‹ Histoire de la réforme et des réformateurs de GenèveChapitre 24 sur 51 · CHAPITRE XII. ( 1 536 A i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. ( 1 536 A i

^^^ute de Lausanne. — Les Anabaptistes à Genève. — Le formulaire de foi. — C^aroli Pattaque comme entaché d^héi ésie — Les patriotes genevois ennemis de C^alvin. ^- Les réfugiés. — Les Artichauds. — Calvin et Farel outragent en «liaire leurs ennemis , et même les magistrats. — Us sont bannis de Genève.

Peu de temps après l'arrivée de Calvin à Genève, les ernois , suivant Thabitude de leur politique , d'implanter eur religion dans les pays qu'ils avaient conquis , comme '^n excellent moyen d'y asseoir leur domination, ordonnèrent ^ne dispute à Lausanne. C'était une sorte de procès qu'ils intentaient à l'ancien culte , et dans lequel ils étaient à la fois Juges et partie. L'issue en était donc prévue , et la dispute une simple formalité, qui donnait une apparence légale à des mesures arrêtées d'avance , sans tenir compte des vœux de la population. D'ailleurs Viret avait déjà, sous leur protection, prêché la Réforme à Lausanne, dans l'église des Cordeliers, dont il s'était emparé, malgré la protestation de ces religieux; et la dispute devait, dans l'esprit des Bernois, achever l'œuvre que le prédicant avait commencée ; car ils savaient bien qu'aucun théologien catholique de quelque valeur ne voudrait s'y rencontrer.

Les seigneurs de Berne appelèrent à cette dispute Farel et Calvin pour servir de tenants à Viret, qui les attendait à Lausanne. Le docteur Caroli , ancien prieur de Sorbonne, devait aussi disputer en faveur des nouveaux dogmes. Leurs adversaires étaient Michod, doyen de Vevey, Ferdinand Loys, capitaine de la jeunesse de Lausanne, Drogy, vicaire de Morges, Minard, habile dialecticien, et le médecin Blancherose, tous bons catholiques, peut-être, mais assez minces théologiens.

Le 1 ^' octobre 1 536 , la grosse cloche de la cathédrale de Lausanne, annonça l'ouverture de la dispute. Les thèses , au nombre de dix, avaient été composées par Farel, qui devait les soutenir en latin et en français avec les autres ministres. Les chanoines refusèrent d'assister à la dispute , disant qu'ils en appelaient au concile. — « Nous croyons bien , répondit Viret, que si on vous bailloit dilation de recevoir argent et repaistre vostre ventre jusqu'à ce que le concile viendra , que vous ne vous en tiendriez guéres contens. »

Comme un des docteurs catholiques s'était servi en défendant l'autorité du pape , du mot de Saint-Siège, Viret releva cette expression consacrée par l'usage : — « Le pape, s'écriat-il, ne peut avoir raiitorité ni la puissance do saint Pierre , qu'il ne fasse l'olTice (fu'il a fait. Pour faire comme saint Pierre , il seroit nécessaire de courir de ç^ de là pour le salut des âmes , pour prescher l'Évangile comme Jésus-Christ et ses apôtres l'ont fait. En ce sens ils ne destruisoyent point le siège apostolique, car ils ne furent jamais assis, et si n'avoyent point de siège , quand ils voguoyent et couroyent sans cesse de costé et d'autre. »

Les juges delà dispute applaudirent à ce pitoyable argument , dont ils auraient dû se moquer comme d'une facétie indigne d'une controverse sérieuse. Une autre fois , Minard ayant essayé de montrer les contradictions de la Réforme ,

ET DES BBFOBlliiTEURS DE GENÈVE. 299

en opposant Yiret à Erasme et Lnther à Farel , ce dernier l'interrompit en criant de sa voix tonnante : — « Quand nons avez-vous vu batailler pour Erasme ? Ces boucliers ne portons contre tels adversaires ; il nous en faut un plus certain , et qui parle plus franchement sans varier. Avons-nous amené Luther pour nostre défense ? Jésus-Christ est celuy qui est nostre maistrc. Mais avez-vous lu le de missa abroganda de Luther, et comment il traite le canon , et ce qu'il a dit depuis, monstrant comment tous les prestres font idolastrer le peuple , faisant adorer le pain pour Dieu et pour le corps de Jésus-Christ ? »

Farel se trompait ou trompait son auditoire ; jamais Luther n'a reproché aux prêtres de faire adorer du pain pour Dieu, puisqu'il croyait lui-môme à la présence réelle. Ce jour-là, les chanoines protestèrent de nouveau contre Tobligation qu'on leur imposait d'assister à la dispute , et le médecin Blancherose déclara que « les prestres estoyent bien six-vingts, qu'il faudra , si la disputation continue, qu'ils vendent robes et chaperons pour payer leurs hostes. » (1 ).

