent , uniquement occupé à y faire régner la justice , en en confiant l'administration à des gens intègres qui eussent à cœur le bien public. Il le rendit responsable de la conduite de ses officiers qui, la plupart , avaient abandonné Genève pour se joindre à ses ennemis. Il se plaignit des prédicateurs dont le prélat avait
poumi les églises, principalement des violences du docteur Furbity, qui avait tenu sur des matières controversées , un langage très-injurieux pour les seigneurs de Berne , alliés de rÉtat. Le conseil ajouta qu'il venait verser dans leur sein la juste douleur qu'il ressentait, et leur déclarer que la ville étant depuis si longtemps abandonnée de son évêque dans ses plus grands besoins , et u'ayant plus rien à attendre d'un prélat qui s'était joint plus d'une fois à ses ennemis , il y avait lieu pour elle de regarder le siège comme vacant. En conséquence, le conseil les priait de servir de témoins de ce qui s'était passé , et de vouloir bien nommer un vicaire , unoflicial, un juge des excès et les autres officiers nécessaires.
Les chanoines répondirent au conseil avec une grande froideur , et ne tinrent aucun compte de sa demande. Voyant donc qu'il n'avait rien à attendre d'eux, il prit le parti , le 7 octobre (1534), d'en appeler à Rome contre l'évêque, à Toccasion de la juridiction épiscopale transférée à Gex. Mais cet appel ne fut pas suivi , soit à cause des troubles qui survinrent, soit à cause du changement de religion qui arriva Tannée suivante. Au reste, les chanoines devaient fort peu se plaire dans Genève , où le nombre des luthériens , ennemis déclarés de la hiérarchie sacerdotale, commençait à balancer celui des catholiques. On les soupçonnait , non sans raison , de vouloir abandonner la ville. L'on apprit, en effet , le 3 de décembre , qu'ils avaient formé le dessein de transférer le chapitre à Annecy , et qu'ils y faisaient déjà porter secrètement les livres de leurs reconnaissances. Le conseil empêcha la sortie de leurs registres , en ordonnant d'arrêter les chanoines , si l'on s'apercevait qu'ils en eussent distraits (|uelques-uns. La surveillance qu'on exerçait sur eux , était si rigoureuse , que la veille de Noël , ils crurent devoir demander au conseil , s'ils pouvaient célébrer la messe du
matin, comme à l'ordinaire. On leur répondit de faire comme ils jugeraient à propos.
Il se tint une diète à Baden , où les Genevois et les Bernois envoyèrent des députés pour se plaindre de la dernière entreprise de révoque et du duc de Savoie. Ce dernier refusa de leur donner satisfaction , et se plaignit à son tour des Genevois qui avaient brisé ses armoiries au château de L'Isle, démoli son autel dans l'église de Saint-François-de-Rive, et l'avaient exclu duvidomnat dont il demandait la restitution. 11 demandait également que les Genevois laissassent rentrer leur évêque dans leur ville. Ceux-ci répondirent sur les premiers points , qu'ils s'en tenaient à la décision des diètes de Saint-Julien et de Paycrne , et sur le deuxième, qu'ils n'osaient se fiera l'évoque pour le recevoir dans Genève. Il se tint encore deux diètes , l'une à Thonon et l'autre à Lucerne, où se trouvèrent aussi des députés de Berne et de Genève ; mais rien n'y fut décidé.
Le 5 octobre (1 334) , les syndics reçurent des lettres du roi de France , par lesquelles il leur mandait qu'ayant mis en liberté , par affection pour les Genevois et les Bernois , deux bourgeois de Genève, Baudichon et Cologny, qui avaient été arrêtés à Lyon pour affaire de religion , il les priait de lui rendre la pareille, en relâchant Furbity. Mais comme c'était par la volonté des seigneurs de Berne que ce religieux était détenu dans les prisons de Genève, on n'osa le délivrer, sans avoir obtenu leur consentement. Ces derniers ne firent aucune difficulté de le donner; toutefois , Gui Furbity continua de rester en prison , et ne fut mis en liberté qu'à la fin de i'année; on l'échangea contre le ministre Saunier offert par le duc Savoie qui l'avait fait prisonnier en Piémont (1).
(1) Sur la fin de cette année ( 1534 ) le roi de France fit demander rélar^pste-
SIC mSTOIBE DE U RÉFOBME
II ne suflisait pas aux ministres luthériens de faire librement leur prêche dans régHse des Cordeliers, d'y marier leurs adhérents , d\v célébrer la cène , de poursuivre devant les magistrats les prédicateurs catholiques qui attaquaient les dogmes nouveaux ; ils empêchèrent le clergé d'assister les malfaiteurs qu'on menait au dernier supplice. ^ Le dixième du mois de mars , dit la sœur Jeanne de Jussie , fut exécuté un grand jeune larron et brigand de la secte luthérienne , lequel estoit admonesté des cordeliers pour le réduire , afin qu'il mourust repentant vers la foy ; mais il leur fut osté sur le chemin d'entre leurs mains , et fut donné à Faret (Farel) et
ment de Furbity , en échange de denx réformés géneyois, Bandicbon et Cologiiy , qui STaient été arrêtés à Lyon , et qu^il fit rendre à la liberté. Mais Forbitj , moins heureux, resta dans son étroite prison. Peu après , Berne demanda au duc dm Savoie , en echanj^e du prisonnier , le ministre Antoine Saunier, qui avait été arrêté en Piémont. Ce prince y consentit et lendit leur mini>tre aux Bemob, qui en donnèrent incessamment avis aux Genevois en les priant de relâcher le moine. Les Genevois leur répondirent , le 28 décembre , qu^ilsle voulaient bien, pounm qa^ils fussent rembourses des frais que sa détention leur avaient coûté et qui montaient à sept cents ecus. Sa captivité, qui avait été à la veille de finir, se prolonges encore quinze mois , i>poquc à laquelle François l*' , qu^il importait surtout aux Genevois de menacer , demanda son elar{jissement. Le 5 avril 1536, le consefl des Deux-Cents, exigeant de son prisonnier, avant de rompre ses fers, des excaies et un simulacre de rétractation, Furbity fut amené devant rassemblée, et la cédant à la violence morale qui lui était faite , « il dit d^abord et promptement : magniû([ues et très-honorés seifjneurs , il est vrai que quand je vins en cette TiUe, je ne sa\ais pas comment les afiaires étaient des choses qui vous ont déplu, et ainsi j^ai eu tort : aussi en ai-je souffert ce qui a plu à Dieu. Je vous demande que vous me pardonniez. Dores en avant je suis pn>t à vous faire senrice en tout ce que je pourrai , et où que je sois , je ne me saurais plaindre de vous , et vous tiens tous pour bons sci[;neurs , auxquels je suis obligé. Je vous promets que d^ici en avant, je tâcherai à mieux \ivre , et à prêcher la vérité mieux que je n^ai fait* Je vous prie , pardonnez-moi. Ce quVtant fait , on ordonna qu^il fût reUdié. > (I ) «En exigeant de Furbity un désaveu que repoussait sa conscience, dit avec raison M. Magnin, le conseil se montra aussi làchequMl avait été injuste en le condamnant. »
(I Rurbat , liv. \ll. Le Jibilé de li Rkforhat. di Gkhêvc 1835, p 234. Cit. par Nafnin.
