CHAPITRE XX
Résumé historique . ^ Ce que deviennont les réformateui-s Farel , Viret Froment , pendant et après le courernement théocratique de Calvin •
Nous avoDS accompli , dans la mesure de nos forces , 1 tâche que nous nous étions imposée, quand nous avons en trepris de découvrir la vérité dans Y Histoire de la Réform et des Réformateurs de Genève. Comme les événements historiques , véritables anneaux de la chaîne des temps , se tiennent les uns aux autres ; comme souvent ceux qui précèdent sont à regard de ceux qui suivent , ce que la c^use esl à Teffet , nous avons cru devoir faire remonter notre étude à l'époque où rhistoii*e de Genève, basée sur des documents et des titres incontestables , offre une complète certitude. C'est pourquoi notre récit a commencé au XP siècle , époque de la fondation du pouvoir temporel des évoques , pouvoir qui a duré jusqu'à la Réforme. >'ous avons assisté à la longue lutte de ces évêques-princcs de Genève contre les ducs de Savoie et à toutes ses péripéties. Il nous a été facile de constater (|ue, presque toujours favorables au développement des franchises et des libertés des citoyens, ces prélats ont été les auteurs et les conservateurs de leur indépendance, et que
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s'ils ne s*étaient pas constamment opposés à l'ambition des ducs de Savoie, Genève aurait été depuis longtemps annexée aux États de ces princes.
La résistance des patriotes genevois aux projets de révoque Jean de Savoie qui , méconnaissant sa mission , au lieu d'être, à l'exemple de ses prédécesseurs, le fidèle gardien de l'indépendance de Genève , en avait conspiré l'incorporation au duché de Savoie, a fixé particulièrement notre attention et mérité nos sympathies . C'est avec un vif intérêt que nous avons étudié les événements de cette époque mémorable. Nous y avons rencontré des hommes dont le caractère rappelle la grandeur antique. Ce n'est pas sans admiration que nous avons signalé la noble action d'un Pécolat , se coupant la langue pour ne pas être vaincu par les tourments de la torture et ne pas dénoncer comme complices d'un crime qu'il n'avait pas commis , des hommes dont il connaissait l'innocence. Nous n'avons pas moins admiré le patriotisme de Berthelier, martyr de la liberté de Genève , et celui du juge Lévrier, mourant pour la défense de sa'constitution et de ses lois.
Nous avons vu la première aUiance de Fribourg sauver l'indépendance de Genève. Lorsque la persistance de Charles III à incorporer dans ses États une ville (lui ne 'veut pas de domination étrangère , force les Genevois à s'appuyer sur la double alliance de Fribourg et de Berne, nous avons remarqué les tergiversations de Tévêque Pierre de la Baume , cherchant à se ménager les bonnes grâces du duc de Savoie dans les États duquel il possède de riches bénéfices , et à consen^eren même temps l'affection d'un peuple dont il est le souverain et le pasteur. Nous avons assisté à la lutte des Eidgnots , promoteurs de la confédération avec Berne et Fribourg , contre les Mamelus , partisans de la maison de Savoie, et à la défaite de ces derniers , qui furent déflnitivc-
ment bannis de Genève. Nous avons vu Pierre de la Baume se déclarer ouvertement pour les patriotes, rompre avec le duc de Savoie , se faiie recevoir bourgeois de Genève, confirmer et augmenter les franchises de la cité , concéder aux citoyens le jugement des causes civiles , puis abandonner son diocèse, par la crainte de tomber entre les mains du duc de Savoie, qui lui semblait n'en vouloir rien moins qu'à sa vie ; se retirer en Bourgogne ; faire ensuite la paix avec ce prince, revenir sur les concessions qu'il avait bénévolement consenties en faveur de ses sujets , protéger les Mameltis, s'unir enfm avec la maison de Savoie contre iGsEidgnols, qui sont en majorité dans Genève.
Cependant, Tabsence de Tévêque de son diocèse, qu'il administre de loin par des vicaires , y favorise Tintroduction de la Réforme. Les Bernois qui ont depuis 1528 solennellement abjuré la religion catholique, protègent dans Genève les partisans de la nouvelle doctrine. Les Fribourgeois de leur côté mettent pour condition au maintien de leur alliance, la conservation de Tancien culte et Texclusion du nouveau. Les Genevois se trouvent livres à eux-mêmes par Téloignemcnt de révùque qui , après être revenu dans son diocèse, craignant pour sa sûreté personnelle , l'abandonne sans retour. Tiraillés en sens contraire par Fribourg catholique et l)ar Berne protestante, ils veulent contenter leurs deux alliées par des compromis et des moyens termes ; mais ils ne font (|ue les aigrir. Enfin, comme Berne les menace, s'ils ferment leur ville à la Réforme , non-seulement de rompre son alliance , mais encore de les ruiner en exigeant le remboursement des frais de la dernière guerre contre le duc de Savoie, ils n'osent plus résister à son impérieuse volonté , et permettent aux réformateurs Froment , Farel et Viret, de prêcher publiquement et jusque dans les éghses, Tabolition de l'ancien culte. Dès lors leur alliance avec Fribourg est à
jamais rompue; ils se livrent pieds et poings liés aux Bernois, qui se servent de la nouvelle religion pour exercer sur eux une influence oppressive , menacent leur autonomie , et ne leur laissent plus qu'une indépendance nominale.
Grâce à la protection des Bernois et au zèle des prédicants, la nouvelle doctrine devient bientôt dominante à Genève ; mais le changement de religion ne s'opère pas sans troubles et sans guerres intestines. Des meurtres se commettent dans les rues ; plusieurs fois des milliers de citoyens sont sûr le point de s'égorger entre eux et de mettre la ville entière à feu et à sang. Les Mamelus bannis, s'unissent à l'association des gentilshommes savoyards, connue sous le nom de la Confrérie de la Cuiller , lesquels habitent les environs de Genève , et menacent à tout moment de s'en emparer. Mais les citoyens veillent dans l'intérieur des remparts, et les entreprises des ennemis du dehors sont déjouées. Les Genevois, unis aux Bernois, profitent de la position critique de Charles III, qui a perdu la plus grande partie de ses États dans une guerre désastreuse contre la France , prennent ou détruisent les châteaux et les places fortes de ce prince qui sont dans le voisinage de Genève. Cependant la ville continue d'être troublée à l'intérieur par les passions religieuses. Enfin , après une dispute soutenue , en faveur des dogmes nouveaux , par Jacques Bernard , père gardien des Cordeliers, Farel , Froment et Viret, à l'instar de celle de Berne en 1 528 , le conseil décrète , le 27 août 1 535 , l'abolition de la religion catholique.
