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CHAPITRE XVIII

L'oeuvre d'Alberoni

(Juillet 1716 — Juillet 171 7)

Li Tripla» Alliance pacifique. — L'Empciviir intéressé. — Alberoni. — Les réformes d'Alberoni. — Il se tourne vers l'Angleterre. — Relèvement de l'Espagne. — Avances réitérées à l'An^^leterre. — Désir de revanche à Madrid. — Les vues d'Alberoni sur rilalie. — Les vues des Parmesans. — Menées pour renverser Alberoni. — Ses véritables adversaires. — Le plan qui lui est opposé. — La combinazione pontificale. — Inquiétude dc'> Farnèse. — Dispositioas à Vienne, à Madrid, à Paris. — L'arrestation de Molinès. — I^'ttre d'AlbiToni au duc de Popoli. — Alberoni et le duc de Parme prêts à

la guerre.

Impatience des Farnèse. — Ui guerre.

Pendant qu'on France, Dubois faisait triompher la politique de la Triple Alliance, en Angleterre, Stanhope venait à bout des adversaires de cette même politique. Ses anciens collègues du ministère, Pulteney, Walpoie ne l'avaient pas ménagé, néanmoins les bonnes raisons de Stanhopo, le vin de Champagne de Dubois et les millions du Régent avaient eu raison de la plus violente opposition dont la Chambre des Communes gardât le souvenir. La Triple Alliance durait, sans qu'on osât encore lui prédire une longue destinée', mais ses parrains voulaient qu'elle vécut et plus rien ne paraissait pouvoir leur résister : Dubois était presque un premier ministre et Stanhope l'était de fait. Maintenant tous deux ne se contentaient plus de l'œuvre accomplie, ils visaient à l'exécution d'un vaste projet embrassant toute l'Europe, réglant, selon l(^s principes posés à Utrecht, les possessions des anciens belligérants. Le passé leur apprenait que l'accord de la France avec l'Angleterre imposait aux Provinces-Unies leur commune volonté; l'Empereur lui-même devait, tôt ou tard, s'y soumettre; cependant l'Espagne pouvait se tenir en dehors de leur influence et l'Italie se soustraire à leurs décisions. C'était

» Gobbet's Parliamentary Hislory of England, t. VII, p. 437^38,

La Triple Alliance pacifique

L'ŒUVRE D'ALRERONI

L'empereur intéressé

Alberoni

ce que Dubois ni Slanhope ne sauraient admettre, mais tandis que dans le Nord ils rencontraient (joertz, dans le Midi il leur fallut compter avec Alberoni.

L'empereur Charles VI €tait, moins que jamais, disposé à reconnaître le fait accompli; il retenait passionnément ses droits sur l'Espagne et se fût laissé assiéger dans Vienne plutôt que de les céder\ Faute de pouvoir se saisir de la péninsule, il s'employait à en détacher tout ce qui en constituait la splendeur. Non content de s'être fait attribuer les Pays-Bas espagnols, le Milanais, les Présides de Toscane, Naples et la Sardaigné, Charles réclamait la Sicile, Parme, la Toscane et, au delà des mers, le Mexique et le Pérou\ Son rival Philippe V non seulement ne consentait à rien, mais revendiquait tout ce que la force seule avait pu lui arracher, même il étendait ses vues sur les duchés de Parme et de Plaisance et sur le grand-duché de Toscane dont on s'attendait à voir les dynasties, Farnèse et Médicis, s'éteindre dans un avenir prochain. De ces ambitions et de ces avidités pouvait sortir une guerre dans la région méditerranéenne, menaçante pour le reste de l'Europe. Alberoni le sentait et s'y préparait. « Je crois, écrivait-il au duc de Parme, qu'il serait convenable de se mettre en état sans bruit, en douceur et avec prudence de pouvoir agir quand la nécessité et l'occasion le demanderont*... pendant ce temps, j'organiserai l'administration, la marine et le commerce des Indes in ciii consiste il tutto'^. »

Philippe d'Orléans et Georges P"" ne montraient un si vif désir de pacifier l'Europe que dans l'espoir d'affermir leur position chancelante qui n'eut pas résisté à une commotion générale. La trêve équivoque existant entre l'Autriche et l'Espagne pouvait être dénoncée à tout instant et mettre l'Europe en feu. Pour éviter ce péril, il fallait étendre la Triple Alliance à l'Empereur, sauf à laisser l'Espagne s'armer en guerre contre un adversaire qui se déroberait. La guerre devenait pour elle plus qu'une chance à courir, c'était une nécessité à subir. Un homme se trouvait là pour lever les scrupules religieux qu'aurait Philippe V à verser le sang, stimuler l'ambition d'Elisabeth Farnèse d'imposer

* Arch. des Ajj.Etrang., An^k'terre, t. 3oi, fol. 84 : Mémoire joint à la 1-ellredo Dubois à Stanhope, 7 novembre 1716.

