‹ Histoire de la réforme protestante en Angleterre et en IrlandeChapitre 12 sur 32 · Et quelle réplique fait-on ordinairement · texte numérisé non relu

Et quelle réplique fait-on ordinairement

à cet argument? M^'. Mervyn Archdall, dans

sa préface à l'Histoire des Monastères Irlandais ,

dit : " Quand on réflécliit à l'universalité de ce

" zèle religieux qui portait des milliers d'indi-

*' vidus à se séquestrer de la société , à renoncer

*' aux plaisirs et aux jouissances de la vie, pour

" s'enfoncer dans la solitude et se livrer à la

" pratique austère de la macération ; quand nous

" voyons les hommes les plus prudens , les plus

" sages, devenir les dupes d'une fatale eî'reur,

" et r avare lui-même répandre ses trésors pour

*' participer à la félicité de ces mortifications ;

" quand le flot de l'enthousiasme est disparu et

*^ que la saine raison , revenue de son délire ,

1 56 Réforme Protestante.

" s'efforce , pour ainsi dire de détruire jusqu'au " moindre vestige de sa frénésie passée , nous " avons une bonne esquisse de l'hisloire du 3Io~ " nachisme y et un exemple peu ordinaire de " cette faiblesse d'esprit et de cette versatilité " qui caractérisent l'instabilité de l'espèce hu- *' maine. Nous considérons ces phénomènes dans " le monde moral avec cet orgueil qu'inspirent *' la supériorité reconnue de nos facultés intel- " lectuelles et les progrès de notre civilisation , " et notre amour-propre est flatté par une com- " paraison si évidemment favorable aux temps " modernes. " Vraiment, M^ Archdall, vous raisonnez parfaitement bien; mais où devons-nous chercher les preuves , ou les indices de cette " supériorité reconnue , de cette comparaison si évidemment favorable aux temps modernes? '' Les trouverons-nous dans les ruines de ces nobles édifices, du pillage et de la démolition desquels vous nous rendez compte? Les trouveronsnous dans l'absence totale, ou même dans une tentative de les remplacer par des édifices d'un autre genre , qui les égalent en grandeur , en noblesse et en goût ? Chercherons-nous cette " supériorité " dans les nombreux combats où l'on exige les dîmes , le pistolet à la main , comme dans celui de Skibbereen ? Est-il prouvé que les temps modernes sont évidemment supérieurs aux anciens , parce qu'une loi renferme les Irlandais dans leurs maisons, depuis le coucher jus-

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qu'au lever du soleil ? Fondez-vous votre comparaison , si décidennnc.nt en faveur des temps modernes, sur ce que le peuple se nourrit comme des pourceaux , sur sa nudité , ou bien sur ce qu'il meurt de faim , par centaines , tandis que leurs ports sont encombrés de batimens qui emportent leurs provisions , tandis qu'z/wc armée est nourrie et entretenue dans le pays , afin de tenir le peuple affamé en respect? Peut-être avezvous vu, avec ORGUEIL, le bal de l'opéra, au profit des pauvres Irlandais à demi-morts d'inanition , et dans lequel la salle de bal était ORNEE d'un transparent qui représentait un Irlandais, de grandeur naturelle , et EXPIRANT DE FAIM? Et vous osez encore traiter de " dupes " les plus grands et les plus sages des liommes? Vous osez dire qu'ils étaient les dupes d'une fatale erreur, lorsqu'ils fondaient des institutions faites pour ôter toute idée d'avoir recours à un bal d'opéra, afin de venir au secours des pauvres? Jetez les yeux sur l'état de misère et d'iiorreur où se trouve maintenant votre pays ; tournez-les ensuite sur votre catalogue des ruines ; et puis , ( car vous êtes, à ce que je vois, ministre de l'Eglise Anglicane ), vous direz, j'en suis certain, qu'à la vérité cet état de misère provient évidemment de ces ruines; mais que ce fut, d'une part, la " saine raison " et non la soif du pillage qui produisit ces ruines -, et que ce furent de l'autre , la " frénésie et la faiblesse mentale '' dans les

