LES DERIVATIFS DE L'OPINION PUBLIQUE
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housses reviennent bredouilles'*. « La mode ici, écrit-on, est (l'avoir peur de M. Cartouche, on prétend qu'il a fait serment de tuer tous ceux qu'il volerait'", et on attribue à Cartouche tout ce qui se passe dans Faris*^', on annonce une comédie de Le Grand dont il sera le héros; ])uis la vogue se détourne, on l'oublie, et (|uelques-iins se demandent si tout ceci est plus qu'un conte", niais ce qui est certain c'est qu'on n'a jamais vu tant de voleurs, les prisons en sont pleines''\ »
Enfin le i4 octobre 17?.!,, à onze heures, le fameux Cartouche fut arrêté à la Courtille, dans le cabaret de la Grande Motte h la Haute Borne. Un de ses compagnons, b(m gentilhomme, nommé Du Châtelet, l'avait trahi et Le Blanc, secrétaire d'État de la «riierre, avait chargé une brigade de grenadiers du régiment des Trardesel quatre exempts de s'emparer du malfaiteur. Ils avaient ordre de le prendixî mort ou vif, et de le tirer s'il prenait la fuite. Après avoir cerné la maison, on envahit la chambre où Cartouche dormait sous la garde de ses complices qui n'eurent pas le temps de se mettre en état de défense et laissèrent arrêter et ficelor leur chef qui, vêtu d'une culotte, d'une paire de pantoufles i! d'un bonnet de nuit, fut conduit chez M. le Blanc et, de là, au Châtelet à pied, afin que le peuple le vît et sût sa capture'\ El les récits de courir, d'autant plus merveilleux que le peuple le croyait sorcier. Ce fut bien mieux lorsque, sept jours après la capture, on apprit que Cartouche s'était sauvé du cachot, les fers aux pieds, après avoir di^cellé une pierre de taille, être tombé dans une fosse d'aisance et s'en être tiré pour gagner une fosse voisine, soulever la pierre de dessus, déboucher dans la cave d'une fruitière où une chienne allaitant ses petits se mit à aboyer, réveilla le fruitier qui appela le guet, lequel entendit, accourut, saisit Cartouche caché sous une table, le garrotta, le ferra au ventre, aux pieds et aux mains et ne put l'empêcher de plaisanter. Il avait su, dit-il, qu'on le jouait le soir même, à la Comédie, et avait eu envie d'v aller' \ En effet, on donnait la pièce de Le
Son arrestation
*• Buvat, Journal, t. II, p. iCu ; juillot 1721.
•" M. de Balleroy à sa mère, 16 juin, dans o/j. cit., t. II, p. 336.
*' X à Mme de Balleroy, 12 juillot 17-^1, dans op. cit., t. II, p. 34o.
" BarbicT, Journal, t. I, p. i36, juilM 17?.!.
" Barbier, Journal, t. I, p. i54, août 1721.
•* Buvat, Journal, t. II, p. 3oi, octobre 1721 ; Barbier, Jourml, t. I, p. i64; rH?tobre 1721.
" Buvat, Journal, i. II, p. 3o2 ; Barbier, Journal, t. II, p. 167; M. Caumar- / « de Boissy à Mme de Balleroy, 22 octobre, dans op. cit., t. II, p. 36:2.
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La question
Grand, Cartouche ou les voleurs, ,qui attirait « un monde éton
nant" ».
On peut dire que voilà un homme très extraordinaire, écril Barbier; par ordre du Régent, on le nourrit fort bien : bonno soupe, bon bouilli, quelquefois une petite entrée, avec trois chopines de vin par jour*'. Tout le monde, qui a de l'accès, va le voir. Les grandes dames vont s'apitoyer sur le malheureux parce qu'elles le trouve étendu sur une paillasse, lié par le milieu du corps, par les poignets et par les chevilles avec des anneaux rivés d la poutre du plancher de dessous*'. D'étranges histoires circulent sur les connivences que rencontrent les curieux" et pour y couper court on hâte les interrogatoires et le procès. Mais tous les détails donnent le frisson. Chaque semaine, pour ne pas dire chaque jour, on amène au Châtelet des complices du bandit qui ne les reconnaît pas et prétend s'appeler Jean Bourguignon, fils d'un drapier de Bar-le-Duc.
