‹ Histoire de la réforme et des réformateurs de GenèveChapitre 31 sur 51 · CHAPITRE XVI. ( 1542 A · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI. ( 1542 A

Qaerenat théologiquei de CalTin. — Castalion , Boisée, Ochin, GentiUs, Senret. ^ Vie de Serret, tes écrits, son procès, son supplice. — Les églises de la Suisse oot-elles conseillé le supplice de Senret ? Il a été approuvé par Bucer et Melanchthon. — Livre de Calvin sur le droit du pouvoir dvil de punir l'hérétique* ^ Réponse de Castalion.

Pendant que le réformateur faisait une guerre d'extermination aux patriotes genevois , ses ennemis politiques, il ne poursuivait pas moins de sa haine les théologiens de quelque valeur qui osaient discuter la vérité de sa doctrine ; car ne pas croire aveuglément à la parole de Calvin , c'était à Genève, douter de la parole de Dieu. Ne Tavait-on pas entendu dire publiquement en chaire : « Je suis prophète , j'ai l'esprit de Dieu. Je suis l'envoyé du Seigneur , je ne puis errer, et si je suis en erreur, c'est toi, ôDieu, qui me trompes et déçois pour les péchés de ce peuple ?» (1).

Sébastien Castalion, que le réformateur avait connu à Strasbourg , et qui était venu le trouver à Genève , où il l'avait fait nommer régent du collège , osa contredire

(1) Boisée, Vb db Caltoi, p. 40.

468 HISTOIR£ DE U RÉFOlKia

Texplication qu'il donnait de ce passage de FÉvangile : «De*cendit ad tnferos, il est descendu aux enfers. » Calvin enseignait dans son cathéchisme , contre le senfeiment de tous les Pères et docteurs , que cela signifiait que « Jésus-Christ avait souffert dans son âme les angoisses du damné. » Une dispute fut décidée entre le théocrate et Thumaniste, qui se montra, dit-on, admirable de logique en combattant son adversaire. Castalion voulait être ministre à Genève , mais Calvin s'y opposa. On lit dans les registres de la ville, à la date du 1 4 janvier 1 344 : « M. Calvin a rapporté que Bastian, régent des écoles, est bien savant homme, mais qu'il a quelque opinion dont n'est capable pour le ministère.... i> Après cette dispute dans laquelle il battit le réformateur, et un autre sur un passage de saint Paul , où il ne le'ménagea pas davantage , Castalion dut renoncer à habiter Genève. Mais Calvin et le conseil ne pouvaient avoir oublié que cet, homme de cœur s'était généreusement dévoué , en 1543 dans l'hôpital général , au service des malades de la peste , quand ce terrible fléau exerçait à Genève les plus grands ravages, alors que le théocrate s'en était fait dispenser et que les autres ministres avaient déclaré « qu'ils aimeraient mieux aller au diable, » qu'à l'hôpital soigner les pestiférés (1). Aussi bien Castalion sortit de la ville, muni d'un certificat des plus honorables, pour aller habiter Bàle , où il fut nommé par le sénat professeur de langue grecque.

Calvin ayant fait paraître un écrit sur la prédestination ,

Castalion en publia un pour défendre la liberté humaine. Le

'réformateur se vengea de l'ancien régent die Genève ^parles

^plus indignesoutr^es, dans deux: libelles ,' dont lUmest

(1) Registres de la ville <

ET DES BÉFORlfATEORS DE GENÈYE. 489

intitulé : Response à certaines calomnies \ et Tautre ea latin : Calumniœ nebulonis eujusdam , Calomnies d'un polisson. C'est un double thème où pour perdre Tbomme qui a osé le contredire, Calvin en fait un voleur.

« Quoi donc 1 s'écrie Castalion dans sa réponse , quoi <lonc ! je ressemblerais au portrait que tu traces de moi î Je serais tout plein d'orgueil , d'ingratitude , de fraude , d'impudence, de blasphèmes, d'impiété? Si tu me con- ^laissais tous ces défauts , dis-moi donc comment , toi et tes smis , malgré mes refus réitérés , m'avez forcé d'accepter la ^•égence du collège de Genève ? Comment tu as pu choisir pour instruire l'enfance d'une cité que tu décores du nom de sainte , un homme tout couvert de vices , toi qui me connaissais si bien ? Dis-moi donc .pourquoi ce beau certificat de vie et de mœurs que tu me délivras , lorsque je quittai volontairement Genève ? Tu me reproches la nourriture que tu. me donnas à Strasbourg : j'ai logé chez toi , c'est vrai , une semaine environ ; après quoi je fus obligé de céder ma chambre à mademoiselle des Vergers, qui venait te trouver avec son fils et son domestique; mais je t'ai payé ce que j'ai mangé. »

« — Dis-moi donc , demandait Calvin à son tour pour justifi'erson accusation de vol, dis-moi donc, il y a quelque temps , quand ton harpon à la main , penché sur le Rhin , tu retirais du bois pour te chauffer au logis , est-ce que tu ne dérobais pas le biçn d*autrui ? »

« — Et qui t'a dit cela ? répond Castalion , tes espions, qui t'ont trompé. Réduit à la plus affreuse misère, et ne voulant point abandonner ma traduction des Livres Saints ( car j'aurais préféré mendier de.pqrte çp^pprte ), je ^Pfejwîs ^un ^«'0C,<«tij'âlUisgu6tt^<le:bois qui flottait sur le Rhin et qui D*^^t$iti personnq , je;le,pêchais et le brûlais ensuite au logis pour me chauffer ; est-ce là ce que tu appelles voler? Ce n'est

ni honnête, ni vrai de parler ainsi. Ce bois esl pablic, il appartient au premier occupant. Hoc tu furtum interpretor ris ; certè non bonus, neque candidus interpres. Publiea sunt ligna et primo occupanti {i ).

Calvin , le distributeur des aumônes de tant de princes et seigneurs, qui recevait pour les donner aux pauvres des sommes si considérables de Renée de France , et à qui la reine de Navarre envoya un jour jusqu'à 4,000 francs à la fois , Calvin laissa mourir de faim Castalion, son ancien amil « Plût à Dieu I dit Ramus en parlant du célèbre et malheureux humaniste, qui n'eut que le tort de se faire théologien , plût à Dieu que la force d'un aussi grand génie , si versé dans les arts et les lettres, eût préféré s'exercer seulement dans l'enseignement de la langue grecque ; certainement je pense que dans ce genre de gloire , Bâle n'aurait rien eu qui pût lui être comparé I » (2).

Jérôme Bolsec, ancien carme déchaussé et médedn à Lyon, séduit par les dogmes nouveaux, était venu habiter Genève , pour y jouir de la liberté religieuse. En étudiant les Livres Saints, il trouva que la prédestination calvinienne était contraire à la parole de Dieu. Un jour, en i 542, Saint-André, pasteur de Jussy, prêchant dans l'Église de Saint-Pierre, se mit à développer ce passage de l'Écriture : « Ceux qui ne sont pas de Dieu n'entendent pas sa parole. » Fidèle à la doctrine de son maître, le prédicant soutenait que l'âme non régénérée de Dieu , est l'esclave du péché et fatalement condanmée à la mort éternelle , puisqu'elle n'a pas le don

(1) Cutal. DEFEm., p. 12, cité par Audin.!

(2) Utin&m tant! ingeoii tàmque bonis artibus et litteris eruditi Tis flla in boc unico grœcse profcssionis argumeoto versari maluisset, nihil, mea quidam senten* lia, in iito génère laudis Basilia comparandum habuisset I PsiB* Rah. Ba8ILU| p« 52. — Audin, loc« cit.

d'obéissance et de soumission, que le Seigneur ne donne qu'à ses élus. Bolsec assistait au sermon. Il sentit le besoin de protester contre ce fatalisme, qui outrage là bonté divine. Le service fini , profitant de la permission accordée par le consistoire à tout assistant de présenter ses objections au ministre qui , le vendredi , avait occupé la chaire , il se leva et dit : — « Maître, je tiens cette opinion sur la justice de Dieu pour fausse etdangereuse; c'est Thérésie regrattée et rafraichie de Manès ; ce sont les opinions de Laurent Valle»(1). Et continuant à discuter les paroles de Saint-André , il l'accusa de faire Dieu auteur du pécbé et de la condamnation des méchants.

