CHAPITRE XVII
Le Tsar Pierre I*** et le Régent
(i3 janvier — j5 août 1717)
Ambition de Dubois. — Il 8*appuie sur TAngleterre. — Projets sviédojacobit^s. — Incident de In lettre de Gyîlenborg. — Dubois organise ^a diplomatie. — Ambitions de l'Angleterre vers la Baltique. — Desseins de Charlc«
XII. Voyage de Pierre I*' en Occident. — Hésitations sur ralliance. —
Avances faites à M. de Châteauneuf. — L'intérêt national. — Les vues de Pierre I*' servies par la Prusse et contrecarrées par Dubois. — Rumeurs du voyage du Tsar à Paris. — Voyage de Dunkerque à Paris. — Entrée du Tsar à Paris. — Entrevues officielles. — Les occupations du Tsar à Paris. — Inquiétudes que donne son séjour aux Cours étrangères. — Il insiste pour nouer Talliance, — Ses considérations. — Instructions données au marécbal de Tes«é. — Intervention de lord Stair. — Duboif? livre le secret de la négociation à l'Angleterre. — Le Régent s'efforce de dissoudre la ligue du Nord. — Fin du séjour et départ du Tsar. — Le traité de commerce.
• Au moment où l'abbé Dubois entrait au Conseil des Affaires ^^^^^^^^ étrangères, son plan consistait à affermir par l'éclat de sa politique extérieure le pouvoir personnel du Régent et de s'ouvrir f, lui-même l'accès de la plus haute carrière. La tribu des Noailles, . qui avait exercé depuis la Régence un pouvoir multiforme', s'y était révélée insuffisante. Le duc n'avait su restaurer les finances ni détruire les abus; le cardinal avait envenimé la querelle religieuse; à la marine d'Estrées, un beau-frère; à la guerre, Guiche, autre beau-frère; au Conseil du dedans, d'Antin, livré à sa bellefille « qui était fort Noailles », tous avaient échoué dans l'entreprise ardue de créer une politique et de constituer un véritable gouvernement. De bonne foi, au lendemain d'un succès diplomatique, l'abbé pouvait se croire en mesure de faire plus et mieux que ces grands seigneurs qu'il aspirait à remplacer.
Après être venu à bout de conclure cette alliance franco-an- u s'appuie glaise qui « ne comptait guère d'autres partisans bien décidés y^^^^^^,,^
» British Maseum, ms. n. 8766, Mémoires de Cellamare, fol. 72 : Neî primi tempi délia Regenza a tutte altre privalse la casa di NoaUles.
LE TSAR PIERRE P»" ET LE RÉGENT
Projets
ti
suéilo-
jacobite!
que les diplomates qui la négociaient' », Dubois et Stanhope visaient plus loin. Stanhope espérait « faire perdre aux Anglais l'habitude de regarder les Français comme leurs ennemis naturels' », Dubois se flattait de leur faire gagner le goût de nos grands crûs et de notre argent. « Je supplie Votre Altesse Royale, écrivait-il au Régent, de faire choisir par quelque connaisseur fidèle, d'une part, trente pièces de vin de Champagne du plus fort, et de celui qui aura le plus de qualité, tel que le bon vin de Sillery, et d'autre part quinze pièces de vin de Champagne de la même qualité, dix pièces de Rourgogne et du plus fort aussi, et cinq pièces de vin de Volnay. Les trente pièces de vin de Champagne seront pour le Roi, et les trente autres seront pour M. Stanhope\ » D'autres ont des goûts différents. Le beau-père de lord Stanhope, un membre de la Chambre des Communes appelé Pitt, dirigeait l'opposition et l'ameutait contre Talliance francoanglaise. Des transactions commerciales avaient mis aux mains de Pitt un diamant énorme du poids de six cents grains dont il ne savait comment se défaire. Il le fit proposer au Régent à qui l'état du trésor ne permettait pas cette onéreuse acquisition. Aloi^ Pitt attaqua la triple alliance, menaçant ainsi la politique et la carrière de Dubois qui décida le Régent à acheter le joyau, moyennant deux millions cinq cent mille livres en or, et que le sieur Rondet, escorté de sept grenadiers à eheval, armés jusqu'aux dents, alla chercher à Londres', d'où il rapporta le diamant.
L'alliance soutenue et affermie à l'aide de ces moyens devait, dans l'esprit de Dubois; « déterminer le. système de l'Europe pour longtemps »; elle fixa, en effet, le système fédératif de l'Europe j)endant un quart de siècle environ. Pour l'obtenir, Dubois n'hésita pas à soutenir la dynastie protestante qui pouvait seule assurer la succession française à la maison d'Orléans; il prit cette décision en politique avisé et le résultat « changea totalement la face des affaires générales, et fit succéder un calme parfait aux alarmes que les ennemis de la paix avaient jusqu'alors entretenues". » Georges P' délivré du souci des complaisances françaises
* Ch. Aubertin, VEf^prit public en France nu xvni® siècle, in-R, Paris, 187^,
» Ch. Anberfîn, op. cit., p. 73-7/1.
* Ch. Aubertin, op. cit., p. 77.
» Dan«ïeaii, Journal t. XVÎI, p. Tn3, R ]n\n 1717; Buvat, Journal t. T, p. 281-282; 20 juin; Umontey, Histoire de la J^éqence, în-8, Paris, 1882, t. I, p. 107-T08; Ch. Aiibortin, op. cit., p. 112: Saint-Simon, Mémoires, édil, ChérueUt. XTV, p. h-j ; L. Wiosener, op. cit., t. H, p. 36.
* Arch. des Affaires fAranq^res, Espn^no, Mémoirer et Documents, t. i/|0,
fol. 78.
pour le Prétendant n'était pas cependant à l'abri des menées jacobites. Tandis que Charles XII, de Suède, défendait Stralsund en désespéré, le baron de Spaar, son ambassadeur à Paris combinait avec le maréchal de Berwick un projet de transport de huit mille Suédois de Goltembourg sur le Cattégat jusqu'en Ecosse, ce n'était pas d'ailleurs la première fois qu'on rêvait d'unir la démence de Charles XII à la folie des jacobites'. Ceux-ci offraient deux cent mille livres sterling pour l'expédition, et l'aubaine tenta trois aigrefins de haut parage : Spaar à Paris, Gocrlz à la Haye et Gyl- . Icnborg à Londres, tous trois ambassadeurs du roi de Suède*. Ces trois personnages projetaient la réconciliation de Charles XII et du tsar Pierre dont les armées réunies renversaient le Régent et débarquaient douze mille hommes en Ecosse pendant que l'argent du roi d'Espagne soulèverait TAngleterrc. Tout cela était inepte et on ne pouvait mettre en doute que Goertz ne cherchât qu'à tirer de l'argent de toutes mains, u II passe depuis longtemps pour un fripon, disait-on de lui; il niorile à présent le titre d'étourdi, sa négociation est celle d'un filou' ». Dès son retour à Londres, Georges P' averti de l'activité insolite des jacobites et conseillé par Stanhope fit arrêter Gyllenborg et saisir ses papiers (9 février 1717) qu'il fit imprimer et distribuer aux représentants diplomatiques à Londres et à l'étranger^". En même • temps, à la requête des Anglais, la Hofiande lit arrêter Goertz fugitif. Afin de justifier des procédés si nouveaux, le roi d'Angleterre manifesta une grande indignation et voulut tirer vengeance de la Suède, affamée par une disette, en interdisant l'exportation des céréales non seulement d'Angleterre, mais de Hollande et, môme de France, b's Hollandais qui voyaient là une occasion de se\ubstituer en Suède aux Anglais dans le commerce des grains, du sel, etc., firent la sourde oreille et le Régent semblait n'avoir pas d'auti-e conduite à tenir.
» Af dlberville à M. de Torcy, la Haye, 10 février i7i5, dans Loniontoy, op. cit., t. II, p. 385; Brit. Mus., Addit. mss. 20292. Papiers du cardinal
Gualterio, fol. 186-190. ^ „ . r , . ^^
• Sur te personnage et les projets de Gœrlz, voir G. Syveton, L erreur de Gœrtî, dans Revue d'hiaioire diplomatique, 1895-1896.
• M. de Châteauneul ou maréchal d'Haxelles, la Haye, 12 et 19 mars 1717. dans P.-E. Lcmonley, op. cit., t. II, P- 386.
" Letters whicU pa^sed between Count OyUenbor<j ihe barons Gœrlz, Spaar and other retafmg (o ihe de-sign 0/ raisir^g a rébellion ir, his Majestys dominions (o be supporled by a force from Sweden. .P"^ "hed by author ty,^W. ffranc et an^l). il existe une édition française m-h" ; Dublm, 1717 . l>hance. oToZlandhis relations u,Hh the Su,eden et The Swedish Plot 0/ .7.6; dans English hisiorial review, 190a, i9o3.
.if
if,
Incident Cependant, le ministère anglais, en faisant imprimer les pa- ^^ Ve^^""^ Pi^i's de Gyllenborg, avait laissé paraître une lettre outrageante Gyîicnborg pour le duc d'Orléans. GyRcnborg y faisait allusion au péril que l'ambition du Régent faisait eourir à la vie de Louis XV et à la possibilité du ra])pol de Philippe V. Était-ce inadvertance ou préméditation de la part de Stanhope? on ne savait que croire, surtout en voyant le secrétaire de l'ambassade britannique à Paris présenter à Dubois un exemplaire du volume qui renfermait ces injures''. Le scandale fut grand. Dubois étourdi de ce coup, trépigna de fureur, protesta — c'était une clause de style chez
lui qu'il eut préféré donner la moitié de son sang plutôt que
de voir paraître cette lettre'". Après avoir beaucoup crié, l'abbé se calma, n'ayant rien de mieux et surtout rien d'autre à faire'\ . Bien plus, le Régent consentit à ce que refusaient les Hollandais; il interdit l'exportation des grains et des céréales des ports de France à destination de la Suède. Dubois alla plus loin, car il atteignait d'instinct à la platitude. Il se rendit chez le chargé d'affaires anglais et l'assura qu'il était allié de sa personne chez le maréchal d'Estrées et avait demandé à voir les ordres envoyés aux ports, il pouvait s'enquérir si ce n'était pas vrai. De la publication intempestive il n'était plus question, Dubois ne savait point garder rancune aux Anglais, même il s'intéressait tant à l'Angleterre, disait-il, qu'il était persuadé qu'on le croyait aux gages du roi de la Grande-Bretagne'\ Pour sortir de cette affaire délicate, on imagina d'attribuer au duc d'Orléans le rôle de médialeur entre les rois d'Angleterre et de Suède. Tout s'arrangea, les ambassadeurs furent relâchés" et il n'en eut plus été question si, en Angleterre, ce complot n'avait amené la rupture du parti whig et le remaniement du ministère; mais l'allliance s'en trouva affermie, loid Stanhope devenait Premier lord de la trésorerie et le chef réel de la politique étrangère et du gouvernement'*.
" Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. IX : Crawford à lord Stair, Paris,
9 mars 1717* .
" Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. IX : Crawford à lord Stair, Pans,
10 mars 1717; Public Record Ojjlce, France, vol. 35o : Crawford à Methuen, Paris, 10, 17 mars 1717.
" Public Record Office, France, vol. 35o : Th. Crawford à Methaen, Pa-
ris, 27 mars 1717.
»* Public Record Office, France, vol. 35o : Crawford à Methuen, Paris.
17 avril 17Î7.
»* P.-E. Lémontey, Histoire de la Régence, i832, t. I, p. 129-130; t. II, p.
1* Archiv. des Aff. Étrang,, Angleterre, t. 3oo, fol. 10 : lord Stanhope à
Dubois, 5 avril 1717-
LE TSAR PIERRE !««• ET LE RÉGENT
Stanhope faisait de la faveur, de l'élévation et de la puissance de Dubois les échelons du succès de leur politique commune et Dubois Ile cajolait comme son bienfaiteur et, un peu aussi, sa dupe, l'entretenait de ses desseins et de l'empressement qu'il allait mettre à « soigner leur grand projet^^ ». Pendant ce temps, l'abbé ne cessait d'étendre ses relations et multiplier ses complaisances. Il avait, non sans peine, désarmé les préventions du huguenot Robethon, secrétaire de Georges P^ et procuré à cet austère les grâces du Régent en échange de confidences précieuses''; en Hollande, il rendait des services ingénieux ou imprévus aux belles amies qui faisaient de lui « de douces et respectueuses commémorations'" », il entretenait une correspondance secrète avec Duywenworden au sujet du personnel diplomatique de la Haye'", il mettait à contribution l'érudit Basnage, qui n'y perdait rien''. Par ces correspondances et par les procédés flatteurs qu'il savait prodiguer, Dubois, dernier introduit au Conseil des affaires étrangères, s'emparait de tous les fils de la politique extérieure, avec l'aisance et l'autorité d'un premier ministre, prêt à donner de sa pei^onne et à engager son maître. «( Je suis', écrit-il à Stanhope, à «a disposition de Votre Excellence, prêt à tout ce qu'elle voudra de moi, même à me rendre à Londres quand eDle le désirera". H nous faut rester dans l'ombre pour que votre maître paroisse seul. Je vous supplie néanmoins, si nous devons être de quelque secours, de ne pas nous épargner; car quelque proposition que Votre Excellence fasse à Vienne et •I Madrid, suivant le plan qu'elle a formé, je suis persuadé que Mgr. le Régent y donnera les mains". »
A une époque où la guerre paraissait tellement certaine qu on ne se demandait autre chose sinon où et quand elle éclaterait,
1' Arch. des Aff. Èlrang., Anglctxirre, t. 3oo, fol. 23 : Dubois à lord
''^:^':;^;.;!/ri;/^;!;..., An.l.t.n., t. 3^, foL ^ : .o^.... « Dub^ 12 avril; ibid, fol. M; 20 mai; fol. 263 et 32o; Dubois a Robethon, 9 jmn
'' ^'^ l^Aff. Êirang., Angleterre, t. 3oo. fol. 95 : Berctti Landi à Du-
''-'/^^^!. Z\ff. Étrang., Angleterre, l. 3oo fo3. 64 '-^-y^^J^Z^Zn Dubois, 20 avril 1717; i^^. ^ol. 96 : Dabof. à D«y-..-orde.x3 mai 1717. ■ « Arcidv. des Aff. Ètrang., AnglcU-nv, l. Son foK ^^' ^^«^'^^f f '..'^' '/ 'j^^^ Dubois à Bornage, 23, 3o avril, 18 juin, 19 juillet, 8/o"^ 7 7 ,^b«i» *• 'oo, fol. 70 : Dubois à La Sarraz (gendre de Basnage), 3o avril 1717.
" 'Lh. des Aff. Êtmng., Angleterre, t. 3oo, fol. 27 : Dubois a Stanhope,
''^r^c^'Z Aff, Etrang., Angleterre, t. 3oo, fol. ,3 : Dubois a Stanhope, 1"' mai 1717. N
Dubois orgaDise
sa diplomatie
Si.:
HISTOIRE DE LA «É&liNCE
Dubois ne pouvait grandir et même subsister que dans la paix et par la paix. Comme en d'autres temps certains se sont employés à déchaîner la guerre, lui imaginait sans cesse des moyens de la retarder et de l'empêcher. Avant toute chose il fallait rétablir 1 entente entre le roi d'Espagne et l'Empereur; ensuite ramener 1 accord entre les puissances du nord de l'Europe. Ambitions Le roi de Suède et le tsar de Russie inquiétaient tous leurs rA„.tur,e voisins à peu près comme un frénétique et un monstre jetteraient t" l'alarme autour d'eux. Charles XII par égarement d esprit, laBaiiique ^.^^^^ j„ immensité de moyens laissaient craindre à tout
moment une entreprise nouvelle, formidable, désastreuse. Redoutant le second pour son Hanovre chéri et le premier pour sbn trône d'Angleterre, le roi Georges avait, on s'en souvient, conclu la triple alliance afin d'écarter le péril moscovite de s<^ «lais allemands. Le procédé auquel il venait d'avoir recours a 1 égard des deux rcprésenlanls de Charles XII montre qu'il ne laissait pas que de le redouter. Gocrtz, en effet, était un diplomate entrepix;iiant qui pouvait inspirer à son maître des vues embarrassantes Dour /'Angleterre s'il parvenait à la mettre aux prises avec la Russie Le Danemark et le Hanovre se trouvaient réduits au rang de provinces anglaises de terre ferme, la Pologne réduite à 1 impuissance, la Prusse s'interdisant une politique active, il se trouvait que les premiers relies appartenaient à la Russie et a I An- ..leterre" Celle-ci par sa flotte et son commera;, pénétrait dans îa Raltique d'où elle évinçait les Hollandais pour y rencontrer les Moscovites, et sa presse, avide autant que bruyante dénonçait avec une apparente conviction le péril russe et la form.daWc puissance du Tsar. « Le commerce de la Raltique, écrivait Walpole crie vengeance de se voir réduit à la discrétion du Tsar » et ., nous nous demandons encore si nous serons wh.gs ou tories ». Desseins Pendant que les Anglais tremblaient de crainte et de colère r. t" x.i à la pensée de la proie commerciale qui iK>vvait leur échapper,
» Mémoires remi. par h <'«-»(« de Gœrtz an Cabinef de Versailles, mars
'dZ nslruclJs données aux ambassadeurs et .ninislresde France de-
>L"(es "miles -ie WeslhpMie. Cffroy, Suède in-S, Pans, .885, p. 485; In.-
truclions du Comte de la Marck, mai-s 17.7. ''"rf- P- f^^
» The inlerests 0/ Greal Britam sleadUy pursued, I7i5 , VV. Coxe, Memoirl
"''^St'J du "^Nord et Mémoire d'une personne intéressée et sensible au commerce deZ Baltique, décembre 17.6, Uans Lamberty, W/^'- /«-
Lr«ir « rhisloire du XVIW siècle, in-A, \"^"^-^<'»'»v" " ',, .V. dl^s p. 663 ;■ Chnnro. The Ballic expcliHon ; Ihe Nothern qaestwn m 1716, dans
English historical revievj, iQoS, iQoi.
LE TSAR PllJUŒ P"^ ET LE BÉGENT
|iuissanls adveisaires, échappait pour toujours aux convoitises do la Suède qui brisant l'étrointo prête à l'élouffcr, se détournait vt'rs rO'jest et s'ouvrait du côté d-e la Norvège l'accès à la mer libre^\ Le ministre persuada le souverain qui se crut vengé du Tsar, son vainqueur, en le mettanf aux prises avec le souverain du Hanovre et de l'Angleterre. Dès la fin de 1716 le plan de Cioertz était arrêté et « jamais homme, dit Voltaire, ne fut si audacieux, à la fois, si plein de ressources dans les disgrâces, si vaste dans ses desseins ou si actif dans ses démarches. Il prodiguait les dons, les promesses, les serments, la vérité et le mensonge". » Un agent de cette trempe pouvait devenir redoutable et l'Angleterre avait espéré le discréditer à jamais en révélant son rôle dans la conspiration de Spaar et Gyllenborg; si Charles XII se refusait à désavouer Goertz, on retiendrait ce grief pour lui déclarer la guerre et le but serait atteint. Le Parlement faillit tomber dans le piège que lui tendait Stanhope, il manifesta une (xeessive irritation, envisagea un instant la possibilité d'une déclaration de guerre dont il ne se détourna qu'après avoir ajierçu l'intrigue de la Cour pour engager le pays dans une avcntui^e tout hanovrienne''. La mèche ainsi éventée on se rappela que « ce ne serait pas la première fois qu'une conjuration iévélée au Parlement au commencement de ses séances aurait jjroduit des effets merveilleux pour les volontés de la Cour'° ». Cependant l'Angleterre ne souhaitait pas un conflit avec la Suède, aussi longtemps du moins qu'elle ne serait pas entièrement rassurée sur les intentions de Pierre P^
Celui-ci n'était rien moins que rassurant pour l'électeur de Hanovre. Ses troupes occupaient et ruinaient le Mecklembourg pendant que, de sa personne, le Tsar arrivait à Amsterdam (17 décembre 1716) où le ministre de l'Empereur vint lui enjoindre d'évacuer tout territoire de l'Empire. Pierre n'en tint aucun compte et menaça de n'évacuer le Mecklembourg que pour occuper le Hanovir en ])unition des mauvais offices que ne cessait de lui rendre rÉlecteur'\ Cette rodomontade ne détournait pas
" Mémoire remis par le comte de Gœrtz au Cabinet de Versailles, mars
1717, op. cit., p. 4^5.
