‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 127 sur 193 · TOUR III · texte numérisé non relu

TOUR III

Monle«quie

l-cs Lettres

persanes

fr

ne sont pas à l'abri, mais i'aitilice oriental permet tout et l'islamisme reçoit sans broncher tous les coups destinés au christianisme. Montesquieu ne songe pas à être athée, il parle de Dieu, mais seulement comme s'il existait. « Quand il n'y aurait pas de Dieu, écrit-il, nous devrions toujours aimer la justice, c'est-àdire faire nos efforts pour ressembler à cet Être dont nous avons une si belle idée, et qui, s'il existait, serait nécessairement juste. » Naigeon et Jérôme Lalande, à la lin du siècAe, ne seront pas plus hardis. Montesquieu serait surpris de voir qu'il a fait école, car il croit la monarchie et l'Église si solidement assises qu'if les juge inébranlables et ne souhaite pas qu'on y touche; si on le fait, que ce soit « d'une main tremblante ». Mais une fois cette concession faite à la prudence, Montesquieu jette à pleine main les sentences comme des graines qui feront lever l'esprit révolutionnaire. « Je ne puis comprendre, écrit-il, comment les princes croient si aisément qu'ils sont tout, et comment les peuples sont si prêts à croire qu'ils ne sont rien. » La noblesse n'est pas plus épargnée et, à partir de 172 1, beaucoup se répéteront qu'(( un grand seign<>ur est un homme qui voit le roi, qui parle aux ministres, qui a des ancêtres, des dettes et des pensions, prend sa prise de tabac avec hauteur, se mouche cl crache avec flegme, et caresse son chien d'une manière offensante aux hommes ». La race ne risque pas de s'en perdre car « le corps des laquais, plus respectable en France qu'ailleurs, est un séminaire de grands seigneurs. Ceux qui le composent prennent* la place des magistrats ruinés, des gentilshommes tues et quand ils ne peuvent pas suppléer par eux-mêmes, ils relèvent toutes les grandes maisons par le moyen de leurs filles, qui sont comme une espèce de fumier qui engraisse les terres montagneuses et arides. » ^ . , r\ .n Le clergé est transpercé et la religion souffre tout. On se représente généralement le mouvement philosophique comme une explosion soudaine, à peine pressentie par quelques sursauts et quelques lueurs avant l'année 1750. La modération de Montesquieu, l'indifférence de Prévost, les quelques incartades de Voltaire donnent le change sur l'esprit régnant au début du xviif siècle. Les entraves apportées au commerce de la librairie ne permettent pas de prendre une idée précise de l'état de 1 opinion politique et religieuse. Cependant on rencontre dès la Un du xvii« siècle et dans les premières années du xvni% des négations hautaines, radicales, véhémentes, injurieuses, des négations cuirassées d'érudition et soutenues de science ou de met.v physique, qui heurtent tout l'appareil de dogme, d histoire tt

LES ARTS, LES SCIENCES, LES LETTRES 387

de philosophie sur lequel le christianisme repose. Mais ces négations, sauf exception, sont demeurées manuscrites, ou toujours, ou longtemps. Or ces manuscrits circulaient, les copies s'en multipliaient, on les payait parfois assez cher. Il existait des ateliers et des marchands de manuscrits dangereux, écrits jansénistes, libelles diffamatoires, ouvrages impies. La poUce les traquait". '

Elle ne dédaignait pas de surveiller l'abbé de Saint-Pierre. Non qu'il fût dangereux, on ne le Ut plus de nos jours, on ne le lisait guère sous la' Régence que pour le plaisanter, et cependant plusieurs ont pensé d'après lui et comme lui. Sa clairvoyance s'embrumait d'utopies et s'égarait à la poursuite de toutes sortes d'ingrédients chimériques. Louis XIV avait enterré tous les faiseurs de systèmes : Catinat, Vauban, Boisguilbert, Fénelon, mais l'abbé de Saint-Pierre enterra Louis XIV et voulut sa revanche à lui. n marchait vers l'avenir avec une confiance imperturbable et il ie prédisait dans un jargon lamentable, accouplant des mots qu'on ne se rappelait pas avoir vu rapprochés comme : garanties civiles, égalité sociale, droit de suffrage, hbei^ d'examen. On n'écoutait guère, ou bien on s'égayait de ces folies, mais l'abbé allait son chemin, toujours discourant et écrivant, ayant fait provision de patience et supérieur au découragement. •< Quand j'arrivai à Paris, raconte-t-il, je disputais avec tout le inonde; enfin m'étant aperçu que la raison ne ramenait personne, j ai cessé de disputer. » Il ne disputa plus, il exposa, il raisonna, il démontra, il fatigua, s'insinuant, s'accrochant, plus gênant que gêné, parlant sans cesse dans une, société où on lisait peu, mais où on causait beaucoup, et il arriva que ses idées ne s'imposant pas, il imposa sa personne. C'était un résigné; il avait pris son parti d'être importun, de déplaire, ne connaissant pas d'autre moyen de faire pénétrer ses idées et de faire écouler ses plans. Deux choses lui devinrent indifférentes plus que tout au inonde : l'ennui qu'il apportait aux autres et le ridieule qui s'attachait à lui-même, u Les hommes, avait-il coutume de dire, sont comme des enfants; il. faut leur répéter

