‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 2 sur 193 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

Ion s'onhardit à écrire à Louis XIV une lettre fameuse, véritable réquisitoire qui n'épargne pas plus ks ministres que le souverain de qui la royauté repose « sur les ruines de toutes les conditions de l'État »; en sorte que « vos peuples, lui dit-il, que vous devriez aini<?r comme vos enfans et qui ont été jusqu'ici passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est pres(iu • abandonnée; les villes et les canqjagnes se dépeuplent; tous les métiers languissent et ne nourrissent [)lus les ouvriers. Tout commerce est anéanti... Au lieu de tiix^r de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière, n'est plus qu'un grand liAjiilal désolé et sans provisions... Vous êtes importuné dv la fcnile de gens qui demandent et qui murmurent. C'est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras; car, tout le loyaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons... Pendant qu'ils manquent de ])ain, vous manquez vous-même d'argent et vous ne voulez pas voir l'extrémité où vous êtes réduit... Vous craignez d'ouvrir les yeu\; vous craignez qu'on ne vous les ouvre; vous craignez d'être réduit à rabattre (juelcpie cbose de votre gloiie. Cette gloire, qui endurcit votre cœur, vous est plus clîêre que la justice, que votre [)ropre repos, que la conversion de vos [)euph's, (jui périssent tous les jours des maladies causées par la famine''. » En cell • même année 1695 paraît le Dr(aU de la France de Boisguilbert et peu après, à l'instigation de Fénelon'"', le duc de Bourgogne, son élève, sollicite et obtient de Louis XIV l'ouverture d'une enquête étendue à toutes les « Généralités » du royaume sous la direction et la resi)onsabilité des Intendants.

Le petit volume de Boisguilbcrt passa si complètement inaperçu lors de son apparition (pie rencpiêti^ des Intendants, en 169",

" Lettre de Fénélon à Louh M\\ /dit. A. A. Rrnon.inl, in-8, Paris iS^Jy; pul)Ii«v pour la premirro fois par D'AIcnilurt. Il'i (,,ire des membres de V Académie Finncnise, in-io, Paris. 1787 t. ITl. p. ;v")i suiv.

" A (Irfaut d'antre siinrnrp^iion o-llo-ri se lisiif <lans VExnmcn de conscience sur les JiToms- de ht rnyniifi', qui rondcns l.< inslru<liou< (l.miu'es au prinoc depuis plusieurs années : <]i. I\ ; „ ]] ,1,. .,,((it pas de sa>oir !<• passe, il faut connaître le présent. Sa\ez-vnn< le nondnv d'Iioniine^ <|ui composent votre nation, roml.ien d'IicrMiue^. eoinl.ien ,{,■ frinines eoJubi.'ri de lal.oureurs. cornbien d'artisans, combien do praticiens, coml)ien de commerçants, combien de prêtres et de religieux, combien d" iiol>Ies et de mili'aire^ .\.. connaître la nature dos liabitants <los différ4'nl.'> provinc<'<. leurs principaux u^ajres, leur;» franebi^es. ]rur< eoTnmerces et les lois de leurs div<'rs trafics au dedans et au debors du royaume... savoir l<'s divers tribunaux établi* en cbaque provinco. les droit»; de* cbarir.'S !<'* abus de ce* cbargcs... » C'était ce qu'il appelait des « dénombrements ».

doit d'abord retenir l'attention. L'éducation du duc de Bourgogne avait réuni quelques-uns des bommes les plus vertueux et les plus capables du royaume : Beauvilliers, Chevreuse, Fénelon, et les sous-préce])teurs étaient dignes de leur être comparés; mais l'inspiraleur de tout ce qui s'accomplit fut Fénelon, qui relégué dans son archevêcbé de Cambrai, après 1690, resta présent, en esprit, dans ce cénacle de réformateurs dans lequel sera introduit un peu plus tard le duc de Saint-Simon. De ce groupe (pii gravile autour de l'bérilier désigné de la monarcbie sortent des écrits profonds ou amc^rs. C'est qu'il s'y rencontre des léfoiinaleurs en arrière as])irant à rétrograder vers une constitution primitive imaginaire, vers un régime féodal-libéral ^ leur invention; il s'y rencontre aussi des réformateurs en avant, f>rogressifs basardeux, conseillant des institutions dont le moindre toil eut été d'être» improvisées. Entre le duc de Saint-Simon cl l'abbé de Saint-Pierre tous s'accordent dans la critique du régime et suggèrent des transformations plus ou moins radicales et pronq)tes. Tous dénoncent le pouvoir ministériel, l'invasion ^Hê^ la bureaucratie, l'avilissement des Conseils. L'idée de faire retomber la responsabilité des maux de l'État sur les ministres, souv<'nt e\])iimée par Fénelon et par Saint-Simon, sera avidement recueillie par le xvni'' siècle et aura son écho dans les Cahiers de 89. ~

Avec les ministres, les intendants partagent l'animadversion des réformateurs qui dénoncent la fiscalité, la violence qui règne partout tarissant la richesse, détruisant la confiance. Même plaie à l'extérieur qu'au dedans. La politique étrangère du Boi est parvenue à rendre l'Europe entièix^ hostile à la France; la guerre ne s'apaise que poîir renaître parce que les Etats « n'espèrent plus de sécurité qu'en mettant un prince belliqueux dans l'impuissance de leur nuire ». Le peuple a besoin de la paix, il la demande, ainsi que la liberlé commerciale et les réformateurs y ajoutent la liberté politique, telle qu'ils la conçoivent.