* Arch. des Aff. Etrang.^ Angleterre, t. 3oo, fol. 107 : Mémoire de mai 1717; ibid., t. 3oo, fol. 323 : Mémoire pour le Régent.

* Arch. I\apl. Farnesiana, fasc. 58 : Alberoni au duc de Parme^ 29 juillet i4 décembre 171b.

* Arch. Napl^, Farnesiana, fasc. 58 : Alberoni au dite de Parme^ i4 décembre 17 16.

sa politique personnelle, favoriser l'influence du duc de Parme et, mieux que tout cela, réorganiser les forces de la monarchie espagnole : c'était Alberoni^ Celui-ci pouvait, à certains égards, rappeler à Dubois. Fils d'un jardinier, élève des jésuites, précepteur, il se flottait au monde, se découvrait des protecteurs, cherchant la fortune, quand il la découvrit sous les traits du duc de Vendôme, s'attacha à ce personnage et devint près de lui l'agent en titre du duc de Parme; ce qu'il ne cessera d'être pendant trente ans, dans le camp du général français et à la cour de Philippe V. La nature ne l'avait pas mieux traité que Dubois, bien que d'autre façon : c'était un petit homme, rond de partout, roulant sur ses jambes grêles une panse énorme, évoquant l'idée d'une toupie que surmonterait un masque bouffi et grotesque : front dépouillé, nez épaté, lèvres lippues, et dans la masse charnue, luisante et malsaine, des yeux vifs, clairs et gais. Comme pour Dubois, l'écorce déplaisante enfermait une âme de boue, plus vile encore et plus contaminée chez Alberoni puisque italienne.

Aussitôt que la toupie ronflait, une métamorphose semblait s'accomplir; le mouvement lui donnait une vie si intense qu'elle se transfigurait, saisissait, charmait, les étincelles sortaient des yeux, la voix enchantei^esse trouvait une harmonie si neuve, un éclat SI soutenu qu'on ne se lassait pas d'écouter, pas plus que le cabotin ne se lassait de parler. C'était l'exubérance fait homme. La destinée l'avait, semble-t-il, promis aux tréteaux de la foire, au lieu de cette carrière, qui lui convenait à merveille, il aboutit au Sacré-Collège, il y parut déplacé. Son début dans l'histoire fut une bouffonnerie dégoûtante, cri instinctif d'un tempérament porté vers l'ignoble, saillie répugnante d'une nature populaeière, car son imagination se barbouillait délicieusement dans tous les cloaques et s'abreuvait goulûment à tous les purins. Le sacerdoce n'était, à ses yeux, qu'une comédie et le cardinalat qu'une carrière. Sordide et dépravé on le vit s'acoquiner à une fille publique et faire accoucher celle-ci dans son propre lit tendu de pourpre; on lui reprochait de n'avoir pas pendant un an <nt<mdu une seule fois la messe et on a lieu de douter qu'il crut à l'existence de Dieu. Quel rôle jouait-il dans le ménage royal .î* il importe assez peu de le savoir et mieux vaut, peut-être, l'ignorerl

Ni prélat, ni amant, ni fripon, on ne sait pas même avec cer-

• Un essai de réhabilitation par E. Bourp^eois, Le secret des Farnèse, Philippe V et' la politique d'Alberoni. in-8, Paris, s. d. (1911]. Voir î>c Mazade, Alberoni, dans Revue des deux mondes, novembre 1860; G. Professione, Alberoni, 2 vol. in-8, Padova, 1890-1897.

titude s'il €tait ambitieux, mais il ne l'était pas à la manière d'un Richelieu ou d'un Ximenès. Il aimait moins k pouvoir que l'impunité de tout dire, de tout essayer, de tout risquer, par curioé.ité et divertissement plutôt que par instinct et goût des grandes choses. Le cabotin qu'il était lançait la plaisanterie salée, la moquerie acerbe, submergeait l'auditeur sous un déluge d'épithètes, d'épigrammes, de lazzi, s'amusait de sa propre verve et de la confusion de sa victime. Tour à tour attendri et impitoyable, laconique et diffus, il ne lui était pas possible d'être obscur m embarrassé. Cette profusion, ce ruissellement, où il y a plus de mots que d'idées, mais où surnagent quelques idées, donne l'illusion d'une facilité sans mesure, bien que ce ne soit qu'une façon de boniment, — toujours l'homme des tréteaux de la foire. Cela semble à Philippe V profondeur et génie, alors que ce n'est que truculence et comédie.

