‹ Histoire de la réforme et des réformateurs de GenèveChapitre 32 sur 51 · CHAPITRE XYII. ( 1556 A · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYII. ( 1556 A

Let dernUret années de Calvin. — Sa tonte-paiMance à GenèTe. — Soo intol^ rance. — Son infatigable actirité. — Espèce de culte qa'on lui rend à Getaéve. — Mort de sa femme Idelette. — Pourquoi Calvin reste Teuf. — H est atteint de hombrenses maladies. — Son caractère s'aigrit. — Ses dernietB nooments, son testament et sa mort. — Comparaison de la mort de Calvin avec coUa de Sadolet.

Après la chute des Libertins , le gouvernement théocratique de Calvin fut solidement assis dans Genève. Délivré désormais de ses ennemis politiques, entouré de ministres imbus de sa doctrine et servilement soumis à sa volonté , le réformateur put réaliser sans obstacle le projet qu'il avait conçu depuis longtemps , de faire de Genève la Rome du calvinisme. En initiant à sa doctrine les prêtres apostats et les moines défroqués qui venaient à lui de tous les pays , il en fit d'ardents missionnaires qui, pleins de son esprit, s'en allaient révolutionner le monde. (1) La France devint surtout

(1) Ce n^était pas seulement par des missionnaires que Calvin propageait sa trine, mais encore par ses écrits « Calvin avait les yeux ouverts partout, dit Flo* rimond de Rémond , faisant couler ses écrit» latins et français et des i>etits livres, comme un abrégé de la nouvelle foi qu'on devait tenir en la chrétienté» PJusiears

ET D|8 JiiPCiUlATSQRS DE CXNÂYE. âS^

la proie de ces prédicants qui tenaient leur apostolat de Calvia, FevauaieDt de temps en temps à Genève, s'inspirer de .ses conseils , et réchauffer à ses leçons teur zèle et leur fanatisme. Comme les disciples de Pythagore, <5eux du réformateur ' croyaient aveuglément à la parole de leur maître. Aussi bien leur intervention dans les troubles et les guerres civiles qui désolèrent si longtemps les provinces méridionales de la France , n'y pacifiait point les esprits , leur haine pour tout ce qui tenaient au culte de la religion catholique étant égale à celle de Calvin , qui leur avait inoculé sa tyrannique intolérance. Au reste , comment auraient-ils suivi la voie de la conciliation, en se laissant guider parles réponses de Toracle de Genève ?

Un jour, la femme d'un catholique présente son enfant à Farel pour qu'il le baptise. Le ministre refuse le baptême à Tenfant , parce que la mère lui dit qu'elle veut suivre la religion de son mari. Le réformateur consulté répond à son ami : « Vous avez bien fait, il serait absurde de baptiser ceux qui ne veulent pas faire partie de notre corps.)) (i).

— « Maître , quid d'un chrétien qui se marie à une catholique ?» lui demande un jour Lélio Socin.

Calvin répond : 4( Il n'est pas permis à un chrétien de ^'nnir à une femme qui a déserté le Christ. Or, tous les papistes sont dans ce cas : papiste et Mahométan, c'est pres- ^qoe chose semblable. » (2)

^prennen^ eette charge d'en peupler le monde , mais aree un td zèle qu'ils n'y ont

^^épaatgaé ni leurs moyens pour serrir à la dépense, ni leur yie pour les publier, mè-

-^nement le catéchisme lorsque Calrin l'eut mis au monde , lequel fut traduit en

•3iébreu , grée , italien , allemand , polac , anglais , écossais , flamand et espagnol ,

que toutes les nations de la terre pussent savourer le nouvel Evangile» »

(i) Farello, 16 cal. Aug. 1553, cité par Aadin, t. II, p. 349.

(2) Liuo SoGUfO. 7 id« decembr., loe. dt.

— « Il m'arrive souvent, lui dit un jour Gossin Zenel , de manger à la table de catholiques, où Ton dit le Benediciie et les Grâces, que dois-je faire ? »

— « Garder votre chapeau sur la tête , répond le réformateur ; car vous découvrir, c'est faire acte de papisme. )► {\).

Qu'on juge d'après ces réponses , quelle devait être la fanatique intolérance des missionnaires de Calvin.

Cependant, au milieu de toutes ses luttes théologiqaes et politiques , le théocrate n'a rien perdu de sa prodigieuse activité. Au temple, au conseil, au consistoire , on le voit partout, s'occupant de tout, même de ces menus détails dont la surveillance est l'office du plus humble subalterne. Au temple , par exemple , il veille à l'ordre matériel ; il fait recrépir les murs, enlever les images, effacer les inscriptions tumulaires. Avec les syndics et les conseillers , il confère de l'administration municipale , des rapports politiques de la cité , de la police des rues, des affaires contentieuses , de la distribution des aumônes. Au consistoire , il dénonce les infractions aux règlements concernant les mœurs , et aux ordonnances ecclésiastiques. Rentre-t-il dans son cabinet , il trouve son bureau chargé de lettres , de consultations , de plaintes , de dénonciations , auxquelles il lui faut répondre , et il y répond sur-le-champ. La nuit, il travaille encore et ne prend que trois heures de sommeil. « Le jour que cen'estoit pas à luy de prescher , dit Bèzc, estant au lit il se faisoit apporter dès les cinq ou six heures quelques livres , afin (le composer, ayant quelqu'un qui escrivoit sous luy. Si c'estoit sa semaine, il se trouvoit toujours prest de monter en chaire, et après estant retourné à sa maison, se mettoit dans

(1) D. GossiNOZDfELLO. Geneya pridie iduB mail. 1558.

