CHAPITRE XVII. ( i 5i0 A
Pierre Anurax. — Lutte de Calyin contre les Libertînit — Les patriotes Ami Perrin , Favre , Philibert Berthelier. — Mort de Gruet. — Procès criminel à son manuscrit posthume. — Condamnation à mort par contumace des chefs des Libertins* — Mort de Daniel Berthelier*
Tous les Genevois qui n'avaient pas renoncé à Tancien culte de leurs pères pour la liberté , et qui refusaient de se soumettre au gouvernement théocratique du réformateur , étaient connus sous le nom de Libertins. Calvin avait d'abord, essayé de les perdre dans l'opinion publique , en publiant contre eux un pamphlet , dans lequel il les représentait comme entachés d'anabaptisme et d'autres hérésies , dont ils étaient fort innocents. Mais voyant que , nonobstant cette flétrissure qu'il avait voulu leur imprimer, les Libertins ne laissaient pas de conserver leur influence dans le peuple et dans les conseils , il eut recours à d'autres moyens , qui lui réussirent beaucoup mieux. Il obtint pour un grand nombre de réfugiés le droit de bourgeoisie ; peupla le conseil de ses créatures et le fit démettre en faveur du consistoire , du droit d'excommunication. Cependant la lutte entre le théocrateet les patriotes , qui avaient à leur tête des hommes aimés du peuple, tels que le capitaine-général Ami Perrin , Favre ,
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Pierre Amaux et Berthelier, fut longue , opiniâtre et pleine de péripéties. « Pendant cinq ans, dit-il, je fus sur la brèche pour le salut de la discipline et des mœurs : les méchants étaient forts et puissants , et ils avaient réussi à corrompre et à séduire une partie du peuple. » Nous verrons comment Calvin finit par triompher.
Pierre Amaux , fabricant de cartes , était membre du Petit Conseil. Il aimait à réunir à sa table de vieux républicains, avec lesquels il se raillait volontiers du réformateur. « Par Dieu , dit-il à ses convives, un jour qu'il avait bu plus que de coutume, par Dieu, vous prisez trop cet homme , et faites mal de trop rexalter. Vous le mettez sur tous les prophètes , apôtres et docteurs qui furent jamais ; ce n'est pas si grand chose que vous en faites , car entt*e les bonnes sentences qu'il dit , il en mêle encore de bien cornues et frivoles. )> (<).
L'amphitrion ayant commencé, chacun, le vin aidant, osa médire du théocrate. Le miqistre Henri de la Marre, qui était au nombre des convives, fit comme les autres, « C'est, dit-il, un impatient , haineux et vindicatif, qui ne pardonne jamais quand il a une dent contre quelqu'un.)^ Des espions vendus à Calvin , lui dénoncèrent ces propos , et le lendemain Pierre Amaux fut cité devant le conseil. Les fumées du vin étaient dissipées; il s'excusa des propos qu'il avait tenus la veille, en alléguant son état d'ivresse. Après un long examen, ses collègues le condamnèrent à trente thalers d'amende, somme très-forte pour ce temps-là.
En apprenant cette sentence , Calvin s'entoure des ministres et des anciens , se présente avec eux dans la salle du conseil et demandejustice, au nom de Dieu, des mœurs et des
(1) Bobec. Vus PB Caltin, p. 43.
lois, 'Contre Pierre Âmaux, déclarant qu'il oe montera plus eo chaire, si le coupable n*est sévèrement puni , et ne lait Tavea de ses abominables calomnies. Le conseil effrayé cassa sa première sentence et mit le prétendu calomniateur ea prison , pour instruire à nouveau son procès. Le 13 février 4546, Calvin écrivit à Viret : « J'avais passé sous silence que Pierre Amaax , faiseur de cartes , est par mon instance en prisoadès quinze jours en ça. Maintenant je suis accusé de cruauté par aucuns de ce que je poursuis la vengeance avec tant d'obstination. Je suis prié de m'entremettre pour intercéder contre ce que je poursuivois : j'ay dit que je ne le ferois pmnt, jusques à ce que je sois assuré de quelles calomnies il m'^ chargé.» (4).
Pierre Amaux , sortit enfin de prison , mais à la condition de faire amende honorable , à Thôtel-de-ville , au Molard et à Saint-Gervais.Le malheureux conseiller subit cette condamnation, et on le vit, tête nue, en chemise et la torche en main, demandant à haute voix pardon à ses concitoyens d'avoir sciemment et méchamment offensé Dieu et Calvin. Quant à Delamarre, dont les propos furent dénoncés au réformateur par Texîer , un de ses espions, il fut cassé de sa charge de ministre à Jussy et à Fausonex et condamné à trois jours de prison. La sentence porte : « Pour avoir blâmé M. Calvin.» (2).
La condamnation de Pierre Amaux , qui avait beaucoup d'amis, indigna toute la ville ; les larmes coulaient des yeux à l'affligeant spectacle d'un membre du conseil faisant amende honorable au pied de Tinfimant poteau, comme un criminel.
(1) BoUac. Hi8t. de CikLTDf, p. 15, Le texte lalia de la lettre eet cité« (3) M. Galiffe, dté par Audin.
Le peuple attroupé dans le faubourg Saint-Gervais , criait : « A bas Calvin I à bas les réfugiés I » Mais le théocrate connaissait le moyen de conjurer ces orages. Sans perdre de temps, il fait courir le bruit qu'il se dispose à quitter la ville. A cette nouvelle , la consternation est générale ; tout vient à lui, les conseils, le lieutenant, les compagnies du guet ayant à leur tête leurs officiers «embastonnés», jusqu'au bourreau, qui traîne une potence qu'il va dresser au faubourg Saint- Gervais, criant dans les rues: — «Quiconque remuera, sera hissé sur la brèche jusqu'à ce que mort s'ensuive. )► (I).
Le calme étant rétabli , Calvin monte en chaire , et il insulte les habitants de Saint-Gervais, qu'il appelle «des batteurs de pavés et des pendards.» Le faubourg mécontent murmure, et des attroupements s'y forment de nouveau ; mais on arrête quatre des plus mutins , qu'on met en prison sous la prévention de révolte ; le peuple est saisi de crainte et la ville redevient silencieuse comme auparavant.