D'un comédien, il possède la qualité essentielle, il demeure maître de soi au milieu du trouble de la voix, de l'émotion des traits, de la violence des gestes. Chez Alberoni, la platitude seule est congénitale, tout le reste est acquis, employé, retiré, selon les besoins de l'affaire et du moment. On croit le saisir en flagrant délit de contradiction, mais ni ses actes ni ses paroles n'expriment sa conviction, car il n'en a aucune sinon dominer pour tout oser et .se faire applaudir. C'est non seulement par sa fidélité au duc de Parme qu'il reste italien, mais encore par ce besoin morbide d'applaudissements.

Mais s'il est tout cela il n'est pas que cela. 11 est un laborieux, un administrateur. 11 a des idées et il entreprend de les mettre en œuvre, à force de travail il y réussit. Son immense effort soulève un instant l'Espagne pour laquelle tout ne sera pas perdu de ce qui aura été tenté dans ces années de fièvre. Pour que tout fût fécond, il eût fallu moins d'imagination et, plus de sens commun. On a justement remarqué qu'ayant commencé sa fortune par un mot bouffon, il crut toujours à l'efficacité des procédés de la commedia delVarte, alors si florissante en Italie; et son âme ne se haussa pas au-dessus de son premier niveau. L'imagination aussi eut trop de part à sa conduite. Impétueuse et démesurée, elle l'empêche de distinguer ce qui est possible de ce qui ne lest pas: en réalité, il marche à l'aventure, également destiné aux apothéoses et aux culbutes. Ce qui le fait tel, c'est 1-e mélange de trivial et de médiocre, soit dans le bien, soit dans le mal, qui retient ce favori au-dessous de la sphère des grands politiques. Il se venge, mais sans détruire; il ne sait tromper que par des mensonges; son goût pour les choses neuves et hardies

L'OEUVRE D'ALBERONI

oe va pas jusqu'à l'amour de la gloire, il a l'insolence de sa forlune sans en avoir le génie.

Cette Fortune, a écrit un de ses biographes, a voulu le conduire à la grandeur par des voies extravagantes. Sa vie entière n'est qu'une suite d'extravagances et un grain de bon sens l'eut mieux servi qu'une pleine mesure d'imagination. Car Alberoni était tout autre chose qu'un vulgaire brouillon, il avait des vues élevées et lointaines, songeait à fonder une grande puissance méridionale gouvernant l'Espagne et l'Italie, régnant sur la Méditerranée, absorbant la France et dominant l'Europe. Mais le plan était caduc à l'heure même où il était tracé parce que l'Espagne et l'Italie ne peuvent marcher du même pas et servir l'intérêt d'un même maître. Dubois n'eut pas commis cette erreur, lui, du moins, en alliant la France et l'Angleterre ne prétendait nulkment les associer <( à bille égale »; il sacrifiait résolument la France à l'AngleteriM?, il la lui inféodait; c'était l'action d'un mauvais citoyen, ce n'était pas celle d'un rêveur. Cependant, dans la lutte qu'ils se livrèrent, si l'on ne peut dire lequel des deux poussa le plus loin l'absence de scrupules et la fertilité de moyens, on peut affirmer que le plus chimérique ne fut pas toujours Alberoni. Entre ces deux champions, plus dignes de s'entendre qu'ils n'en étaient capables, s'engagea un assaut qui figure parmi les plus illustres parties de l'escrime diplomatique : tous deux souples, rusés, surprenants, l'un tirant à la française mais plutôt en prévôt de salle qu'en gentilhomme, l'autre tirant à l'italienne avec des feintes de spadassin d'Espagne.

Instrument d'un souverain tel que Louis XIV, éclairé et volontaire. Alberoni eut rendu d'importants services, il eut même aidé à de grandes choses : mais entre Philippe V et Elisabeth Farnèse, atteints de frénésie conjugale, entre la nourrice Laar^ Piscatori rusée, cupide et brutale et le confesseur Daubenton, cauteleux, sournois et insinuant, Alberoni ne savait à qui et à quoi se prendre pour asseoir durablement sa puissance. En réalité, son unique appui se trouvait être la Reine. Dépositaire des sentiments les plus secrets d'une princesse qui lui devait sa grandeur et de qui il soutenait l'influence, confident des lassitudes et des dégoûts comme des langueurs et des envies d'une épouse excédée par de continuelles grossesses, tenant dans cet intérieur un rôle mal connu, Alberoni y trouvait la source de sa puissance. On lui passait tout et il se permettait tout; Elisabeth Farnèse crut un jour avoir égaré un paquet de lettres de la dernière importance, elle le chercha longtemps sans pouvoir le trouver et accusa tout le monde; finalement on les découvrit