L'exercice de l'ancien culte cesse donc d'être pratiqué dans Genève, d'où se sont éloignés le grand-vicaire de l'évêque , les chanoines et les autres membres du clergé. Les religieuses de Sainte-Claire, que la prédication de Farel n'a pu convertir, aiment mieux quitter leur couvent que de violer leurs vœux et la règle de leur ordre. Le récit de leur départ
do (îcnùvo ot (les cvrnemets qui l'ont amené, fait par Tune d'elles , la sœur Jeanne de Jussie , est un intéressant épisode.
Cependant, larévolution religieuse étant accomplie, ils*agit de l'organiser, et Farel qui en a été le promoteur principal , non plus que ses compagnons d'œuvre, n'a le génie nécessaire pour réfréner le désordre des esprits , et faire «•esser l'ananiiio dans les croyances , qui a remplacé Tancien culte. Sur cx>s entrefaites, Calvin arrive à Genève. C'est une bonne fortune, dont le fougueux Dauphinois s'empresse de profiter. Il connaît le jeune et déjà célèbre auteur de Vh)stf(>intwn chrétienne : il a deviné son esprit organisateur ; et il parvient, en le menaçant de la colère du ciel , à le décider à devenir son collègue. Ils s'occupent donc ensemble à constituer dans Genève l'unité de foi , et font jurer aux citoyens une sorte de symbole ou de formulaire. Mais les Genevois , jaloux de leur liberté , finissent par s'apercevoir qu'à l'aide de la morale et de la religion, les deux réformateurs veulent les gouverner en despotes, l ne faction puissante, appelée la faction des Artichands, se forme contre lo pouvoir des deux ministres, qu'elle parvient à faire bannir de Genève. Calvin se réfugie à Strasbourg, et Farel, à IVeufchàtel. Genève, délivrée de l'oppression des deux prèdicants , adopte certaines coutumes de l'église de Berne, auxquelles ils s'étaient opposés , parce qu'elles rappelaient l'ancien culte.
Bientôt les nouveaux ministres, par leur mauvaises mœurs et leur incapacité notoire, tombent dans le mépris public , et les chefs de la faction des Artichauds, accusés d'avoir trahi les intérêts de la ville dans un traité conclu avec les Bernois, n'osent comparaître devant le conseil , qui les condamne à mort par contumace. Les partisans des anciens ministres triomphent de leurs adversaires.
Cependant le cardinal Sadolet , évèipie de Carpenli-as ,
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ayant appris le bannissement des deux réformateurs Farel et Calvin, et pensant que le moment est favorable pour essayer de ramener les Genevois à la religion catholique, leur écrit une fort belle lettre , bien capable par les arguments qu'elle renferme en faveur de l'Église romaine , parles nobles peiisées et la charité du prélat, de vivement impressionner le peuple auquel elle est adressée. iMalheureusement, elle est écrite en latin , langue qui n'est comprise à (lOnéve que d'un petit nombre de personnes. Des membres du conseil envoient la lettre du pieux cardinal à Calvin, qui habite Strasbourg, et le chargent de lui répondre. Le réformateur, qui n'a pas cessé d'être en correspondance avec ses amis de Genève, qu'il appelle « les reliques de l'ÉgUse , » ne demande pas mieux que de s'acquitter de la commission. Il adresse donc ù Sadolet une longue épître , dans laquelle il défend la nouvelle doctrine et ceux qui l'enseignent ou la professent , sans se faire faute d'attaquer violemment l'Église romauie. Mais celte lettre, fort remarquable à plus d'un titre, est inférieure, sous le rapport de la valeur dogmatique, des convenances du langage, de la beauté des pensées et des sentiments , à celle de Sadolet, qui est une des plus touchantes inspirations de la charité chrétienne.
Au miUeu de l'anarchie morale qui continue à régner dans Genève , le besoin d'unité dans les croyances s'y fait profondément sentir , et Calvin est le seul homme qui semble à tous les esprits sages capable de l'organiser. Les patriotes eux-mêmes sont tout disposés à oublie^r qu'il a été banni pour ses tendances à la tyrannie; et l'un d'eux, le Capitaine-général Ami Perrin se charge d'aller à Strasbourg le solliciter de revenir dans son ancienne église. Le conseil général révoque l'arrêt de son bannissement, et le conseil ordinaire lui écrit de hâter son retour. Calvin ayant longtemps hésité, Unit par céder aux pressantes sollicitations de ses amis. Il revient donc à
Genève au mois de septembre 1541 , après trois ans d'absence. Il V établit d*abord le consistoire, sorte de tribunal des mœurs et le principal instniraent de son pouvoir théocratie que. Il revise et corrige les anciennes ordonnances, en ajoute de nouvelles , et fait adopter aux conseils une législation criminelle d'une extrême sévérité. Sous une forme républicaine, il exerce un véritable absolutisme, qui a pour moyens d'action la délation et l'espionnage. Entouré de réfugiés, qui viennent à Genève de tous les pays, principalement de la France , et qui sont comme ses séïdes, chargé de distribuer aux pauvres les abondantes aumônes que lui envoient la reine de Navarre , la duchesse de Ferrare , et beaucoup d'autres grandes dames, de princes et de seigneurs, Calvin jouit à Genève d'une autorité sans limite , et malheur à qui oserait s'opposer à sa volonté.
Pourtant quelques patriotes , que le théocrate a voulu flétrir dans un pamphlet , en leur donnant le nom injurieux de Libertins, appuyés sur les sympathies du peuple , qui n'a pas encore perdu son ancien amour de la liberté , engagent contre le despote une longue lutte, dans la(juelle ils Finissent par succomber. Soutenu par le Petit Conseil rempli de ses créatures, et parles nombreux réfugiés français, auxquels il a fait donner le droit de bourgeoisie, Calvin , après cinq ans de combats mêlés de succès et de revers, à force de haine , d'astuce et d'hypocrisie, triomphe de ses ennemis; mais pour asseoir sa domination, il trempe ses mains dans leur sang. Le malheureux Gruet, auquel il fait trancher la tête, est sa première victime ; la dernière est Daniel Berthelier , le petit-fils du grand citoyen qui, en 1518, mourut pour la Hberté de Genève. D'autres patriotes sont également condamnés à mort, et subissent leur peine sur Téchafaud. Quant aux i)nncipaux chefs des Libertins , tels que les Ami Perrin , les Favre , les Sept et les Balthazard, ayant pu s'enfuir de la
ville , ils sont condainDcs à mort par contumace et exéculés en effigie.