à son compagnon pour le prcscher , et mourut en cette hérésie. )> Ce n'est pas tout, leur intolérance grandissant avec le nombre de leurs prosélytes , non-seulement ils osèrent se plaindre au conseil que les catholiques eussent la liberté de faire dans toutes les églises , à rexception de celle de Rive , l'exercice de leur religion , mais ils voulurent même imposer au clergé des paroisses un prédicateur de leur choix ; et le conseil , dont les membres étaient, pour la plupart, gagnés à la nouvelle doctrine , nomma , pour prêcher le carême , un cordelier de l'observance qu'ils lui avaient désigné.Cependant, pour ne pas blesser le chapitre qui , en l'absence de l'évêque et du conseil épiscopal , tenait le premier rang dans l'Église , ils engagèrent le moine à lui demander la permission de prêcher dans la cathédrale.
Les chanoines , qui savaient , à quoi s'en tenir sur la doctrine de ce cordelier , le renvoyèrent au grand-vicaire qui faisait sa résidence à Gex. Celui-ci lui répondit que J'évêque se proposant de venir bientôt à Genève , y amènerait un prédicateur tel qu'il convenait à son peuple ; que lui-même ne pouvait, par conséquent , lui accorder la permission qu'il demandait. Cependant, le carême étant déjà commencé , le conseil renouvela ses instances auprès du diapitre, pour que le moine qu'il avait [ désigné , prêchât dans l'église de Saint-Pierre. Les chanoines ne voulurent faire aucune réponse à la députation qui leur fut envoyée pour cet objet. Alors le conseil , qui désirait que le cordelier prêchât le carême , mais qui tenait à montrer quelque ménagement au chapitre, permit au moine de prêcher , non dans la cathédrale , mais dans l'église de Saint-Germain. Thomas Vandel , curé de cette église , et ses principaux paroissiens s'y opposèrent d'abord et vinrent se plaindre au conseil le 4 4 février(1 53o).Ils déclarèrent qu'ils se contentaient d'entendre la messe,et prièrent le conseil déretirer au cordelier
la permission qu'il lui avait donnée, pour éviter le désordre qui pourrait en résulter. Mais le conseil ne voulut pas revenir sur sa décision, et leur commanda d'aller entendre ce prédicateur, en leur promettant néanmoins que, s'il prêchait des nouveautés contraires à la Sainte-Écriture , on le chasserait de Genève.
Cette ordonnance du conseil qui obligeait les catholiques de la paroisse de Saint-Germain d'assister aux sermons d'un moine apostat, fit beaucoup de mécontents. Ceux qui ne voulaient pas s'y soumettre , disaient qu'ils avaient le droit d'accepter ou de refuser le prédicateur qu'on leur présentait. Ils excitèrent une sédition à laquelle prirent part les femmes autant que les hommes. Le conseil punit sévèrement les principaux auteurs de cette révolte contre son autorité , les uns de la prison , les autres de la perte de leur bourgeoisie , et plusieurs du bannissement. Ainsi le cordelier fut maintenu dans sa chaire et prêcha depuis le r*" dimanche du Carême jusqu'à Pâques , à la satisfaction des luthériens , et même à la fin, du curé de la paroisse qui commençait à goûter leur doctrine, et chez lequel fut logé le prédicateur. Farel et Viret furent aussi logés par ordonnance du conseil dans le couvent des Cordeliers de Rive.
Si les principaux citoyens de la paroisse de Saint-Germain avaient refusé d'entendre un prédicateur des dogmes nouveaux , il n'en fut pas de même de ceux de la paroisse de Saint-Gervais. Le 18 mars, ils vinrent en foule devant le conseil pour lui représenter que les habitants de leur quartier allant tous les jours entendre prêcher, soit dans l'église de Saint-Germain, soit dans celle de Saint-François-de-Rive , il y avait si peu de monde à l'heure du sermon , qu'il ne serait pas difficile aux ennemis de la ville qui se trouvaient dans le voisinage, de s'emparer du faubourg ; que le conseil préviendrait ce danger, s'il leur accordait un prédicateur qui,
tous les jours, leur prêchât TÉvangile. Le conseil, craignant d'irriter les catholiques, s'illeur accordait leur demande, leur fit une réponse dilatoire et leur dit qu'on en parlerait au vicaire de Tévêque. Le conseil des Deux-Cents devant lequel ils portèrent aussi leur demande, trouvant qu'il y aurait des inconvénients à la prendre en considération, fut d'avis que la ville avait assez de prédicateurs et les exhorta à s'en contenter.