Calvin était arrivé dans l'assemblée pendant le discours de Bolsec. Il resta caché dans la foule et laissa parler l'orateur sans l'interrompre. Après qu'il eut tout dit, le réformateur montrant sa figure amaigrie , et fixant des regards perçants sur le médecin lyonnais , — « Je t'accuse , lui criat-îl , de calomnies et de mensonges. » Puis reprenant de point en point le discours de Bolsec , il parla pendant plus d'une heure , appuya son opinion de quantité de passages de l'Écriture ; et comme son adversaire avait cité saint Augustin, il le cita à son tour un si grand nombre de fois , qu'il semblait à l'auditoire étonné l'avoir étudié le jour môme. « Et plût à Dieu , dit-il en terminant, que celui qui a voulu citer saint Augustin en eût vu.quelque chose de plus que la couverture ! » (2).

Farel, qui se trouvait alors accidentellement à Genève , s'éleva aussi contre Bolsec. Après quoi, un auditeur de la

(1) Bolsec, Vu DB Caltin, p. 1 12.

(t) Spon., t. n, p. 54. Notes.

^92 ffiSTpmE Vf. hfL ji^mn

jusike inférieure s'approcha du médeân lyonn^ia , r-anrêU et le fit conduire .en iprison. Aussitôt Calvio convoqua les ministres tant de la ville que de la campagne , H la docte assemblée rédigea un projet de dispute en divsept articles, qu'elle proposa au prisonnier.

iBolsec répondit à chacun de ces articles et les ministres répliquèrent, ^on^seulement il persista dans ses sentiments, ■mais il présenta à son tour des questions à Calvin , qui y répondit selon son système. €ette dispute par écrit fut .^uivie ■d'une autre de vive voL\ dans la prison , soutenue en pré* sence des magistrats , d'un côté par Bolsec , et de l'autre par Calvin et ses collègues. Les actes de cette dispute lurent rédigés et envoyés aux églises de Zurich, de Berne et de Bâle. En attendant leurs réponses, le conseil décida que £olsec serait mis en liberté sous caution ; mais persooae ne se présecbta pour lui en servir. Forcé de rester ;€^ pirisou , ilsut adoucir par la poésie les longues et tristes jheures de sa captivité. (1) Selon M. Fazzy , si l'avis des églises de la

(1) Voici les vers de Bolsec , qui sont un touchant témoignage de eon&anœ e Dieu, ,au milieu des persécutions dont il futrobjetde la part de CalTin.

Mon Dieu , mon roi, ma force et ma flance , Mon seul appui et ma seule espérance , Vers moi , ton serf , qui réclame ta grâce , Tourne tes veux et montre-moi ta face I Charité dort et cruauté m^assiége Poifr.me tenir en ses filets et pièges ; .En prison suis, en meurtrier inique , Comme méchant qui à tout mal s'applique ; Privé de biens et d'amis je demeure :

On va criant : Toile ! ioi/e I qu'il meure ! Oh ! durs assauts , oh ! cruelles allarmes , Qui font mon cœur tout consumer en larmes En mes travaux l'entendement je lève , Considérant que je suis en Genève , Qui a chassé les abuseurs papistes ,

ET lAi Bti'CFBÉiTEUËS ÎA GÏÎNÈyE. 1^

&msê fié MâVâitpàïëtêfavbfablé, Calvin FettC AH t^i^ dfllattiëir èl {mîtéi" âà tête dur récHafaùd. Héai'ëtisëiâ^iit j^tir lé poète y si régliâe de Zurich derAandait qu'on punit de nioH l'hérétique , efettes de Berne et de Bâle fiireftt pour la Idlèràbce et k^ moyens de douceur, n eut donc la vie sauve , et ië côrisfei) ^ehdît contre lui là sentence snivant^ :

« arms , syndlt^ , à la poilrèùile Aii lieutenàïit criïniï^l , cdUlré tbl Hiérb^me BoisBë , il appett que lA t'eà élevé wt^ Une til^ gratjfde audace dans la sainte congrégatioA ; tù à<é proposé une opinion conltrâîre à la vérité évan^étlquie ; oti Va feft tblr {)àr la parole de DiiBU et pair lés avis êe^ églises qtié

SariMnkfueurft et fck àtitres sophbtet ;

El loutefoiè , poar là parole pure

De Jésus-Christ, en GenèTe j'endure.

Ami chrétien, répond», etft-il Kdte

Dire que Dieu veut, induit, nécessite

L'homme à pécher ? Comment se peut-il faire ,

Vu que pèche lui est si fort contraire ?

Et pois David les iniques menace ,

Car Diitu ne veut que le péché se fasse.

Dieu Tout-Puissant , quoique fort et robuste ,

ITe peut vouloir chofee qui ne soit juste ;

Iniquité ne peut valoir justice ,

Ni la vertu peut désinsr le vice ;

En Dieu ne sont deux contraires ensemble ,

Car toujours Dieu à soi-même ressemble.

Est-il besoin que tant on se travaille

Polir recouvrir le froment sous la paille ?

Opinions ne sont que litanies :

Ce sont abus , pour ce je les renie ;

Et êH\ convient devoir laHser ce mbtidh ,

J'en suis tout prêt , mais que de toi j'abonde !

Sus donc , mon cœur, reprends vi;;ueur et force ,

Chasse douleur et de chanter t'efforce !

Louange à Dieu , qui pour ton salut veille !

Il est pour toi , quelque mal qu'on te veuille ;

Chasse tes pleurs, jelle douleur amè e ,

Pour louer Dieu, pour invoquer IOd Père I

494 mSTÛIBE DE LÀ RiFOBia

tes sentiments sont faux ; tu ne l'as pas voulu reconnaître ; ainsi tu es digne d*une punition grave. Néanmoins nous voulons agir avec douceur et commuer ta peine : ainsi nous te bannissons à perpétuité du territoire de Genève. » (1).

Bolsec, après son bannissement, s'était rétiré à Thonon, où il exerçait la médecine. Calvin Ty poursuivit de sa haine et de sa vengeance. A force d'intriguer auprès des seigneurs de Berne , il parvint à l'en faire chasser. Le médecin lyonnais finit par ouvrir les yeux ; il vit par sa propre expérience comment les réformés suisses traitaient la Uberté de conscience. Témoin des intrigues, du fanatisme, de l'espionnage, des cruautés dont Genève était le théâtre , et de ces horribles vengeances commises , au nom de la religion , par un despote, dans une ville qu'il avait rendue son esclave, Bolsecprit en dégoût la Réforme , et rentra dans le giron de l'Église catholique. Mais avant de mourir , il écrivit la vie de l'homm qu'il avait connu , de ce Calvin dont il voulait dévoiler le vices , pour protester contre le panégyrique composé pa Théodore de Bèze en l'honneur de « son maître, père e ami » (2). Quand son livre parut, on le regarda comme u libelle plein des plus atroces calomnies. Mais voilà que 1 temps, ce creuset de l'histoire, a réhabilité Bolsecaux dé pens des apologistes de Calvin; voilà qu'un Genevois, qui a lu, sans doute, dans les archives de sa ville natale, ce Livre Rouge, auquel Bolsec renvoie le lecteur, pour prouver la vérité de ce qu'il avance, rend un éclatant hommage à la bonne foi d'un historien, accusé pendant deux siècles, d'être un odieux pamphlétaire. « La plupart des faits racontés par le médedik^

(1) Calvin A Genève, cité par Audin.

(2) JBolsec, ViedeCalv. Passim.

ET D£S RÉFORMàTEUBS DE GENÈVE. 495

lyonnais, dit M. Galiffe , sont parfaitement vrais. 5» (1). Nous ne parlerons pas d'Ochin , ni^de Gentilis qui , après avoir embrassé les nouveaux dogmes , s*étaient , comme Solsec, réfugiés à Genève, et que le réformateur fit également l)aDnir pour n'avoir pas cru à sa symbolique. Mais afin de montrer dans tout son jour la haineuse et féroce nature de Calvin, nous raconterons l'histoire du malheureux Servet et de son horrible supplice.