Calvin n'était pas satisfait ; il lui fallait d'autres victimes ; mais pendant qu'il guette l'occasion de les frapper , les conseils lui viennent en aide par des ordonnances vexatoires , et la sévère application qui en est faite chaque jour. On lit dans les registres de la villes : — Ordre de manger de la viande le vendredi et le samedi sous peine de prison. — Que nul n'ait à faire des chausses et pourpoints chapelés, ni iceux porter dorénavant, sous peine de soixante sols. — « Ghapuis est mis en prison pour avoir insisté à nommer son fils Claude, quoique le ministre n'ait pas voulu , mais Abraham. Il avait dit qu'il garderait son enfant plutôt quinze ans
(2) Registres, 30 mars 1540.
sans baptême. )> On le tint quatre jours enfermé (1). Quand par hasard le conseil penchait vers l'indulgence , les prédicants , par leurs clameurs , le rappelaient à la sévérité. Quelques hommes et quelques femmes avaient obtenu la permission de jouer une moralité , composée par Roux Monet , et intitulée , Les Actes des Apôtres. Aussitôt Michel Cop monte en chaire à Saint-Pierre et déclare que les femmes qui joueraient cette farce, sont des effrontées, qui n'ont d'autre dessein que se défaire voir, pour exciter des désirs impurs dans le cœur des spectateurs (2). Un jour , un parent de Favre se présente dans le temple avec une jeune fille de Nantes pour se marier. Le célébrant Abel Poupin demande à répoux: — «Promettez-vous d'être fidèle à votre femme?» Le marié , au lieu de répondre oui, se contente d'incliner la tête. Grand est alors le tumulte parmi les assistants; l'époux est conduit en prison , obligé de demander pardon à l'oncle de la jeune femme , et condamné au pain et à l'eau. Abel Poupin fut réprimandé par Calvin pour n'avoir pas chassé les mariés du temple.
Le patriote François Favre était un vieillard aux cheveux blancs, mais d'une verdeur juvénile. Doué d'une force d'âme à toute épreuve , s'il eût été secondé dans sa haine
(1) Regîitres, 1546. Picot, t. Il, p. 413-414, cite par Audin. — Calvin avait (ait défendre de donner an baptême lei noms des saints les plus vénérés des catholiques. Or, saint Claude était de ceux-là. l\ y avait dans le voisinage de Genève une chapelle qui lui été dédiée et pour laquelle , avant la Réforme , le peuple avait une grande dévotion. C^est ce qui explique la persistance de Chapuis à vouloir donner à son fils le nom de Claude et du ministre à le refuser. « Les ministres, dit Rozet, avaient remontré Pabus des noms que plusieurs retenaient à causes des itioles, M6mement il y avait des Claudes un très-grand nombre procédant de la dévotion qu'on avait à V idole nommée Saint Claude près de Genève. » — Rozet, liv. V , ch. 8, cité par Magnin.
(2) FbAGHENTS BtOGIUPHUHIESt P« 15.
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contre Calvin par une population moins abâtardie , le théocrate n'eût pas opprimé longtemps Genève. Calvin le représente comme un débauché, séduisant ses servantes , hantant les mauvais lieux et les tavernes. La fille de Favre , douée comme son père , d'une mâle énergie , était une femnie colère , emportée , ardente au plaisir. Elle haïssait de toute son âme le réformateur qui le lui rendait , et qui l'appelait dans ses lettres « la nouvelle Proserpine.» Françoise Favre , avait épousé en i 538 le capitaine-général Ami Perrin , que nous avons vu se rendre à Strasbourg pour engager Cainn à revenir à Genève. Le capitaine-général était brave , généreux , entièrement dévoué à ses amis. Il parlait avec facilité , avait une taille élevée , portait fièrement Tépée et s'habîUâit avec goût. Il était assez vain de ces avantages , affectait des airs et des poses de théâtre , et sa faconde dégénérait trop souvent en une fanfaronne loquacité. De là, sans doute » le surnom que lui avait donné Calvin , qui l'appelle dans ses lettres : Cœsar comicus et tragicus. Perrin, à l'exemple de sa femme et de son beau-père , détestait cordialement le réformateur. A table, il s'amusait à le contrefaire, imitant son geste, sa voix, son air austère; et dans son logis, femme, enfants , domestiques , tout le monde avait le plus grand mépris pour Thomme que Perrin nommait : le Ca/fard. Françoise Favre ne se gênait pas pour rire publiquement du théocrate, se moquait de ses règlements disciplinaires , ne baissait point les yeux au sermon , et dansait malgré les ordonnances.
Le i** avril 1 556, il y eut une noce à Bellerive. Les personnes qui s'y trouvaient, étaient François Favre, Françoise , sa fille, femme de Perrin; Jean-Baptiste Sept , Clajudiae Philippe, Denis Hugues, le poète Jacques Gruet , la femme d'Antoine Lect , celle de Philibert Donzel et la mariée , fille d'Antoine Lect. On dansa pendant la soirée. Le lende*
main toute la noce fut citée devant le consistoire , et François Favre, accusé d'avoir tenu des propos séditieux. Voici Tacte d'accusation dressé contre le vieux patriote :
4** Il a dit qu'il n'accepteroit pas la place de capitaine des arquebusiers , s'il devoit y avoir des François dans la compagnie , parce qu'il ne vouloit que de bons Genevois , et point de rapport avec l'évesque de Genève , M. Calvin.
2® Il a dit que M. Calvin et M. Abel Poupin ont changé de nom ;
3® Item , qu'il ne croit pas ce qu'ils preschent ;
4** Il a dit à un homme qui lesaluoit: — <f Pourquoi saluestu un chien? » Et ce , pour dresser querelle contre les prédicants qui Ta voient appelé chien en chaire.
6° Il a dit : «ces François, ces mastins sont cause que nous sommes esclaves ; et ce Calvin a trouvé moyen qu'il lui faut aller dire ses péchés et faire la révérence. »
6** « Au diable soient les prédicants et ceux qui les maintiennent. »
7* Item , qu'il voudroit bien que ces François fussent en France.
8** Item , qu'il désire quitter Genève\ où l'on rend sa vieillesse malheureuse , tandis qu'elle sera honorée partout ailleurs.
9^ Item, que Calvin l'a tourmenté plus que quatre évesques qu'il a vu enterrer, et qu'il ne le veut point recognoistre pour soTt prince.
iù^ Quand on le mena en prison , il s'écria : « Liberté ! liberté t Je donnerois mille escus pour avoir un conseil général I >
Liberté 1 Voilà le cri séditieux dont on voulait qu'un vieillard qui avait versé son sang pour l'indépendance, demandât pardon I « — Qu'on me ramène en prison, dit le patriote , en regardant fièrement ses juges , je ne m'humiUerai pas.» On
Vy ramena et on Ty retint plus de trois semaines , jusqu'à ce que Berne, se rappelant que vingt ans auparavant , François Favre assistait avec ses frères Jean et Antoine à la fédération de jFribourg , envoya à Genève Tancien avoyer Nœgeli , à la prière duquel on Ten fit sortir.