Ce n'est pas seulement à ses ennemis politiques , aux patriotes genevois , que le réformateur fait une guerre acharnée; il n'épargne pas davantage les théologiens qui osent révoquer en doute la vérité de sa doctrine. Il poursuit de ses injures et de ses calomnies , le savant et malheureux Castalion , qu'il laisse mourir de faim ; il fait bannir de Genève Ochin et Gentilis , emprisonner fiolsec et brûler vif Michel Servet. Lorsque tous les obstacles à sa domination politique et religieuse ont disparu ; lorsqu'il est parvenu dans Genève au faîte de la toute-puissance ; qu'on y rend à sa personne une sorte de culte et d'adoration ; qu'on y voit une foule de gens de l'un et de l'autre sexe porter son portrait suspendu à leur cou en guise d'amulette , son caractère s'aigrit et ses emportements le rendent insupportable à ceux qui l'entourent. De nombreuses et cruelles maladies viennent l'accabler à la fois et ne lui laissent point de répit. Il souffre dans son orgueil de sectaire , en voyant l'unité de foi qu'il voulait établir entre les églises de la Suisse et celle de Genève , sur le point de se rompre, les pasteurs de Berne rejeter la prédestination de leur symbolique, ceux de Zurich revenir au système de Zwingle sur l'Eucharistie ; en voyant la conjuration d'Ambroiseet le colloque de Poissy décevoir ses espérances, et la France , qu'il avait crue disposée à embrasser sa doctrine, demeurer fidèlement attachée aux dogmes de l'Église romaine.
Calvin veut jouer jusqu'au bout le rôle de prophète inspiré de Dieu. Quand il voit approcher sa dernière heure, il exhorte les membres du conseil et les ministres , ses collègues, à persévérer dans la doctrine qu'il leur a prèchée , après avoir mensongèremcnt soutenu qu'il n'y avait jamais fait aucun changement. Il meurt enfin au milieu d'horribles
souffrances , les uns disent avec résignation , d'autres dans la rage et le désespoir.
Avec la mort de Calvin se termine notre tâche d'historien de la Réforme et des Réformateurs de Genève. Il n'entrait pas dans notre plan de nous occuper de son fidèle disciple Théodore de Bcze. Mélange de gentihomme, de lettré, de théologien et de courtisan , Bèze, qui appelait Calvin son oncle , (i) fut une sorte d'Auguste de ce César sacerdotal. Mais pendant que le disciple secondait le maître de son vivant par la plume et par la parole, et qu'il gouvernait, après sa mort, l'église de Genève en qualité de président élu des ministres , que devinrent les réformateurs Farel , Viret et Froment ? C'est ce que nous allons dire pour compléter cette histoire.
(iiTiLLAiiMK Farel.
^ Apivs avuirélé haiini diî Genèvoaveo Calvin cnl 538els'etre crahonl relire àlkile, Farel alla habiter Neuidiâtel ety exerça le ministère. Comme à Genève, il y attaquait violemment en chaire les personnes dont la conduite n'avait pas son assentiment. Vers la lin de Tannée 1541 , il n'eut pas honte d'outrager une femme de noble extraction, qui s'était séparée de son mari. Le conseil de iSeafchàtel en fut tellement indigné (pril condamna le ministre au baimisscment, en lui donnant
(1) lîè/.o appello Cahin hOiionclc dans IVpilrc dcilicaloire tics OncCLES, adressée à Honcc de France.
deux mois de délai pour quitter la ville. Mais deux notables bourgeois de Berne intercédèrent en sa faveur auprès des habitants, qui consentirent à le conserver dans le ministère. Cette décision fut prise à la majorité des voix , le i janvier 1542. Le prédicant redoubla de zèle pour le maintien de la discipline, et Ton raconte qu'il poussait la sévérité jusqu'à soumettre à des pénitences publiques les pécheurs qui avaient donné du scandale. Quelques mois après la révocation de l'arrêt de bannissement rendu contre lui , Farel jugea convenable de s'éloigner d'une ville où la violence de son caractère devait lui susciter beaucoup d'ennemis. Il partit pour Metz, où il comptait faire une abondante moisson de prosélytes ; mais il fut singulièrement déçu de ses espérances. Les catholiques l'obligèrent, ainsi que ses adhérents, à s'enfuir de la ville , et à se retirer dans l'abbaye de Gorze , sous la protection du comte de Furstemberg. A Gorze , Farel ayant osé dire en chaire : « Qu'il est faux que la Vierge Marie soit restée vierge après son enfantement , » les femmes se ruèrent sur lui et lui firent payer cher d'avoir proféré ce blasphème. Elles le déchirèrent à belles ongles , lui arrachèrent les cheveux et la barbe, et sans le capitaine Henri Franck, qui vint à son secours , le malheureux prédicant ne fût pas sorti vivant de leurs mains.
L'abbaye de Gorze ayant été assiégée , le nouvel évangéliste et ses partisans ne purent s'y maintenir , et il leur fallut se rendre aux catholiques. « Combien que Farel , dit Théodore de Bèze, fût soigneusement recherché, si est-ce qu'il eschappa de leurs mains dans une charrette parmi les ladres. » Pour qu'on ne pût le reconnaître, « il avait, dit un autre historien , le visage bien enfariné et les cliquettes à la main. » Le ministre de ^cufchâtel , heureux d'avoir trompé la surveillance des catholiques, qui le prirent pour un lépreux, revint occuper son ancien poste. Il avaitétémis à une
trop rude épreuve pour qu'il fût tenté de se livrer de nouveau à son ardeur de prosélytisme. Il se contenta donc de faire de temps en temps des voyages à Genève. C'est ainsi qu'on le vit, en 1 553, assister au supplice de Michel Servet. Les Genevois , à cette époque , lui intentèrent un procès criminel , et ils prièrent le sénat de Neufchâtel de donner l'ordre au ministre de venir dans leur ville répondre aux charges de l'accusation. Calvin, dans une de ses lettres, parle de ce procès , sans nous en apprendre les suites : il se contente de dire « qu'il effacerait volontiers de son sang le déshonneur que les Genevois s'étaient fait par cette conduite ingrate. » Ce fut à l'occasion des démêlés des conseils avec les ministres touchant le droit d'excommunication , que les patriotes genevois voulaient enlever au consistoire. Farel, qui se trouvait encore à Genève , après le supplice de Servet , était intervenu dans ce démêlé, pour soutenir son ami Calvin. Le 1*" novembre (1553), dit M. Magnin, il avait fait entendre du haut de la chaire cette voix si connue du peuple qu'il avait tant de fois entraîné et conquis à la Réforme. L'âge, qui avait blanchi ses cheveux , n'avait point tempéré sa fougue. L'orateur s'abandonna comme autrefois à toute l'impétuosité de son zèle et traita les jeunes gens de « pires que brigands , meurtriers, larrons, paillards, athéistes. » (1). Il partit de Genève après y avoir jeté de nouveaux ferments de haine et de discorde. Ceux qui se crurent insultés, firent retentir la ville de plaintes et de menaces , et déclarèrent au conseil qu'ils intentaient à Farel un procès criminel pour cause d'injures. Le conseil demanda à la régence de Neufchâtel d'obUger ce ministre à venir défendre sa cause et rendre
( I ) Rc{;ist. de la Ville du 3 iiovcmbrc.