le lit OU se couchoit dessus tout vestu , et ayant quelques livres il poursuivoit son labeur.» (i). Un jour le réformateur écrivit à Farel : « Vraiment je ne me rappelle pas dans toute Tannée une journée si pénible. Il faut que le messager emporte avec ma lettre le commencement de mon ouvrage. Vingt feuilles à corriger, mes lectures, mon sermon, quatre lettres à écrire, des parties à réconcilier , dix personnes qui m'attendent pour me consulter 1 J'espère que vous me pardonnerez, si je ne vous entretiens pas plus longuement.» Grâce à sa facilité de conception et à cette incessante activité , affaires publiques et privées , affaires civiles et religieuses , il faisait tout marcher de front, sans jamais rien laisser en retard ; et de sa plume féconde semblaient sortir à la fois des lettres pour ses adeptes , des pamphlets contre les ennemis de sa doctrine, des traités théologiques , des commentaires sur les Psaumes et sur les Épîtres de saint Paul. Ses œuvres forment de nombreux volumes in-folio, et Ton connaît plusieurs milliers de ses lettres, sans compter celles qui sont perdues. Quand il écrivait, sa plume courait sur le papier aussi vite que sa pensée. C'est la cause de la difficulté qu'on éprouve à lire son écriture toute pleine d'abréviations.

Calvin était soigneux de sa renommée Uttéraire , et Farel était son juge ordinaire, qu'il consultait volontiers. Amoureux de louanges et de vaine gloire , il usait , s'il faut en croire Bolsec, pour se faire valoir aux yeux du monde , de moyens peu délicats. « Il escrivoit , dit le médecin lyonnais, et composoit plusieurs lettres, èsquelles il n'oublioit rien de ce qui estoit pour son honneur et gloire , au contraire se louoit beaucoup ; mais il attribuoit lesdites lettres à quelques autres,

(1) Bète, YiBDiGiLTiii.

524 ^HISTOIRE -DE U b£eQRMB

empruntant leur nom pour mieux couvrir sa ruse et {lar^tce plus grand personnage.» Yiret entre les mains duquel étaient tombées plusieurs de ces lettres , sous le pseudonyme de Galasius, ayant reconnu le style du réformateur , lui en a?ait fait des reproches , à quoi Calvin aurait répondu : « <}u'il délibéroit d'en faire autant pour Tavancement de rhonnear et louange de Farel et Viret pour accroistre leur crédit ; car ils estoient comme trois colonnes qui supportoieut rhonnear de Dieu et la réformation de la religion cbrestienne.» (1).

Lorsque le tbéocrate quittait sa maison, semblableà on sénateur de l'ancienne Rome entouré de ses clieats , il était toujours suivi d'une foule de gens qui s'empressaient autour de lui pour lui faire cortège ; et quand il sortait de (Genève pous aller' à Berne ou ailleurs, il avait une escorte de vingtcinq ou trente hommes à cheval bien armés. « Je tiens pour certain, ajoute Bolsec, que s'il n'eust été adverti par maistre Pierre Viret et par d'autres que les seigneurs de Berne ne pouvoient supporter sa gloire, et que par mocquerie ils l'appeloient le pape de Genève, il eust mené à sa suite plus grand train qu'il ne faisoit.» (2).

Au reste, Calvin était en si grande vénération dans Genève, surtout parmi les réfugiés, qu'on pensait ne pouvoir lui rendre trop d'honneurs et trop d'hommages. On avait placé son portrait dans plusieurs lieux pubhcs de la ville , et nombre d'hommes et de femmes le portaient en médaillons suspendus à leur cou. C'étaient les dévots de Calvin « qui en faisoieoi leur Dieu.» « Cela estoit tout commun et puWic à Geinéva , poursuit Boisée , ce qui fut remonstré par plusieurs gens de

(1) Bolsec, Hi8T. DE Calvin, p. 53-54

(2) 16, ibid

bîèh et d'autorité. De plus on escrivit qu'ayant condamné et fait abattre les images des saints, de la Vierge Marie et de Jésus-Christ mesme , ce n'estoit pas son honneur de laisser la sienne en public et porter au col ; et que pour le moins Jésus*Christ le valoit bien. A quoy il ne fit autre response sinon que qui en aura despit en puisse crever.» (I).

Le conseil se montrait généreux envers le réformateur. Il avait acheté et meublé pour lui sa maison de la rue des Chanoines, élevé son traitement à 1 ,000 francs environ par an , auquel il ajoutait douze setiers de blé et deux tonnes de vin , « gages considérables, disent les registres de la ville, accordés en raison de ce qu'il est trés-savant et que les passants lui coûtent beaucoup.» En effet, Calvin avait souvent à sa table des étrangers de distinction , des ministres suisses et principalement des réfugiés, qui du reste le lui rendaient. « C'est chose certaine , dit Bolsec , que tous les gentils hommes françois et tous les riches venant demeurer à Genève , à cause de leur religion , ne pouvoient lui faire plus grand plaisir, ni mieux acquérir sa faveur et amitié que de lui faire banquets et festins , tant au disner qu'au souper; et chacun faisoit à l'envi de le banqueter au mieux qu'il lui estoit possible , tant en abondance qu'en délicatesse de viandes. De manière que le gibier et bons morceaux commencèrent à renchérir, ce qui causa un double murmure et scandale à Genève pour la gourmandise des étrangers , particulièrement des François, qui enlevoient tout ce qu'on apportoit au Molard.» (2).

La table de Calvin était donc fort bien servie, « car, ajoute

(1) Bolsec, UuT. DE Calvin, p. 43.