*' G. Lanson, Questions diverses- sur Vhlstoire de Vesprit philosophique ''i France avant 1760, dans Revue d'Histoire littéraire de la France, 1912, • AlX, p. 2-4; Origine et premières manifestations de l'esprit philosophique '^«ns la littérature, dans Revue des Cours et Conférences, 26 décembre 1907 ^ui 21 avril 1908 (conduit on gros Je sujet de 1680 à 1715) : La guerre des i'hilœophes contre rEglise et Ui religion dans la première partie du XVIII^ ^'*c/e d'après les manuscrits conservés dans les bibliothèques publiques, dans ^^lletin de la Société d'Histoire moderne, 191 1. p. 38-40.

L'abbé de baint- Pierre

fr

V'fl

La prose française

cent fois la même chose. » U répétait donc; sans se lasser, mais

non pas sans lasser. d • , i •

En .-i8 sa Polysynodie parut un outrage au feu Roi et lui attira dés tracas, làbbé n'en écrivit pas une ligne de plus et n en prononça pas une parole de moins, il était dit qu il ne deva.t s arrêter jamais, il allait donc, répandant ses idées avecla régularité d'une mécanique et la sérénité d'un automate. Ce n était pas des idées entva.nies, elles étaient plutôt rebutantes, au moins par le style; cependant il a prédit et il a prêché plusieurs innoations ou réformes qui se sont vues depuis, mais les a-t^n vues parce qu'il les avait annoncées ou quoiqu'il les eut pronees, on ne saurait le dire, et il importe peu de le tirer au clair Les contemporains l'ont bafoué, la postérité l'a pillé; s'il avait ete spirituel 1 aurait dit : « On me fusille, mais on vide mes poches. » Parmi les détrousseurs on rencontre Voltaire, Montesquieu. Rousseau qui l'ont lu, résumé, épuré', débité, mis en circulation après l'avoir refrappé et monnayé à l'efligie et au cours du jour. Poui bien entendre à quel point l'abbé et ses idées comptaient pour peu de chose, il suffit de se rappeler que 1 Académie a pu 1 exdure sans que la vigilante Sorbonne ait songé à le relancer lu.

ni ses idées. . „ 'x^î^^*

Ses idées n'étaient pas toutes chimériques, mais elle e aient prématurées. Deux siècles ont passé et, suivant son vœu, l élecion est devenue un dos rouages de la machine gouvernementale, non que les magistrats, les officiers, les prêtres, les rois fussent comme le voulait 4'abbé. désignés par le scrutin, mais la nation recourt à l'élection et lui remet le choix de ses représentants pol tq'es. De même l'abbé de Saint-Pierre préconise 1 abolition du d?oit d'aînesse et de la vénalité des charges, la -forme J « taille le développement de l'instruction primaire, la publication d'un iournal officiel". S'il se trouvait dans tout ceci beaucoup à "oS-r, il ne s'y trouvait rien à supprimer et lorsque de plus sagel que lui ne voyaient dans le despotisme que la garanUe d une immuable félicité, l'abbé dénonçait cet idéal ruineux et affirmait que l'âge d'or n'était pas dans le passe, mai. au'il fallait contraindre l'avenir à l'enfanter . 's novateur et révolutionnaire qu'il ^ûtpar les idées, abb de Saint-Pierre restait archaïque par son style et dépayse au miH.eu

Dix-huitième siècle, 191 'i^ t. 11 ,p. loi ^74»^ ' ^

,. uw A. Knifit Pierre et V administration de la taille, in-8, Fans 1900. ^

labhe de Samt-t'ierre ei i aan yv777« "i^rle in-12, Paris, 189^'

