LA TILLE AYANT RECOUVRÉ SA LIBERTÉ PAR UN INSIGNE MIRACLE
LE SÉNAT ET LE PEUPLE DE GeNÈYE ONT ÉRIGÉ CE MONUMENT CX)MME UN PERPÉTUEL
MÉMORIAL y ET l'ont FAIT PLACER DANS CE LIEU POUR ATTESTER A LEURS DESCENDANTS LEUR
RECONNAISSANCE ENTERS DiEU.
Quum. anno MCCCCCXXXV. profligata. antichristi. tyrannide. abrogalisqua* ejuB Buperstitionis. sacrosanta. Christi. religio. hic. in. suam. puritatem. ecclesia. in. meliorem. ordinem. singulari. Dei beneficio. reposita. et simul. polsis* fugatisque hostibus. Urbs. ipsa. in. suam. libertatem. non. sine, insigni. rainiculo* restituta. fuerit. S. P. Q. G. monumentum hoc. perpétua;, memorias. eauaa. fieri. atque. hoc. loco. erigi. curavit. quo. suam. urga Dcum. gratitudlnem. ad. posteros. testatam. facorel.
Magnln , Hist. de l'étab. de la réf. , p. 227.
leur dit en présence de Farel et deBonnivard, qu'avant le dimanche de Quasiinodo, ils eussent à montrer par la Sainte- Écriture , que la messe et les autres institutions de TÉglise romaine étaient approuvées de Dieu. A quoi le plus ancien , chargé par les autres prêtres de parler au nom de tous , répondit en ces termes :
' « Certainement, très-honorés seigneurs, nous sommes ex- » trèmement surpris d'un si prompt commandement que vous )> nous faites , d'abandonner , sans une plus mûre délibéra-
> tion , une religion annoncée depuis tant de siècles , reçue » pour juste , sainte et salutaire , et cela , sans nous convain- » cre du contraire. Vous r avez, à la vérité, quittée vous- -même; mais non pas en un instant, comme vous voudriez » que nous fissions, puisqu'on vous a longuement prêches
> pour vous instruire. Nous sommes vos très-humbles sujets,
> mais néanmoins chrétiens rachetés par le sang de Notre-
> Seigneur, comme vous , et passionnés pour notre salut,
> comme vous l'êtes pour le vôtre. Nous vous supplions donc
> pour l'honneur de Jésus-Christ , notre père et sauveur
> commun , que vous souffriez que nous nous instruisions
> comme vous l'avez été. Envoyez-nous des prédicateurs qui
> nous enseignât et nous montrent en quoi nous errons ;
> et alors si on nous peut convaincre , nous n'aurons plus
> de peine à suivre votre exemple , et à nous soumettre en-
> tièrement à vos volontés. »
Après que Iç vieillard eut fini de parler, le premier syndic ^eur dit à tous de se retirer , pour que le conseil opinât sur <:ette affaire. Bonnivard consulté répondit, « que les prêtres avaient raison, et qu'il fallait leur accorder leur demande , j)arce qu'on ne devait pis forcer les consciences , mais les éclairer; et que , s'ils passaient avec tant de légèreté de leur :religion à une autre, il était à craindre qu'à la première occasion, ils Deretournassentàl'ancienne. )> Farel , consulté à son
tour , se récria contre la modération de Bonnivard. — Vù^^ lez-vous, lui dit-il , vous opposer présentement à l'otwrage de Dieu ?
Et poursuivant ses exhortations , il persuada au conseil qu'il devait se montrer sévéro envers les prêtres de la campagne. On ne ménagea pas davantage ceux qui disaient secrètement la messe dans la ville. Après les avoir épiés , on les mena au fougueux prcdicant qui les traita avec une extrême rudesse. Les paysans furent tellement irrités contre les ministres luthériens , qu'ils auraient fait un mauvais parti à ceux qui allaient prêcher dans les villages , s'ils n'étaient sortis bien accompagnés.
