Dubois à Le Peletier des Forts, 7 juillet
»» R.iWalpole à Sclmub, WhiU'liaU i8 ( = 29) juillcl 1723, dans W. Coxc Memoirs of R. Walpole, t. 11, p. 253. /.-ut
•» Barbier, Journal, t. I, p. 287 ; M. Marais, Journal, i. II, p. 47a, J"»l'^'^
tueux où il le devoit et où ces messieurs ne le sont guère, obligeant et serviable à tous, gracieux et payant de raison jusque dans ses refus, expéditif, diligent, clairvoyant, travailleur fort capable; connoissant bien tous les officiers et tous ceux qui étoient sous sa charge. On peut dii^ qe ce fut un cri et un deuil public sans ménagement, quoiqu'on sentît depuis quelque temps que la partie étoit faite'\ »
Le Blanc entraînait dans sa disgrâce le comte de Belle-Isle, nisorâce qu'on désignait encore au mois de février comme le « favori du «le Beiie-isie ministre" » et qui obtenait la faveur des « entrées » chez le Roi au mois de mars'\ Mais Belle-Isle était plus encore attaché à Le Blanc qu'à Dubois et celui-ci le sacriliait"% tandis qu'il s'acharnait sur Le Blanc au point de vouloir paraître empoisonné par les ordres de sa victime et de s'administrer deux vomitifs*\ Quand il apprit que la Chambre Royale, à une voix de majorité, refusait de décréter Le Blanc, il laissa éclater son indignation"'. Le Blanc échappait à la Bastille, Belie-lsle et La Jonchère subissaient interrogatoire sur interrogatoire, le duc de Chartres s'avouait impuissant à les défendre"", la duchesse d'Orléans avait peu de crédit depuis que son mari venait de reprendi^ une maîtresse""; plus hardie, Mlle de Charolais profitait d'une partie de chasse pour parler hautement au Roi en faveur de Le Blanc et elle s'attirait une réprimande sévère du duc d'Orléans^"".
Toutes les résistances avaient été brisées, toutes les coteries dispersées, le triomphe du premier ministre et sa toute-puissance ne pouvaient plus être contestés. Ses ennemis n'existaient plus mais leur calcul survivait à la conspiration. Dubois s'abandonnait à sa frénésie de travail et s épuisait sous le fardeau des charges qu'il revendiquait pour lui seul. Son fidèle Pecquet était
"- Saint-Simon, Mémoires (i858), t. XIX, p. 45o. ••^ M. Marais, op. cit., t. II, p. 4i6, février 1723.
'•'^ Ibid., t. II, p. 427; P. d'Écheavic, La jeunesse du maréchal de Belle- Isle, 1908, p. 87-88.
'* M. Marais, op. cit., t. II, p. 473; Barbier, op. ciL, t. I, p. 287; juillet i7i'.3.
•' Public Record Office, France, vol. 368 : Crawford à R. Walpole, 7 juilix-l 17^.3.
" Buvat, Joumaly t. II, p. 44i ; M. Marais, op. ciL, t. II, p. 478, juillet 1722; Ravaisfion, Archives de la Bastille, t. XIII, p. 3"55, 390, 393, 407, 4o8, M. Marais, op. ctf., t. II, p. 477.
''VMlie llouel, nièce de Mme de Sabran, M. Marais, op. cit., t. II, p. 464, 467, 476; Buvat, Journal, t. II, p. 464.
'""^ Relazioai degli ambasciadori venezlani, I7a3.
Activité débordante de Dubois
tombé en apoplexie'"' et les affaires étrangères retombaient de tout leur poids sur Dubois, mais rien ne l'arrêtait plus. Son confident Rémond lui avait fait entrevoir le parti à4irer de la Compagnie des Indes qui le choisirait pour protecteur et lu. vaudrait « le plus fort et le plus riche parti du royaume combattant pour lui jusqu'au dernier soupir'". » Aussitôt on réorganise la Compagnie et Dubois, nommé protecteur, préside la première assemblée'". Et les divers ministres, autant pour lui complaire que pour le détruire lui renvoient toutes les affaires, même les plus futiles, afin de l'accabler sous rinfini détail.