Pour comprendre l'importance durable de ces plans de réforme élaborés par Fénelon, il est nécessaire de se rappeler que si, pendant quelques mois, on put croire qu'ils seraient appliqués intégralement, leur abandon par suite de la mort du duc de Bourgogne, n'empêcha pas qu'ils exerçassent une influence capitale sur toute la philosophie et la politique du xvuf siècle'". Le prestige de Fénelon fut grand et durable sans

'" A. Chérel. Fénelon au XYIII^ siècle en France (1715-1820). Son predige. — Son injbjtence, in-8. Paris, 191;.

JXIV

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doute, mais son autorité fut réelle. La séduction des idées et le charme du stylo survivaient à l'hoirune et plaidaient en faveur du prélat. Vivant, il avait sii imposer sa transcendance à deux jeunes hommes d'un nuMÎte éminent mais aussi dissemblables entre eux (pie le jour et la nuit : le duc de Bourgogne et le duc d'Orléans''. Absent, il avait su imposer à son élève la ferme volonté de « connaître à fond l'état du royaume » tant au dedans qu'au dehors"; il lui avait suggéré l'enquête officidle de 1697 dont le }»rogramme fut dressé par le prince lui-même âgé de quinze ans '^

Il n'est pas exagéré de dire que toute l'histoire économique du xvni'' siècle est comme encadrée par ces deux monuments inestimables : Les Rapports des Intendants en 1697 et les Cahiers de 178^9. Les quarante-deux volumes de format in-folio, dont le duc de Bourgogne s'imposa l'étude assidue, contiennent des documents précieux bien que, au diixi du comte de Boulainvil- 1er'*, les Intendants se soient (( arrangés de façon que la conscience du prince n'en ])ût être éclairée, ni son jugement instruit » ". Ils en disent assez néanmoins pour que cette lec-

'' Il est superflu de rappeler la confiance du duc de Bourproprne, quant à celle du duc d'Oilrnns il uonnit c (\\w., m par (!«• c<>s hasaixis qu'il est impossible d'imaginer, il se trouv-ait le maître des affaires ce prélat vivant et encore éloigné, le premier courier qu'il dépt'cherait serait pour le faire venir et lui donner part dans toutes ». Saint-Simon. Mémoires, édit. A. de Boisli'le, t. XI\, p. 209.

''^ Cl. Fîcury, Portrait de Monseigneur le Dauphin, in-12, Paris, 1714.

^^ Mémoire de M. le duc de Bourgogne, envoyé par ordre de Sa Majesté à MM. les Maîtres des Requêtes Commissaires départis [ce qui était leur titre officiel] dans les Provinces, dans Proynrt, Vie du Daaphin, père de Louis XV, écrite sur les mémoires de la Cour, enrichie des écritr du même Prince, in-12, Paris, 1792, t. I, p. 3ii-3/|8; « l'Instruction que nous avons donn'^e, monsieur de Beauvilliers et moi », ibid., p. 349-

''* (( Car c'p't ainsi qu'il écrivait son nom dont il était très jaloux » M. Marais nn président Bouhier, Paris, 2 janvier 1726, dans M. Marais, Jourtial et Mémoire.r, in-^, Paris, i863, t. III, p. 38/|. Nous noua en tiendrons à l'ort.hographe reçue.

^'^ 11. .le H()ulîiin\i!!i{'r«. Etal de In France dans lequel on voit tout ce qui regarde le Gouvernement ecclésuistique, le militaire, la justice, les finances, le commerce, les manufactures, le nombre des habifants, et en général tout ce qui peut faire connaître à fond cette Monarchie : Extrait des Mémoires dressez par les Intendants du Boyaume par ordre du roi Louir XIV, à la sollicita^ tion de Mgr le dtic de Bourgogne, père de Louis \V, a présent régnant. Avec des Ménioires de Vancien gouvernement d^ cette Mnvnrchie jusan^n Ilnques Capet, 3 vol. in-fol.,^ Londres, 1727-1728; un résumé dans .Î.-E. Horn, I/économie politique avant les physiocrates, in-8, Paris, 1867, p. 5-i5. Voir A. de Boislisle, Note sur les Mémoires- dressés par les Intendants en 1C97 pour rinstruction du duc de Bourgogne, dans Annuaire-Bulletin de la

INTBODUCTION

ture laisse sur lui une impresion ineffaçable. Le voilà bien loin du Télémaque dans les pages duquel le maître à esquissé l'enti(>[)ris(» audacieuse de former le futur maître de la France très différent de son maître actuel.

Enire le Télémaque et les Tables de Chaulru's vingt ans s^e sont écoulés et dans cet intervalle Fénelon a résumé ses vues politiques dans V Examen de conscience sur les devoirs d.un Roi, dans sa Correspondance avec le duc de Chevreuse, dans ses Entretiens avec l^amsay, enfin surtout dans le Plan de gouverne- \ ment, rédigé au mois de novembre 171 t.