Michel Servet était un Espagnol , né en 1 508 , à Tudelle, dans le royaume d'Aragon. C'était un de ces savants de la Renaissance qui, à l'exemple de Pic de la Mirandole, auraientpu soutenir une thèse sur tout ce qu'on peut savoir, de omni re ^cibili. Il parlait le latin , connaissait le grec et l'hébreu ; il ^tait médecin , théologien , astrologue et alchimiste. Comme médecin, il avait découvert la circulation du sang, étudié sous Sylvius et Fernel , et engagé , pour avoir attaqué Galhen , une longue lutte avec la faculté de Paris , lutte dans laquelle le parlement intervint en ordonnant à la faculté de vivre en paix avec « Michel Servetus l'Espagnol. » Comme astrologue , il prédit un jour aux écoliers qui suivaient en foule ses leçons , que la nuit suivante Mars serait éclipsé par la lune', et que cette occultation était le signe d'une conflagration générale parmi les peuples , de la mort des potentats, de la ruine de l'Église et d'autres calamités. Cette fois , la faculte de médecine eut gain de cause contre l'astrologue, auquel elle fit faire inhibition par W Seguier, en vertu de l'arrêt du parlement en date du 8 mars 1 538 , « comme à tous ceux qui se meslent de faire almanach , de parler et escrire de eventibus rerum externarum , lesquels doivent se contenter de parler et escrire de ordine retira naturalium.

(1) âiOiffe, t. m, p. 547, Nor., cité par Audin.

496 HISTOIRE DS U BirOBMK

En 1531 , Servet avait fait grand brait dans le monde théologique , en publiant à Hagnenau nn livre intkalé : De Trinitatis erroribus, sorte de pamphlet dans lequel il attaque le dogme de la Trinité. C'est dans ce livre qa'oe trouve certains passages qui prouvent qu'il avaK deviné la drcokH tion du sang. L'année d'après, il publia dans la même vUle , un autre libelle contre la Trinité, qui souleva d'indignation tous les protestants d'Allemagne. Melancbthon en déeonca , dit-on, les blasphèmes au sénat de Venise. Mais l'Espagnol se complaisait dans ces tempêtes tbéologiques. Il s'en alla à Bâie disputer avec Œcolampade , puis à Strasbourg , avec Bucer et Capiton, contre lesquels il nia effrontéoieDt la consubstantialité du Verbe. Bucer épouvanté le maudit et le voua aux tourments de l'enfer et à la vengeaoee des hommes. Ce fut en fuyant de Strasbourg que Servet vint à Paris.

Dégoûté de la médecine et des médecins, il se livre à Tétode des sciences géographiques ; il revoit l'édition latine de Ptolémée, publiée à Strasbourg en 1525, par Pirckeymer ; il la commente, l'arrange, la corrige et la fait paraître à Lyon en 133*5. Bientôt ses courses recommencent. De Lyon, où il est resté quelque temps comme correcteur à l'imprimerie de Freslon , il s'en va par le Rhône à Avignon , puis revien encore à Lyon, y passe l'été, et s'établit, pendant l'hiver, dans le voisinage , à Charheu , où il se reine t à exercer i médecine. C'était en 1341. Il demeura environ un an à Charlieu, d'où il fut obligé de sortir, selon Bolsec, « pour ses extravagances.» Revenu à Lyon, il y rencontra Pierre Palmier, archevêque de Vienne, qu'il avait connu à Paris, noble prélat, qui favoriijRit les savants , et dans la bourse duquel avait souvent puisé Michel de Villeneuve, comme se faisait appeler Servet ; Palmier ramène avec lui à Vienne et le loge dans son palais. Désormais à l'abri du besoin, le savant peut

ET DES RÉFORMATEURS DE GENÈVE. i9l

Tivre dans le repos et dans l'étude ; mais à peine a-t-il publié une édition de son Ptolémée avec une dédicace à Tarchevèque de Vienne, que le démon de la vanité vient le visiter dans sa nouvelle patrie. L'esprit tentateur l'emporte ; le médecin néglige ses malades et retourne à cette théologie orageuse qui lui a valu tant d'ennuis. Il faut à Servet la gloire bruyante, il songe à celle de Calvin , et les lauriers du réformateur genevois l'empêchent de dormir. Un libraire de Lyon, Hugues de Laporte, lui offre 500 livres, s'il veut annoter une nouvelle édition de la Bible qu'il se propose de publier. L'Espagnol accepte, et le livre parait avec des notes marginales que Calvin qualifier d'impertinentes.»

Servet avait connu Calvin à Paris, où le réformateur , s'il faut l'en croire, aurait eu avec lui des relations d'amitié, puisqu'il prétend dans un de ses écrits, n'avoir rien épargné pour le convertir à sa doctrine, « voire jusqu'à y hasarder sa propre vie.» (1 ). Quoiqu'il en soit de ces anciennes relations , elles ne tardèrent pas à se changer de la part de Calvin , en une haine implacable. Le médecin espagnol , de son côté , avait une mince estime pour la science théologique de son orgueilleux ennemi ; car , après avoir lu V Institution chrétienne, il avait dit que cet ouvrage « était mal composé , sans originalité, indigne du bruit qu'il avait fait dans le monde.» Non-seulement Servet se proposait de réfuter dans un livre l'œuvre capitale de Calvin , mais il cherchait une occasion de disputer avec lui par lettres. Le libraire Freslon , qui était en correspoûdance avec le ministre genevois , lui en fournit le moyen.

Servet ouvrit le feu de la dispute contre son adversaire ,

(1) On»c.CALvm , p. 1317 et 1318.

en lui proposant quelques doutes sous forme de questions : — « Si rhomme Jésus-Christ est le Fils de Dieu, et quelle est la raison de cette filiation ? — Si le royaume de Jésus-Christ (rÉglise) est établi sur la terre , comment on y entre , et comment Thomme est régénéré ? »

Calvin comprit que l'Espagnol voulait le faire expliquer , afin de se servir de ses explications pour le combattre. Il répondit avec une suffisance qui indisposa son adversaire. Servet répliqua et prit le ton d'un maître envers un écolier. Calvin irrité parla sur le même ton. Dès lors cette correspondance devint une échange d'injures, jusqu'à ce que le réformateur gardât le premier le silence. Il y avait si peu de rancune dans le cœur du médecin espagnol, qu'il témoigna sa surprise à Freslon que Calvin eût cessé de lui répondre. Mais il n'en était pas ainsi du ministre genevois ; car il écrivit à Viret : « Servet désire venir ici (à Genève) ; il veut que je l'appelle , mais je ne ferai jamais cette faute de lui engager ma parole ; car j'ai résolu en moi-môme de ne jamais souffrir qu'il en sorte sain et sauf. Servetus cupit hue ventre, sed à me arcessitus. Ego autem numquàm committam ut fidem meam ea tenus obstrictam habeat, Jàm enim constitulum apud me habeo , si veniat , nunquàm pati ut salvus abeat,» (1).

Le principal motif delà haine du réformateur fut la publication d'un volume in-S"* de 700 pages , auquel Servet travaillait depuis plus de quatre ans , et qu'il fit paraître sans nom d'auteur, sous le titre de Christianismirestitutio.Le livre, imprimé à Vienne par ArnoUet et Gueroult , aux frais

(1) Bolsec, HiST. DE Calvin, p. 10. Bolsec dît avoir tu roriginal de cette lettré de Calvin. Audin dit aussi l'avoir vu dans la bibliothèque impériale.

de l'Espagnol , en 1533, fut tiré à 800 exemplaires. Servet en adressa un ballot au nom de Michel de Villeneuve, docteur médecin , à Jean Freslon , libraire , rue Mercière à Lyon , lequel devait l'expédier à Francfort-sur-Mein. Freslon , curieux, ouvrit le ballot, et en tira quelques exemplaires, qu'Use hâta d'envoyer à son ami Calvin. Cette indiscrétion du libraire fut fatale à Servet. De quels transports de colère dut être saisi l'orgueilleux réformateur, en lisant le Uvre du médecin espagnol, qui est la réfutation la plus colorée de son Institution chrétienne ? Servet mêle l'ironie et le sarcasme à son argumentation , qu'il termine par cette phrase méprisante à l'adresse de son adversaire : « Oui, dans Caïn et les géants tous pleins du souffle divin restait une liberté puissante , capable de maîtriser le péché. Ergo , elle est dans toi , à moins que tu ne sois une pierre ou un tronc , nisi sis tu sorœum et truncus.^ (1).