" Voltairo, Histoire de Charles Ml, iVlit. WacKlinjrton, p. 2()/|.
" Bonnet au roi de Pru.se, 16 mars ,717, <l'^ns J.-C. Droyson, Geschichte der preussischen Politik, in-8, I^-pzi-, i80(). Part IV, sc^ct. II, t. 1, p. 205,
note 2. . • ' j-i * T r»
"> Bihl mit. ms. franc. 10670-10672, Toroy, Mémoires inédits, t. 1, p.
116; Saint-Simon, Mémoires, t. XIII, p. 320. , , ^ c* u^r.. i»
«» Public Record Office, HoUand, vol. 879 : Leathes a lord Stanhope, la
tlaye, 2 avril 1717. ..«
Voyage
(le IMerre
en Occident
LE TSAR PIERRE V' ET LE RÉGENT
k Tsar d'un protond calcul politique. Il se sentait obligéd'avoir contre l'Àuldche et le llanov... un point d'appu. en Occident et ce point d'appui ne se trouverait qu'en France. Dès qu on *ut • nlL'tion de œ prince de visiter les Pays-Bas nos deux repre- Montants à la Haye reçurent à ce sujet une instruction deta.llee. Sois et Chàteauneuf avaient ordre de » lui rendre les devoir \ne tous les autres ministres lui «.ndroient... <*« - -- J^ vertus et ses actions aussi bien que sa persévérance dans lexecu- "on de ses grands projets ». en sorte que Son Al.-- «oya e verra toujours avec plaisir tout ce qui pourra contribuer a foimer des liaisons entie elle et lui... mais vous éviterez quant présent de faii* nulle ouverture au prince et vous écoulerez ce qu'il voudra vous confier de ses vues pour en rendre compte au
..• , ,»n. Peu après, Chàteauneuf recevait des instructions qui lui semrS';::e ^de^tTaire' présager un projet d'alliance. Je conn- f.isa.ton dire à Louis XV, le peu d'avantages que ion doit attendie de ., l'alliance d'un prince dont les états sont aussi éloignes que ceux du Tsar" et je sa'is que son fils, n'a pas les qualités ne^cessa.res pour soutenir la réputation qu'il s'est acquise, m les établissements qu'il a faits.... mais d'autres raisons supérieures me fon passer sur ces considérations quelque fortes qu elles soient, et mon intention est que vous profitiez du séjour de oe pnnoe en Hollande pour lui faire connaître que je vous ai prescrit de 1 assurer... que j'ai regardé son voyage en "«"«"^^ ,?«";,"^^^""* eonioncture favorable pour convenir des moyens d établir ent.e mes sujets et les siens une correspondance directe et réciproquement utile pour leur commerce... Vous pouvez encore laisser entendre aux ministres du rsar que je ne m'éloignerais pas d admettre dans les liaisons que je prendrais avec lui ceux de ses alliés qu'il voudroit y faire entrer... Il est bon enfin que vos démarches confirment ces assurances". »
En même temps que cette dépêche, Chàteauneuf en recevait une autre du maréchal d'Huxelles, datée du même jour, o janvier 17 17 qui lui recommandait une extrême circonspection : , Ayez principalement en vue de ne rien engager sans de nouveaux ordres, mais d'entretenir les espérances du Fsar autant que vous le jugerez nécessaire pour empêcher que ce prince ne
» Archiv. det Aff. Blrang., Hollnnde, t. 3o,, fol. ..4 : ln«tni,ti«ns à Uu-
bois et à jChâteauneuf. „ « , , • . r....;c YV A
33 ^, ,;„•,,. ,,^, A fi. Etranq,. Hollnndo, t. 3o3. fol. 279, 5Uiv. : Louis XV à
Qhdteauneuj, 5 janvuT 1717*
prenn-e d'ailleurs des engagements contraires aux vues et aux intention's du Hoi, avant que Sa Majesté puisse prendre les mesures qu'elle jugera convcnableis à l'un et à l'autre^". Le motif de cet appel à la prudence était la susceptibilité de l'Angleterre qui trouverait sans doute mauvais un accord entre la France et Pierre P"" il l'heure même où venait de se conclure la Triple Alliance.
Déjà le bruit courait que le Tsar viendrait passer l'hiver à Paris^*, et Dubois s'inquiétait de ce voyage et de ses conséquences, cherchait à alarmer le Régent. Si vous ne restez pas uni au roi d'Angleterre, lui écrivait-il, « vous tombez du grenier à la cave : . je vous conjure, au nom de Dieu, jusqu'à ce que j'aie eu l'honneur de vous entretenir, quelque occasion qui se présente, de ne rien risquer qui puisse refroidir cette liaison et réveiller le moindre soupçon". » Chàteauneuf, qu'aucun intérêt personnel n'enchaînait à l'alliance anglaise, approuvait l'idée d'une alliance russe". Il ne s'en cachait pas trop à Dubois qui écrivait des lettres éplorées au Régent'', faisait appel à la sagesse (!) du maréchal d'Huxelles", qui le rassurait'". Mais au plus fort de cette correspondance, le i3 janvier, l'un des ministit^s que le Tsar avait amenés avec lui, le prince Kourakin, alla trouver M. de Chàteauneuf. u Je ne vous parle pas, lui dit-il, comme à un ambassadeur, mais comme à un ami à qui je révèle le secret que m'a confié mon maître. » 11 ajouta que « le Tsar, d'accord avec le roi de Prusse, avoit reconnu l'utilité de former des liaisons avec la France, qu'il: \ étoit enlièrenKMU disposé, qu'il souhaitoit avec empressement la conclusion d'un traité et tenoit à oe que l'affaire se négociât immédiatement sous ses yeux ». Huit jours après cette démarche destinée à [)réparer le terrain, Kourakin renouvela officiellement, au nom de son souverain la même communication. Chàteauneuf se hâte d'informer sa Cour. Le Tsar proposait la giranti^ des traités d'Uti^echt et de Bade, se bornant à réclamer les bons
»* Archiv. des Aff. Êtmnq., Hollande, t. 3o3, fol. 3oo : D'Huxelles à Chàteauneuf, 5 janvier 1717.
Avances
taile.N à
Chàteauneuf
Dan-oau, Journah t. XVI, 9.7 novembre et iS décembre 1716.
Archiv. des Aff. Etrang., HoUande, t. 3i2, fol. iSG : Dubois au liegenl,
»' Archiv. des Aff. PArang., Hollande, I. 3i3. fol. 80 : ChaleauHeuj a
d'Huxelles, 12 janvier 1717. .
" Archiv. des Aff. Elmnc,.. llollaml.-, t. ii\ fol. 63 sniv. : Dubois au Régent, IQ janvier 1717; Bli»"'- R"'""»' '• '' P- ^6.-263. .,„„.,,,
» .Archiv des .\ff. Êira.uj., llol-anA-. I. 3,3, fol. 97 = Duho.s a d Huxelles,
i? janvier 1717. . r.,,r „„„ a
'' Archiv. dit Aff. Êlrang.. Hollamk., t, 3.?, fol. .03 ; D Huxelles A
Dubois, 19 janvier 1717-
l/intérêl naliooal
430 HISTOIRt I)F. LA RfiGENCE
offices de la France pour la paix du Nord sans partialité en faveur de la Suède. Mais la France cesserait do payer des subsides a cette puissance et lui accorderait à lui-même un subside mensuel" Cette dernière condition semblait aisée à obtenir puisque, dans sa dépèche du 5 janvier, d'Huxelles manifestait le dessein de retrancher le subside à la Suède à laquelle il n offra. plus que « ses offices pour parvenir à la pai.^ du Nord ». C était le pré'ude d'une évolution générale des alliances de la France dans le Nord; elle conduirait à de grands et solides résultats et rappellerait certaines vues de Louis \1V. Sans abandonner la Suéde notre aneienn.- alliée, épuisée d'hommes et d'argent par la folie de son roi, la France se tournait vers la Hussie en vue de favoriser son développement et d'y introduire notre commerce.
A celte politique nationale s'opposait l'mtéret de Philippe d'Orléans dont Dubois restait l'interprète avisé et vigilant. Etendre l'influence française, élargir son commerce, accroître sa puissance c'était nuire au souverain de l'Angleterre et du Hanovre aui ne le pardonnerait jamais, c'était compromettre les chances à la couronne pour le Régent et l'espoir du chapeau pour son confident. « Si, en établissant le Tsar, vous chassez les Hollandais et les Anglais de la mer Baltique, vous serez éterneliement odieux à ces deux nations. Si la Triple Alliance peut vous suffire examinez si le reste vous est nécessaire". » Celui qui parlait ainsi au maître de la France était le même qui faisait savoir au maître de l'Angleterre que notre gouvernement « ne feroit rien que ce qui convicndroit au roi de la Grande-Bretagne » . 11 fallait tout l'aveuglement d'une ambition insatiable, d'une av.dite sans bornes et d'une intelligence sans grandeur iwur méconnaître la sit^nification de l'alliance qui s'offrait à nous en Russie, jeune et vigoureuse héritière des trois États que la France opposait a 1 ambition de l'Empire. La Turquie dépérissait, la Pologne et la
« Archiv des \jf. Etranq., lV'p<^l•lw•s ûv CliAloaiiiu'iif. ih cl 21 janvier ,717,* dans Vandal, Louir XV et EUsnheth de Bussie. fAude sur les relahiuis de la France et de la Russie au XYIII' siècle, in-8, Paris, 1882, p. 7^ ChAteauneuf avait ordre d'écm.tor ces oum^vIutvs : Instructions données aux ambassadeurs et ministres de France depuis les traités de WestphoUe.^ Rambaud, Russie, 1690, t. I, p. i38, Rotlembourg à Berlin avait monage cette entrevue, Bruckner, Peter des Grosse, p. ^35.
'^ Archiv. des Aif. Etramj., llollandiN t. 3o3, fol. 3o<i : D Haxelles a Châteaunèuf, 3 janvier 1717; Ranil>aiid, op. cit., p. i39. ' , „ •
'3 Archiv. des Aj). Ëtranij., Hollande, Chiileauneuf à d'Huxelles et du Uoi, 14 janvier 1717; Vandal, op. cit., p. 2^.