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^' plus grands et les plus sages des hommes," qui jetèrent les foudemens des édifices dont ces mêmes ruines retracent le douloureux souvenir. i49- Ne perdons pas de vue V hospitalité et tous les autres avantages produits par les monastères dont parle l'Evêque Protestant Tanner; et , pour rendre justice pleine et entière à ces institutions si vilipendées, entrons plus avant dans le sujet. 11 est de notre devoir de démontrer qu'elles furent fondées dans des vues d'une sage po~ lïtique , autant 'que d'une piété réelle et dune cliarité bien entendue. Prouvons qu'elles ne furent pas, comme le méchant, l'envieux Hume les a faussement représentées , de vrais mendians sans pain 3 sans viande et sans bière; mais qu'elles répandaient dans la généralité du peuple l'abondance, le bonheur et le contentement, et que l'un de leurs effets naturels était de prévenir cet état de choses, où l'on ne voit que deux classes dans la nation , des maîtres et des esclaves, dont la plus petite partie s'abandonne à tous les excès du luxe , tandis que des millions succombent sous le poids de la misère.

i5o. Tout ce que nous avons de bon , nous vient de la terre. Quelqu'un doit la posséder ; et ceux qui la possèdent doivent en répartir les revenus. Si une partie de ces revenus est répartie parmi le peuple , du travail duquel ils proviennent , et si cette répartition est faite de manière à lui procurer une certaine aisance , nul

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doute que le bonheur ne règne dans la comniunauté; mais si la plus grande partie se trouve dilapidée , si on la transporte au loin , pour la dépenser au milieu de ceux qui n'ont pris aucune part au travail, alors la majorité de la communauté doit nécessairement être mallieureuse; les hospices y les pj'isojis et les caser/zc^ doivent en être les suites naturelles. Or un des avantages les plus grands , les plus réels des monastères , c'est que la plus grande partie des revenus des terres qu'ils possédaient , était consumée sur les lieux mêmes qui les produisaient. Les hôpitaux et tous les établissemens de ce genre avaient la même tendance. 11 n'y avait des uns et des autres , grands ou petits , guère moins de cinquante dans chaque comté ; de telle sorte que les revenus des terres se répandaient en grande partie , et d'une manière immédiate , parmi la masse du peuple. Nous connaissons tous le changement en pis que produit maintenant dans une paroisse l'éloignement du seigneur, ou d'un grand propriétaire de terres, de son château ou de sa résidence. Tout le monde connaît l'effet que leur absence produit sur la taxe des pauvres de la paroisse. Il est notoire que la non-résidence du clergé, des nobles et des propriétaires dans leurs paroisses ou sur leurs terres, est la cause principale des maux qui se font sentir dans les campagnes. Un des plus forts argumens en faveur des lois sévères sur la chasse , est que la chasse

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engage les nobles et les propriétaires des terres à résider à la campagne. Quel devait donc être l'effet de vingt riches monastères, dans chaque comté , dépensant constamment une grande parlie de leurs revenus sur les lieux ? La grande cause de la misère qui règne , dans ce moment , en Irlande , est , sans contredit , \ absence des grands propriétaires de terres , qui enlèvent les revenus du pays , pour aller les dépenser à l'étranger. Si l'Irlande possédait encore dans son sein sept à huit cents établissemens monastiques , petits ou grands , comme autrefois , elle serait , comme elle l'était autrefois , dans un état d'aisance et de prospérité. Elle ne serait pas en proie , comme elle l'est , à des famines périodiques , à des fièvres putrides ; elle n'éprouverait pas le besoin de lois relatives au coucher et au lever du soleil ; elle n'aurait pas de capitaine Rock j on n'y formerait pas de projet pour arrêter les progrès de la population , encore moins ])our se débarrasser du surplus ; enfin elle serait" lout-à-fait étrangère à cette misère et à cette dégradation , qui la menacent de devenir un désert , ou de causer la ruine de l'Angleterre ellemêm.e.

i5i. Quelqu'un doit posséder les terres-, reste à savoir maintenant s'il vaut mieux qu'elles soient entre les mains de ceux qui résident et doivent constamment résider à la campagne et sur leurs domaines, ou bien de ceux qui peuvent et veu-