La ville de Genève , en abolissant la religion catholique , s'était mise à la discrétion des Bernois , qui , pour l'avoir secourue contre ses ennemis du dehors, croyaient avoir le droit de lui ravir son indépendance. Après avoir renouvelé leurs premières demandes avec beaucoup d'insistance , ils finirent par être un peu moins exigeants , et par consentir à un arrangement amiable. Le 7 du mois d'août (1536), ils conclurent avec les Genevois deux traités : par l'un, l'alliance de 1326 entre Berne et Genève fut confirmée et renouvelée pour vingt-cinq ans ; et par l'autre les Genevois s'obhgèrent à leur payer , dans le terme de six mois , dix mille francs pour les frais de la guerre , à les laisser entrer dans leur ville , quand ils en auraient besoin , et à leur abandonner la seigneurie de Gaillard, l'abbaye de Bellerive et la Bâtie- Cholex(l). Ce fut par de tels sacrifices qu'ils conservèrent
(1) LeB condUions do ce trailû , diaprés M. Ma{;ain, furent beaucoup plas oiié~ reuses pour Genève. £llc s^n^ra^jca à payer à Berne , dit cet historien, une tomme de 9,917 écus d'or pour les frais de la première {juerre , et pour les frsûft de Je
le vitlomnat , les revenus de révèclié et ceux du prieuré de Saint-Victor, qu'ils destinèrent à Tentretien des ministres et de rhôpital. Cependant leurs bons alliés de Berne continuèrent à vouloir s'approprier les revenus de Saint-Victor et en chapitre; ce qui donna lieu à une négociation entre les àewi villes, qui dura près de quatre ans. Enfin , des arbitres, pris d'un commun accord dans le Canton de Bàle , terminèrent U différend par un traité, qui fut confirmé et ratifié par le conseil général le i 9 février 1 3i4.
En voyant cette longue persistance des Bernois à vouloir dominer Genève , à vouloir exercer sur elle un droit de suzeraineté et se subsistuer au duc de Savoie et à révoque, ou se demande si cette domination si longtemps poursuivie , n'était pas Tunique but qu'ils se proposaient en y abolissant rÉgUsc romaine. Ne semble-t-il pas en effet, que le changement de religion qu'ils peuvent revendiquer comme leur ouvrage , car s'ils n'y avaient pas mis la main, Genève fût restée x^tholique , ne seinble-t-il pas , disons-nous , que le change-
dernière une antre somme de 10,000 écus. (a) Elle s'engagea k 'klsier en tout
tempe ses portes ouvertes aux Bernois ; à les y recoToir toales les Cois qu'ils ]e^
manderaient; à ne contracter aucune autre alli^ince sans leur consentement ; à leur
Temettre tout ce qu'ils avaient occupé, de leur côté, des terre^e Savoie, BeHeriTe,
La Bàiie, Gholex , Gaillard et d^uutres terres au nombre de vingt-quatre. Berne,
toutefois , pour laisser à Genève , une modeste banlieue , lui abandonna un rayon
do terrain d'une demi-lieue de diamètre Genève devait lui abandonner en outre
toutes les fondations laites chez elle par la maison de Savoie , et placées sur les
terres dos pays conquis , uinsi <]ue les biens des bannis qui se trouvaient dans la
même condition. Berne se résorbait encore le droit d^uppel et de haute juridiction
sur les terres do Teveché et du prieuré de Suint- Victor cédées à Genève. Au prix
«le toutes ces concessions , elle ronouvelu puur vingt -cinq ans Talliance de 1G26 ,
'y insérant encore diverses stipulations à son avantage. — Magnin, HiST. DE l'£t«
HB lA RÉF. k Genève , p. 236.
(a) D'aprèf Ruchst et Vulliemin , il parait qu'il ne fut payé qu'une fois pour loites «ae soBune de 9,917 écus d'or. — Hagnin , Notx , loc. cit.
364 HISTOiaë DE LA RÉFORME
ment de religion n'était qu'un moyen dont se servit habilement leur politique intéressée ?