*^ Archiv.'des Aff. Êlrang., Angleterre, t. 3oo, fol. 9a ; PaMs a Hobethon, 12 mai 1717; Annals of Stair, t. Il, p. î5«
LK TSAR PIERRK l'' ET LE RÉGENT
Suède n'évoquaient plus que des souvenirs, au moment où une puissance nouvelle marquait son rang en Europe et s'offrait à remplir dans nos combinaisons politiques la place que l'effacement de nos anciens alliés laissait vacante''\
Pierre T'' s'offrait « à nous tenir lieu de Suède » et à valoir Les vues de mieux qu'elle. Versez, disait-il, dans mes mains l'or que vous perdez dans les siennes; je tiendrai ses engagemens, et je vous îipporle de plus l'aJUance de la Prusse et de la Pologne^\ Cette politique franchement mercenaire, semblait cynique à ceux qui n'avaient rien appris ou rien compris de l'effort gigantesque tenté et poursuivi sur les bords de la Neva par le maître hautain el familier, inqntoyable et accessible, commandant son armée, ses ouvriers, son clergé, créant une Hotte, une capitale, un empire imposant des lois, des réformes, des administrations et fondant un État moderne doté de tous ses organes indispensables au moment où l'épuisement de la Suède, l'anarchie de la Pologne et la décrépitude de la Turquie faisaient de lui l'arbitre du Nord. Après maintes prouesses et d'amers déboires, en 1716, Pierre était vainqueur des Suédois et des Polonais, il regardait avidement l'Europe, non pour y agrandir son immense empire, mais pour consolider par un système d'alliances l'Étjt qu'il avait créé. Dans ce concert diplomatique où il voulait prendre place, il n'entendait pas figurer une force lointaine et excentrique, mais il voulait faire sentir son action au centre même. Il lui fallait pour cela un introducteur, un répondant, un parlain, f^rvice qu'il ne pouvait attendre de la Prusse chétive, de l'Autriche hostile, de l'Angleterre hargneuse, de l'Espagne lointaine; il s'adressait donc à la France.
Dès 17 16, un agent russe, Zotof, était venu sonder la Cour de France, mais Pieri^ P' ne voulait d'autre négociateur que luimême. Il laissa voir au roi de Prusse, — le « gros Guillaume » -son penchant pour la France et le madré prussien conçut aussitôt le projet de servir de trait d'union entre la France et la Russie; de travailler à leur alliance et de s'y associer afin de l'exploiter'contre l'Autriche. Il chargea l'un de ses ministres, le comte de Kniphausen de faire escorte au Tsar en Hollande et jusqu'en France où lui-même viendrait peut-être le retrouver, disait-il .
" A. Vandal, op. cit., Introd. p. vi. ^o * t r .
« P-E. Lémontey, Histoire de la Régence, n-8. Pars 1882, t. I, p. n^, P. Ronx, Politique extérieure de Pierre le Grand, dans Revue d'Iusknre diplomatique, 1903, t. XVII, p. 182-215.
*^ Bibl. nat, ms. fr. 10670, Torcy. Mémoires inédits, t. II, fo^. ^W, 6^9, Saint-Simon, Mémoires, éà\i. Chéniel, t. XIV, p. 3o, 5<) : De Guichen,
Servies par la
Prusse et contrecarrôes
par Dubois
Ainsi présenté et épaulé, le Tsar pouvait attendre un heureux résultat des ouvertures du prince Kourakin, si Dubois ne s était mis en travers. Dubois n'avait ni les vues lointaines m le jugement supérieur d'un homme d'État; il n'interrogeait que .es circonstarces présentes et ne calculait que rinleiet pei^onnel le sien et celui du Régent en jonction du sien. L alliance russe lui parut de nature à froisser l'Angleterre et à compromettre ce ou'il attendait d'elle. Sa lettre secrète du 12 janvier tut remise au Régent avant les dépêches de Châteauneuf des l'i et 21, rendant compte des propositions du Tsar qui, en toute autre circonstance, eussent été accueillies avec joie.
Quand ces propositions arrivèrent à Paris, le Régent avait, une fois de plus, sacrifié l'avantage du royaume à l'intérêt de la maison d'Orléans et obligé le maréchal d'iluxelles à décliner les avances du Tsar; il s'excusait même auprès de Dubois en le rassurant", sans pouvoir se retenir d'ajouter : « Lorsqu on connaît l'instabilité de la nation anglaise, il y auro.t de la témérité a mettre toute sa confiance dans ce seul appui, et de ne pas menaeer les moyens d'entretenir une bonne intelligence avec les ' puissances de l'Empire et du Nord=°. » Nous étions donc enchaînes •» lAncrlclcrre qui nous imposait ses alliances et s opposait a celles qui s'offraient à nous. Georges I" avait vraiment raison de se dire « roi de France et d'Angleterre », il l'était réellement avec Philippe d'Orléans et Dubois pour le servir.
Pierre tenait assez à l'alliance pour s'afranger dos refus qu on "e"";"age hù opposait : d'abord alliance défensive entre les deux couronnes ÎVaris qui se fussent garanti réciproquement leurs États, y compris les nouvelles provinces arrachées à la Suède par la Russie La France refusa, le Tsar n'insista pas et se rabattit sur un subside de 25 000 écus par mois aussi longtemps que' durerait la guerre du Nord Le jour même où il faisait cette concession il se mettait secrètement en route pour Paris, et il eut- souhaité entourer son voyage dune sorte de mystère. « Le vœu de mon maître, disait Kourakin à Châteauneuf, est que l'on parle de lui en trance
Pi-om le Grand e( le premier traité /ranco-riwse, 1682-1717, in-12, Paris, ^^08 P ^3.7"; I^s relations tenco-rn.ses depuis l'avènom.-nl de Pierre le
Grand jusqu'à la fin de 1716. n ' v:}^„ l 'nilinnrp
" Dubois «u négenl, la Haye, i» janvier .717. <^>ns Cl. F.lon. '- «"^"^ anglaise au XVIII' siicle. depuis la paix d'UirecM yusqu'a la guerre de la ruccmion d'Autriche, in-12. Orléans 18C0.
" irchiv. des Ail. fAmw., IlolUuule. t. ».S, fol. 170 : D lluxclh.. a Dubois, 19 janvier .717. Ramband, Instructions... (de) ««■«'«;?• '5"- ,
" -Irr/ii. des .AH. Êtranq.. llolla.ul.., t. S.3, fol. 197 : I>'Huxelles « (./.«leauneiif, i4 janvier; Rambaïul, op. cil., p. 149.
LE TSAR PIERRE P^ ET LE RÉGENT
le moins possible avant qu'il soit arrivé* \ » Mais depuis plus d'un mois il était attendu et annoncé". « Le Tsar vient ici et le Roy deffraye depuis l'entrée du royaume », écrit le baron de Breteuil, le 7 avril", et vingt jours plus tard il annonce l'arrivée du roi de Prusse". Buvat apprend que M. de Saint-Olon ira sur les frontières de Flandre, avec quelques gardes du corps pour recevoir le Tsar et sa femme" et que le Régent a envoyé ordre ^(i dans tous les lieux de leur passage de las bien régaler** », on compte que la table seule du prince et de sa suite coûtera quinze cents livres par jour" et il est attendu pour le '.>.6 avril", un maréchal de France ira le recevoir à dix lieues et un prince du sang à deux". lie Régent se propose de divertir le Moscovite autant qu'il se pourra*". Déjà son appartement est préparé au vieux Louvre, meublé magnifiquement, quand il fait savoir qu'il ne l'occupera pas; alors on lui prépare l'hôtel de Lesdiguières".
Le Tsar débarqua à Dunkerque le 3o avril*'; M. du Libois l'y attendait <( avec des carrosses, des chevaux et des officiers de la maison du Roi pour lui faire trouver ses conmiodités partout et pour les voitures et pour sa subsistance" »; on s'attendait bien
•" Archiv. dea .4//. fJranq., nollando, Ek^pccho de ChâU^auniMif, 3o mars 171 7, dans A. Vandal, op. cit., p. 3o.
« Dangcau, Journal, t. XVll, p. 53; 27 mars : « k bruit commence, a si^ répandre que le tsar veut venir en France; on dit même qu'il y amènera
sa femme. »
» M. de^Breteuil à Mme de BaUeroy, 7 avril 1717, dans Les conespondanls
de la Marquise de Balleroy, t. I, p. i/iB.
** M. de Breteuil à Mme de Balleroy, 27 avril 1717. dans op. cit., t. I, p. 159; Gazette de la Bégence, p. 167; 9 mai; Dangcau, Journal, t. XVII, p.
72; 24 avril 1717- ^. , ^ j
" Buvat, Journal, t. I, p. 261 ; A. Gachard, Voyages de Pierre le Grand
dans les Pays-Bas autrichiens, in-8, Bruxelles, 1878. " Buvat, Journal, t. I, p. 263.
■*' Buvat, Journal, t. I, p. 264.
" Gazette de la Régence, p. i6ii; 23 avril 1717. »• Gazette de la Régence, p. i65; 26 avril 1717; Dangcau, Journal, t. XMl,
p. 63 ; 12 avril 1717-
•» Gazette de la Régence, p. 166; 26 avril 1717-
•» Gazette de la Régence, p. 167; 3o avril 1717; Buvat, Journal, t I, p. 261; Dangcau, Journal, t.. XVII, p. 63; 12 avril 1717; P- 7i ; 23 avril.
" E Bouchet, Origine des relatiom^ franco-russes. Pierre le Grand a D::nkerque, 21-25 avril 1717. dans Mémoires de la Société dunkerquoire pour rencouraqement' des sciences, des lettres et des arts, iqûi, t. XXXV, p. 9^- 2oi; J. du Teil, Le Czar à Dunkerque, 1717» dans Union Faulconnier, Société, historique de Dunkerque et de la Flandre maritime, 1902, t. V, p. Ii3-i90.^
" Dangeau, Journal, t. XVII, p. 58; h avril 1717. l^ in.tnictions données h M. (h. îiibois sont aux Archiv. des Aff. fArang., Russie, VU, fol. 23, da.n« Rambaud, op. cit., p. i58 suiv.