Tandis que (( Bossuet, avec tout son génie, n'a pas vu que la macbine se détraquait, n'a pas douté un seul instant de la per- |)étuité de la monarchie, Fénelon, plus clairvoyant, entendait les sourdes plaintes des peuples; à la Cour même il avait démêlé ce qu'avait de fragile ce colosse monarchique. 11 avait fait le diagnostic de la maladie mortelle de la royauté'*" ». Cependant « violer les droits de lia subordination établie est, selon lui, un crime de lèse-majesté divine; vouloir renverser la supériorité des rangs, réduire les hommes à une égalité imaginaire, envier la fortune et la dignité des autres, ne se point contenter de lia médiocrité et de la bassesse de son état, c'est blasphémer contre la Piovidence, c'est attenter sur les droits du souverain père de famille qui donne à chacun de ses enfants la place qui lui convient ' ». Ceci n'est point, assurément, doctrine révolutionnaire. Il y a plus : Fénelon refuse aux particuliers le droit de rien entreprendre sur la forme du gouvernement « sans le concours de la puissance souveraine », sinon pense-t-il, il n'existera (( plus de règle Vixc pour arrêter l'inconstance de la multitude et l'ambition des esprits turbulents, qui entraîneront sans oesse la populace sous le prétexta sp Vieux de réformer l'ittat et de corriger les abus. « Aucune révolte n'est tolérable, même contre les princes injustes : les juger, c'est se précipiter

Société de VHîstoîre de France, 1873, p. 1^19-160, 167-170; Mémoires des Inie.ndfintf( sur l'état des Généralités dresrés pour Vinstruclion du duc de Bourgoijne, t. I, Paris; in-Zi®, Paris, i8<Si ; Description des pays de Bresse, Bugey et Ce^, dressée par Vintendant de Bourgogne en 169S ... pour le duc de Bourgogne, dans Bulletin de la Société de géographie de VAin, 1891, t. VI, p. 16, 33, S7, I30, 172, 207.

M. Cognac, Fénelon, FAudes critiques, in-12. Pari*, 1910, p. m.

A. M. Bam«ny, Essai de politique où Von traite de la nécessité, de Vorîgine, da droits, des bornes et des différentes former- de la souveraineté, selon les principes de l auteur du Télémaque. La Haye, 1719, devenu Es^ai philosophique sur le gouvernement civil, selon les principes de feu M. François de Salignac de La Mothe Fénelon, Archevêque, duc de Cambrai, Londres 1721.

INTRODUCTION

du despotisme dans l'anarchie à laquelle le régime monarchique est préférable ".

Fénelon ne doute pas que tous les gouvernements portent « au dedans d'eux-mêmes les semences d'une corrui)ti()n inévitable et de leur propre ehute et ruine'» ». Ainsi donc ceci tuera cela. Ce que, par dessus tout, pendant un règne et dans une Cour pénétrés d'absolutisme, réclame Fénelon, ce qu'il inculque à son élève, ce sur quoi il revient .^ans se lasser, ce sont les <( règles certaines », les « maximes de gouvernement » les souffrances du peuple. Il lui rappelle qu'un roi a peut tout' sur les peuples, mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance absolue pour faire le bien, et les mains liées dès qu'il veut faire le mal. Les lois lui confient Ile peuple comme le plus précieux de tous les dépôts, à condition qu'il sera le père de se^ sujets... Ce n'est point pour lui-même que les dieux l'ont fait roi; il ne l'est que pour être riiomme des peuples"" ». Ainsi les lois sont au-dessus des rois. ^

La religion aussi et ils ne doivent pas inquiéter ceux qui ne pensent pas comme eux-mêmes, (c Sur toutes choses, recommande-t-il, ne jamais forcer ses sujets à changer leur religion. JNulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement^ impénétrable de la liberté du cœur. La force ne peut jamais persuader les hommes; elles ne fait que des hvpocrites. Quand les rois se mêlent de religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude. Accordez donc à tous la liberté civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre, et en tachant de ramener les hommes par une douce persuasion ». C'est au fils de Jacques II que s'adressent ces avis, mais le petit-fils de Louis XIV pouvait profiter à les recueillir.

La critique du gouvernement n'inspire pas seule les maximes de Fénelon qui voit plus haut et i>lus loin que l'état présent du royaume. Cette Salente idéale n'est pas irréelle, les règlements que son législateur lui destine ne soulignent pas seulement des erreurs, ils suggèrent des progrès. Rendre les paysans prospères sinon riches c'est le meilleur moyen de peupler le royaume parce que (( presque tous les hommes ayant l'inclination de se marier,

'' H. Séc, Ler idées politiques de Fénelon, ânn^ J^evue d'Histoire moderne et contemporaine 1899, t. I, p. 545-565; G. Gidal, La politique de Fénelon, in-ia. l^aris, 1906.

J' Essai philosophique sur le gouvernement civil, dans Œuvres complétés, '° Télémaque, édit. Mazure, in-12, Paris, 1888, p. 87.

INTRODUCTION

îl n*y fl que la misère qui les en empêche » ". Instaurer la liberté du commerce, nouveauté audacieuse qui apparaît dès le ' Ttlémaqne : h Salente (( tout y était apporté et tout en sortait librement » — et qui reparaît dans les Tabks de Chaulnes. Instaurer la décentralisation par a l'établissement d'Etats particuliers dans toutes les provinces, comme en Languedoc » *". Rétablir l'association entre la royauté et .la nation, inculquer à celle-ci le sentiment que ce pourquoi elle peine et elle souffre ce sont ses propres affaires. « Alors chacun dirait en soi-même ; îl n'est plus question du passé, il est question de 'l'avenir ». Plus de guerre, assez de conquêtes, la paix ! Tel est le cri de Fénelon pendant ces funestes années de la guerre de succession d'Espagne. « Il faudrait qu'il se répandît dans toute notre nation une persuasion intime et constante que c'est la nation elle-même qui soutient le poids de la guerre... Notre mal vient de ce que cette guerre n'a été jusqu'ici que l'affaire du Roi" ».

