‹ Histoire de la réforme protestante en Angleterre et en IrlandeChapitre 14 sur 32 · LETTRE VIL · texte numérisé non relu

LETTRE VIL

Commencement d'Edouard VI. Parjure des exécuteurs TESTAMENTAIRES DE IIeNRI VIII. NoUVELI.K ÉGLISE ÉTABLIE PAR LA LOL SPOLIATION DES ÉGLI- SES. Insurrection du peuple. Trahison de Cranmer ET de ses complices. MorT DU ROI.

Mes Amis, Kensington , le Zi Mai i825-

192. Après vous avoir démontré dans mes précrdentes lettres que ce que l'on a eu l'impudence d'appeler la '^ Téfonne , ^^ a été produit par les monstrueux excès d'une impudicité effrénée, que l'hypocrisie et la perfidie en ont été les fauteurs , et qu'on l'a propagée à l'aide du meurtre et du brigandage , et en répandant des flots de sang innocent en Angleterre et en Irlande j je m'étais proposé de vous faire voir dans celle-ci combien ce désastreux événement avait jusqu'à ce jour contribué à appauvrir et à dét;rader la classe moyenne du peuple, c'est-à-dire, de dérouler à vos yeux l'effrayant tableau de la misère et de la dégradation qui ont pesé sur notre nation jusqu'à la fin du règne de Henri VIII.

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^lais en méditant plus attentivement sur l'objet qui nous occupe , j'ai été porté à penser qu'il valait mieux terminer le récit que j'avais commencé des spoliations , des persécutions et des massacres sans nombre commis par les prétendus ^' réformateurs. " Quand vous aurez vu toutes les cruautés et toutes les infamies exercées sous l'bypocrite prétexte d'un zèle religieux , ou pour mieux dire , quand je vous aurai fait connaître ce que les bornes de mon cadre me permettent de vous présenter à ce sujet, je terminerai par vous démontrer quelles pertes énormes la nation a éprouvées par ce calamiteux cbangement , et combien il a appauvri et dégradé la masse du peuple anglais. C'est en suivant ce plan que je pourrais donner , ou du moins que je pourrais m'elForcer de donner plus tard une histoire claire et raisonnée de cet appauvrissement successif de notre pays. Mettant en scène le journalier protestant d'aujourd'hui , dont l'existence animale n'est soutenue que par de misérables pommes de terre , j'opposerais à cet attristant tableau le genre de vie que menaient ses ancêtres catholiques. Et si cette misérable nourriture , pire peut-être que celle des pourceaux , n'a pas ôté à cet homme toutes les qualités naturelles du sang anglais , je le forcerai à avoir en exécration les barbares assassins et les infâmes hypocrites qui , en opérant cette révolution , ont réussi à conduire notre pays là où

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il se trouve aujourd'hui , et nous ont légué celte masse épouvantable de crimes et de corruption qui de nos jours sapent la société jusque dans ses londemens.

193. En suivant ce plan et me conformant à ma promesse de terminer mon petit ouvrage en dix lettres , je distribuerai mes matières comme il suit : dans celle-ci j'exposerai les événemens et les faits principaux du règne d'EDOUARD VI; dans la lettre suivante, ceux du règne de la reine Marie ; dans la neuvième , ceux du règne de la reine Elisabeth; enfin, dans la dixième, je rapporterai les faits et les argumens qui me serviront à justifier ce que j'ai avancé , quand j'ai dit que ce qu'on a eu l'impudence d'appeler la " réforme'''' appauvrit et dégrada la masse du peuple. Je ne m'en occuperai aujourd'hui qu'accidentellement , me réservant de traiter à fond ce sujet dans ma dernière lettre , lorsqu'après TOUS avoir dévoilé les exécrables moyens dont on se servit pour parvenir à ce but, je reviendrai sur mes pas pour jeter un coup d'œil général sur cet événement et en suivre les conséquences jusqu'à nos jours.

194. Nous avons vu paragraphe 190 l'odieux tyran mourir à la suite de ses débauches , l'âme tourmentée par ses basses et viles passions , et dans une vieillesse prématurée. Un des derniers actes de son pouvoir fut un testament par lequel il désignait son fils encore enfant pour son

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successeur immédiat , et en cas que celui-ci mourût sans postérité, transférait la couronne à Marie sa fille , et si celle-ci mourait aussi sans enfans , à Elisabeth sa seconde fille, bien que, comme nous l'avons déjà vu , il les eiit fait déclarer illégitimes par un acte de son parlement; et quoique cette dernière fût née d'AN^'E de BovLEN , et du vivant même de sa première femme, mère de Marie.

195. On nomma pour exécuter ce testament et pour gouverner le royaume jusqu'à ce que Edouard, qui avait alors dix ans, eût atteint l'âge de dix-huit ans , seize exécuteurs testamentaires, parmi lesquels se trouvaient Seymour, comte de Hertford, ainsi que Vlionnête Cran:wer. Ces seize dignes personnages commencèrent par jurer de la manière la plus so- ! lennelle qu'ils exécuteraient scrupuleusement les dernières volontés de leur maître. Leur second acte d'autorité fut de retracter leur serment en nommant tuteur du roi , Hertford , frère de Jeanne Seymour, mère du jeune prince; et cela , quoique le testament eût accordé un pouvoir égal à chacun des exécuteurs testamentaires. Ils s'occupèrent ensuite à créer de nouvelles Pairies pour quelques-uns d'entre eux. Leur quatrième acte politique fat de faire à ces nouveaux pairs des largesses avec l'argent du peuple. Le cinquième fut d'omettre lors du couronnement un ancien usage des sacres des rois d'An-

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f;leterre , qui consistait à demander au peuple s il acceptait le roi pour maître et s'il prometlait de lui obéir. Le sixième fut d'assister à une grand'messe solennelle; et le septième, de prendre une série de mesures propres à assurer l'anéantissement total de ce qui restait encore en Angleterre de la religion catholique, et achever ce que le vieil Henri n'avait pu obtenir à l'aide de ses massacres.

196. Les monastères n'existaient plus. Il n'y avait plus de crème y mais restait encore \çi petit lait, ou, pour m'exprimer plus clairement, les ornemens et les vases sacrés des églises et des chapelles. Le vieil Henri n'aurait sans doute pas manqué de faire main basse sur tout cela, pour peu qu'il evit vécu davantage. Mais il ne l'avait pas encore fait ; et il n'aurait même pas pu le faire sans se déclarer ouvertement " protestant," ce qui lui était impossible , comme on a pu s'en convaincre , par les raisons que j'ai rapportées plus haut paragraphe loi. Mais Hertford et ses dignes collègues n'avaient pas à redouter les obstacles qu'avait rencontrés le scélérat couronné. Les églises et les chapelles renfermaient des richesses qu'ils devaient naturellement convoiter. On s'était débarrassé du pouvoir du Pape ; la malheureuse Angleterre avait été saccagée dans tous les sens; et cependant il restait encore quelque chose à piller. Quelque petites qu'elles fussent , les églises possédaient toutes des vases et

