‹ Histoire de la réforme et des réformateurs de GenèveChapitre 21 sur 51 · CHAPITRE X. ( 1533 A · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. ( 1533 A

Farel , au mépris de la défense des magisf rats , prêche dans plasieurs é^^ises. — Les Iconoclastes. — Abolition du culte catholique. ^ Farel prédie anx religieuses de Sainte-Claire. — Départ de ces religieuses. — La soeur Jeanne de

Jussie. — > Guerra heureuse des GéneTois et des Bernois contre le dac de Savoie. — Le changement de religion a mis Genève à la discrétion des Bemoia*

Les conseils n'avaient pas encore prononcé sur le résultat de la dispute suscitée par Jacques Bernard , que ce moine apostat quitta publiquement Thabit de son ordre , et se maria quelque temps après avec la fille d'un imprimeur, à laquelle il fit une dot , en lui apportant , dit Maimbourg , tout ce qu'il put enlever au couvent dont il avait la garde (1 ). De son côté , Farci donna, avec ses adhérents , une de ces scènes de scandale dont il recherchait tant les occasions. Le 23 juillet (1 533) , jour de la fête de la Madeleine , il fit sonner le prêche au couvent de Rive, selon la coutume ; mais au lieu de s'as- — -^^

sembler dans l'église des Cordeliers , ses auditeurs ordinal- — -• ^''

St

Mie

(2) Maimbourg, HfST. DC Calvinisme, p. 40.

res se rendirent en foule dans celle de la Madeleine , et y amenèrent le prédicant pendant qu'on y disait la messe. Aussitôt la célébration des saints mystères est interrompue ; prêtres et fidèles sont mis en fuite , et Farel monte en chaire pour prêcher ce qu'il appelle , « la pure parole de Dieu. » Cette affaire fit du bruit ; les catholiques , et surtout le curé de la paroisse s'en plaignirent vivement au conseil. Mais il se garda bien de châtier les auteurs du scandale , et se contenta de défendre à Farel de prêcher dans Téglise de la Madeleine, jusqu'à plus ample informé. Le fougueux prédicant connaissait trop bien la faiblesse ou la connivence du conseil pour tenir compte de sa défense, il lui désobéit effrontément et continua de prêcher les jours suivants dans cette église.

Farel, dit un historien protestant*(i), ne s'était pas jusqu'alors ouvertement écarté de la soumission que doivent aux magistrats des hommes vivant dans une société civile; mais à partir du jour où il s'était installé dans la chaire de la Madeleine , il se donna toute licence , méprisa les ordres des syndics, les lois et les règlements, et sous le saint prétexte qu'il faisait la volonté de Dieu , il ne fit plus absolument que la sienne. Le conseil eut beau lui défendre de nouveau et à plusieurs reprises de prêcher ailleurs que dans l'église des Cordeliers , il répondit arrogamment que le conseil n'avait pas le droit de s'opposer à l'œuvre de Dieu , qu'au risque d'encourir sa disgrâce , il aimait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. « Commandez, dit-il, des choses justes , si vous voulez que les serviteurs de Dieu vous obéissent sans répugnance. )> Ainsi le prédicant traite avec le conseil de puis-

(1) Spon. Note».

2i0 HISTOIRE DE LA RÉFORME

sance à puissance ; il se fait même son juge, et décide quand il lui doit obéir ou non, ou plutôt, dans sa pensée , c'est à lui qu'il appartient de commander et aux magistrats d'obéir. Il est donc bien vrai que Farel est à Genève le précurseur de Calvin ; qu'il lui applanit la voie , qu'il lui ébauche même son œuvre. Après lui, le théocrate peut venir construire son édifice , les matériaux seront préparés.

Malgré la défense réitérée des magistrats , non-seulement Farel continua de prêcher dans l'église de la Madeleine ; mais il eut encore l'audace , six jours après , de monter en chaire dans celle de Saint-Germain, et le cinquième du mois d'août, dans celle de Saint-Dominique-de-Palais. Enfin , il fit sonner la grosse cloche , et bravant insolemment l'indignation de tous ceux qui , dans Genève , avaient conservé quelque respect pour la religion de leurs pères , il vint prêcher dans la cathédrale. Qu'on juge , d'après ses effets, ce que dut être le sermon de cet énergumène. « Ce jour-là, dit Spon, les reliques furent mises au vent par la populace , et les images de cette église furent abattues , la statue même de Charlemagne qui était au frontispice fut renversée. » Le lendemain, les trois capitaines Nicolas Baudichon, Pierre Vandel et Ami Perrin allèrent avec leurs compagnies , tambour battant , aux églises de Saint-Gervais et de Saint-Dominique faire la guerre aux images et aux statues. Ces nouveaux Vandales y détruisirent un tableau qui avait coûté plus de 600 florins. Après ces glorieux exploits, ils allèrent au pont de l'Arve, à Notre-Dame-de-Grâce , pour démolir la chapelle de René de Savoie , lorsque les syndics y accoururent avec leurs bâtons et les arrêtèrent.

Dès que le conseil eut appris que Farel avait prêché dans la cathédrale de Saint-Pierre , il le fit appeler et lui reprocha de nouveau d'avoir violé ses défenses. Mais le prédicant , loin de se déconcerter , montra de l'étonnement qu'on le blâmât

de s'être conformé à la parole de Dieu. Il dit qu'il voulait être entendu dans le grand conseil , et qu'il ne comprenait pas pourquoi on ne le lui avait pas encore accordé , quoiqu'il en eût depuis longtemps fait la demande. Il obtint enfin par ses instances que le conseil des Deux-Cents serait convoqué le i 0 août , et il y comparut accompagné de Viret , de Jacques Bernard , de quelques autres cordeliers et de plusieurs citoyens. Le fougueux Dauphinois prononça, devant les Deux-Cents , un discours dans lequel il soutint qu'il résultait des actes de la dispute dont le procès-verbal était rédigé , que le sacrifice de la messe et le culte des images n'étaient point contenus dans la parole de Dieu ; que les prêtres qui avaient défendu dans la dispute ces dogmes de l'Église romaine , n'avaient pu les prouver par TÉcriture-Sainte ; que Caroli et le prieur des Dominicains qui les avaient défendus avec le plus de chaleur, avaient fmi par les abandonner et par embrasser la Réforme. Il termina sa harangue en disant que ses collègues et lui ne voulaient aucun mal aux prêtres qui ne partageaient par leur doctrine ; mais qu'ils se contentaient de faire des vœux pour leur conversion.