On a vu que le premier cri d'alarme de Fénelon fut jeté Tannée même où Boisguilbert publiait un petit volume de format, in-12, ne comptant que 2i5 pages, et intitulé : Le Détail de la France, la cause de la diminution de ses biens, et la facilité du remède en fournissant en un mois tout Vargent dont le Roi a besoin et enrichissant tout le monde. L'auteur de cette panacée merveilleuse était président et lieutenant-général au baillage et siège présidial de Rouen. Après avoir traversé la littérature sans succès et l'agricuUturc avec gros bénéfices, Boisguilbert « sans rien faire de dérogeant à [sla naissance, ni à la qualité d'honnête homme » s'était trouvé en mesure d'acheter des charges. Sa ymsition de fortune n'en avait pas été améliorée et se trouvant atteint personnellement, dans une forte mesure, par la politique économique du gouvernement il puisa dans son tempérament agité et dans «es intérêts compromis le courage de dénoncer les causes de la désolation du pays en même temps qu'il trouva dans son expérience d^'s remèdes à appliquer. Réputé extravagant, difficile à vivre, a incompatible », Boisguilbert ne redoute pas les conflits, il semble parfois les rechercher, en tout cas il ne fait jamais rien pour les éviter ou pour les apaiser; aussi est-H servi à souhait. En quelques années il a réussi à se rendre hostiles le gouverneur de la province, l'intendant, la municipalité, le corps des marchands. Dénoncé au contrôleur-

"^ Ihid. p. 217.

" Tables de Chaulnes, dans Œuvres complètes, t. VII, p. i83.

•* Œ.nvres complètes, t. VII, p. 821.

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INTRODUCTION

général il laisse dire, prend l'offensive, envoie mémoires sur mémoires, obtient d'être reçu par le ministre et lui débite tout ce qu'il a dans la tête et sur le cœur. Renvoyé chez lui, il se met à écrire. Comme le mal auquel il propose des remèdes ne fait qu'empirer après la désastreuse récolte des années 1698 et 169/1, Boisguilbort rédige son premier ouvrage d'économie financière,' ce Détail de la France qui, malgré ses quatre éditions, passa à peu près inaperçu, malgré le sous-titre assez factieux : La France ruinée sous le règne de Louis XIV, par qui et comment, avec les moyens de la rétablir en peu de temps ".

Boisguilbert gardait l'anonymat et son livre s'imprimait sur une presse clandestine, mais l'auteur ne cherchait ni g^loire ni profit, il se tenait pour satisfait pourvu qu'il dénonçât au peuple les causes de sa misère : la guerre, les traitants, les intendants, les ministres, et il se flattait que cette dénonciation serait, quelque jour, mise sous les yeux du Roi. La présence dans l'ancienne bibliothèque de Versailles d'un recueil d'extraits tirés du Détail de la France '' autoriserait la supposition que le vœu de l'auteur fut accompli; on sait d'ailleurs que Louis XIV ne se dérobait pas à la connaissance d'une situation dont il ne pouvait méconnaître la gravité chaque jour accrue "^

En thèse générale, Boisguilbert voulait prouver que la richesse ne consiste pas dans l'abondance des métaux précieux, mais dans celle des denrées commerçables; que, revenu et consommation étant une même chose, pour activer celle-ci et augmenter celuilà, il n'est besoin que de la liberté et d'une loyale concrrronce, exempte d'égoïsme et de cupidité. Aux ministres qui vivent dans les anciennes erreurs et prolongent l'agonie de la France, il indique ces voies de salut : la liberté dans le Commerce, l'égallité dans l'impôt. La réforme est des plus aisées, elle n'exige ni révolution ni bouleversement, à la seule condition de venir d'en haut,

«^ E. Dairc, yoticc hidorique sur la vie et les travaux de Boisguillebert, dans Collection des principaux économistes, in-8, Paris, [Giiillaumin] i8/|6, t. I. p. i')3; J. E. Ilorn, L'Economie politique avant les physiocrates, in-8 Paris' iSn:: E. Anbrrcr,', Introduction à une étude rur Boisguilbert, économiste da X [Iir siècle, dans Bulletin de la Société d'archéologie, des sciences, lettres et aris du département de Seine-et-Marne, 1872-1873, t. VI, p. 443; A. do Boish^\v Boisgmlbert et les contrôleurs généraux, dans Mémoires de Saint-Simon, L \IV n>oo\ p. 073-000; A. Jonrdan, Discours [sur l'abbé de Sainl-Piorr<>, 1 . d<- noHr.,nlI>ort ot Vanban] dans Séance publique de VAcadémiè des sciences, agriculture, artr et belles-letlres dWix, iSoo

" -^"J^^^^J'^^i \}^ B'^bl mit., nis. franc ,733, petit în.40 de i46 pages. Saint-Simon, Mémoires, ôdil. de Boislisic, t. \TII, p. 3o6, note G d 571-572. ' *^*

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Xîciit

et, si Louis le Grand le veut bien, la France réparera toutes ses pertes, triplera ses revenus, fournira les millions indispensables au soutien de la guerre et à l'obtention de la victoire contre l'Europe coalisée.