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lent , le plus souvent , vivre éloignés de leurs propriétés , et ne font qu'en retirer les revenus pour les dépenser ailleurs. On a souvent dit que les moines n'étaient que des bourdons; mais FÉvêque Tanner nous a démontré la fausseté de cette assertion : car , admettant qu'ils le fussent , un bourdon en capuchon ne serait-il pas aussi bon qu'un bourdon en chapeau ou en bottes à revers? Par bourdons on entend ceux qui ne travaillent pas ; mais les propriétaires , en général , labourent-ils leurs terres? Le propriétaire-laïque et sa famille dépensent une moindre partie de leurs revenus d'une manière utile pour le peuple, que ne le fesaient les moines. Outre cela , outre l'hospitalité et la charité exercées par les moines; outre le droit, le droit légal que la masse du peuple avait, dans beaucoup de cas, d'une manière directe ou indirecte , à une portion des revenus des monastères, nous devons considérer les moines et les religieuses sous le rapport important de grands propriétaires de terres. Tous les historiens , quelque protestans ou envieux qu'ils soient , s'accordent à dire que les communautés des Religieux étaient des " propriétaires humains , " qu'ils affermaient leurs terres à bas prix , qu'ils fesaient des baux à longs termes ? Les moines ne pouvaient posséder aucune propriété individuelle, ils ne pouvaient ni mettre de l'argent de côté, ni rien léguer. Ils n'avaient qu'un intérêt viager dans leurs propriétés ; ils

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vivaient, ils percevaient leurs revenus et les dépensaient en commun. Les historiens n'avaient pas besoin de nous dire que c'étaient des propriétaires humains. Ils devaient l'être , à moins que la nature humaine n'eût fait un pas retrograde , tout exprès en les formant. Et n'était-ce pas une chose heureuse pour la nation qu'il y eût une pareille classe de propriétaires ? Les fermiers d'Angleterre sauteraient de joie , si , aujourd'hui pour demain , de pareils propriétaires venaient les arracher des mains d'un seigneur prodigue et nécessiteux.

i52. Considérons ensuite les moines comme imprimant aux affaires humaines les plus importantes cette fixité qui sympathise si bien avec les bonnes mœurs , et influe si puissamment sur la prospérité publique et privée. Un monastère était un immeuble dont le propriétaire ne mourait jamais. Ses fermiers avaient affaire à un seicjneur qui ne cessait jamais de vivre; ses domaines et ses maisons ne changeaient jamais de maîtres; ses tenanciers n'avaient pas à craindre les mêmes vicissitudes que les autres ; ses forêts n'avaient ]>as à redouter la hache d'un dissipateur; ses manoirs ne changeaient jamais de propriétaire; ses villageois étaient tous nés et avaient tous été élevés sous ses yeux et par ses soins. Ils attachaient le plus grand prix à leur réputation , et veillaient avec le plus grand soin à ce qu'elle fût intacte. Un monastère était dans un pays le centre

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d'un cercle où se portaient naturellement tous ceux qui avaient besoin de secours , de conseils ou de protection. 11 renfermait un corps d'hommes ou de femmes cjui, libres de soins personnels, avaient assez de sagesse pour guider ceux qui manquaient d'expérience , et assez de fortune pour soulager ceux qui se trouvaient dans la détresse. Etait-il donc à désirer qu'on pillât , et qu'on dévastât ces établissemens ? Etait-ce une réforme que de donner, avec profusion, des domaines, si bien employés, à des laïques qui ne voulaient et ne pouvaient faire aucun des actes de bienfaisance ou d'utilité publique qui provenaient naturellement des institutions monastiques ?

i53. Enfin considérons les monastères comme une ressource pour les cadets et les cadettes des familles nobles , et connue un moyen de mettre le gouvernement à l'abri des eiïets pernicieux de leurs besoins pressans. Il ne peut exister à^ aristocratie , ou de corps de noblesse y sans que le gouvernement ait à sa disposition de quoi l'empêcher de tomber dans ce mépris qui est , et doit toujours être inséparable d'une noblesse indigente. Mais, dira-t-on, peut-être : " Qu'avons nous besoin d'un tel corps ? " C'est tout une autre question ; car il existe et a existé , pendant plus de dix siècles , à l'exception d'un très-court espace de temps , au bout duquel nos ancêtres s'empressèrent de le rétablir. Toutefois, bien que

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ceci n'ait rien de commun avec la question dont il s'agit , il faut que je répète l'opinion que j'ai déjà souvent émise, que nous perdrions peut-être plus que nous ne gagnerions à nous débarrasser, de notre aristocratie. Je ne suis donc nullement partisan du gouvernement républicain ; d'où il suit que je le suis de Varislocratie ; car , sans elle, le gouvernement monarcbique n'aurait pas de bornes.