Farel se contentait-il de faire des vœux pour la conversion du clergé , lorsque , le 21 mai 1 536 , il repoussait devant le conseil l'avis de Bonnivard qui demandait la liberté de conscience pour les prêtres de la campagne , et quand il exhortait les magistrats à les empêcher de dire la messe ? Ne faisait-il pas , contre eux , appel à la violence et à la contrainte , lorsqu'il criait à l'ancien prieur de Saint-Victor : — « Vou- )>lez-vous présentement vous opposer à l'ouvrage de » Dieu ? »

C'est que les catholiques , en 1 535 , étaient encore assez nombreux dans Genève , pour qu'il crût devoir ménager les ministres de leur religion. C'est que, malgré la protection de Berne , la connivence ou la faiblesse des conseils, il n'était

pas sans inquiétude sur lui-même et sur Tavenir de sa doctrine; c'est qu'il se souvenait encore que, deux ans auparavant , il s'était enfui de Genève par crainte de l'estrapade. Mais le 21 mai 1336 , il était complètement rassuré, rimmense majorité des Genevois ayant adopté le nouvel Évangile. Il se livra donc sans contrainte à la violence de son caractère, à toutes ses ardeurs de domination sur les consciences ; il appela la force à son aide, et le persécuté de la veille devint persécuteur le lendemain.

Après avoir exprimé devant les Deux-Cents ses pacifiques souhaits pour la conversion des prêtres , Farel finit son discours par un appel au martyre. « Nous sommes prêts, » s'écria-t-il , à sceller de notre sang la vérité de la religion » que nous annonçons. La mort la plus cruelle ne nous » effraye point, s'il faut nous y exposer pour soutenir la » bonne cause , et nous voulons bien la subir ; et nous nous » y condamnons à présent nous-mêmes, si les prêtres peu- » vent faire voir que nous ayons avancé, soit dans la dispute, » soit dans nos sermons , quoique ce soit de contraire à la » Sainte-Écriture. »

Le discours de Farel produisit le plus grand effet dans le conseil des Deux-Cents. Il y fut résohi à la pluralité des voix, 1° qu'on appellerait dans ce conseil tous les membres du clergé pour leur communiquer le résultat de la dispute , et pour entendre ce qu'ils auraient encore à dire en faveur de la messe et du culte des images ; 2*^ qu'en attendant , on cesserait d'abattre les imagos, et (jue même on rétablirait celles qui avaient été renversées , si les prêtres pouvaient faire voir par l'Écrituro-Sainte qu'elles fussent reçues dans l'Église ; 3"" que l'on discontinuerait de dire la messe dans la ville jusqu'à ce qu'il eu eût été autrement ordonné ; i*' et enfin qu'on ferait part aux seigneurs de Berne de la résolution qui venait d'être prise.

ET DES HÉFaWÀTËmS m «KRÉYE. 9hl^

Deux joars après , les syndics appelèrent devant eux les Augustins , les Dominicains et les Cordeliers. Ces refigfeûl vinrent au nombre de douze. On leur fit d'abord la lectnre dft résultat de la dispute ; on leur demanda ensuite ce qu'ils en pensaient , et on leur dit que s'ils pouvaient prouver par de bonnes raisons qu'on devait laisser les images dans les églises et les vénérer , célébrer la messe et les fêtes , et observer les autres cérémonies , on était prêt à remettre les choses dans ieur premier état. Ils répondirent tous qu'ils n'avaient pas assez de savoir pour faire aucune remarque suf la dispute; qu'ils ne présumaient pas assez d'eux-mêmes pour décider sur aucun article de la religion d'une autre manière qu'en avait fait l'Église de tous les temps ; qu'ils priaient le conseil de les laisser vivre comme leurs prédécesseurs avaient vécu , promettant d'être , comnie eux , toujours fidèles au gouvernement de Genève. La réponse de ces bons religieux était une sage leçon pour le conseil , dont la science théologique n'allait certainement pas plus que la leur , jus^ qu'à se prononcer sur les matières controversées.

Le même jour, les syndics Aymé Baudière, Hudriod du jflolard et Jean Philippe, accompagnés des conseillers Claude "fiavoye et Jean Ami Curtet , se rendirent de la part du conseil auprès du grand-vicaire Amé de Gingins , abbé de Bon^ :mont, quiles attendait avec tous les chanoines et les prêtres -^es paroisses. Les députés leur ayant fait les mêmes représentations que le conseil avait faites le matin aux moines , et boulant leur donner lecture des actes de la dispute , l'abbé ^e Bonmont répondit au nom des membres du clergé : — Qu'ils n'avaient que faire de cette dispute ; qu'ils ne vouaient pas davantage entendre parler des sermons de Farel ; "^ue leur intention était de vivre comme leurs prédécesseurs , «t qu'ils priaient le conseil de leur laisser le libre exercice de leur religion. » Alors les députés leur déclarèrent, comme

244 mSTOIBE DE LA RÉFORME

le matin on Favait dit aux religieux , qu*il leur était enjoint de la part des magistrats de cesser , jusqu'à nouvel ordre , de dire la messe.