(2) Bolsec. HiST. de Calvin.

le médecin lyonnais , les meilleurs et plus friands morceaux estoient réservés pour sa bouche. Pour des vins , il n'y en avoilpas de plus exquis dans toute la ville. Quand il faisoit la faveur à quelque ami d'aller disner ou souper avec luy, il luy falloit porter de son vin dans une petite bouteille d'argent , et cela estoit pour la bouche de monsieur. Il avoit aussi son boulanger, qui le fournissoit de pain fait expressément pour luy de la plus fine fleur de froment, pestri avec eau rose sucrée, canelle, anis ; et après estre tiré du four biscoté , ce pain estoit si excellent qu'on l'appeloit le pain de morir steur.»(1). On savait qu'il était trés-friand des confitures tant sèches que liquides d'Espagne et de Portugal , et plusieurs personnes lui en donnaient en quantité, et des plus recherchées. Il semble donc, contre le sentiment des apologistes du réformateur , qui ont beaucoup vanté sa sobriété , que son péché mignon pourrait bien avoir été la gourmandise.

Outre son traitement annuel, Calvin recevait du conseil de nombreux présents. En 1546, il lui fut donné cent livres pour frais de maladie ; en 1553, trente livres pour son voyage de Genève à Berne ; le 28 décembre 1 556 , du bois à brûler ; le 1i mai 1560, une tonne d'excellent vin. Il était d'ailleurs le seul ministre qu'on traitât avec tant de magnificence. Quelques-uns étaient si mal rétribués, que n'ayant pas de quoi soigner leurs enfants malades, ils les envoyaient à l'hôpital. On lit dans les Registres de la ville à la date du 8 juillet 1566 : « Gratification à l'un des spectables ministres , dont la misère va au point qu'il fait souvent des repas sans pitance.»

(1) Boltec , Hi8T. OB Calvdi

Cependant, avec tous ces éléments du bien-être, malgré ces honneurs , cette vénération , cet espèce de culte que les Genevois rendaient à sa personne , Calvin ne devait pas être heureux ; car il n'avait jamais aimé , et Ton ne l'aimait guère (1). Tous ceux qui l'approchaient avaient à souffrir de sa parole arrogante, de ses emportements et de son intolérable orgueil. Melanchthon lui reproche une morosité que rien ne peut fléchir ; Bucer une maladie de médisance passée dans le sang, comme la rage dans le chien; Papire Masson un insatiable appétit de vengeance et de sang sous un masque de modestie et de simplicité. Calvin avait besoin de haïr , et il se plaisait à exciter ce besoin chez les autres. Il écrivit un

jour à la duchesse de Ferrare : « Et sur ce que je

vous avois allégué que David nous instruit par son exemple de haïr les ennemis de Dieu , vous respondez que c'estoit pour ce temps-là duquel, sous la loy de rigueur, il estoit permis de hayr les ennemis. Or, Madame, celte glose seroit pour renvoyer l'Escriture ; et pourtant il les faut fuir comme peste mortelle Et pour couper broche à toutes disputes, contentons-nous que saint Paul applique à tous fidèles ce passage que le zèle de la maison de Dieu les doibt engloutir. Par quoy nostre Seigneur Jésus-Christ reprenant ses disciples , lesquels souhaitoyent qu'il fist tomber la fouldre du ciel sur ceux qui le rejettoyent, comme Elie avoit fait , ne leur allègue pas qu'on n'est plus sous la loy de rigueur ; mais seulement leur remonstre qu'ils ne sont pas munis, d'une telle affection que le prophète. Mesme saint Jehan , duquel vous n'avez retenu que le mot de charité , monstre bien que

(1) On disait proverbialement à Genève : c Mieux Taodrait l'enfer tTecBèxe que le paradia avec Calvin. •

528 HISTOIRE Dfi LA RÉFORME

nouis ne devons pas , sous ombre de l'amour deis hommes , nous refroidir quant au devoir que nous avons à l'honneur de Dieu et la conservation de son Église, quand il nous défend mesme de saluer ceux qui nous destournent, en tant qu'en eux sera , de la pure doctrine.»

Les luttes politiques et religieuses avaient tellement aigri le caractère de Calvin , qu'il ne pouvait supporter la moindre contrariété. Un jour, un ministre de la campagne l'ayant invité à dîner avec quelques gentilshommes français réfugiés qui habitaient sa paroisse, on vint à parler, pendant le repas , de l'élection au ministère , et le seigneur de Saiiût- Germier, ancien conseiller au parlement de ToQlotise et savant jurisconsulte , dit librement qu'il lui semblait' que le ministre devait être élu par le peuple. Calvin , qui s'était arrogé à Genève le droit de faire les ministres , ne put souffrir cette attaque indirecte contre son autorité. Il se leva de table sans rien dire , et repartit sur-le-champ pour Genève , laissant la compagnie étonnée et indignée de rinconvenanGe de sa conduite. Ce n'est pas tout, il alla dénoncer le propos au consistoire , et le seigneur de Saint-Germier fut obligé de comparaître devant le Petit Conseil pour sejustifler (1). Il fallait que tout pliât sous la volonté du despote , et que dans la conversation personne ne le contredît. Au moindre mot, il tombait en pâmoison et prenait la migraine , maladie à laquelle il était sujet depuis son enfance , et dont il se plaint souvent dans ses lettres. Mais ses douleurs de tête , quelque vives qu'elles fussent , ne pouvaient abattre son courage. A la migraine et à un asthme héréditaire se joignirent un

(1) Bolsec, p. 44.

eatharre et d'autres maladies , qui allèrent toujours s'aggravant , et contre lesquelles il ne cessa de lutter avec une force de caractère étonnante. En 1559, Genève étant menacée par le duc de Savoie , Calvin quitta le lit , où le retenait la violence du mal , et vint avec les autres ministres travailler aux fortifications. Le mal à la fin fut plus fort que rbomme; mais le corps était terrassé que l'âme résistait encore.