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des ornemens d'or ou d'argent. Dans les églises paroissiales et en général dans les cathédrales , on s'était jusque là abstenu de profaner et de piller les autels. Quoique le royal assassin Henri VIII ne reconnvit point l'autorité du Pape, qu'il s'était pourtant arrogée , il n'avait point cessé de professer la foi catholique , et défendait encore avec des bûchers la messe , les sacremens et tous les dogmes de VEglise catholique. Il avait donc jusque là laissé les autels intacts; mais l'or, l'argent et les autres matières précieuses qui les ornaient ne pouvaient pas manquer d'exciter la cupidité des dignes personnages chargés d'exécuter ses dernières volontés. 197. Il leur fallait cependant ww prétexte pour s'en emparer. Pouvaient-ils en trouver un plus commode et plus expéditif que de déclarer de prime abord que la religion catholique ^\^\\, fausse et pernicieuse , que par conséquent il ne devait point y avoir d'autels , et qu'il n'y avait besoin ni d'or , ni d'argent pour les orner ? Les seize tuteurs du roi, avec Hertford à leur tête et le digne Cranmer parmi eux, firent couronner Edouard VI suivant le rit catholique. Le jeune prince et eux-mêmes prêtèrent serment comme catholiques , et jurèrent de maintenir la religion de leurs pères. Après ie couronnement, ils le firent même assister à la célébration d'une grand'messe ; mais les autels étaient encore richement ornés, et il restait de

quoi piller. Or , pour pouvoir piller ce reste y il n'y avait plus d autre moyen que de détruire la religion catholique. Je ne nie cependant aucunement qu'il n'y eût alors quelques fanatiques, quelques personnes intimement convaincues qu'il était bon de changer une religion qui existait depuis plus de neuf cents ans ; j'accorde qu'il y avait quelques individus dont le pillage et la rapine n'étaient pas le seul but ; mais je crois qu'il est impossible à un homme de bon sens et dont l'esprit n'est point corrompu de réfléchir sur Thistoire de ces événemens , sur cette déclaration si franche de ^^ protestantisme " sur ce change-r ment d'une religion existant depuis des siècles en Angleterre , pour en adopter une autre née depuis peu dans une certaine partie de l'Alle-rmagne , sans acquérir la conviction que le pil-r lage et rien que le pillage fut le motif des acteurs de ce grand drame politique.

198. Le vieux tyran était mprt en i547, ^^ vers la lin de i549, Granmer , qui naguères avait fait périr tant de protestans parce qu'ils n'étaient pas catholiques , avait déjà presque complété un système entier de culte protestant. Pouc préparer les voies , il publia d'abord un livre d'homélies et un catéchisme. Vint ensuite un livre qui permettait aux mendjres du clergé d'avoir des femmes. Enlin, quand il crut tout préparé pour ses desseins , arriva le livre de prières el^ l'administration des sacremens. Gardiker , qui

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était alors évêque de Winchester , reprocha à £!ranîvier sa duphcité , lui rappela le zèle qu'il avait mis à soutenir le culte catholique sous le feu roi , et l'aurait contraint à se pendre luimême, s'il lui avait été le moins du monde possible d'éprouver de la honte.

19g. Cependant ce nouveau système ne satisfaisait point encore les fanatiques; et il ne tarda pas à éprouver de leur part une si vive opposition que Cranmer , malgré son audace, put s'apercevoir qu'il avait touché une corde bien delicate. Les proclamations faites à ce sujet étaient d'un ridicule dégoûtant , pour peu qu'on réfléchît qu'elles étaient faites au nom d'un roi dire de dix ans seulement ; elles étaient d'ailleurs composées dans les termes les plus pompeux et pleines d'arrogance. Néanmoins, comme dans tout cela on n'avait qu'un but, qui était le pillage , on n'épargna rien pour y parvenir. Il restait en- ,core un nombre infini d'objets à piller et à voler; mais je me bornerai ici à parler des autels et des églises. Le \é\'\idib\e règne de la " reforme" était eniin arrivé; ce n'était partout que vols, brigandage et hypocrisie , et il serait dillicile de rien trouver de semblable dans l'histoire d'aucun autre pays et d'aucun autre siècle, La religion et la conscience étaient, il est vrai, les prétextes que Ton mettait en avant , mais au fond l'on n'avait d'autre but que le vol et le pillage. Le .peuple Anglais, naguères encore si uni et si heu-

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reux j fut tout à coup divisé en d'innombrables factions. On ne savait plus ce que l'on devait croire ou ne pas croire , ce qui pouvait être permis de dire , et il devint bientôt impossible au commun de la nation de distinguer ce qui était hérésie de ce qui ne l'était point.

200. Cramuer, cet infâme hypocrite qui, pendant le règne de Henri VIII, condamnait impitoyablement aux flammes ceux qui ne croyaient pas à la transsubstantiation , conadiVLinait maintenant au même supplice ceux qui croyaient à ce mystère. Luther, comme nous l'avons vu, fut le premier qui commença le grand oeuvre de la *' réforme ; ^^ mais il ne tarda pas à être singé , sur le continent, par un grand nombre de réformateurs. Ces nouveaux docteurs avaient fait plusieurs tentatives pour introduire leurs opinions en Angleterre , mais le vieil Henri s'était toujours opposé au succès de leur entreprise. Maintenant qu'il s'agissait de voler aux églises ce qui leur restait encore , et que pour avoir un prétexte assez plausible de brigandage, il était nécessaire d'opérer un changement complet dans la forme du culte , tous ces sectaires accoururent par bandes en Angleterre , pays qui devint alors le théâtre des discussions religieuses les plus animées. Les uns soutenaient le livre de prières de Cranmer, les autres proposaient d'y faire quelques changemens , d'autres , enfin , en demandaient à grands cris la suppression. C'est

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alors que prirent naissance cette division et cette multiplicité infinie d'opinions religieuses , toutes ennemies les unes des autres, que l'on observe malheureusement encore aujourd'hui parmi nous. Granmer employa une partie des ressources du pays à nourrir et à engraisser ceux de ces aventuriers religieux , ou plutôt impies qui , en se rangeant de son côté , prouvaient leur tact à choisir le marché où ils pouvaient débiter leur doctrine avec le plus d'avantage. L'Angleterre était alors inondée de ces étrangers faisant de la religion métier et marchandise, et vendant leur conscience au plus offrant ; cette nation , si jalouse de toute influence étrangère , était obligée de courber sa tête altière devant des étrangers du caractère le plus vil et le plus infâme. 11 eût été impossible à Cran mer de trouver des Anglais assez souples et assez dociles pour en faire les instrumeus du grand œuvre qu'il méditait. Le protecteur Herford , que nous appellerons désormais Somerset ( le roi enfant l'ayant créé duc de ce nom ) , était à coup sûr le plus grand " réformateur " que l'on eût encore vu ; et nous le verrons bientôt le -plus grand et le plus déterminé pillard que cette prétendue " réforme " eût encore produit , si l'on excepte pourtant le vieil Henri. L'abolition totale du culte catholique était nécessaire à ses projets de brigandage ; aussi se montra-t-il le protecteur déclaré de tous les étrangers insatiables et déboutés. Jamais peut-

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être le monde ne vit dans un même siècle une collection de misérables et de scélérats tels que Luther, Zwingle , Calvin, Bèze el les autres célèbres " réformateurs " de la religion catholique. Tous , de l'aveu même de leurs propres sectaires , étaient diffamés par les vices les plus honteux. Le seul point de doctrine sur lequel ils fussent d'accord entr'eux était l'inutilité des bonnes oeuvres. Leur vie sert à prouver combien ils étaient sincères dans leurs principes , et il n'en est pas un seul parmi eux dont les actions n'aient pas mérité toutes les rigueurs de la justice humaine.