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raison de son sermon ; ce qui lui ayant été accordé, Farel se vit obligé de rentrer en criminel à Genève , où les hommes outragés par lui parlaient de le faire condamner à mort et traîner au Rhône. Mais deux jeunes citoyens prirent hautement sa défense , et Tun d'eux alla même jusqu'à menacer le premier syndic Ami Perrin des jugements de Dieu , s'il osait traiter en coupable le ministre de Neufchâtel.
Le jour où la cause devait être jugée , « Dieu , dit Roset , avait alors tellement ému les bourgeois , que chacun , laissant sa boutique , venait file à file à la maison-de-ville pour garder les prêcheurs d'opprobres. » (1). Ceux qui s'étaient portés les défenseurs de Farel , déclarèrent au conseil qu'ils avaient entendu son sermon et qu'il n'y avait rien de répréhensible. Ils demandèrent, à leur tour, justice des trente accusateurs qui avaient osé porter plainte, au nom de la bourgeoisie , « contre la parole de Dieu et son fidèle ministre »(2). Calvin et ses collègues, en faveur desquels Farel s'était compromis, prirent à leur tour la parole, et représentèrent « qu'une plainte contre le ministre Guillaume Farel ne pouvait pas manquer de tourner au déshonneur de l'Église, et d'être d'un grand scandale. » (3). Les plaignants parlèrent ensuite et n'en soutinrent pas moins l'accusation. Mais la foule , dans laquelle se trouvaient beaucoup d'étrangers , « avec ceux des conseillers qui tenaient leur parti , les fit taire et les effraya en criant : Justice! justice! »(4). Farel alors « déclara qu'il n'avait point voulu blâmer la
(1) Rosct, liv. V, chap. 62.
(2) îd. ibid.
(3) FfiAGMENTS mOGR. ET UI8T.
(4) Rosct, loc. cit.
communauté , et qu'il avait pour Genève une véritable affection , ce qui toucha tellement tous c^nx qui étaient présents , et en particulier ceux qui s'étaient plaints de lui , qu'ils déclarèrent tous le tenir pour un fidèle ministre du saint Évangile , et pour leur père spirituel ; sur quoi le conseil ordonna que chacun lui touchât la main , et qu'il se fît un repas de réconciliation. »(i).
Au mois d'octobre 1 558 , Farel , qui était âgé de 69 ans , éprouvant, sans doute, des remords de s'être dispensé si longtemps du mariage, lui qui dans ses prédications l'avait si souvent conseillé aux prêtres , aux moines et aux religieuses , épousa une fille avancée en âge , appelée Marie Torel, dont la mère, ditAncillon, « était une véritable veuve qui craignait Dieu et qui le servait. » L'apologiste du prédicant dauphinois ajoute que <( cette fille avait de la sagesse et de la vertu, et que sa vie était réglée et honnête. » (2). Aussi peut-on croire que , devenue la femme du ministre , Marie Torel dut avoir un soin particulier de son vieux mari , et se rendre digne d'une telle union par toutes les qualités d'une bonne garde-malade.
En I oOi , Farel alla à Genève pour faire ses adieux à Calvin mourant. Il voulut, en 1565, visiter les partisans de sa doctrine qu'il avait laissés à Metz lors de son premier voyage, « estant convié , dit Ancilion , par ses anciennes brebis de
(1) Fragm. biogr. et HI8T., 13nov. 1553. Cités par Magnin , Hist. DB l'Ét. DE L\ Réf. a Gknlve , p. 376.
(2) li paraît que ce n'était pas là précisément l'opinion des catholiques sur « cette vertueuse demoiselle d'un moyen ùge et d'une bonne famille de Rouen , que Farel tenait chez lui comme sa fille, m ( Ruchat , IV, p. 226 ). Les contemporains ne se firent pas fautr de l'appeler lout simplement sa concubine , et « les sottises que disaient à ce sujet , ajoute Ruchat , les ennemis de Farel . causèrent beaucoup de chagrin au ministre de Neufchûtel. » Ma(;nin , p. 258. Note.
venir voir* le fruit de la semence qu'il avoit jetée en leurs cœurs. » De retour à Neufchâtel, il y mourut le 13 septembre de la même année , âgé de 76 ans. Quoique son ardente nature fût beaucoup plus propre à émouvoir et à passionner les esprits par la prédication , qu'à les éclairer et à les convaincre par des livres , Farel ne laissa pas , dit Bajie , de « s'ériger en auteur. » Il publia une relation latine d'une dispute qu'il avait soutenue à Berne en 1 528. Il fit imprimer en 1550 à Genève un livre intitulé : Le Glaive de VEsprit , destiné à combattre les Libertins. Un autre de ses ouvrages intitulé : Sommaire et déclaration briefve nécessaire à tous les chrestiens, parut en 1552, et en 1553 celui qui a pour titre : De la sainte Cène du Seigneur et de son Testament. C'est là tout le bagage de Farel comme écrivain. Il faut y ajouter quelques pamphlets anonymes , lesquels , si l'on en croit Erasme, donnent une triste idée de l'homme qui les a écrits. « Je n'ai rien vu , dit au sujet d'un de ces libelles le célèbre humaniste , je n'ai rien vu de plus vain, déplus vaniteux , de plus virulent. Il y a de temps en temps jusqu'à dix lignes de suite dont pas une syllabe n'est vraie. » (1).
De Farel passons à Viret, qui fut longtemps son compagnon d' œuvre.
Pierre Viret.
Viret était ministre à Lausanne avant que les Genevois eussent banni Calvin de leur ville; et lorsque ce dernier fut
(I) EnvSM. EpiST , CXni, lib. XFX, p. 950. 5 snpt. 152i , cité par BayW
rappelé de Texil , malgré tout le désir qu'il lui témoigna de ravoir pour collègue à Genève, où Viret exerçait temporairement le ministère, il aima mieux s'en retourner à Lausanne, dont il s'était concilié les habitants par la douceur de son caractère. En 1561 , il y tomba gravement malade. Il était si bas, dit-il lui-même, « qu'il ne pouvoit attendre selon son jugement, sinon d'estre porté en terre. » (1). Ce fut à la suite de cette maladie, qu'ayant besoin d'un climat plus doux pour le rétablissement de sa santé , Viret quitta son église et s'en alla habiter >imes. Le ministre ne s'éloigna pas sans regret des peuples qu'il avait convertis au nouvel Éyangile. « Dieu, dit-il, m'a comme arraché par les cheveux d'entre les peuples entre lesquels j'avois presque passé tout le principal cours de ma vie Je sais bien que mes seigneurs et semblablement mes frères et compagnons et toute l'église en laquelle Dieu m'avoit constitué ministre , ne m'eussent pas facilement envoyé et donné congé, s'ils n'eussent veu et cognu la nécessité en laquelle le Seigneur m'avoit mis, et s'ils n'eussent mieux aimé que j'eusse servi ailleurs pour rédification de l'Église , tout débile que je suis , que demeurer inutile entr'eux, et sans faire senice , ni à cette
église, ni à autre, tel que je désire le faire Voilà le
moyen par lequel le Seigneur m'a tiré de l'église en laquelle j'avois bien occasion de m'aimer, comme s'il m'avoit empoigné par la main , pour me mener comme tout tremblant de foiblesse et à demi-mort et me rendre jusqu'à vous (les Mmois) , qui estes les premiers du Languedoc entre lesquels j'ay fait résidence après mon départ de Genève, y^
{ I ) Kpitrc di'dittiioirc de son Instruction Chréties^f,.