Voyage Hc
Dunkerque
à Taris
à quelques innovations de la part d'un monaniue si impétueux, aussi devait-on se conformer à toutes ses fantaisies en matière de cérémonial". Le maréchal du Tessé, vieux courtisan, n'était plus homme à s'étonner de rien, il laisserait faire et laisserait due h- fantasque souverain à la rencontre duquel il se rendit jusqu'à Beaumont pour l'amener à Paris". Le marquis de Nesle poussa jusqu a Calais et dut s'accommoder du cortège le phis étrange. F.galement incommodé par les carrosses du Roi, dans lesquels il étouffait, et par les chaises à deux roues, dont l'état de sa santé lui rendait les cahots pénibles, Pieri^e imagina de se fabriquer lui-même une voiture. Ayant rencontré sous une remise la caisse vermoulue d'une espèce de phaéton, il la fit lier avec des cordes sur deux longues solives, et en chargea des chevaux en forme de litière. Il se plaça lui-même sur ce siège élevé et totalement découvert. Les Français de son cortège lui représentèrent en vain que cet appareil était aussi peu convenable à son rang que dangei^eux pour sa sûreté; car les chevaux qui n'avaient pns rhabitude de porter de tels fardeaux et de régler leur pas comiiie l'exige le transport des litières, l'exposaient à chaque instant aux chutes les plus funestes. Mais le Tsar, accoutumé à voir tout plier sous sa volonté, rejeta les observations avec impétuosité, et l'on fut plus effrayé de sa colère que de ses dangers. Des hommes soutinrent les chevaux et les brancards, et le souverain traversa deux de nos provinces, étalé avec indifférence sur cette grotesque et
périlleuse machine".
La suite du Tsar se composait de quelques personnages aux noms rocailleux, tous asservis au despote et modelés d'après lui : chancelier, conseillers, chambellans, bouffon, aumônier, tous ivrognes, cupides et malpropi'es. L'aumônier buvait jusqu'à l'ivresse et revendait les cierges de sa chapelle dont il exigeait une abondante provision. Du Libois amusé écrivait de Calais :
(( 11 n'est pas possible de faire entendre raison-à personne» de cette Cour pour aujourd'hui • c'est le jour de leurs PAques et, pour célébrer le mystère avec plus de dignité, ils se sont tous enivrés, hors Sa Majesté Czarienne qui, dit-on, ne boit jamais jusqu'à perdre la raison. Quand ils auront dormi, si je puis en tirer
«* Dangeau, Journal, t. XVII, p. 63, 7A; 12 et 28 avril 1717. " Gazette de la Régence, p. 167; [3] mai; Dangeau, Journal l. XVII, p. 71; 23 avril 1717; sur Tessé, voir Bévue histor. et archéol du Maine,
'" P.-E. Lémontey, Histoire de la Uégence, t. I, p. iii-ii3; les lettres de M. <lii Libôis <lans Benieil de la Société impériale d'Histoire de Bussie, l. XXXIV. De Guichen, op. cit., p. 175-176.
LE TSAR PIKRKE I" ET LE RÉGENT
quelque chose de positif, j'aurai l'honneur de vous le faire savoir. » A Amiens, l'intendant de Picardie, M. du Bernage. le marquis de Nesle et M. du Libois attendaient le Tsar à l'évêché, au milieu de toute la noblesse provinciale, quand ils apprirent que 1(^ « Cosaque i) avait pris des chevaux de courrier, traversé la ville à fond de train et courait sur la route de Beauvais. Déçus mais amusés, les invités mangèrent le souper du Tsar et dansèrent chez l'évêque. A Beauvais, un concert, une illumination, un feu d'artifice et un dîner attendaient le voyageur qui mangea un morceau à la Poste aux chevaux et remonta en carrosse, brûlant le
nave
A mesure qu'il approchait de Paris, Pierre devait rencontrer les personnages envoyés vers lui : Tessé d'abord, puis le comte de Toulouse, ensuite le duc de Bourbon et le prince de Conti, à Saint-Denis; le Régent à la porte Saint-Denis, le Roi enfin au bas de l'escalier du Louvre''. Mais on avait sagement agi en réservant l'imprévu. Le Tsar arriva vendredi 7 mai à Paris sur les neuf heures et demie du soir, courant depuis Beauvais qu'il avait quitté le matin et n'ayant pris que le temps de dîner à Nointel, près de Clermont en Reauvaisis. 11 avait rompu avec affectation toutes les mesures pour lui rendre les honneurs, s'était opposé au cérémonial projeté, avait déconcerté les princes dont pas un ne se trouva l'attendix^ lorsque, haletant et poussiéreux, il arriva au Louvre avec une escorte de trois cents gi'enadiers à cheval lestement vêtus. Il était près de dix heures. Louis XV dormait, le Régent soupait, on mena donc le Tsar dans l'appartement de la reine-mère, qui était meublé et éclairé magnifiquement. Il le trouva trop éclairé et trop magnifique et n'en voulut pas. On lui avait préparé deux tables de vingt-cinq couverts chacune, i! refusa de souper, but deux coups de bière sans presque goûter à rien et décida de se rendre sur le champ à l'hôtel de Lesdiguières où il arriva passé onze heures. Il y témoigna dès l'entrée «on mécontentement de trouver encore l'appartement trop beau pour lui il fit choix d'un autre et fit tendre son ht dans une garde-robe". Dès le lendemain ces incidents défrayèrent la gaieté
•' Gazette de la Bégence, p. 169.
" Buvat, Journal, t. I, p. 265; Dangeau, Journal t. XVII, p. 80, 7 mai ,7,7; Gazette de la Bégence, p. 171-17^; » mai M. Caurnurtin de Saint-Ange à Mme de Balleroy, .0 mai, dans o,>. cit., t. 1, P-^-^^^ *' .»^^ "^^f^^ Pierre le Grand à Paris en 1717 (m^il de P. Fnn-y) dans Bulletins de la Soriété dlHstoire d,- Paris et de rile-dc-France, t. WIII, 1S91, p. 10.
Entrée du Tsar à Paris
Knirevues ofBciellcs
des Parisiens à qui on promettait que la comédie durerait cent
jours de suite**.
Le samedi matin le Régent alla, sur les dix heures, visiter le Tsar à l'hôtel de Lesdiguières; les deux princes s'embrassèrent plusieurs fois et après un entretien d'un quart d'heure en public s'enfermèrent dans un cabinet, avec le prince Kourakin qui leur servait d'interprète, ils s'y entretinrent une heure et demie'", et parurent fort contents Tim de l'autre, mais sans intimité''. Après cette visite, le Tsar ne voulut pas sortir de l'hcMol de Lesdiguières, quelque curiosité qu'il eût, ni donner aucun signe de vie, qu'il n'y eût reçu la visite du Roi. Elle fut faite le lundi lo, sur les quati^ heures. Louis XV accompagné du duc du Maine et du maréchal de Villeroy, escorté par ses gardes, se rendit à l'hôtel de Lesdiguières où les gardes entrèrent dans la cour, l'épée à la main, comme à l'ordinaire. Le Tsar s'avança jusqu'à la portière du carrosse, embrassa l'enfant, le descendit lui-même et lui donnant la droite, le soutenant le long de l'escalier, le mena dans l'appartement en haut, marchant de front jusqu'à la chambre où ils trouvèrent deux fauteuils égaux. Le Roi s'assit dans celui de droite, le Tsar à côté de lui. On avait appris à l'enfant un joli petit compliment qu'il répéta à merveille, le Tsar en fut charmé, se leva, prit le petit garçon sous les deux bras, le haussa à son niveau, l'embrassa ainsi en l'air sans lui causer frayeur ni embarras. Pierre loua fort le Roi, joua avec ses belles boucles, blondes, l'admira tandis qu'on le fit promener dans la galerie pour le mieux faire voir, ne pouvant se lasser de l'embrasser. M. du Maine, le maréchal de Villeroy, et ce qui se trouva là de distingué fournirent la conversation. Après un petit quart d'heure, le Tsar ramena le Roi à son carrosse. En descendant le degré, le Tsar le tenait par la main, le maréchal de Villeroy dit : « Nous le lais sons sous votre conduite '\ » - •
Ensuite se déroula le programme officiel avec visites écour-
occupaiious i^gg^ compliments ravalés et présents acceptés et emballés. Défilé
k"paHs du Corps de Ville en robes de velours offrant douze douzaines
de flambeaux de cire blanche et douze douzaines de boëtes de
Les
*' Dangeau, Journal, t. XVII, p. 58; h avril 1717.
^° Dangeau, Journal, t. XVII, p. 82 ; 8 mai; Gazette de la liégence, p. 172; M. (le Caumartin à Mme de Balleroy, 10 mai, dans op. cit., t. I, p. i63.
'1 Saint-Simon, Mémoires^ (i^oB), t. IX, p. 23o-23i.
'^ Buvat, Journal, t. I, p. 265-266; Gazette de la Régence, p. 173, i4 mai; Dang<?au, Journal, t. XVII, p. 83-8^; 10 mai 1717; Saint-Simon, lac.
LE TSAR PIERRE l^^ ET LE RÉGENT
confitures sèches". Promenades matinales à la place Royale, à la place des Victoires et à la place Vendôme, aux Gobelins, au Jardin du Roi, à l'Observatoire'', à la manufacture des glaces du faubourg Saint- Antoine", tout cela entremêlé de purgations, de visites aux ouvriers en réputation". On avait pensé intéresser le Tsar en lui montrant les plans des places de guerre, mais il était surtout curieux des places maritimes''. La construction du Pont- Tournant le retint longtemps", l'Opéra l'ennuya", l'hôtel des Invalides l'enthousiasma. Là il voulut examiner et voir tout, jusqu'à goûter la soui>e des vieux soldats et boire à leur santé, en les appelant « camarades » et en leur frappant sur l'épaule en signe d'amitié. Il fut très content de la manière dont les officiers étaient nourris et entretenus, visita l'église qu'il trouva superbe; il fut aussi charmé de la lingerie, de l'apothicairerie et de l infirmerie où il vit un vieux soldat qu'on croyait perdu, lui tâta le pouls, soutint que le malade vivrait, et celui-ci lui donna
raison .