Comme on disputait sur l'Eucharistie, un des tenants Catholiques montra que la croyance de l'Église sur ce sacrement n'avait jamais varié; qu'elle avait été transmise de Jésus-Christ aux apôtres , des apôtres aux Pères , aux évoques et à cette longue suite de pontifes qui, depuis saint Pierre jusqu'à Paul III , avaient occupé le siège de Rome. — « Qui estes-vous donc? s'écria Farel en colère, qui estes-vous d^onc? Ung adorant autre que Dieu. Pauvres idolastres , vous inclinant devant les imaiges mortes, qui n'ont ne vie ne sentiment , et soutenez la loy et ordonnance de la ribaude de

(1) Rachat , t. VI, cité par Audiii.

300 HETOIIE K Là BÉfOnE

Rome , da pape qui a séduit h terre et enTrré tons les princes da vin de sa paillardise. Vostre oublie, pour laquelle tant criez , si elle n'est consacrée d*nn prestre en nn lien dédié • en nn antel sacré, avec bégnin et chemise sur la robe et une robe à deux bras , tronée et accoutrée « arec gobelet sacré , corporanx et antres choses requises , tout est perdu et gasté. »► 'l\

G>mment qnaliQer nn pareil langage ? Erasme n*aTait-U pas raison de dire qu'il n'avait jamais rien connu de plus virulent que ce Donvel ÉTangéliste ? Sontnre là les paroles que Farel demandait à l'inspiration de l'Esprit-Saint, lorsqu'avant l'onverture de la dispute, il le priait de mettre sur ses lèvres la modération et la sagesse ?

Calvin prenant la parole à son tour, fit indirectement la leçon à son collègue . qui n'avait pas répondu aux tenants catholiques touchant le témoignage des pères de TÉglise , qu'ils invoquaient à Tappui de leurs arguments, et que le fougueux prédiirant paraissait ne pas avoir assez étudiés. — - Non , s'écria-l-il . je ne méprise point les anciens , ceux qui font semblant de les respecter ne les ont pas en si grand honneur que nous, et ne daignent employer le temps à lire leurs escripts. que nous employons volontiers. > Et revenant à la question de l'Eucharistie, il cita TertulUen. qui ne donne, dit-il. qu'un corps imaginaire à Jésus-Christ, et saint Augustin , lequel . d'après lui , dans son èpître XXIII, ses homélies sur saint Jean, et dans sa lettre à Dardanus, enseigne le dogme de l'apparence. Or . voici ce que dit Tertullien dans son livre De Rescrrectioiçe : f aro corpare et sanguine Christi vesciuttur et anima saginetur.f^ La chair se nourrit da^

(1) Rodni, t. YI, p. 70, cité par Audio,

corps et du sang du Christ pour que Tâme se nourrisse aussi de Dieu. » Voici également ce que dit textuellement saint Augustin dans son Sermo ad Neophytos ; Hoc accipite in pane qxiod pependit in cruce; hoc accipite in calice quod manavit de latere Christi, « Recevez dans le pain ceci ( le corps ) qui a été crucifié ; recevez dans le calice ceci (ce sang) qui a coulé du flanc du Christ. » Et pourtant ces textes si clairs , Luther les regardait comme beaucoup moins évidents que les paroles de Jésus-Christ dans TÉvangile. (1)

Calvin essaya d'exposer ses idées sur la cène. Il parla «d'une substance qui nous nourrit et nous vivifie, d'un mystère qui surmonte la hautesse de nostre sens et tout ordre de nature. » Enfin , en voulant expliquer son système qui n'était ni la présence réelle de Luther, ni le signe de Zwingle , il embrouilla tellement la question que personne ne le comprit.