A partir du printemps de 1723, il ressentit les attaques sournoises de la fièvre, expiation des dernières fredaines de l'hiver: car après une période de modération'", la fringale des plaisirs d'autrefois l'avait ressaisi. On lui menait en secret, la nuit, des Vénus à juste prix qu'il renvoyait le matin en les faisant passer par une garde-robe'". Le i4 janvier, une défaillance le prit au Conseil; il négligea l'avertissement et redoubla d activité, ba famille avait su demeurer dans une pénombre discrète, il acheta pour elle un hôtel à Paris, y fit installer la bibliothèque qui avai appartenu à Law'" et y logea soft frère Joseph, tire de Br.ve et promu directeur général des ponts et chaussées'" N ayant plus ï s'occuper des siens. Dubois reporta toute son ardeur au travail au service de l'État. Nul détail n'échappait à son inquisition, quoique le plus souvent il n'y entendit rien. Au mois de evrier un violent accès de fièvre le força de se coucher, mais .1 lena.l tête à la souffrance et donna à dîner aux ambassadeurs a 1 ordinaire'"' Aidé des frères Paris qui menaient la campagne contre Le Blanc'"' il entreprenait de faire rendre gorge aux traitants et aux fripons et faisait condamner l'abbé Clément, conseiller au grand Conseil, l'un des commissaires du visa et son co lègue. M-. de Talhouët, maître des requêtes, convaincus de malvcrsa-
'«' M. Marais, op. cil., t. II ,p. 453; mai* 17^3.
'"2 C. d€ Sévelinges, op. cil-, l. H. p- 3i2. „ „ . , 1 . II
- M. .M.r.is ,op cit.. l. U. p. 436, 8-9 mars .7^3 ; Buval. Journal. 1. H.
i«^ Barbier, op. cit., t. I. p. a37, août 1722.
-^ [Le Dran] Vie anonyme de Dubois, c-onlinn.^ (X- /<""^^'>f "''^'^J .lonné^nr M. Marais, op. cit., t. II, p. Aoo, janvier ^l^^'^/^"^ ^^^f'^^ ,is/.e par ccrUiins oxcès qu'il avoit toujours faits en les dis.simulant sou« le
voile de la pudeur ». • o o • Qi^t;
!»« [J. Charavay] Catalogues de livres curieux... in-8, Faris, i^no.
»»7 Avcliiv. nat., OS 276, f. 28.
»»« M. Marais, op. cit., t. II, p. 4i6, février 1723.
»»» M. Marai*, op. cit., t. Il, p. 428, mars 1723.
LA DEKMÈRE ANNÉE DE DUBOIS
lion''". En même temps, il faisiiit étudier un projet de taille réelle et une révision du Terrier général de la Couronne"', se préoccuj>ant du rétablissement des relations commerciales suspendues par la peste de Marseille ou entravées par la défectuosité des roules du royaume.
Rien n'échappait plus à l'envahissement maniaque de ce vieil- Sa maladie lard, avide d'hommages et d'honneurs. Il saisit le premier préloxle venu pour se rendre aux Invalides parce qu'on va tirer le canon et battre aux chami)s j)our lui comme pour le Roi"^ Au mois d'avril il se donne en spectacle, monte à cheval, passe en revue la Maison du Roi, soulevant une risée générale parmi les specta leurs à la vue de cet avorton qui se tord sur la selle; mais il ne peut cacher sa souffiance et ses contorsions sont causées par la rupture d'un abcès qui s'était formé au col de la vessie'''. La nouvelle est publique et, iloin de plaindre, on chansonne'" :
Monsieur de La Peyronle Visitant le cardinal Dit : C'est à la vessie Que son Éminence a mal.
De ce moment on l'observe car, « s'il venoit à manquer, la Cour prendrait toute une autre face'" ». On prend note de ses saignées, de ses purges, bref on est attentif sur sa santé. Les ( onespondances britanniques deviennent pour ainsi dire le jouriial de cette santé, laissant percer l'inquiétude sur l'avenir de : alliance quand son premier artisan et son Hen vivant viendra ;. disparaître. Le 26 mai, Crawford écrit à Londres que le cardinal tst remis de son accident de cheval à la revue, mais il a tant d'infirmités (pion ne doit pas compter qu'il supporte longi<inps la fatigue des affaires. H faudrait préparer près du duc d'Orléans un choix qui exdlurait M. de Torcy « notre ennemi
.L Buvat, op. cit., t. II, p. ^i, m, 446, 455, 458; M. Marais, op. cit., t. II, p. 475, 479» 48o, 490, Barbier, op. cit., t. I, p. 269-270-272.