Plus calculateur que raisonneur, Boisguilbert débute avec calme, expose avec logique, puis s'emporte, s'étourdit, s'échauffe; ii ne raisonne plus, il invective; il ne réfute pas, il condanme; il ne prouve pas, il afiirme et voulant trop aflirmer finit par faire remettre tout en question. Sans doute, ii a dix fois raison de soutenir que la numvaise assiette et l'inéquitable répartition de l'impôt font un tort immense au royaume et au roi; que la fausse appréciation du rôle que l'argent est aj)pelé à remplir dans la circulation cause bien des mécomptes et porte préjudice au développement économique de l'État; que les entraves apportées au commerce des grains sont nuisibles à toutes les classes de citoyens. Ce sont là, à cette date de 1695, des innovations, presque des découvertes. Mais Boisguilbert décrit certains maux auxquels il attribue la misère du peuple, sans paraître s'apercevoir qu'iils n'en sont pas, même dans leur réunion, les seules et uniques causes. Ses remèdes sont également trop particuliers et inopérants pour les misères à guérir. Absorbé par les thèses qu'il soutient, Boisguilbert ne paraît rien voir et rien savoir en dehors d'elles. La désastreuse inlluence des fausses mesures et des détestables pratiques économiques n'a pas été seule à conduire le royaume au bord de l'abîme. D'a\itixîs erreuis et d'autres crimes coopéraient à cette funeste situation. Le dé[)eup]ement et l'appauvrissement des campagnes, la disparition et l'exode des capitaux ou encore d'iniques mesures telles que la levée des milices et la {>ersécution des protestants. Les exactions des troupes, les prodigalités des bâtiments ne semblent pas avoir été aperçues par Boisguilbert.

Boisguilbert ne se fait pas l'apologiste du régime dont il condamne certains excès; on doit i-egretter toutefois le silence calculé qu'il s'impose sur telles mesures, lui qui déborde sur d'autres sujets. Il n'est pas douteux que ces ménagements ne soient voulus et on l'en doit blâmer. Impitoyable aux ministres disparus de la scène, il abuse de l'indulgence pour les ministres en place et cette diplomatie aide à comprendre en quelle piètre estime Boisguilbert était tenu par Vauban qui fît sa connaissance en 1694".

•* A. de Boislisle, Mémoire sur le projet de Dîme royale et la mort de Vauban, dans Comptes-rendus de VAcadémiè des sciences^ morales et politiques^

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INTRODUCTION

Les voyages continuels, les séjours que le service du I\oi imposait à Vauban dans les pays frontières avaient révélé au maréchal l'étendue des maux dont souffrait le royaume. Dès Tannée 1688 il semble s'en être ouvert à Louvois qui le reçut fort mal, cr- qui ne le détourna pas d'observer et de réfléchir sur ce qu'ii voyait. On sait qu'il rencontra plusieurs fois Boisguilbert, mais il leur fallut s'entourer de mystère. En 1695, Vauban s'enhardit à proposer au Roi un système de taxes progressives qui fut repoussé; alors il se ix?jeta sur l'imposition « la plus légale et la plus productive » qu'il nomme « dîme royale sur toutes les natures de revenus » et consacra près de trois années à la préi)aration et à la rédaction de son Projet. A peine terminé, le manuscrit en fut envoyé au Contrùle général et au Roi'' (lin 1699). (( Sujet à trop d'inconvéniens )>, le Projet ne reçut aucune suite et Boisguilbert, heureux de faire sa cour et de dénigrer un émule, s'empressa d'en adresser au Contrôle-général une réfutation en règle. Stimulé par son échec, Vauban employa trois années de plus à ivtoucher la forme de certains passages sans modifier le fond de son travail; en 170'!, les corrections étaient terminées et, en lyoG, il résolut de donner quelque publicité à son livre.

La situation de l'État s'aggravait d'année en année, l'inquiétude devenait poignante, Boisguilbert et Vauban se résolurent pi-esque en même temps à faire appel au ])ublic. Dix années auparavant (( il y avait encore, pour ainsi dire, de l'huile dans la lampe; ...aujourd'hui tout a pris fin faute de matières"' » écrit Boisguilbert dans son Factura de la France, ou moyens trèsfaciles de faire recevoir au Roi quatre-vingts millions par-dessus la capilation, praticable par deux heures de travail de MM. les minisires et un mois d'exécution de la part des peuples, sans congédier aucun fermier général ni particulier, ni autre mouvement que de rétablir quatre ou cinq fois davantage de revenu, à la France, c'esl-à-dire plus de 5oo millions sur plus de i.aoo anéantis depuis 1661, parce qu'on fait voir clairement, en même temps, que l'on ne peut faire d'objection contre cette proposition, soit par rapport au temps et à la conjecture, comme n'étant pas propre à aucun changement, soit au prétendu péril,

1875, t. CIV, p. 229-247, 522-537; dans la lettre du 26 avril 1704 à Chamîlîard, Vauban dit que Boisguilbert est « un peu éveillé du coté de rentendement. mais cela ne l'empêche pas qu'il no puisse être capahlo d'ouvrir un bon avis; quelquefois ks plus fous donnent de fort bons avis aux plus sages ».

^^ Bibl. mit., ms. franc., 7768.

" P. dr Boisguilbert, Facluni de la France, ch. I, p. a^S.

INTRODUCTION

risque, ou quelques autres causes que ce puissent être, sans renoncer à la raison et au sens commun; en sorte que Von maintient qu'il n'y a point d'htmime sur la terre qui ose mettre sur le papier une pareille C(mtradicli(m et la souscrire de son nom sans se perdre d'honneur, et qu'on montre en même temps l'impossibilité de sortir autrement de la conjoncture présente '\ Ce Factum — où il y a bien du fatras — n'est qu'une paraphrase du Détail de la France, mais exaspérée, ne ménageant plus personne, prodigue d'inqjertinences, et il est suivi d'un livret fort court, brochure d'une quinzaine de pages intitulées Supplément au Détail de la France''', écrit plein de feu et d'entrain, ultimatum éloquent et emporté qui déchaîna les colères et consomma la disgrâce de Boisguilbert, frappé par arrêt du Conseil le i4 février 1707.