Les chagrins domestiques ne purent ébranler cette nature de granit. On attaqua les mœurs dldelette, et dans une lettre à Farel, le réformateur repousse énergiquement comme mensongers les propos qu'un ministre s'était permis de tenir contre sa femme. Son frère Antoine menait à Genève tue vie scandaleuse (1 ) ; Calvin n'a jamais cherché à pallier ses désordres , mais il semble qu'ils auraient dû diminuer Taffection qu'il ne cessa de témoigner à un liomme qui s'en rendait par trop indigne.

Il avait eu de sa femme un enfant, qui mourut dès sa naissance , et dans le mois d'avril i 549 , Idelette mourut aussi à la suite d'une longue maladie. Calvin ne paraît pas avoir été trop affecté de la perte de sa femme, quoiqu'il écrivit à Farel, en lui racontant ses derniers moments : « Je fais tout ce que je peux pour ne pas succomber à mon chagrin ; » car il terminait sa lettre par ces mots , qui ne sont pas d'un homme accablé : « Malgré toute ma douleur, je n'oublie pas les devoirs de ma charge, et je me prépare au combat que Dieu me destine. » (2). On aimerait à voir Calvin céder , dans cette

(i) La famille d^ Antoine GaWin , frère bien-aime du réformateur , dit M. Galifie , donna Pexemple d'une désunion complète et de grands écarts.

(7) Ep. Farkllo, 1549.

occasion, un peu plus à l'humaine faiblesse. Il crut devoir rester veuf jusqu'à la fin de ses jours ; mais le souvenir d'I- (lelette n'était pour rien dans cette résolution ; il voulait , dit-il , faire mentir « ses adversaires , qui prétendaient que c'était pour l'amour des femmes que les réformateurs avaient entrepris une nouvelle guerre de Troie. » (1). Toutefois, Calvin aurait volontiers renoncé au veuvage, si l'on eût écouté ses propositions. C'est du moins ce qu'affirme Boisée comme le tenant de la dame Yolande de Brede-Rode, femme du seigneur de Fallais , sur laquelle le réformateur avait jeté son dévolu. Voici comment le médecin lyonnais raconte cette aventure. « Ledit seigneur de Fallais, depuis qu'il fut arrivé » à Genève , fut fort mal disposé de sa personne , et quasi » continuellement entre les mains des médecins. Calvin Tal- » loit souvent visiter , et par plusieurs fois dit à la dame » Yolande , femme d'iceluy seigneur de Fallais : — Que » pensez-vous faire de cet homme mal disposé? jamais il ne » sera pour vous faire service. Si vous me croyez, laissez-le » mourir; aussi bien est-il comme mort, et s il peut mourir^ » nous nous marierons ensemble, — Cette dame fut si fort » indignée et scandalisée de ces propos , qu'elle persuada à » son mari de sortir de Genève , et s'en aller demeurer aux » terres de Berne, ce qu'il fit. Elle ne peut celer cela, et Ta » dit à plusieurs gens d'honneur , et je l'ay ouy mesme de » sa bouche en présence de son mary. » (2). Le principal motif qui empêcha Calvin de contracter un

( 1 ! Finguiit adv«'rsaiii nos inu1i<*nun raus.iqiinsi Irojamim bellum iiio>i«se. CaU. '1 tacl. de SeiinduiiS «La H<'ft»nni>, <li«i;iii Erasme, resseml)le à la comédie qui liuit toujours par un luariajyH. »

.») Boiser, IIist. nt Caltix, p. G2 et 63.

ET DES RÉFORMATEURS DE GENÈVE. oSl

second mariage , ce fat très-probablement le grand nombre des infirmités qui ne tardèrent pas à rassailliiv. A quarante ans, il portait déjà les marques d'une précoce décrépitude. Il avait le dos courbé, le visage décharné, le front dénudé , les cheveux tout blancs ; son œil seul avait conservé le feu de la jeunesse. La migraine , dont il avait eu à souffrir même au collège, venait souvent le surprendre à table , en chaire , au conseil. Alors, il lui fallait s'enfermer dans une obscurité profonde , se jeter sur un lit de repos , et laisser son mal s'affaiblir graduellement. Son asthme s'était aggravé d'un catharre suffoquant, qui lui ôtait tout mouvement des jambes et des bras. Dans ses dernières années le lit même le fatiguait. En hiver , il passait souvent la nuit tout couvert de laine auprès d'un grand feu. Et cette hémicranie douloureuse, C€t astlune étouffant n'étaient pas les seules maladies dont son corps eût à souffrir. Le 8 février i o6i , il écrivit aux médecins de Montpellier, auxquels Sarrazin , son médecin ordinaire, avait demandé une consultation : « Il y a vingt ans que de savants docteurs eurent l'idée que vous avez aujourd'hui : ils voulaient me guérir. Mais à cette époque, je n'étais tourmenté ni de la goutte , ni de la pierre , ni de la gravelle , ni de la colique , ni des hémorroïdes, ni d'une hémorragie interne; toutes ces maladies sont venues fondre sur moi comme une horde ennemie. » (1).