Chaque jour amenait une visite, une promenade, une fête; le grand monde qui ne voyait dans tout cela qu'une occasion de parader et de se dissiper trouvait le Tsar fort à son goût"', le peuple observait et remarquait la ladrerie de ce grand monarque qu'on défrayait de tout et qui lésinait à propos de tout et sur tout. Après sa visite aux Gobelins il donna un écu de cent sols aux ouvriers pour boire à sa santé''; paya un écu quatre tasses de chocolat chez la Fresnaye"; marchanda un manchon sou à sou jusqu'à ce qu'on le lui abandonnât pour onze francs''. Le chro-
" Àrch. nat., H 1847, fol. 1^7; ^ Guicb<^n, op. cit., p. kjS-iqo; «a^^^»^ de la Régence, p. ll^. Hiib. Le Blanc, Le Czar Pierre /- en France, 2 vol.
in-8, AmshM-dam, 17^1. . /. ,, „
•* Dangeau, Journal, t. XVIL p. 84, 85; ii-i'. mai 1717; Gazette, p.
i-jh, 176.
'^ Buvat, Journal, t. I, p. 266. ^ .. ^ , n^
^« Dangeau, Journal, t. XVII, p. 85, §7; i3, i5 mai, Gazette de U Régence, p. 176.
" Dangeau, Journal, t. WII, p. 86; l'i mai; Gazette, p. 176.
^» Dangeau, Journal, t. XVil, p. 86; \k mai 1717. ,
- Dangeau, Journal, t. XVII, p. 86; i5 mai 1717: V/. de Caumarlin a
Mme de Balleroy, 19 mai, dans op. cit., t. I, p. i63 ; Saint-Simon, Manoires
(1005), t. IX, p. 281. . , .. ^n.
'" Dangeau, Journal, t. XVII, p. fto ; ,6 mai; Caumartin, lue. cit., p. 164,
Lémontey, op. cit., t. I, p. ii3. -i 1 t r,
•• M. de Caumartin à Mme de Balleroy, 19 mai, dans op. cit., l. i, p
" Buvat, Journal, t. I, p. '^66.
" G.izette de la Régence, p. 176.
•" Gazette de la Régence, p. 17^; î^"vnt. Journal, t. I, p. ■200-07.
niqueur Buvat, à qui lexistence avait appris la vakur d'un écu ei même d'un sol, s'étonne et prend soin de noter qu'à la Ménagerie 1(^ Tsar donna un pourboire de vingt-cinq s(^ls", aux Gobilins il ne donna rien aux ouvriers qui lui apportèrent six pièces de tapisserie d'une beauté parfaite", à Trianon, rien aux musiciens qui le divertirent pendant quatre jours*'. On savait que cet hôte coûtait à la France six cents écus par jour; — une obole pour de grands seigneurs, une fortune pour les gens du peuple''. Il eut la curiosité de voir Meudon, Saint-Cloud, Versailles, Trianon, Sceaux, Fontainebleau, Petit-Bourg, Marly, etc. Cette agitation était illustrée d'incidents graveleux", d'ivresses suivies dï^pisodes ignobles'", d'amusements erotiques terminés par une avarie'\ et entrecoupée d'une visite à Saint-Cyr où Mme de Maint(mon ne put éviter ses hommages'". (( Le Tsar, raconte-t-elle ( nsuite à Mme de Caylus, est arrivé à sept heures du soir; il s'est assis au chevet de mon lit, il m'a demandé si j'étais malade; j'ai répondu que oui; il s'est informé de la cause de mon mal, je lui dis : une grandi» vieillesse. 11 ne savoil qu'ajouter et son interprète ne paroissoit pas m'entendre. La visite a été fort courte. n a ouvert les rideaux de mon lit pour me voir : vous croyez qu'il aura été satisfait. » Après cela c'est la procession de la Fête-Dieu, des chasses, des singularités et partout « de grandes marques de mesquinerie, causant souvent des dépenses aux particuliers qui n'en sont pas remboursés... ce qui fait murmurer". Dangeau prend le parti de n'en plus parler, mais Buvat et le Gazetler ne répargnent guère : (( Ce prince est fatiguant sur bien des choses, pour courir comme un basque sans songer si ceux qui l'accompagnent peuvent le suivre. Le maréchal de Tessé est sur les dents, le duc d'Antin a déserté la Cour; il fatigue, il rebute, il honore de sa couche quelques fillettes qu'il paie mal » et qui lui imposent le recours aux chirurgiejis. A Versailles, il habite dans le Château avec une fille de seize ans, sa suite festoie dans les cabarets sans rien payer, vole le linge des phambres
" Ruvat, Journal, t. I, p. 267-268.
»• Ruvat, Journal, t. I, p. 269.
«^ Ruvat, Joimml, t. I, p. 275; Gazette de In Béqence, p. i8:^-i83.
" Gazette de la Régence, p. 186, t88 ; Saint-Simon, Mémoires (iQoS), t-
IX, p. 233.
*' Ruvat, Journal, t. I, p. 268.
*" Ruvat, Journal, t. I, p. 271-272.
*' Ruvat, Journal, t. I, p. 275-276.
'2 Dangoau, Journal, t. XVIÎ, p. ini, lo'i ; 'i, 10 janvier 1717.
®^ Gazette de la Héqence, p. 182-183, i8'|.
LE TSAR PIERRE V^ ET LE RÉGENT
où elle couche* , et son aumônier ne boit pas moins de quinze bouteilles de Champagne à chaque repas"". Et le même Gazetier toujours bien instruit ajoute : a II est certain que le Tsar travaille à se nouer étroitement avec le Régent'*. »
S'il faut en croire Saint-Simon ce serait lui qui suggéra au Hégenl le choix du maréchal de Tessé pour mettre auprès du Tsar |)endant son séjour, « comme un homme qui n'avoit rien à faire, qui avoit fort l'usage et le langage du monde, fort accoutumé aux étrangers par ses voyages de guerre et de négociations en Espagne, h Turin, à Rome, en d'autres Cours d'Italie, qui avoit de la douceur cl de la politesse, et qui sûrement y feroit fort bien'^ » Outre sa mission d'apparat, Tessé en eut une d'un caractère moins éclatant et qui lui fut moins honorable. Le voyage du Tsar en France attirait l'attention de toute l'Europe et la jalousie de l'Angleterre. On savait que le roi de Prusse avait (u dessein de le rejoindre à Paris et les sentiments de Pierre et de Frédéric-Guillaume h l'égard de l'Empereur Charles VI et du roi Georges I"" ne permettaient pas de douter qu'ils n'eussent en vue de conclure, par l'intermédiaire de la France, une paix avantageuse avec la Suède. Le roi de Prusse y poussait avec toute l'impétuosité de son caractère, demandait qu'on mit à profit les occupations que la guerre avec les Turcs donnait à l'Empereur pour se hâter, 'et signalait les agissements du roi d'Angleterre t\ qui, en sa {pialilé de gendre, il souhaitait tout le mal possible. lyc Prussien fit dire au Moscovite de se hâter de conclure une bonne alliance avec la France, il savait de source sûre que l'Empereur ne reculait pas devant l'idée de chasser à main armée les troupes russes du Mecklembourg. Le Tsar touché, ou feignant de l'être, répondit qu'il pensait sérieusement à un traité avec la France, qu'il tiendrait Frédéric-Guillaume au courant de tout (»t ne conclurait rien sans lui. Les autres Cours n'étaient pas moins préoccupées du voyage et du séjour du Tsar. Qu« venait-il faire en France.^ Le ministre Kniphausen espionnait pour le comy)te de son maître; le roi de Pologne i)aYa un ministre chargé de l'instruire des moindres démarches de Pierre P"; le roi de Danemark, quoique assez mal en point, ne recula pas devant la même dépense et l'Autriche entretint sous les noms d'agents plusieurs espions, insinuants comme des parasites et indiscrets
•* Gazette de la Régence, p. i8ii, 186, 187-18S : « Nous espérons qu»il pjirlira le i5 ou le 16. »
'•' Gazette de la Bégence, p. 186.
•* Gazette de la Bégence, p. i83.
^' Saint-Simon, Mémoires (1905), t, IX, p. 227.
Inquiétudes que donne son séjour aux Cours étrangères
Ses con>idcra-
UUDS
comme eux. Pierre Romanof dédaignait C€tte clique, allait son train et marchait à son but.
Il insiste Immédiatement après son entrevue avec Louis XV, k Tsar pour nouer i^^^itéra formellement ses ouvertures de la Haye, et \e Régent, raiiiance ^^^.^ ^^ demeure, n'osa se dérober; il désigna le maréchal de Tessé pour s'aboucher avec les trois ministres moscovites : Chafirof, Tolstoï et Dolgoiouki. Ceux-ci avaient le mérite de s'exprimer sans détours. Voici Leurs propositions, le 19 mai" : <( Une amitié réciproque entre les nations, et une alliance. Il sera fait un traité de défensive, par lequel le Tsar et le roi de Prusse garantiront à la France les traités de Bade et d'Utrecht, et la France,, de son coté garantira les conquêtes que le Tsar a faites sur la Suède, laquelle Suède ne sera point assistée d'argent ni de troupes directement ou indirectement. » Tessé ne promettait autre chose que de ne pas renouveler le traité existant avec la Suède et refusait toute garantie de c(mquetes récentes et incertaines". A cela les ministres, ou plutôt le Tsar lui-même, répondait dans son langage saccadé :
(( En effet, vous ne pouvez pas garantir les conquêtes que le Tsar a faites sur la Suède? Eh bien! laissez le Tsar agir comme i' l'entendra sur la Suède, sans garantir ses conquêtes, mais mettez le Tsar au lieu et place de la Suède. Le système de l'Europe a changé, la base de tous vos traités c'est celui de Westphalie; pourquoi la France s'est-elle unie à la Suède? c'est que le roi de Suède avoit alors des États en Allemagne, et qu'au moyen de la puissance de la Suède et des alliés que vous ay'iez en Allemagne, cette alliance balançoit la puissance de l'Empereur. Cette situation de l'Europe a changé, la France a perdu ses alliés^ en Allemagne; la Suède, quasi-anéantie, ne peut plus vous être d'aucun secours, la puissance de l'Empereur s'est infiniment augmentée, et moi, Tsar, je viens m'offrir à la ^rance pour lui tenir lieu de la Suède; je lui offre non-seulement mon alliance, mais ma puissance, et en même temps celle' de la Prusse, sans laquelle je ne pouvois pas agir; la Pologne ne demandera pas mieux que d'y entrer, et quand la France, la Prusse, la Pologne et moi, Tsar, serons unis, non seulement par moi, Tsar, la balance que l'alliance de Suède vous devoit faire sera rétablie, mais le grain
" Mémoires et lettres du maréchal de Tessé, contenant des anecdotes et des faits^ historiques inconnus, sur une partie des règnes de Louis XIV et de Louis XV, édit. Grimoard, in-8, Paris, 1806, t. II, p. 3i3 : Mémoire du maréchal ^e Tossé au marrchal d'Hux^^ll^'s, 1« 19 mai T717. Propositions des
ministres du Tsar.