Un autre arrêt du même jour atteignait Vauban. Celui-ci n'ignorait pas les risques que la publication de son livre pouvait lui faire courir, il les bravait par dévouement au bien public. Lorsqu'il fut averti que deux ballots de bonnes feuilles imprimées étaient arrivés de Rouen (?) le maréchal les alla chercher aux poi-Urs de Paris, les transporta dans son carrosse et les ramena furtivement chez lui. La reliure imposa des précautions anailogues et quelques exemplaires à peine avaient été distribués à des amis lorsque le chancelier, averti, lit condamner le livre''. A ne considérer que la nouvauté des idées et l'audace des remèdes Vauban laissait Boisguilbert loin derrière lui.

Tous deux demandaient ie rétabhssement de la dîme, mais Vauban faisait de celle-ci la base de tout son système financier, les impôts maintenus n'étant qu'accessoires. Boisguilbert n'y voit qu'un supplément utile seulement pour valoir au Roi un superflu de quatre-vingts millions de revenu qui le mettra à l'aise, lui permettra des dépenses de luxe et l'extinction progressive de sa dette. Après l'avoir dédarée « ridicule dans la proposition et impossible dans l'exécution'^ », Boisguilbert se décida à faire entrer la dîme dans ses projets de réforme financière.

« Vauban, le plus honnête homme de son siècle, avait fort

A *'J^l^^ '^'l^'' '^"^ publication : 1705 ou 1706, voir Ilorn. op. cit., p. 72, \. de Boislislc, dans Mémoire.', de Saint-Simon, t. XIV, p. 594, note i ^^ Voir A. de Boislisle, op. cit.. t. XIV, p. 5o/j, note 4.

Arch. nat., Conseil privé, carton V''8o7, dixième arrêt du i4 février 1707. ^ • Bo.suuilbcrt a Chamillard, i3 juin 1700. Boisguilbert s'oubliait jusqu'à imputer la Dune non à Vauban mais à son « faiseur », un chanoine de TouriMi, rcirguo a Beuen et que le maréchal employait pour corriger son style.

Introduction

Introduction

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1 air do guori e, on niômo tonips un cxtoriour rudo et grossier pour lie pas dire brutal ot féroce; il notait rion moins : jamaii homme plus doux, plus compatissant, plus ménager do la vie des hommes ». Avare de son temps ot do ses paroles, il trouvait aux chiffres une signification plus éloquente qu'à loloquenco même et ce furent les chiffres, los lamentables statistiques qu'enregistrait son cahier de notes, qui gonfleront son cœur et lui mirent Ha plumo à la main. Devant les chiffres qui lui révèlent la grandeur des maux du peuple, Vauban trouve des paroles chaleureuses, une langue abondante ot imagtHî pour traduire sa commisération. Pour entendre co qu'il a consigné dans le Projet de dixme royale ot dans los Oisivetés, il faut parcourir les nombreux Mémoires où il a consigné les réflexions d'une intollicrcnco qui s'appiliquait à tout. G'ost là qu'on saisit conimo los palpitations d'un cœur qui ne battait que pour la gloire du Roi et la félicité de ses peuples.

Au cours de ses voyages d'inspection militaire, Vauban ne néglige aucun détail, il voit, interroge, prend note, suggère des travaux à entreprendre, observe les méthodes agricoles, lit tout ce qu'il peut atteindre. G'ost la lecture du Détail de la France qui a démontré à Vauban par de fortes raisons ot posée comme un principe de sagesse et de richesse i)ubliquo, la règle do la proportionnalité de l'impôt; néanmoins l'influence de Boisguilbert ne s'est exercée que très pou sur la pensée de Vauban. Entre ces deux hommes animés d'un grand amour pour le peuple, les points de contact sont rares, les tempéraments diffèrent, mais le but reste identique. Tous doux demandent la réforme de l'impôt afin de voir cesser des rigueurs abominables et d'insupportables vexations. Le soulagement du peuple est aisé à obtenir; il suffit de le laisser tirer profit pour lui-même de son bien ot de son travail ainsi il enrichira le pays en s'onrichissant lui-même. Boisguiilbert possède un sentiment plus positif et une connaissance plus pratiffiio dos nécessités économiques d'un grand peuple et des lois fondamentales do la richesse; il s'oppose à toute violence faite à la nature. Vauban a plus d'émotion, de grandeur ot de génie, il croit pHus à l'action du Roi qu'à celle dos lois économiques. Vauban et Boisguilbert sont tous deux grands, tous deux supérieurs à leur époque, tous doux annonciateurs de l'ère nouvelle ouverte on 1789.