Calvin écrivit à Farel : « Depuis votre départ , les danses ne nous ont pas donné un moment de repos. Tous ceux qui s'y sont laissé entraîner ont été mandés devant le consistoire, et à l'exception de Corne, qui n'a rien dit, ils ont tous effrontément menti. La colère finit par m'emporter : j'ai tonné contre le mépris du Seigneur si hautement affiché , et contre l'oubU de nos saintes ordonnances. Ils ne témoignaient aucun repentir. J'avais promis à Dieu que je saurais les châtier. Je déclarai qu'au péril de ma vie, je voulais connaître la vérité , et avoir raison de leurs mensonges. Françoise Perrin nous a dit mille injures : je lui ai répondu comme elle méritait. Je demandai si cette famille de^Favre avait le privilège de violer impunément les règlements de police. Le père est un paillard, qui a été déjà accusé d'adultère. Voici un second procès de ce genre qu'on va entamer , et peut-être un troisième ; on en parle du moins. Le frère se moque ouvertement de nous. J'ajoutai : — Que ne vous bâtissezvous une ville où vous vivrez à votre fantaisie, puisque vous ne voulez pas subir le joug du Christ ? Mais tant que vous resterez ici , c'est inutilement que vous chercherez à vous soustraire aux lois , car y eût-il en votre logis autant de diadèmes que de tètes. Dieu saura bien rester le maître. Alors sont venus les aveux ; ils ont tout confessé , et j'ai su qu'ils avaient dansé chez la veuve Ballhazar. Du conseil ils ont passé dans la prison. Le syndic, qui a déploré sa faute , a reçu une verte semonce du consistoire , et a été suspendu jusqu'à ce qu'il donne des marques de repentir. On dit que Perrin est de retour de Lyon : il n'échappera pas au châti-
ment. La femme de Perrin est furieuse , la veuve Balthazar, à demi-folle, tous les autres sont honteux et se taisent.» (1). Le capitaine-général était allé en France , chargé par le conseil de négocier un traité de commerce. Voici ce qui s*était passé pendant son absence. Sa femme , ayant dansé sur les terres de Berne , devait être conduite en prison avec Favre, son beau-père. C*était une humiliation que Perrin n'aurait pu souffrir au prix de son sang. François Favre , appelé devant le consistoire , montre ses cheveux blancs et refuse de se justifier. On Tinsulte , et il continue de garder le silence ; mais une fgis hors du tribunal , il se répand en injures contre ses juges. Assigné de nouveau, il refuse de comparaître et se retire à la campagne. Sa fille le remplace et se présente au consistoire. Elle se défend en femme colère et n'épargne point le réformateur. Le bruit court qu'elle est arrêtée. Sur ses entrefaites , Perrin arrive de Lyon et se hâte d'aller au conseil pour défendre son beau-père et sa femme. Au moment où il entrait dans la salle, on interrogeait un homme prévenu d'offenses envers Dieu. Le capitaine-général, qui avait besoin de parler, poussa assez rudement le prisonnier en lui disant : — « Retire-toi , mon affaire est plus pressée que la tienne. » Un membre du conseil, Lambert, vendu corps et âme à Calvin, n'ayant pour vivre que les amendes auxquelles il faisait condamner les Libertins dénoncés par le théocrate , se récria contre cet acte insolite de Perrin , qu'il accusa d'attentat à la souveraineté du peuple , dans la personne des conseillers , de pitié coupable , pour avoir empêché qu'on frappât jusqu'au sang , un malheureux
(1) £p. 40, 1546, Farello, cité par Audin.
condamné au fouet, et pour avoir fait remise d'une amende à un pauvre diable qui , s'il l'eût payée, aurait été réduit à la plus extrême misère (1 ).
Perrin fut arrêté en sortant du conseil et conduit en prison. Son procès commença sur-le-champ ; car le réformateur, qui avait écrit « qu'il n'échaperait pas au châtiment , » atait soif de vengeance. Mais le peuple aimait le capitaine-général. Son courage, sa bonne mine, son âme généreuse et expansive, tout dans Perrin lui plaisait, même ses défauts. Le soir, les rues étaient remplies d'ouvriers et de bourgeois qui demandaient de ses nouvelles. La police n'osait employer la force pour dissiper les rassemblements, où l'on baffouait le nom de Calvin. Dans les conseils, les amis du patriote plaidaient énergiquement sa cause. Aux Deux-Cents , la majorité semblait abandonner le réformateur et demandait que le jugement du prévenu fût déféré au conseil général. L'assemblée était pleine de tumulte et les partis criaient aux armes. Le peuple, attroupé aux abords de l'Hôtel-de-Ville , proférait d'horribles menaces. Calvin arrive seul. Accueilli au bas de la salle par des cris de mort, il se croise les bras et regarde fixement la foule. Personne n'ose le frapper. Il s'avance alors au milieu des agitateurs , et découvrant sa poitrine , « — Si vous voulez du sang , dit-il , frappez , il y en a encore quelque goutte, frappez-donc ! » Pas un bras ne se lève. Alors le théoorate monte lentement l'escalier qui conduit à la salle des Deux-Cents. 11 entre : déjà les épées étaient tirées , et la salle allait être ensanglantée. A la vue de Calvin , les armes s'abaissent, et quelques mots suffisent pour calmer l'agitation. Alors il prend un des conseillers parle bras , redescend
(1) Galifi», cité par Audin.
l'escalier , et s'adressant au peuple , il lui parle avec tant de force et d'émotion qu'il lui arrache des larmes. Tout le monde s'embrasse , et la foule se retire en silence. La victoire fut complète pour le théocrate , et dès ce moment l'on put prédire la fin prochaine des Libertins.
Le procès de Perrin commença le 20 septembre (4 647) , 6t dura jusqu'au 5 novembre. Bonnivard n'eut pas honte d'aller déposer contre le chef des patriotes. L'ancien prieur était bien changé ; le vieux champion de l'indépendance et de la liberté de Genève contre la maison de Savoie , courbait la tète sous le joug du théocrate , achetant par des délations un repos qu'il aurait pu rendre plus digne de son passé. Cependant le peuple continuait de gronder autour du tribunal; les Deux-Cents eurent peur, et Calvin, qui voulait du sang, dut être médiocrement satisfait de leur décision. Us se bornèrent à condamner Perrin , pour avoir violé le sanctuaire de la justice, à la privation de ses titres et emplois.
Calvin réussit mieux dans sa vengeance contre Jacques Gruet. Il avait à se plaindre de certaines chansons plus malignes que poétiques , composées par ce patriote. Gruet semble avoir été ce qu'on appellerait de notre temps un libre penseur , du reste homme de cœur, dévoué à son pays, mais détestant Calvin et les réfugiés qu'il chansonnait de compagnie. Dans le temple , quand le réformateur montait en chaire , il se postait en face de lui, se moquait de ses injures et de ses menaces , riait ou haussait les épaules , s'il entendait son ennemi l'appeler chien etgalaufre. Il fréquentait les cabarets et portait , malgré les ordonnances , des hauts-de-chausses avec des plis aux genoux. Calvin lui prêtait des principes religieux et des mœurs abominables , et il cherchait depuis longtemps l'occasion de le frapper, quand le 27 juin 1547, on trouva le matin, dans l'église de S^intr Pierre , un écriteau placardé sur la chaire , contenant les gnes suivantes en patois savoyard :
Gro paufer, te et to compagnon gagneria miot de va quoysise vo no fatte en fuma, n'y apersonna que va garde qu'on ne vo mette en tas. Lua quepey vo mandery l'oura que jamet vo salîtes de votra moinery. Et mezuit prou blâma quin diahlo et tôt su f.,. prestres venia no vignon ici mettre en ruyna. Après quon a prou endura on se revenge. Gardo vo qui ne vo n'en presgne comme i fit à Monsieur Verle de Fribor, No ne vollinpas tant avey de mestre. Nota bien mon dire (1).