i54- Quoiqu'il en soit, ceci n'a rien de commun avec la question dont il s'agit. Nous avons une aristocratie et , d'une manière ou d'autre , il faut que le public pourvoie à la subsistance des branches cadettes, afin de l'empêcher de tomber dans la dégradation inséparable de la pauvreté. A l'époque dont nous parlons , les monastères y suppléaient en partie , en admettant dans leur sein un grand nombre d'individus nobles de l'un et de l'autre sexe -, en sorte qu'on n'avait pas besoin de recourir aux pensions et aux sinécures y si odieuses et si onéreuses pour le peuple ; il était alors moins chargé d'impôts. C'était une ressource qui ne dégradait nullement ceux qui y avaient recours , et elle ne causait ni murmure, ni mécontentement parmi le peuple à qui elle ne coûtait rien. Elle tendait à rendre les nobles eux-mêmes moins dépendans de la couronne , puisqu'on trouvait moyen de pourvoir à la subsistance de leurs parens nécessiteux, sans le secours de la couronne ; enfin , elle tendait

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à rendre le peuple moins dépendant des nobles, qu'il ne Teiit été sans le secours de ces mêmes institutions. Les monastères donnaient Vexemple , comme maîtres, et comme seigneurs- fonciers; et tous les autres étaient en quelque sorte forcés de le suivre. De cette manière , tous les rangs et toutes les classes de la société retiraient un bénéfice , direct ou indirect , de ces institutions que des bistoriens de mauvaise foi ont eu la bassesse de vilipender , et dont ils ne cessent de représenter la destruction comme un des traits les plus brillans de la " Réforme. "

i55. Ce n'est pas seulement sous le rapport politique que les efi'els de ces institutions doivent être considérés. Celui-là serait vraiment doué d'une ame bien vile et bien basse , qui n'éprouverait pas une espèce d'orgueil à la vue de ces vastes et nobles édifices qui font l'ornement du pays qui le vit naître. L'amour de la patrie , cette variété de senlimens qui , réunis dans le même individu , forme ce qu'on appelle \e pairiolisnie f consiste, en grande partie, dans l'admiration et le respect que nous devons naturellement porter à ces signes , aussi antiques qu'irrécusables , de science et de splendeur. Les édifices et les écrits des moines visaient à la postérité. La nature , toujours vivifiante de leurs institutions, imprimait à tout ce quils fesaieJit, une durée qui ne calculait ni les temps ni les siècles. Dans leurs constructions , comme dans

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leurs plantations , ils avaient constamment eu vue les jouissances, l'honneur, la prospérité, la grandeur des générations futures. Tout ce qui sortait de leurs mains était aussi parfait qu'ils pouvaient le faire. Dans leurs jardins, dans leurs viviers , dans leurs champs , dans tout , en un mot , ce qui constituait la partie économique de leurs travaux , ils donnaient l'exemple du bon goût , ils embellissaient le pays , ils en fesaient un objet d'orgueil pour le peuple , et donnaient à la nation un éclat , non moins grand que permanent. Allez dans un comté quelconque , contemplez , aujourd'hui même , les ruines éparses de vingt abbayes ou prieurés , et demandez-vous ensuite , " qu'avons-nous en échange de ces nojjles débris ? " Parcourez le site de quelque couvent jadis opulent ; voyez son cloître devenu , entre les mains d'un sous-fermier , le dépôt de son fumier , de son fourrage ou de ses fagots ; voyez ce beau réfectoire où , pendant des siècles , la veuve , l'orphelin et l'étranger trouvaient constamment une table prête à les recevoir ; voyez ces débris de leurs murs contre lesquels est appuyé maintenant un mauvais hangard , après avoir consacré le reste à des ateliers ( workhouse ). Pieconnaissez dans cette chétive grange une partie d'une chapelle jadis magnifique, et, si attaché à ces lieux par vos rêveries mélancoli(jues , vous êtes averti de l'approche de la nuit par les cris perçans d'une fresaie , sortis de