L'idéal social de Vauban s'arrange d'une exacte discipline et d'une hiérarchie fixée; toutefois il veut une aristocratie ouverte, recrutée parmi les capacités, admise à commercer sans dérogation à son rang et cessant d'être confinée dans le service mili-

taire. C'est que le Roi n'a pas soulloment besoin d'une armée j)Our la guerre, il lui faut posséder une armée pour la paix, laborieuse, entreprenante, économe de ses deniers mais non de ses efforts, instruite des ressources ot des besoins du royaume et de ceux des divers États. Vauban, qui ne sépare pas la royauté de la France, entrevoit les avantages que le Roi peut attendre d'une administration exacte, rapide, honnête et intéressée au progrès de la richesse générale. Dos statistiques annuelles, méthodiques, liui apprendront chaque année le nombre de ses sujets, l'état de ses affaiix?s en sorte que d'un eoup d'œil il verra le progrès accompli ou le déchet survenu. S'il faut prendre des mesures énergiciues, il n'y a rion de bon à attendre des bouleversements. Vauban ne s'est pas élevé jusqu'à la notion de la liberté du travail et do rindéi>endanco professionnelle, premier besoin de l'économie politique. Il n'a pas non plus pressenti la puissance économique de la solidarité internationale des peuples ot du déveloi)pomont du commorco extérieur; du moins, a-t-il réclamé par de bonnes raisons pour le commerce intérieur Iles avantages d'une très grande liberté ot le développement dos moyens ^de transport. Ses idées sur le commerce avec l'étranger sont timides, ce sont les idées de son temps, et sur le rôle de la monnaie dans les changes il est imbu des maximes du système mercantile. Jil faut augmenter à tout prix la quantité d'argent qui se trouve dans le royaume, la prospérité est là ot n'est que là. L'État peut et doit fixer le prix du blé grâce aux approvisionnements de ses greniers d'abondance. Le royaume ressemble à une vaste place de guerre dont le ]\oi assure la subsistance et los colonies no sont que des villes do garnison, détachées au loin, et qu'oppriment Iles compagnies coloniales.

Go qui se trouve de timide et de caduc dans ces conceptions ne doit pas donner le ehange sur ce qui s'v trouve, pour l'époque de révolutionnaire. Ni Pontchartrain ni d'Argenson ne s'y sont trompés en condamnant cette Dixme royale que ne protégeaient même pas les services, la gloire vt la popularité de son auteur. Sur un pomt encore Vauban rompait avec les maximes du gouvernement de Louis XIV. a Les rois, disait-il, sont maîtres des vies et des biens de leurs sujets, mais non de leurs opinions, parce que los sentiments intérieurs sont hors de leur puissance et Dieu seuil los peut diriger comme il lui plaît ». La politique religieuse avait privé le royaume de quatre-vingts à cent mille personnes ayant emporté avec elles trente millions de livres « de 1 argent le plus comptant »; elle avait désorganise certaines industries, compromis l'avenir do beaucoup do manufactures, ill fallait

INTRODUCTION

savoir reconnaître l^rreur commise -et la répaixîr : « 11 faut, concluait Vauban, rappeler les huguenots à pur et à plein""* ».

Pour porter sur des questions moins directement rattachées au gouvernement, les préoccupations de Boisguilbert et de Vauban formaient, en quelque manière, un des aspects techniques de la réformes libérale méditée par Fénelon et une préparation aux vœux économiques dont s'inspireraient les physiocrates du xviii® siècle et les rédacteurs des Cahiers de 17ÎS9.

C'est un des symptômes les j)lus manifestes de la réaction qui s'opère dans les esprits contre l'absolutisme que de pouvoir grouper des esprits et des tempéraments aussi divers que ceux de Fénelon, de Vauban et de Saint-Simon, un homme d'église, un |de guerre et un homme de cour. Saint-Simon est devenu un |de nos grands classiques après avoir été un incorrigible mécontent et un réformateur dédaigné. Imbu des idées de sa caste au înoins autant que de son mérite personnel, il s'abandonne aux préjugés aristocratiques avec l'intransigeance d'un croyant aux vérités dogmatiques. Mais cet homnie pétri de vanité et d'orgueil ne laisse pas de songer au soulagement du peuple et à l'intérêt général. On le verra écrire au cardinal de Fleury afin de l'apitoyer sur ce peuple, n'ayant h cela, a-t-il soin de dire, d'autre intérêt « que celui de la charité publique, le bien de l'Estat, l'honneur du Roy et l'acquit de sa conscience ». Pour se bien instruire de ce dont il veut parler, il a regardé et écouté « les curés et autres gens seurs^^ ». Mais il n'a pas attendu l'heure de la disgrâce définitive pour observer et s'instruire et son amertume soigneusement répandue à huis clos et canalisée dans ses manuscrits ne semble pas trop surprise ni alarmée de se trouver au diapason de l'opinion publique. Celle-ci commence à s'en prendre ù la personne du Roi. Il y eut à Paris des placards injurieux et (( une multitude de vers et de chansons où rien ne fut épargfîé^^ », et Saint-Simon s'entretient souvent de la situation difficile de l'État avec le duc de Beauvilliers et avec le duc de Chevreuse; son système politique est en partie inspiré par le spectacle des événements contemporains, il marque une réaction ;, consciente contre les institutions du despotisme.

Au même degré que Fénelon, il abhorre la politique de conquêtes grâce à laquelle un monarque « acquiert un grand prestige,

^* L. Sjiy, Vauban économiste, dans Connpfes-rrndua de VAcadémie des sciences morales et polifiques, 1891, t. r'WWI, p. 550-5X1.

"^ P. Faugère, Ecrits inédits de Saint-Simon, in-8, Paris, 1882, t. IV, p. 178-179.

'* Saint-Simon, Mémoires, *u\ïi. Chv';rucl, t. VI, p. 4o7-4o8.

Introduction

Sahil-Sinion, Parallrle des trois premiers roir bourbôns, p. 2G-27.

/'''■'^•. P- :^'^ô; Lettre anonyme au Roi vavril 1712) dans Ecrits inédits, I. IV, p. .-»7.