Calvin avait soif de vengeance ; il ne pouvait digérer cette dernière phrase insultante : Nisi sis tu saxum et truncus. Et d'abord , s'il faut en croire Bolsec , qui assure avoir vu sa lettre, il écrivit au cardinal de Tournon, archevêque de Lyon , pour lui dénoncer l'hérétique, « dont ledit cardinal se prit fort à rire, disant qu'un hérétique accusait rautre.»(?). Un moyen plus sûr , quoique plus détourné, d'atteindre son but , était sous sa main , il n'eut garde de le négliger. Il y avait à Genève un réfugié du nom de Tries , qui , ayant fait de mauvaises affaires à Lyon , s'en était éloigné par crainte de la justice consulaire. Tries, s'étant donné pour un évangéliste qui fuyait la persécution , avait obtenu quelque secours

(1) Chrictian. Restit. , p, 638, cité par Audin.

(2) Bolsec, HiST. de Calvin, p. 1 1 •

5M mSTOIJIE DB LÀ RÉFORHE

de GalYiQ. n : étAitt en correspondance avec na siea cousin , i^arcband à . Lyon . catholique zélé , qui voulaU à ; Umt >pni . raoïener au bercail la brebis égarée. Tries communiquait aa réformateur les lettres d'Antoine Arneys, c'était le nom. de ^son cousin , et. Calvin dictait les réponses. C'est de Tries^ qu'il se servit pour en faire le dénonciateur de. Saryet. La. lettre suivante écrite par ce réfugié, est tout entière de. Calvin, qui ne s'est pas même donné la peine de déguiser son style :

« Monsieur mon cousin , je vous mercie bien fort de tant, » de belles remontrances qu'avez faites, et . ne dpubte point )>que vous n'y procédiez de bonne amitié, quand vous. » taschezà me réduire au lieu dont je suis party« D'autant » que je ne suis homme versé aux lettresxomme vous , je » me déporte de satisfaire aux pointa et articles que vous » m'alléguez. Tant y ^ qu'à la cognoissance que Dieu m!a. » donnée, j'aurois bien de quoi respondre; car, Dieu mercy , » je ne suis pas si mal fondé que je ne sache que l'Église a y> Jésus-Christ pour son chef, dont elle ne peut estreséparée, » et qu'elle n'a vie ni salut, et que du tout elle ne peutcon- » sister qu'en la vérité de Dieu, qui est contenue en l'Escripr » ture Saincte. Par quoy tout ce que vous me pourriez » alléguer de l'Église , je le tioiidray pour fanto&me , sinon » que Jésus-Christ y préside comme ayant toute autorité , et » que la parole de Dieu y règne comme le fondement en y> substance ; sans cela toutes vos formalités ne sont rien.- » Je. vous prie de penser la liberté dont j'use envers vous , » .qui n'est point seulement pour maintenir ma cause ^ maïs y> aussi de donner occasion de mieux penser à vous. Mais » pour le faire court , je me suis esbahy comment vous » m'osez reprocher , entre autres choses , que nous avons » nulle discipline ecclésiastique , ni ordre , et que ceux qui » nous enseignent ont introduit une licence pour mettre

ET DES HÉFORtfÀTEims IHE '^GENÊYE. SOI

»'CODflision [partout ; et œpendant je vois (Dieu mercy) iqne » les Yices sont mieœL corrigez de par de çà que ne sont pas » en toutes vos officialitez. ïlt quant à la doctrine et qui con- » cerne la religion , combien qu'il y ait plus grande liberté » que entre vous, néantmoins Tonne souffrira pas que le » nom de Dieu soit blasphémé , et tpie l'on sème les doctri- » Des 6t mauvaises opinions , que cela ne soit réprimé. Et je » TOUS ^ys alléguer un exemple qui est à votre grande » confusion, puisqu'il le faut dire , c'est que l'on soutient de » par delà un hérétique qui mérite bien d'estre bruslé vif » partout où il sera. Quand je vous parle d'hérétique , j'en- » tends un homme qui sera condamné des papistes autant » que de nous, ou pour le moins qui le doibt estre. Car com- » bien que nous soyons différents en beaucoup de choses , » si avons-nous cela commun que en une seule essence de » Dieu, il y a trois personnes ; et que le Père a engendré » son Fils , qui est sa sagesse étemelle devant tout temps , » et qu'il a eu sa vertu éternelle qui est son Saint-Esprit. » Or , quand un homme dira que la ternité laquelle nous » tenons , est un cerbère monstre d'enfer , et desgorgera » toutes lê» villainies qu'il est possible de penser contre tout » ce ^le l'Escripture nous enseigne de la génération éter- % nelle du Fits de Dieu , et que le Saincl-Esprit est la vertu % du Père et du Fils , et se mocquera à gueule desployée de » tout ce que les anciens docteurs en ont dit , je vous prie , » en quel lieu et estime l'aurez-vous ? Je dis ceci pour obvier » à toutes répliques que vous me pourriez faire, que vous ne » tiendrez point par dol pour erreur ce que nous disons estre » tel ; ce que je vous dis, non-seulement vous le confesserez * estre erreur , mais hérésie détestable , qui est pour abolir » toute la chrestienté. Il faut que je parle franchement. » Quelle bonté est-ce que l'on fasse mourir ceulx qui diront » 4a*il M faut invoquer qu'un seUl Dieu au nfom de Jéeus-

» Christ; qu'iln*y a autre satisfaction que celle qui a esté faite » en la mort et passion de Jésus-Christ , qu'il n'y a autre » purgatoire qu'en son sang, qu'il n'y a autre service agréa- » ble à Dieu que celui qu'il commande et approuve par sa » parole ; que toutes peintures et images que les hommes » contrefont sont autant d'idoles qui profanent sa majesté ; » qu'on doit garder les sacrements en tel usage qu'il a esté » ordonné de Jésus-Christ ; voire qu'on ne se contente point » de faire mourir telles gens d'une simple mort , mais qu'on » les brusle cruellement ? Cependant voilà qui nomme Jésns- » Christ idole , qui destruira tous les fondements de la foy , » qui amassera toutes les resveries des hérétiques anciens , )^ qui mesme condamnera le baptesme des petits enfants , » l'appelant inventions diaboliques ; celui-là aura la vogue » entre vous, et le supportera-t-on, comme s'il n'avoit vostre y> zélé point failli. Je vous prie , où est que vous prétendez et » où est la police de cette belle hiérarchie que vous magni- » fiez tant ? L'homme dont je vous parle a esté condamné » dans toutes les églises , lesquelles vous réprouvez. Cepeny> dant il est souffert entre vous, voire jusques à y faire im- » primer ses hvres , qui sont si pleins de blasphesmes , qu'il » ne faut point que j'en die plus. C'est un Espagnol portu- » gallois nommé Michaël Servetus de son propre nom ; mais y> il se nomme Villeneufve à présent , faisant le médecin. Il a » demeuré quelque temps à Lyon ; maintenant il se tient à » Vienne , où le livre dont je parle a esté imprimé par un » quidam qui a là dressé imprimerie , nommé Balthazard » Arnoullet. Et afin que vous ne pensiez que j'en parle à y> crédit , je vous envoyé la première feuille pour enseigne. » Vous dites que les livres qui ne contiennent aultres choses y> sinon qu'il se faut tenir à la pure simplicité de l'Escriture » Saincte , empoisonnent le monde, et si viennent d'ailleurs, » vous ne pouvez les souffrir ; cependant vous couvez là les

» poisons qui sont pour anéantir l'Escriture Saincte , et )► mesrae tout ce que vous tenez de chrestienté. Je me suis » quasi oublié en vous récitant cet exemple, car j'ay esté » quatre fois plus loin que je ne pensois ; mais Ténormité du » cas me fait passer mesure , et voilà qui sera cause que je » ne vous feray plus si long propos sur les aultres matières ; » comme aussi de fait , il me semble qu'il n'est pas grand » besoin que je vousresponde sur chacun article. Seulement, 1^ je vous prie d'entrer un peu plus profond en vostre con- » science pour vous juger vous-mesme , afin que quand il » faudra venir devant le Grand Juge , vous ne soyez pas con- » damné. Car pour le dire en un mot, nous n'avons aultre » débat sinon que nous demandons que Dieu soit escouté. » Pourquoy, faisant fin à la présente, je le prieray qu'il vous » donne oreilles pour ouïr et cœur pour obéir. Cependant » qu'il vous ait en sa saincte garde, me recommandant de bien » bon cœur à vostrejbonne grâce et de monsieur mon cousin, » vostre frère. — De Genève, le XXVI de février 1 553.»