Les

réformes d'Alberoni

chez Alberoni. La Reine aima mieux incriminer sa propre sottise, que de laisser un seul instant soupçonner par le Roi la fidélité ou la discrétion de cet impeccable ministre. C'est ainsi, observe Torcy, qu*Alberoni gouvernoit les affaires d'Espagne pendant « que les princes qui avoient le plus d'intérêt à la bonne administration de la monarchie paroissoient absolument insensibles au bien de l'État. » L'Espagne n'était d'ailleurs entre les mains du ministre qu'une colonie italienne, de sorte qu'il faut rabattre beaucoup du seul éloge que Lémontey trouvait à faire de lui : d'avoir été « le premier cardinal ministre et... probablement le dernier qui n'ait pas préféré les intérêts de Rome à

ceux de son pays\ »

Après avoir fait asseoir une princesse parmesane sur le trône d'Espagne, Alberoni avait successivement évincé Mme des Ursins et le cardinal del Judice et entrepris la régénération du royaume. « Dans quelle confusion, écrira-t-il, j'ai trouvé cette Cour! C'est à faire horreur. Dans quel désordre j'ai vu cette monarchie'! » Il entreprit de relever les finances, tenta des réformes, combattit le gaspillage. On supprima deux compagnies de gardes du corps sur quatre et on annonça d'autres suppressions. Courtisans, fonctionnaires, mirent en circulation les bruits les plus fâcheux, tellement qu'Alberoni douta du succès. (( Vraiment je me demande si je pourrai établir ici un système d'ordre et de gouvernement. Tous s'y opposent, et quand bien même il s'établirait, je me demande s'ils ne le détruiront pas, en l'exécutant m.aF. » Et presque au lendemain du jour oii le Régent introduisait en France les Conseils, Alberoni entreprenait la destruction de ceux qui, depuis trois siècles assuraient la décadence de l'Espagne. La grande réforme s'opéra au mois de janvier 171 7. Le Conseil d'État perdit son président el ses attributions. Le Conseil de Castille fut également frappé; le Conseil de la guerre fut ébranlé plus profondément encore; le Conseil des finances eût exigé des mesures aussi radicales car le désordre y était au comble et la friponnerie générale. Alberoni se désolait du nombre des couvents dont la continence et la paresse privaient l'Espagne de population et d'agriculture. » Quelle nation

" P. E. Lémontoy, Histoire de la Régence, t. I, p. 128; E. Bourgeois, Le secret des Farnèse. Philippe V et la politique d'Alberoni, p. 206.

* Alberoni à Bocca, 9 mars 1716, dans Lettres intimes de J.-M. Alberoni adressées au comte J. Bocca, ministre des finances du duc de Parme, publiées par E. Bourgeois, in-8, Paris, 1898, p ^^^. • • Alberoni à Rocca, 27 avril 1716, dans Lettres intimes^ p. 433.

L'OEUVRE D'ALBERONI

fainéante », s'écriait-ir". u II n'y a pas à vingt milles autour de Madrid une maison de campagne, un arbre, un fruit. Voilà une nation qui a gouverné les plus riches pays d'Europe et prétend vivre a la façon des nègres''. » Et pour inculquer aux Espagnols le goût du travail, Alberoni fit venir... des Italiens! D'autres innovations fuix'nt plus heureuses, par exemple l'introduction du tissage des draps et toiles fines d'après les méthodes des Hollandais, l'effort tenté pour unifier la monnaie partout dépréciée, les règlements portés en vue d'assurer à dates fixes le départ des flottes et la i^econstitution de la marine espagnole. Avec sagesse, le ministre s'attachait à i^lever la puissance maritime et commerciale de l'Espagne. Des magasins pour la construction et le grément des flottes s'organisaient au Ferrol et à Cadix, bientôt il ne serait plus nécessaire de se procurer les bois de construction en Norvège, les agrès en Hollande : on en fabriquerait au Ferrol.

Dès le mois de septembre et d'octobre 1716, Alberoni s'était 11 déterminé à un rapprochement économique avec li Hollande et l'envoyé de ce pays à Madrid, baron de Riperda, lui conseilla une alliance avec l'Angleterre^^; elle fut conclue par le traité de décembre qui accordait à l'Angleterre plus de privilèges en Amérique que la France n'en avait jamais obtenus. Alberoni avait AToulu devancer le duc d'Orléans auprès du roi d'Angleterre. Sa politique combattue par le cardinal del Judice avait finallement tiiomphé et Tinfluence française était plus qu'ébranlée à Madrid, l'envoyé britannique y travaillant de son mieux'\ « Les Français, écrit-il à son ministre, n'ont plus ici la moindre influence. Ouvrir et achever cette brèche a été la difficulté principale de la négociation (relative au traité de commerce). Cette Cour a depuis peu traité les Français très froidement; et elle est disposée à les traiter selon qu'il plaira à Sa Majesté, de sorte que je crois qu'ils ne pourront jamais plus lever la tête ici... Le roi d'Espagne a rompu tout à fait avec ses vieux amis en faisant un traité qui les a fort désobligés, sans rien stipuler pour lui-même et en opposition avec tous ses ministres. Si bas que soit l'Espagne, nul autre État n'est capable de se relever aussi vite. Elle le fera

'" Alberoni ù Bocca, 8 juin 1716, dans op. cit., p. 471.