201. L'influence de ces circonstances sur les mœurs du peuple fut telle qu'on devait l'attendre. Tous les histonens s'accordent à dire que jamais les vices et les crimes de tout genre ne furent plus communs qu'à cette époque : les docteurs de la secte en firent eux-mêmes l'aveu. Et cependant les " protestans " exaltent tous les jours ce règne comme celui de la conscience et de la religion ! Il était si évident que ce changement n'avait rien de bon en lui-même qu'il était impossible que quelqu'un l'adoptât par aveuglement. Les malheurs sans nombre qu'il devait nécessairement entraîner à sa suite s'étaient déjà fait sentir dans toutes les classes de la société avant la mort du vieux tyran. La mort du despote avait fourni l'occasion de rentrer dans le bon diemin ; mais malheureusement il

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restait encore de quoi piller , et les brigands persévérèrent dans leur système de spoliation et de dévastation. La " réforme " ne fut l'œuvre ni de la vertu, ni du fanatisme , ni de l'erreur ou de l'ambition , mais bien du penchant au vol et au pillage. Ce fut là le seul principe qui l'anima et la fit agir , et l'unique but qu'elle se proposa. 202. Souvent le vieux tyran avait permis à ses mignons de piller partiellement des évêcliés ; mais le pillage devint dès-lors général. Le protecteur se mit à la tète du mouvement , et son exemple fut bientôt suivi par d'autres. On volait tant dans un évéché tant dans un autre ; quelquefois même on les supprimait tout- à-fait, comme celui de Westminster. Il existait encore un grand nombre de chanteries ( propriétés particulières s'il en fût jamais), de chapelles libres et par conséquent propriétés particulières, d'hôpitaux, de corps de métiers ou confréries, dont les biens étaient tout aussibien propriétés particulières que peuvent l'être aujourd'hui ceux d'une société philanthropique quelconque ; et cependant on en légitima le pillage par un acte législatif! Et puis, qu'on vienne nous dire maintenant que les biens de l'Eglise " établie par la loi " sont de nature si sacrée qu'un acte du parlement ne saurait les atteindre ! Tel fut donc ce règne glorieux d'où date l'Eglise " établie aujourd'hui j!7«r la loij " car, bien que Marie, pendant son règne , ait ensuite renversé l'édifice , Elisabeth le rétablit de nouveau. Ce fut alors

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qu'elle fut légalement établie , ainsi que le nouveau culte , par un acte du parlement. N'est-il pas grand temps de la détruire aujourd'hui par le même moyen ? Elle prit naissance dans la division , la désunion et la discorde ; et sa vie a été en tout point digne de sa naissance. Les biens dont elle jouit furent enlevés à l'Eglise catholique, ou plutôt, on en dépouilla la veuve, l'orphelin, l'indigent et l'étranger. Le prétexte dont on se servit pour colorer cette usurpation fut que cette mesure était un moyen de faire revivre ru- 771071 parmi le peuple et de détruire toutes les causes de dissentions. On reconnut et l'on proclama hautement comme une vérité essentielle , qu'il ne peut y avoir qu'une seule m'aie religion ; et cependant on en comptait dès-lors au moins vingt. Les docteurs de chacune d'elles s'a- Tiathématisaient déjà mutuellement et déclaraient que toutes les autres étaient fausses. Ne s'ensuivait-il pas que toutes ne valaient pas mieux les unes que les autres ? Tel est le langage du sens commun , quoiqu'il soit aujourd'hui si fort à la mode de se déchaîner contre cette doctrine exclusive de salut. Je demande , par exemple , au prêtre unitaire y pourquoi il se charge de ses fonctions, pourquoi il n'exerce pas plutôt un métier quelconque, ou ne travaille pas plutôt à labourer la terre. Il me répond qu'il est plus utilement employé à enseigner. Si je lui demande à quoi sert cet enseignement , il me dit , il est même

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obligé de me dire que cet enseignement est nécessaire au salut des âmes. « Eh ! bien alors , pourquoi ne pas laisser ce soin à l'Eglise " ëLablie par la loi y " qui reçoit toutes les dîmes? — Je ne le peux pas ; car l'Eglise établie par la loi n'enseigne point la véritable religion. — Qu'importe qu'elle soit fausse ou véritable, si elle sert à nous sauver ? » Je tiens alors mon homme au pied du mur ; et il est foicé de m'avouer qu'il ne lait tout cela que pour mener une vie agréable et aisée en flattant les passions ou les conceptions bizarres de quelques orgueilleux ou de quel({ues ignorans , ou du moins de me soutenir que sa croyance et sa doctrine sont absolument nécessaires à notre salut. Comme il est loin d'avouer la première proposition du syllogisme , il est forcé d'en soutenir la seconde ; et le voilà , après mille invectives contre l'intolérance des catholiqvies , obligé de soutenir la doctrine du salut exclusif.

2o3. Deux croyances véritables , deux religions véritables , différant l'une de l'autre et se contredisant mutuellement, nous présentent une iinpossibiliLé morale. Que penser en effet de trente ou quarante croyances toutes différant entre elles ? Si le déisme ou l'athéisme sont en eux-mêmes quelque chose de si désolant , et en même temps de si exécrable par leurs efîéts, que lorsqu'on ose en faire profession publique , on soit passible d'un emprisonnement de plusieurs

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années ; si , dis-je , il en est ainsi , que penser d'une législation qui, tout en infligeant une peine aussi forte , tolère néanmoins et encourage même une multitude de croyances diverses , qui toutes , à l'exception d'une seule , doivent nécessairement être fausses ? Une législation qui ne reconnaît et ne tolère (\u!une seule religion est conséquente avec elle-même en punissant le déiste et l'athée. Que si elle en reconnaît ou tolère plus d'une , il suit naturellement qu'elle en reconnaît ou tolère une fausse. Maintenant c'est aux théologiens à décider si une fausse religion n'est pas tout aussi pernicieuse que le déisme ou l'athéisme. D'ailleurs, y a-t-il de la justice à punir le déiste ou l'athée de leur manque de foi en la religion chrétienne , quand , sous ses yeux , les lois de son pays protègent un si grand nombre de religions différentes qui toutes, je le répète , à l'exception d'une seule , doivent nécessairement être fausses ? Que doit penser un homme qui a constamment devant les yeux le singulier spectacle de vingt religions différentes, prétendant toutes être chrétiennes , toutes protégées également par les lois , et déclarant chacune de leur côté que leurs rivales sont <3ans l'erreur ? Le résultat naturel et même nécessaire de celte étrange contradiction ne doit-il pas être que cet homme croira qu'aucune de ces religions n'a la vérité de son côté , que toutes sont également fausses , et qu'elles n'ont toutes été

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inventées qu'au profit de ceux qui les enseignent? 2o4- Ou la loi civile ne devrait reconnaître et tolérer qu'une seule rellgio?i , ou les matières de religion ne devraient point être de sa compétence. La loi catholique est conséquente avec elle-même : elle ne reconnaît qu'une seule vraie religion , et elle réprime , par des peines correctives , la hardiesse de ceux qui oseraient professer toute opinion contraire. Il ne s'agit pas encore ici de rechercher si elle est ou non la véritable religion ; il suffit de remarquer que son antique existence parmi nous et parmi d'autres peuples est une forte preuve des heureux effets qu'elle produit sur les mœurs générales d'une nation, tandis que les divisions sans nombre, qui ont toujours régné et régnent encore parmi les protestans, sont une preuve non moins forte de sa vérité. Supposons , comme je l'ai déjà fait dans une autre occasion, quarante individus dont les ancêtres et leur postérité ont toujours jusqu'à ce jour professé une certaine croyance j si sur les quarante individus , il s'en trouve trenteneuf qui finissent par dire que cette croyance était fausse et erronée , il nous sera permis de croire, ou du moins il sera assez naturel de notre part de supposer que la vérité y après avoir été long- temps cachée, a été enfin livrée au grand jour , quoiqu'un peu tard peut-être. Mais si ces trente-neuf individus commencent aussitôt à avoir trente-neuf croyances toutes différentes

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les unes des autres à la place de ï ancienne , le sens commun ne nous porte-t-il pas à penser que Vancienne croyance doit être la seule véritable ? Pourrions-nous raisonnablement entendre ces trente-neuf individus protester tous ensemble contre Vancienne foi , et ensuite protester chacun de leur côté contre la croyance adoptée par les trente-huit autres ; pourrionsnous, dis-je, penser que leurs protestations contre l'ancienne loi étaient justes? Il faut nécessairement qu'il y en ait trente-huit d'entr'eux qui soient dans l'erreur : comment donc croire après cela à l'exactitude de leur première décision sur une matière identiquement la même ? Si en justice , au sujet d'une pièce de terre que l'on aurait prouvé avoir été , de temps immémorial , d'une étendue de vingt arpens ^ il y eût un arpenteur qui jurât qu'elle contient véritablement vingt arpens et qu'il s'en présentât aussi quarante autres qui vinssent jurer , l'un qu'elle n'a qu'w/z arpent y l'autre qu'elle en a deux y et ainsi de suite jusqu'à quarante , quels sont les juges et les jurés qui hésiteraient un seul instant à croire l'arpenteur qui affirme que la pièce de terre contient vingt arpens , et à rejeter le témoignage de tous les autres ?