Au moment de quitter la terre, l'âme orgueilleuse du réformateur dut avoir aussi sa part de souffrance ; car son œuvre était en péril. Calvin avait échoué dans son projet de

(1) Boliec, qui prétend avoir été renseigné par les rapports des domestiques mêmes du réformateur , ajoute à ce cortéjje do maladies « une démangeaison do poux et de vermine par tout son corps et particulièrement d'un ulcère très-puant et virulent au fondement et parties honteuses , où il estoit misérablement rongé ém vers, m Bolsec , p. 105.

faire mettre en possession des biens de l'ancien clergé catholique les ministres des pays conquis par les Bernois , et n'avait pas mieux réussi en poussant ces pasteurs à s'attribuer le droit d'excommunication. Non-seulement les seigneurs de Berne leur répondirent par un refus absolu, mais fatigués de leurs instances , ils bannirent tous les réclamants , parmi lesquels se trouvait Pierre Viret, pasteur à Lausanne. L'accord des ministres de Genève avec ceux de la Suisse était près de se rompre ; les pasteurs de Zurich revenaient à la doctrine de Zwingle sur la cène, et ceux de Berne avaient définitivement repoussé la prédestination. En France, les Huguenots , malgré les puissantes influences qui les secondaient , venaient d'être chassés de Lyon , dont ils s'étaient emparés par surprise. Grâce aux précautions, au courage et à l'énergie du héros catholique, François de Lorraine, la conjuration d'Amboise avait complètement manqué ; et La Renaudie , qui en était le chef ostensible , après être venu s'inspirer à Genève auprès du réformateur et combiner ses moyens d'action avec les réfugiés français , n'avait abouti qu'à se faire tuer dans un coup de main avec quelques-uns de ses complices. Le résultat le plus clair du fameux colloque de Poissy, qui avait fait concevoir de si belles espérances aux sectateurs de Calvin , quoique Théodore de Bèze s'y fût montré habile et très-éloquent, avait été le retour à l'ancien culte d'Antoine, roi de Navarre, qui, voyant que les ministres calvinistes ne pouvaient confondre en dispute réglée les docteurs catholiques, comme ils s'en étaient vantés, les traita de charlatans et d'imposteurs, défendit les prêches qui se faisaient dans les appartements du Louvre , renvoya les précepteurs de son fils , et voulut qu'il fût élevé dans la religion de ses pères. Définitivement la France restait catholique. Il est vrai que pour le consoler de tous ces mécomptes, Calvin avait sa fidèle (ienève , lorsque les maladies qui le

tourmentaient, prirent un tel caractère de gravité, qu*ii vit approcher le moment où le silence du tombeau allait succéder au bruit dont il remplissait le monde.

Au mois de février i 564 , Calvin monta pour la dernière fois en chaire. Il fut surpris au milieu de son discours par de violents accès de toux. Le 27 mars, il voulut aller présenter au conseil un nouveau recteur de Tacadémie. Il était si faible qu'il ne pouvait monter les degrés de i'Hôtel-de-Ville; deux hommes le soutenaient dans leurs bras. — « Je m'en vais mourant, dit-il aux conseillers; la nature n'en peut plus. » Le 2 avril , jour de Pâques , il assista au service divin et reçut la cène des mains de son fidèle disciple et apologiste, Théodore deBèze. Le 25 avril, il songea à faire son testament et fit venir le notaire Chenelat , pour lui dicter ses dernières volontés.

Le testament du réformateur n'est pas un de ces actes privés destinés à l'intimité de la famille , mais un acte solennel , et comme le sceau de sa vie et de sa doctrine.

Calvin commence par rendre grâce à Dieu de l'avoir tiré de l'idolâtrie où il était plongé, pour l'attirer à la clarté de l'Évangile , et le faire participer à la doctrine de salut dont il était indigne , méritant plutôt par ses vices et pauvretés , d'être rejeté loin de lui. Il déclare que Dieu s'est servi de sa personne et de son labeur pour annoncer la vérité de son Évangile , et qu'il veut vivre et mourir dans cette foi qu'il lient de lui, n'ayant d'autre espoir que cette adoption gratuite sur laquelle il fonde son salut. Il embrasse la grâce que Dieu lui a faite en notre Seigneur Jésus-Christ, acceptant le mérite de sa mort et de sa passion , afin que par ce moyen tous ses péchés soient ensevelis. Il prie Dieu de tellement le laver du sang de ce grand Rédempteur qui a été répandu pour tous les pécheurs , qu'il puisse comparaître devant sa face comme portant son image. Il proteste qu'il a tâché, selon

la mesure de la grâce qui lui a été donnée, d'enseigner purement sa parole , tant dans ses sermons que dans ses écrits, et d'exposer fidèlement TÉcriture Sainte ; et même que , dans toutes les disputes qu'il a soutenues contre les ennemis de la vérité , il n'a point usé de « cautéle ni de sophisteric , mais qu'il a procédé rondement à maintenir sa querelle. » Il s'accuse d'avoir montre trop peu de zèle et de bonne volonté , assurant que sans la bonté de Dieu, « toute son affection ne serait que fumée ; » que les grâces mêmes que Dieu lui a faites le rendraient encore plus coupable. « Il a donc pour toute ressource, dit-il, qu'étant père de miséricorde , Dieu se montrera père d'un aussi misérable pêcheur. » Au reste, il désire d'être enseveli , après son décès, à la manière accoutumée , en attendant le jour de la résurrection.