Antoine Arneys ne manqua pas de porter à l'ofBcialité de Lyon la lettre de Tries et les feuillets du livre de Villeneuve. Bientôt les officiers de l'archevêque font une descente dans la maison de Servet ; on fouille ses papiers, mais on n'y trouve que quelques exemplaires de son Éloge de l' Astrologie, ouvrage dirigé contre les médecins de Paris. On interroge l'Espagnol , qui répond sans se troubler , l'imprimeur , qui nie tout , et ses ouvriers, qui ne savent rien. Alors l'inquisiteur Mathieu Ory imagine la ruse suivante : Arneys écrit sous sa dictée à son cousin Tries de lui envoyer le volume complet de la Chris tianismi restitutio. Calvin s'empresse de venir en aide à l'inquisiteur ; il choisit dans sa correspondance deux douzaines de lettres écrites de la main de Servet , où la doctrine antitrinitaire est défendue dans les mêmes termes que ceux du livre incriminé. Tries adresse ces pièces à Arneys , qui les remet à l'inquisiteur.

50i HISTOIRE DE LA BÉFORKE

Seryet interrogé , répond : — Ceci est bien mon écriture ; ip^s ce sont des propos tenus par forme épistolaire entre Calvin « qu'aucuns disoient homme savant , et moy , sub sigillo secreti, €)t par manière de disputa tion , pour voir si luy me pourroit os ter de mon opinion, et moy de la sienne.»

Au nombre des pièces de conviction envoyées de Genève se trouvent deux feuillets imprimés des deux côtés , avec « inscription à la main , où Servetus enseigne diverses hérésies.)^ Enfin , pour ne laisser aucun doute dans l'esprit du juge sur rindividuaiité du coupable, Calvin fait écrire à Tries : « Ce yilleneufve, de présentement médecin à Vienne , û'est aultreque Servetus, qui a été chassé des églises d'Allemagne, auquel Œcolampade a adressé diverses épistres avec tel titre qui lui appartient : Serveto hispano , neganti Christum esse Dei Filium consubstanlialem Patri , dont Mélanchthon a parlé en plusieurs passages de ses lettres. Quant à l'imprimeur, il y en a deux, Balthazard ArnouUet et Guillaume Gueroult , son beau-frère. L'ouvrage a esté imprimé aux frais de l'auteur , et le livre est bien sorti de la boutique viennoise.»

Les charges étaient accablantes. Pendant l'instruction du procès , Servet fut enfermé dans la prison de l'archevêque de Vienne. Le vibaillif , à la prière de sa fille, âgée de quinze ans , à laquelle le médecin espagnol avait rendu la santé , donna Tordre au geôlier de lui laisser la liberté de se promener dans le jardin attenant à la prison , et de ne pas exercer sur lui une surveillance trop rigoureuse. Le 7 avril 4 5o3 , à quatre heures du matin , Servet, coiffé d'un bonnet de nuit , et cachant sous une ample robe de chambre son chapeau et son pourpoint, se présente à la geôle, et demande la clef du jardin , qu'on s'empresse de lui remettre. C'était pour lui la clef des champs. Du jardin il gagne une plate-forme , d'où il $aute facilement c^ans la cour du prétoire , dont la

porte était toujours ouverte. Le voilà libre ; où ira-t-il ? Il avaitle projet de se rendre dans le royaume de Naples, pour y exercer la médecine ; mais soit qu'il n'osât demander son chemin, soit qu'il eût peur de tomber entre des mains catholiques, il prit la route de la Suisse. Après un voyage de trois mois, il arriva le 4 5 juillet à Genève et descendit à Tauberge de la Rose. Le lac sur lequel il voulait s'embarquer pour aller à Zurich , étant trop agité , il renvoya «on départ au lendemain. Mais le lendemain et les jours suivants , on ne sait pourquoi , il ne quitta point Genève.

Enfin, le 1 3 août , au moment où Servet faisait ses préparatifs de départ, le sautier et Tun des syndics , à l'instigation de Calvin , se présentèrent à l'auberge de la Rose, arrêtèrent l'étranger et le conduisirent en prison. L'homme qui l'a dénoncé est un réfugié , ancien cuisinier de la maison de Falaise , nommé Nicolas de la Fontaine ; c'est un domestique de Calvin, qui l'appelle « mon Nicolas. » Suivant les prescriptions de la loi genevoise, le dénonciateur se constitue prisonnier et se soumet à la peine du talion, s'il est convaincu de mensonge. Les juges s'assemblent. L'acte d'accusation produit par la Fontaine et dressé par son maître , contient trente deux articles tirés des œuvres imprimées de Michel Servit. Le dénonciateur dit aux juges que l'Espagnol , « en la personne de M. Calvin, ministre de la parole de Dieu eo réglise de Genève , avoit diffamé par livre imprimé la doctrine qui se prêche , prononçant toutes les injures et blasphèmes qu'il est possible d'inventer.» Mais quand Servet le somme de citer ces injures et ces blasphèmes , Nicolas embarrassé ne sait que répondre.

Les juges n'entendaient rien aux matières théologiques. Ils s'adjoignirent les ministres, et le 14, ils recommencèrent l'interrogatoire en présence de ces derniers, parmi lesquels se trouvait Calvin. A la vue du réformateur , Sârvet fut saisi

506 mSTOIRE DE LA RÉFORME

d'effroi. Après une controverse dans laquelle TEspagnol, s'il faut en croire Calvin , aurait émis des idées panthéistes , et soutenu que tout ce qui tombe sous les sens est la substance de Dieu, Servet accusa hautement le théocrate d'être un calomniateur , un espion , un buveur de sang. Il ajouta que Calvin l'avait injurié plusieurs fois par livres imprimés.

Pendant toute la durée du procès, Calvin ne cessa d'outrager en chaire le médecin espagnol. On avait laissé au prisonnier du papier, de Tencre et une plume ; mais il ne pouvait communiquer avec personne. Comme les livres de Servet étaient écrits en latin et que les juges ne comprenaient pas cette langue, Colladon, qui était le conseil de la Fontaine, se chargea de leur traduire les passages incriminés. Ce fut en vain que le malheureux Espagnol demanda un avocat pour le défendre , sa demande fut impitoyablement refusée.

Dans le livre de Ptolémée, publié à Lyon par Servet , la Palestine est représentée comme une terre stérile , contrairement au récit de Moïse , qui en vante la fertilité. CoUadou expliqua aux membres du conseil la contradiction , et les juges de s'écrier : — « Propos athéistes !» — « Je n'ai fait que traduire , répondit Servet , c'est Ptolémée qui est athéiste.»

Calvin prit alors la parole. « Je fus bien aise , dit-il , de clore la bouche à ce mécréant , et je lui demandai pourquoi alors il avoit traduit le travail d'un autre ? Tant y a que le villain chien , estant ainsi abattu par si vives raisons , ne put que torcher son museau , en disant : — Passons outre, il n'y a point là de mal.» (1).

On interrogea le prévenu sur un verset d'Isaïe dont on lui

(1) Traités Théologiques, p. 846.

reprochait d'avoir perverti le sens , en attribuant à Cyrus ce qui doit s'entendre du Christ, ^ quant à Teffacement et portement de nos iniquités.» Servet répondit que les anciens docteurs attribuaient deux sens à TAncien-Testament , Tun littéral et l'autre mystique ; que le sens principal appartenait à Jésus-Christ ; mais que l'histoire et la lettre devaient s'entendre de Cyrus. La dispute eut lieu ensuite sur la Trinité ; elle fut longue et animée. Servet admettait trois personnes en Dieu ; mais il donnait à la personnalité une signiHcation assez semblable à celle que lui attribuaient les anciens Sabelliens. Il expliqua son système philosophique, où Dieu, essence universelle , absorbe tous les corps. La Fontaine prétendit alors qu'il avait suffisamment justifié son accusation , et demanda sa mise en liberté au tribunal , qui la lui accorda , comme l'avait prévu Calvin.