[Le Dran] Vie anonyme de Dubois, p. 422, 425, 43i ; P.-E. Umontev, op. cit., t. II, p. 82-84.
'" Barbier, Journal, t. I, p. 247; M. Marais, Journal, t. II, p. 879; décem-
"^ Gazette de France, 7 avril 1723. '
'^^^ Buvat, op. cit., t. I, p. 443; M. Marais, Journal, t. II, p. 476; juillet
M Maiai.s op. cit., t. II, p. 45o, mai 1723.
TOHK m
Ses
violences
de langage
mortel'" ». On clierch* à le ménager, « sur le manger, sur le parler », à éviter tout ce. qui peut lui donner une trop forte application. Le malade ne s'abandonne pas, il se jette dans les remèdes, quinquina, régime lacté; il se fait expédier des eaux de Bristol, souveraines contre le diabète et la gravelle, et des eaux de Barèges dans des flacons en grès'". Il tranquillise ses amis, écrit à Tencin que les crises dont il souffre <. n'ont d'autres fondements qu'une trop grande application au travail'". Les ministres étrangers l'observent curieusement et reconnaissent que sa lucidité, son courage, son entrain restent intacts. Mais U ne peut consentir au repos, or dès qu'il se lève pour travailler, le frisson et la lièvre le ressaisissent. Bien ni pei-sonne ne peut k retenir de travailler, de représenter en public. H pose devant Uigaud iwur son portrait d'apparat'"; il reçoit; cl ses ailgarades. la grossièreté de son langage courent tout Paris. A la marqu.se de Feuquières il dit : » Je suis accablé d'affaires, et il faut encor<- (,ue des p viennent m 'embarrasser'"; à la princesse d'Auvergne : « Madame, allez vous faire f '" ». H crie, il jure
conl.e ses gens, interpelle un oflicier, lui demande ce (|u .1 lait dans son antichambre, et qui il est : « Hélas, monseigneur, repond celui-ci, je sui. un capitaine de grenadiers, mais je viens vous remettre ma commission, car je vois que vous êtes plus propre à l'être que moi. » Le cardinal lui arrache le papier qu il tenait à la main, rentre dans son cabinet, l'expédie, tout en grommelant : « Cet homme-là qui J'*"* «encore se moquer .le moi! » et le renvoie en jurant Dicu'='. ..„,.,, , ,
Ses dernières forces s'épuisent dans ce travail effréné. 11 se fait renseigner sur l'organisation de l'armée prussienne" , suit attentivement l'affaire de l'apanage italien de Don Carlos, in-oil a
»• Publie Hecord Oflice, France, vol. 368, Cnwford à lord Carierel, î6
mai 1720. „,, . , , . ofti f^i "X"
»• Archiv. des Aff. fArang., .Angleterre, t. 3.U, fol. 210; t. 3,5, fol. j , ,45 : Dubois à Chcmmorel, ^4 avril 1728 et Cfuimmorel à Dubois, 10 ni...
''1- Archiv. des Aff. Êimng., Rome, t. G48, fol. 261 : Dubois à Tendu,
'''^^^ Us '^Correspondants de Mme de Balleroy, t. II. p. 52 1 ; i5 féMi-r
'''- M. Marais, op. W/., l. H, P- 3o8, janvH.r 17^3; à Mn^de ConfUms : « Allez à tous les diables >), Saint-Simon, Mémoires, i858, t. XX, p. i?-
1^0 M. Marais, op. cit., t. II, p. 448 : Barbier, op. cit., t. I, p. 272, mai
1" M. Marais, op. cit., t. II, p. 445, avril.
1" Archiv. des Aff. Êtrang., Prusse, t. 69, fol. 76 : Dubois a Michel, a
mai 1723.