^5 P. Albert, La littérature française au XVUl ciecie, m 12, r

LES AHT.^, LES SCIENCES, LES LETTRES

d'une société qui ne s'exprimait plus dans la langue en usage sous le feu Rui. Un changement s'opérait dans la prose française, encore embarrassée et comme bordée de locutions massives qui retardaient sa vive allure. On s'aperçut, Vers le temps de la Régence, que chargée d'articles et d'auxiliaires, et privée d'inversions et de désinences sonores, cette prose piétinait dans l'ornière des langue? anciennes et qu'il lui faîlait une marche plus rapide et une C(»nstruction plus svelte. Aussitôt des protestations retentirent, l'académie de Soissons dénonça la tendance nou velle à introduire la concision, le savant Jean Leclère annonça la déchéance rapide d'un idiomç trop souple et élégant. C'est cependant cette prose nouvelle dont Dubois fait usage dans ses dé|>pches (?) comme Massillon dans le Peiit-Carême (17 18) et l'abbé Prévost dans Ma^rum Lescaut.

<( Voici un livre populaire. Grand, très grand événement. Il ne paraît qu'en 1727, mais il est certainement écrit, ou du moips commencé vers le temps qu'il raconte, vers les cruelles années des enlèvements pour le Mississipi^\ » Et Michelet y tient, il y reviendra : <( Quand on sait lire, écrit-il, on lit très clairement que Marwn est de la Régence et nullement du temps de Fleury*\)) En effet, quand on lit cette histoire graveleuse et touchante qui rappelle la plus étrange tentative matrimoniale qu'ait suscitée une de nos anciennes colonies, il est impossible de reporter le livre après la Régence.

Manon Lescaut

Pourquoi Manon Lescaut, dès la première scène,

Est-elle si vivante et si vraiment humaine

Qu'il semble qu'on Va vue tt que c'est un portrait?...

Pourquoi? demande Musset. Parce que ce torrent de passion, de larmes et de boue c'est la magique peinture de ces fiévreuses années qu'on nommera toujoui^ <( la Régence ». Le chevalier des Grieux et Manon arrivent de leur province, lui à dix-sept ans, elle à quinze et se mettent bien vite au niveau de la corruption de Paris. On a tout tenté pour les identifier, les suivre, leur constituer un état-civil, retrouver leur trace. Ces recherches sont

** J. Micheltît, Histoire de France, La Hégence, (idil. Le Vasseiir, i883, p. 3o8.

*'' Ibid., p. 81, noti". C'est en octobre 1728, et non 1727, que Mlle ^ïssé fnit allusion à Manon dans une kttre à Mme d-e Calendrini, Lettres de Mlle A'issé, in-12, Paris, 1878, p. 271 ; H. Harris&e, L^abbé Prévost. Histoire de sa vie et de ses œuvres diaprés des documents no.uveaux, iii-12, Paris, 1896, p. i25-i3i.

390 HISTOIRE DE LA RÊGENtE

cngreabks, elles sont parfois utiles, lorsqu'elles nous montrent que le début et la fin du roman sont de véritables chapitres d'histoire coloniale où l'exactitude des détails avive l'émotion du récit. Ainsi le conteur a fait œuvre d'historien, il a évoqué les scènes d'un drame sur lequel les uns s'étaient attendri pendant que d'autres gouaillaient, et Ij'épisode qu'il conte prend place vers 1719 ou 1720, lorsque se multiplièrent les convois d€ « filles d< joie » à la Louisiane. Entre sa sortie du noviciat des Jésuites ^t son entrée au noviciat des Bénédictins, Prévost a dû rencontrer d^ œs convois. Les charrettes des filles étaient encadrées d'archers en armes, mais toutes les filles n'étaient pas d'abominables c^ourgandines, et parmi elles se Irouvaient de maHheureuses enfants comme cette petite de Neufchèze qu'on a mise au couvent, par trois fois et trois fois s'est sauvée. Elle s'est crue bion cachée dans une maison suspecte, mais on l'y a découverte et elle part pour a Micicipy ». La véritable Manon c'est Prévost qui La rencontrée, ensuite parée dans son imagination, abritée dans son cœur, embaumée et ensevelie à jamais non pas auprès du lac Pontchartrain, mais dans le roman fameux, qu'on ne mit en vente qu'au mois de juin 17^1 aux vitrines des libraires d'Amsterdam, mais qui circulait dès 17-8 et probablement plusieurs années plus tôt, manuscrit rédigé peut-être dès 1720 ou 1721.