Ce fut ainsi que les conseils , tout en favorisant la propagation des nouveaux dogmes , voulaient paraître y procéder avec certains ménagements , pour ne pas trop irriter les citoyens qui tenaient encore à l'ancienne religion. Il continua même, pendant le mois de mars (1 535), de punir de la prison ceux qui ouvraient leurs boutiques et travaillaient les jours de fête, et ceux qui, de leur propre autorité, brisaient ou renversaient les images, lesquels étaient condamnés à en payer la valeur. Il en agit ainsi, à l'égard de ceux qui avaient abattu de nuit une statue de saint Jean-Baptiste dans le couvent des Augustins , et une de saint Grégoire dans celui des Cordeliers. Du reste , les membres du conseil , et surtout les syndics, dont trois sur quatre étaient luthériens, malgré ces ménagements apparents pour l'ancienne religion, usaient , sous main , de tous les moyens en leur pouvoir pour l'extir- 3)er de Genève. Ils entretenaient un capitaine et un héraut ^e Berne, avec une compagnie de cent hommes, renforcés de quelques autres Suisses, non moins dévoués à la cause de la Tléforme, sous le prétexte qu'ils en avaient besoin dans leurs démêlés avec le duc de Savoie, mais en réalité pour protéger les prédicants dans leur œuvre de propagande. Ces derniers ^•oyaient grossir de plus en plus le nombre de leurs prosélytes, non-seulement des citoyens qu'ils convertissaient chaque jour à leurs opinions, mais encore des étrangers , et surtout des Français qui , étant maltraités dans leur pays pour cause de religion , se réfugiaient à Genève.
Il y avait parmi ces réfugiés, une femme de Bourg-en- Bresse, qui s'appelait Marguerite Navau (I). Elle se disait être venue à Genève pour fuir la persécution , affectait un grand zèle pour la nouvelle doctrine et devint la familière des trois ministres Farel, Saunier et Viret, dont elle fréquentait la maison. Un jour que Farel dînait chez lui avec ses deux collègues, on leur servit une soupe qu'il trouva mauvaise.,, ainsi que Saunier, et tous les deux n'en voulurent point manger ; mais Viret, la trouva bonne, en mangea et mal lui en prit , car il ressentit bientôt après d'atroces douleurs d'entrailles et tous les effets d'un véritable empoisonnement. Il en fut dangereusement malade , et finit pourtant par en guérir, mais pas assez complètement pour que sa santé, déjà débile , n'en souffrit une grave atteinte ; de sorte que le
malheureux, qui avait été, dit-on, quelque temps auparavant, battu par un prêtre au point d'être resté sur la place et laissé pour mort , traîna dans la suite une vie assez languissante. Il ne laissa pas, cependant, de se livrer à la prédication avec une ardeur nouvelle , et de composer plusieurs livres en français, tout rempUsde facéties, dans lesquels il tournait en ridicule ce qu'il appeiait les abus do l'ancienne religion (2).
On soupçonna Marguerite Navau d'avoir voulu empoisonner les trois ministres, et de n'avoir simulé tant de zèle pour le nouvel Évangile , qu'afin d'exécuter plus sûrement son coupable projet. Elle fut arrêtée et mise en prison. Interrogée par les magistrats si elle n'avait point de complice , elle répondit, sans attendre la question, qu'elle avait commis le
(1) Leli, HiST. GENEVOISE, t. II , p. 544 , 545 , cité par Bayle.
(2) SMl faut en croire Froment, il aurait également manque d'être empoisonné, car il était au nombre des convives. Voir le dernier chapitre de cette histoire.
crime dont on Taccusait, à rinstigation d'un chanoine de Genève, appelé d'Orsières. Elle fut pendue le 22 avril(1535). Quant au chanoine qu'on avait emprisonné sur sa seule dénonciation , il ne fut pas condamné à mort , mais au bannissement perpétuel.
Tel est le récit que Bayle donne, d'après l'historien Leti, de cet événement qui fit grand bruit dans Genève. Mais M. Galiffe en a contesté l'exactitude avec d'autant plus de raison qu'il a eu sous les yeux les actes du procès. « Le parti fanatique , dit-il , accusa Hugonin d'Orsières , chanoine , d'avoir voulu empoisonner Farel et Viret, et cette odieuse calomnie a été répétée par les historiens , quoiqu'il ait été reconnu innocent et acquitté. Hugonin d'Orsières , poursuivi avec acharnement pour ce prétendu crime , dont il n'y eut aucune preuve quelconque , fut déclaré innocent et acquitté le 30 août 1 535, comme on le voit par son procès, qui est consené aux archives et dont j'ai pris copie.» (1 ).
(I) Notice céséujog, , p. 21 , cit. p. Magnin.
La femme qui tenta d'empoisonner les trois ministres , selon M. Magnin , ne •'appelait paê Margtterite Navau , mais Antoinette Vai, « Antoinette Vax , dit-il , qui andt embrassé la Réforme, était venue chercher à Genève une sûreté que sa DOOTelle religion ne hii permettait pas de trouver dans sa patrie ( la Bresse ) , et eDe devait à sa qoalité de corréligionnaire d'être entrée au service de Claude Ber^ Dard. La femme de cet ardent réformé chez qui logeaient Farel , Saunier et Viret , était morte, et Antoinette , qui « traCquait de ses charmes (piand elle entra chez Bernard,» Ait seupçonnée d'avoir empoisonne sa maîtresse , « afin qu'elle pût avoir pli» de crédit et avancement là dedans , et occasion de gouverner le tout dans la maison » (i). Le crime appelle le crime : plus tard Antoinette jeta du poison dans le potage qui fut servi aux ministres. Viret (pii seul en mangea , faillit en mourir. La servante , arrêtée , avoua le crime , et déclara , selon le rapport envoyé à Berne par les députés que cette république avait à Genève , « qu'ayant été à la journée de Thonon, quelques évèqucs le lui avaient fait proposer par quelques-uns de leurs gents, loi promettant une grosse somma d'argent.» (2) Une telle déclaration, si elle
(I) Froment , cit. p Magnio.
(9) Hachât , lU , 347 , loc. cit.