En ce qui concerne « le peu de biens que Dieu lui a donné pour en disposer , » le réformateur institue son « bien-aimé frère Antoine Calvin » pour son unique héritier, mais seulement honoraire , « lui laissant, pour tout bien, la coupe qu'il a eue de M. de Varannes , et le priant de s'en contenter , car il n'ignore pas que cette disposition est toute dans llntérét de ses enfants. » 11 lègue dix ècus au collège; autant à la bourse des pauvres ; autant à Jeanne , fille de Carie Constant et de sa demi-srrur du côté paternel ; à Samuel et à Jean , fils de son frère Antoine , à chacun quarante ècus. Quant à son neveu David , leur frèi'e , « pour ce qu'il a été léger et volage, » il ne lui donne que vingt-cinq ècus. Calvin estime que c'est là toute la valeur de son bien, « tant en livres qu'en meubles , vaisselle et tout le reste. »

Des deux parties qui composent ce testament , la profession de foi (lu réformateur et la disposition de son bien , la première mérite surtout d'être examinée. A travers une grande affecialion d'Innnililé, on v découvre l'on^ueilleuse

ET DES RÉFORMATEURS DE GENÈVE. o'Jo

sécheresse du cœur de Calvin. Ce réformateur qui se vante d'avoir enseigné la pure parole de Dieu , n'a jamais compris la charité. Calvin, le raisonneur, qui connaît toutes les ruses des rhéteurs et des sophistes , affirme dans son testament « qu'il n'a point usé de cautèle ni de sophisterie , » en disputant contre les ennemis de sa doctrine , qu'il qualifie d'ennemis de la vérité. Qu'on lise ses livres de controverse , ou seulement sa lettre au cardinal Sadolet, et l'on verra si , en vantant sa rondeur et sa bonne foi, il ne veut pas en imposer au monde. Ce pécheur qui prétend s'humilier devant Dieu , ne s'accuse que d'une chose , d'avoir montré trop peu de zèle et de bonne volonté pour son service. Mais les calomnies et les outrages dont il a poursuivi les hommes les plus honorables ; mais le sang qu'il a répandu pour satisfaire sa haine et sa vengeance, il ne s'en accuse pas. Non-seulement il n'a pas un mot de regret et de repentir pour le tort qu'il a fait à son prochain ; mais il ose implorer la miséricorde divine , sans pardonner à ses ennemis.

Le 27 , le mal augmentant , Calvin voulut faire ses derniers adieux aux membres du conseil ; « mais les bons seigneurs , dit Bèze , firent response qu'à cause de sa débilité et indisposition si grande , ils le prioient bien fort de ne point prendre cette peine ; mais qu'eux-mêmes tous ensemble l'iroient voir. Ce qu'ils firent , partant de leur chambre du conseil , et allant selon leur ordre accoutumé jusqu'à son logis. » (1). Quand ils furent réunis autour du réformateur , il leur retraça dans un long discours toutes les phases de la lutte qu'ils avaient soutenue ensemble, les dangers qu'ils avaient courus , les grâces que Dieu avait répandues sur lu

(I) Bcïo, ViedeCai.v.

cité. « Persévérez, leur dit-il en terminant, persévérez dan» la voie du Seigneur et à la lumière de sa sainte parole. »

Le 28 avril , les ministres de Genève et de la campagne s'étant assemblés dans sa chambre à coucher, Calvin les exhorta à continuer de suivre la voie qu'il leur avait lui-même ouverte , à ne point perdre courage , et à résister aux assauts du démon. 4( Dieu maintiendra , leur dit-il , la ville et l'église et les doctrines que je vous ai prêchées. Voyez, je suis de ma nature timide et craintif, et pourtant, le Seigneur aidant, je suis venu à bout des ennemis du dedans et du dehors , car Dieu m'a fortifié pour toujours tenir bon. » Il ajouta « que chacun se fortifiât en sa vocation et à tenir bel ordre ; qu'on prit garde au peuple , pour le maintenir toujours en l'obéissance de la doctrine ; qu'il y avait des gens de bien , mais que ce n'estoit pas qu'il y en eust aussi de mutins , et de rebelles. y> (1). Il donna ensuite sa main à baiser à tous les assistants. Le vieux Farel, malgré son grand âge et ses infirmités, lui ayant écrit qu'il se proposait de venir lui serrer la main , Calvin lui envoya la lettre suivante :

« Bien vous soit , très-bon et très-cher frère , et puisqu'il plaist à Dieu que vous demeuriez après moy , vivez , vous souvenant de nostrc union , de laquelle le fruit nous attend au ciel , comme elle a esté profitable à l'Église de Dieu. Je ne veux point que vous vous travailliez pour moy ; je respire à fort grand peine, et attends d'heure en heure que l'haleine me faille. C'est assez que je vis et meurs à Christ, qui est gain pour les siens à la vie et à la mort. Je vous recommande à Dieu avec les frères de par delà. De Genève, ce 2 may 4564. Le tout vostre , Jean Calvin » (2).

(1) Bèzc, loo. cit.

(2) L^original de la lettre est en latin et se trouve dans les notes de Spon, HlST. Dt GtRKVP, l. II, p« 108.

Farel ne laissa pas de se mettre en route. Il arriva malade à Genève , et en repartit le lendemain , après avoir embrassé son ami.

Le 1 9 nfai , veille de la Pentecôte , les ministres , selon la coutume de Téglise de Genève , devaient se réunir pour souper en commun. Calvin manifesta le désir que le repas eût lieu dans sa maison. Le malade s'assit à table dans un fauteuil qu'on lui avait préparé. « Mes frères , dit-il à ses collègues , je vous viens voir pour la dernière fois. )> — « Il bénit les viandes, mangea tant soit peu et se mêla à la conversation. » (1 ). Mais bientôt il voulut être seul. <( On va me porter dans ma chambre , dit-il , une paroi n'empêchera pas que je nesoisconjoint d'esprit -avec vous. » La nuit fut mauvaise pour le malade . Tair qu'il respirait avec peine semblait lui brûler la poitrine , tandis que le froid de la mort gagnait les jambes , le côté droit, la langue même ; l'œil seul conservait toute sa vitalité.