Le beau côté de ll'affaire n'est pas que Prévost se soit épris de Manon, gentille et caressante, enjouée et frivole, fruit délicieux et gâté d'une civilisation exquise et corrompue; le beau côte c'est que Prévost auteur lâche et diffus, cette fois, sous l'aiguillon d'une rêverie ardente, se soit mis à écrire bien. 11 n'avait r,as de génie, mais il eut quelques jours de talent et le charme dont sa plume a paré la fillette impudique a été pour elle conrime une absollution. (( Cent ans après, elle corrompt encore », a écrit Michelet; et deux cents ans après aussi!

Ah! folle que tu es,

Comme je Vaimerais demain, si tu vivais!

lui crie Musset. Mais elle vit toujours, elle vit telle que Prévost l'a créée : jdli animal que son instinct conduit, qui sait que le y>éché lui va, qu'elle en est plus jolie, aimée, désirée et payée davantacre. Sa souillure revêtue d'innocence n'est qu'une guenille, s^ dépravation corrigée d'espièglerie n'est qu'une vilenie dont elle s'embarrasse peu, n'aimant et ne poursuivant qu une chose • le plaisir. Tour à tour rouée et naïve, cynique et câHine. cette prostituée n'est qu'incomplètement pervertie; la souffrance présente et la mort prochaine réveilleront dans son « cceur trois

LES ARTS, LES SCIENCES. LES LETTRES

fois féminin » des forces assoupies, ignorées d'elle-même, d'autant plus intactes et vivaces que ses égarements les ont respectées. Celle qui portait l'inconstance jusqu'à la folie deviendra fidèle jusqu'au sacrifice, cette fille amollie par l'habitude du plaisir se raidira à tout souffrir, la fuite, le désert, la mort même, pour l'amour du chevalier que sa précoce « expérience » avait dévoyé et corrompu.

Le chevalier des Grieux c'est l'abbé Prévost. Ses supérieurs monastiques nous l'ont montré : « Cheveux blonds, yeux bleus bien fendus, teint vermeil, visage plein »; lui-même s'est fait connaître le plus faible, le plus inconstant, le plus inoffensif des hommes en qui « la passion violente rend la raison inutile. » Cette passion qu'il redoute il s'y abandonne, mais il la condamne parce que <( n'étant pas capable d'étouffer entièrement dans le cœur les sentiments de la vertu, elle empêche de La pratiquer ». Ces aspirations iront rejoindre les projets de vie paisible et solitaire : jardin, bibliothèque, conversation, frugalité, sage arrangement que bouleverse le souvenir et le regret de Manon. Dès qu'elle se montre à lui, il oublie et il abandonne tout pour elle; il la suit partout, au tripot et jusqu'à l'escroquerie, parce que l'amour excuse tout et autorise tout. Il ne s'en repent pas, ne s'en cache même pas, au contraire, il réclame pour son caractère l'estime et l'admiration. Dans VAvis au lecteur, Prévost explique comment « le public verra dans la conduite de M. des Grieux un exemple terrible de la force des passions », il prétend exposer par l'exemple « de ce jeune homme faible et aveugle et de cette jeune fille corrompue » tous les dangers du dérèglement. Voici pourquoi il écrit ce livre brûlant peut— être au lendemain de l'aventure et pendant son année de noviciat; il y découvre une œuvre morale, il y dépose toute passion, toute amertume, toute langueur corruptive pour faire œuvre, croit-il, d'apologiste et de convertisseur! Éclose dans une oellule, V Histoire de Manon Lescaut s'y haussa à la dignité d'une confession, elle fut un délassement à des travaux plus arides et une récréation entre deux notices latines ajoutées au GalVm chris-

tiana**

P. Hcinrich, I/abbé Préiwst et Ui Louisiane; éhide sur la valeur histo- ""ique de Manon Lescaut, in-8, Pari.s. 1907 ; on y trouvera tous le^s ti^xtos utiles ' rhkstoiro ck^s déportations « à Missisisipi » ; V. Sohrœder, L^ahbé Prévost, ' rie, ses romans. in-S, Paris, 1908: M^vc Ae Villiors, Histoire de la fondation •i'' la Souvelle-Orléans, 1717-1728, i.n-8, Paris, 1917 ; A. Beaunier, La véri- ■tihle Manon Lescaut, dans Bévue des deux mondes, 1918, 6® série, t. XLVII, ;'. r>97.7o8 ; Edmond, L'ahhé Prévost à Vabbaye de Jumièges (i7fîi), dans