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ces voûtes que fesaient jadis reteutir , à la même heure , le chant des moines à la louange du Seigneur , et qui , durant sept siècles , avaient résisté aux tempêtes et aux orages les plus affreux ; si , dis-je , réveillé par le besoin de nourriture et de repos , vous jetez les yeux sur cette vieille masure badigeonnée , située sur la hauteur , et appelée " château du seigneur , " un poteau vous avertira des pièges et des fusils à ressorts qui en défendent l'approche. Quittant alois celle scène de dévastation , l'esprit plein de " la vieille hospitalité Anglaise " vous dirigerez vos pas vers la première auberge , où dans une salle , à demi échauffée et éclairée , on mesurera les égards et les atlentions à la longueur de votre bourse , et où l'on vous rendra compte des prétextes hypocrites , des motifs infâmes , des moyens tyranniques et sanguinaires , auxquels on eut recours pour effectuer cette dévastation , et pour bannir à jamais l'hospitalité tant vantée de nos bons aïeux.

i56. Nous avons déjà vu en partie quels étaient ces prétextes, ces motifs, ces actes de tyrannie et de cruauté ; nous avons vu que l'incontinence brutale du tyran en chef fut la cause première de ce qu'on appelle " la Réforme "; nous avons vu qu'il n'aurait pu l'opérer sans le concours du Parlement , et que , pour obtenir son consentement, il promit aux membres des deux chambres de partager avec eux les dépouilles des mo-

iG8 llÉFOR>iE Protestante.

nastères ; et , si nous réflécliissons à l'élendue de leurs possessions, à la beauté et à la fertilité de la plupart de leurs sites, si nous songeons à l'envie que dut produire dans le cœur de la plus grande partie de la noblesse l'affection que le peuple leur portait , nous ne serons plus surpris de les voir désirer si ardemment une " Réforme " qui mettait en leur pouvoir de si belles propriétés.

15-. Lorsque des hommes peuvent et veulent commettre des actes d'injustice, ils ne manquent pas de prétextes \ or nous allons voir quels fulent ceux auxquels on eut recours pour coraineucer à dévaster l'Angleterre; mais, pour faire ce travail, il fallait un ouvrier, de même que pour tuer un bœuf, il faut un boucher. Pour déposséder les vrais propriétaires d'une grande partie de ces biens, pour renverser des établisseiiiens que le peuple avait appris à vénérer dès Venfance , pour défier toutes les lois divines et humaines, pour violer tous les principes sur lesquels reposent les droits de propriété, pour priver les pauvres et les orphelins de leurs moyens d'existence, pour dégrader entièrement le pays, et en faire, à la lettre, un tas de ruines; pour commettre enfm tous ces actes d'iniquité , il fallait un agent convenable, et cet agent le tyran le trouva dans Thomas Cromwell, dont le nom, ainsi que celui de son digne associé, Crakmeu, doivent être à jamais prononcés avec horreur par

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la postérité la plus reculée. Ce Cromwell était le Ills d'un serrurier de Putney, dans le comté de Surrey. Il avait été dans sa jeunesse une es* pèce d'agent subalterne dans la famille du Cardinal WoLSEY, et s'était insinué dans les bonnes grâces du roi par sa flatterie basse et servile, et par sa trahison infiime envers son bienfaiteur et son ancien maître. Le roi se fit, à cette époque, chef de l'Église. Pour exercer la suprématie , il avait eu le bon sens de se pourvoir d'un Cranmer pour primat, et il lui avait associé un Cromwell, qui ne le cédait en rien à Cranmer en impiété et en bassesse, qui le surpassait en lâcheté , et qui lui était infiniment supérieur en scélératesse. La nature entière n'aurait peut-être pas pu lui fournir un homme plus propre à être le Vice-Régent Royal et le Vicaire Général du nouveau chef de l'Église d'Angleterre. i58. Tel fut le caractère dont ce serrurier brutal fut revêtu. Il devait exercer " toute l'auto- " rite spirituelle du roi pour l'administration de " la justice, dans tous les cas relatifs à la ju- " ridiction ecclésiastique , à la divine reforme " et à l'abolition des erreurs , des hérésies et " des abus de ladite église. " Nous allons bientôt avoir des preuves suffisantes de la bassesse de cet homme , pour qui l'épithète de scélérat est trop douce. Quelle chance pouvaient, en eilet, courir les monastères, lorsque leur sort était confié à un monstre de cette espèce? Cromwell