Étudions les faits et tachons de suivre le fil de cette conspiration ourdie contre la liberté de Genève. Après avoir pris sous sa sauvegarde les quelques luthériens qui y troublent la paix pubUque, Berne y envoie Farel et d'autres prédicants, qui sont, à la fois, les propagateurs de sa religion et les agents de sa politique. Elle les soutient ; elle couvre de sa protection leur œuvre de propagande ; elle force Genève à les recevoir et à les entendre ; elle y fomente les dissensions ; et comme Talliance de Fribourg est un obstacle à sa domination, elle parvient à la rompre en refusant de s'entendre avea ce Canton pour appaiser dans Genève les divisions entre les citoyens , qu'elle y a suscitées par la prédication des nouveaux dogmes. Sachant bien que , si elle exigeait le remboursement des frais de la guerre qu'elle a aidé Genève à faire au duc de Savoie , ce serait sa ruine , elle l'en menace sans cesse pour la moindre opposition à sa volonté. Sous le prétexte que le dominicain Furbity l'a insultée dans ses sermons , elle oblige les conseils à usurper rautoritô de l'évêque , en jugeant Furbity , ou plutôt elle l'usurpe elle-même , en le jugeant par les conseils qui sont devenus les dociles instruments de sa politique. Quand elle a avili les magistrats par cette violation des lois et de la constitution de l'État ; quand par ses prédicants , ses députés , ses hérauts et ses soldats, ses promesses et ses menaces, elle a imposé à Genève sa religion ; quand les Genevois, n'ayant d'autre alliance que la sienne, se sont hvrés à elle pieds et poings liés, qu'elle les tient de fait sous sa dépendance, elle lève le masque et leur dit crûment qu'elle les a aides à se débarrasser du duc de Savoie et de leur évêque pour se mettre à leur place ; elle demande en récompense de ses services le vidomnat et tous les revenus ecclésiastiques. Pour vaincre la répugnance du peuple à satisfaire son
ambitieuse convoitise , elle se crée des partisans de sa domination parmi les principales familles de la ville, elle y fomente des conspirations , elle fait , en 1 539 , avec trois députés genevois un traité qui tend à l'oppression de Genève. Enfin , dans la manifestation de cette âpre volonté de dominer son alliée , de la réduire à une soumission servile , de confisquer à son profit tout ce qui lui reste de liberté , elle garde si peu de mesure , qu'elle finit par indigner tous les Genevois qui ont conservé dans le cœur quelque sentiment de patriotisme. Le 1 5 novembre (i 539) , le conseil général s'assemble pour protester contre toute domination étrangère. Il décrète que ceux qui parleraient de changer de gouvernement, auraient la tête tranchée. Charles-Quint, lui-même, s'émeut du danger qui menace l'indépendance de Genève. Il écrit au conseil v^ne lettre , datée du 8 août i 540 , dans laquelle il dit « avoir entendu que ceux de Berne sollicitent Genève de lui prêter :€3délité; qu'il ne croit pas qu'elle veuille le faire, et qu'il le Ixii défend, sous peine d'encourir son indignation, espérant [ue les Bernois à qui il en écrit s'en désisteront ; qu'il orionne à la ville de Genève de demeurer en l'obéissance de 'empire, comme cité impériale, sans laisser perdre les droits it les libertés que ses prédécesseurs lui ont accordés. »
Quel est l'enseignement qu'il faut tirer de tous ces faits listoriques? C'est que les véritables patriotes, les défendeurs de l'indépendance et de la liberté du peuple genevois , n'étaient pas les Baudichon , les Salomon , et tous ces luhériens-qui allèrent à Berne réclamer sa protection contre eurs concitoyens; mais les ennemis des dogmes nouveaux , ^^Tiais ces deux cents catholiques qui demandaient aux cou- >eils de châtier tous ces fauteurs de nouveautés comme vioateurs des lois de Genève. Certes , ces zélés catholiques Vivaient dans le cœur l'amour de la patrie, lorsqu'ils disaient conseils : « Délivrez-nous de ceux qui allument ainsi le
ififi HISTOIRE HE Lk BEFQBXE
flamboaa de la discorde . et faites comprendre à tous les tovens qu'il ne doit y avoir parmi eux quuo même esprit , et que tous ue doivent penser qu'à maintenir les libertés de la ville et à la garantir contre les entreprises de ses ennemis. )^
En résomé, par sa première alliance avec Friboorg, Genève sauva son indépendance : par celle de i 528, qu'elle contracta avec Berne unie à Frïbourg , eUe en garantit la conservation contre les entreprises de son èvêque et de la maison de Savoie : mais lors'jue le changement de religion lui enl fait perdre son alliée la plus ancienne et la plus désintéressée, Berne, devenue sou unique appui contre ses ennemis du dehors, l'opprima de tant de manières, qu'elle ne loi laissa pendant longtemps qu'une lil«erté n«>minale et la menaça de lui nvir jusqu'à son auionomie. Le triomphe de b Réforme fat donc pour Genève un mailieur pul»hc , et les conseils nauraii nt fait que leur devoir s'iis avaient puai selon la ripieur des lois . les oiioyens «îni . en demandant à Berne de protéger les dogmes nouveaux, iui assernreiit leur patrie.