On comprend toute l'indignation que dut produire chez les luthériens et même chez les catholiques modères , cette tentative d'empoisonnement , et combien elle dut servir au progrès de la nouvelle doctrine. Mais ce qui devait surtout entraîner dans le luthéranisme , ceux que la parole des prédicants avaient ébranlés, c'était l'exemple que leur donnaient des prêtres ou des moines qui , appartenant aux familles les plus honorables de la cité , reniaient publiquement Tancienne rehgion qu'ils avaient fait vœu de défendre , et devenaient les ardents champions des dogmes nouveaux. En effet, quelle fâcheuse influence ne dût pas avoir sur l'esprit d'une population ignorante , la conduite d'un Louis Bernard, prêtre de Saint-Pierre , et d'un Thomas Vandel , curé de Saint-Germain I
Une de ces apostasies qui. fut la plus fatale à la religion catholique, fut celle de Jacques Bernard, gardien du couvent des Cordeliers. Les sermons de Farel et de Viret dans l'église
fut réelle ne pouvait atteindre les personna{Tes incriminés de la partd^une femme perdue de raœurs, et déjà d^ailleurs empoisonneuse. Aussi le procès ne fit remonter aucun fait jusqu^à eux. A Genève , deux prêtres néanmoins furent arrêtés comme complices , le chanoine Hufjonin d'Orsièrcs , et un au Ire prêtre qui ne fut inculpé que sous la torture , et qui parait avoir été promptcmeut acquitté. » M. MagDin après avoir cité les paroles de M. Galifle sur le procès et Tacquiltement de ce membre du chapitre de Genève, ajoute les obser>'ations suivantes : a Ce fait prouve du moins que le chanoine d^Orsiéres était eu butte à la haine des réformés, qui déjà lui en avaient donné d^autres preuves. » « H avait failli périr sous les coups de plusieurs d^cntre eux, qui Pavaient lâchement attaqué le dimanche 9 février 1633, et dangereusement blessé. Les coups les plus meurtriers avaient été portés par Goulas, home mbrutal et impie , débauché , joueur , ivrogne , et dont les méfaits remplissaient les registres du conseil. » (1) D^Orsièrcs sortit de prison après six mois de captivité , mais toutefois en prêtant serment que les faits quUl avait allégués pour sa justification étaient vrais, et quMl comparaîtrait aussitôt quUl en serait requis. Magnin, Hist. de l^Ét.vo. del\ Réf. a Genève, p. 169, 170,
(l) Imvint. BÀito^ixi 01 LA coLLscT. BIST, de J.-A. GalifTe , fol. XXXIV « 3, et fol*
de ce couvent , le commerce des religieux avec les deux prédicants depuis que , par ordre du conseil , ils étaient logés dans leur monastère , en avaient converti plusieurs à leur doctrine , lorsque le gardien, après avoir longtemps résisté , finit par suivre leur exemple. Jacques Bernard était citoyen de Genève et d'une famille considérable. Il avait deux frères qui avaient embrassé le luthéranisme , Tun , Claude , avait logé chez lui Farel et Viret ; Tautre était ce Louis Bernard , prêtre de Saint-Pierre qui s'était publiquement marié à la sœur d'Ami Perrin . Jac(iues avait vu avec horreur Texemplc donné par ses frères ; il était demeuré ferme dans l'ancienne religion, et une année avant son apostasie^ il avait eu une dispute des plus vives avec Farel et Yirct sur le culte de la Vierge et le signe de la Croix. Mais en fin , convaincu par les deux prédicants qu'il avait fait fausse route, il mit à défendre les nouveaux dogmes tant de zèle et d'habileté , dit un historien protestant, qu'il contribua beaucoup à l'établissement définitif de la Réforme dans Genève (I ).
n forma le dessein de soutenir une dispute pubUque sur les points controversés entre les partisans des deux religions. Il composa donc, sur tous ces points, des thèses par lesquelles il s'engageait à démontrer que les dogmes que soutenaient les théologiens catholiques contre les luthériens, ne se trouvaient point dans l'Écriture-Sainte et lui étaient même contraires. Quand il fut bien préparé , il se présenta devant le conseil, le 23 avril (1333), avec ses thèses dont il fit donner lecture, et demanda la permission de les soutenir publiquement dans la grande salle du couvent de Rive , en présence de tous les ecclésiaseiques, des savants et lettrés, tant de la
(1) Spoo. Nom.
ville que des pays étrangers, qui voudraient assister à la dispute.
Le conseil n*ignorait pas que c*était par de semblables moyens \ que la Réforme s'était établie dans plusieurs villes de la Suisse, notamment dans celle de Berne, en 4528. Il n'eut garde de laisser échapper une si belle occasion de plaire aux Bernois , en les imitant , et donna au dessein de Jacques Bernard la plus complète approbation. Il ordonna au gardien des Cordeliers de communiquer ses thèses aux chanoines et aux autres membres du clergé ; et pour qu'ils eussent le temps de se préparer à la dispute , il en fixa l'ouverture au 30 du mois de mai. Jacques Bernard fit afficher le 1" mai dans tous les carrefours de la ville, qu'il avait reconnu la vérité de l'Évangile , et qu'il soutiendrait publiquement une thèse contenant cinq propositions contre le sacrifice de la Messe et la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, contre le culte des images, l'invocation des saints, le purgatoire et les vœux monastiques (1). Cet écrit qu'il porta lui-même aux monastères , et au chapitre de Saint-Pierre, etqu'il envoya partout aux environs, fut dénoncé à l'official et au juge des excès qui résidaient à Gex. Ces officiers épiscopaux citèrent devant eux, à cette occasion , les cordeliers de llive. et spécialement le père gardien du couvent. Le ducdc Savoie défendit à ses sujets, etl'éveque à tous les catlioliques de son diocèse , d'assister à cette dispute.
Le 27 mai, veille de la Fête-Dieu, l'abbé de BonmoiU, vicaire de l'évèque , fit demander au conseil s'il ne s'opposait pas à la procession pubUque du lendemain , et s'il devait y assister en corps, selon la coutume, en ajoutant que si telle
(2) Mainbourg ; HiST. W CALTunsHE , p. 39.