2o5. En supposant, relativement à l'objet qui nous occupe , que les trente-neuf quarantièmes de la chrétienté eussent protesté , on réfuterait difficilement l'argimient que je viens de poser.

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Mais ne perdez point de vue que jusqu'à présent il n'y a encore tout au plus que deux clnciucuiiièmes de la chrétienté qui se trouvent dans ce cas ; de sorte qu'au lieu de trente-neuf sur quarante , il se trouve au contraire que ce sont trente-neuf sur deux mille qui owl protesté contre la foi jusqu'alors commune et que leurs pères avaient toujours professée. N'oubliez pas non plus que chacun de ces trente-neuf individus -protestent énergiquement que les trente-huit autres n'ont protesté que sur de faux motifs. Comment croire ensuite que la protestation de ces trente-neuf personnes contre la foi des deux mille autres , appuyée sur une longue suite de siècles , ait en elle-même quelque chose de juste et de raisonnable ? Devrions -nous , en d'autres circonstances , décider de la sorte ? Des hommes honnêtes et que la passion ou quelque motif vil et bas n'aveuglent pas le pourraient-ils ? D'ailleurs s'il était vrai que la religion catholique fût aussi fausse qu'on le prétend , d'où vient qu'avant cette époque on n'ait jamais songé à \ extirper? Je m'attends à ce que l'on me réponde que, lorsque les Papes avaient un très-grand pouvoir temporel , lorsque les rois eux-mêmes étaient obligés de courber leur orgueil devant le Saint- Siège , personne n'eût osé employer les armes du raisonnement pour ébranler la foi catholique. Mais nous avons vu naguères le Pape prisonnier sur une terre étrangère, nous l'avons vu man-

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quant presque du nécessaire ; nous avons vu la presse jouissant, dans la moitié du monde, d'une liberté illimitée pour l'attaquer , ainsi que l'Eglise dont il est le chef. En outre il y a déjà plus de ti'ois cents ans que toutes les sectes protestantes travaillent de concert à détruire la foi catholique ; et cependant ne voyons-nous pas qu'au bout de ces trois cents ans cette croyance est encore dominante dans la chrétienté? Ne voyons-nous pas bien plus qu'elle fait chaque jour de nouveaux progrès, et même dans ce royaume où un clergé protestant reçoit huit millions sterling de traitement annuel , et où les catholiques sont sévèrement exclus de tout rang, de tout honneur, et quelquefois même privés de tous les droits politiques garantis aux autres citoyens , et cela sous l'empire d'une constitution établie par leurs ancêtres catholiques comme eux ? Se pourrait-il donc que cette religion fût fausse ? Un tel culte pourrait-il être idolâtre ? Y a-t-il jamais pu y avoir nécessité de le détruire en Angleterre , autant du moins que les lois le permettaient ? Notre honneur et notre bien-être ont-ils jamais pu être intéressés à violer tous les droits sacrés de la propriété, à saccager notre pays, et à l'inonder de sang afin de parvenir à changer notre religion ?

206. Mais pour revenir aux œuvres des brigands de la '' réforme, " remarquons que dans des discussions de ce genre , c'est une erreur com-

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mime et grave en même temps, de ne considérer la question que sous le point de vue purement religieux. L'Église catholique ne bornait pas son influence à l'enseignement de la religion , à la célébration du culte et à l'administration des sacremens ; elle s'étendait encore aux intérêts temporels du peuple. Elle pourvoyait de la manière la plus généreuse et la plus abondante aux besoins des pauvres et des malheureux. Souvent, en retour de ses bienfaits multipliés , l'avarice et l'usure lui abandonnaient les trésors qu'elles avaient honteusement accumulés, et elle les employait à des œuvres de bienfaisance. Elle renfermait un corps nombreux de propriétaires terriers dont les revenus étaient toujours distribués au peuple de la manière la plus avantageuse pour lui. Les propriétaires formaient un état puissant, indépendant de l'aristocratie et de la couronne, et dont les intérêts étaient presque toujours les mêmes que ceux du peuple. Mais, disons-le encore une fois, cette Église s'était surtout toujours montrée l'amie et la consolatrice du pauvre et n'avait jamais cessé d'exercer l'hospitalité la plus généreuse. La charité et la bienveillance avec laquelle elle traitait ses fermiers et tous ceux qui dépendaient d'elle , adoucissaient la rigueur du droit de propriété ; et elle contenait la société dans ses devoirs plutôt par les liens <le la religion que par la crainte des lois. L'Église catholique déclare contraire à l'Evangile le prêt d'ar-

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gent à intérêt; elle considère comme usuraires, et par conséquent comme criminels , les gaiiis que l'on en retire. Sa doctrine enseigne à prêter sans intérêt , et elle combat ainsi cette détestable passion d'amasser des richesses , par le moyen le plus prompt et le plus facile à la fois. Les L'hréliens avaient ignoré ce (|ue c'était que l'usure jusqu'à ce que le tyran Henri VIII, assassin de sa femme, se fût jeté comme un loup vorace sur les propriétés de l'Église et sur celles des pauvres. Les principes de l'Eglise catholique ont tous leur source dans la générosité et la bienfaisance : c'est là son caractère distinctif, comme Végoïsme est celui de notre Église *' établie par la loi, ''

207. Ce qui restait encore à piller après la spoliation des couvens était peu de chose en comparaison de ce que l'on avait déjà volé. Cependant ce que le vieux tyran avait oublié de prendre, ce qui restait encore à glaner après lui, ne laissait pas d'avoir une certaine valeur. Le pillage des églises paroissiales et autres fut précédé de profations de tout genre, et de farces dégoûtantes jouées dans les églises mêmes. Calvin exerçait une influence opposée à celle de Cran mer; de sorte qu'il y eut presque guerre ouverte entre leurs partisans respectifs, pour savoir lequel des deux systèmes on adopterait pour l'instruction publique. Quand tout fut préparé , on mit la main à l'œuvre , et l'on suivit un ordre ad-

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mirable dans le pillage. Les autels de toutes les églises étaient , comme je l'ai déjà rapporté , ornés d'or et d'argent. Une partie de leurs richesses consistait en images , en encensoirs et chandeliers ; l'autre , en objets nécessaires à la célébration de la messe. Quoi de plus simple donc que à'abolir la messe , et de décréter que dorénavant on n'aurait plus qu'une ^' table en guise à^ autel ? '' Le parli fanatique des '^ réformateurs '' s'amusa pendant long-temps à disputer pour savoir dans quelle partie de l'église on placerait cette table ; quand on ("ut convenu de la place qu'elle devait occuper , on discuta gravement sur la forme qu'elle devait avoir ; si elle devait plutôt regarder le nord que l'ouest , l'est ou le sud ; enfin , si le peuple devait se tenir debout, s'agenouiller ou s'asseoir devant ce morceau de bois. Pendant tous ces débats , les brigands pensaient à toute autre chose , et ne perdaient point de vue les images , encensoirs et autres ustensiles nécessaires au culte.

208. Pour engager le peuple à adopter toutes ces innovations , les réformateurs eurent soin de fabriquer une Bible qui offrait de perfides interprétations du texte original , toutes les fois qu'ils le croyaient utile à leurs desseins. De tous les actes de cette époque de meurtre et d'hypocrisie, ce fut là peut-être le plus vil et le plus odieux : il sert admirablement à nous faire apprécier à leur juste valeur les héros de la ^'^ ré-

238 Réforme PROTESTA^'TE.

forme. '^ Aujourd'hui encore, les souffrances du malheureux artisan anglais , qui n'a pour soutenir sa chétive existence que des pommes de terre et de l'eau , sont la conséquence naturelle des horribles faits que je suis condamné à rapporter. Lorsque tout eut été bien préparé à l'avance , un acte parlementaire , sanctionné par l'autorité royale , ordonna de commencer le pillage général. Les voleurs enlevèrent tout ce qu'ils trouvèrent de précieux , jusqu'aux vêtemens mêmes des prêtres. On n'avait encore jamais eu d'exemple d'une semblable rapacité ; espérons , pour l'honneur de l'humanité , qu'il ne se renouvellera pas. On eut dit que l'Angleterre était devenue un vaste repaire de brigands.