Les espions de Calvin , d'accord avec la voix publique , désignèrent Gruet comme l'auteur du placard. Le poète fut mis en prison , et Calvin , tout joyeux de tenir sa proie , écrivit à Viret : « Il ne s'agit plus de Cœsar comicus et de sa Venu^ dansante, Gruet Vient d'être arrêté. On le soupçonne d'avoir posé le placard de Saint-Pierre ; toutefois ce n'est pas son écriture , mais en fouillant ses papiers, on a trouvé d'affreuses choses : une adresse au peuple où il soutient que la loi ne doit punir que l'attentat contre l'État; que le despotisme d'un homme atrabilaire comme Calvin amènerait nécessairement un conflit entre les citoyens; puis deux pages toutes de sa main , où il se moque de la Sainte-Ecriture , déchire le Christ, traite l'immortalité de l'âme de fable et de rêve, et sape toutes les bases de la religion. Je ne pense pas qu'il ait imaginé toutes ces abominations, mais il les a écrites , et il sera jugé. Qui sait cependant? Il a assez d'esprit
(1) Dans cet ccriteau on disait aux minisires : n qu^on ne veut pas arcnr tant de mattres ; qu'ils avaient jusqu'alors assez censuré ; que des prêtres reniés comme eux, n'avaient que faire de désoler ainsi le monde ; que quand on * longtemps enduré, à la fin l'o.i s?, revanche ; que s'ils continuaient , on les mettra en tellieu qu'ils maudiront l'heure qu'ils sont sortis de leur moinerie ; et qu'ils prennent garde qu'on ne leur en fasse autant qu'à M. V«rly de Fribourg.» — Spon, HiST, DE Genève, t. II , p 48. Notes.
pour avoir donné une forme et un corps à des doctrines qu'il aura empruntées à un autre » (1).
Voici ce qu'on lit dans l'acte d'accusation dressé contre Gruet : — 3^ Tous contrevenants à icelle (la Réformation), tant par paroles que vouloir , sont rebelles à Dieu , méritant griève punition. — 6'' et 7^ Ledit Gruet s'est montré autre qu'il ne devoit. Il a spécialement et ouvertement dans s? lettre (c'était le brouillon déchiré d'une lettre qu'on avait saisi), insulté ledit maistre Calvin , disant à icelle : Ainsi comme a fait nostre galant Calvin. — 18** Il a écrit de sa main propre, par lui reconnus, deux feuillets coupés, écrits par lui en langue latine , en lesquels sont comprises plusieurs erreurs. — 19° Et par les choses prémises, il a esté plustost enclin à dire , réciter et écrire fausses opinions et erreurs qu'à la vraie parole de N. S. que l'on annonce tous les jours. — 22"* Il a affiché le placard à Saint-Pierre. — 23® Il doit avoir des adhérents et complices , qu'il doit nommer. — 24® Il doit être puni de punition corporelle.
Ainsi, sauf le placard de Saint-Pierre, ce ne sont pas des actes qu'on reproche à Gruet, mais seulement des intentions , et son procès est un de ces procès de tendance comme on en voit peu, même dans les plus mauvais jours des tribunaux révolutionnaires. A Colladon maintenant à faire son œuvre. Le malheureux accusé est mis deux fois par jour à la torture , et le 9 juillet , au milieu d'affreux tourments , il avoue d'avoir placardé l'écriteau. Le lendemain, nouvelle application à la torture et nouveaux aveux du patient. Le supplice est interrompu et repris le jour suivant, pour cesser et recommencer douze heures après. Ce martyre dure un
(1) Epiar. Vireto, 11 juillet 1547, cité par Audin.
mois entier. Le malheureux criait à ses bourreaux : — Achevez-moi, de grâce, je meurs! Mais quand on le voyait sur le point de rendre le dernier souffle , on le déliait , on le ranimait en lui administrant quelque cordial , et deux aides du bourreau le transportaient dans ta prison. Calvin espérait toujours que Gruet accuserait François Favre et Perrin , mais le poète fut inébranlable. Quand on s'aperçut que si les tourments continuaient, on ne porterait plus à réchafaud qu'un cadavre , le conseil prononça la condamnation à mort. La sentence porte : m Que Gruet a parlé avec mépris de la religion , et soutenu que les lois divines et humaines ne sont que pures folies ; qu'il a composé des vers obscènes et enseigné que l'homme et la femme peuvent user de leurs corps comme ils l'entendent ; qu'il a tenté de miner le consistoire ; qu'il a menacé des ministres et médil de Calvin; qu'il a correspondu , qu'il a conspiré avec le roi de France contre la sûreté de Calvin et du pays. î> Gruet fut exécuté le 24 juillet 1 547. Il était moribond quand le bourreau lui trancha la tète.
Dans tous les pays civilisés , la mort du coupable est la complète expiation de sa vie antérieure, et comme un voile d'oubli que les lois et les magistrats ne permettent plus de lever. Il n'en était pas de même à Genève , sous le gouvernement de Calvin. Aumois d'avril de l'année 1530, on découvrit dans un galetas de la maison de Gruet, au milieu delà poussière et des balayures , « dedans la poulse et escovilles » , des lambeaux d'un écrit paraissant être de sa main. Ou réunit ces lambeaux informes en un cahier de trente feuillets. Calvin voulut qu'on fît un procès à ce prétendu livre de Gruet, qui renfermait, disail-il, des maximes impies. Le conseil , ne sachant trop comment s'y prendre, pria le réformateur de lui en indiquer le moyen. L'acte de cette étrange procédure contre le manuscrit posthume d'un homme qui , de son
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vivant, l'avait jeté « dedans la ponlse et escovilles )> fut donc rédigé par Calvin , de même cpie la sentence, qui condamnait le manascrit à être brûlé par la main du bourreau. «Mais, dit M. Galiffe, rien ne prouve que Gruet fûtrauteur de ces feuilles volantes, qu'on ne produisit qu'après sa mort. Son plus grand erime, c'était d'avoir écrit en marge sur un exemplaire du livre de Calvin contre les anabaptistes , à la page 1 45 : « Toutes folies . »(<)
Cependant la mort de Gruet ne fut pas le coup de grâce donné par le réformateur au parti des Libertins. Chose singulière, Calvin avec son génie de despote, ses ruses, son hypocrisie, ses haines implacables ; avec son armée de delàeurs, ses anciens, son consistoire , ses lois de sang; avec Colladon et la torture , le Petit Conseil et les ministres soumis à ses volontés ; avec sa chaire pour insulter ses ennemis, Calvin n'avait pu venir à bout de se débarrasser de quelques patriotes sans cohésion , sans unité de vue et pour la plupart sans fortune. C'est que la liberté, quand elle a germé dans les entrailles d'un peuple , est une plante vivace qui s'y enracine profondément. Elle résiste longtemps aux plus violentes secousses, et le despote, même de la trempe de Calvin, ne parvient que lentement à l'arracher tout entière.