Le 27, Calvin perdit connaissance et l'agonie commença. A huit heures du matin , le réformateur avait cessé de vivre. « Ce jour-là , dit Bèze , le soleil se coucha , et la plus grande lumière qui fust en ce monde pour l'adresse de l'Église de Dieu fut retirée au ciel. La nuit suivante et le jour aussi il y eut de grands pleurs par la ville : le prophète du Seigneur n'estoit plus. y> L'apologiste de Calvin ajoute : « Il y eut plusieurs étrangers venus de bien loin qui désiraient merveilleusement le voir , tout mort qu'il estoit , et qui en flrent instance Mais pour obvier à toutes calomnies, il fut enseveli environ les huit heures au matin , et sur les deux heures après-midy, porté à la manière accoutumée,

(1) Spon, loc. cil.

comme aussi l'avoit ordonné , au cimetière commun appelé Plein-Palais , sans pompe ni appareil quelconque , là où il gist aujourd'hui", attendant la résurrection qu'il nous a enseignée et a si constamment opérée. »

Bèze dit-il vrai , quand il raconte qu'au milieu de ses cruelles souffrances , Calvin levait au ciel un œil résigné en murmurant doucement ces paroles du psalmiste : Gemebam sicut columba, «Je gémissais comme la colombe ?» — Et fautil appeler calomnies les bruits étranges qui couraient sur les derniers moments et la mort du réformateur ?

« Il mourut , dit Bolsec, invoquant les diables , jurant , disputant et maugréant pour les trés-griefves douleurs et trés-aspres afflictions , lesquelles il ressentoit de la sévère et très-pesante main de Dien sur sa personne. Ceux qui le servirent jusques à son dernier soupir ont tesmoigné de cela; que Bèze ou autre qui voudra le nie , il est pourtant bien vérifié qu'il maudissoit l'heure qu'il avoit jamais estudië et escrit, sortant de ses ulcères et de tout son corps une puanteur exécrable , pour laquelle il estoit fascheux à soy-mesme et à ses serviteurs domestiques , qui encore adjoustent qu'il ne voulait pour ce subjet qu'on l'allast voir. » (1).

Le bruit courait que le corps du décédé était en décomposition ; (lu'il portait les signes visibles d'une lutte désespérée avec le trépas, et comme l'empreinte de la colère divine. Aussi no laissait-on entrer personne dans la chambre du mort , sur la face duquel on avait jeté un drap noir, et qu'on s'était hâté d'ensevelir. Mais un jeune étudiant venu à Genève I)Our suivre les leçons du réformateur , s'était glissé dans celte chambre lugubre. 11 souleva curieusement les draps de

((^ liolsec, HisT. dkC\ui>,i». 107.

lit qui cachaient le cadavre , et découvrit des mystères, qu'on avait voulu tenir secrets. Harcnnius, c'est le nom du jeune étudiant, crut qu'il était de son devoir de les faire connaître au monde , et voici ce qu'il écrivit :

« Calvin a fini sa vie dans le désespoir; il est mort d'une très-horrible et très-honteuse maladie, dont Dieu menace les rebelles et les maudits , après en avoir été auparavant tourmenté et consumé : ce que j'ose attester, moi (jui étais présent et qui ai vu de mes yeux son trépas affreux et tragique. » (I).

Les funérailles de Calvin furent simples et sans pompe , comme il l'avait demandé. Les conseillers , les pasteurs , les professeurs et une foule d'étrangers accompagnèrent le cercueil au cimetière de Plein-Palais. « Ilavoitvécu, quanta cette vie mortelle , dit Bèze , l'espace de cinquante-cinq ans moins un mois et treize jours, desquels il avoit passé la moitié au saint ministère, parlant etescrivant, sans avoir jamais rien changé , diminué ou ajouté à la doctrine qu'il annonça. » Calvin a soutenu comme son apologiste, qu'il n'avait rien changé à son Institution chrétienne , et qu'il en avait seulement corrigé le style. Toutefois , il a été reconnu que le réformateur en avait à plusieurs reprises, revu, corrigé et modifié la doctrine. Selon Bolsec , dans la première et la seconde éditions , plusieurs propositions ayant été dénoncées comme hérétiques , le réformateur , en faisant réimprimer le livre, avait eu soin

(1) Calvinus, in descsperaiionc fiDicns TÎtam, obiit (urpissimo et fœdissimo mor. bo, quem Dcus rebellibus et muledictis comniinatiis est, priùs crucialus et cousumptuSf quod ego Tersisiroè attestari audco, qui fuuestuin et tragicum illius ciitum et c&itium his mcis oculis praesens aspexi. JoAiw. Harenrius apud Catzenvh , cite par Audin .

de les supprimer. « Cependant , ajoute le médecin lyonnais , il faisoit leste contre tous ceux qui censuroient et reprenoient ses erreurs , et les appeloit menteurs , imposteurs et calomniateurs, se remettant à cette dernière impression de son Institution , en laquelle il avoit corrigé ses erreurs ; et ainsi par cette ruse il se vouloit faire docteur absolu et irrépréhensible , qui ne s'estoit jamais rétracté des sentences qu'il eust dites ou escrites. » (1).