Un jour on découvre cinq hommes de la bande parmi les postulants de l'abbaye de la Trappe^"; un autre jour, on apprendra que quarante hommes de la suite de la princesse des Asturies sont affiliés à l'organisation'\ de sorte que c'est comme un soulagement d'apprendre que l'exécution est imminente, car depuis plusieurs jours on ne parle que de Cartouche". Le 27 novembre, à sept heures du matin, Cartouche fut appliqué à la question avec Madeleine, gentilhomme lorrain, et Du Châtelet, autre gentilhomme, qui l'avait dénoncé. Madeleine passa le premier et mourut étouffé"; Du Châtellet, qui jasoit autant qu'on voulait, fui peu éprouvé. Vint Cartouche, à qui on donna les brodequins; il nia toujours être Cartouche et affirma s'appeler Jean Bour-
•• Barbier, Joarrmh t. I, p. 167; octobre 1721; Comédk en trois actes en prose, in-i2, Paris, 1721, eU€ fut représentée treize fois. . ^ ^ . ,
«^^ Barbier, Journal, t. I, p. 16S; octobre 1721; M. Caiimartm de Boissy a Mme de Balîeroy, 28 novembre 1721, dans op. cit., t. II, p. 371.
" Des Essarls, Procès fameux extraits de VEssai sur Vhisioire générale des Tribunaux des peuples... i-]S(y, t. II, p. 219-238; Buvat, Journal, t. II, p. 3od.
•• M. Marais, op. cit., t. II, p. 198-199 novembre 1721 ; Barbier, op. cit..
^^ Biivat, Journal, t. Il, p. 3o5, novembre 1721.
" Des Essarta, loc. cit.; P.-E. Lémontey, op. cit., t. H, p. 43 /i ; Buvat,
Journal, i. II, p. 3i2. ,
" M. de Caumartin à Mme de Balleroy, 29 novembre 1721, dans op. eu.,
t. Il, p. 378. , 14 r n
" Buvat, op. cit., t. II, p. 3io; M. Caumartin de Saint-Ange et M. Loumartin de Boissy à Mme de Balleroy, 3 décembre 1721, dans op. cit., t. II. p. 38i suiv. 387.
tES Dl^.RIVATIFS DE L'OPINION PUBLIQUE
cTLiicrnon. Comme il n'avouait rien il ne fut pas ménagé et on l' remit entre les mains de son confesseur jusqu'à quatre heures (juil fut conduit à la Grève, laquelle n'avait jamais été si pleine (i< monde que ce jour-là, ia plupart des fenêtres étaient louées. On avait ôté le matin une [K)tence et quatre roues, il ne restait (lie celle qui hii était destinée. Sur la charrette, le condamné regardait à droite et à gauche, sans laisser voir d'inquiétude, vers cinq lieures, ii arriva à la Grève et fut piqué de ne voir qu'une roue. Se voyant abandonné à son sort par les camarades qui lui avaient juré de l'y soustraire, il résolut de les en punir et demanda à par- \er à son "rapporteur. En conséquence on le mena dans l'Hôtel de Ville où l'attendaient deux conseillers et deux greffiers assis devant une table. Il fut mis au bout de la table, assis dans un fauteuil, entre deux geôliers à ses côtés, son confesseur un peu plus
loin.
(( Il dit d'abord à oes messieurs qu'il alloit leur déclarer bien Les aveux
des choses; sur quoi ils lui représentèrent que par un aveu sincère il auroit pu s'épargner bien des tourments. Il répondit que, quand on l'auroit fait souffrir six fois davantage, on n'auroit rien tiré de lui, et qu'au lieu même de son supplice il auroit gardé le silence, si ce monsieur que voilà, dit-il en montrant son confesseur, ne lui a voit ordonné, pour la décharge de sa conscience, de déclarer ses complices. Après avoir reconnu qu'il s'apjMloit Cartouche, il fit l'histoire de son éducation et de sa vie; il dit que dès la plus tendre enfance il avoit commencé le métier «1(^ filou, qu'il avoit volé plus de cinq cents épées, beaucoup de l.ibatières et de montres, que son plus grand plaisir étoit d'escamoter des manteaux, des épées et des pistolets aux archers du ^Miet. lorsque, s'en retournant le matin, il les trouvoit endormis dans les rues; qu'il y avoit de ces manteaux volés de quoi fournir l'hôpital de couvertures; que jamais par son goût il n'avoit été porté aux meurtres, à moins que ceux qu'il attaquoit ne lui fissent résistance, ou des traîtres ou des mouches; que de ces derniers il en avoit tué tout autant qu'il en avoit trouvé... >> il nomma tous ses complices, en nombre infini, et ceux à qui il avait vendu ses larcins, comme orfèvres, fripiers, revendeurs et plusieurs particuliers. Toute la nuit, on ne fit qu'am^er du monde dans des fiacres, dont beaucoup se croyaient en sûreté, en sorte que la Grève fut toujours pleine de curieux.