Quelques conseillers , qui avaient de la répugnance pour les nouveaux dogmes , représentèrent au conseil , le i 3 août (1535), qu'un grand nombre de citoyens demandaient le rétablissement de l'ancien culte , et qu'il était à craindre , en cas de refus , qu'ils ne se portassent à de fâcheuses extrémités. Mais l'on persista , malgré leurs instances , à défendre la messe.

« Enfin , dit un historien (1 ) , après que ces messieurs du » grand conseil de Genève, tous bons marchands ou artisans, » ou pour le plus légistes , qui n'avaient jamais rien appris » que leurs lois , leur négoce , ou leur métier , et n'avaient » eu ni conciles, ni Pères , ni docteurs approuvés de l'Église, » pour y trouver le vrai sens que Ton doit donner aux pas- » sages de l'Écriture , eurent dit leur avis sur les cinq proy^ positions soutenues dans les thèses au couvent de Rive , » et décidé par leur autorité suprême qu'elles étaient ortho- » doxes , et que les articles contraires n'étaient que de fausses » traditions humaines contre la parole de Dieu, ils firent, le « vingt-septième d'août de cette année 1 335 , un décret , par » lequel on enjoignit à tous les citoyens et habitants de » Genève de suivre la reUgion des protestants , et on abolit » entièrement l'exercice de la reUgion catholique et ro- » maine. »

Les reUgieuses de Sainte-Claire , dont une seule appelée Blaisine , fille de Dominique Varemberg , avait rompu ses vœux et obligé son couvent à lui faire une dot de 200 écus ,

(1) Bfaimboorg, Hist. du Calvinisme, p. 41.

quoiqu'elle n'y eût rien apporté , présentèrent une requête aux syndics pour qu'on leur laissât la messe, ou qu'on leur permît de quitter Genève. On leur répondit qu'elles étaient libres de se retirer ou de rester dans leur monastère ; mais on leur défendit d'y entendre la messe. Farel s'était probablement flatté de les convertir au nouvel Évangile; car il entra, malgré elles, dans leur couvent, accompagné d'un cordelier, de Pierre Viret, et des syndics, qui les forcèrent d'assister au sermon qu'il leur fit sur la nécessité du mariage. Le prédicant prit pour texte de son sermon ce passage de l'Évangile, Exsurgens Maria ahiit in montana, dans lequel il s'agit de la visite de la Sainte Vierge à sainte Elisabeth, sa cousine, sur les montagnes de Judée. Il soutint qu'à son exemple , elles ne devaient pas être recluses, mais vivre dans le monde et se marier. — « Nulle part, dans l'Évangile, se serait écrié Farel , au rapport d'un historien , nulle part Jésus-Christ n'a commandé de garder la virginité. » — « Oui, mais il nous l'a enseigné par son exemple , » répondirent les religieuses. Il n'y avait rien à répliquer. Ce fut peu de temps après cet inqualifiable abus d'autorité f que les syndics , s'étant de nouveau présentés au couvent de Sainte- Claire , firent défense aux religieuses de dire leurs offices et d'entendre la messe. Elles prirent alors le parti de sortir de Genève et de se retirer à Annecy. On ne lira pas sans émotion le naïf et dramatique récit que donne de ces événements la sœur Jeanne de Jussie.

« Le dimanche dans les octaves de la Visitation , raconte » la religieuse de Sainte-Claire, vindrent les syndiques avec le » chétif prédicant qui a nom Farci et Pierre Viret et un frère » cordelier qui ressembloit mieux un diable qu'un homme , » à dix heures du matin , que les povres sœurs vouloient » disner , disant qu'ils estoient nos pères et bons amis.

» Le syndique dit : — Nous sommes les seigneurs de jus- )> tice , nous voulons entrer.

SM ffiSTOffiE w u nifdBias

» La mère vicaire respondit : — Messieurs , le cœur ait y> dît qm vous meuez vos prédicants diaboliques que nom » ne voulons ouyr aucuoement.

» Le syndique dit : — Nous sommes gens de bien et a'aiJ- » Ions point par tricherie et venons pour vostre eonsolaticm, i> et pour ce ouvrez les portes.

» — Messieurs , dit la mère vicaire , or dites , s'il vous ^ plaist , la cause qui vous meut d'entrer céans ?

» Le syndique respondit : — Par le Seigneur , nous reu- 7^ trerons , et si vous n'ouvrez , nous romprons vos portes.

» Ce voyant , la mère abbesse et autres sœurs dirent : — » Il est mieux que leur ouvrions les portes , de peur qu'ils 1» ne nous fassent autres niches.

» Puis entrèrent tout droist au chapitre et le syndique » dit : — Mère abbesse , faites venir icy toutes vos sœurs » ensemble.

» Toutes les sœurs estant assemblées , les jeunes furent » mises devant ce maudit Farel. Silence fut ordonné, et Farel » prit son discours : — Maria abiit in montana, disant que » la Vierge Marie n'avoit point tenu vie solitaire , mais estoit » diligente à secourir et à faire service à sa cousine , et sur ce » passage dégradoit la sainte clausure et religion , Testât de » sainteté, chasteté et virginité vitupérablement, qui tranper- » çoit le cœur des povres sœurs. Adonc la mère vicaire voyant » que les séducteurs parlcmcntoient et flattoicnt les jeunes y> sœurs , se lève droicte d'entre les anciennes , disant : — » Monsieur le syndique, puisque vos gens ne gardent le si- »lence, je ne le garderay non plus; mais je sçauray ce yt qu'ils disent là à mes sœurs. Et s'alla mettre entre les » jeunes devant ses gallands. Sur tout cela furent indignez , » disant : — Quel diable de femme est cecy ? Dame vicaire , » avez-vous le diable , ou estcs-vous enragée ? retournez à » vostre place.

» — Non feray , dit-elle , que ces gens ne soyent ostez » d'auprès de mes sœurs.