Dans l'interrogatoire du 21 août, on disputa de nouveau sur la Trinité. Calvin avait apporté un saint Justin, où Servet prétendait trouver certains passages qui devaient trancher la question. « — Mais, dit le réformateur, Servet ne savait pas le greci Se voyant pris ainsi, il se mit à crier: — Un saint Justin en latin I — Et comment? lui dis-je, il n'y a pas de traduction latine. Quoi donc, tu n'entends pas le grec, et tu dis que Justin t'est parfaitement connu I Où sont donc tous ces beaux témoignages dont tu te faisais fort de m'accabler ? » Quoiqu'on dise Calvin , il est impossible d'admettre chez Servet cette ignorance de la langue grecque, non-seulement avec les annotations dont il a enrichi sa publication de Ptolémée, mais encore avec ses livres théologiques, où il cherche l'explication do certains passages du Nouveau-Testament dans des écrivains grecs qui n'ont pas été traduits.

Le 22 août , le prisonnier adresse une supplique au conseil pour obtenir son élargissement, attendu que la connaissance d'une accusation d'hérésie , qui n'est accompagnée

d'aucun autre crime , n'appartient pas au pouvoir (âfil et^t être renvoyée aux églises; qu'il en était ainsi du temps des apôtres ; que l'empereur Constantin l'avait ainsi décidé à l'égard d'Arius ; que l'hérétique condamné par les églises devait seulement être banni. En second lieu , le suppliant requiert que l'accusation criminelle soit écartée, attendu qu'il n'est ni séditieux, ni perturbateur, les questions qu'il a traitées, étant diiliciles, et ne concernant que les savants; que pendant son séjour en Allemagne , il en a seulement parlé à Œcolampade , à Bucer et à Capiton , mais à personne en France ; qu'il a toujours réprouvé les anabaptistes , qui veulent faire les choses communes. Donc il conclut que «pour avoir, sans séditions aucunes, mis en avant certaines questions des anciens docteurs de l'Église, que pour cela ne -doit aucunement cstre détenu en accusation criminelle. »

€ Tiercement , Meisseigneurs , ajoute Servet, pour ce qu'il est estranger, et ne sçait les coustumes de ce pays, ni comme il faut parler et procéder en jugement , vous supplie ^

humblement luy donner un procureur, lequiel parle pour tuy. Ce fesant , farés bien et nostre Seigneur prospérera vostre respubllque.

» Faict en vostre cité de Genève, le 22 aost 4 553. » Michel Servetus de Villenenfve. En sa cause propre. »

Le 23, on interroge de nouveau le prisonnier. Le lieutenant criminel lui donne lecture de trente questions sur sa parenté, ses relations littéraires , ses voyages. On lui demande s'il a été marié , et s'il ne l'a pas été , « comment il MjBI s'est pu tant longuement contenir de se marier. » Onveut^^i savoir pourquoi, dnns ses écrits, il a attaqué Calvin avec^ e tant de violence. Il s'excuse en disant que le langage d Calvin était encore plus violent.

Le 27 , Servet comparaît devant le tribunal pour la dernière fois. On lui communique la réponse qui a été faite à 9a

ET DES RfiFOBMATEURS DR GBNÊYE. 509

reqoétev On le maintieni en prison , parce que « l'hérétiqne ne ressemble pas aa perlarbatenr ; que son crime trouble la société, qui a droit de le punir partout où elle le sait être. )> On rejette sa demandeM'un procureur ou conseil , attendu que « rhérétique est hors du droit commun. )> On poursuit rinterrogatoire; on fouille minutieusement dans la vie privée de Servet ; on voudrait trouver quelque chose à reprendre à sesmœurs^ Le lieutenant fait TofTice de médecin, il veut savoir la cause de son impuissance , et le malheureux pri^ sonnier est obligé de la lui expliquer.

— En jouant avec Thôtesse de la Rose, continue le lieutenaol , vous avez dit qu'il y avait assez de femmes sans se marier.

— « Vrayement , répond Servet , j*ay tenu ce propos , et gaodissois pour donner à entendre , quod impotens non eram; car je n'avois que faire de le laisser sçavoir. »

Cependant quelques-uns des juges , ayant des remords, demandèrent à Calvin , pour rassurer leur conscience , une réfutation par écrit des erreurs de Servet. Le réformateur mit quinze jours à la faire. En attendant, le malheureux prisonnier était gisant sur la paille , dévoré pa» la vermine , n'ayant pas même la permission de changer de linge. « Les poulx me mangent tout vif, dit-il , dans une seconde requête qu'il adresse au conseil , mes chausses sont déchirées et u'ay de quoy changer ni pourpoint , ni chemise qu'une méchante; Calvin , pour son plaisir me veut ici faire pourrir en prison. » Il se plaint qu'on ait accordé un conseil à son accusateur, et qn'OD ne lui en donne point à lui , étranger , ignorant les coutumes du pays. Il termine sa requête en demandant que sa cause soit déférée aux Deux-Cents, «protestant de tous dépens, dommages et intérêts et de pcma talionis, tant contre le premier accusateur, que contre Calvin, son maistre, qui a pris la cause à soy. »

510 HISTOIRE DE U RÉFORMfi

On ne répondit point au prisonnier. Toutefois le conseil voulait qu'on lui donnât une chemise et du linge ; mais Calvin s'y opposa. Alors l'Espagnol outré, désespéré , dressa contre son ennemi cet acte d'accusation dont l'incontestable vérité devait couvrir Calvin d'une honte éternelle :

< .« Si le moys de mars dernier passé fist(Calvin) escrire par Guillaume Tries à Lyon , disant tout plein de choses de Michel Villanovanus , dict Servetus. Quel est le contenu de la lettre et pourquoy ?

2. Si avecque ladicte lettre envoya la moitié du premier quayer du Uvre dudict Senetus , où estoit le titre et l'indice ou table et quelque commencement dudict livre intitulé : Christianismi restitutio.

3. Si tout cela ne fut envoyé pour le faire voir aux officiers de Lyon pour faire accuser ledict Servetus , comme l'effet s'ensuyvit.

4. Si environ quinze jours après ladicte lettre , envoya de rechef par le mesme Tries plus de vingt épistres en latin que ledict Servetus luy avoit escrit; et les envoya comme les autres de par delà luy demandiont , afin que plus seurement ledict Servetus fust accusé et convaincu , comme l'effect s'ensuyvit.

5. Si après n'a entendu que pour ladicte accusation ledict Sen^etus a esté bruslé en effigie et son bien confisqué , et fust resté bruslé en personne , si ne se fust eschappé de prison.

6. Si ne sçait bien que n'est point Testât d'un ministre de l'Évangile de estre accusateur criminel , ni de poursuyvre judiciairement un homme à mort. »

L'Espagnol terminait sa requête en disant que , par quatre raisonsinfaillibles, Calvin devait être condamné: la première, parce que la matière de la doctrine n'est point sujette à une accusation criminelle ; la seconde , parce que Calvin est faux

accusateur ; la troisième , parce qu'il veut par frivoles et calomnieuses raisons , opprimer la vérité de Jésus-Christ ; la quatrième, parce qu'il suit, en grande partie , la doctrine de Simon le Magicien.

Cette nouvelle requête, datée du 22 septembre, étant comme la dernière, restée sans réponse, Servet en adresse le même jour une autre à ses juges pour protester contre les accusations de Calvin , qui disait qu'il avait écrit que les âmes étaient mortelles , et que Jésus-Christ n'avait pris dans le sein de la Vierge Marie que la quatrième partie de son corps. Servet ajoute que s'il avait écrit ces blasphèmes, il se condamnerait lui-même à mort. « Pourquoy , Messeigneurs , dit-il, je demande que mon faulx accusateur soyt pnmpœna talionis, et que soyt détenu jusqu'à ce que la cause soyt affinie pour mort de luy ou de moy , ou aultre peine. » « Je vous demande justice , Messeigneurs , s'écrie le malheureux, justice , justice , justice I »

Les juges gardent le silence. Pour la dernière fois le prisonnier écrit au conseil :

« Magnifiques seigneurs ,

« Il y a bien trois semaines que je désire et demande avoir > audience , et n'ay jamais pu l'avoyr. Je vous supplie pour » Tamour de Jésus-Christ, ne me refuser ce que vous ne re- » fuseriez à un Turc, en vous demandant justice. J'ay à vous » dire chose d'importance et bien nécessaire.