Pour égayer l'assemblée, que toutes ces obscures subtilités avaient ennuyée, Viret recommença ses sarcasmes, non plus contre les successeurs de saint Pierre , mais contre les simples prêtres , sans égard pour la pauvreté de ceux que les lemois obligeaient d'assister à la dispute, et qui se voyaient sur le point de vendre , pour payer leurs hôtes, « leurs robes €t leurs chaperons. » C'était à propos du culte des images. -« Les prestres , dit ce prédicant , dont les lèvres , comme

> nous l'avons vu, ne distillaient pas toujours le miel, mais » trop souvent le fiel et le vinaigre , les prestres , au lieu

> d'enseigner à leurs peuples la parole de Dieu , mettent des

> prescheurs de bois et de pierre, c'est assavoir des imaiges;

> cependant ils dorment , font grande chère et sont sans

(i) Audin , HiST. de Caltoi.

302 mSTOIBS DE U BÉrORMB

» soucy, et les imaiges sont leurs vicaires et onvriers, qui fiMit » bien la besongne de leurs maistres, et si ne cousteot riea y^ à nourrir , et le povre peuple est abesti et baise les boys et » les pierres ; et les biens qui dussent estre distribuez aux » povres, qui sont les vrayes imaiges de Dieu, sont perdus et » mauvaisement despendus à vestir les pierres et boys. »

La question sur le jeûne et l'abstinence étant ensuite agitée , Farel s'écrie à son tour : « Et vous tous en pouvez y^ estre tesmoins , si plus estes pressez d'incontinence après » avoir mangé un peu de lard en la vigne , ou en la taverae » des poissons bien espicez. Afin que je ne parle pas de gros » et gras ventres et mentons à gros rebras, comment soot-îls » continens quand ils sont bien farcis de poissons ? A quoi » il faut ajouter que ceste loy a esté faite par les papes pour » couvrir leur gourmandise; car la ville de Rome, pleine » de gourmandise , singulièrement cherche ses délices es » poissons.

» Il ne suffit pas qu'un povre laboureur ait porté ses gâi- » nés à saint Loup , baillé les œufs à ses enfans pour s'aller » confesser, le fromage aux questans, linge et laine au Sainty^ Esprit, le jambon à saint Anthoine, comme les questeurs y^ et les porteurs de rogatons donnent à entendre , donne » davantage blé , vin et toutes choses à tous les mangeurs du » pape qui t'ont rongé. Quand un peu de lait te sera de- > mouré, la cruauté des siens , qui tout t'a osté et prins, et » rien ne t'a donné , ne permet pas que tu en mettes au » pot avec des pois , que tu en cuises sans huile ; mais faut » que tu manges tes pois avec du sel et de l'eau, sans autre )► chose. ^(1).

(1) Rodiat , t. VI, p. 226. Actes de ia Dispctc oc LMJaucs , âté ptr

La dispute finie, Farel prononça le discours de clôture, et Tavoyer de Watteville congédia rassemblée, en lui enjoignant d'attendre avec soumission les ordres des seigneurs de Berne. Et comme les paysans, malgré les provocations du fougueux Dauphinois , tenaient encore à l'ancien culte, le bailli de Lausanne, suivi des ses archers , parcourut la campagne, poursuivant les prêtres qui disaient encore la messe , renversant les autels, abattant les croix, brûlant les images. Enfin, quand tous les signes de la religion catholique eurent dispara , que le fouet , la prison et la faim eurent mis prêtres et moines en fuite, et forcé les paysans à entendre prêcher les ministres du nouvel Évangile, on proclama que les Lausannois s'étaient convertis à la Réforme.

Après la dispute, Yiret fit sa résidence à Lausanne, dont il fût nommé ministre ; quant à ses deux collègues Farel et Calvin, ils s'en retournèrent à Genève. La ville, dit Rozet , commençait à être infectée d'anabaptistes , et la doctrine de Munzer comptait des partisans même dans le conseil. Au mois de mars 1537, deux étrangers venSint d'Allemagne, s'arrêtèrent à Genève , et y prêchèrent une religion qui différait sur plusieurs points de celle que les autres prédicants avaient enseignée. Les nouveaux apôtres étaient les anabaptistes Hermann de Leyde et André Benoît , natif , comme son compagnon, du pays de Flandre. Ils se présentèrent devant le conseil , et produisirent les articles qu'ils étaient prêts à soutenir dans une dispute contre les ministres. Le conseil ne trouvait pas à propos que cette dispute se fit en public, et désirait qu'elle eût lieu devant les Deux-Cents; mais Farel ayant insisté pour qu'on disputât publiquement , ies magistrats y consentirent. On choisit le couvent de Rive. La dispute entre les deux étrangers et les ministres fut des plus vives et dura même plusieurs jours. Les registres publics n'en mentionnent point les articles; ils portent seule-

ment que le conseil jugea convenable de faire cesser au plus tôt ces sortes de discussions , qu'il trouvait beaucoup plus propres à ébranler la foi qu'à raffermir. Il défendit à Farel et aux autres ministres de les renouveler à Tavenir avec les anabaptistes. Ayant ensuite fait venir en sa présence Hermann et Benoît , il leur déclara que leurs dogmes ne pouvant être prouvés par TÉcriture, ils devaient les abjurer et en demander pardon à Dieu.