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LA DEHNIÊRE ANNÉE DE DUBOIS 419
dîner à Meudon la duchesse de Montague. Mais il a trop présumé de lui-même, la chère est magnifique et il n'a pu déplier sa serviette (^5 juin). Il pourvoit à tout, envoie des socours à la petite ville de Ghâteaudun ruinée par un incendie (22 juin)'", demande des rapports sur letat de l'infanterie française^'* et expédie des mandements à ses diocésains'". Mais le malade n'est [las encore vaincu. Dans un mémoire sur lia charge de premier ministre, il a écrit : « M. le cardinal par sa place est en droit et en usage de présider aux assemblées du clergé/". » Il se fait donc offrir par l'archevêque d'Aix, M. de Vinti'mille, la présidence de rassemblée réunie aux (Jrands-Augustins (3o mai). Il accepte et prononce une harangue''\ disparaît et ne revient |)!us, car il est déjà frappé à mort et levéque de Montpellier, Colbert, écrit le 23 juin : « Il me paraît que la santé du premier ministre devient fort mauvaise; j'en suis fâché et je lui souhaite de tout mon cœur une meilleure et de longue durée'''. »
Presque à cette date, Mathieu Marais écrit : « Le cardinal a toujours son même mal; il jette du pus par les urines. Les uns disent qu'il ne peut pas vivre; d'autres disent qu'il vivra, et cependant, il vit et jouit de toute son autorité''". » Il court sur sa maladie d'étranges racontars'"" et on fouille son passé au risque d'y rencontrer ce qu'il a cru ensevelir dans l'oubli'". Mais on sent a[)prociier l'heure de la crise. Le 10 juillet, Schaub écrit que « la santé de M. le cardinal continue à se soutenir sans aucun incident de fièvre », mais, le 16, on sait dans le public qu'il garde le lit'". La maladie commence à détremper
'" Buvat, op. cit, t. II, p. 439; J. P. ISote sur Vincendie de Ghâteaudun en 1723, dans Bulletin de la Société dunoise, 1870-1874, t. U, p. 218; voir •Viionyme, Plan de Ui ville et des faubourgs avant Vincendie de 1723, in-fol piano 1884.
'^* Archiv. des Aff. Ëtrang., France, Mémoires et Documents, t. i256, fol. <^a, 39, 46 : mémoires du marquis de Fénelon, datés des 24 et 3i juillet^
'" M. Mnn.is, op. cit., t. II, p. 223; Ponihiièic, Titres et documents intéressant le Bas-Linumsin, dans Bulletin de la Société scientifique, historique ■/ archéologique de lu Corrèze 1889, t. XI, p. 569.
'" Biblioth. nationale, ms. 35i35, fol. 9.
/" C. de Sévelinges, op. cit., t. Il, p. 353; M. Marais, op. cit., t. II, p. 486-
'^* Œuvres: l. III, p. 110.
'"' M. Marais, op. cit., t. II, p. 467; juin 1723.
''" Barbier, op. cit., t. I, p. 287; juillet 1723.
Ihid.. t. I, p. 2S7; Saint-Simon, Mémoires (i858), t. XIX, p. 45i ; M Mil mis, op. cit., i. III, p. 4.
'" Buvat, op. cit., t. II, p. 444; 16 juillet 1723.
Crise prochaine
IIISTOIIŒ DE LA UÉGENCK
Dernières journées
4 Août
le caractère mais respecte l'intelligence. Dubois surveille de près la Cour de Vienne, qui manœuvrait alors pour se lier le moins possible dans la forme à donner par elle aux expectatives des duchés italiens'". 11 discute le projet impérial et, une fois encore, la dernière fois, c'est pour soumettre humblement la décision à prendre « aux lumières supérieures » du roi d'Angleterre. (( Le cardinal, écrit Schaub à lord Carteret, le 12 juillet, attend votre décision et promet de la recevoir avec docilité quand elle serait diamétralement opposée à la sienne. Car vous ne pouvez avoir que de bonnes raisons. Il ne m'a jamais paru plus confiant en S. M. ni plus résolu de vivre et de mourir dans la plus intime union avec elle"\ » Réconforté, Dubois écrit à Grimaldo, le if) juillet, qu'il estime nécessaire de s'en tenir strictement au traité et de mettre l'Huipereur en demeure d'accorder enfin ou de refuser les investitures'''\
Déjà on parle de la succession du cardinal qui essaie de faire jusqu'au bout bonne contenance. Il mange à peine''* et ne fait plus illusion à personne. A Paris, on prévoit que Lafitau pourrait devenir premier ministre'^'; à Rome, le pape proclame Dubois impossible à remplacer : « Je tomberois de bien haut, dit-il à Tencin, si je venois à le perdre'^'; » et un jour, voyant Tencin larmoyer. Innocent Xlïl ne croit pouvoir moins faire que de gémir : « Dieu veut me châtier en m'enlevant cet honime-làl'^' » Les jours du patient étaient comptés. Le 3o juillet, il se trouve mal à la Un du Conseil de iVégence et sa voix diminuait de jour en jour. Le i**' août, Dubois se fit habiller à six heures du matin et, au bout d'une heure, fut obligé de se remettre au lit. Le 4, il s'alita tout à fait, à Meudon, il n'avait ])his <iu(' la peau et les os, et point d'appétit''". Ce jour-là le président llénault reçut une lettre de l'abbé Dubois, le neveu, « qui anivoit de Meudon et lui mandoit que son oncle l'y altendoit avec Mme de Tencin et M. de la Mothe. Nous y allâmes tous les trois,
1" A. Ikiuilrillart, Philippe V et la Cour de France, t. II, p. 5;h-53G.