» Les syndiques estant troublez, commandèrent furieuse- » ment que la dame vicaire fust mise dehors. Alors un pré- » dicant reprint sa parole dissimulative du lien de mariage » et liberté ; et quand il parloit de corruption éternelle , les » sœurs commençoient à crier : — C'est menterie ! crachant » par despit contre luy. La mère abbesse, qui estoit dehors » ne put se contenir, vint devant leprédicant, frappant de ses » deux poings contre la paroy de grande force , criant : — y> Chétif et maudit homme , tu perds bien tes feintes paroles , » tu n'y gaigneras rien.

» Or, voyant ces hérétiques qu'ils ne profitoyent ny gai- » gnoyent que de grandes injures , se retirèrent ; et en dçs- » cendant les degrez le maudit cordelier, tout chargé de » rongne , estoit hideux à voir , ne pouvoit desvaler et de- » meura derrière ; et une sœur allant après le frappoit de » ses deux poings sur les épaules , disant : — Chétif apostat, )> haste-toy , et t'oste de devant moy

»Lc jour de monsieur sainct Bartholomy, apostrc, vin- » drent grandes compaignies tous en armes et bien embas- » tonnez de toutes sortes d'armes , et tout paisiblement ils » vindrent heurter à la grande porte du couvent de Sainte- » Claire. Le povre frère convers en bonne intention, ouvrit

» la porte Alors le lieutenant va dire : — Or ça, belles

» dames , vous estes bien aveugles qui ne cognoissez la vérité » de l'Évangile et estes obstinées en votre erreur; mais je » vous enjoins de par messieurs de la ville que plus ne dites

> aucun office , haut ny bas , et ne vous attendez jamais » de ouïr la messe.

» Mère vicaire, inspirée de Nostre Seigneur, va respondre: » — Messieurs , je suis d'advis que nous demandions congé

> et sauf-conduyt à messieurs les syndiques , et que sortions » de la ville.

248 HISTOIRE DE U BEFORU

» — Or donc , belles dames , dit le syndique , advisez le » jour que vous voulez partir et dites comment vous pensez » de faire.

» — Certes; dit mère vicaire, que ce soit demain à la pointe » du jour , et vous plaise seulement nous octroyer nos cottes

> et manteaux pour nous garder du froid , et à chascune une

> couvre pour nous reblanchir.

» — Nous le voulons , dit le syndique.

» Après minuit s'assemblèrent toutes les sœurs à Tinfir-

> mené vers la mère abbesse , qui estoit bien foible , malade

> et ancienne , qui les bénit toutes en dévotion avec larmes , » disant : — Mes enfants , soyez de ferme courage et obéissez )> à ma mère vicaire, laquelle j'ai priée et suppliée de prendre » la conduite.

» La mère vicaire les confortoit, disant: — Mes chères mères » et sœurs , ayons bon espoir en Dieu , et ne pensons que de » sauver nos âmes. Mettez-vous toutes en belle ordonnance » et dévotion , prestes à partir quand ces gens viendront , et » vous mettez deux à deux par la main fermement , tout près » Tune de l'autre , que nul ne vous puisse séparer.

» Voici les autres qui arrivent. Ce voyant la mère vicaire » se va mettre à genoux devant le syndique , disant : — » Messieurs , nous avons délibéré de sortir en silence , sans » mot dire à personne , plaise vous faire estroit commande- » ment à toutes personnes que nul ne soit si osé de nous » parler, toucher, ny approcher, de quelque quahté ou con- » dition qu'il soit.

» — Certes , dame vicaire , dit le syndique , nous donnez » très-bon conseil, et se fera ainsi , car nous vous condui- » rons avec la garde de la ville , qui estoient environ 300 » hommes bien armez , et moy-mesme vay faire la dé- » fense.

^ Il alla commander sous peine d'avoir la teste tranchée

y^ tout à rheure et sans mercy , que nul ne dict mot à Tissue y^ des povres religieuses de Sainte-Claire , pour bien ny pour » mal, de quoy les bonnes créatures cuidoyent défaillir de y^ pitié et douleur.

> Quand la porte du couvent fut ouverte , plusieurs sœurs y^ cuidèrent pasmer de peur; mais mère vicaire prit courage » et dit : — Sus , mes sœurs , faites le signe de la croix et

> ayez Nostre Seigneur en vos cœurs , et vous , syndique ,

> tenez bonne foy et loyauté

» Voyant le syndique que plusieurs ne pouvoient aller ,

> les fit mener par hommes puissants pour les aider et sous-

> tenir. Et puis au devant et à costé estoient bien trois cents » archiers bien embastonnez pour la garde des syndiques , » que bien en print ; car , quand les mauvais enfans de la » ville , qui desjà avoient ordonné de piller et violler les

> sœurs , la nuict ensuyvant , entendirent leur sortie , ils » s'allèrent assembler hastivement bien cinq cents en nom- » bre, et se vont mettre en la rue Sainct-Antoine par où les

> sœurs passoient, et l'un d'eux se tire près d'une povre » simple que la mère vicaire avoit remise à sa partie pour » garder qu'elle ne s'escartast d'une part ny d'autre , luy y^ disant à l'oreille : — Sœur Jaquemine, venez ça avec moy, ^ je vous feray comment à ma sœur. Mère vicaire respondit : y^ — Ha I mauvais garçon , vous avez menti, criant à Mon- >> sieur le syndique : — Advisez comment vous estes mal y^ obéy ; faictes retirer ce garçon arrière de la voye.

y^ A cette parole , s'arresta ferme, et le syndique voyant » cette bande de marmaille , par le divin vouloir fut esmeu H grandement, et d'une voix furieuse et horrible jura le sang y^ des siens , disant : — S'il y a homme qui bouge, il aura » tout à l'heure la teste tranchée sur la mesme place, disant y> aux archiers : — Gentils compagnons, soyez hardis et bien

> faictes vostre office, s'il est de besoing ; dont par le divin

956 mSTOIBE D£ U REFORJIK

» vouloir furent espouvantez , et , rechignant les dents , » reculèrent.