Si Ton considère les derniers moments de Calvin , en en retranchant les horreurs dont, au dire de Bolsec et d'Harennius, sa mort aurait été entourée, on y trouve quelque chose de théâtral , une intéressante mise en scène , mais rien qui touche le cœur et Tattendrisse. L'on n'y voit pas même ce renoncement aux choses de la terre que doit surtout montrer un chrétien qui va mourir. Le sectaire cherche à en imposer au monde quand il ne devrait songer qu'à son salut. Il assemble les magistrats de Genève , non pas tant pour leur confesser ses torts et leur en demander pardon, que pour leur donner des leçons et faire son apologie. Il convoque les ministres ses collègues pour les engager à ne rien changer à la doctrine qu'il leur aprêchée, quand il y a fait lui-même des changements, et qu'il en a par conséquent reconnu l'imperfection. Il s'attache, il se cramponne à cette domination des consciences qu'il a tyranniqucment exercée ; il profite des dernières heures d'une vie qui lui échappe , pour perpétuer cette domination , en l'incarnant, pour ainsi dire, dans ce qui restera de lui après sa mort, dans la doctrine qu'il a déposée dans ses livres , et qu'il dit émaner de Dieu. Mais pouvait-il croire (jue sa doctrine était divine , après y avoir

(1) Bolsec, VieueCalvi»n,p. 108, loy.

corrigé des erreurs ? Et s'il ne le croyait pas , comment qualifier le sectaire qui impose à ses adhérents des croyances qu'il n'a pas lui-même ?

Que faut-il penser de cette agape à laquelle le réformateur moribond veut absolument assister ? Ne dirait-on pas une représentation de la Cène, dans laquelle il fait le personnage du Christ au miUeu de ses apôtres ? Il bénit les mets , et dit aux ministres , quand le mal le force à quitter la table , que son esprit demeure conjoint avec eux.

Certes , Calvin se trompe s'il croit imiter le Sauveur : il ne l'imite pas , il le parodie. Un homme qui se croirait , comme il le confesse dans son testament, couvert de vices et de pauvretés, devrait être plus humble, au moment de comparaître devant Celui qui a dit que rien d'impur n'entrera dans le royaume du ciel.

A cette fastueuse vanité de la mort de Calvin , comparons l'humilité, la simplicité de celle d'un homme qui, comme lui , avait aussi connu la gloire. Voyons les derniers moments du cardinal Sadolet , de l'illustre auteur de la Lettre aux Genevois, aux vertus duquel , le réformateur , dans sa réponse , n'avait pu s'empêcher de rendre hommage.

« Nous dirons peu de chose de la mort de Sadolet, dit son biographe Fiordibello , laquelle fut tout-à-fait conforme à sa vie si intègre et si innocente. Il était allé habiter, au-delà du Tibre, une maison attenante à l'église de Sainte-Marie. Il y fut atteint au commencement de l'automne d'une fièvre qui parut d'abord légère , et devoir presque être négligée ; mais comme elle ne le quittait jamais complètement, la maladie commença à s'aggraver.» Aussitôt il fit appeler un prêtre, et le prince de l'Église , s'humilia devant son inférieur dans l'ordre ecclésiastique , mais en ce moment le ministre de la volonté de Dieu ; il lui confessa ses fautes avec componction et repentance, le suppliant de l'absoudre et de prier le Tout-

I3i2 HISTOIRE DE LA RÉFORME

Puissant de lui pardonner. « Il observa fidèlement et avec la plus grande piété , ajoute son biographe , les institutions qui ont été divinement établies pour purifier Tàme et la réconcilier avec Dieu.»

Après avoir accompli ces pieux devoirs, le vénérable prélat se disposa à recevoir la communion. La maladie Tavait rendu si faible que ses parents étaient obligés de le soulever sur son lit et de le soutenir dans leurs bras. Lorsque le prêtre qui tenait dans ses mains la sainte Hostie, s'approcha du malade et dit : Ecce Agnus Dei qui tollit peccata mundi, « Voici TAgneau de Dieu qui porte les péchés du monde ; y> le pieux vieillard, voyant par les yeux de la foi, sous les espèces du pain, le corps sacré de Jésus-Christ, après Tavoir adoré , lui adressa à haute voix une fervente prière. Mais en songeant à la grandeur ineffable de ce mystère , à Tinfinie bonté du Sauveur , qui dans le sacrement eucharistique, se donne aux hommes pour vivre en eux , et les faire participer, même dès cette vie , à sa bienheureuse immortalité , profondément touché de ce prodige de Tamour divin, il se mit soudain à fondre en larmes, et put à peine achever sa prière à cause de ses sanglots.

Le prélat avait auprès de lui pendant les derniers moments de sa vie terrestre, Paul Sadolet , son neveu et son coadjuteur à révèchc de Carpentras. Il l'avait élevé et Taimait comme un fils. Paul de son côté, avait pour son oncle une vénération et une afi'ection si grandes qu'il avait fait construire dans l'église cathédrale de Carpentras , un tombeau qui devait leur être commun à tous deux, afin de n'en être point séparé , môme après la mort. Le neveu assistait son oncle avec la plus tendre et la plus pieuse sollicitude. Le saint évêque se rappela , à son heure suprême, tout rameur qu'il avait pour son troupeau , au milieu duquel il aurait voulu vivre et mourir. Il recommanda à son neveu, qui allait

être son successeur, ses ouailles bien-aimées, pour lesquelles durent être ses dernières pensées ; car bientôt après, ayant perdu la parole , « il rendit son âme à Dieu , dit Fiordibello, à la grande affliction de ses parents , au grand regret et à la grande douleur de tous les gens de bien. » Sadolet mourut à Rome , à Tâge de soixante-dix ans , au commencement du mois d'octobre de Tan 1 547 , et fut enseveli , sans aucune pompe dans ses funérailles, comme il Tavait demandé, dans réglise dédiée à Saint-Pierre in Exquiliis. {\),

(1) AnroNii Florebelli de yita Jag. Sadoleti comventarius.

544 HISTOIRE DE U BÉFOBME

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