»» Ihid., t. II, p. 3i4 : Réponse du maréchal de Tessé.
LE TSAR PIERRE l^' ET LE RÉGENT
que j'y mets l'emporte; et bien que vous ayez fait un traité très à propos avec l'Angleterre et la Hollande, ce que moi. Tsar, vous propose ny est point contraire; la Hollande y trouvera son compte; c'est son intérêt que l'Empereur ne soit pas si puissant et l'Angleterre est une puissance entr'elle si déchirée et si variable dans ses projets, que si à l'avenir elle vous manquait, lorsque vous aurez mis dans votre alliance le Tsar au lieu et place de la Suède, ledit Tsar vous tiendra lieu de tout ce que vous pou^ viez espérer de la Suède et de l'Angleterixî; de sorte que puisque vous ne pouvez ni ne voulez garantir les conquêtes que le Tsar a faites sur la Suède, il consent que vous ne les garantissiez pas: mais il vous demande d'entrer avec vous au lieu et' place de la Suède, et vous demande par conséquent le même traitement que vous faites à la Suède, puisque je vous tiendrai lieu non-seulement de la Suède, mais que je vous amène la Prusse"". »
Tessé transmettait à D'Huxelles cette vive et curieuse objurgation, se gardant de donner son avis et demandant la conduite à tenir. D'Huxelles répondait le même jour et lui adressait une instruction confidentielle « servant d'instruction pour la négociation entamée"' » et dont D'Huxelles abandonnait la conduite au Régent"' dont l'entourage n'avait pas assez de mépris pour ce Tsar qu'ils traitaient d' « extravagant, né pour être contre-maître d'un vaisseau hollandois"' ».
Les instructions données au maréchal n'avaient d'autre but »nsir^uciion^ nue de lui prescrire d'amusti le Tsar par un femte négociation au Maréchal pour l'empêcher de se jeter dans les bras de l'Autriche; on lui de Tessé suggérait des réponses dilatoires, embarrassées, entortillées qu'en sa qualité de Manceau Tessé eut facilement trouvées dans son propre fonds. Le Roi était lié à la Suède par un traité signé à Versailles le 3 avril 1716, à la Pologne par un traité conclu à Rizzina le 10 août 1714, h la Prusse par un traité passé à Berlin le i4 décembre 17 16; enfin à l'Angleterre et à la Hollande par le traité du 4 janvier précédent. Hanté par ce dernier engagement, le Régent, qui avait inspiré l'instruction donnée à Tessé, se montre uniquement dominé par la peur de l'Angleterre. « On croit devoir répé-
"" Ihid., l. Il, p. 3i4-3i6 : Réplique dos ministres du Tsar.
»»» Ibid., t. II, p. 321 : Mémoire secret pour M. le maréchal de Tessé, servant d'instruction pour la négociation entamée; Archiv. des Aff. étrang., Russie, VII, fol. 126; Rambaud, Russie, p. 170, suiv.
»" Ibid., t. II, p. 320 : Réponse du maréchal d'Huxelles au. maréchal de
Tessé, 19 mai 1717.
»•» Voltaire à M. de Chauvelin, 3o octobre 1760. dans P,-E. Lémontey, op.
cit., t. I, p. lïl, note I,
Inlerven-
tion «ielordSlair
J42 HISTOIRE DE LA KÉG'^NCE
ter surtout que S.A.R. ne veut s'écarter en quoi que ce puisse L dis enJî.enients pris par le traité de la Haye ni donner le mldre Se^t d'on.bJage 'au roi d. la Grande-Bretagne et "nm ele eroit ne pa^ devoir porter les liaisons ave. le 1 s. r au ddà de simples termes d'amitié et de correspondance, fortifiés d un traité de commerce, [le maréchal] ne peut trop peser ses expressions dans la conférence en sorte que les ministres du îsai se portent par eux-mêmes, s'il est possible, à ne rien exiger
"^'/esTé ne s'illusionnait pas sur le rôle qu'on lui demandait de tenir « Le gouvernement, a-t-il écrit, n'avoit d autre intention oue de voltiger et amuser le Tsar jusqu'au temps de son départ, sans den conclure avec lui^^ ». Pour cela il fallait u ne pas laisser tomber la négociation » mais n'accepter u qu'une convention de bonne amitié et de commerce » sauf à <c éluder tout autre engagement plus précis .i plus fort », de nature à compromettre Ta Triple Alliance, u Tout, disait-on, doit être subordonne a cette vue » Georges I^ était bien servi. Dubois assurait Graxvford qu'il regardait comn.e inséparable de l'intérêt de la France, celui de l'Angleterre et de la Hollande, aussi, par rapport au Tsar, ne ferait-on rien sans communication préalable au roi d Angleterre et sans son assentiment-^ Ces protestations ne suffisant pas a lord Stair, celui-ci, au retour d'un voyage h Londres, se rendit chez Dubois qui réitéra ses serments de fidélité (:^9 mai). Le lendemain, Stair était au Palais Royal où le Régent 1«^; "^«^^ dans les termes les plus forts son attachement inviolable pour les intérêts du Roy » et il en donnait les preuves en se deroban à toutes les avances du Tsar aussi longtemps que celui-ci ne serait pas en bons rapports avec l'électeur de Hanovre. Et comme Pierre I- répondait qu'il désirait vivre en amitie avec Georges l , Philippe d'Orléans poussait la complaisance jusquà Im dire qui fallait au préalable retirer Ws Moscovites du Mecklembourg, et le Tsar répondit que telle était son intention. Se fiant peu aux bons offices d'autrui, Stair employa la première moitié du mois de juin à préparer un rapprochement entre 1 Angleterre et la Russie sur la base d'un traité de commerce et de 1 évacuation du Mecklembourg. Ges ouvertures ne furent pas mal accueillies ,
10* Tessé, Mémoires, t. II, p. 3,A : Rimbaud, Instructions... (Russie),
^' ^o^%uhîic Record Office, France, vol. 35o : Crawford à Addlson, ParV,.
'^orL7n7oord Castle. Stair Papers, vol. XI ; Instructions de Vamiral Morris, Londres, 25 juin ( = 6 juillet), 1717-
LK TSAR PIERRE V' ET LE RÉGENT
mais Pierre P' voulait obtenir de prime abord le concours de l'escadre anglaise contre la Suède et Georges 1*"" exigeait au préalable l'évacuation. Le Tsar se borna à envoyer de Paris à ses troupes l'ordre de se tenir prêtes à marcher^"". Rien, dans ces conditions, ne pouvait aboutir entre la Russie et l'Angleterre, ni entre la Russie et la France qui eût souhaité (( pour plaire à l'Angleterre » l'engagement ferme de retirer les troupes d'occupation du Mecklembourg*"". Comment consentir un subside qui servira |>eut-etre à leur entretien. Le roi Georges ne l'eût pas pardonné; ce fut ainsi que « l'Angleterre nous rendit sourd aux invitations du Tsar*"" »; l'asservissement était complet.
Le Régent ne manqua pas seulement de fierté, il manqua de droiture. Au lieu de convenir avec franchise que la France, en vertu d'engagements antérieurs devait payer des subsides à la Suède pendant dix mois encore, le maréchal de Tessé eut ordre de fabriquer un faux traité franco-suédois qu'il montrerait aux Russes comme étant l'originar'". Et voici qui est pis encore; malgré le secret solennellement promis, la Cour d'Angleterre fut tenue au courant de toute la marche de la négociation. Le nom du Tsar fut compromis, sa politique livrée, sa confiance bafouée; quand il apprit cette trahison, Pierre s'indigna, réclama le châtiment de l'indiscret. Dubois attendit huit mois pour répondre et avoua finalement que la faute avait eu lieu à Paris'"*; il ne s'en reconnut pas l'auteur, l'aveu lui sembla superflu. Toute cette aventure di[)lomatique était son œuvre, car pliis que jamais 1(^ Régent s'abandonnait aux inspirations de l'abbé. A son instigation il fit plus que de repousser les offres de Pierre V\ il travailla à affaiblir le Tsar dans le nord de l'Europe. Par ses ordres, ses agents s'employèrent à dissoudre la ligue de la Prusse, de la Pologne et de la Russie parce qu'elle était suspecte à TAnglelerre"\ Cette fois la servilité allait jusqu'à l'écœurement. Après
^°' Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. XI : Robethon à lord Stair, Saint- James 8 (=19) juillet 1717.
"« Archiv. des Aff. Etrang., Angleterre, t. 3oo, fol. 263 : Dubois à RobetJion, 9 juin 1717; Rambaud, op. cit., p. 186-187; D'Huxelles à Tessé, dans Mémoires de la Société impér. d'histoire de Russie, t. XXXIV.
»»» Saint-Simon, Mémoires, édit. Chéruel, t. XIV, p. 33-30.