*^ Alberoni à Bocca, 25 mai 1716, dans op. cit., p. 46i.

" Bubb à Stunhope, 20 scptonibrc 1710, dans W. Coxe, L'Espagne sous la maison de Bourbon, t. II, p. 261-265.

" Arch. des Aff. Étrany., Eôpagn-e, t. 2^2, fol. 288 et 270 : Saint-Aignan au Bégent, i3 octobre i7i5; le même à Louis XV, 26 octobre i7i5; Arch» Nap.y Farncsiana, fasc. 58 : Alberoni au duc de Parme, 20 avril 1716.

se tourne

vers uigle terre

aujourd'hui plus rapidement que jamais... En fait, les ressources [de Philippe V] dépassent d'un tiers celles de tous ses prédécesseurs, et ses dépenses sont réduites de moitié; de sorte^ qu'avec un peu d'ordre, il saura bientôt se rendre un allié utile^\ » Non seulement le cabinet anglais résista k ces perspectives, derrière lesquelles il était aisé d'entrevoir les avances d'Alberoni, mais il sio^na le traité de Westminster avec l'Empereur, qui conlirmait à celui-ci ses acquisitions en Italie.

Alberoni fui atterré, mais ne renonça pas à briguer l'alliance anglaise, soutenu par Elisabeth Farnèse u sans laquelle, écrivait l'envoyé britannique, nous ne ferons jamais rien ici. Si elle cessait de soutenir nos intérêts, nous n'aurions plus qu'à prendie congé de l'Espagne. Je suis pleinement persuadé qu'elle est de cœur avec nous maintenant. Elle est ennemie jurée des Français... En un mot, l'inlluence absolue sur l'Espagne appartiendra au plus offrant et dernier enchérisseur en faveur du fils de la

Reine'\ » ,,,.,,•

Relèvement Lorsquc le marquis de Louville se présenta à Madrid les mains de l'Espagne ^.^^^ Elisabeth et Alberoni ne l'y tolérèrent (lu'un moment et le conseiller tout puissant et seul écouté de Philippe V ne manqua pas de se prévaloir auprès du Bubb de la déconvenue de Louville, de lui réitérer que l'Espagne était totalement séparée de la France et, comme preuve, il termina la discussion relative au traité régularisant le privilège que l'Espagne avait promis à Utrechl de transférer à l'Angleterre, privilège d'importer en Amérique la main-d'œuvre nègre, traité qui a gardé nom d assiento Ces complaisatices étaient-elles accompagnées de présents, on ne .sait mais Alberoni ne voyait dans Vasslento, comme dans le rapprochement commercial avec l'AngleterVe, qu'un début et une entrée en matière^\ Tout ceci n'était proposé ou consenti qu'en vue du rôle destine à Philippe V et aux Farnèse en Italie, le jour où le trésor, la flotte et l'armée du Bourbon d'Espagne seraient de taille à faire reculer l'Empereur dans la péninsule -^ au profit de la grandeur et de la sécurité des princes italiens>\ Dubois ne s'y méprenait pas, et, dès le mois d'avril 1717, il avertissait Stanhope que les préparatifs d'Alberoni rendraient impos-

1^ Buhb à Stanhope, 19 février 1716, dans W. Coxe, op. cit., l.ll, p. 121. '^ Babb à stanhope, i5 juin 171V), dans W. Coxc, op. cit., t. 11, p i^Q- '« Alberoni à Bocca, 8 avril 1716, dans Lettres intimes, p. .*o4. ^^ E. Bourgeois, Le secret des Farnèse, Philippe V et Ui politique d Alberoni, in-8, Paris, s. d. [1891], p. ig^-

L*OÉUVRE D'ALBERONI

re

sible la réconciliation de l'Espagne avec rEmpeieur^\ Stanhope, averti par Bubb, ne renonç-ait pas à l'idée d'offrir à Elisabeth Farnèse des compensations en Italie et [jendant ce temps un semblant d'ordre se rétablissait dans radministration, le gaspillage devenait moins efiréné, plusieurs entreprises arrivaient à un eommenoement d exécution, les travaux entrepris au Ferrol prenaient tournure. Cadix, la Corogne, Barcelone étaient témoins d'une certaine activité. Pampelunc complétait son artillerie. Dans la période du premier semestre de l'année 1717, le roi d'Espagne avait vu sa flotte de la Méditerannée passer de l'état de fantôme à la réalité de treize vaisseaux dont un de quatre-vingts pièces de canon^^; l'armée de terre avait suivi un progrès analogue. Philippe V n'étaio pas en mesure de récompenser par ses propres moyens de si beaux résultats; ni les titres, ni les richesses dont il disposait ne pouvaient valoir à Alberoni l'aiitorité que, seul, le chapeau de cardinal lui conférerait. Mais il fallait compter avec Clément XI. .