Cartouche demeura pendant la nuit entière à entretenir les Le supplice commissaires; plus de quarante personnes lui furent confrontées ot plusieurs retenues en prison. Son sang-froid était surprenant, r. envoya chercher une fort jolie fille, sa maîtresse; lorsquelle
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Exécutions Dombreuses
fut arrivée, il dit que, bien loin d'avoir eu part ii ses crimes, il les lui avait caches avec tout le soin possible, qu'il on avait eu un enfant et songeait à l'épouser à l'époque de son arrestation. A ces mots, elle lui sauta au cou et ils demeurèrent longtemps embrassés, silencieux et fondant en larmes. I^ confesseur l'avertit qu'au moment de paroître devant Dieu, il fallait rompre cet engagement coupable, mais Cartouche lui répondit qu'il ne ressemblait pas à ces gens de qualité qui n'aiment dans leur maîtresse que la débauche, lui aimait et estimait la sienne et il eut beaucoup de peine à s'en séparer. 11 étoit impossible de montrer plus de fermeté et de tranquillité d'esprit, il paraissait s'entretenir de choses à lui étrangères et si l'aveu de ses filouteries amenait le récit d'une circonstance \m peu plaisante, il se mettait à rire tout le premier et lorsqu'il était fatigué, on lui apportait ce qui! demandait. Il soupa le jeudi soir et il déjeuna le vendix^di malin. Son rapporteur lui proposa du café au lait, mais il préféra un verre de vin et un petit pain et il but à la santé de ses juges. Vers neuf heures il déclara n'avoir plus rien à dire et les commissaires l'abandonnèrent à son confesseur qui enq^loya son temi)s jusqu'à une heure pour le préparer à la mort. Il monta à lïvhafaud et se mit sur la roue avec un sang-froid admirable. 11 devait expirer sur la roue au cas qu'il n'avouât rien, mais il était convenu qu'il serait étranglé tout d'abord s'il révélait ses complices : ce qui fut exécuté. Ainsi finit Cartouche, son esprit et sa fiMinelé le firent plaindi^. Un chirurgien acheta son corps, l'habilla, lui mit une perruque et du rouge et le montra pour de l'argent; il gagna près de huit cents livres en vingt-quatre heures'".
Depuis ce moment on va assister à un spectacle inconnu, jamais on n'a vu de Tournelle si meurtrière, et les magistrats, les archers, les bourreaux, la populace ne connaissent plus le repos. Il y a les coupables qu'on exécute sur le préau de la Conciergerie, pour épargner l'infamie à des familles distinguées' \ il y a ceux qui dénoncent avant de mourir à l'exemple de Cartouche'*, ce qui donne lieu à bien des mouvements". Les Jourrmvf de Buvat, de Barbier, de Marais nous apprennent que, pendant
*" ^* Voir Buvat, Barbier et les deux Caumartin, loc. cit.
" Buvat, Journal, t. II, p. 3io, décembre 1721.
'« M. Marais, op. cit., t. II, p. 198; Barbier, op. cit., t. I, p. 177*» R"'''' Journal, t. II, p. 3i2, 3i3. ^
'' M. Marais, op. cit., t. II, p. 198; Barbier, op. cit., t. I, p. i77» 224; Buvat, Journal, t. II, p. 3i8, AoG ; M. Caaniartin de Boissy à Mme de Balleroy, 10 décembre 1721, dans op. cit., t. II, p. 392.