était son intention , il voulût bien donner des ordres pour qu'elle se fît avec la solennité, la pompe et les cérémonies ordinaires. Le conseil répondit au grand-vicaire , qui est qualifié dans ses registres de doyen des chanoines, parce que la ville ne reconnaissait plus l'autorité de Tévêque , ni celle de son vicaire, que cette fête étant un des points controversés qui devaient faire la matière de la dispute, il convenait de suspendre la procession , sauf à célébrer la fête le jour de l'octave avec les solennités ordinaires , s'il était'prouvé par la parole de Dieu qu'elle était nécessaire pour l'édification de l'Église. Cependant, pour ne pas trop mécontenter le clergé, on lui permit de célébrer la Fête-Dieu le jour de l'anniversaire, à condition de ne faire la procession que dans les églises. Les catholiques eurent la hardiesse de ne pas tenir compte de la condition. « Le jour de la Feste-Dieu , dit la » sœur Jeanne de Jussie, les chresticns prindrent courage de » faire la procession ordinaire par la ville. Plusieurs femmes » luthériennes , portant le chaperon de velours , se mirent » aux fenestres, afin que chacun leur vist filer leur quenouille » et travailler de l'esguille. Ainsi que la procession passait , » quelqu'un alla tirer la quenouille du costé d'une grosse ' » luthérienne, et luy donna un grand coup de la teste, et puis » la jeta dans la fange.» (1)
Le jour de la dispute approchant , le petit et le grand conseil en réglèrent l'ordre et les préliminaires. Après avoir déclaré qu'ils la regardaient comme un moyen très-propre à réunir les esprits en matières de religion, et à rétablir la tranquilité publique, ils décidèrent qu'elle se ferait sous leur autorité ; qu'elle serait, par leur ordre, publiée à son de
(1) Audiii , HiST. DE Caltin , t. I*'.
trompe ; qu'on y inviterait tous les savants de la ville et des pays étrangers , tant ecclésiastiques que séculiers ; qu'on donnerait aux uns et aux autres une entière sûreté ; que chacun pourrait y prendre part et y parler librement , et qu'on défendrait , sous de grandes peines, toutes injures et toutes querelles. On ordonna de plus qu'il y aurait huit commissaires chargés par le conseil de diriger la dispute et d'avoir soin que tout s'y passât avec ordre et bienséance , et quatre secrétaires pour écrire fidèlement tout ce qui serait dit de part et d'autre.
On nomma pour commissaires , Michel Sept , Claude Savoye, JeanBalard, Girardin de la Rive, Claude de Châteauneuf, Claude Richardet, Ami de Chapcaurouge et Jean Ami Curtet. Les secrétaires étaient Claude Rozct , secrétaire de la ville, les notaires] André Viennois, Richard Vellut et François Warier. La moitié des commissaires étaient encore ouvertement catholiques, comme Richardet, Balard et de la Rive. On prit quelques précautions pour la garde de la ville , afin que les nombreux étrangers qui y seraient attirés par une telle solennité , n'eussent rien à craindre. Enfin , on décida qu'après que le jour de la dispute aurait été suflîsamment notifié dans le voisinage, elle aurait lieu au temps marqué , soit en présence des étrangers, soit en leur absence, s'ils n'y voulaient pas venir.
Le dominicain Jean Chapuis et le prieur du couvent de Palais vinrent, la veille de la dispute, prier le conseil de permettre à Guy Furbity de sortir |dc prison pour y prendre part, attendu qu'ils n'avaient pas de religieux de leur ordre , capable de s'en acquitter comme lui. On leur accorda leur demande, et on leur dit môme que le conseil consentirait volontiers à l'élargissement de Furbity, s'il se soumettait , selon l'intention des seigneurs de Berne , au jugement des Deux-Cents. Mais quand on annonça au prisonnier la résolu—
tion du conseil, il refusa d'assister à la dispute (1). Elle s'ouvrit au jour fixé , et dura environ quatre semaines. Il s'y trouva fort peu d'ecclésiastiques , à cause de la défense de révêque et du duc de Savoie. A la première séance, aucun prêtre n'y parut. Les chanoines furent invités par les syndics en personne, à se rendre aux séances suivantes ; on sollicita non moins fortement les autres prêtres , sur les remontrances que Farel fit au conseil , qu'on devait les presser d'y venir. Les syndics se présentèrent aussi au couvent des religieuses de Sainte-Claire , pour engager les saintes filles à y assister. Mais , comme leur dit fort bien la supérieure , « Ce n'est pas la matière des femmes de disputer.» Voici l'intéressant récit que donne de cette visite des syndics, la ^œur Jeanne de Jussie :
« Le vendredy , à l'octave de la Feste-Dieu, à cinq heures -» de nuit, les sœurs estant congrégées au réfectoire pour :» faire collation, vindrent au tournoir les syndiques , disant
(1) Les syndics enroyèrent h la geôlière ]es arliclcs de la dispute avec ordre de
remettre à Furbity. « La pauvre femme , dit la sœur de Jussie, qui pat- crainte
^e son mari , ne lui avait osé parler longtemps , lui fit donner ces articles • par sa
;3>etite fille , mais le dominicain refusa de les recevoir. Elle les jeta alors a au bas
^devant lui par une petite fenêtre » ; mais le père les déchira et les foula aux pieds.
• Le lundi de la PentecAte , ajoute la sœur de Jussie , après dtner , environ
<oze heures , les quatre syndics vinrent avec un grand nombre de réformés , ainsi
^'arec Farel , Viret et un grand docteur de Paris , nommé Monsieur Pierre Caroli,
lequel avait autrefois été maître du révérend père. — Comment! père Guy, lui
^it Caroli, veui-tu mourir dans Pobstination et Phérésie? Maintenant que la vè>
^*té de PÉvangile a lui à nos yeux , ne veux-tu point reconnaître ton erreur? — -
-A Dieu ne plaise , répondit Furbity , que j'aie jamais querelle avec mon maitre ,
*t ce n^est pour défendre ma foi ; je veux vivre et mourir dans la vérité de PÉcri-
"^Ure , qae j*ài apprise de vous. » Ce n'était pas là ce qu'attendaient c«ux qui
tenaient ébranler sa foi ; ils le travaillèrent jusqu'à quatre heures après-midi ,
9u'il tomba en défaillance, tant il était épuisé, car cet homme, déjà si débile,
'*'*avait encore ni bu , ni mangé ce jour-là. Il fut reconduit à son cachot.
Magnin , HiST. de l'établ. de la réf. a Gen. , p* 182.
» à la mère portière qu'ils venoient pour annoncer aux dames » que le dimanche prochain eussent à se trouver toutes à la » dispute sur divers articles , que le gardien des cordeliers , » Pierre-Jacques Bernard , voulait maintenir sur sa vie. La » mère abbesse et vicaire vindrent aussitost , lesquelles » respondirent aux syndiques : « Messieurs, vous nous avez à y^ pardonner, car à cecy nous ne pouvons obéyr, ayant voué y> saincte clausure perpétuelle et la voulons observer.»