Les réformés de Nîmes reçurent Viret à bras ouverts , « quoiqu'il semblast , dit-il , à me voir que je n'estoye que comme une anatomie sèche , couverte de peau , qui avoye là porté mes os pour y estre ensevely ; de sorte que ceux-là mêmes qui n'estoyent pas de nostre religion , ains y estoyent fort contraires, avoyent pitié de me voir, jusques à dire : — Qu'est venu faire ce povre homme en ce pays ? N'y est-il venu que pour y mourir? Et mesme j'ay entendu que , quand je montay la première fois en chaire, plusieurs, me voyant, craignoyent que je ne défaillisse en icelle, avant que je peusse parachever le sermon. »
Viret n'était pas homme à pousser les Français aux émeutes et aux séditions ; ce n'était pas un brandon de discorde , et si tous les prédicants qui venaient de Genève en France réchauffer le zèle des Huguenots , avaient eu la douceur de son caractère, peut-être y serait-on parvenu à pacifier les esprits. Le 1 5 janvier , il écrivit de Nîmes aux ministres du Languedoc, assemblés au colloque de Montpellier, une fort belle lettre pour les exhorter à se soumettre aux volontés de la cour. Il resta peu de temps à Nîmes , et comme la ville de Montpellier , sans doute , à cause de la faculté de médecine , lui offrait plus de moyens de soigner sa mauvaise santé , il y alla exercer le ministère. Il n'y fut pas moins bien accueiUi. Aussi , dans une épître dédicatoire de son Instruction chrétienne, témoigne-t-il à l'église de Montpellier toute sa reconnaissance pour les bontés qu'on avait eues pour • loi pendant qu'il en était ministre.
De Montpellier , Viret alla exercer le ministère à Lyon , où il se trouvait au mois de décembre 1 563 , date des deux épîtres dédicatoires dont nous venons de parler. (1 ) Il paraît
(t) S^il lautcn croire Florimond de Rémond , Viret prêcha également sa doc-
qa'aprés redit de pacification du mois de mars 1563, noe foule de sectes , qui couvaient dans Tombre , s'étaient produites ou menaçaient de se produire au grand jour dans la ville de Lyon. On parlait de celle des Ariens , qui avait pour auteurs un Allemand et un Italien, de celles des Portelliens, des Trinitaires ou Servétiens , des Achristes et Déistes. On raconte que tous ces sectaires prétendaient jouir du bénéfice de Fédit et ne pouvoir être recherchés pour leur religion , se vantant de fonder leur crovance sur le texte des Écritures tout aussi pertinemment que les Calvinistes. Pierre de Saint- Julien (I), qui parle de ces faits et les attribue à la liberté de conscience, ajoute que Viret fut sollicité, pour étouffer dés leur naissance ces hérésies multipliées , qui menaçaient de renverser les bases fondamentales de la foi chrétienne , d'avoir recours à Buatier , grand-vicaire de l'Archevêque. Bajie semble croire que le ministre agit ou flt agir contre ces différents sectaires, auprès de l'officialité. Quoiqu'il en soit de la vérité de cette assertion , Viret n'exerça pas longtemps le ministère dans l'ancienne capitale des Gaules : car Charles IX , par un édit inlerprélatif de celui du mois de mars 1563, ayant défendu aux rèliffionnaires d'avoir des minisires nés hors de France ,
irine à Paris, m Ces deux-cy fFarol et Calvin) , dit-U, associent un troûième nomuio Pierre Viret , savoyard, natif de la ville d'Orbe, qui avoil esté Carme , homme de son naturel prand parleur. C'est pourquoy Calrin, qui ne prisoit autre que soy-mesroe , Tappeloit maisire Pierre da Caquet. Je Pay autrefois ooy prescher à Paris , lorsque le Calvinisme entra en voj^e. On disoit deslors , sçavoir de Calvin, véhémence de Farel et éloquence de Viret ; comme à la vente cestuy-cy estoit un (jrand pipeur des âmes foibles. Ces trois sont appelés par les autheurs reformes le trépie d'eslite, et privalivemont à tous les autres , les ministres de PEvanjile. C'est le tillre que Bèse leur donne.» Florimond de Rémoiid ,
HiST. DE Li >'aISS%>Œ . PrOT.RLS ET DtCVDEXCE DE L'HÉRESIE DE CE SiÈCLF ,
(I) Pierre do Sl-Jnlirn , Mrsiv>r.rs pvr\ik*\\ik . p. '.10?, 20?.. ril«^ par Ba\1e.
il se retira à Orange , d*où la reine de Navarre le fit venir en Béarn. Il prêcha la Réformera Orthez, et fut' emprisonné par les catholiques ; mais il obtint sa délivrance en 1569 , après la prise d'assaut d'une ville par les Huguenots, qui mirent sa liberté pour condition à celle du gouverneur, qu'ils avaient fait prisonnier. Viret mourut dans le Béarn en 1571 , à Tâge de 60 ans. Moins éloquent, mais plus disert et plus lettré que Farel, son ancien collègue, il composa une infinité de livres. Celui qu'il publia en 1 560, à Genève, prouve, dit Bayle, qu'il était assez versé dans la connaissance des auteurs païens. Ce livre intitulé : De la vraie et fausse religion touchant les vœux de perpétuelle continence, et les vœuo) d'anathème et d'exécration et les sacrifices d'hosties humaines, et de r excommunication en toutes religions. Item, de la moinerie tant des Juifs que des Païens et des Turcs et des Papistes et des sacrifices faits à Moloch, tant en corps qu'en âme. Quoique d'humeur douce et bienveillante , il ne laissait pas d'avoir l'esprit satirique. Aussi, pour combattre l'Église romaine , épluchait-il son rituel et son cérémonial , attaquant beaucoup plus ce qu'elle laisse faire aux moines et aux curés que les décisions de ses conciles. Toutefois , quand il le voulait, il savait s'élever à des considérations plus sérieuses et de plus haute portée , comme dans l'épître dédicatoire de son Instruction chrétienne , où il défend la révélation contre les déistes et les athées.
Il nous reste à parler de Froment, l'un des trois promoteurs de la Réforme à Genève.
Antoine Froment.
Le précurseur de Farel à Genève, dans Tœuvre de la Réforme, fut, comme nous Favons dit, Antoine Froment.