Académies

EruditioQ

Tout conspirait alors à la prospérité des lettres. L'exemple donné par le Régent portait des fruits; non content de favorise: et de protéger sayants, artistes et écrivains, le prince les attirait •uiprès de sa personne, les entretenait de leurs travaux avec une curiosité trop bienveillante pour qu'on songeât à lui reprocli r l'e qu'elle pouvait avoir de prétentieux'". Fontenelle et Mairan, Verto.t et Longe[)ierre entretenaient le duc d'Orléans, plaidaient auprès de lui la cause des académies, attiraient son attention sur la Bibliothèque du Roi qui lui dût son nouveau et vaste logis, l'hôtel de Nevers que Law avait occupé un instant avec fe-i'^banque, et qu'elle n'a plus quitté'", l/académie des Inscri[)tions et Belles-Lettres garda, elle aussi, le nouveau titre que 1^' Régent lui imposa. En même temps qu'il fondait les universités de Dijon et de Pau'\ quatre courtisans dotaient les académies provinciales de Lyon, de Bordcnuix, de Marseille et de Pau, prélude et promesse du Club de l'entresol.

Ces institutions devaient favoriser la transmission de^ disciplines savantes en honneur pendant le dernier règne. Des vieillards illustres disparaissaient les ims après les autres commi^ s'éteignent les flambeaux d'une fête qui finit. Le Père Malebranche (^t le savant évéque Huet succombaient exténués de vieillesse mais encore laborieux, l'abbé de Choisy et l'abbé Fleuiy revoyaient leurs « Histoires » mémorables", Mme Dacier terminait sa longue fréquentation d'ITomère" tandis que le Père I^long succombait' à la tache''*. Mais des érudils plus jeunes, non moin^ laborieux ni moins savants allaii'ut suivre. Dom Pierre Constant éditait les lettres des Papes, Dom Bernard de Montfaucon expliquait les monuments de l'Antiquité et ceux de la Monarchie française dont son confrère Martin Bouquet entreprenait de raconter l'histoire a l'aide des seuls textes authentiques pendant que Dom de Sainte-Marthe refondait ce Gallia christiana auquel travailla quelque temps l'abbé Prévost. Fréret et l'abbé Dubos approfondissaient rétude des origines nationales en même temps que Félibien. Sauvai, Lobineau introduisaient méthode et critique dans l'his

Bulletin historique trimestriel de la Société des antiquaires de la Morinîe,

iS()7, t. IX, p. 263.

** Mémoire de VÀcadémie des Inscriptions, t. I, p. ^S.

" M Caumartin de Boissy à Mme de Balleroy, janvier, ^'ptcrnbrc 17^1. dans op. cit.. t. Il, p. 307, 357, A98 ; J- Buval, Journal, t. II, p. 3oo ; (x-

. tobre 1721.

51 M. Marais, op. cit., t. II, p. 356-358; septembre 1722.

*2 Barbier, Journal, t. I, p. 209; avril 1722.

" M. Marais, Journal et Mémoires, t. II, p. 3oi-3o2; août 1720.

" M. Marais, op. cit., t. II, p. 177-178; J^i^l^^^ ^ai-

LES ARTS, LES SCIENCES, LES LETTRES

toire de Paris. La connaissance des provinces entrait dans une voie fécond(^ avec ïltinerarium burgundiciim, écrit posthume de Dom Jean Mabillon et le Voyage littéraire de deux bénédichns, Dom Martène et Dom Durand, convaincus eux aussi que la science et le travail sont des devoirs monastiques. Dans une autre direction de recherches, l'abbé Savary achevait son Dictionnaire de commerce, ouvrage sans exemple et imprimé par souscription"; car ce n'est pas un des moindres sujets detonnement d'une telle époque que le succès de ces gros livres. VAntiquité t\rpli<]uée de Montfaucon a été mise en vente à trois cents livres, [>eu après on l'achète quatre cents, elle monte à cinq cents et l'on dit qu'elle ira bientôt à sept cents livres. « C'est un vrai Mississipi » déclare un souscripteur".

Beaucoup de noms pourraient être ajoutées à ceux-ci", mais il semble peu utile de rappeler auteurs et ouvrages tombés dans un juste oubli. Ni le P. Daniel ni l'abbé Baguenet ne sont des historiens, ni Du Tôt et La .Tonchère des économistes, ni le président Bouhier et l'abbé de Dangeau des littérateurs. A l'étranger, (les protestants réfugiés en Prusse, en Hollande ou en Angleterre y écrivent, dans une langue saine mais terne, des livres accueillis avec faveur et délaissés avec raison. Les auteurs introduits sous 1^ voile d'une tVaduction furent peu nombreux et peu recherchés. l 'Espagne n'est représentée que par l'histoire de Mariana et (pielques contes, l'Italie par des fadaises comme le Boland amoureux de Boyardo et le Voyage de Garneri Carreri, l'Angleterre par un plus grand nombre d'écrits, entre autres plusieurs traités philosophiques de Locke, la théologie de Clarke et Collins, les sermons de Hoadly, l'optique de Newton, le conte du Tonneau, ' (Mtains poèmes de Pope et le Robinson Crusoé''\