209. Le protecteur Somerset ne s'oublia point dans tout cela. Après avoir pillé quatre ou cinq évêchés , il lui prit envie d'avoir un palais à Londres. Pour bâtir ce palais, qui fut construit dans le Strand , et que l'on appela Somerset- House , nom qu'il a conservé jusqu'à ce jour, il s'empara des maisons de ville de trois évêques , et les fit abattre en même temps qu'une église paroissiale , pour avoir l'emplacement nécessaire au plan qu'il avait adopté. Les matériaux provenant de la démolition de ces édifices étant insufiisans pour la construction de son palais , il fit démolir une partie des bâtimens appartenant à la cathédrale de Saint-Paul y l'église Saint-Jean , près de Smithfield, BarMng-Cha-

Lettre VIL 289

pel, près la Tour, l'église collégiale de Saint- Martin- le - Grand , l'église de Saint- Ewen , ainsi que les églises paroissiales de Saint-Nicolas et de Sainte- 31ar guérite , à Westminster; mais, rapporte le docteur IIeylyn, " à peine les ouvriers eurent-ils établi leurs échafaudages, qu'on vit accourir sur eux un grand nombre d'habitans de ces différentes paroisses , les uns armés d'arcs et de flèches, et les autres de bâtons et de fourches, ce qui répandit tellement l'effroi parmi les ouvriers, qu'ils se sauvèrent fort surpris , et qu'on ne pût jamais les engager à reprendre leurs travaux. " Ainsi s'éleva Somerset-House, qui de nos jours sert de temple au dieu du fisc. Ce palais fut construit , dans l'origine , avec les décombres des églises; il a toujours conservé le même nom, et c'est de là aujourd'hui que partent ces ordres qui nous forcent à nous priver du fruit de nos travaux pour acquitter les intérêts d'une dette publique qui fut la conséquence naturelle et immédiate de la " réforme. ''

210. Je me réserve de faire , dans ma dernière lettre , l'histoire de l'appauvrissement et de la dégradation qui résultèrent pour le peuple anglais de toutes les atrocités commises par les " protestans " de cette époque et leurs dignes successeurs, dans des temps plus rapprochés de nous. Je me bornerai ici à faire observer que la grande masse du peuple haïssait aussi pro-

n^o Réforme Protestante.

fondement les tyrans " réformateurs " que les actes de leur pouvoir , et qu'il régnait à cette époque en Anc^leterre un mécontentement général dont les explosions amenèrent dans diverses circonstances des insurrections armées. La manière dont Hume , en faisant l'histoire de ces temps de désolation , cherche à excuser les bj^igandages de la " réforme , " ne laisse pas de piquer la curiosité. Son but constant, comme l'on sait , est de noircir les institutions catholiques , et surtout le caractère et la conduite du clergé catholique. Il lui était cependant impossible de taire ce mécontentement du peuple , et les soulèvemens auxquels il donna lieu ; et comme il fallait nécessairement (jue cette disposition des esprits eût une cause quelconque , il était forcé ou de l'attribuer à ce que ce changement renfermait de pernicieux , ou à quelque autre cause. Que fait alors notre historien? il s'efforce, d'une manière étudiée, de faire croire à ses lecteurs que le peuple se trompait alors sur la tendance de cette révolution. Il a soin d'ajouter qu'on aurait peine à imaginer une institution moins favorable aux intérêts de l'humanité que la religion catholique-, et cependant il ajoute que, comme cette religion ne laissait pas de présenter au peuple quelques avantages qui cessèrent lors de la suppression des couvens, le peuple regretta vivement cette suppression. Il décrit ensuite les bienfaisans résultats des institutions monastiques, et ajoute

Lettre VII, 2^^

que comme les moines résidaient sans cesse dans leurs Liens , ils répandaient autour d'eux une grande sonune de bienfaits : que n'ajant aucun des motifs qui jmt les pousser comme les autres Jiommes vers V avarice, ils étaient en même temps les meilleurs maîtres et les propriétaires es plus humains ; jniis il fait voir que lorsque les biens du clergé devinrent propriétés particulières, les fermages augmentèrent de prix, et qu'en même temps on alla dépenser au loin le revenu de ces mêmes propriétés : d'où il résulta que les fermiers se trouvèrent exposés à la lapacité d'un intendant impitoyable , que de vastes éten<1ues de terre restèrent sans culture, que les fermiers furent expulsés de leurs fermes, et que les paysans furent dépouillés des communes où ils avaient le droit de faire paître leurs troupeaux; que la population du royaume diminua sur tous les poinls , que son ancienne prospérité déchut sensiblement , que les monnaies, après avoir déjà subi de fortes altérations sous le règne de Henri VIÎJ, furent altérées encore davantage par ses successeurs, que tout l'argent au litre légal fut ou accapare ou exporté a Vétranger ; que la grande masse du peuple perdit par-là une partie de ce qu'elle avait acquis par son travail et son industrie, et que l'explosion des murmures et des plaintes fut générale sur tous les points du royaume.

21 1. A présent je le demande encore une fois,

iG

2^1 Réforme Protestante.

cette résolution était-elle avanlageuse ? Quelles peuvent donc être les excuses alléguées par cet odieux calomniateur des institutions catholiques? Les voici : il dit d'abord que la charité et Vhospitalité exercées par les moines encourageaient la fainéantise et s'opposaient au développement et à l'accroissement des richesses publiques , et ajoute que le peuple , ne pouvant subsister que par une augmentation de travail y que celte augmentation d'industrie finit par être la conséquence de la situation actuelle y d'où résultent *' d'imineU'Ses avantages pour la sociétés " J'ignore ce qu'il a voulu dire par situation actuelle; je suppose que ce soit sans doute la situation du pays au temps où il écrivait ; et quoique la ^' réforme " n'eût pas encore produit autant de mendicité , de misère , de dette publique et d'impôts que de nos jours , elle était en bon chemin pour y parvenir. Mais qu'entendait-il par richesses publiques? Les institutions cathohques, comme il est forcé de l'avouer , empêchaient la grande masse du peuple d'éprouver les besoins qu'entraîne la misère ; mais , ajoute-t-il , s'opposait au développement et à l'accroissement de la richesse publique. Encore un coup, que signifient ces mots ricliesse publique ? Quel est , ou quel doit être le but de tout gouvernement et de toute institution politique ou religieuse? n'est-ce pas le bonheur du peuple? Mais notre historien, comme Adam Smith et tous les autres écrivains

Lettre VII. 2q3

écossais ses compatriotes, semjjle croire qu'il peut exister une grande somme de lichesse publique avec une extrême misère individuelle. On dirait que ces hommes regardent le peuple comme un vil troupeau travaillant pour un être abstrait qu'ils appellent le bien public. Avec de pareilles gens, il ne s'agit pas de savoir si le peuple, pour le bonheur duquel a été institué tout gouvernement , est heureux ou malheureux ; mais bien si l'état gagne ou perd de l'argent ou la valeur de l'argent. Je me fais fort de démontrer par la suite qu'avant la " réforme " l'Angleterre était positivement et relativement plus puissante qu'elle ne l'a été depuis , et qu'elle possédait beaucoup plus de ricJiesses réelles. INIais qu'il nous suffise , pour le moment , de remarquer que la réforme n'avait encore produit , à l'époque dont nous parlons , qu'une misère générale dans les basses classes du peuple , et qu'en conséquence les plaintes retentissaient d'un bout du royaume à l'autre.