» Quant à ce qu'avez commandé qu'on me fit quelque » chose pour me tenir net, n'en a rien esté, et suys plus piètre » que jamais.Etdadvantagelefroytmetormente grandement, )► à cause de ma coHque et rompure , laquelle m'engaldre » ( m'engendre ) d'aultres povretez que c'est honte à vous » escrire. C'est grande cruauté que je n'aye congé de sortir » seulement pour remédier à mes nécessitez. Pour l'amour » de Dieu, Messeigneurs, donnez-y ordre, ou pour pitié, ou

» pour le devoyr. Fait à vos prisons de Genève, le dixième » d'octobre 1553. Michel Servetus. »

Les juges continuent de fermer impitoyablement roreiHe aux plaintes duprisonnier. Le 21 octobre, ils s'assemblent et passent trois jours à délibérer sur son sort. Quelques-uns opinent pour la réclusion ; presque tous pour la peine capitale , et la majorité vote la peine du feu. (i) Ami Perrin , qui avait fait le malade pour ne pas avoir sur la conscience l'iniquité de ce jugement, se leva et vint au conseil essayer de sauver le malheureux Espagnol. Cet acte de pitié , qui honore le capitaine-général, Calvin osa le flétrir. Il écrivit à Farel : « Cœsar comtcus, après avoir fait le malade pendant trois jours, s'est rendu au conseil pour sauver le scélérat ; et il n'a pas rougi de demander que la cause fût évoquée au codseil des Deux-Cents ; mais l'arrêt a été rendu sans contes^ tation. y>

Le 26 octobre, on vint annoncera Servetque le jugement de condamnation serait exécuté le lendemain. Le prisonnier, en voyant s'évanouir tout espoir de délivrance , se mit à pleurer et à pousser des cris lamentables. « Ce n'est pas la constance d'un martyr, dit Calvin, qui a la cruauté d'insulter à sa victime, c'est la stupidité de la bête brute qu'il montra quand on lui vint annoncer son sort. Dès qu'il eut entendu l'arrêt , on le vit tantôt , l'œil fixe comme un hébété , jeter de profonds soupirs, tantôt hurler comme un furieux. Il ne cessait de beugler à la manière des Espagnols : Misericordia I

(1) Calrin , sMl faut en croire une lettre quMl écrivit à Farel, aurait tàcHé; mUi en vain, d\)btenir du conseil une autre genre de mert pour sa victime, ce qu'il est difficile d^admettre avec son allilude pendant le procès de Ser^'et. Genus mtniù , dit-il dans cette lettre , cunati sumns tnn/air , stdfrasirà, Ep. 161 • — Magnin, UisT. del^Étab. de la Réforme ▲ Gekète, p. 366. Noté.

misericordia / » — « Mais , lui répond Castalion , le Christ ne cria-t-il pas sur l'arbre de lacroix : Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m* as- tu abandonné ? »

Le lendemain , jour de Texécution , Guillaume Farel se présenta au prisonnier pour l'accompagner au supplice. Après avoir vainement essayé d'obtenir de lui une rétractation, il lui conseilla de se réconcilier avec Calvin , avant de mourir. Servet y consentit , et bientôt le réformateur vint le trouver en compagnie de deux conseillers.

— « Je vous prie, lui dit l'Espagnol, de me pardonner , . si je vous ai offensé. »

— «^Dieu m'est témoin , répondit Calvin , que je n'ai pas gardé le souvenir du mal qu'on a pu me faire. Envers mes ennemis je n'ai jamais employé que la douceur ; envers vou9 je n'ai montré que de la bienveillance, vous n'y avez répondu que par des outrages. Mais , je vous en prie , ne parlons pas de moi, vous n'avez que le temps de songer à Dieu et de vous rétracter. » Servet garda le silence, et Calvin se retira. Mais où alla-t'il, le saint homme, qui ose dire au malheureux qu'il a fait condamner à être brûlé vif, qu'il ne lui a montré que de la bienveillance ? Àlla-t-il dans un des temples de Genève prier pour la conversion de l'hérétique ? Non pas ; cette âme féroce voulait savourer jusqu'au bout son épouvantable vengeance. Calvin alla dans une maison d'où il pouvait voir le supplice , et s'assit près d'une fenêtre , afin de repaître ses yeux des horribles souffrances de l'homme qui venait de lui demander pardon I

Quand les portes de la prison s'ouvrirent , à la vue du patient pâle et défait , dont la tête avait blanchi dans les fers, le peuple fut ému de compassion ; des femmes , des hommes même pleuraient. Le cortège s'arrêta devant l'Hôtel-de-ville, et le greffier lut à haute voix l'arrêt de condamnation. Cette lecture faite , un valet du bourreau s'approcha de Servet, qui

gardait un morne silence, et le frappa de son bâton. Le condamné , tombant à deux genoux , se mit à crier : « — Le glaive ! de grâce , et non le feu! où je pourrais perdre mon âme dans le désespoir! Si j*ai péché, c'est par ignorance. » Farel le releva et lui dit en l'embrassant : « — Confesse ton crime , et Dieu aura pitié de ton âme. y>

— « Je ne suis pas un criminel , répondit Servet , je n'ai point mérité la mort; que Dieu me soit en aide et me pardonne mes péchés ! »

— « En ce cas , dit le ministre , je vais t'abandonner. * Servet se tut. Le lugubre cortège se mit en marche. Le patient levait les yeux au ciel et murmurait par intervalle : — « 0 Jésus , (ils du Dieu vivant , grâce I grâce ! » Arrivé au lieu du supplice , Servet tomba la face contre terre en poussant des hurlements affreux. Un peuple immense couvrait le CharapeL Guillaume Farel montrait du doigt le malheureux gisant dans la poussière , et criait à la foule : — « Voyez I cet homme qu'on va brûler , c'est un savant , qui peut-être a voulu n'enseigner que la vérité ; mais le voilà dans les mains du diable qui ne le lâchera pas. Veillez bien sur vous, de peur que Satan ne vous en fasse autant. »

Le patient s'étant relevé et agenouillé , Farel se pencha vers son oreille et lui dit : « — Servet, il en est temps encore, veux-tu faire l'aveu de tes crimes et te recommander au Fils éternel de Dieu? » Servet murmura : — « A Dieu , à Dieu. » — « Est-ce tout? » reprit le ministre. L'Espagnol le regarda fixement et dit : — « Que voulez-vous de moi ? à qui puis-je mieux recommander mon âme qu'à Dieu mon créateur ? »

— « Il y a ici un notaire , qui recueillera tes dernières volontés, reprit Farel. As-tu laissé une femme et des enfants? » Servet hocha la tête. — « Ne veux-tu pas te recommander aux prières des assistants ? » Le patient dit qu'il le voulait. — « Voici que Servet vous demande de prier pour son âme, ^

cria le ministre à la foule. Se rapprochant ensuite du condamné , il le conjura pour la dernière fois de confesser Jésus le Fils éternel de Dieu. Les lèvres de Serve t restèrent fermées. Alors Farel dit à haute voix au peuple : — « Ecoutez , Satan va s'emparer de cette âme , » et il s'éloigna.

On lia Servet à un poteau avec une chaîne de fer. Son cou était retenu par quatre ou cinq tours d'une forte corde , sa tète couverte d'une couronne de paille enduite de soufre , et son livre de la Trinité suspendu au pilori. On laissa longtemps le malheureux dans cette attitude, exposé aux regards du peuple. Servet priait le bourreau d'abréger les apprêts du supplice; mais le bourreau, dont la main tremblait, mettait beaucoup de temps à rassembler autour de la victime les fagots de bois vert qui formaient le bûcher.