» Et ils arrivèrent au pont , et toute la compagnye prit » congé des sœurs , disant : — Or, adieu , belles dames. »Et quand toutes furent sur le pont, le syndique frappa » des mains, disant : — Il est tout conclu : or il n'y a plus de » remède , il n'en faut plus parler. » (1)

Les religieuses de Sainte-Claire avaient résolu d'aller à Very et de là à Annecy, où le duc de Savoie leur faisait préparer un couvent. Elles partirent de Genève, comme le dit la sœur de Jussie, escortées des syndics et du lieutenant, qui les quittèrent au pont de l'Arve. Elles n'étaient que neuf , et plusieurs, depuis plus de trente ans, n'étaient jamais sorties de leur monastère. Elles marchaient lentement et avecpeine, à cause du grand âge de quel(|ues-unes et de leur manque d'habitude déporter des souliers. Le temps était mauvais , la pluie tombait par torrent ; aussi leur fallut-il tout un jour pour aller jusqu'à Saint-Julien, qui n'est qu'à une lieue de Genève. Le monde extérieur leur était complètement étranger ; tout, dans la campagne, était un sujet d'étonnement pour les saintes recluses, dont plusieurs , en voyant des vaches et des moutons , croyaient que c'étaient des lions et des ours. C'est l'uniî d'elles, la sœur Jeanne de Jussie , qui a m^ d i

raconté dans un opuscule intitulé : Le Levain du Calvinisme ^^-s^e

ou le commencement de l hérésie de Genève, dont nous ^mjxs

avons donné des extraits, l'histoire des troubles de cette ^J.te ville, depuis que , sous la protection des Bernois, la Réforme ^ -^^e s'y était introduite. Son récit, qui peint si bien toutes les. ^^Xs craintes, toutes les inquiétudes des religieuses de Sainte-Claire, «-

(1) Voir la note (F) à la fin du voliiiiio.

ET DK9 BÉFORMATEURS DE GENÈVE. 251

et ce qui se passait dans leur coiiTent, estua pea confus, surtout quand elle parte des évcDements extérieurs qui troublaient la Tille ; mais il est toujours attachant et plein de cbarmes. Si la scwir de Jussic n'a pas toute l'exactitude historique , «a racontant des faits dont elle n'a pas été témoin et qu'elle ne sait que par ouï-dire , elle n'a pas moins fidèlement rendu les naïves impressions qu'ils produisaient dans son âme. On se sent ému en la lisant ; on partage son indignation pour tous les actes de profanation et de scandale qu'elle reproche aux ennemis de ses croyances. On comprend toute ï'hof reur que Farel et ses adhérents devaient inspirer à de saintes filles qui avaient consacré leur vie à la chasteté , à la pénitence et à la prière. Jeanne de Jussie devint plus tard supérieure du couvent d'Annecy, où elle s'était retirée avec ses compagnes. Celui de Genève, où la paix de leur sainte cloAisure , pour nous servir de son expression , avait été troublée de tant de manières, et qu'elles avaient pourtant

quitté, le cœur navré de douleur, fut destiné par le conseil à servir d'hôpital général , auquel on affecta une partie des biens et des revenus ecclésiastiques. Yolande de Savoie l'avait fondé en 4470. Les religieuses de Sainte-Claire , de l'ordre de Saint-Franç-ois , avaient le seul couvent de femmes qui fût dans Genève au XVP siècle. Plusieurs prêtres suivirent l'exemple des saintes recluses ; ils s'éloignèrent d'une ville dans laquelle le libre exercice de leur ministère n'était plus permis. Le grand-vicaire Aymé de Gingins se relira dans son abbaye de Bonmont, où il mourut en 1 537. (1)

(1) Les chanoines qui restaient encore à Genève suivirent de près les religieuses de Sainte-Claire. Ils partirent les uns après les autres et allèrent rejoindre ceux des membres du chapitre qui s^étaient retii'és à Annecy , ainsi que d^autres prêtres et religieux. Le chapitre des Machabées fut également contraint^ de quitter Ge-

Un grand nombre de catholiques de Tun et de Tautre sexe, ne pouvant pratiquer leur religion, comme ils Tentendaient , se retirèrent aussi de Genève. Malgré leur déplaisir de voir la ville se dépeupler par ces migrations , les magistrats , c'est une justice à leur rendre, n'y apportèrent aucun obstacle. Et pourtant Genève n'avait pas trop de tous ses habitants pour

Dève. La bonne harmonie dans laquelle il t'était toujoara maintenu «Yee les citoyens , les sommes quMl avait prêtées à la ville dans des besoins urgents ne purent le sauver de la proscription ; toutefois , en considération de ses services , on InJ permit d'emporter tous ses titres , une partie de ses ornements d'cgUse , ainsi que les nombreuses et précieuses reliques dont Pavait enrichi le cardinal Jean de Brogny. La chapelle des Machabées avait été fondée et attachée à la cathédrale par • cet ancien évéque de G(*nève. £lte était desservie par treize prêtres et huit enfanta de chœur, appelés les Innocents. Deux maîtres étaient chargés do leur enseigner les lettres et la musique. Brogny avait doté de cinq mille florins d'or cet établissement, qui ne le cédait en considération qu'à la seule cathédrale, à laquelle fl était contigu . La chapelle des Machabées devint , sous la Réforme , l'auditoire de philosophie.