"° Tessé, Mémoires, t. II, p. 3^7-
^'^ Arcliiv. des Aff. Etrang., Russie, a'nii. 1721-1722 ;
Dubois livre le secret à l'Angleterre
de Dubois
les plaintes du du i4 octobre
Tsar sont du 21 décembre 1721, la réponse
"* Archiv. des Aff. Etrang., Angleterre, t. 3oo, fol. 287 : Dubois à Heinsius, juin 1717; ibid., Angleterre, t. 3oo, fol. 262 : Dubois à Robethon, 9 juin 1717.
l^ Régent
s'efforce
de dissoudre
la ligue
du nord
Fin du séjour
avoir fait mine d'accueillir les propositions de Goertz, on le désavoua durement : « La France, écrivait Dubois, ne s'intéresse pas à Goertz''''. » Et afin d'arracher tout espoir à la Suède et toute force à la Russie, l'abbé entreprit de détacher la Prusse de cette ligue en lui faisant entrevoir la possibilité d'acquérir Stettin. Il chargea M. de Rottenibourg de faire miroiter devant l'avide Fré-^ déric^-Guillaume ce gage magnilique d'un rapprochement et acheta trente mille écus le ministre prussien Ilgen pour le gagner à ces vues'''. 11 engagea La Marck à déterminer le roi de Suède à se rapprocher de la Prusse isolément"^ et Dubois suppliait les ministres anglais d'admettre le roi de Prusse dans la Triple alliance a pour le guérir de la peur du ïsar"* ». Lorque le ministre de Prusse, Kniphausen arriva à Paris, le maréchal de Tessé fut chargé de lui représenter les avantages <( d'avoir des alliés plus solides que la puissance russe éloigntM} de ses États, inca- {.able de la défendre contre l'Empereur et peut-être éphémère^'^ )>. Tandis que Ghàteauneuf négociait avec les Russes à Amsterdam, on songeait à former contre eux une coalition dans laquelle les troupes"" suédoises, danoises et prussiennes, appuyées par la llotlc anglaise, reprendraient tout ou partie des conquêtes de Pierre r. La politique et l'intérêt de la France étaient méconnus, la Suède remise en péril, l'alliance russe refusée, mais l'Angleterre, à ce prix, voyait se dissoudre une coalition, s'éloigner un péril, s'affermir son inlluence dans la Baltique, et l'Électeur de Hanovre gardait ses conquêtes sur la Suède sans avoir à redouter celles de
la Russie"\
Aheurté à de pareilles dispositions, le Tsar ne pouvait rien obtenir et son séjour se prolongeait sans résultat. L'attention bienveillante des premiers moments se lassait et faisait place à la fatigue. (( Nous espérons qu'il partira bientôt » commençaiton à chuchote^' et on le regardait, on le dévisageait sans surprise comme sans sympathie. Lorsqu'il vint visiter la Bibliothèque du Roi, le copiste Jean Buvat nous le montre <( vêtu simplement
113 Archiv. des .4//. Êimmj., AngleWric, t. 3oo. fol. 'iGS, Diihuis h Ho-
bethon, 9 juin 1717. « .. u
"^ Archiv. des AJj. Etrang., Franco, t. 56, fol. 109-118 : Rottombourg au
Régont, 27 février {=ç) mars) 1717-^ ^,,^ „ , „ „
1'^ Arcliiv. des Afj. Etnin<j., Pnissi', t. 50, fol. 129 : D'IIuxeUes a BoHem^
bourq, 2^ mars 1717. . , „ , ,,
ii«* Archiv. des Aif. Etranq., AngU'IvrR-, l. 3o<^ fol. 263 : Dubois a Bobethoiu
9 juin 1717; ibid.',' (o\. 3^5 : Dubois à lord Slanhope, 17 juillet 1717- »!' E. BouVgoois, Le secret du Héijent et la politique de l'abbé Dubois, p. 2i4;
A. Ram^aud, Instructions... (Busde), p. 180-181. 11* E. Bourgeois, op. cit., p. 2i3-2i4.
LE TSAR PIERRE P' ET LE RÉGENT
d'un surtout de bouracan gris, assez grossier, tout uni, avec veste d'étoffe de laine grise dont les boutons étoicnt de diamant, sans cravate et sans manchettes ni dentelles aux poignets de sa chemise, ayant une perruque brune à l'espagnole, dont il avoit fait couper le derrière pour lui avoir paru trop longue et sans être poudrée. 11 avoit un petit collet à son surtout, comme celui d'un voyageur. Il avoit un ceinturon garni d'argent, par dessus son surtout, auquel pendoit un coutelas à la manière des Orientaux. Ce prince étoit de haute taille, assez menu, plus maigre que gras, ayant le teint un peu pâle, sans aucun vermillon; la vue un peu effarée et clignant fort souvent les yeux'''. » Dans sa visite chez le duc d'Antin, il finit par remarquer rinsistante curiosité d'un tout petit homme, c'était Saint-Simon''", qui le décrit tel à peu près que le copiste Buvat et qui, lui aussi, a remarqué « le regard majestueux et gracieux quand il y prenoit garde, sinon sévère et farouche, avec un tic qui ne revenoit pas souvent, mais qui lui démontoit les yeux et toute la physionomie, et qui donnoit de la frayeur. Cela duroit un moment avec un regard égaré et terrible, et se remettoit aussitôt''' ». (( Quelque simplement vêtu qu'il fût, quelque mal accompagné et voiture qu'il pût être ou qu'il parût, c'étoit en roi et en maître qui ne se pouvoit méconnaîtixî dans ses manières et jusque dans sa personne. L'envie de voir à son aise, l'importunité d'être en spectacle, l'habitude d'une liberté au-dessus de tout, lui fit souvent préférer les carrosses de louage, les fiacres, le premier carrosse qu'il trouvoit sous sa main de gens qui étoient chez lui et qu'il ne connoissoit pas, pour aller par la ville et souv(mt dehors; après quoi c'étoit au maréchal de Tessé et sa suite de courir après, qui souvent ne le pouvoient joindre'" », et se lamentaient : « Avec tous ces déranments, il n'y a tête d'homme à qui la tête ne tournât'". » Pierre ne s avisait-il pas de visiter les docteurs de Sorbonne qui l'entretinrent de l'union des Églises et de la facilité à l'établir. Le Tsar vit dans quel guêpier il s'était jeté et répondit que cette affaire était trop grave et qu'il était impossible de l'arranger à bref délai; qu'en outre il s'occupait davantage des affaires militaires » et il leur conseilla d'en écrire aux évêques russes qui leur feraient
'1» liuvat, Journal, t. I, p. 270; Lémontey, op. cit., t. I, p. m, note i; Saint-Simon, Mémoires (igoS), t. IX, p. 229-230. i2« Saint-Simon, Mémoires, (i9o5), t. IX, p. 235. 121 Saint-Simon, Mémoires, (i9o5), t. IX, p. 229. »« Saint-Simon, Additions au Journal de Dangeau, t. XVII, p. 8o-»i ; oa-
zette de la Bégence, p. 176. wvtv a
»" Mémoires de la Société impériale de Bassie, 1881^, t. XXXiV, p. 200.
et départ du Tsar
Le traité d'Amsterdam
répon&e'"*. La Sorbonne rédigea un mémoire de ton modéré qui liorrilia la Cour romaine et le Saint-Synode par lenoncé des prétentions gallicanes et des superstitions catholiques. Pendant ce temps, quelques jésuites infiltrés à Pétersbourg s'alarmaient à l'idée de voir leur Tsar rapporter le jansénisme en Russie*".
11 n'y rapporta que des Gobelins et ur* titre d'académicien^ Avant son départ, il souhaitait passer Tinspection de la maisor. du Roi, des régiments des gardes suisses et françaises sous les armes; on y ajouta deux compaoïiies de mousquetaires et du guet, des gendarmes et des chevau-légers, dans la plaine des Sablons. Il s'y rendit à cheval, passa la ir\ue avec le Régent ♦t tout ce que la France comptait d'illustrations militaires, Villars et le comte de Toulouse, jeta un coup d'»L*il, tourna bride et partit au galop, ce qui fit dire qu'il avait été saisi d'une colique**\ Suivi du Régent il entra dans le jardin des Tuileries par le ponttournant pour saluer Louis XV qui s'amusait aux jeux de son âge, ensuite il attira le Régent dans une loge de suisse et ils restèrent enfermés une demi-heure avec l'interprète*''. Le 20 juin, le Tsar quitta Paris se dirigeant vers Spa*^*, attendri au départ sur cette France « que son luxe ne pou voit manquer de perdre et bientôt^'" ».
Après le départ du Tsar, la négociation reprit avec plus d'activité, mais elle se déplaçai et revint à son lieu d'origine, à Amsterdam. Le roi de Prusse y était représenté par Kniphausen chargé d'introduire une clause réservant ses obligations de prince de l'Empire, ce dont le Régent ne voulut pas entendre parler. IjC Prussien n'insista pas et le traité d'amitié et d'alliance entre le roi de France, le Tsar de Russie et le roi de Prusse fut signé à Amsterdam le i5 août 1717, pour le maintien des traités d'Utrecht et de Rade et de ceux qui iseraient conclus pour la paix du Nord.
LE TSAR PIERRE pf ET LE RÉGENT
On convenait de concerter un traité de commerce sur le pied des nations les plus favorisées. On prévoyait aussi le cas où, l'une des trois puissancx^s contractantes, venant à être attaquée, on réglerait par une convention particulière les secours à fournir par les deux autres. Le Tsar et le roi de Prusse admettaient le principe de la médiation française pour la paix avee la Suède.
A la suite du traité d'Amsterdam, M. de Campredon fut envoyé en Russie en qualité de ministre plénipotentiaire, et M. Villaideau comme consul; ils furent nos premiers agents diplomatiques dans ce pays.
^*'* De Guiclicn, op. cit., p. 225,
^" P. E. Lcmontcy, op. cit., t. I, p. ii5, note i.
126 piocès- verbaux des s^-ances tle l'Académie des sciences, du mercredi 22 décembre 1717.
^-^ Dangeau, Journal, t. XVII, p. 108; Buval, Journal, t. I, p. 276; le 16 (non pas le 17) juin 171 7; Paul d'Estrée. Le « Pot Pourry » de Afcnin, Documents inédits, dans Souvenirs et mémoiresy 1900, t. IV, p. 148.
^-* Buvat, Journal, t. I, p. 277.
^^^ Dangeau, Journal, t. XVII, p. ii4; 20 juin 1717, J. Bourguignon, Un empereur de Russie dans les Ardennes. Le passage de Pierre-le-Grand à son départ de France en 1717, dans Revue d^Ardenne et d'Argnnne (Sedan), 1901-1902, t.^ IX, p. I, 65, 181; Le même, Nouvelles notes sur le passage de Pierre-le-Grand en 1717, dans même revue, 1903-1904, t. XI, p. 81-92.
*'° Saint-Simon, Additions au Journal de Dangeau, t. XVII, p. 81.