Les Mémoires historiques du cardinal de Retz avaient ouvert Mne veine nouvelle où l'intérêt est fait de malice et d'indiscrétion. Successivement parurent les mémoires de Gourviile, de Joly, du^ comte de Brienne, de Mme de Motteville soulevant un vif intéî*?*!", que surexcitait la malveillance an gouvernement pour ces

■vélations parfois embarrassantes. Les Mémoires de Mlle de Montpensier furent saisis et brûlés par ordre du Régent, on

M. Marais, op. cit., t. II, p. ^66; juin 1723. ** M. Caumartin à Mme de Balleroy, 8 d'éc<^inbre 1719, dans op. cit., t. II,

P. E. Lémontey, op. cit., t. II, p. 470 sniv. '

Sur l'accueil fait en Franc-e au Robinson Crusoë, voir Les Correspon- (^^mts, t. II, p. 182; Arohiv. de Ui Bastille, t. XII, p. 5i5 : « très mauvais ouvn<Tc pour ks mœurs de la religion ».

* M. Marais, op. cit., t. II, p. 462; juin 1723.

Littérature étrangère

fr'

Entraves à la presse

LES ARTS, LES SCIENCES, LES LETTRES

s'en consola en disant : « Nous les aurons par la Hollande I. 'Angleterre nous fournissait aussi de livres interdits car h régime de la librairie loin d'être adouci fut aggravé pendant 1. Régence : le 12 mai 171 7, une déclaration royale ajoutait la pei indu carcan aux moyens employés jusqu'alors pour contenir la presse. Toutefois une combinaison imprévue servit utilement 1;, science historique. Les idées de calcul introduites par Law suggérèrent l'expédient des souscriptions applicables surtout aiu vastes publications scientiliques. Ce mélange d'escompte et de crédit qui assura au libraire des facilités pour fabriquer, et à l'acheteur pour payer, permit de tenter et de faire réussir de fortes entreprises avec de faibles moyens*'. Critique Quatre journaux gouvernaient ce qu'on était convenu de nom-

mer la « république des lettres ». Le Mercare de France, le Journal des Sçavans, celui de Trévoux et celui de Verdun. Os publications mensuelles bornaient leur rôle à celui de rapporteurs, ils ne jugeaient point, ils a extrayaient », et si lacharité était sauve la critique n'y gagnait rien. Ces analyses incolores évitaient toute personnalité, toute observation amère contre l'ouvrage*', à l'exception du Journal de Trévoux impuissant h garder son sang-froid lorsqu'il rencontrait sur son chemin un écrit janséniste. Une méthode si peu en rap[)ort avec celle qui a prévalu depuis était déjà condamnée à disparaître dans le plus bref délai. Le i^' janvier 1724 parut un nouveau Joarrml des Sçavans dirigé par l'abbé Bignon et qui allait sonner le glas de l'ancienne façon. (( Les auteurs n'en demeurent pas à de simples extraits, nous dit Mathieu-Marais; ils critiquent, ils censurent, 4. ils disent leur avis, et parlent hardiment de toute matière. Cela ne peut pas durer*'! » Cela dura néanmoins. Théâtre La critique théâtrale était plus scrupuleuse encore. Tant que

Ir pièce était la propriété de l'auteur, le Mercure, qui seul parlait des théâtres, se contentait de publier l'analyse que lui adressait l'auteur lui-même, ou d'annoncer, en cas de retard, que l'auteur ne la lui avait pas encore envoyée. C'est seulement après un certain nombre de ^représentations, et lorsque l'ouvrage appartenait aux comédiens, que le journaliste risquait des observations critiques aussi tardives qu'insipides et superflues. Du reste, à

•• M. d'Àrqenson à Mme de Balleroy, i5 janvier 1719, 26 septembre 17 •

t. II, p. 358.

•^ P.-E. Lémontey, op. cit., t. II, p. 477-

" Montesquieu, Lèpres persanes, lettre CVIIP.

" M. Marais, op. cit., t. III, p. 96; mars 172/1; il ajoute « M. de Siilo finit bientôt le sien pour avoir pris celte route ».