Avant d'occuper le siège épiscopal de Genève , Jean de Brogny avait été snocessivement élevé à diverses dignités ecclésiastiques. l\ devint évéque de Viviers en 1380. Cinq ans après , l'antipape Clément VU le fit cardinal, et lui donna l'ofBoe de vice-chancelier de l'Église. Benoît XIII , successeur de Clément , lui confirma la même dignité et lui donna encore Tévêché d^Osiie. Brogny ayant reconnu que l'éleotion de Benoit XIII était contraire aux saints canons , passa avec onze cardinaux en Italie , où il fut revêtu une seconde fois de la pourpre par le pape Alexandre V, qui le fit chancelier de l'Église et lui confirma la collation de l'évêcho d'Ostio en 1409. Il fut pourvu dans la suite de l'archevêché d'Arles , d'où il fut transféré à l'évèché de Genève. Il y a apparence quMl ne résida jamais dans cette dernière ville depuis qu'il en devint évéque , mais à Rome, où il mourut en 1426. n voulut être enseveli dans sa chapelle des Machabées , et François de Mies , son successeur , lui fit faire , en 1428 , quand son corps fut transporté à Genève , de magnifiques funérailles. Jean de Brogny était ne dans un village qui porte son nom , au voisina^ d'Annecy. Un jour, en passant par là , un cardinal vit un jeune gnrçon qui gardait les pourceaux ; il le trouva fort gentil et Pamena avec lui à Avignon. Ce jeune gardien de pourceaux n'était autre que Jean de Brogny. On raconte qu'avant de quitter son pays , il vint à Genève pour acheter une paire do souliers dans la rue de la Tuconnerie. Mais quand il lui fallut payer , il se trouva que le pauvre garçon n'avait pas l'argent nécessaire. — a Allez , mon ami , lui dit le cordonnier qui voulut se montrer généreux , allez , vous me paierez quand vous serez cardinal. » Jean de Brogny se souvint de la prophétie , et récompensa le cordonnier pour le service qu'il lui avait rendu , en le faisant son maitre-d'hôtel .

la défendre contre les nombreux ennemis dont elle était alors entourée.

Depuis assez longtemps, la ville était exposée aux insultes des fugitifs qu'on appelait les traîtres de Peney , parce qu'ils s'étaient cantonnés dans ce lieu, Tun des trois châteaux de révêque. Mais vers la fin de Tannée 1333, leur nombre s'étant grossi de plusieurs sujets du duc de Savoie , ils devinrent beaucoup plus agressifs que les années précédentes. Le 24 septembre, ils s'avancèrent jusqu'au pont de TArve , le traversèrent, et après avoir pillé quelques maisons dans le Plain-Palais , ils s'en retournèrent. Les jours suivants , ils saccagèrent des métairies. Ils faisaient prisonniers les Genevois qu'ils rencontraient dans la campagne , et ils arrêtaient les vivres destinés à l'alimentation de la ville. Le conseil s'en plaignit aux seigneurs de Berne, et leur demanda du secours ; mais comme ils ne mettaient pas assez de diligence à en envoyer, il crut devoir 's'adresser à la ville de Neufchâtel, qu'il savait être affectionnée aux Genevois , surtout depuis que Farel l'avait convertie à la nouvelle religion. Les magistrats de Neufchâtel, malgré les défenses du gouverneur, firent Une levée deôOO hommes, qui partirent pour Genève. Arrêtés par les troupes du duc de Savoie près de Nyon , ils se trouvèrent dans la nécessité de combattre , et l'avantage demeura de leur côté. Dès qu'on eut appris à Genève l'approche des Neufchâtelois, on résolut d'aller à leur rencontre , pour les aidera traverser le pays ennemi. C'est pourquoi, Baudichon, qui avait été nommé capitaine-général à la place de Jean Philippe , ayant réuni 400 volontaires , les conduisit près de Copet, où se trouvait alors le gouverneur du Pays de Vaud , auquel les seigneurs de Berne avaient envoyé en diligence des députés, ainsi qu'au chef des soldats de Neuchâtel, pour tâcher d'arranger l'affaire à l'amiable. Baudichon , sur l'avis qu'il en reçut, envoya à Copet pour s'en assurer , Lambert et

254 msToms de u réforme

Coquet, que l'on y retint prisonniers contre la parole qui leur avait été donnée de les laisser sortir librement.

Les députés de Berne persuadèrent aux Keufchâtelois de se retirer chez eux , en leur faisant espérer un prochain accommodement. Ils engagèrent par le même motif, la troupe de Baudichon à s'en retourner à Genève. Cet accommodement ne fut qu'une suspension des hostilités, en attendant le succès d'une conférence qui se tint à Aost, sur la fin du mois de novembre , entre les députés de Berne et de Savoie , et dans laquelle le duc , qui s'y rencontra en personne , fat mis en demeure par les Bernois de ne plus inquiéter leurs combourgeois de Genève , s'il voulait conserver leur alliance , parce qu'ils étaient résolus à les soutenir de toutes leurs forces. Le duc répondit qu'il ne voulait plus s'en tenir à l'arrêt de Saint-Julien et à la sentence dePayerne. On comprit alors à Genève que la guerre était inévitable. En attendant de la faire aux hommes , le peuple la fit aux images et aux reliquaires des églises. C'était Farci qui , comme toujours, communiquait aux iconoclastes cette rage de destruction dont il était possédé.

On était à la fin de l'année 1535. Genève , environnée de ses ennemis, manquait de vivres et d'argent. Ce fut dans ces fâcheuses circonstances que les magistrats songèrent à frapper des pièces de monnaie au coin de la ville, qu'on avait depuis longtemps abandonnées pour se servir de celles de Savoie. A force de recherches, on finit par trouver chez les marchands quelques anciennes pièces qui portaient d'un côté l'inscription de S. Petrvs, autour de la tète de saint Pierre , et de l'autre côté une croix et l'inscripiion de Geneva ovitas. Comme l'ancienne devise des armoiries de la ville était : Post tenebras spero Incem, ou bien encore Post tenehroî; lux, on grava sur les nouvelles pièces, d'un côté, cette dernière devise, et de l'autre, les armes de Genève, c'est-à-dire, la Clef et

l'Aigle , avec cette devise : Deus noster pugnat pro koris , 4535. On en frappa aussi Tannée suivante qui, au lieu de cette inscription , portent celle-ci autour du nom de Jésus : IMiffl SESE flectet omne genu. Tant genou fléchira devant Moi.