» Respondirent les syndiques : — « Nous n'avons que » faire de vos cérémonies : il faut obéir aux commandements » de Messieurs ; toutesfois gens de bien sont convoquez à » ceste dispute , pour cognoistre et prouver la vérité de » rÉvangile, car il faut faire venir à union de foy.»
» — Et comment ? dirent la mère abbesse et vicaire , ce » n'est pas la matière des femmes de disputer ; car cela n'est » pas ordonné pour les femmes, et jamais femme ne fut appe- » lée en dispute ni en tesmoignage ; pour ce nous ne voulons y^ commencer.
» Alors les syndiques leur respondirent : — Toutes ces » raisons ne nous servent de rien, vous y viendrez avec vos » Pères (1), veuillez ou non.
» La mère vicaire leur dit : — Messieurs , nous vous » prions , au nom de Dieu , déportez-vous de nous vouloir y> contraindre à telle chose. Nous ne croyons point que vous y> soyez Messieurs les syndiques.
» Le syndique dit à la dame vicaire : — Ne vous cuidez pas » jouer de nous, ouvrez vos portes, nous entrerons céans, et » puis vous verrez qui nous sommes
(1) Les syndics parlaient des Cordeliers , les FraDciscainos de S(e-Claire étant de leur ordre.
» — A la bonne heure ! dit la mère vicaire ; mais pour » ceste heure ne pouvez pas entrer céans , parce que nos » sœurs sont à compiles, au divin service, et aussi y voulons
> aller, vous donnant le bon soir.
)> Les syndiques respondirent à la dame vicaire : — Ces » sœurs ne sont pas toutes de votre cœur ; car il y en a que » vous entretenez céans par force, et qui se rendront tantost » à la vérité de TÉvangile.
» — Messieurs, dirent les sœurs, nous sommes venues ici
> non par contrainte , ains pour faire pénitence et prier pour
> le monde , et ne sommes point hypocrites , comme vous
> dites, mais pures vierges.
» Alors un des syndiques dit : — Vous êtes bien déchues )> de vérité, car Dieu n'a point commandé tant de régies que » les hommes ont controuvées pour décevoir le monde , et » sous le titre de reUgion sont ministres du grand diable.
» — Comment , dit la mère vicaire , vous qui vous dites )> évangélistes , trouvez-vous en l'Évangile que vous deviez » mal dire d'autruy î
» Le syndique dit : — Je suis estéim larron, brigand et » grand luxurieux , ignorant la vérité de l'Évangile jusques à » présent.
)► Respondit la mère vicaire : — Toutes ces œuvres sont » mauvaises et contre le divin commandement ; c'est très-bien ^ fait de vous amender.
yf> — Dame vicaire , dit le syndique , vous estes bien arro- ^ gante ; mais si nous faites mettre en notre cholére, vous en ^ ferons repentir.
» — Messieurs , dict la mère vicaire , vous ne pouvez que >^ mettre mon corps en peine : c'est ce que plus je désire pour y> l'amour de mon Dieu.» (1).
(1) Audîn , Hi6T. DE Caltin.
Les magistrats virent enfin , qu'ils perdaient leur temps et leur peine, en voulant persuader aux religieuses de sortir de leur monastère. Ils ne furent guère plus heureux auprès des ecclésiastiques , dont ils ne recrutèrent qu'un petit nombre. Le dominicain Jean Chapuis , citoyen de Genève , et le docteur de Sorbonne , Pierre Caroli , furent les principaux tenants pour les catholiques. La dispute se fit presque toujours en français et roula sur toutes les matières controversées. Jacques Bernard était pour l'ordinaire le soutenant des dogmes nouveaux , comme il s'y était engagé. Cependant Farel et Viret l'aidaient de temps en temps , et parfois même Froment prenait sa place pour le soulager et soutenir ses thèses.^ S'il faut en croire un historien (1), l'argumentation de Jean Chapuis ne laissa pas de les embarrasser , et les réduisit à de grandes extrémités. Quant à Caroli , comme il était alors partisan de la nouvelle doctrine , le même historien prétend « qu'il ne disputa pas aussi fortement qu'il eût pu, afin de laisser l'avantage à ceux qu'il faisait semblant de combattre.» Quoiqu'il en soit, ils ne devaient pas être l'un et l'autre fort convaincus de la bonté de leur cause, puisqu'ils se rendirent aux raisons de leurs adversaires , et qu'ils annoncèrent ensuite la foi nouvelle en qualité de ministres. (2) Les prédicants triomphèrent donc dans cette dispute qui finit avec le mois de juin. Aussitôt après, quelques luthériens des plus échaufl'és , ayant à leur tête Claude Bernard , vinrent déclarer au Conseil qu'il paraissait bien clairement par tout ce qui avait été dit dans la dispute, que la messe, le culte des images et les autres pratiques de dévotion de l'Église catholique étaient contraires à la parole de Dieu ; qu'il fallait les
(1) Mainbourg, HisT. Dt Calvinisme , p. 4O. (2} Voir la note (E) à la fiu du volume.
retrancher de la religion pour la rétablir dans sa pureté ; qu'un grand nombre de citoyens ayant embrassé la Réforme, les magistrats devaient aussi se prononcer , et fermer la bouche au plus vite à ceux qui criaient par la ville contre les ministres, et se plaignaient amèrement de cette dispute , disant qu'elle avait renversé et ruiné tout ce qu'il y avait de plus saint dans la religion.
Le conseil , ne voulant rien précipiter, leur répondit qu'il prendrait une décision après que les secrétaires auraient fini de rédiger le procès-verbal de la dispute. Ce travail ne fut terminé qu'un mois après. C'était en considération de l'ordre public et de la tranquillité que le conseil tardait à se décider; car si d'un côté , dit Rozet , un grand nombre de citoyens désiraient l'établissement de la Réforme, plusieurs, au contraire, témoignaient encore beaucoup d'attachement pour l'ancienne religion, et les magistrats craignaient, en se prononçant, d'exciter du trouble et même la guerre civile.