1" Public Record Office, France, vol. 359 • Schaub à lord Carteret, \i
juillet 1723.
1" Archiv. des Aff. Étrang., Espagne, t. 33o, fol. 42 : Dubois à Grimahlo,
i5 juillet 1723.
»" Buvat, op. cit., t. II, p. àki; 28 juillet 1723.
"^ Barbier, op. cit., t. I, p. 288.
138 Archiv. des Aff. Êtrang., Rome, t. 649, ^o\. 121 : Tencin à Dubois, 20 juillet 1723.
i3« Arch. des Aff. Êtrang., Rojne, t. G49, fol. 3ii : Tencin au Bégent, 3i août 1723.
1^" Buvat, op. cit., t. II, p. 448-i'i9.
LA DERNIÈRE ANNÉE DE DUBOIS 421
raconte le président, et j'entrai dans sa chambre [avec euxl iNous le trouvânjes couché, avec sa table de nuit enveloppée dans son rideau, jI éloit environ quatre heures et demio et notre visite dura jusqu'à près de huit heures. Jamais je ne l'avois trouvé si eggf- m avec tant de badinage, cela me frappa au point que ie fus tente de croire, qu'il ne gardoit son lit que par quelque raison de polilupie que je ne pénétrois point. Il étoit plein de ces petites finessos-là, surtout quand il vouloit faire faire quelque chose à M. d'Orléans et qu'il y trouvoit de la résistance. Notre conversation roula sur toutes sortes de sujets; nous parlâmes du cardinal de^\ichelieu et du cardinal de Mazarin, il me parut qu'il trouvoit que ce dernier avoit une souplesse dans l'esprit qu'il preferoit à la dureté de caractère du cardinal de Richelieu et sur ce qu'on lui parla de quelqu'un qui étoit fort méchant et dont il avoit sujet de se plaindre, il nous répondit avec vivacité : « Il faut le laisser faire, on a plus tôt fait d'essayer d'éviter les méchantes gens que de les poursuivre; un ennemi, si petit qu'il soit, quand vous cherchez à vous en venger, vous nuit dans tous les moments de votre vie, et quelque fois U ne faut que cela pour ruiner les plus grandes fortunes. » Nous parlâmes ensuite de M. [le duc] de Richelieu et de M. de la Feuillade... A propos d'une lettre de l'abbé de Tencin, alors à Rome, cela nous donna occasion de parler de la Cour de Rome : « II n'y a rien de si malheureux qu'un paj)e, nous dit-il, le sérieux de sa place ne souffre aucun adoucissement. » — « Mais cependant, lui dis-je, il y a tant d'exemples de papes qui ont furieusement égayé le sacerdoce... » — « Cela est vrai, mais les moeurs ont changé. Home n'est composé que de gens occupés de leur intérêt parlieulier et dont la religi<ui doit faire la fortune. Pas un- d'eux n'est dévot, mais nul ne se le confie et, l'un pour l'autre, ils affectent une rigidité qui ne permet pas au chef le moindre relâchement. » La Mothe lui lut ensuite une épître dédicatoire qu'il lui adressoit à la tiMe de sa tragédie dlnès de Castro et dont il fut fort content... On parla de l'Académie, où la mort de l'abbé Fleury avoit fait vaquer une place; il dit qu'il désiroit que je la remplisse, et qu'il agiroit pour cela... Dans ce moment on ^int lui annoncer M. de Fréjus, nous sortîmes. Pendant tout le lemps que nous fûme^ dans sa chambre, je remarquai qu'il prit son pot de chambre cinq ou six fois, et quoique je l'observasse fort il ne parut aucune altération sur son visage'^'. »
Honaulf, Mémoires, dans L. Perey, Le Président llénault et Madame 'lu Deffami, in-8, Paris i8.a3, p. 125-128.