Ainsi tombe la fausse opinion autrefois accréditée chez les Cénevois, que leur ancienne monnaie portait pour inscription vivant la Réforme : — Post tenedras spero lucem. Après les ténèbres , j'attends la lumière : sorte de prophétie qui , suivant cette opinion , fut accomplie par la Réforme , après laquelle la monnaie de Genève porta cette inscription : Post tenedras lux. Après les ténèbres la lumière. Malheureusement pour les partisans des inscriptions fatidiques , on a trouvé des pièces de monnaie frappées avant comme après la Réforme, qui portent indifféremment Tune ou l'autre devise.

Le changement de reUgion des Genevois n'avait pas peu contribué à fomenter leur mésintelligence avec le duc de Savoie, dont les troupes entouraient leur ville. Ces troupes commencèrent l'année 1 536 par faire des escarmouches , et le 3 janvier, elles s'approchèrent du pont de l' Arve et s'emparèrent pendant la nuit de Notre-Dame-de-Grâce , qu'elles abandonnèrent le lendemain au lever du jour. Ce coup de main fut cause que les syndics se décidèrent à faire raser le couvent et les maisons environnantes. Quelques jours après, les Savoyards vinrent à dix heures du soir auprès des murailles, du côté de Saint-Gervais, de Rive et de Saint- Victor, pour s'emparer de la ville par escalade; mais l'alarme étant donnée, ils furent repoussés avec perte.

Les seigneurs de Berne, avertis de ces mouvements , promirent aux Genevois de les secourir. Ils écrivirent au duc de Savoie pour lui déclarer que , puisqu'il n'avait point observé Tarrèt de Saint-Julien et la sentence de Payerne ; ^qu'il ^avait

maltraité les alliés de Berne et bloqué leur ville , ils lui renvoyaient ses lettres d'alliance et lui déclaraient la guerre. De leur côté , les Genevois , encouragés par la promesse d'être bientôt secourus , battirent dans plusieurs rencontres les troupes de Savoie , qui les tenaient presque assiégés. Ayant appris qu'à rapproche de Tarrnée de Berne , les ennemis avaient abandonné les châteaux de Saconnez et de Peney, ils firent une sortie, et mirent garnison dans ces deux places, où ils trouvèrent force provisions, qu'ils transportèrent dans Genève. Peu de temps après , ils firent sauter le château de Peney, qui avait si longtemps servi d'asyle à leurs ennemis et à leurs concitoyens mécontents.

Cependant, les Bernois s'avancèrent vers Nyon , pillant et incendiant toutes les forteresses et abbayes du Pays de Vaud. Mais avant leur arrivée , Morges et Nyon avaient été déjà pillés par sept cents Italiens , qui servaient dans les troupes de Savoie ; la ville et le château de Nyon se rendirent à composition. Les habitants de Thonon en firent de même et passèrent le lac, pour se rendre aux Bernois. Les châteaux de Jussy et de Gaillard se rendirent aux Genevois, après sommation. L'armée bernoise, qui était de 7,000 hommes , en y comprenant ceux de Neufchâtel , arriva à Genève le 2 février (1336). Elle était commandée par le capitaine-général Hans FrantzNegueli, qui avait avec lui cinq ou six des principaux du conseil de Berne. Elle marcha ensuite du côté de Saint-Julien et Vache, s'empara du fort de la Cluse et revinj à Genève chargée de vivres et de butin. Ce fut alors que commencèrent les embarras du conseil ; car les Bernois n'entendaient pas se charger des frais de la guerre ; et loin de se montrer généreux , ils ne demandaient rien moins , comme dédommagement , que le vidomnat, les revenus de révêché et de ses dépendances , c'est-à-dire , la confiscation, à leur profit , de cette liberté pour laquelle les

Genevois avaient renoncé à la religion de leurs pères. Le conseil les supplia de se désister d'une pareille demande, qui tendait à l'oppression de Genève, et de ne pas ternir la gloire qu'ils avaient acquise en l'aidant à maintenir ses franchises contre le duc et révoque. Il les assura d'ailleurs que la ville était disposée à reconnaître leurs bienfaits par toutes les voies raisonnables.

Les Bernois , malgré les supplications du conseil, et tout ce que leurs prétentions avaient d'odieux , ne renoncèrent pas à Tobjet de leur convoitise; mais comme ils avaient le plus grand intérêt à continuer la guerre commencée , ils attendirent un autre temps pour régler leur compte avec Genève. Le duc Charles III , ruiné par le roi de France François I*', qui lui avait enlevé la Savoie, la Bresse et le Piémont, ^tvait bientôt vu ses voisins, tant amis qu'ennemis , se ruer ses États et en arracher les lambeaux qui lui restaient ncore. Les Fribourgeois s'étaient saisis du comté deRomont, ui était à leur convenance, sous l'unique prétexte d'empêherles Bernois de le faire. Les Valaisans avaient aussi profité u désordre et s'étaient emparés du Chablais jusqu'à la iviére de Dranse. Aussi les Bernois, qui avaient été les preiers à prendre part à la curée , craignant qu'on ne l'achevât ans eux, se hâtèrent-ils de poursuivre leurs conquêtes. Ils rirentles meilleures places qu'ils avaient laissées dans le Pays eVaud, savoir Lausanne et Yverdun, qui se rendirentàcomosition. Le château de Chillon leur donna plus de peine ; aiss'étant concertés avec les Genevois, qui vinrent l'assiéger ar eau, le 29 mars (i 536), ils le forcèrent enfin à se rendre. n y trouva quelques prisonniers de Genève , entr'autres onnivard , qui était resté , comme nous l'avons dit , près de pt ans enfermé dans une basse-fosse. De leur côté , les aevois ayant pris Jussy , Ty , Peney , Gaillard, Bellerive et ligny, mirent garnison dans tous les châteaux, excepté dans