Pour obtenir ce chapeau Alberoni était disposé à mettre en Avances mouvement l'antique machine qu'était la monarchie espagnole. iVof^eiït^ Et d'abord, pour complaire au pape il envoya une escadre procurer la délivrance de Corfou assiégé par les Turcs (août 1716) et reçut la promesse du chapeau. 11 importait aux Anglais, pour le bien de leurs affaires, qu' Alberoni l'obtint le plus tôt possible afin que, nanti d'une situation et d'un titre officiels, ils pussent traiter avec lui et non plus avec de vaines ombres, comme Grimaido, secrétaire du Roi, mais sans pouvoir réel. Pas à pas, le prestolet se rapprochait de l'autorité effective, s'infiltrant tour à tour dans les départements des finances et des Indes. Les ministres adresseront désormais 'leurs corixîspondances au cabinet du Roi où siège, omnipotent, Alberoni qui s'empare ainsi de toute la diplomatie étrangère comme il surveille de haut. le ministère de la guérie. Ce ne sont encore là que les avenues du pouvoir, mais le candidat à la pourpre laisse tout espérer de ses futures complaisances. Aussitôt maître des affaires, dit-il à Bubb, il s'emploiera de tout son pouvoir et sans tarder à ce que 'es Anglais ressentent les bons effets de son désir cordial de les ser-

** Arch. des Aff. Etrang., Anglelew-e, t. 3oo, fol. 61-62; Dubois à Stanhope, 28 avril 1717.

^' Bibl. nat., ms. fr. 10670-10672, t. II, fol. 276, 7^5; De Saint-Hîlaire, Mémoires pour servir à Vhistoire d^Espagne souc le. règne de' Philippe V, in-i 2, Amsterdam, 1756, 1. 111, p. 170; Saint-Simon, Mémoires, édit. Chéruel, t. XIV, p. 38 suiv. ••

ii*i

L'OEUVRE D'ALBERONI

Désir

de revanche

k Madrid

Les vues d'Alberoni sur ritalie

vir \ Les Anglais approuvent mais ne dévi-enl pas leur politique d'une ligne pour complaire à un partisan si empressé. Nonobstant les protestations d'Alberoni, ils ont signé avec l'Empereur le traité de Westminster et ils signent avec le Régent la Triple Alliance de la Haye; le premier avec Charles VI qui revendique la couronne d'Espagne que porte Philippe V, la seconde avec PhiFippe d'Orléans qui prétend à la couronne de France que réclame le même Philippe V. Celui-ci s'emporte, éclate en reproches contre le malencontreux ministre auquel il reproche de l'avoir séparé de ses anciens amis, mais cette colère s'évanouit dès l'instant oii Elisabeth Farnèse prend la défense d'Alberoni dont le prestige est suffisant pour triompher de la répugnance de son maître, superstitieux et bigot, à l'endroit du protestant Georges P". Il n'était pas de pires griefs que ceux qu'il entretenait contre le" roi de la Grande-Bretagne, assis sur un trône usurpé, allié à ses adversaires les plus odieux : l'Empereur et le Régent; cependant Alberoni réussissait à entretenir des rapports cordiaux entre Philippe et George. Au nom de son maître, il protestait contre la pensée d'un accommodement avec l'Empereur par l'intermédiaire du pape auquel il n'hésiterait pas à préférer les bons offices du roi d'Angleterre"'. Non content de ces protestations, Philippe V, à l'instigation d'Alberoni, sollicitait de Georges l" l'autorisation de créer un corps de troupes sûres composé de trois mille Irlandais". Cette démarche inattendue et embarrassante ne semble pas même avoir été discutée.

Ainsi toutes les avances d'Alberoni à l'Angleterre et aux Provinces-Unies n'avaient abouti à aucun résultat; mais le Parmesan était d'une race qui compte pour rien les rebuffades et ignore les humiliations, il ne se découragea pas, il comprit cependant qu'il lui fallait temporiser. La pensée d'une revanche contre les traités qui avaient été signés à Utrecht et à Rastadt était entretenue avec une égale ferveur à Madrid et vT Vienne. Autour de Philippe V, d'avides Italiens, Cellamare, Popoli, Judice, Grimaldo entretenaient l'espoir et cultivaient les germes d'un conflit qui rendrait à l'Espagne Naples, Milan et la Sicile. Alberoni ne pouvait moins faire que de s'associer à ces revendications, du tnoins eut-il la sagesse de vouloir éviter une entreprise trop hâtive, mal concertée et qui ne pourrait être que désastreuse.