Le feu est enfin allumé ; la flamme s'élève lentement et enveloppe le corps de l'Espagnol , dont les pieds sont cachés dans le foyer. Sa tête est entourée d'un nuage de soufre et de fumée , à travers lequel on peut voir ses lèvres qui s'ouvrent pour prier. Soudain la flamme se dresse en pétillant et lui dévore la face. L'infortuné pousse un râle affreux , qui fait frissonner la multitude. Quelques hommes du peuple, émus de pitié , accourent pour abréger l'horrible supplice , en aidant le bourreau à étouffer le condamné sous des fagots enflammés. Un murmure partant du foyer embrasé se fait entendre : « Jésus , Fils éternel , ayez pitié de moi ! » C'était le dernier soupir de Servet, et son âme comparaissait devant le Juge Suprême (1).

Le peuple épouvanté se retira en silence du lieu du sup-

(1) Andin, Hm. w Caltui, t. II, p. 284 «t nihr.

5l6 HISTOIRE m LA RÉPORMlt

plice, et Farel s'en retourna à Neufchâtel, content <te la jnstîce genevoise , lui qui avait écrit quelques jours auparavant à Calvin : « Jfe ne puis croire qu'il se trouve des juges assez iniques pour épargner le sang de cet infâme hérétiqae.)^ (1). Quant au réformateur , après avoir assisté à l'agonie de sa victime, il quitta la fenêtre, d'où il avait contemplé l'Horrible spectacle , et gagna tranquillement son logis pour y rassembler les éléments d'un livre qui devait , dans son esprit , le justifier aux yeux du monde réformé. Ce livre parut ett 15S4, sous le titre de : Fidelis expositio errorum Michnelis Serveti et brevis eorumdem refatatio , uhi docettir jure gladii coercendos esse hœreticos, « Fidèle exposition des erreurs de Michel Servet et brève réfutation de ces mêmes erreurs , où l'on enseigne que les hérétiques doivent être punis par le droit du glaive.»

Le sang de Servet doit-il retomber seulement sur la tête de Calvin, et les églises réformées de la Suisse ne sont-elles pis aussi coupables de cet assassinat juridique ? Calvin les avait consultées : on peut voir d'après leurs réponses, qu'il a données dans son livre , qu'elles conseillent toutes de châtier l'hérétique. Il est vrai qu'aucune ne dit formellement qu'on doive le faire mourir, d'où Bolsec a conclu qu'elles n'ont pas été les complices du réformateur. On en jugera , voici leurs réponses :

« La providence divine , dit l'église de Zurich , vous a donné une bien .belle occasion de prouver au mondeque nî votre église ni la nôtre ne favorisent les hérétiques. Vigilance et. activité ; que la* contagion du flêausoit arrêtée , et que le Christ vous illumine de sa sagesse.»

(2) Farel. Ci^LViN, 8 sept. 1553. Calv. Epist., p. 156, cité par Audîn.

« Nous sommes certains, disent les ministres de Schaffouse, que vous emploirez tous vos efforts pour que Thérésie ne ronge pas comme un chancre les chairs du corps chrétien. Point de disputes. Disputer avec un insensé , c'est faire de la folie avec des fous.»

Le langage des pasteurs de Bâle est un peu plus explicite : « Tous emploirez pour guérir Tâme du malheureux tout ce que Dieu vous a donné de sagesse ; s*il est inguérissable , vous aurez recours au pouvoir dont Dieu vous arma, afin que rÉglise du Christ cesse de souffrir , et que de nouveaux crimes ne soient pas ajoutés aux anciens.»

Les ministres de Berne , après avoir blâmé les erreurs de Servet, terminaient ainsi leur lettre : « Nous prions le Seigneur de vous donner l'esprit de prudence , de sagesse et 4e courage, pour que vous écartiez cette peste de votre église comme des autres églises , et que vous ne vous relâchiez sur rien de ce qu'on peut penser n'être pas convenable à des magistrats chrétiens. Puisse le Seigneur conserver fermement et perpétuellement dans la vraie piété et dans la paix votre église et votre république I » (1).

On le voit, ces réponses sont ambiguës, comme les anciens oracles. On peut en induire à volonté qu'elles demandent et m demandent pas que l'hérétique soit puni de mort. Il n'est donc pas exact de dire , comme Calvin , que le conseil de Geaéve, en faisant brûler Servet, a été l'exécuteur de la sentence rendue par les églises de la Suisse. Mais si les réponses de ces églises laissent à l'esprit des doutes sur leur intention

(1) Oramus Dominum ut det vobis spiritum pnidenti», oonsilii et fortitudinii , nt et pestem hanc ecclesiis , cùm vestra , tùm aliis, avertatis , et simul nihil remittatis quod magistnitui cbristiaDo iooonTeniens oenaeri poant. Spoo , notes , t. n, p. 63-64.

à regard du châtimeDt que les Genevois devaient infliger au malheureux Espagnol , Melanchthon et Bucer , dans les lettres qu'ils écrivirent à Calvin , n'en laissent aucun sur la complète approbation qu'ils ont donnée à cette exécution sanglante. « Révérend personnage et mon trèscher confrère , écrit Melanchthon au théocrate genevois , je rends grâce au Fils de Dieu qui a été le spectateur et le juge de votre combat , et qui en sera la rémunération. L'Église aussi vous en devra sa gratitude , à maintenant et à la postérité. Je suis entièrement de votre avis , et je tiens pour certain que les choses ayant été dans Tordre, vos magistrats ont agi selon le droit et la justice en faisant mourir ce blasphémateur.» (1)

Bucer montre dans sa lettre une férocité digne de Calvin. « Sen^et , dit-il , méritait d'avoir les entrailles arrachées et déchirées.» (2). Quant au réformateur genevois, il semble , dans son livre , piétiner sur sa victime en chantant victoire. Il cite pour justifier sa vengeance quantité de passages des Livres Saints; il évoque à l'appui de son opinion sur le droit du pouvoir civil de punir l'hérétique , des prophètes , des docteurs et môme des papes. Il oublie complètement son commentaire 5wr la Clémence, et son Institution chrétienne, où, dans de nombreux passages, il a défendu l'hérétique contre le glaive delà loi. Malheureusement pour lui, il y avaità Bâle un homme de cœur qui se chargea de l'en faire souvenir. Caché sous le pseudonyme de Martinus Bellius , Castalion publia contre l'écrit de Calvin touchant la punition dos horétiques , divers pamphlets où, en le citant textuellement , il

(1) Drelioeourt, Détensb de Caltin, p. 285, cité par Audin. (3) Id. Uid.

ET DES RÉFORHATEURS DE GENÂYE. 519

donne au réformateur, sur un ton tantôt sérieux, tantôt plaisant , mais toujours digne, des leçons de tolérance et d'humanité , qui montrent les généreux sentiments du célèbre helléniste , et sont , aux yeux de la postérité, un de ses plus beaux titres de gloire.

Mais qu'était-ce donc que ce Servet pour que Calvin poursuivît sa mort avec tant d'acharnement ? C'était un homme amoureux de gloire et de louange qui , pour briller dans le monde où les chefs de sectes occupaient le premier rang , avait voulu suivre leur exemple. Il se croyait plus capable qu'eux d'éclaircir les obscurités de la théologie ; il s'imaginait de comprendre d'incompréhensibles mystères, et s'était égaré en voulant les expliquer.

Quand , enivré par les fumées de sa vanité espagnole , il soutenait de bonne foi des propositions hérétiques , comme il le disait à Farel en marchant au supplice, il ne méritait point la mort , n'ayant péché que par ignorance. Sen^et était âgé de 44 ans lorsque, le 27 octobre 1553, il fut brûlé vif sur la place du Champel à Genève. Si l'on juge de ses opinions par les actes de son procès et par les réponses qu'il fit aux questions qui lui furent proposées , elles n'étaient pas aussi détestables que Calvin et ses sectateurs ont voulu les représenter (1). Mais quelles que soient ses erreurs théologiques , on doit espérer que les souffrances de son long martyre lui auront , au dernier moment, dessillé les yeux et fait trouver grâce auprès du Dieu de miséricorde.

Combien les âmes pieuses ne devraient-elles pas souhaiter que le malheureux Servet eût obtenu son pardon, si, comme on l'a prétendu , il était l'auteur du Trésor de rame chrétienne , un des plus beaux Uvres ascétiques qui aient été composés !

(i) Spon, Hnr* de Genètb,!. n, p. 64, notet.

580 mSTOIBB DE U BiFOBIIB

Page 1