Nous avons dit que les conseils de Genève en permettant cette dispute théologique et en se réservant de décider sur des matières qui n'étaient pas de leur compétence, suivirent l'exemple de Berne et d'autres villes de la Suisse. La mode de ces sortes de disputes était venue d'Allemagne, oùLuther Tavait introduite avec beaucoup d'éclat. Jusqu'au XVP siècle , c'étaient les conciles , auxquels , depuis le commencement du christianisme, on avait toujours reconnu le droit de prononcer sur le vrai sens à donner aux passages de l'Écriture qui étaient sujets à controverse. Leurs décisions avaient force de loi, et l'autorité séculière n'intervenait que pour les faire exécuter. Les réformateurs du XVP siècle reconnurent d'abord ce droit des conciles ; mais craignant ensuite d'être condamnés comme hérétiques par ces vénérables assises de la catholicité, ils continuèrent, à la vérité , de protester de leur soumission à leur autorité souveraine ;
mais en tant, dirent-ils, qu'elle ne serait point contraire à la parole de Dieu. Or, c'était là , comme le fit observer au colloque de Poissy le cardinal de Lorraine (4), ne vouloir point du tout de juges, parce que , TÉcriture étant la loi qui ne s'interprète pas elle-même, et toutes les controverses de religion n'étant fondées que sur les différentes interprétations qu'on donne à l'Écriture , que chacun prétend avoir de son côté , il faut nécessairement qu'il y ait un juge vivant et parlant , qui décide par son autorité souveraine ce qui est Écriture-Sainte , et quel est le vrai sens qu'on lui doit donner.
Il est tellement vrai que ces réformateurs, qui interprétaient l'Écriture chacun d'une manière différente , et se traitaient mutuellement d'hérétiques , ne reconnaissaient point de juges, ou plutôt voulaient tous être les seuls juges dans leur propre cause , qu'après une dispute dont le résultat ne leur était pas favorable, ils en provoquaient de nouvelles , jusqu'à ce que leur opinion prévalût. En 1526, dans le temps , dit Sleidam , (2) que se tenait la diète de Spire , douze des Cantons suisses proposèrent une dispute à Bade, où se rendirent des théologiens de la première réputation parmi les catholiques, savoir, Faber; Eckius et Marner. Pour sujet de la dispute , on publia les propositions suivantes , qu'Eckius défendait avec beaucoup de chaleur et de confiance. Il y soutenait que le véritable corps et le sang de Jésus-Christ étaient présents dans la Cène du Seigneur, et qu'on les offrait pour les vivants et pour les morts ; qu'on devait invoquer la Sainte-Vierge et les autres saints comme nos intercesseurs ;
(i) Maimbourg , HisT. du Calvinisme, p. 206.
(2) Sleidam, Hkt. de la RÉFonMATioif , t. I*' , p. 252 .
a*on ne devait point ôter des églises leurs images , et qu'il
avait après cette vie un feu purgatoire.
Œcolampade et quelques autres attaquèrent ces proposi-
itions. Quant à Zwingle, il ne se soucia pas d'assister à la
«3ispute , et se contenta de combattre par écrit les proposi-
ions d'Eckius. On prétend que œ fut Jean Faber qui engagea
es Suisses à proposer cette dispute. Il y fit consentir d'abord
ept Cantons , auxquels se joignirent ensuite les autres,
la réserve de celui de Zurich, que tous sollicitèrent en vain
s'y faire représenter , d'y envoyer quelqu'un de ses
:«inînistres, et surtout Zwingle qui était le premier d'entre
. Mais Zwingle refusa de se rendre à Bade, parce qu'il ne
cuvait, disait-il, exposer sa vie dans les cantons deLucerne,
*Uri , de Swald et de Zug , et que d'ailleurs , le sénat de
urich le lui avait défendu. Le résultat de cette dispute , qui
:Hnit vers la fin de juin (4526), fut la résolution prise par
ous les Cantons de persister dans la religion qu'ils avaient
oujours professée, de se soumettre à l'autorité du concile, et
ne permettre d'enseigner aucun dogme nouveau.
Non-seulement les Bernois acceptèrent cette résolution ;
:^-nais ils furent même les premiers à l'approuver et à la louer.
I^Ialheureusement , elle était loin de satisfaire les quelques
trangers qui s'étaient faits parmi eux les propagateurs de la
ouvelle religion. Ces prédicants travaillèrent si bien les
sprits , que les mêmes Bernois , sous le prétexte qu'on ne
eur avait point communiqué les actes de la dispute de Bade ,
t que les ministres ne s'accordaient point sur la doctrine ,
rdonnèrent par un édit public, qu'il se fit une autre dispute
leur ville , le H décembre i 527. Ils y invitèrent les évê-
^r|ues de Constance , de Bâle , de Sion et de Lausanne , aux-
^cjuels ils enjoignirent de s'y rendre et d'y amener leurs
^théologiens , sous peine de la confiscation des biens qu'ils
;^Dssédaient dans leur territoire. Ils citèrent ensuite tous les
ecclésiastiques de leur Canton ; ils prescrivirent que dans toute la disputeon n'eût égard qu'à rautoritéderAncienetdu Nouveau Testament , et offrirent un sauf-conduit à tous ceux qui viendraient de toute autre part. Ils ordonnèrent en même temps qu'on disputât avec modération , sans reproches et sans injures , que chacun pût soutenir son sentiment avec liberté, et parlât de manière que ce qu'il dirait , fût écrit par les secrétaires ; enfin que ce qui serait décidé fût reçu dorénavant comme loi dans tout leur Canton.