Il n'envisageait pas l'indépendance italienne, mais seulement

^° dubh. à Stanhope, 26 janvier 1717, dans W. Coxo, op. cit., t. II, p. i5i. ^* Bubb à Methùen, 12 avril 1717, dans W. Coxo, op. cit., t. II, p. i54, i55.

^^ Bubb à Sianhope, 7 juin 1717, dans W. Coxo, op. cit., t. II, p. i56.

la libération de l'emprise autrichienne et la restitution de la péninsule à l'Espagne. « L'Italie, disait-il, est un trop bon pays pour que les Allemands la négligent. Et ils la tiennent, hélas! avec un caporal. >, Mais la nation était tellement déchue et avilie qu'il la tenait pour irrémédiablement vouée à une suzeraineté étrangère, en fait à l'exploitation espagnole. N'était^îe, à ses yeux quun pis aller? Prévoyait-il une régénération plus complète et une destinée plus haute le jour où il écrivait : « L'Italie souffre d un mal qui ne pourra se guérir que par le fer et le feu" » Peutêtre .i> Quoiqu'il en soit, l'Espagne fut dans ses calculs, le levier destiné à soulever l'Italie et l'instrument de sa libération. Pour ;jcquerir k droit Je tiavailler avec une sorte de fanatisme à moniG cet instrument <n étc.t de produire ce qu'il en attendait Alberoni se soumettait à la nécessité de flagorner le ménage royal, lui faisait ^-ntrevoi» d'éblouissantes perspectives. Tel était le thème des entretiens confHentiels qui assuraient son crédit et «( pour disposer de l'Espagne, le jour venu, il se mettait au Ion des ambitions qu'il avait éveillées; il en soignait et surveillait le cours, de manière à s'en trouver maître à toute heure". » La tâche était si vaste et si ardue, les moyens si disproportionnés aux résultats à atteindre qu'Alberoni sentait l'absolue nécessité de gagner du temps pour assurer ses préparatifs : a Je ne crois pas, écrivait-il à la Cour de Parme qu'il faille provoquer des haines et des querelles : mai? il serait bon de se mettre en état prudemment, doucement, sans bruit, de pouvoir agir quand la nécessité et l'occasion l'c^xigeront. Il faudrait abandonner alors toutes les vues lointaines, comme la succession au trône de France, et profiter de ce sacrifice pour entraîner les mieux disposés à fournir une compensation à l'Espagne, pour les obliger et les lier par les engagements les plus étroits à soutenir les intérêts et les droits de l'Italie'". » Ces conseils n'étaient pas aisés à faire prévaloir, car si Elisabeth Farnèse frémissait de haine au seul nom de l'Empereur, elle se desséchait de désir à la pensée du trône de France. <( Si jamais le petit roi de France venait à mourir, écrit encore Alberoni, le génie et la volonté de la Reine sont entièrement portés à réclamer le trône. C'est un point critique, une matière où il faut se c^-ondu ire fort secrètement, fort prudemment : n'a-t-on pas le droit de dire qu'elle abandonnerait le cer-

" Alberoni à Uoccc, 8 mai ei 21 août 1713, dans Lettres intimes, p. 217., a43.

" E. Bourgeois, Le secret des Farnèse, p. 201-202.

** Arch, .\a/). Farnesiana, fasc, 58 ; Alberoni au duc de Parme, 29 juillet

'li'

Les vues

des

Parmesans

L'ŒUVRE D'ALBERONI

Menées

pour renverser Alberuni

tain pour l'inoertain"? » Le duc de Parme, dont Alberoui restait le serviteur docile et inquiet, n'était guère plus patient. « Je me désole, lui écrivait-il, de vous voir si persuadé, si obstiné à croire qu'il faut attendre pour employer l'Espagne au bien de ritalie^\ » L'idée de songer au trône de France lui paraissait de la part de sa nièce une sorte de trahison domestique. « Rappelezlui ce que nous avons fait pour la placer sur ce trône qu'elle voudrait quitter sans égards pour le danger auquel nous nous exposions, pour le sacrifice que nous avons fait à sa grandeur et à sa fortune de tout notre être pour ainsi dire. Elle doit spécialement fixer ses regards sur nos intérêts, les mettre sous la protection de son mari, travailler à notre sûreté d'abord et ensuite au progrès de nos avantages". »

Alberoni résistait aux impatiences et aux avidités qui eussent compromis sa tentative. Tiraillé ici, attaqué ailleurs, il lui fal.lait se défendre contre les cabales d'une noblesse qui ne lui pardonnait pas son élévation et contre les intrigues d'une dipiomatie qui n'acceptait pas un échec Au lendemain du départ forcé du marquis de Louville, le duc d'Orléans installait à Madrid des agents dirigés de Paris et embrigadés par notre ambassadeur ic duc de Saint-Aignan pour combattre l'influence d'Alberoni dont le renvoi devint le premier but assigné h leurs efforts.