Le lieu de réunion des patriotes était toujours le cabaret. C'est dans la taverne qu'ils se moquaient des colères du théocrate , et de ses impuissants efforts pour enlever au peuple ce dernier asile de la liberté. De 1551 à 1552, les Libertins eurent quelques jours de triomphe. Ils firent rejeter par les conseils le droit de bourgeoisie de plusieurs réfugiés vendus à Calvin , désarmer les habitants qui n'étaient n
(1) GalifTe, t. III, p. 2rt2. ?iote citée par Audi n.
bourgeois ni citoyens, exclure les ministres du conseil général. De son côté , le théocrate se vengeait en chaire des succès de ses ennemis. Il désignait même par leurs noms les citoyens qui , pendant Tannée, ne s'étaient pas approchés de la table eucharistique. C'était les vouer aux malédictions des prédicants et à l'excommunication du consistoire. Malheureusement pour les Libertins , le droit d'excommunication qu'ils avaient fait rendre au conseil après une lutte de plusieurs années, le conseil finit par le perdre dans une lutte nouvelle , et le consistoire en redevint possesseur. Cette nouvelle lutte entre le théocrate et les Libertins mérite d'être racontée.
Un des chefs de ces patriotes que le réformateur poursuivait surtout de sa haine, c'était Philibert Berthelier, fils du grand citoyen qui mourut en 1 51 8 pour la liberté de Genève. Berthelier avait fait un voyage à Noyon , où, pendant un séjour de plusieurs semaines, il avait appris, s'il faut en croire Bolsec, d'étranges mystères sur l'immoralité des premières années de Calvin. Cité devant le consistoire , sous l'inculpation d'avoir assisté à des repas libertins , fait des visites nocturnes et tenu des propos infâmes , il se défendit courageusement et ne se fit pas faute de dire à ses juges tout ce qu'il savait de leurs mœurs scandaleuses. Le consistoire lui interdit la cène. Philibert courut aussitôt plaider sa cause devant le conseil, qui donna tort au consistoire et permit au patriote de communier.
A la nouvelle de cette sentence , Calvin menaça de quitter la ville, et dit qu'il aimerait mieux mourir que délaisser profaner la cène. Mais le conseil persista dans sa décision. Le dimanche suivant (1), l'église de Saint-Pierre était pleine de monde; les pasteurs étaient à leur poste , et les Libertins,
(1) Décembra lâ53.
qui avaient manifesté publiquement leur résolution de prendre part à la cène, en attendaient la distribution. Calvin monte en chaire et, pendant une demi-heure, il tonne contre les profanateurs de TEucharistie. Le sermon fini , il descend et s'avance vers la table , découvre les symboles céniques , et tendant vers le peuple ses bras amaigris : — « Coupez ces bras , dit-il , broyez ces membres , arrachez-moi ce souffle de vie , mais nul de vous ne pourra me forcer de jeter les choses saintes aux chiens ! » (1).
Le réformateur connaissait le peuple ; il savait que ces sortes de représentations théâtrales ne manquent jamais leur effet. L'émotion du théocrate se communique aux assistants, qui se figurent que Dieu est engagé dans cette querelle tout humaine. On laisse passer les Libertins, que Taudace de Calvin a déconcertés, et qui se hâtent de sortir du temple. Pourtant ils ne se tinrent pas pour battus; ils reprirent bientôt courage , et voulurent de nouveau enlever au consistoire le droit d'excommunication. Leur cause était populaire, et ils la défendirent si bien que le conseil décida que ce droit appartiendrait à lui seul. Alors le théocrate eut recours à l'expédient qui lui avait toujours réussi. Les ministres envoient leur démission et font leurs préparatifs de départ. Le conseil effrayé se hâte de mander Calvin , confesse ses torts , avec toutes les marques d'un sincère repentir. Le réformateur , de son côté , se montre bon prince , Ton s'embrasse et Ton jure sur l'Évangile d'oublier le passé et de sacrifier toute haine à l'intérêt de la religion.
Cette lâcheté du conseil n'étonnera personne , si l'on réfléchit que le gouvernement de Genève , tel qu'il a été organisé par Calvin , repose tout entier sur sa tête. Sans
(1) Caltin a Genàte, p. 111-112, dtépar Audin.
Calvin, ce gouvernement ne peut fonctionner, et Genôve tombe dans l'anarchie. D'un autre côté , il ne faut pas perdre de vue que l'intrusion dans le conseil des réfugiés français en a tellement altéré l'esprit , qu'il n'est plus le représentant de la nationalité genevoise. On comprend donc qu'il s'attache et s'identifie de plus en plus à la personnalité de Calvin ; qu'il soit soumis à sa volonté, qu'il suive ses inspirations , car le réformateur est devenu sa seule force gouvernementale.
Ce qui rendait Calvin si redoutable à ses ennemis, c'était le double pouvoir qu'il tirait de son génie ei de son caractère sacerdotal. Le peuple avait ftni par le croire sur parole , et par considérer les patriotes , tels que les Perrin , les Favre , les Vandel , les Sept , les Berthelier , comme des chrétiens déchus et des ennemis de Dieu. Ami Perrin passait pour un adultère ; Fabre, pour un suborneur de servantes, et Berthelier, pour un habitué des lieux de débauche. Quand ils tentaient de réveiller dans le cœur du peuple son amour pour la liberté, l'hiérophante montait en chaire et les montrait couverts de souillures. Non content de flétrir leurs mœurs , il déshonorait leurs femmes ; il n'avait pas honte de traiter de prostituées, de filles d'enfer, d'effrontées adultères celles qu'il aurait dû le plus respecter , celles qui étaient alliées à des conseillers, à des syndics, et dont les familles appartenaient à l'élite de la société genevoise.