L\ DERNIËKE ANNÉE DE DUBOIS
6 août Le vendredi 6, M. le duc d'Orléans eut la bonté de faire tenir
le conseil dans la chambre du cardinal qui ne quittait plus son lit'*'! Ses ennemis le plaisantaient, Boudin, médecin du Roi ayant écrit à Noce que la vessie du cardinal était toute percée, Noce lui répondit : (( Vous ne me ferez pas accroire que les vessies lont
des lanternes'*^ »
1 août Le samedi 7 août, il écrivit sa dernière dépêche à notre agent
à Vienne, lui disant que le Roi ne pouvait accepter les actes et la méthode proposés par la Cour de Vienne, qu'il voulait un acte d'investiture clairement énoncé en faveur de don Carlos et défendait de s'adresser pour cette affaire au vice-chancelier impérial dont l'hostilité était connue. « Quelque chose que vous entendiez, disait la dépêche en terminant, appliquez-vous toujours à ramener et à réduire la question à ce point de l'investiture éventuelle des États de Toscane et de Parme. Tl n'est plus question que d'un oui ou d'un non de la part de l'Empereur'**. » C'était justifier d'une manière éclatante que le roi d'Espagne n'avait pas, en Europe, de meilleur serviteur que lui; et au moment où Dubois signait cette dépêche Philippe V perdait son confesseur, le P. Daubenton, devenu l'ami et le confident du cardinal qui n'eut pas le temps d'apprendre c<^tte mort*".
Presque d'heure en heure l'état du malade s'aggravait. Ilénault lui devait remettre un mémoire sur la ferme des tabacs, il se rendit 5 Meudon avec la Tencin, Fontenelle et Schaub et ne furent pas reçus; Dubois « avoit pris du pavot », mais les visiteurs entretinrent Chirac et la Peyronie qui donnèrent de grandes alarmes, ajoutant toutefois que si le cardinal vouloit souffrir l'opération ii pourroit se tirer d'affaire*". Ils le lui dirent à lui-même, et le trouble de cette nouvelle l'abattit si fort qu'il ne put être transporté en litière à Versailles de toute la journée du lendemain**'. Ce fut une grande affaire que ce transport : on accommoda dans un large carrosse — de ceux qu'on nomme corbillards — ^^^ matelas suspendus par des cordes qui passoient par l'impériale. Quand la machine fut prête, on ne put jamais y transporter le malade; il fallut attendre que la fièvre fût tombée*". Dans la soiré<'
^" Buvat, op. cit., t. Il, p. l^^g, noAt 1723.
^" M. Marais, op. cit., t. III, p. 5. ,^ . • ^
1^* Archiv. des Aif. Étrang., Autriche, t. ida, fol. 2o5-90() : Diihoif^ a Dnbourq, 7 août 1728, dans A. Baudrillart, op. cit., 't. II, p. 536-537^
1*» a! Baudrillart, op. cit., i. II, p. 546-549: C. Sommcrvo^el , BihUoilnque des écrivains de la. Compagnie de Jésus, t. II, p. iS35. *" Hénault, Mémoires, dans op. cit., p. 128-129. 1*' Saint-Simon, Mémoires (i858), t. XX, p. h. ^** Barbier, op. cit., t. I, p. 293.
l>ubois envoya un courrier à Hénault pour l'avertir de lui apporter sans faute le lendem""*n lundi à Versailles, « oii il serqit », le mémoire sur la ferme des tabacs^".
La nuit du dimanche fut un peu meilleure, le lundi 9 on apporta le malade à Versailles dans la matinée'^" dans une litière du Roi, allant très doucement et quatre gens de livrée se relayoient fîour tenir la litière par les côtés et pour en empêcher le mouvement. Suivoient trois carrosses à six chevaux, dans l'un les aumôniers, dans l'autre les médecins et ensuite les chirurgiens. Après l'avoir laissé un peu reposer médecins et chirurgiens lui proposèrent de recevoir les sacrements et de lui faire l'opération aussitôt après. Cela ne fut pas reçu paisiblement; néanmoins quelque temps après il envoya chercher un récollet de Versailles avec qui iltut seul <»nviron un demi-quart d'heure.