Les anabaptistes répondirent que leur conscience ne leur permettait pas de se rétracter. En conséquence, le conseil des Deux-Cents prononça, le 19 mars 1537, un arrêt de bannissement , sous peine de la vie , contre les deux étrangers et contre ceux qui avaient ouvertement embrassé leur doctrine.

Cependant , au milieu de cette espèce d'anarchie religieuse où se trouvait alors Genève, quelques patriotes , qui avaient abandonné l'ancien culte moins par conviction que par haine contre la maison de Savoie, plus disposés à sacrifier les dogmes nouveaux que leur amour pour l'indépendance et la liberté , ne voyaient pas -sans déplaisir la domination que Farel et Calvin commençaient à exercer sur les consciences. Ils ne se gênaient guère, dans les tavernes où ils avaient l'habitude de se réunir, pour se moquer des conseils qu'ils disaient s'être changés en conciles , et de leurs décisions sur le dogme et la discipline , ainsi que des deux ministres qui les inspiraient. Des marchands de la cité ruinés par la guerre contre le duc de Savoie , beaucoup plus désireux de rétablir leurs affaires que la liberté de conscience , rapportaient à Calvin ces propos irrévérents , en donnant le nom de libertins à ceux qui les avaient tenus. Calvin adopta cette injurieuse qualiûcation dans sa correspondance avec ses amis. Quiconque s'avisait de rire dans le cabaret, des gestes, de la voix , delà démarche ou des paroles des deux ministres, était appelé Uberlin. Bientôt ce nom prit une extension fort grande. On

fat un libertin , si Ton s*amusait à jouer aux dés ; si , après le couvre-feu , l'on n'éteignait pas sa lumière ; si Ton buvait pendant les offices ; si Ton dansait le dimanche ; si Ton critiquait les actes du synode ; si l'on gardait au logis Timage du Christ, de la Vierge ou du saint dont on avait reçu le nom au baptême. Les libertins, dont le noyau s'accrut de tous les citoyens mécontents des mesures vexatoires que prenaient les conseils sous l'inspiration des ministres , devinrent un parti redoutable.

Calvin avait depuis longtemps compris la nécessité d'une symbolique commune, afin de couper court, par l'unité de foi, à l'anarchie religieuse. Il s'était donc entendu avec Farel pour composer un formulaire de l'église de Genève. Ce formulaire avait paru en 1 536 sous ce titre : « La Confession de foy , laquelle tous bourgeois et habitants de Genève doivent jurer de garder et tenir.»

Le premier article établit « que pour la règle de nostre foy et religion nous devons suyvre la seule Escriture , sans aucune chose du sens des hommes.»

Le deuxième traite de Dieu , mais sans rappeler le mystère de la Sainte-Trinité. Si plus loin les deux ministres ne nient pas la divinité de Jésus-Christ, ils ne l'affirment pas non plus. Ce silence calculé fut dénoncé aux seigneurs de Berne, qui, en étant scandalisés , écrivirent aux deux ministres la lettre suivante :

A maistre Guillaume Farel , prescheur de V Église , et Jean Caulvin , lecteur en la Sainte-Écriture , à Genève , VBOS bons amis.

« Savans, discrets , chiers et bons amis, nous sommes esté

> avertis par aucuns de nos prédicans , tant de la terre de » Gex que autres , que cherchez toujours de leur inculquer » vostre intention et opinion de la nullité des mots Trinité et

> personnes, pour iceux ja-dits prédicans dévier delà coutume

y> et manière de parler de la Trinité receûe enTÉglise catholi- » que. Et mesmement est venue à nostre notice, que vous » Caulvin , ayez escrit une lettre à certain François estant » à Basle, disante : que vostre confession soit esté approuvée » de nostre congrégation , et nos prédicans avoir icelle » ratifiée; ce que ne cbnstera pas, ains le contraire, que vous » et Farel avez adoncque esté consentant et accordant de » sous-signer la nostre , faite audit Basle , et vous tenir » d*icelle; dont nous ébahissons que taschiez d*y contrevenir » par tels propos , vous priant vous en vouloir déporter ; » autrement serons contraints d'y pourvoir d'autre remède. » — De Berne, le 1 3 aoust 1 537.»