Pour que personne n'ignorât le sujet de la dispute et que chacun pût s'y préparer avant d'y venir , on publia dix propositions que François Kolb et Berthol Haller , ministres de réglise de Berne , enseignaient et se faisaient forts de prouver par l'Écriture-Sainte. Ils soutenaient : 4** que la véritable ÉgUse, dont Jésus-Christ est l'unique chef, naît de la parole de Dieu , qu'elle y persiste et qu'elle n'écoute la voix d'aucun autre ; 2° que cette même Église ne fait d'autres lois que celles qui sont prescrites par la parole de Dieu ; 3° que Jésus- Christ seul a satisfait suffisamment pour les péchés de tout le monde ; qu'ainsi , si quelqu'un enseigne qu'il y a un autre moyen de salut ou d'expier les péchés , celui-là renonce à Jésus-Christ; 4® qu'on ne peut prouver par le témoignage de l'Écriture qu'on reçoive réellement et corporellenjent le corps et le sang de Jésus-Christ ; o"* (juc le reste de la messe , où Jésus-Christ est offert au Père Céleste pour les vivants et pour les morts, est contraire à l'Écriture, et fait injure au sacrifice que Jésus-Christ a offert pour nous ; 6® qu'on ne doit invoquer que Jésus-Christ seul comme Tintercesseur et l'avocat du genre humain auprès de son Père ; 7" qu'on ne trouve point dans l'Écriture qu'il y ait aucun lieu, où les âmes soient purifiées après cette vie ; H"" qu'ainsi toutes les prières , les cérémonies et les annuels qu'on fait pour les morts , comme aussi les cierges , les lampes et toutes
les autres choses de cette nature ne leur sont d'aucune utilité; 9** qu'il est contraire à TÉcriture de faire rendre aucun culte à des statues ou à des images, et qu'ainsi, s'il y en a de placées dans les 'églises en vue d'un tel culte , on doit les en retirer ; i 0** que le mariage n'est défendu à aucun ordre d'hommes , mais au contraire , pour éviter la fornication , il est permis et même ordonné par l'Écriture , puisque tout fornicateur est réellement séparé de la communion de l'Église par le témoignage de l'Écriture ; qu'un célibat impur et honteux convient encore moins à l'ordre des prêtres qu'à tout autre.
Les Bernois écrivirent à tous les Cantons d'envoyer leurs ecclésiastiques à cette dispute , les exhortant à donner des saufs-conduits à ceux qui , pour y venir , seraient obligés de passer par leur territoire. Les Cantons de Lucerne , d'Uri , de Schwitz , d'Undervald, de Zug , de Claris , de Fribourg et de Soleure, les engagèrent, dans un long écrit, à se désister de leur entreprise. Ils rappelaient leur ancienne confédération, les éloges et l'approbation que les Bernois avaient été les premiers à donner à la dispute de Bade. Ils disaient qu'il n'était pas permis à une nation , ou à une province particulière de changer la forme de la doctrine ou de la religion ; mais que cela n'appartenait qu'à un concile de toute la terre. Ils les priaient de ne pas se rendre coupables d'un aussi grand crime, et de ne pas se laisser entraîner dans l'erreur par un petit nombre d'étrangers ; mais de persister dans cette religion qu'eux aussi bien que leurs pères et leurs ancêtres avaient observée , dans laquelle ils avaient acquis une réputation si glorieuse , étendu les bornes de leurs États , et remporté tant de victoires. Ils ajoutaient que leur demande était juste; et que, s'ils la refusaient, ils ne pouvaient leur promettre d'accorder des saufs-conduits , sans avoir fait examiner les personnes pour lesquelles ils les réclamaient ; qu'ils ne voulaient absolument donner aucune sauvegarde à
236 mSTOIRE DE LÀ RÉFORME
ceux qui , ayant été invités à la dispute de Bade , n'y étaieDt point venus, malgré la sûreté qui leur avait été offerte, oa qui , partie par méfiance , partie par mépris , s'en étaient retirés ; enfin, qu'ils ne voulaient non plus, ni envoyer personne à Berne , ni permettre à qui que ce fût des leurs d'y aller.
Les Bernois, sans se laisser ébranler par cet écrit , ouvrirent la dispute au jour fixé , qui était le 7 janvier (1528). Aucun des évêques qu'ils y avaient invités ne a'y rendit. Mais les habitants de Bâle, de Schaffouse , de Zurich, d' Appenzel , de Saint-Gall , de Mulliausen et les Grisons voisins , comme aussi les villes de Strabourg, d'Ulm, d'Augsbourg, de Lindaw, de Constance et d'Isue, y envoyèreot leurs députés.
L'ouverture de la dispute se fit par les deux ministres de Berne Kolb et Haller , et leurs propositions furent défendues par ZMingle, Œcolampade , Bucer, Capiton , Blauver et quelques autres. Entre les opposants, on remarqua surtout Conrad Treger de l'ordre des Augustins , qui se retira enfin parce qu'on ne voulut pas lui permettre d'employer d'autres autorités que la Bible, comme cela avait été réglé. Le 26 janvier (i 528) se termina la dispute , où furent approuvées par la plupart des assistants les dix propositions 'qui en avaient été le sujet. On en fit ensuite une loi non-seulement à Berne, mais encore dans quelques lieux voisins , par l'autorité des magistrats. On y supprima en même temps la messe , et l'on y renversa les autels et les statues.
Ce fut ainsi que les Bernois établirent chez eux , à la place de la religion catholique , ce que Luther appelait l'hérésie des sacramentaires , parce qu'ils niaient la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l'Eucharistie. Cette doctrine, contre laquelle le réformateur de Vittemberg avait Jancé l'anathême, et dont il avait condamné les auteurs,
Zwingle et Œcolampadc, au feu de Tenfer, inspirait une telle horreur aux luthériens allemands , que TÉlecteur de Saxe , en i 531 , refusa d'admettre les Suisses dans la Hgue protestante de Smal-Kalde, à cause de leur religion. Il fit répondre par ses députés aux villes qui lui avaient proposé de s'allier avec lui , « qu'il ne se croyait pas permis de contracter une alliance avec des gens qui, sur l'article de la cène du Seigneur, suivaient un dogme opposé à la vérité de l'Évangile ; qu'il n'ignorait pas de quelle conséquence il était de s'unir à eux , à cause de leurs forces et de leur puissance ; mais qu'il ne devait y avoir aucun égard , de peur que le résultat ne fût malheureux , comme l'Écriture dit qu'il était arrivé à ceux qui, pour se fortifier, s'étaient unis aux impies. )>(1).
(1)2, Parai. , XIX , 2 : — Cui occurrit Jehu filius Hanani. Yidcns et ait ad «um : Impio praebes auxilium et hÎA qui oderunt Dominum amicitia jun^^eris , et idciro6 iram quidem Domini mcrebaris. — Sleidam , HiST. de là Réfoematiom , t,. 2, p. 326.