<( Af)rès l'avoir confessé (?) le P. Germain lui proposa de recevoir le viatique. Le cardinal n'en voulut rien faire, disant que cela ne pressoit pas, qu'il faudroit voir, et plusieurs autres défaites dont le moine ne se contenta pas. Enfin pour lui fermer la bouche, le cardinal lui dit : a Vous ne savez pas. Père, qu'il y a un cérémonial pour faire recevoir le viatique aux cardinaux, allez vous informer de ce que c'est, et puis après nous verrons. » Le bonhomme sortit avec empressement pour s'instruire de ce cérémonial dont il juroit qu'il n'avoit jamais ouï parler.
(( Cependant le mal pressoit, chaque minute le rendoit incurable, il étoit midi, on voyoit mourir le cardinal à la pendule; menaces, prières, raisonnements rien ne pouvoit le déterminer à l'opération; enfin Chirac imagina d'éerire à M. d'Orléans, qui étoit à Meudon, l'état de la maladie et qu'il n'y avoit que sa présence qui pût engager le cardinal à la seule chose qui pouvoit lui sauver la vie. M. d'Orléans répondit par Lestang, écuyer du cardinal, qui avoit porté la lettre, qu'il alloit monter en carrosse pour venir; que cependant il supp'lioit le cardinal de se laisser faire l'opération, qu'il espéroit la trouver faite, et que si elle ne l'étoit pas quand il arriveroit, il le prieroit et même lui ordonneroit d'y consentir, cette réponse ne fit rien sur le malade. On vit arriver siir les trois heures et demie, M. d'Orléans avec M. de Biron, M. de Nantes et M. le grand prieur. En entrant dans sa chambre, Son Altesse Royale lui dit :
— « Vous n'avez guère de courage I...
**• Hénault, op. cit., p. 129.
*'" Marais, op. cit., t. III, p. 3 : Saint-Simon, op. cit., t. XX, p. /j ; Bar-
l>icr, op. cit., t. I, p. 294; Bnvat, ap. cit., t. II, p. ^'19, dit à tort que le
tninsport se fit le dimanche 8; p. /|52, il rectifie; le 9.
10 août
ConfçssioD (?)
Entrevue
avec le duc
d'Orléans
— (( J'en ai contre toute autre chose que la douleur, mais je ne saurois me déterminer à ce qu'ils veulent me faire. »
(( M. d'Orléans fut attendri de le voir en cet état; et étant sorti do la chambre en pleurant, il reprocha au médecin et au chirurgien l'extrémité où il le voyoit et leur indolence sur son mal. La Peyronie lui répondit, ce qui étoit vrai, c'est qu'ils s'étoient exposés aux plus durs traitements de sa part pour lui avoir fait connaître le danger où il étoit.
— « N'y a-t-il plus de ressourcés, leur dit M. d'Orléans.
— <( Nous ne connaissons que l'opération, encore ne répondons-nous de rien.
Opération ^^ M. d'Orléans rentra dans la chambre et l'y détermina enfin, il ressortit aussitôt, on ferma toutes les portes et les chirurgiens s'en emparèrent'"'. Trois ou quatre aides le tenaient, il crioit et juroit comme un enragé; l'opération fut faite en [quatre] minutes'". Il était quatre heures. Le duc d'Orléans souffroit, ne pouvoit tenir en place, il monta dans la galerie d'en haut et appela M. d'Ons^n-Bray qui étoit là, à qui il parla bas dans une fenêtre; dans le moment on courut l'avertir que l'opération étoit faite le plus heureusement du monde, et qu'elle avoit duré quatre minutes; il rentra dar^ l'intention de le voir, mais après il dit tout haut qu'il craignoit que sa présence ne lui donnât do l'émotion, qu'il aimoit mieux ne pas le voir, mais qu'on lui dit bien qu'il n'étoit reparti qu'après s'être informé du succès de l'opération, îl laissa des courriers pour lui en venir dire des nouvelles d'heure en heure; tout le monde le suivit et il ne resta que île président Hénault d'étranger dans son petit cabinet avec lo
confesseur.