Nous avons dit que Philibert Berthelier était un des chefs des Libertins que le réformateur poursuivait surtout de sa haine; qu'il avait fait un voyage àNoyon, où il avait appris que les mœurs du théocratc n'avaient pas été toujours sans reproche. On raconte que les registres de la ville lui ayant été communiqués , il y avait lu que Calvin , dans sa jeunesse , avait été condamné au feu pour crime de sodomie , mais que par grâce singulière de l'évèque et des magistrats , en consi-
dératiOD de sa famille , la peine avait été commuée en une marque sur le dos , en une fleur de lys imprimée avec un fer rouge. Quelques auteurs ont parlé y du vivant même de Calvin , de cette flétrissure , et Bolsec , dit avoir vu de ses yeux « es mains de Berthelier , Tattestation du fait écrite par un notaire juré. » (1). D'autres historiens prétendent qu'on a confondu le réformateur Jean Calvin ou Cauvin avec un autre Jean Cauvin , son neveu, chapelain de la cathédrale de Noyon , lequel , <c comme on le marque dans les registres du chapitre j ne s'étant pas corrigé, après quelque châtiment qu'il avait reçu pour son incontinence , fut privé de son bénéfice longtemps après que Calvin eut quitté la France. » (2). Quoiqu'il en soit de la vérité ou de la fausseté de cette accusation , le patriote genevois ne paraît pas moins avoir été suflisamment renseigné pour médire de Calvin , et s'attirer, par conséquent, sa haine implacable.
Berthelier avait formé le projet avec Ami Perrin , Hudriod Dumolard, Balthazar , Michel Sept , Claude de Genève et Pierre Verna, d'assembler le conseil général, sans convocation , à l'insu des syndics et des conseils inférieurs ; d'y proposer d'enlever l'excommunication au consistoire , et de le remettre au pouvoir civil. Ce n'était pas violer la constitution, car la commune avait fait autrefois cet appel au conseil
(1) Bolsec HiST. DE Calvin, p. 16.
Oo peut Toir sar cette accusation de Bolsec une savante dissertation de M. Ifagoln dans les pièces justificatives de son histoire de TÉTABiisseiiEiiT de ià Réformb a Gemète. Ce nVst pas seulement à Noyon que des contemporains de Calvin Pont accusé d^avoir montré des mœurs dépravées. — •« On dit, raconte Florimond de Rémond et plusieurs Pont écrit , que le principal du collège de Boncourt accusa Calvin du grand et vilain crime, et sur la plainte que de jeunes enfants lui firent , il y eut sentence par contumace donnée contre lui.» Voyez Conrad Sclusembercius, Calv. TuÉOLOG. Liv, II, fol. 78. Florimond de Réttiond, p. 883.
(2) Maimbourg. HisT. du Caltinisme, p. 312. — Lerasseur , Annales du Chapitre de NoTfie-DAii£-DE-NoYON.
général dans ses luttes avec le duc de Savoie. Les conjurés s'étalent liés par un serment religieux, conçu en ces termes : « Nous promettons à Dieu de maintenir sa parole et la ville de Genève envers et contre tous et vivre et mourir pour telle querelle.>v(l). Ils avaient aussi résolu d'enlever au conseil ordinaire l'octroi du titre de bourgeoisie , ou du moins de l'obliger à restreindre ce privilège, dont il avait abusé. En conséquence , Dumolard, lieutenant de la justice inférieure , l'un des conjurés , fut chargé de se présenter avec ses assesseurs devant le conseil ordinaire, pour dire que le peuple était mécontent qu'on reçût un aussi grand nombre de bourgeois; que trouvant ce mécontentement fondé , ils étaient venus le prier d'assembler les Deux-Cents pour les faire délibérer sur cette question : S'il était du bien de VÉtat de recevoir davantage de bourgeois.
Le conseil répondit à Dumolard qu'il rejetait sa demande , et qu'il continuerait à user de son droit, comme par le passé, pour le bien de la république. Dumolard , s'étant [concerté avec ceux de son parti , revint le lendemain au conseil , accompagné de ses assesseurs et d'un grand nombre de citoyens, au nom desquels il renouvela sa demande. Elle fut énergiquement appuyée par Ami Perrin et Vandel ; mais le conseil la rejeta comme le jour précédent , avec injonction à Dumolard et à ceux qui l'accompagnaient de se retirer, chacun chez soi , et de ne point troubler par des attroupements la tranquillité publique. Au lieu d'aller à leurs maisons, « ils s'en retournèrent grondant, dit Bonnivard , dans leurs assemblées tavemières.» (2). Il est fort probable que
(1) Fazzy, cité par Audin.
(2) Spon, HifiT. DE Genève, t. n, p. 74. Notes.
dans les cabarets, les Libertins mécontents du résultat de leur démarche , et surexcités par les fumées du vin, n'épargnèrnl dans leurs propos de table , ni les réfugiés , ni leurs protecteurs ; mais il y a loin de ces colères d'un moment qui ne s'exhalent qu'en paroles , de ces menaces en l'air qu'on fait en buvant et qu'on oublie après avoir bu , à l'horrible projet que leur prêta Calvin de massacrer en une nuit tous les étrangers qu'ils trouveraient dans Genève. Le réformateur en fit courir le bruit pour perdre ses ennemis , et quoiqu'un pareil complot fût un abominable outrage pour le caractère de Perrin , de Vandel et des autres conjurés ; quoique l'exécution en fût des plus insensée ; « car les étrangers , dit Bolsec, surmontoient déjà en nombre, puissance et richesses les enfants natifs de la ville » (1 ), les réfugiés y crurent, diton , et se tinrent sur leurs gardes.
Le 1 5 mai i 555 , vers les neuf heures du soir, la demande de Dumolard ayant été , comme nous l'avons dit, pour la seconde fois rejetée par le conseil ordinaire , pendant"qu'un grand nombre de patriotes se consolaient , le verre en main , de leur échec de la journée, le bruit se répandit de maison en maison que des Français armés se promenaient dans la ville, en compagnie de Baudichon et d'autres citoyens dévoués au réformateur. Aussitôt les Libertins sortent des cabarets et courent à leurrencontre, regardante conduite des réfugiés comme une provocation. Une querelle s'engage, et grand devient le tumulte. Le sang allait couler , car des deux côtés, l'exaspération était à son comble, lorsque l'apothicaire Henry Aubert, l'un des quatre syndics , dont la maison se trouvait dans le voisinage , accourut pour dissiper le
(1) Bolsec. Hi8T. deCàltin, p. 81.
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rassemblement ; mais comme , à cause dé sa petite taille » il était perda dans la foule , il avait beau crier, en élevant son bâton syndical , il ne pouvait se faire obéir. Heureusement, sur ces entrefaites, arriva le capitaine-général Ami Perrin, lequel « voyant la sédition de plus en plus s'échauffer et les cœurs de côté et d'autres s*enflammer, » prit le bâton syndical de la main d'Aubert , et relevant bien haut , cria qu'on eût à obéir à justice , répétant plusieurs fois que tons devaient reconnaître ce bâton, signe de l'autorité , et se sou* mettre au magistrat qui leur commandait de se retirer. Oriœ à l'énergie du capitaine-général , le tumulte se dissipa ; oti arrêta quelques récalcitrants, qui étaient en état d'ivresse , et bientôt il n'y eut que le guet qui circula dans les rues. Le calme étant rétabli , le conseil s'assembla vers minuit i l'hôtel-de-ville. Le syndic Aubert y fendit compte de ce qni s'était passé, et donna les plus grands éloges à la conduite du] capitaine-général Ami Perrin , affirmant que sans lui il y aurait eu du sang répandu. A l'instant même on délibéra qu'on informerait contre les auteurs de la sédition , et qu'ils seraient châtiés.