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Oq ne connàtt riea sur l'époque de la naissance de ce prédicant, qui était originaire de Tries en Dauphiné, rien sur sa famille, rien sur son éducation. Seulement, on sait que de bonne heure il avait quitté la France , sa patrie, car à vingttrois ans on le voit prêcher en Suisse et un peu plus tard à Genève.
Nous avons vu qu'en 1 532 , Farel ayant échoué dans une première tentative d'introduire ouvertement la Réforme à Genève, Froment y réussit par la ruse , en se faisant passeir pour maître d*école et pour médecin ; que les nombreux, écriteaux qui annonçaient sa double profession , et dont il couvrit les murs de la ville , lui attiraient d'autant plus de monde qu'il donnait des leçons gratis et guérissait , disaient les affiches, « beaucoup de maladies pour néant. »0r, comme ce n'était pas précisément pour apprendre aux gens à lire et à écrire , ni môme pour les guérir de leurs maladies , qu'il les réunissait dans la salle du Boitet, quelques zélés catholiques , ayant flairé le sectaire sous la peau du guérisseur et du magister , l'accusèrent « d'être un méchant luthérien , qui voulait abuser le peuple. » Toutefois ces opposants , d'ailleurs peu nombreux, ne l'empêchèrent pas de propager la nouvelle doctrine ; et « plusieurs de ceux qui fréquentaient son école , à ce qu'il dit lui-même , s'en retournaient chez eux louant et glorifiant Dieu.» Entr'autres conversions, il opéra , comme nous l'avons vu , celle d'une femme nommée Claudine; « sachant, dit-il, bien lire, dévote et superstitieuse à merveille.» La conversion de cette femme, que Froment raconte fort au long, fut suivie de celle de son mari et de plusieurs membres de sa famille ; et le succès du réformateur allait toujours grandissant. Un jour la salle du Boitet ne pouvant contenir la foule des auditeurs , on entraîne le prédicant dans la place du Molard , on le hisse sur le banc d'une marchande de poissons , et la foule se met
à crier : « Prêche-nous, prêche-nous la parole de Dieu! » A quoi répond Froment : — « C'est aussi celle qui demeurera éternellement.» Puis ayant fait signe de la main de garder le silence , il se jette à genoux et demande à Dieu de répandre son Esprit sur l'assemblée. Sa prière terminée , il prend pour texte ces paroles de TÉvangile de saint Mathieu : Donnez-vous garde des faux prophètes qui viennent à vous en vêtements de brebis et qui sont au-dedans des loups ravissants , vous les reconnaîtrez à leurs fruits; paroles qu'il interprète et commente de la manière suivante :
« Nostre-Seigneur Jésus-Christ , dit-il , cognoissant ce y^ qui devoit arriver à ses apostres , les exhortoit A'estre > sa^es comme serpents et simples comme colombes, pour » et aQn qu'ils se dussent donner garde des faux prophètes, » qui dévoient venir à eux en vestements de brebis. Il est » aussi du devoir du chrestien de savoir discerner et cognois- » tre ce que nostre Dieu nous a baillé , non pas mesme » quand ce seroit un ange du ciel qui nous voudroit autre- » ment dire , n'y devons ajouter foy , ni Touir , ni croire , si » n'est conforme à l'Escriture Sainte. Nous devons estre faits y> de nouvelles créatures , estre régénérés par l'Esprit de » Dieu , revestir un nouvel homme qui est Christ , et des- » pouiller le vieil qui est la chair , péché , Satan , hypocrisie , » orgueil , avarice , qui est racine de tout mal. Nostre Dieu )► veut que nous ayons cette simplesse , sans fiel ni amery> tume , comme la colombe qui est douce et aimable. Si nous » cheminons par telle simplicité de vie , comme il nous en- » seigne en sa parole , nous vaincrons facilement nos enne- » mis, à l'imitation de nostre bon Sauveur Jésus-Christ, qui, )► par sa vie et sa conversation , a convaincu ses ennemis et » ses adversaires, les scribes et les pharisiens , leur amollis- » sant le cœur par sa douceur et sa bénignité.» Froment en était là de soû sermon , lorsque le grand satiltier Petreman
Falquet traversa la place 'et lui ordonna de se taire. — « Il » vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, répond l'orateur » en élevant la voix ; car Dieu me commande que je presche » sa parole , et tu me le défends ; je n'en feray rien à ton » commandement, car à ce ne suis tenu d'obéir.» Se tournant ensuite vers le peuple , « Ne vous troublez point , mes amis, » s'écrie-t-il , mais escoutez ce que Nostre-Seigneur Jésus » dit, qu*07i se donne garde des faux prophètes qui viennent » à vous en habits de brebis, et par dedans sont loups » ravissants, vous les cognoistrez à leurs fruits.
» Or, mes frères, continue le prédicant , pour se donner » garde des faux prophètes il faut , avant toutes choses , » cognoistre quels ils sont, quelle est leur doctrine, et quelle » est leur vie ; après les avoir bien cognus , il les faut fuir et » esviter.
» Beaucoup de gens diront à présent que c'est nous qui » sommes lesantechrists. Vous estes venus, disent-ils, près- » cher une nouvelle loy , pour destruire la nostre , qui est » ancienne ; mais la vostre n'est que de deux jours et nou- » velle , par laquelle vous ne faites que troubler toute la » terre et les hommes. Jésus-Christ disoit que dans les » derniers temps, il devoit venir de faux prophètes , et vous » estes de ceux qu'il enlendoit dire ; car vous venez en ces » temps après les nostres , et vous semez la division entre » les uns et les autres. Certes , si vous estiez envoyés de » Dieu , comme vous le dites , vous porteriez la paix avec » vous et non pas la guerre ; car là où est la paix , Dieu y est » aussi.» Voilà une bien grave objection que vient de se faire Froment ; voyons s'il y pourra répondre.
« Or, mes frères, poursuit l'orateur , pour juger entre les » deux partis, il faut un juge compétent, qui ne soit pas » partie dans sa cause, et qui ne fasse pas acception de per- » sonnes. Car si dans un jugement civil il est nécessaire
» d'avoir un juge compétent, de bonnes informations , de » bons tesmoins , de bonnes raisons et des lettres patentes ,
> à combien plus forte raison quand il s'agit de la cause de y> Dieu. Nous prendrons donc pour juge Dieu, qui ne fait
> acception de personne, qui juge d'un juste jugement , sans » regarder ni le povre , ni le riche , ni le fol , ni le sage ; » Jésus-Christ son vray fils sera le tesmoin, avec les prophè-
> tes et les apostres , afin que personne ne pense que je » veuille estre juge de mon dire ; pour lettres signées et
> scellées du précieux sang de Nostre-Seigneur Jésus-Christ, » son Évangile , salut pour tous ceux qui croyent , pour
> l'amour duquel tant de martyrs ont rendu tesmoignage. » Je montreray'ensuite que, mesme du temps des prophètes, » il y avoit des antéchrists ; enfin j'avanceray la coutume » ancienne qui est d'avoir son commandement de Dieu , » laquelle a esté de tout temps observée de ses bons servi- » teurs. Le vray Christ est celuy qui nous a rachetés par son » sang, et le faux Christ dit qu'il nous rachète par des sacrifi- » ces ou autrement. Tout homme donc qui se fait pardonneur » de péchés ou rédempteur , de quelle autorité ou moyen » que ce soit, il faut nécessairement qu'il soit appelé nouveau » Christ, nouveau Rédempteur, et par conséquent faux Christ » et faux prophète. Mais nous , nous ne cognoissons point » d'autre pardonneur de péchés, ni d'autre Rédempteur que » le vrai Christ , lequel il faut chercher à la droite du Père.