Auprès d'Alberoni, personne ne comptait pour rien et ceci n'était pas pour lui concilier tous ceux auxquels il fermait le chemin du pouvoir. Les uns laissaient voir leur humeur, d'autres affectaient l'indifférence ou la satisfaction, mais on ne pouvait ignorer que la France ne comptât parmi eux beaucoup d'amis. (î Assurez-les, écrivait le Régent, de l'extrême envie que j'ai de leur rendre le gouvernement et d'en éloigner les Italiens, mais qu'il faut qu'ils y travaillent de leur côté le plus qu'ils pourront. Parmi ceux dont le concours paraissait devoir être fe plus effectif se trouvaient Bernardo Tingero, secrétaire du Conseil des Indes, Ronquillo président du Conseil de Castille et le comte d'Aguîlar » qu'on ne pouvoit estimer, mais si plein de nerf et d'ambition qu'il ne falloit pas le mépriser". » Beaucoup de grands seigneurs se joindraient à eux, qui tous avaient vu avec dégoût

*• Arch. Nap., Farnesiana, fasc. 58 : Alberoni au duc de Parme, 5 octobre

" Arch. Vap., Farnosiana, fasc. 58 : le duc de Parme à AlberonL 3i janvier 1716.

" Arch. /Vap., Farnesiana, fasc. 58 : le duc de Parme à Alberoni, 3n octobre 1716.

" Saint-Simon, Mémoires, édit. Chérud» t, XVIII, p. 85,

l'invasion italiote qui suivit l'arrivée de la reine parmesane; déçus, aigris, parfois dépouillés de leurs charges, presque besoigneux, on pouvait compter sur leurs rancunes et leur zèle plus que sur leur intelligence et leur discrétion'^ A en croire ces mécontents, l'opinion publique était soulevée, la révolution imminente, et on les croyait beaucoup trop. Saint-Aignan, Torcy, le duc d'Orléans admettaient un peu légèrement que « le Roi catholique après avoir possédé l'affection de ses peuples au plus haut point de peifection s'en trouvait présentement privé''. »

Ive pouvoir d'Alberoni tenait « à ce qu'il enfermait le Roi et la Reine », mais le pouvoir du confesseur, le jésuite Daubenton, qui à toute heure du jour et de la nuit entretenait Philippe V sans témoins, était presque aussi grand et Alberoni avait partie liée avec Daubenton, non par sympathie, mais par crainte réciproque de leur puissance. Une intrigue bien vile essaya.de les brouiller en les rendant suspects tous deux au Roi, elle échoua". Saint-Aignan pensa découvrir autre chose : répondre aux avances de Daubenton de façon à mettre le ministre en défiance sur cette intimité; il y réussit en partie et crut toucher le but. Louville le détrompa sans ménagements" et sans pouvoir le détourner de chétives intrigues et de bas espionnages''. En même temps, une brigue dans laquelle entraient le maréchal d'Huxelles et Mme des Ursins se formait pour rappeler Orry et n'aboutit à rien. Le Régent n'en voulait pas entendre parler'' et Louville croyait y découvrir la façon des Jésuites'*. Alberoni n'eut aucune peine à triompher d'adversaires si peu redoutables; le 22 janvier 1717, son pouvoir n'avait plus rien à appréhender". Ses craintes étaient ailleurs. Elisabeth Farnèse semblait toujours à l'instant de donner sa confiance à son entourage de serviteurs et de familiers accourus de Parme derrière elle et attachés comme

" Arch. des Ajj. Etranq., Espagne, t. 252, fol. 270-275 : Inslniclion secrète de Saint-Aignan.

»' Arch. des Aff. Etrang., Espagne, t. 253, fol. 83 : Le Roi à Saint-Aignan, 27 octobre 1716.

" E. Bourgeois, Le secret des Farnèse, p. 229-232; Baudrillart, Philippe V et la Cour de France, t. IT, p. 247-248.

" Louville à Saint-Aignan, novembre 1716, dans Louville, Mémoires, t. II,

" Archiv. des Ajj. Etrang., Espagne, i. 253, fol. 272 : Saint-Aignan au Hégent, 22 décembre 1716; Louville, Mémoires, t. II, p. 221.

" Archiv. des Aff. Etrang., Espagne, t. 257, fol. 27 à 3o : Le Régent à Saint-Aignan; 11 janvier 1717.

" Archiv. des Aff. Etrang., Espagne, t. i44, fol, 200 : Le Régent à Saint- Aignan; Louville, Mémoires, t. II, p. 228.

^' Louville, Mémoires, t. II, p. 219, 325.

Les

véritables adversaires

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