Cependant Calvin , qui ne voulait pas laisser échapper une si belle occasion de perdre ses ennemis , se rendit chez Aubert avant le jour , et « le pratiqua si bien pendant la nuit et même le lendemain » (1) , que, le conseil s'étant assemblé dans la matinée, Aubert y tint un langage tout différent de celui qu'il avait tenu la veille. Comme Perrin était absent du conseil pour quelque affaire particulière , il osa soutenir que le capitaine-général lui avait ôté de force son bâton syndical , et qu'il avait dit en jurant le nom de Dieu :
(1) Bolsec , HisT. deCalyin , loc. cit.
ET DSS lUbORHiTBimS DS GBNÂVE. 484
« malgré de toi et de qui t*a fait syndic.» Les autres membres du conseil, « semblablement pratiqués et sollicités par Calvin, qui les avait presque tous à sa dévotion, i^ accueillirent avec joie la rétractation et les allégalious d'Aubert. On profita de l'absence de Perrin pour Taccuser d*être un des auteurs de la sédition , au nombre desquels furent aussi compris les autres chefs des Libertins. Deux pâtissiers, les frères Comparet, qui, se trouvant pris de vin , avaient été arrêtés pendant le tumulte de la nuit précédente , furent mis en prison avec d'autres jeunes gens de la ville. Des témoins « vendus à Calvin» déposèrent qu'ils avaient trempé dans la conjuration de tuer les réfugiés. À force de torture et d'astucieuses promesses, on leur ût avouer qu'ils avaient conspiré contre la vie des étrangers, et que les auteurs du complot étaient imi ""Perrin, Pierre Vandel , Philibert Berthelier, les deux Balthazar et tous les principaux patriotes. Après leur aveu , les prisonniers subirent le dernier supplice ; mais avant de mourir , ils déclarèrent sur l'échafaud , en prenant Dieu à témoin, que ce qu'on leur avait fait avouer était contraire à la vérité.
Perrin , Vandel , Philibert Berthelier et d'autres chefs de leur parti , ayant trouvé le moyen de s'échapper de Genève et de se retirer sur les terres de Berne , furent condamnés ^ mort par contumace et exécutés en effigie. (1) Aussitôt qu'ils eurent appris leur condamnation, ils se présentèrent devant les seigneurs de Berne, disant qu'ils se soumettaient 4 toute la rigueur de la justice, si l'on pouvait les convaincre
(1) « Les fugitifs, au nombre de plus de soixante , furent «iëclarés , le 3 juin , aéditieui , mutins , rebelles et ennemis du bien public, n» furent conmie tels «ondamnés à la mort et à tous despens , donmiages et intérêts , pour cause de «édition.» Ruchat , VI, 140, cité par Magnin.
482 mSTOIRE DE U RÉFORMS
da crime qui leur était imputé à Genève. « Les seigneurs de Berne , dit Bolsec (1 ) , ayant fait diligente perquisition sur tout ce fait, et bien connu la vérité, remontrèrent par lettres et ambassadeurs aux Genevois de n'user de telles inventions et cruautés qui étaient contre Dieu et leur prochain , avec scandale des circon voisin s.»
Ils ne se contentèrent pas de prendre la défense des fugitifs auprès des Genevois , mais ils les reçurent même au nombre de leurs concitoyens , les déclarant innocents du crime qu'on leur avait imputé. La preuve la plus évidente que la prétendue conspiration des Libertins contre la vie des réfugiés , était une odieuse invention , c'est que les juges n'osèrent pas s'en servir pour motiver leur sentence. Voici un certificat délivré par le conseil , du jugement de condamnation à mort rendu contre Philibert Berthelier , où cette conspiration est passée sous silence :
« Nous syndics et conseil de Genève à tous ceux qui ces présentes verront , certifions que le sixième d'août 1 555 , a été donné et prononcé publiquement , à son de trompe , sentence criminelle contre Philibert Berthelier et compUces nommés en ladite sentence , par laquelle pour les crime horribles et détestables de conspiration contre la saint Institution et réformation chrétienne , et contre cette cité ^ bien public et tranquillité d'icelle , a été ledit Philibert Berthelier , comme des auteurs de conspirations et ennemis àe cette cité, paix et union et tranquillité d'icelle , condamnée devoir être Hé et mené au lieu de Champel , et là avoir la tête coupée et son corps mis en quatre quartiers , lesquels seront élevés es quatre lieux plus éminents, à l'entour de
(1) Bolsec, Vie DE Caltin, p. 86.
cette cité , pour donner exemple au| autres qui tels crimes voudraient commettre , comme ainsi Tattestons. En foi de quoi nous avons mandé et commandé être concédées les présentes sous notre sceau en ce accoutumé , et seing de notre secrétaire. Donné à Genève , le 5 février 1557.» (i).
François Daniel Berthelier , maître de la monnaie, frère de Philibert et comme lui , fils du célèbre Berthelier mort pour la liberté de Genève , était allé à Dôle et se trouvait absent pendant la nuit du 5 février. À peine de retour dans sa ville natale , il fut arrêté et mis en prison (2). On l'accusa de conspiration contre TÉtat. « — Il a dit , porte Tacte d'accusation, je ne crois pas à la prédestination, quoiqu'en dise votre Calvin. — Il a formé le vœu de retirer le droit d'excommunication au consistoire pour le remettre au conseil des Deux-Cents. » Malgré les tourments de la torture que lui fit donner Colladon pour obtenir des aveux contre Perrin, Vandel et les autres fugitifs, le jeune Berthelier n'ouvrit pas la bouche. «Pour géhenne ou corde qu'on lui » donnât , dit Bolsec , il ne put être vaincu , bien que par la » pesanteur des pierres qu'on lui pendoit aux pieds, la corde » à laquelle il étoit attaché par les mains rompit par trois ou » quatre fois. Ce que voyant, les seigneurs du conseil cuidé-
> rent crever de dépit; et en fut un d'entre eux, appelé
> Amblar Corne , qui lui dit : « Tu confesseras ceci, ou bien
> on te donnera tant de traits de corde , qu'on t'arrachera
> les bras et jambes ; car la seigneurie ne sera jamais vaincue
> par ton obstination. » Ledit Berthelier nonobstant, persé-
(1) DreRinooiirt, p. 151, cité par Roisselet de Sauclières.