D'un autre côté , Caroli , effrayé , à ce qu'il raconte , du danger qui menaçait l'Évangile par le formulaire que les deux, ministres avaient publié à Genève , le dénonça aux églises de la Suisse comme entaché d'arianisme. Calvin, s'étant ému de l'accusation, en appela au synode de Berne, où tous les deux. se présentèrent pour disputer. L'auteur de VInstitution chrétienne confessa sa foi en la Trinité , mais non de la manière qu'elle est défmie dans le symbole d'Athanase , « lequel , disait-il, n'avoit jamais été reçu par l'Église de Dieu.» Ensuite , pour flatter ses juges et les bien disposer en faveur du formulaire de Genève , il reconnut comme chrétienne la confession helvétique de 1536. Le synode était nombreux ; on y comptait cent ministres de Berne , vingt de Neufchdtel et trois de Genève. Les prêtres apostats et les moines défroqués qui le composaient, enchantés de la concession que l'orgueilleux réformateur venait de faire à leur symbolique , se tournèrent contre Caroli. Les rôles furent donc changés , et d'accusé devenant accusateur, Calvin excita l'indignation générale contre l'ancien prieur de Sorbonne, quand, après avoir récité sa confession , il s'écria que « Caroli n'avait pas plus de foi qu'un chien ou un cochon.»

Sans tenir aucun compte au sorbonniste d'avoir contribué à l'introduction de la Réforme dans Genève, et soutenu les nouveaux dogmes dans la dispute de Lausanne , on le bannit des terres de Berne, et Calvin chanta sa victoire en continuant d'injurier son adversaire. « L'insolente brute, écrivaitil> enflait sa voix et criait comme un bœuf.» Il disait dans une autre lettre : « Le sycophante a été chassé par ordre du conseil , et nous , nous avons été absous non-seulement du crime qu'on nous reprochait , mais de tout soupçon même d'erreur. Que Caroli se pavane donc du nom d'Athanase , il n'y a pas grand mal que le monde prenne pour un Âthanase un sacrilège , un paillard , un homicide, tout couvert du sang des bienheureux ; et nous pourrions au besoin prouver que nous ne disons que la vérité.» (1).

Il s'en faut de beaucoup que la symbolique de Calvin , quoique ayant échappé à la censure du synode de Berne , fût approuvée de tous les Genevois. Elle n'était acceptée ni des anabaptistes, ni de ceux qui n'avaient pas complètement renoncé à l'Église romaine, ni des patriotes, qui la regardaient comme hostile à la liberté. Calvin ne l'ignorait pas. Il se présenta devant le conseil et lui déclara que les dissensions religieuses ne pouvant avoir que des suites fâcheuses pour la tranquillité publique , il était du devoir des magistrats de ne point permettre qu'il y eût dans l'État deux partis , dont l'un aurait juré la confession de foi, et l'autre se dispenserait de le faire. La démarche du ministre eut un plein succès. Conformément à ses intentions , le conseil ordonna que les citoyens qui n'observeraient pas la confession de foi, seraient chassés de la ville.

(1) Calt. mn. QkîKDM. Edit. Laod. t. p. 5 , dté pa* Audin.

Le conseil accepta donc le formulaire comme loi de l'État , et le 20 juillet de Tannée suivante, le peuple jura de s'y conformer. Ainsi les deux ministres finirent par triompher des partisans de la liberté de conscience , et de tous ces patriotes qu'ils appelaient libertins , qu'ils attaquaient en chaire, qu'ils insultaient impunément dans leur foi , dans leurs mœurs publiques et privées ; qu'ils traitaient de paillards, d'ivrognes, de blasphémateurs du saint nom de Dieu, de larrons, qui voulaient ruiner l'Évangile. Enfin, ils avaient eu raison de ce qui restait de ces Eidgnots qui s'étaient si souvent moqués de leurs attaques , qui riaient de tout ce bruit , de toute cette violence en paroles , et disaient , en montrant les cicatrices des blessures qu'ils avaient reçues en combattant pour l'indépendance de leur patrie , à ceux qui leur parlaient des injures des prédicants : — « Va donc, va demander à maître Guillaume ou à maître Jean qu'ils nous en montrent autant et nous croirons à eux.» Calvin devait être satisfait ; car il avait jeté dans Genève les fondements de sa théocratie.