Tcxception d'Œdipe, le théâtre de la Régence est d'une grande PîtVliocrité. Dancourt donne les Curieux de Compiègne, Le Grand, Cartouche ou les Voleurs, Lagrange-Chancel fait représenter Orcste et Pylade, et vingt autres rapsodies font défiler tout le ri'pertoire classique : Antiochus et Electre, Caton et Romulus, Snniramis et Pyrrhus, etc. Les auteurs comiques s'évertuent sans mieux réussir*'*.

La poésie légère n'inspire aucun talent en dehors de Voltaire et ou peut omettre la mention et jusqu'au souvenir des tragédies de collèges, latines ou françaises, il n'importe guère. La chanson ne peut pas obtenir plus d'indulgence. Pour quelques couplets malicieux, il faut subir des montagnes de sottises grivoises ou malsaines. Brevets de calotte ou cacotès, mirlitons**, noëls**, tout ce fatras collectionné par Maurepas, Marais, Barbier, Desfontaines et la Monnoye croupit dans des recueils qui n'ont de satirique que le nom*\

La musique fut tout aussi indigente et on éprouve comme une humiliation en parcourant la liste des inconnus qui représentaient alors la science de la composition musicale. Mouret, qui fut, à proprement parler, le musicien de la Régence, se distinorua par la grâce et nota de jolies chansons. La musique de Lulli gardait ses admirateurs passionnés. Des comédiens ambulants parcouraient les provinces, et, s'ils ne pouvaient jouer les [)ièces entières, ils choisissaient différents actes dans des pièces diverses. Lyon, Marseille, Bordeaux, Strasbourg, Orléans, Tours, (l'atitres villes d'une médiocre population, possédaient des académies de musique et des salles de concert. Des femn^os qualifiées, fies hommes considérables chantaient sans inconvennpo'^ dans des ^«semblées publiques. Dès le commencement du xvni* siècle, les instruments à cordes s'étaient introduits da^ns le chant des églises. On y employa ensuite des acteurs des théâtres, et même, dans rruolques couvents, des comédiennes cachées derrière un rideau, nue .leur coquetterie entr'ouvrait souvent. Cette licence doit d'autnnt moins surprendre que les églises, jalouses d'attirer la foule,

^^ .L Vie, Les Dominos, dan^ Bévue du Dix-huitième siècle, 1017, p. 589- ^■r): G. î^roy. ISt^rr/iutt-Desiouches, m^'mhre die VAcidémi^ fmnçaise, rjou- ' '*'fir des ville et charteau de Melun, in-S, Paris, 1862: M. Mirn'>. o-^. rit.,

' M. Marais, on .cit., t. II, p. 466; juin 1733; a-irbier, JounwL t. TT. i' '^?>: juin 1723.

M. Marais, fvn. cit., t. II, p. Mifi, avril 1733, .T.-B. Morin, La Monnoye et ^ no'h hourni'innons. Examen critique de cet ouvraqe, in-8, Dijon, ioo5.

Voir A. Centy, Chansons de h Bégence. Trois chansons attrihu^êfi an ^ •'ut. in-iO, Paris 1861.

Chaosoa

Musique

mn

KM

.al

"iJ-l

LES ARTS, LES SCIENCES, LES LETTRES

Théâtre de la foire

Polémique religieu^^e

Le poème

de la Grâce

i^i privées de musique sacrée, dont la France était alors fort indigente, s'empressaient d'adapter aux paroles saintes les airs le plus à la mode. On chantait beaucoup alors et la musique faisait une partie essentielle de l'éducation noble, Ja bourgeoisie y attachait moins d'importance. Cependant l'ignorance restait grande et générale. Le luth vieillissait et le theorbe encore plus. Le clavecin et la basse de viole étaient, sous la régence, les instruments favoris. Un préjugé éloignait du violon et de l'accompagnement, qu'on regardait comme la ressource des gens du métier. La difficulté de l'un et de l'autre pouvait bien ou fond être la cause réelle de ce dédain, car la s(îience était |h ; commune. Des sonates de Corelli étant arrivées à Paris en 1718, 1«' Régent ne trouva point de violon en état de les faire entendre, et il envoya Batiste à Rome [)our étudier et nous aplanir les difficultés de la composition italienne. L'Italie possédait alors Perffolèse, l'Allemaofne avait Haondol, la France n'avait rien à leur envier; en 17?!^!, .T. Rameau publiait un livre qui ouvrait à la science musicale des perspectives nouvelles : le Traité de Vhar manie réduite à ses principes naturels.