'"Saint-Simon, Mémoires, l. XIII, p. 385 suiv.

x/"' ^f^"'-''^""*'"' l'roj<'ls de (jouvernement du duc de Bourgogne, édit. P. Mo^nard, i«Go, p. 55 suiv. ^ y »

Ibid., p. 91-92.

Ibid., p. 9.*^.

frrn/'''^r!' '/\!;f'«^'^'^-^^'^'^"« ^" royaume de France (jamïcv 17,2), dans tcnls inédits, t. IV, p. ig3.

il fait trembler ses voisins, il leur fait la loy, mais c'est aux dépens de son royaume; tandis qu'au dehors tout retentit de ses exploits, de la terreur qu'il imprime, de la gloire qui l'environne et qu'il augmente chaque jour, tout au dedans gémit et pleure; ses peuples accablés périssent de faim et de misère, et, indépendamment des reveis si communs dans les armes, ce prince laisse un Estât ruiné et la haine et la jalousie de ses voisins pour héritage ))'"*'. Comme Fénelon encore il condamne la centralisation"' bureaucratique et le pouvoir arbitraire des intendants"'; mais par-dessus tout il déplore ravilissemenl de la noblesse et son j exclusion du gouvernement. Volontiers il ne verrait dans la \ noblesse que \vs ducs et pairs'', mais il consent à y faire place à des gentilshommes pourvu que ceux-ci se résignent au second rang. Le premier acte d'un gouvernement réformateur devra être ! le rétablissement de la hiérarchie nobiliaire, la fixation des préséances, un conseil aura pour fonction de dissiper « l'extiême confusion qui s'est établie entre les rangs ». Création destinée dans sa pensée à u guérir les Français de celte lèpre d'usurpation et d'égalité qui séduit et confond tous les estais et toutes les conditions'"" ».

Désormais plus d'anoblissements, suppression d'un grand nombre de charges inutiles qui font « un peuple entier anobli pour de l'argent'"' », ce qui a écrase le peuple, sur qui est nécessairement rejetée la taille, ks logements de guerix3 et toutes les autres charges de ll^tat »; seuls les services militaires pourront légitimer de nouveaux anoblissements'"^ Artistes, lettrés, savants ne doivent jamais avoir accès à la noblesse, pas plus que négociants et magistrats. Tout ceci n'est que puéril, mais c'est le seul remède que Saint-Simon songe à appliquer à cette « confusion prodi-

^^^^^^^,03" ^^"* '^'' '' ^"^ ]>i ésente plus qu'un chaos dont la face épouvante'"' ». A ce prix il espère restaurer l'ancienne tradition.

Amené à changer le présent afin de restaurer le passé, il épargne l'autorité royale garantie par la loi salique dont la force ne peut s'éteindre qu'avec la dynastie, et alors il lui faut reconnaî-

■"■^Hitf.

INTRODUCTION

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Introduction

tre qu€ a la disposition de la couronne appartien[dra] à la nation^"' ». Mais peut-oli>e n'est-il entraîné à cet aveu que par sa haine à l'égard des légitimés que cette loi salique rend inhabiles à succéder. Comme la plupart des contemporains, Saint-Simon n'admet pas la possibilité concrète de l'extinction de la dynastie, et il va son train, réformateur irréel plus encore qu'idéal.

(( L'inapplication de la noblesse accoutumée à n'être bonne à rien qu'à se faire tuer... ni à croupir dans la plus mortelle inutilité^"' » ne le détourne pas de lui destiner la plus lourde tache et la plus accablante responsabilité, u Établissez, dit-il au Uoi, comme dans tous les païs policés de l'univers des conseils sur chaque matière principale, sur le gouvernement de vos provinces, sur vos hnances, sur les affaires estrangères, sur la manne militaire e* politique, sur les matières ecclésiastiques de Rome et du clergé^"' ». Avec le temps, son programme se précise et il arrive là combiner sept conseils ressortissant tous au Conseil d hlat 'composé du Roi et de cinq ministres (j^dont aucun ne sera de robe ni de plume et n'en aura jamais été'"' ».

Saint-Simon déteste l'absolutisme royal au point d'être amené à parler avec bienveillance d'une république comme la Hollande ou d'une monarchie constitutionnelle comme l'Angleterre . Mais jamais il n'ira jusqu'à proposer l'adoption d'institutions libérales; comme garantie contre le despotisme il n'imagine et J ne consent rien autre chose que la puissance de l'aristocratie. Les Parlements, composés de roturiers qu'il méprise et de légistes qu'il hait, n'ont rien à espérer de lui, ils seront confinés dans leurs attributions judiciaires'"'. Quant aux États-Généraux « ils ne furent jamais, écrit-il, qu'une assemblée de remontrans et de plai-nans sans pouvoir que de délibérer les moyens d'augmentei ou de changer les impots, lorsque les rois ont bien voulu et a chaque fois le leur permettre; et, le tout, sans que jamais les rois ayant esté tenus de se conformer à leur avis ny à leurs requestes''" » S'il lui arrive, dans un jour d'embarras, d'envisager un recours à ces états ce sera pour leur nuire et les discréditer. Ce« États sont surtout <( un grand nom qui séduit quelques personnes, un leurre auquel on peut prendre la nation et une multi-

i-» Mémoire sur lec légitimés, dans Écrits inédits, l. 11, p. 121. »"' Mémoires, t. XI, p. 427-'i58. ^

i»« Lettre anonyme, dans f.crits inédits, t. IV, p. 43 siiiv. *»^ Projects de gouvernement, p. 61 suiv. '" Saint-Simon, Mémoires, l. XVII, p. i2-i3.

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