Alors Genève eut son inquisition à la fois politique et religieuse, dont les agents s'en allaient dans les tavernes, recueil- Ur les propos des mécontents et leurs railleries contre les ministres, auxquels ils rapportaient en le grossissant , tout ce qu'ils avaient entendu. Sous le prétexte de corriger les mœurs qu'ils trouvaient trop licencieuses , les deux prédicants agissaient auprès des conseils pour faire exécuter les règlements de police. Ils exigeaient que les cabarets fussent fermés à la nuit tombante et pendant l'oflice divin ; qu'il n'y eût plus de jeux de cartes et de dés ; que la danse villageoise fût prohibée ; qu'on punît de l'amende ou de la prison toute espèce de blasphèmes , de jurons et de propos grossiers. Mais si les ministres s'immisçaient dans le gouvernement de l'État, à son tour l'État s'attribuait le gouvernement de l'égUse. C'est lui qui réglait la tioctrine, la discipline , la pré-

dication» Il faisait afficher à la porte du temple : — Tel jour il. y aura deux sermons , le premier après Tofflce , le second à quatre heures ; on est obligé d'y assister, sous peine de tant de florins d'amende. — Il commandait aux ministres de veiller à la conservation de la saine doctrine, de soumettre leur livres dogmatiques à la censure du conseil.

Le peuple subit d'abord assez paisiblement ce despotisme théologico-politique ; il se soumit sans trop crier aux mesures vexatoires qu'on multipliait pour le corriger. Les prisons regorgeaient de délinquants de tout âge et de tout sexe. Le conseil, poussé par les ministres, réprimait avec une extrême sévérité les fautes les plus légères. On lit dans les registres de la république , à la date du 20 mai 1 537 : « Une épouse étant sortie dimanche dernier avec les cheveux plus abattus qu'il ne doit se faire , ce qui est d'un mauvais exemple , et contraire à ce qu'on évangélise , on |fait mettre en prison la maîtresse, les dames qui l'ont menée et celle qui l'a coiffée.» Une autre fois on saisit chez un pauvre diable un jeu de cartes qu'il avait en sa possession , et on le condamne à être exposé au poteau, son jeu de cartes sur les épaules.

En peu de temps, Genève changea de physionomie. On n'osait plus se livrer à la joie et aux plaisirs dans une ville où la moindre infraction aux règlements de police était punie d'une grosse amende , de la prison, de l'exil ou du pilori. Toutefois , le caractère national finit par réagir contre le puritanisme des ministres et l'obséquiosité du conseil pour toutes leurs volontés. Ce fut de la taverne que partit le signa^ de la révolte contre les tracasseries de ce despotisme sacerdotal, qui, loin de moraliser les citoyens , tendait à en faire des machines ou des hypocrites. Malgré les attaques furibondes des prédicants et les vexations continuelles des magistrats , les libertins n'avaient cessé do se réunir le soir dans les cabarets, protestant par leur bruyante gaité contre le change-

ment de mœurs qu'on voulait imposer à Genèye. An commencement, c'étaient de simples réunions bachiques , où tout en vidant force verres de vin de Lavaux, on riait du conseil et des prêcheurs. L'un demandait « si le Saint-Esprit avait marqué dans TÉcriture comment les femmes devaient arranger leurs cheveux ?» Un autre, « si la barbe de bouc de Farel ressemblait à celle d'Aaron ?» Un troisième, « si Lazare sortant du tombeau était plus blême que Calvin ?» Puis, après maints quolibets entremêlés de quelques propos sérieux sur les libertés de Genève, qui avaient coûté tant de sang, et que deux étrangers menaçaient de confisquer à leur profit, on appelait un ménétrier, et Ton dansait au son du tambourin , avec tout Tentrainement d'une joie folâtre. Le dimanche , on passait le temps à jouer aux quilles , au palet, à la paume. Les perdants payaient le souper ; mais tout compte fait , chacun en était quitte pour avoir dépensé six quarts ou deox sous, ce qui ne pouvait ruiner personne.