212. Le livre de prières de Cranmer avait été annoncé comme devant mettre fin à toutes les dissentions ; mais à peine fut-il promulgué, et la spoliation des églises , qui en était la conséquence nécessaire , eut-elle commencé , qu'il se déclara une insurrection ouverte dans plusieurs comtés, où l'on livra des batailles, et où se firent un grand nombre d'exécutions suivant les lois militaires. Le royaume entier ressentit cette com-

^44 Réforme Protestante.

motion , mais surtout les comtés de DevonsLire et de Norfolk. Dans le premier , les insurgt's , supérieurs en nombre aux troupes envoyées pour les combattre , mirent le siège devant Exeter. On envoya contre eux lord Russel, qui les délit après avoir reçu un renfort de troupes allemandes. Les insurgés furent alors exécutés en masse, selon les lois militaires. Le brave général se distingua sur-tout en faisant pendre un vénérable prêtre au haut du clocher de son église ! C'est là sans doute un de ces services éminens rendus par la famille des Russels, que l'Angleterre , à ce que nous a appris M. Brougham, ne saurait jamais trop récompenser. L'insurrection présentait un caractère plus alarmant dans le comté de Norfolk ; mais le secours des troupes étrangères ne tarda pas à la comprimer, et elle fut suivie des supplices les plus barbares. Le peuple du Devonshire se plaignait qu'on eût altéré la religion , que comme le rapporte le docteur IIeylyn , théologien protestant , " le " tiers état, né /i7>r<? et indépendant, fût néan- " moins opprimé par quelques membres de la pe- " tite noblesse , qui s'adonnaient à tous les plai- " sirs, tandis que le pauvre tiers état, épuisé de " fatigues et de travaux, vivait dans l'esclavage le " plus abject; que l'on eût aboli la sainte lithur- " gie adoptée par leurs pères; que la force et la " violence l'eussent remplacée par un nouveau '^ culte étranger à leurs moeurs. " Ils demandaient

Lettue vu. 245

qu'on rétablît la messe et les couvens , et qu'on interdît le mariage aux prêtres comme auparavant. Partout de semblables plaintes et de pareilles demandes se faisaient entendre. Cependant le livre de prières de Cranmer et " l'Église établie par loi " unirent par triompher à l'aide des baïonnettes étrangères.

3 [3. Telle fut l'origine de l'église protestante '^ établie par la loi ; '' tels furent ses premiers pas dans la carrière qu'elle a fournie depuis. Hélas ! combien ne différaient point les commencemens de cette Eglise d'Angleterre, fondée par Saint Augustin à Cantorbéry , objet des affections du grand Alfred, et sous les auspices de laquelle le peuple anglais s'était vu pendant neuf cents années consécutives le plus puissant du monde , et avait vécu dans une abondance et une liberté supérieures à celles dont jouissaient les autres peuples.

31 4- SOiTiERSET , qui 671 iS/\<^ avait enpojé son propre frère à Véchafaud, parce qu'il s'était opposé à ses usurpations ( bien que l'un et l'autre fussent des brigands), ne tarda pas, après avoir commis sur le peuple toutes les cruautés dont je viens de parler , à porter sa tête sur le même écbafaud. Dudley, comte de Warwick, qui l'égalait en bassesse et en injustice, mais lui était supérieur en talent, ayant soulevé le conseil contre lui, lui fit éprouver le sort qu'il avait si bien mérité. Il serait tout-à-fait sans in?-

2^6 Réforme Protestante.

térêt pour nous de chercher à savoir sous quels prétextes ou le fit périr. Il faisait partie d'une réunion d'hommes atroces qui s'épiaient mutuellement et s'entre-détruisaient quand ils en trouvaient l'occasion. Il est bon néanmoins de remarquer que parmi les crimes, dont on accusait ce grand coupable, se trouvait celui d'avoir introduit des troupes étrangères dans le royaume. Quelle ingratitude profonde de la part de ces pieux " réformateurs ! " n'étaient-ce point ces troupes qui les avaient aidés à établir leur nouvelle religion ? Mais il était de leur intérêt de mettre à mort un chef qui avait été la cause principale de leurs succès ; et il ne s'agissait en définitif que au pillage et du partage qu'on en devait faire. Somerset s'en était adjugé une part plus forte que celle de ses confrères ; il se faisait construire un palais. S'il avait été possible à chacun des brigands d'en faire autant , la paix et la concorde auraient régné entre eux ; mais comme cela ne pouvait être , on le déclara traître pour s'en débarrasser. Le roi Saint Edoiard, ce prince que le protestantisme a canonisé , à peine âgé alors de quinze ans, avait déjà signé la condamnation à mort d'un de ses oncles, à l'instigation d'un autre oncle. Le saint roi ne fit donc aucune difficulté de signer pour la seconde fois l'arrêt de mort d'un de ses oncles.

2i5. Warwick, qui àevint aXoTS protecteur , fut créé duc de Northumberlajîd, et se fit don-

Lettre VIT. 2^-j

ner les biens immenses qui avalent appartenu à l'antique maison dont il portait le nom , et qui étaient tombés dans le domaine de la couronne. Cet homme était un protestant peut-être encore plus zélé que son prédécesseur, c'est-à-dire qu'il était encore plus débauché , plus rapace et plus cruel. Tant qu'il resta quelque chose à voler , on continua à piller et dévaster les églises. Sur beaucoup de points du royaume , on réunit plusieurs paroisses en une seule que l'on fit desservir par un seul prêtre. Mais , à dire vrai , on ne laissa dans le clergé presque aucun homme digne d'en faire partie. Tout ce qu'il y avait de vertueux et de savant parmi les prêtres avait été massacré ou réduit à périr de faim, ou bien condamné à s'expatrier; et on avait tellement diminué, pendant le règne de la terreur , les revenus de ceux qui étaient restés, qu'ils étaient souvent obligés, pour subvenir à leurs besoins, de travailler comme charpentiers, serruriers, maçons, etc., et même d'entrer comme domestiques au service des gentilshommes, de sorte que cette " Eglise d'\Angleterre établie par la loi '' ( et surtout par les troupes allemandes ) devint l'objet du mépris général , non-seulement de la nation , mais encore de tous les peuples d'Europe.

3i6. Le roi qui n'était qu'un enfant de la plus faible santé , semble n'avoir eu d'autre trait distinctif dans le caractère que la haine qu'il portait aux catholiques et à leur religion, haine nourrie

248 RÉFOFxME Protesta^'te.

par les leçons de Cranmer et autres. Sa vie ne paraissait pas devoir être de longue durée ; aussi Northumberland, qui lui servait alors de tuteur, conçut-il le projet de faire passer la couronne dans sa famille , projet à coup sûr digne d'un héros de la '^ réforme. " Dans ce dessein, il maria l'un de ses fils, lord Guilford Dudley à lady Jane Grey, qui, après Marie et Elisabeth, était l'héritière immédiate du trône. Quand ce mariage fut conclu, il engagea Edouard à faire un testament par lequel il instituait cette même Jane Grey héritière de sa couronne, à l'exclusion de ses deux sœurs. Les écrivains qui ont pris à tâche de pallier les crimes et les désordres de la " réforme , " et par conséquent portent aux nues l'enfant- roi, sous le règne duquel l'Eglise actuellement existante fut " établie par la loi, '' nous racontent, sur la manière dont se prit Northumberland pour engager Saint Edouard à commettre cet acte d'injustice , de longues histoires dans lesquelles il ne se trouve probablement pas un seul mot de vrai. Néanmoins ce qu'ils rapportent se réduit à ceci : " Lady Jane était " sincèrement attachée aux doctrines des protes- " tans; le jeune roi le savait-, c'est à son vif désir " de voir se consolider la nouvelle religion qu'il *' faut attribuer son consentement à la propo- " sition de Northumberland. „ ■ 217. Cette manière de disposer de la couronne éprouva >de grandes dillicultés quand on en pré-