A égale distance de la poésie et de la musique, le théâtre de la foire subsistait à coups de malices et de gaillardises. I^ Sa^ro fournissait son répertoire de quelques couplets que sauvait le souvenir de Turcaret et le succès de CAl Bios, en attendant que Piron prodiguât sur la scène foraine les étincelles de sa verve. Jusqu'à lui la grosse farce alourdit le genre qui, comme la chanson, ne touche à la littérature que par ses prétentions.

Et on en peut dire autant d'une autre variété représentée par deux pièces si complètement oubliées qu'on se figure non sans peine l'enthousiasme qui accueillit le poème De la Grâce, par Louis Racine (i7?.o) et la joyeuse satire de l'abbé de GrécouH intitulée Philotanus (1719); pièces qu'il faudrait classer parmi la polémique religieuse**.

Le poème De la Grâce fut terminé à Fresne, à l'aide des conseils du chancelier Daguesseau et sous l'aiguillon de ses ( ritiques; c'est un ouvrage tout pénétré des préoccupations dv la querelle janséniste et si ennuyeux qu'on prit le parti de le louer sans réserve afin de se dispenser de le lire. C'était bien là cette éloquence trop pompeuse et toujours vide que Daguesseau assenait à heure dite et à jour fixe sur son auditoire résigné. Style solennel, images grandioses, rhétorique apprêtée, locutions vn^-

•• Lémontey a rappelé k livre de Mlk de Beaumont et la réfutation de J. Lenfant : Il suffit, op. cit., t. II, p. 482.

phatiques, glaciales prosopopées, tout le matériel du sublime est la dans les mots et dans les idées, mais tout cela défile dans une Irnteur de pensée et de diction, avec un effoil et un artifice, une magnificence si accablante qu'on se dérobe et qu'on ouvre P/iilolanus^*.

C'est l'œuvre d'un chanoine de Tours, nommé l'abbé de Grécourt, (( un grand diable de prêtre, bien pourvu de gueule, bien fendu de jambes, beau décrotteur de matines, beau dépendeur (i'andouilles; ce grand personnage ne donne pas un poème à lire, il le récite à table, lorsqu'on a renvoyé les valets, une bouteille vis-à-vis de lui, qui se renouvelle au moins une fois. Il n'a pas (Vautre façon de réciter et, si le vin n 'et oit pas bon, au premier coup finiroit son récit. Le poème est composé de quinze cents \('rs; on ne peut pourtant pas dire que c'est de la poésie, c'est (k« la prose rimée. Le sujet est traité avec badinage, sérieux... <! très théo logique... (!). Le poète raconte que, se promenant dans l.î campagne, il rencontra sous un buisson quelque espèce de haillon; que, s'étant approché, à la queue tordue et aux cornes il I (connut que c'étoit Satan; qu'il défit de son col son scapulaiie cl le cordon de Saint-François dont il lui passa un nœud coulant; ([u'il le traîna sur le bord d'une mare qu'il convertit au même moment en eau bénite; qu'il menaça de l'y jeter s'il ne lui répon- (loit exactement vrai, qu'il lui en fit même essuyer une flaquée... « I le diable, bien tremblant, répondit à toutes ses questions, donna >on nom : Philotanus, conta tout ce qu'il avoit fait à Rome avec i(^ Pape et les cardinaux, les intrigues de la Cour de France, etc.'"» On voit la veine et on devine, sans trop de peine à quelle découvertes elle conduit; les Jésuites y sont fort maltraités comme on pouvait s'y attendre.

11 a semblé inutile de déterminer avec précision la place des lettres pendant là Régence'^ dont il reste à parcourir les derniers événements.

Le

Philotanus

M. Marais, op. cit., t. II, p. 870-372, novembre 1722; Les correspondants ' Mme de Balleroy, 7 décembre 1722, t. II, p. 5o3.

' M. Caaniartin de Boissy à Mme de Balleroy, i5 mai 17 19, dans op. cit.,

Il, p. 55-67.

' On ne dit rien dans ce chapitre du fameux roman Gil Blas de Santillane 'Mt la première partie (tomes I®"" et II*') publiée en 1710, a été écrite dans i derniers temps de Louis XIV: la deuxième partie, (tome III, en i72ii. >'"is lo tableau de genre prend les dimensions d'un tableau d'histoire; aux •^' 'îiies de la vie privée sucxîèdent les incident* de la Cour, des ministères, de ' Iniinistnition. Dans l'intervalle de 1716 à 1724, Le Sage a regardé la Ré- - ace, élargi son cadre et, à défaut d'idées, ses observations. G. Lanison, iiintoire de la littérature française, 1906, p. 663.

Page 1