Or , la gaité , comme on dit, est contagieuse. Cette société de buveurs , qui n'était d'abord composée que de quelques enfants de famille, grossit de jour en jour par de nouvelles recrues. Richardet , premier syndic , voulut en faire partie , ainsi que Jean Philippe, capitaine-général. Bientôt, les enrôlements volontaires furent si nombreux,'que l'assemblée ayant décidé que les membres de la société porteraient deux feuilles d'artichaud pour se reconnaître, ils eurent besoin de couper toutes ces plantes qu'ils trouvèrent dans les jardins de la ville. Delà leur vint le nom qu'ils portèrent dans la suite ; on les appela les Artichauds.

Calvin avait l'œil ouvert sur les Artichauds et surveillait leurs menées. Ils avaient pour ennemis , une foule d'aventuriers qui, sous le prétexte qu'on les persécutait dans leur pays pour leur religion, s'étaient réfugiés à Genève, mais dont la plupart l'avaient quitté, parce qu'ils avaient eu maille

à partir avec la justice. A Genève , ils affectaient des dehors austères, un grand zèle pour la nouvelle doctrine , et cachaient leurs anciens méfaits sous le manteau de l'hypocrisie. Ils étaient assidus à toutes les prédications , déclamaient contre le papisme, espionnaient les ennemis des ministres , auxquels ils dénonçaient les propos qu'ils avaient entendus, et souvent inventés. Ils vivaient du profit qu'ils tiraient de leurs délations , ou du Saint-Esprit, comme dit un ancien auteur. Par eux, Calvin connut le projet des Artichauds, qui ne tendaient à rien moins qu'à le chasser de Genève.

Comme c'était au nom de la religion que les prédicants exerçaient leur empire, les patriotes se servirent aussi de la religion pour tâcher de le renverser. Le moyen était bien choisi ; voici comment ils s'y prirent. Les Bernois avaient conservé plusieurs cérémonies de l'ancien culte, que les théologiens des dogmes nouveaux appelaient indifférentes. Ils baptisaient leurs enfants sur les fonts baptismaux , ils communiaient avec du pain azyme et célébraient les quatre grandes fêtes de l'année. Un synode récent, tenu à Lausanne, avait reconnu et adopté ces pratiques de l'église de Berne et les avait recommandées aux autres églises de la Suisse. Les patriotes connaissaient l'opiniâtreté de Calvin ; ils savaient que Torgueilleux réformateur, irréconciliable ennemi de tout ce qui rappelait l'ancien culte, ne consentirait jamais à introduire dans sa confession de foi les restes de la liturgie romaine. D'un autre côté, ils étaient assurés de l'appui de Berne , qui ne demandait pas mieux que d'étendre par tous les moyens son influence sur Genève , en attendant d'y asseoir sa domination. Ils avaient , en outre , beaucoup de partisans dans les conseils et parmi le peuple, qui ne voyait pas sans déplaisir qu'on lui fît pratiquer une religion sans pompe et sans cérémonies. Ils accusèrent donc les ministres de violer les prescriptions du synode de Lausanne.

312 HISTOIRE DE LA BJ^BMS

Cependant Calvin était sur ses gardes. Pour préyenir le danger dont lui et ses collègues étaient menacés , il ayaét obtenu du conseil un ordre de bannissement contre tons ceux qui refuseraient de jurer le formulaire ; mais quand U fallut Texécuter , les réfractaires furent si nombreux qu'oD craignit d'employer la force. Bien plus, une foule de gens se présentèrent devant le conseil , criant qu'on les avât fait parjurer en n'observant pas les pratiques de Téglise de Berne.

Calvin et les autres ministres se crurent as3e2 forts pour tenir tête à Torage. Non-seulement ils refusèrent de se conformer aux prescriptions du synode , mais ils continuèrent de tonner en chaire contre leurs ennemis et de les accabler d'injures. Mais ce qui mit le comble à leur à impudence , ce fut de pouruivre de leurs invectives jusqu'aux magistrats, qu'ils auraient dû les premiers respecter. Sur leur demande, les syndics avaient publié des défenses contre les désordres dont ils se plaignaient ; mais comme ces défenses n'étaient pas observées avec toute la rigueur qu'ils auraient souhaitée, ils s'en prirent aux syndics ; ils les attaquèrent violemment en chaire , blâmant leur conduite et leur reprochant de ne pas administrer la justice. Plusieurs citoyens, indignés d'une pareille insolence , allèrent s'en plaindre au conseil , qui enjoignit aux ministres de ne plus se mêler des affaires du gouvernement et de se contenter de prêcher l'Évangile.