» Jésus-Christ dit que les faux prophètes viendront non- » seulement en vestements de brebis , mais en longues » robes , et dévoreront les femmes veuves sous ombre de » longues oraisons. L'apostre Paul et les autres les désignent » aussi clairement, quand ils les appellent citernes sans eau, )► antéchrists. Par ceci chacun de vous peut juger maintenant
> si je dis la vérité , ou si je mens ; toutefois , quand mesme
> vous ne voudriez pas confesser que je dis la vérité , il me
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» snffit que les cœnrs soient intérlearementconYaincas, pow » avoir ma cause gagnée devant Dieu.» (1).
Le sermon de Froment , à en juger par ces extraits , n'est pas dépourvu de chaleur ni d'une certaine éloquence , et l'on comprend qu'il ait impressionné la fouie ignorante qm l'écontait. Les prêtres et les moines y sont évidemment désignés à la haine du peuple ; mais le prédicant n'a pas réfuté les objections qu'il a faites à sa prétendue mission ; car il n'a pas prouvé qu'il ne fût lui-môme un faux prophète et un antéchrist. Il prendra , dit-il , Dieu pour juge de sa doctrine ; mais les catholiques, le prendront aussi en accusant Froment de mensonge. Nul de nous , diront-ils au prédicant , ne se fait pardonneur de péchés ; mais nos prêtres se contentent de transmettre le pardon que Dieu accorde aux pécheurs repentants et pénitents , en vertu des pouvoirs que Jésus-Christ leur a donnés dans son Évangile. Le prêtre catholique ne rachète pas non plus les péchés par des sacrifices ; mais dans la célébratipn de la messe , qui est une commémoration du sacrifice de la croix , il prie Dieu avec les fidèles , qui s'unissent à lui pendant cette célébration , de pardonner les péchés, par l'intercession de son Fils Jésus-Christ et en vertu de son précieux sang qui a été répandu pour le salut de tous les hommes.
Froment a beau soutenir qu'il prendra Dieu pour juge , il est lui-même son juge, ou tout au moins il fait juger sa cause à ses auditeurs ; puisque la doctrine qu'il prêche n'est qu'une interprétation de la Sainte Écriture. Or, ce n'est ni à luimôme, ni à ses auditeurs qu'il appartient de décider de la
(1) Antoine Froment , TnfeSE soutenue a l\ Faculté de Théologie PitOTESTAifiB DB Stiusboubg , par. Louis Dupont.
ET DES BiFORMATEURS W GSNÈTE. 567
vérité OU de la fausseté de sa doctrine,, mais à rÉglise seule, comme on peut le voir dans les Actes des Apôtres.
L'objection que Froment s'est faite à lui-môme conserve donc toute sa force , et c'est à bon droit que les catholiques de Genève pouvaient l'accuser d'être un faux prophète et un antéchrist.
Cependant l'orateur , que personne ne s'avisait de contredire, continuait de passionner la foule par son audacieuse parole , quand soudain Claude Bernard , l'un de ses plus chauds partisans , voyant venir le procureur fiscal et le lieutenant de la ville, se mit à crier: — « Sauve, sauve, Froment, voici les prêtres , pour l'honneur de Dieu, évitez toute effusion de sang I » Le prédicant veut continuer , mais ses amis Tentrainent par une petite allée dans la maison de Jean Chautemps. La nuit venue , il se réfugie dans celle d'Ami Perrin, qui le garde chez lui , en le faisant passer pour son domestique. Froment reste dans la ville , malgré le décret qui le condamne à Texil, et profite de l'indulgence des magistrats pour grossir le nombre de ses prosélytes ; mais sa présence dans Genève est souvent une cause de désordre. Un jour , en traversant l'un des ponts de l'Ile, il est poursuivi par une troupe de femmes , qui le menacent de le jeter dans le Rhône. Une autre fois la maison d'Ame Levet, qu'il habite, est assaillie à coup de pierres. Enfin il se décide à quitter une ville où ses jours ne sont plus en sûreté. Il sort de nuit de Genève , accompagné de quelques amis , et se retire à Yvona sur le lac d'Yverdon.
A la fin de l'été de 1 333 , l'évêque- Pierre de la Baume , était revenu dans son diocèse, à l'occasion de la mort du chanoine Werli , tué dans une émeute. N'ayant pu réussir à se réserver le jugement des meurtriers, mécontent du conseil, qui n'avait pas voulu dans cette occasion abandonner $on droit de connaître des procès criminels, le prélat, que les
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menaces de ses ennemis avaient eflfrayé , s'était éloigné de Genève; Froment trouva que les circonstances étaient favorables pour y revenir. Cédant aux pressantes sollicitations de son amiAmé Levet , il s'empressa d'accourir au milieu de son an' cien troupeau, en compagnie d'un autre Français, Alexandre Camus Dumoulin. Le conseil , voulant contrebalancer la propagande des novateurs, dont il tolérait la prédication , afin de ne pas déplaire aux seigneurs de Berne , avait fait venir à Genève, pour prêcher TAvent, un docteur de Sorbonne , le dominicain Guy Furbity. C'était un homme qui ne manquait pas d'éloquence, car, dit Froment, « quand ce docteur Furbity preschoit, tout le monde y couroit.^ Un jour qu'il avait , selon sa coutume , attaqué avec beaucoup d'énergie les nouveaux dogmes et leurs partisans , il s'écria du haut de la chaire : « Qu'ils s'avancent maintenant, ces luthériens ; qu'ils viennent pour me combattre ; mais non , ils se garderont bien de se montrer.» A cette apostrophe qui , de la part du prédicateur catholique , n'était qu'un artifice oratoire , Froment , que la curiosité a conduit dans le temple , s'élance sur un banc, et se met à crier que Furbity ne prêche pas la parole de Dieu. Il consent, dit-il, à être mis à mort , s'il ne démontre pas que le moine annonce une doctrine mêlée de fausses traditions ; et il cherche à le prouver en combattant chaque article de son sermon. Le Dominicain, qui ne s'attendait pas à cette insolente interruption , reste muet d'étonnement. Les réformés applaudissent l'auteur du scandale ; les catholiques, au contraire, sont enflammés de cuicre et d'indignation. Bientôt le tumulte est à son comble, et l'on entend crier de tout côté : « Tue ! tue ! au Rhône , ces méchants luthériens ! » Froment voit le danger qui le menace , et il se hâte de sortir du temple, sous la protection de Baudichon, qui, pour le défendre contre les poursuites des catholiques, se place, Tépée nue, à la grande porte de Saint-Pierre,
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en criant : « Si quelqu'un le touche, je le tueray ; que justice se fasse et que celuy qui a tort soit puni.»