Lettre VII. 249

senta l'acte étrange aux avocats, espèce de gens qui n'ont jamais rien de plus à cœur que de se mettre à l'abri de tout danger. Les juges du vieil Henri eux-mêmes , lorsqu'ils étaient pressés de donner leur avis sur quelque violation de la loi, ne manquaient jamais de renvoyer la question au parlement. Dans cette occasion, les juges, le loi-d chancelier, les secrétaires d'état, les membres du conseil privé , hésitèrent tous à mettre leurs noms au bas d'un acte qui changeait ainsi Tordre de succession. On parvint néanmoins à lever peu à peu tous les scrupules, surtout quand Cranmer eut apposé sa signature, lui qui, en sa qualité d'exécuteur testamentaire du feu roi , avait juré de la manière la plus solennelle d'exécuter ses dernières volontés, en vertu desquelles les deux sœurs devaient succéder au trône en cas que le jeune roi vînt à mourir sans postérité. C'est ainsi que le ''pieux et saint " auteur du livre de prières y outre quatre parjures antérieurs d'une notoriété incontestable, se rendit encore coupable du crime de haute trahison. Malgré toute sa duplicité , il avait fini par se laisser prendre à ses propres pièges , sans doute dans la vue de conserver son évèclié. La princesse Marie était bien l'héritière naturelle et légitime du trône; mais c'était Granmer qui avait rédigé l'acte de divorce de sa mère avec le feu roi et qui en avait poursuivi la déclaration. Il n'igaorait pas d'ailleurs que Marie était inébrau-

25o Réforme Protestante.

lablement attachée à la religion calholique , et il prévoyait bien que son avènement au trône porterait un coup mortel à son pouvoir et à son Eglise. Aussi ne balança-t-il point à commettre le plus grand crime reconnu par notre législation. 218. Comme le roi se trouvait toujours entre les mains de Northumberland, qui l'avait entouré de ses créatures , on prévit bien , quand il eut signé cet acte , que suivant les bruits sourds qui circulaient dans le public , il ne lui restait pas long-temps à vivre. Il mourut en effet le six juillet i553, à l'âge de seize ans, dans la septième année de son règne, le jour même où , quelques années auparavant , son barbare père avail envoyé sir Thomas More à l'échafaud. Ces sept années furent la période la plus fertile en malheurs et en calamités dont l'histoire d'Angleterre ait conservé le souvenir. On eut dit que le fanatisme et la friponnerie, l'hypocrisie et l'esprit de pillage s'étaient partagé le l'oyaume pour l'exploiter. Les souffrances du peuple à cette époque dépassent tout ce que l'on peut imaginer. A l'abondance dans laquelle il avait toujours vécu du temps de la religion catholique, avait succédé une mi&èie générale; et afin de réprimer la mendicité qui en était la conséquence naturelle, on fit les lois les plus barbares et les plus sévères pour empêcher les malheureux, fussent-ils même sur le point de mourir de faim , d'implorer la pitié publique. La nation perdit bientôt

Lettre VII. 25 1

toute considération à ses propres yeux et à ceux des peuples étrangers. Ainsi la ville de Boulogne en France avait été conquise par ]vi valeur des anglais catholiques ; et l'on vit alors de ladies ministres " protestans " ne pas rougir de la restituer au gouvernement Français. Aussi , d'un bout à l'autre de l'Europe , n'entendit-on plus que de sanglans sarcasmes lancés contre une nation naguère si grande et si puissante. Hume, qui trouve toujours quelque chose à louer dans ceux qui ont partagé sa haine contre la religion catholique , prétend que tous les historiens anglais s'étendent avec plaisir sur les excellentes qualités de ce jeune prince, sur les belles espérances qu'il faisait concevoir , et qui lui avaient mérité Rattachement le plus tendre et le plus sincère de la part de ses sujets. " Il avait, dit-il, " une douceur angélique dans le caractère , et un " attachement décidé aux règles de la justice et de " l'équité. " Nous avons déjà eu lieu d'apprécier cette douceur angélique , quand nous l'avons vu donner l'ordre de brûler vifs un grand nombre de protestans qui ne protestaient point comme il l'entendait , et signer l'arrêt de mort de deux de ses oncles. Nous nous confirmerons dans notre persuasion , en nous rappelant qu'il voulut intenter un procès à sa sœur Marie parce qu'elle n'adoptait point des croyances qu'elle regardait comme blaspliématoires, dessein dont les menaces de l'empereur, cousin de la princesse, pu-

252 Réforme Protestante.

rent seules le détourner. Quant à son attachement inviolable aux règles de la justice et de \ équité ^ il me semble que personne ne peut en douter, pour peu qu'il veuille réfléchir à ce testament qui déshéritait ses deux sœurs, après même que les juges eussent déclaré qu'une telle mesure était contraire à la loi fondamentale du royaume. Les nombreuses insurrections qui éclatèrent sur tous les points du royaume pour s'opposer à ses ordres, les demandes énergiques qu'on lui adressa pour rétablir cette religion vénérable , à la destruction de laquelle tendaient tous les actes de son administration, sont à coup sûr une preuve suffisante de ce tendre et sincère attachement que lui portaient ses sujets. IMais , outre les preuves évidentes de la fausseté des récits de Hume, nous allons invoquer le témoignage du docteur Heylyn, qu'on ne pourra pas ■ nier être au moins un des historiens anglais sur l'autorité desquels Hume s'appuie plus de vingt fois dans la partie de son histoire qui a rapport au règne de ce prince. Le docteur Heylyn est loin de s'étendre avec plaisir sur les excellentes Jj qualités d'EoouARD. Voice ce qu'il en dit au ■ quatrième paragraphe de sa préface : „ Je ne puis " considérer la mort du roi Edouard comme un " malheur pour l'Église d'Angleterre. Ce jeune " prince avait reçu de la nature le germe de '■" tous les vices ^ il était sajis principes , et eût ^ été porté à mettre à exécution les mauvais

Lettre VIT. 253

" conseils qu'on aurait pu lui donner. Il n'y a " rien d'étonnant, s'il avait vécu plus loni^-temps, " que les autres évèchés ( quoique déjà assez " appauvris ) eussent tous eu le sort de celui " de Durham ; et que notre pauvre église fût " devenue aussi pauvre que lorsqu'elle parut au " monde pour la première fois et dans toute sa " nudité. " Eh ! mais c'est justement là ce qui fait son mérite aux yeux de Hume. Que ne le disait-il d'abord ; et pourquoi venir nous parler du caractère aimable et vertueux du jeune tyran? Pourquoi ajoulail-il que ions les historiens anglais s'étendent avec plaisir sur les bonnes qualités de ce jeune Saint de la " réforme ? " 219. La manière dont on avait disposé de la couronne avait été cachée au peuple, et la moit du roi le fut aussi pendant trois jours entiers. NoRTHUMBEPxLAND , voyaut s'approclicr la mort du jeune Saint, avait eu soin de faire venir, conjointement avec Cranmer et les autres membres du conseil , les deux princesses dans les environs de Londres , sous prétexte d'être par-là plus à portée de vejiir au secours de leur frère. Mais leur but réel était de pouvoir s'emparer de leurs personnes , et les jeter en prison aussitôt que le roi aurait rendu le dernier soupir. Les traîtres , les conspirateurs , les scélérats de toute espèce , ont cela de commun entre eux , que , lorsque leur intérêt personnel l'exige , ils sont toujours prêts à se trahir les uns les au-

254 Réforme Protestante.

ties. C'est aussi ce qui arriva dans cette occasion. Le comte cI'Arundel, l'un des membres du conseil, et qui, comme Dudley et ses autres collègues , s'était rendu chez lady Jane , le lo juillet, pour être admis à lui présenter ses hommages comme à la Reine, avait eu la précaution d'expédier , dans la nuit même du 6 , un exprès à Marie , qui déjà était arrivée à Hoddesden , pour la prévenir de la mort de son frère et lui dévoiler en entier le complot tramé contre elle. Sur cet avis , la princesse monta à cheval , accompagnée d'un petit nombre de serviteurs , et se dirigea vers Konninghall , dans le comté de Norfolk et de là sur Hamliugham , dans le comté de Suffolk. Quand elle y fut arrivée , elle envoya aux membres du conseil l'ordre de proclamer son avènement au trône comme reine légitime d'Angleterre , leur donnant à entendre qu'elle connaissait leurs perfides desseins, sans cependant les en accuser ouvertement. Ceuxci avaient fait , le même jour , proclamer reine lady Jane. Ils avaient en outre pris toutes les précautions possibles pour assurer le succès de leur entreprise : l'armée , la flotte , le trésor et toute la force administrative étaient entre leurs mains ^ ils lui firent donc une réponse hautaine, et lui ordonnèrent de se soumettre à la reine légitime en loyale et fidèle sujette. Le nom de Cran MER était le premier de ceux qui se trou- Taient au bas de cet ordre.