Il y avait parmi les apôtres de la nouvelle doctrine un vieux moine défroqué , nommé Corault , énerguméne en cheveux blancs et de plus aveugle. On le disait savant , mais si dans ses sermons il n'en avait pas donné la preuve , il faisait du moins rire ses auditeurs , môme en les injuriant. Un jour , par exemple , il s'avisa de comparer Genève à une grenouillère, les Genevois à des rats et les magistrats à des chats. Corault se croyant tout permis, devint d'une insolence

ET DES RÉFORMATEURS DE GENËYE. 3l3

extrême , même après la défense du conseil , dont il osa parler en termes les plus méprisants. Le conseil indigné , lui £t interdire la chaire ; mais le moine récalcitrant ayant continué de prêcher , on le conduisit en prison par ordre des ^magistrats.

Le lendemain 20 avril (1 538), Farel et Calvin, accompagnés de quelques-uns de leurs adhérents, se présentèrent devant ]e conseil et se plaignirent avec beaucoup de véhémence de l'emprisonnement de Corault. Dans le même temps, le conseil avait reçu des lettres des seigneurs de Berne , qui engageaient leurs alliés de Genève , à se confqrmer à la décision du dernier synode de Lausanne, en admettant dans leur église les pratiques de celle de Berne, afin que les deux États n'en fussent que plus unis par la conformité de leurs religions. Le conseil montra ces lettres à Farel et à Calvin, en leur faisant remarquer que les Bernois le priaient d'exhorter les deux ministres à se soumettre à la décision du dernier synode, auquel ils avaient assisté. Il les conjura donc de ne pas troubler la paix de l'église par une opposition intempestive. Les deux prédicants crurent se tirer d'embarras par un moyen dilatoire. Ils demandèrent qu'on ne changeât rien au service divin jusqu'à la fête de la Pentecôte , parce qu'ils se proposaient, dans l'intervalle, de présenter leurs observations au nouveau synode qui devait se tenir à Zurich ; mais leur demande fut rejetée.

De retour au presbytère, Calvin rédigea une protestation, qu'il adressa au conseil : elle portait que les ministres ne donneraient plus désormais la communion aux fidèles. Alors le grand saultier vient trouver les prédicants , pour leur enjoindre de distribuer la Cène au prochain jour de Pâques « avec pain jaune, suivant l'usage de Berne.» Ils répondent qu'ils n'en feront rien. Le conseil a recours à Louis de Diesbach, gentilhomme bernois , qui se trouvait à Genève ,

et qui essaie inutilement de vaincre leur obstination. Les magistrats, poussés à bout, interdisent la chaire aux coupables, et donnent ordre à Henri de La Mare, de distribuer la Cène avec du pain azyme le jour de Pâques. Ce ministre promet d*obéir ; mais Farel s*en va le trouver , s'emporte , le traite d'ennemi, de présomptueux, et La Mare effrayé , revient sur la parole qu'il avait donnée.

Cependant, le jour de Pâques , Farel et Calvin , malgré la défense des magistrats, ne laissèrent pas de monter en chaire. Ils prêchèrent même deux fois ce jour-là, l'un à Saint-Gervais et l'autre à Saint-Pierre. Prenant pour prétexte la débauche des citoyens et leurs divisions , ils ne donnèrent point la communion au peuple, ce qui occasionna des scènes de désordre , surtout dans l'église de Saint-Gervais , où les emportements de Farel et les grossières injures qu'il lançait à ses auditeurs , qu'il traitait de « paillards et d'ivrognes, » faillirent lui coûter la vie.

Le peuple était exaspéré. Le soir il parcourut les rues en criant : « Mort aux ministres I y> Le Conseil , indigné de ce qui s'était passé à Saint-Pierre et à Saint-Gervais , prononça contre Calvin, Farel et Corault un arrêt de bannissement, qui fut confirmé par le conseil des Deux-Cents et par le conseil général, convoqué à cet effet, le 23 avril (1538). Le saulUer signifia aux deux premiers, de la part des conseils , l'ordre de quitter la ville dans trois jours. Ils partirent donc et furent suivis de près par Corault, qu'on tira de prison pour le faire sortir de Genève.

ET DES BÉFORHATEOBS DE GENiVE. 315

Page 1