(2) Quatre inculpés se trouTaient entre les mains de leurs juges ; c'étaient K>aiiiel Berthelier, Claude de Genèye et les deux frères Ck>mparet. Blagnln , p.
iSÎ TsiÉréiki de la RÏFbfiits
» Véf âàt tdiijoùf sf en si constance , et tië voiilî(îit dire ctiose' )> contre la vérité et conscience , on trouva iiné nôdyetfé » cantéie , qui fut d'envoyer vers la liiére dudit jeune pirison- )> nier qui s'étolt retirée au pays de Faucigny , pour cause » des horribles cruautés qu'on exerçoit à iGenêvè.
» Jcetui Ambtâir Corné, un des seigneurs du Petit Èonsèil, » très-ardèùt et affectionné disciple de Calvin , ^rît la chargé » d'aller voir ladite femme , et Tinduirè à venir à Genève , r> pour le bien et honneur de sOn fll§ , qttl étôît èïi pirisôn , > résolu , comme est dit , plutôt de mourir ââx tourments » que de dire aucune chose contre la vérité , sa èô'âsciëncé èi )» son prochain. Ledit Amblar Corne sut fort ï)ïén cbarmeir » !a pauvre femme par feintes paroles et faussés pVôtaiessiels » de la part des seigneurs du conseil , ^6 non-èeiftemen^ » son fils seroit mis en liberté , mais encore ëialté eh bon- »netirs et degrés d'offices, s'il vouloit obéir àuxdîls sèr- » gnieurs, et confesser seulement ce qu'ils voulaient, assavoir: » être vrai ce de quoi il étoit accusé , et que Airii Pérrïn et lés » autres fugitifs de Genève l'avoieiit sollicité d'être dé leur » conspiration et entreprise ; mais qu'il n'y avoit voulu eny> tendre : confessant seulement ce peu , il seroit mis en » liberté, et élevé en dignité audit conseil. Or, il sut si bien » dire, qu'il endormit la pauvre mère, et lui persuada de » venir à Genève pour le saliit et délivrance de son fils (1).
(1) La mère de Berthelier accourut à Genève et présenta à ses juges la supplique suivante : « Ma(p]ifiques, puissants et très-i edoutés seigneurs , très-humblement à vous expose noble Amblarde du Crcst, rclaisséc de feu Philibert Berthelier. comme ayant en'fnthi que tenez François D.tniel Berthelioi en tos prisons , t «ute di'hole»* pour ce n-cuist a \os KxrrlIcMires , cl vous supplie qu'il vous plaise envers son Tils user de miséricorde plutôt que de rifjueur de justice ; et considérant que le père de son dît (ils est niorl pour le soutiennement de votre liberté , quMl vous plaise do peser cela contre les méfaits que son dit fils pourrait È,Hit
y^ privée .^ la vjUe , elle s'e^ fJJa droit vers la prison , qù » ^qit ^.9^ fils , Soj{t .c?s3é .(^t rowpu 4e la CQçde , .et ^Hi f ç- ;> moptra la vQlopjté ^t Ja délibérution du.copseil de Je faice ^ plutôt iii^PBrir ep pr,isçw misérable^uent ne yaipquît
» les ^eigpeur^ d^ copseil. four ce la mU^r^blç ipére » i'efbortpit et,p^oit d'acquiescer ?iu yg^Joir des ^igoeflrs , ^,Qt cppXe^er .ce .qu'ils désirojent de ipi , copibiep,qu|e î^t ^ çpp^e.Yjérité jçt S9 conscience, ;ejt gpe ;Pfir ce sepl mftyjîn , »']\ seroit mi^ hors de prison, et conS;^itué en ^^igpités,
> offices eji honneurs; et que telle prpmes;se Ipi^ypit.été >|fa^e p^r Aj^blar. Corne de part de tout le çppsçil. iTapt >Jbiien^ut l<a misérable i^ère pleurer, qt solliciter sop fils , y^ que .s'il p'avoit pitié de soi-même , au moins gu'ijl l'eut ^ d'elle, qui di^nieuroit désolée sans enfants et s^ns appui , )>rlui floiQurapt, et l'assurapt sur Jauroflaessequi-lpi avQit
> été. faite, de la part desdits seigneurs , que le pauvre jeune » homme dit et promit à sa mère de le faire : de quoi eUe >.i^Yei:titleditAmblar et autres .du conseil, gui ini^ptinent .^ s'as^eniblèrent, l'interrogeant comme devant 4^.s poipts .» susdits , leisqu^ls il confess^. hardiment , se con^nt:Sur Igs ^ parole^ et , promesses Xaites i s^ mère. Mais il n'eut ,p2|s >.plus .tOjt confessé , et sa confession mise .par éci^^t , gpp (la
> sentence (le sa mort^fut arrêtée et publiée, et le. jpurm0u(e
> exécutée. La^misérable et dolente nière,.vqy^nt être 4AtQRU ^^.topt au cqntraire de 3pu espérance,. et çpntre 1? pçppies^e >à eUe^^te p.ar un des seigneurs (}p conseil,, ^t,(lB M pa^rt » detoutlft^conjSj^il, voyant, di§-je, spp fils mort, copçwJé-
eommis ; et lai faisant grâce et miséricorde, le Toaloir remettre à elle lam^ , •a femme et ses petiu enfants.» Galiffe, NoT. dÉNéàLOG'.,,t.lQl, p. 55^1 Si par Blagnin.
> rant qu'elle en étoit cause , et comme traîtresse de son )» sang , se cuida tuer de déplaisir el honte. Or, comme for- » cénée , tout à l'instant sortit hors de Genève , et s'en alla » criant et remplissant Tair de regrets et complaintes, à » Berne , à Zurich , à Fribourg et autres villes des Cantons , » déclarant le détestable et inhumain fait par elle commis , » à la suasion des seigneurs de Genève , singulièrement d'un
> Amblar Corne , leur messager et commis , pour établir telle )» trahison, et demandoit justice à Dieu et au seigneurs des » Cantons contre la ville de Genève. » La mort de Daniel Berthelier indigna toute la Suisse , et Ton alla jusqu'à dire « qu'il falloit jeter à force de pelle une si malheureuse ville dans le lac. » (1) Le cœur de M. Galiffe se soulève en pensant à Calvin , le véritable auteur de cet assassinat juridique. « Maudit soit la mémoire de ce buveur de sang , s*écrie-t-il , qui fit périr sur Téchafaud le fils de Philibert Berthelier I »
Claude de Genève , capitaine du boulevard de Longuemalle, mourut également sur Téchafaud. Les autres patriotes échappèrent au dernier supplice , s'étant , comme nous l'avons dit , réfugiés sur les terres de Berne ; Calvin les y poursuivit. Il voulait qu'on les chassât de la Suisse; mais Berne refusa de s'associer à sa vengeance. La haine de Calvin contre les fugitifs n'en fut que plus implacable. Il obtint des conseils le bannissement des femmes des Libertins , le séquestre et la confiscation de leurs biens , et la peine de mort contre tout citoyen qui parlerait de rappeler les exiles (2).
(1) Bolsec, HiST. DE Caltdi, p. 87 et sui?.
(2) Faiiy, p. 285, cité par Audln.