1 70 Réforme Protestante.

fut créé pair. Il siégeait au-dessus du primat dans le parlement, et au-dessus de tous les évêques dans les assemblées du clergé ; il avait la préséance sur tous les nobles, qu'il fût ou non en fonction; enfin, en caractère, comme en place , il ne le cédait qu'au tyran-en-chef personnellement.

iSg. Pour commencer la " divine réforme, "c'est-à-dire, l'œuvre du pillage, le serrurier, " Vice-régent , " se proposa de faire la visite des Monastères ; visite désastreuse ! mais tout active qu'était sa perversité, il ne put tout faire par lui-même. Il s'adjoignit donc plusieurs députés pour faire cette visite. A cet effet , on divisa le royaume en plusieurs districts , et l'on envoya deux députés pour faire la visite de chaque district. L'objet principal de ces visites était de se procurer des chefs d'accusation contre les moines et les religieuses. Si nous considérons donc quel fut l'objet de ces visites et le caractère de l'homme auquel ce soin fut confié , nous concevrons facilement quelle espèce d'hommes ces députés devaient être. C'étaient , en effet , des subalternes dignes d'un tel chef; les hommes les plus pervers de toute l'Angleterre , d'un caractère notoirement infâme ; des hommes convaincus des crimes les plus hideux , dont la plupart avaient été déjà Jlétris j et dont chacun d'eux avait , selon toute apparence , mérité plus d'une fois la corde. Représentez-vous une famille respectable, pai«ble.

LkTTRE V^ I n I

iijrjocente et pieuse , assaillie à l'impro^iste par tl( u\ voleurs de grand chemin, portant le meurtic peint sur leur front refrogné , et exigeant impérieusement les titres, l'argent et les joyaux; représentez-vous cette scène de scandale et d'horreur , et vous aurez une faible idée des visites de ces monstres à figure humaine , qui se présentaient, munis des ordres terribles du îyran , qui menaçaient les victimes d'une accusation de haute trahison, et qui inséraient dans leurs rapports, non pas ce qui se passait réellement; mais ce qu'on leur avait enjoint d'écrire.

i6o. Les moines et les religieuses , qui ne se seraient jamais attendus à de semblables procédés , qui n'auraient jamais pu croire à une violation si subite de la Grande-Charte et de toutes les lois du pays , et dont la vie tranquille et solitaire , les rendait peu propres à résister à une attaque, aussi furibonde que soudaine, tombèrent aux pieds de ces scélérats comme des poulets devant l'oiseau de proie. Les rapports faits par ces hommes pervers et médians n'éprouvèrent aucune espèce de contradiction; les accusés n'avaient aucun moyen de défense , aucun tribunal où ils pussent recourir ; en eussent-ils même eu les moyens , ils n'auraient osé ni se plaindre , ni se défendre , car ils avaient déjà eu sous les yeux les tourmens et les supplices qu'on avait infligés à ceux de leurs frères qui avaient osé souffler le moindre mot contre les dogmes et les ordon-

i^î Réforme Protestante.

nances du tyran. On les dépouillait de leurs propriétés, et ils n'avaient ni tribunal pour défendre leur cause, ni aucun autre moyen de se plaindre, sans compromettre leur existence même. On les dépouillait , eux et tous ceux qui dépendaient d'eux de cette immense masse de propriétés sans autre motif, sans autre fondement que des rapports faits par des hommes envoyés , de l'aveu même de Hume, avec le dessein prémédité de trouver des prétextes pour détruire les monastères , et pour transférer au roi des biens auxquels ni lui, ni ses prédécesseurs n'avaient jamais eu le moindre droit.

16 1. Avec une foule de faits qui prouvent le contraire, Hume se donne bien de garde d'afîirmer que ces rapports fussent fidèles; mais il ne néglige rien pour leur donner une couleur favorable , comme nous l'avons déjà vu dans le paragraphe 129. Il peut se faire, donne-t-il à entendre, parce qu'il n'ose l'aifirmer , que " la soumis- " sion aveugle du peuple , à cette époque, rendît " les moines et les religieuses moins réservés et " plus débauchés qu'ils ne le sont de nos jours " dans les pays Catholiques Rotnains. " Vraiment ! et pourquoi plus aveugle alors qu'il ne l'est aujourd'hui ? C'est la même religion , les mêmes réglemens , les mêmes piincipes , et si le peuple était aveugle alors , il doit nécessairement l'être aujourd'hui. 11 serait vraiment singulier que la débauche et le libertinage étant