' Lettre VIL ^55

220. Quand on a le cœur droit et qu'on aime la jusiice, on éprouve un véritable plaisir à examiner l'embarras où fut réduite quelques heures après cette bande de scélérats sans pareils. La noblesse et la bourgeoisie étaient spontanément accourues se ranger sous les étendarts de ÎvIaîiie ; et dans Londres même, le peuple, quoique infecté des doctrines pestiférées apportées en Angleterre par des scélérats étrangers , venus du continent pour propager la nouvelle religion , eût cependant encore assez d'honneur pour désapprouver hautement une injustice et une spoliation aussi criantes. Ridley, évêque protestant de Londres , prononça dans l'église de Saint- Faul , en présence du lord-maire et d'une nombreuse assemblée , un sermon dans lequel il engageait vivement les auditeurs à prendre fait et cause pour Marie; malheureusement ce fut sans aucun effet. Le i3 juillet, Northumberland sortit lui-même de Londres pour aller attaquer la reine 5 mais quelques jours après , elle était déjà entourée par plus de vingt mille hommes, tous volontaires et refusant toute solde quelconque. Northumberland n'était pas arrivé à Bury -Saint -Edouard que déjà il désespérait du succès. Il se dirigea alors sur Cambridge , et écrivit aux conspirateurs ses complices pour leur demander du renfort. L'épouvante d'abord , et ensuite la trahison, ne tardèrent pas à se montrer parmi les siens. Peu de jours après, les

^56 Réforme Protestante.

mêmes hommes qui avaient juré solennellement (le défendre la cause de la reine Jane, envoyèrent à Northumberland l'ordre de licencier ses troupes, et proclamèrent, au milieu des applaudissemens et de l'alégresse de lout un peuple , Marie reine d'Angleterre.

22 1. Le chef de la conspiration avait licencié son armée, ou plutôt ses soldats l'avaient abandonné avant qu'il n'en eût reçu l'ordre. C'était alors , comme on se le rappelle , le siècle de la " réforme " ou de la bassesse. On ne doit pas être étonné de le voir suivre le conseil du docteur Sands, vice-chancelier de l'Université, qui, quatre jours auparavant, prêchait contre Marie de le voir s'avancer sur la place publique de Cambridge , et là , annoncer l'avènement de INIarie au trône, en agitant, à ce que rapporte Stowe, son chapeau dans l'air, en signe de sa joie et de sa satisfaction. Néanmoins il fut arrêté quelques heures plus tard sur un ordre de la reine , et par son complice , ce même comte d'ARUNDEL, qui avait été ini des premiers à saluer reine lady Jane. Non ! jamais dans aucun pays et sous aucun règne on ne vit une rapacité , une hypocrisie , une bassesse et une perfidie semblables à tout ce dont l'Angleterre eut à souffrir de ceux qui détruisirent dans son sein la religion catholique et y fondèrent l'Eglise protestante! Ce môme Dudley, qui, pendant tant d'années , avait fait métier de piller les égli-

Lettre VU. 267

ses , qui avait été un des instigateurs de toutes les mesures atroces prises contre ceux qui persistaient dans la foi de leurs pères , qui avait essayé d'intervertir l'ordre de succession au trône, parce que, disait-il, l'avènement de Marie au pouvoir pouvait mettre la religion protestante en péril, ce même homme enfin, quand il vint recevoir le digne châtiment de ses crimes sur l'échafaud, se confessa dans la foi catholique ^ et même exhorta le peuple à rentrer dans le sein de l'Église catholique. Suivant le docteur Heylyn ( n'ouhliez pas que c'est un protestant qui parle), " il exhorta " les Anglais à conserver la foi de leurs ancê- " très , et à rejeter la nouvelle , qui avait été " la cause de toutes les calamités qu'ils avaient " eu à souffrir pendant les trente dernières an- " nées. " Il ajouta que " s'ils voulaient se pré- " senter purs et sans tache devant Dieu , s'ils " étaient véritablement désireux du bien de leur " pays , ils devaient cliasser ceux qui venaient " leur prêcher la religion ^^ réformée. '' " Quant " à lui, dit-il ensuite, sa conscience était char- " gée, et sa sentence juste. " Fox, le martyrologiste de la " réforme , " dont nous aurons souvent l'occasion d'apercevoir la fausseté et les mensonges, rapporte que Dudley ne fit cette profession de foi que parce qu'o?^ lui avait promis sa grâce. Mais en marchant à l'échafaud , ne devait-il pas bien voir qu'il n'y avait plus de pardon à espérer pour lui ? D'ailleurs n'a-

t-il pas lui-même déclaré le contraire au moment de son supplice ? n'a-t-il pas dit expressément que personne ne l'y avait engagé, et qu'il ne le faisait dans aucun espoir d'obtenir par-là sa s race ? Mais nous allons bientôt voir Cran- MER lui-même renoncer à son apostasie et rentrer dans le sein de l'Église primitive, et la bande entière des pillards " réformateurs " se prosterner devant le légat du Pape , confesser leur hérésie et leurs sacrilèges, et recevoir l'absolution de leurs crimes.

222. Ainsi finit ce règne de ^^ réforme , ^' de pillage , de misère et de calamités. Le nouveau culte avait été changé à trois reprises différentes ; et cependant on avait infligé les peines les plus sévères à ceux qui avaient persisté dans leur ancienne croyance. La nation était devenue davantage, de jour en jour, l'objet des mépris de l'étranger; ses malheurs et ses divisions intestines n'avaient aussi fait que s'accroître. L'église *^ établie par la loi " naquit dans ces circonstances ; elle grandit en influence sous l'administration de deux protecteurs ou premiers ministres, qui périrent tous deux du supplice des traîtres. Son principal fondateur fut un homme qui avait attaché au pilori des protestans et des catholiques , selon les circonstances ; qui avait fait brûler vifs des gens qui refusaient de reconnaître l'autorité du Pape, d'autres parce qu'ils ne croyaient pas à la transsubstantiation, d'autres

IjEttre vil 25c)

parce qu'ils y croyaient, d'autres enfin parce qu'ils avaient quelques opinions difFérentes des siennes ; un liomme qui ensuite se vanta publiquement d'avoir renoncé à des principes pour lesquels il avait condamné au dernier supplice tant de milliers de ses semblables , et qui ensuite protesta, de la manière la plus solennelle, que ses opinions étaient celles des malheureux qu'il avait fait assassiner! A mesure que cette église '^ établie par la loi '' fit des progrès, on vit disparaître tout-à-fait ce qui restait encore de l'antique charité de nos pères. Les indigens , que l'Eglise catholique avait si tendrement placés sous sa protection , furent dès-lors flétris avec des fers rouges et condamnés à l'esclavage , seulement pour avoir demandé l'aumône, quoiqu'on n'eût pris en même temps aucune mesure pour les empêcher de périr de faim et de froid. L'Angleterre , si long-temps célèbre par son hospitalité, par la générosité, l'aisance et le bonheur de ses habitans, devint, sous l'influence du " protestantisme , " le pays par excellence de l'égoïsme , de la misère , de la détresse et de la tyrannie.

200 RÉFORIVTE PROTESTA^TE.

No VÎII.

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