Froment trouva un refuge dans la maison de Baudichon, où il resta caché toute la journée. La nuit venue , il sortit de Genève avec son hôte et Dumoulin , qui avait été condamné au bannissement pour avoir harangué le peuple en faveur de la nouvelle doctrine. Ils se rendirent tous les trois à Berne , où ils se plaignirent de la conduite des magistrats genevois à leur égard , et dénoncèrent Furbity comme ayant insulté les Bernois dans ses sermons. Ce fut à la suite de ces plaintes et de ces dénonciations , que les seigneurs de Berne envoyèrent des députés à Genève , pour obtenir du conseil Texercice public de la nouvelle religion et la punition du dominicain. Ces députés logèrent à Tauberge de la Tête-Noire avec Froment, Farel et Viret, qu'ils avaient pris sous leur protection.
Le 9 janvier 1 534 , on voit figurer Froment avec les deux autres ministres, en compagnie des envoyés de Berne, à interrogatoire de Furbity. Il figure également à la séance du conseil des Deux-Cents, devant lequel le dominicain est obligé de comparaître pour répondre aux accusations de ces envoyés. n a raconté lui-même qu'il était logé avec Farel et Viret chez Claude Bernard, quand la servante de ce dernier tenta d'empoisonner les trois prédicants ; qu'il était sur le point de se mettre à table , lorsqu'il reçut une lettre qui lui annonçait l'arrivée de sa femme et de ses enfants , et qu'il oublia son repas pour aller les recevoir. On sait comment Viret fut victime de ce crime , en mangeant d'un potage dans lequel du poison avait été répandu , ce qui le rendit gravement malade. Froment assista avec Viret, Farel et Jacques Bernard, à la fameuse dispute ouverte le 31 mai 1535, à la suite de laquelle, le 27 août, fut aboli dans Genève l'exercice de la religion catholique.
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Lorsque CalTin devient ministre à Genèrt , Fromeat ti prêcher la nouTelle doctrine à Aigle ; et quand le «béocrate est rappelé de l'exil , on trouve le prédicaot dinphînniT à Genève pasteur de la paroisse de Saint-Gierrais. Aa reste , rétoiie de Froment , qui avait singulièrement pâli devant celles de Farel et de Yiret , a été oompléteiiieot éclipsée depuis Tapparilion de Calvin. Enterré dans le ministère de la paroisse de Saint-Genrais , jusqu'en 1 532 , le précurseur de Farel donne à peine signe de vie , et de cet énervemeat prolongé , il tombe , à son âge mûr, dans une telle dégradation morale , qu'un jeune étudiant qui a fait de ce prédicaot le sujet d'une thèse de théologie protestante, s'écrie avec amertume : « C'est à dater de ce moment que commence une période de la vie de Froment dont on regrette qfhelqaefois de ne pouvoir arracher les pages dans ce grand livre de l'humanité qu'on appelle l'histoire. » (I). La maison du ministre est envahie par ces miasmes d'immoralUé qui sem* blent alors infecter Genève entière. Sa femme tr^ût la foi conjugale, et ces désordres , connus au dehors , attirent à Froment les réprimandes du consistoire. Honteux des reproches publics qui Lui sont adressés chaque jour, il pirend le ministère en aversion et devient secrétaire de Bonniva^4- En I3')2, il renonce à ses fonctions de pasteur et ^ fai^ notaire. En 1553, il obtient le droit de bourgeoisie, et en 1559, il siège dans le conseil. iMais au lieu de se montrer digne de ces faveurs , Froment se venge de sa fenmie eo imitant ses désordres. Le conseil se voit dans la nécessité de punir la conduite scandaleuse de l'un de ses membres : Froment est emprisonné , destitué de sa place de conseiller
( 1 ) Antoine Froment , Tiitee , par Louis Dupont
ST DES RÉFORfifATEOBS DE GENÈVE. 571
et banoi de Genève. Il reste dix ans exilé, après lesquels il revient dans sa patrie d'adoption , qu'il n'avait cessé de regretter pendant une si longue absence. En 1374 , il est réintégré dans sa place de notaire, dont il a besoin pour subsister. Les malheurs de l'exil , les leçons de l'expérience et de la vieillesse , l'avaient, dit-on, corrigé. La date delà mort de Froment offre la même incertitude que celle de sa naissance. Les uns pensent qu'on peut la placer en 1381 , les autres , en 1 382. Ce qui est certain , c'est qu'il mourut longtemps après Farel et Viret, ses deux anciens compagnons d'oeuvre.
Outre son sermon du Molard , qu'il ne prononça pas tout entier, et qui n'est pas dépourvu d'une certaine adresse oratoire , Froment a écrit une chronique intitulée : Actes et gestes merveilleux de la cité de Genève, C'est un ouvrage intéressant pour ceux qui veulent connaître Genève à l'époque de la Réforme. Le récit des faits , dans lequel l'auteur se met fréquemment en scène , commence en 1 332 et se termine à la prise du château de Chillon , en 1336. On y trouve des détails curieux sur les moyens dont se seraient servis les moines pour exciter la dévotion parmi le peuple, et sur la corruption des mœurs du clergé ; mais ces détails seraient beaucoup plus croyables s'ils étaient confirmés par un contemporain moins intéressé à les donner. Écrit sans méthode et sans ordre chronologique , le livre de Froment n'a pas la gravité de l'histoire ; mais le style ne laisse pas d'en être vif et animé. Malheureusement , l'écrivain donne beaucoup trop d'attention à des minuties , appelle crûment les choses par leur nom, et semble se complaire dans certaines descriptions licencieuses , indignes d'un homme qui se dit ministre de l'Évangile.
« Genève réformée, dit M. Magnin , eut honte de l'œuvre de son ancien ministre. Le conseil, par l'ordre duquel Fro-
ment avait écrit, ordonna qu'elle fût supprimée. »(1). Toutefois , il n'y a pas lieu de s'étonner des justes reproches que s'est attirés , comme historien , Tauteur des Actes et gestes merveilleux de la cité de Genève nouvellement convertie à l'Évangile , si l'on se souvient qu'après avoir été l'apôtre de la Réforme dans cette même cité de Genève, il s'en fit chasser pour son inconduite.
(1) Magnin , HiST. de l*Étabi| de u R^> ▲ GaèîB > p« 7.