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devenus incontestablement plus communs , les *> moines et les religieuses " fussent devenus plus réservés. Toutefois, il avoue l'innocence des ordres monastiques de nos jours , et c'est déjà pi us qu'on ne pouvait peut-être attendre d'un écrivain de si mauvaise foi. Mais comment se persuader que les religieux du i6«. siècle fussent moins réservés ou plus débauchés que ceux d'aujourd'hui , à moins de croire que la piété profonde ( que Hume appelle superstition ) du peuple ne fût point partagée par les communautés religieuses ? Avant d'ajouter quelque foi aux insinuations de riiistorien Écossais en faveur de ces rapports, il faut croire que les religieux qui fesaient partie de ces communautés , étaient des bandes d'imposteurs qui professaient une religion à laquelle ils ne donnaient aucune croyance , et nous devons en dire autant de ces nombreuses communautés de femmes qui avaient le courage de consacrer leur vie entière au soulagement des malades indigens.

162. Quoiqu'il en soit, d'après ces rapports, ainsi obtenus, au mois de Mars, i536, c'està-dire dans la même année de la mort de Anne BoYLEN, il parut un acte du Parlement qui supprimait , ou plutôt qui confisquait trois cent soixante- seize monastères , et transférait leurs biens , réels et personnels , au roi et à ses descendans légitimes. Vases sacrés , joyaux , images et ornemens d'or et d'argent, tout fut saisi. Tout

I'j^ Réforme Protestante.

vil et tout servile que fût le Parlement , tout enflammés de l'esprit de rapine que fussent la plupart de ses membres, cet acte de monstrueuse tyrannie ne laissa pas que d'éprouver une forte opposition dans son sein. Hume dit , " qu'il ne parait pas que cette loi importante ait éprouvé la moindre opposition. " Il cite souvent Spelman comme une autorité historique; mais il se donne bien de garde de citer " l'Histoire du Sacrilège " de ce même Spelman , dans laquelle cet historien Protestant affirme que le bill étant resté long-temps dans la chambre des communes, sans pouvoir passer , le roi somma les membres de se rendre , de bonne heure , dans sa galerie où il les fit attendre jusqu'au soir ; ensuite , sortant de son appartement et faisant un tour ou deux au milieu d'eux , il lança un regard foudroyant tantôt d'un côté , tantôt de l'autre , et finit par leur dire : " J'appj'ends que mon bill ne pas- *' sera pas ; mais je vous en préviens , ou il " passera , ou bien je ferai tomber la tête à " plusieurs cV entre vous "; et, sans autre fleur de réthorique , il rentra dans son appartement. Il n'en fallut pas davantage ; le bill passa , et tout alla au gré de ses désirs.

i63. Ce ne fut donc qu'un acte de pure tyrannie , un vrai procédé Algérien. Les prétextes ne servaient de rien , on n'ajoutait aucune foi aux rapports des mirmidons de Cromwell , tous les artifices devenaient superflus ; on eut recours

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à la corde et à la hache pour opérer cette " Réforme " dont le tyran a été appelé le fils aîné par l'historien Ecossais, Burnet. " Un tel homme, dit-il , était indispensable pour accomplir cet acte grand et glorieux. " Mais l'atrocité et la méchanceté produisirent- elles jamais quelque bien? Aucun autre homme que ce Burnet et son compatriote Hume aflectèrent-ils jamais de croire que des actes de tyrannie et d'iniquité , aussi déhontés , puissent être justifiés , sous le prétexte spécieux d'un heureux résultat ?

164. Je rendrai compte, dans mon prochain numéro , des suites funestes de ces scènes de dévastation et de pillage , dont nous n'avons vu jusqu'ici que le commencement, non-seulement pour ce qui a rapport aux moines et aux religieuses; mais au peuple, en j^énéral; et je prouverai comment ce même acte du parlement a été la pierre fondamentale de cette pauvreté , de cette misère , de cette dégradation , de cette profusion de crimes , qu'on tâche maintenant de réprimer en rendant les femmes stériles , ou en envoyant une partie de la population dans des terres étrangères.

1^6 Réforme Protestante.

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