celui de Gaillard , qu'ils raseront. Comme la guerre contre les ennemis du dehors avait cessé d'être pour Genève un sujet d'inquiétude, on songea à serrer les nœuds de l'union qui devrait toujours exister entre des concitoyens. Il fut arrêté dans le conseil général qui se tint cette année pour l'élection des syndics, qu'il serait défendu à tous les particuliers de se faire les uns aux autres aucun reproche sur la rehgion , et de se donner la dénomination de luthérien ou de papiste. C'était une sage mesure de tolérance , commandée par l'état des esprits; car bien qu'au mois d'août de l'année précédente oA eût défendu l'exercice de la religion catholique, elle ne teissaît pas d'avoir dans Genév(\ mémo parmi les principales familles , un grand nombre de partisans. Ces derniers , ne pouvant plus pratiquer l'ancien culte dans les églises de Genève, faisaient baptiser leurs enfants dans celles des villages voisins ; ils y allaient entendre la messe, ou bien l'entendaient même dans la ville, où des prêtres , contre la défense du conseil, la disaient en secret.

Ce respectable attachement pour Tancienne religion n'était pas du goiit de Farel , qui travaillait de tout son pouvoir à la complète destruction de TÉglise romaine. Il voyait de trèsmauvais œil la tolérance des magistrats qu'il aurait voula enflammer de toutes les ardeurs de son zèle. A l'instigation du bouillant Dauphinois et de ses adhérents , le conseil confirma la résolution qui avait été prise auparavant d'obhgor les prêtres d'aller aux sermons des ministres, ou de prouver par la parole de Dieu qu'ils n'enseignaient pas la vérité. Quant aux séculiers qui avaient refusé d'embrasser la nouvelle doctrine , quoiqu'ils l'eussent déclaré dans le conseil , on décida qu'il ne fallait pas les y contraindre. Le conseiller Jean Balard , connu pour son attachement à la religion catholique, répondit avec beaucoup de sagesse aux magistrats qui le pressaient de fréquenter les sermons, ou de donner les

raisons qui l'en empôchment, « qu'on ne devait gêner personne sur sa religion ; que les hommes n'ont aucun droit sur les consciences, comme l'avaient tant de fois déclaré les partisans des dogmes nouveaux , quand leur parti était le plus faible ; que la conscience venait de Dieu et que la sienne lui défendait d'aller aux sermons des ministres.»

Cependant , Farel n'entendaient pas comme Balard la

maxime évangélique : Ne faites pas à autrui ce que vous né

vaudriez pas qu'il vous fit ; car lui , qui autrefois avait

réclamé des catholiques cxîtte liberté de conscience qu'ils

demandaient pour eux à leur tour, ne voulait pas qu'il y eût

dans Genève d'autre religion que la sienne. Afin que sa docr*

trine y fût à jamais implantée , non-seulement il comptait

l'imposer aux pères, mais encore l'inculquer au cœur des

enfants. Il insista donc auprès des magistrats pour qu'on

rétablît dans Genève une école publique, où les nouveaux

dogmes seraient enseignés à la jeunesse, et pour qu'on fit

expliquer le peuple sur la religion qu'il voulait suivre. Le

X>ctit Gt le grand conseil , suivant l'intention duprédicànt ,

onvoquèrent donc le conseil général le 21 mai (1536).

établissement de l'école y fut d'abord approuvé ; ensuite

e premier syndic ayant mis aux voix l'autre demande de

arel , tous les assistants déclarèrent qu'ils voulaient suivre

a religion qu'on prêchait alors dans la ville et qu'ils renon-

:aient poar toujours à l'Église romaine. Il va sans dire que

es citoyens qui étaient restés fidèles à l'ancien culte, n'assis-

aient pas à cette assemblée. Le triomphe de Farel fut com-

let. En souvenir de cette renonciation solennelle àla religion

e leurs pères , les Géne\ ois firent graver une inscription en

«ttrefe d'of sur une table d'airain. En mémoire, y dirent-ils ,

c la grâce que Dieu leur a faite d'avoir secoué le joug de

T Antéchrist romain , aboli ses superstitions, et recouvré

^ur liberté par la défaite et par la fuite de leurs enne-

mis (1). On doit entendre par cette défaite de leurs ennemis, celle des troupes de Savoie qui menaçaient Genève , et que les Bernois les aidèrent à mettre en fuite. Quant à l'école publique pour Téducation de la jeunesse , on rétablit au couvent de Rive et le ministre Antoine Saunier en fut nommé principal régent.

Cependant, les habitants de la campagne, en dépit de Farel, étaient restés profondément catholiques. Les magistrats de Genève , persuadés que leurs prêtres entretenaient leur attachement pour Tancienne religion , convoquèrent devant eux tous ceux qui dépendaient de leur ressort. Quand ils furent assemblés , le premier syndic prenant la parole ,

(1) Maimbourg, Hut. du Caltimisiie, p. 42. Spon, HiST. de Genèye, t* H , p. 11.

Voici, d'après Roiet, cité par M. Maçnin , cette inscription qui fut présentée au conseil par Farel , et qui , après avoir été gravée sur une pierre au-dessus de la porte de la Corraterie , le fut ensuite sur une plaque de cuivre qu'on plaça aadessus du portail de ril6tel-de-Villc :

EN l\nnée 1535,

LÀ TTRANNIE DE L'AIfTCCURIST ROMAIN ATAKT ÈTÈ ABATTCE

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