« Comme ceux qui sont auprès des malades s'alarment plus aisément que ceux qui ne les voient pas, aussi sont-ils susceptibles des plus légères consolations. Tous reprenoient un air plus gai d'avoir l'opération faite, cette opération tant désirée, quand, tout à coup, nous vîmes le temps se brouiller et nous entendîmes un fort grand tonnerre. A ce bruit La Peyronie sortit de la chambre du malade et dit à Hénault : « Nous sommos perdus. » Chirac, qui étoit dans la première antichambre, entra par une autre porte dans la même chambre et parut aussi consterné. Le confesseur demanda à La Peyronie ce qu'il en pensoit, et il lui répondit : « Mon Père, A a plus besoin de vos prières
**^ Hénault, op. cit., p. i3o-i3i.
»" M. Marais, op. cit., t. lîl, p. 3; Rnvat, op. cit., t. ÎT, p. \^?.; lI<Miaull dit quatre, Buvat cinq, Marais six minutes pour l'opération.
LA DERMËRE ANNKE DE DUBOIS
que (lo nos remèdes'". » Peu s'en fallut que certains ne vissent dans ce coup de tonnerre accompagné d'une chaleur affreuse l'intervention de la Providence. » Il semble, disait-on, que le ciel vengeur ait voulu rengréger cette plaie, qui s'est tout à coup gangrenée'**.
Le lendemain, lo août, Hénault revint à Versailles et entra (. tout droit » dans la chambre de l'agonisant, a J'y trouvai, ditil, le cardinal couché à plat et râlant entre deux valets de chambre qui lui soutenoient la partie où on lui avoit fait l'opération, un apothicaire qui lui tenait une cuiller dans la bouche et un prêtre en surplis qui priait Dieu devant un crucifix'". Sur les cinq heures après-midi la mort vint mettre fin à ce spectacle ci à celui qu'offrait au monde, depuis quatre ans, l'ambition démesurée de Guillaume Dubois, cardinal- prêtre, archevêqueduc de Cambrai, prince de l'Empire, comte du Cambrésis, abbé de Saint-Just, de Nogent-sous-Coucy, de Bourgueil, d'Airvault, de Cercamps, de Bergues-Saint-Winoc et de Saint-Bertin, principal et premier ministre d'État, ministre et secrétaire d'État ayant lo (lopartoment des Affaires Étiangores, grand-maître et surintendant général des courses, postes et relais de France, l'un des quarante de l'Académie française, honoraire de l'Académie royarle des sciences et de celle des Inscriptions et belles-lettres, élu par les prélats et autres députés à l'assemblée générale du clergé de France pour on être premier président et, ci-devant, précepteur de M. le duc d'Oiiéans.
Cette succession énorme était en grande partie distribuée. Lorsque l'agonie commença, le duc d'Orléans fit appeler M. de Morville, lui dit de se rendre à Versailles, de faire main basse sur tous les papiers du mourant et de s'installer à sa place aux Affaires Étrangères***. M. de Breteuil conservait la guerre et M. de Maurepas recevait la marine; il avait vingt-trois ans!*" Vers cinq heures et demie un exprès arriva de Versailles à Meudon et annonça la mort du cardinal; le duc d'Orléans se rendit dans le cabinet du Roi et lui dit :
— « Sire, M. le cardinal est morti
— (( J'en suis fâché.
— (( Sire, je ne vois personne qui soit plus en état que moi pour rendre service à Sa Majesté en qualité de premier ministre.
Agonie et mort
la
succession
"* Hénault, op .cit., p. i3i-i32.
^'* M. Marais, op. cit., t. IIL p. 3.
'*^ Ilénmilt, op. cit., p. t3i-i32.
^'* HonanU, Mémoircr, p. i23: M. Marais, op. cit., i. III, p. 4-
Barbi-er, op. cit., t. I, p. 297.
et sans faire attention à mon rang et à ma dignité de premier prince de votre sang, je prêterai demain le serment de fidélité à Votre Majesté. » Le Roi ne répondit pas un mot'".
De retour dans son cabinet, à six heures un quart'", le duc d'Orléans se ressouvint des orgies que depuis peu Dubois empêchait, des roués qu'il avait exilés et il écrivit à Noce, ces quelques mots : « Morte la bete, mort le venin. Je t'attends ce soir à souper au Palais-Roy aP^". »
"* Buval, op. cit., t. II, p. /i5i.
>*» M. Marais, op. cit., t. II, p. 7-
"» Mouffle d'Angervilk, Vie privée de Louis XV, édit. A. Mayrac, Paris,