XI
lés des trois Ordres ayant mission de « policer, corriger, destiner les fonds », ce qui permettra de projjortionner les impôts aux ressources du pays, d'abolir la gabelle, les cinq grosses « fermes » la capitation et le « dixième ». Un troisième type sera l'assemblée des l':tals-Générau\ auxiuels chaque diocèse déléguera un évoque, un noble et im roturier élus chacun par son Ordre. Les Ëtats-Généraux exerceront le contrôle sur les actes des deux assemblées inférieures, voteront la levée des subsides, discuteront les projets d'ordre militaire ou naval, corrigeront les abus. Leur convocation sera triennale et la durée de leur session illimitée, l'unification administrative, la réforme de l'impôt, la politique étrangère, la gestion des intendants relèveront de leur compétence; l'abolition des justices seigneuriales, de la survivance des charges et des pensions de Cour, la répression de la vénalité des offices de judicature, la révision des coutumes provinciales, la rédaction d'un Code unique leur seront dévolus, — et c'est déjà toute l'esquisse du programme que remplira l'Assemblée Constituante. Une place privilégiée encore, mais déjà plus exclusive est faite à l'aristocratie. F^'Holon entrebaille la porte par où se glissera la démocratie. « Il faudroit, écrit-il au duc de Chevreuse, que le Roi entrât en matière avec un certain nombre de notables des diverses conditions et des divers pays. 11 faudroit prendre leurs conseils... J'avoue qu'un tel changement pourroit émouvoir trop les esprits et les faire passer tout d'un coup d'une dépendance absolue à un dangereux excès de liberté. C'est y)ar la crainte de ces inconvénients que je ne propose point d'assembler les États-Généraux, qui, sans cette raison, seroient très nécessaires et qu'il serait capital de rétablir; mais comme la trace en est presque perdue et que le pas à faire est très glissant dans la conjoncture présente, j y craindrois de la confusion. Je me bornerai donc d'abord à d(»s notables que le Roi consulteroit l'un après l'autre »; ce qui serait une façon de « se ressouvenir de la vraie forme du rovaume^^' ».
Pendant les années qui suivirent la mort soudaine du duc de Bourgogne, le nom de ce prince servit de recommandation à des plans de gouvernement auxquels il n'avait eu peut-être aucune part. Saint-Simon a laissé un mémoire volumineux sur les Projets de gouvernement résolus par M. le duc de Bourgogne,
^^* Dr, Bniisfsrt, Hinfnirc rie F^nelor. .V ôdît., t. TV, !>. t'iR-t.^o: Voir 0. Trôca, Les doctrines et les Réformes de droit public en réaction contre Vahsoluiisme de Louis XIV dunr l'entourage du duc de Bourgogne, iii-8, Paris,
dauphin, après y avoir mûrement pensé'^\ En réalité, ce mémoire n'a point été écrit par lui comme, par moments, il le donne à croire, sous la dictée du prince dont il n'eût été en quelque sorte que le secrétaire. Composé pHus de deux ans après la mort du Dauphin'^', il peut renfermer quelques opinions de celui-ci parmi beaucoup d'autres qu'il n'a peut-être jamais examinées avec son interlocuteur'". Si fréquentes et prolongées qu'on suppose les conversations de l'héritier du trône avec le duc et pair,
ot comme elles étaient mystérieuses le nombre en a dû être
forcément limité, — il n'est pas possible d'admettre que tant de questions et de si diverses aient été abordées et décidées entie eux et par eux dans l'espace de moins d'une année (avril 171 1février 171^). Uors donc que Saint-Simon se sert, presque à chaque page de ces formules : le Dauphin voulait..., le Dauphin a jugé à propos..., le Dauphin s'est résolu..., il s'en fait manifestement accroire, et cette prétention ne saurait être acceptée. Saint-Simon ne fut pas au reste le seul à recourir à ce procédé. Quand l'abbé de Saint-Pierre fit paraître en 1725, son Discours sur la Polysynodie et en 1732 son Projet pour perfectionner le gouvernement des États, il en usa de même. « Il était, dit-il en parlant de celui qu'il appelle feu le Dauphin Rourgogne, un prince très appliqué à la science du Gouvernement, qui demandoit aux hommes les plus vertueux et les plus habiles des mémoires pour bien gouverner, qui mettoit à part et apostilloit de sa main ceux qu'il approuvoit pour les relire et les pei-fectionner. Or il n'est pas étonnant que quelques-uns de ces projets qu'il approuvoit ayent été connus de quelques personnes à qui il avoit confiance...'" » Et l'abbé s'empresse de publier comme approuvés par le duc de Rourgogne la Polysynodie ou gouvernement par les conseils, VAristomonarchie, scrutin perfectionné qui servi-
»2« BibUoth. nation., Supplém. franc. 1260; Projets de gouvernement du duc de Bourgogne, Dauphin, ^fémoire attribué au duc de Saint-Simon et publié pour la nremière fois... par M. Paul M<^?nard, in-8, Paris, tS6o; voir O. d'Haii<îSonvino, Tji duchesse de Bourgogne et Valliance savoyarde sous Louis X7V, in-8. Paris, 1908, t. IV, p. 267 «uiv. ; R. Tabourncl, Le roi de Vivant-rt'gnc : le duc de Bourgogne, dans Revue des Etudes historiques, ipoT, t. LWIT, p. 340-347.
"^ Composé entre le mois de mars 171 4 et le mois d'août 1715.
»" Sur V voracité de Saint-Simon on nnit ranpoVr P. Cbornol, Saint-Simon considéré comme historien de Louis XÎV, in-8, Paris, i865 et A. de Boislîsle, Fragments inédits de Saint-Simon, dans Annuaire-Bulletin de la Société de l Histoire de France, 1880, p. ii7-t44: il donne comme ayant été prononcé un discours qui demeura m nr^rtefcuille ; autre preuve dans Revue des Questions historiques, igoS, t. LXXIII, p. 448 suîv.
*" Abbé de Saint-Pierre. Œuvres complètes, 1782, t. III, p. 191.
XLtl
INTRODUCTION
rait à la fois dWnthropomètre aux rois pour mosurer la valeur de leurs sujets, et de Bazilimètre aux sujets pour mesurer la valeur de leurs rois. Le comte de Boulainvilliers n'hésite pas à représenter le duc de Bourgogne comme <( lui ayant mis la plume à la main » et le préambule de l'Édit de 171 5, instituant les Conseils, assure que le projet en fut trouvé dans la cassette du duc de Bourgogne.
Il y eut ainsi une véritable exploitation attachée au souvenir du duc de Bourgogne qui studieux, réservé, « tâchoit à connoître les hommes, à tirer d'eux les instructions et les lumières qu'il pouvoit espérer. Il conféroit quelquefois, mais rarement avec quelques-uns, mais à la passade, sur des matières particulières... Il se laissoit aller sur les plans qu'il croyoit nécessaires; ii se livroit sur les choses générales; il se retenoit sur les particulières et plus encore sur les particuliers''* ». Les quarante-deux volumes in-folio de l'enquête des Intendants lui avaient dû apprendre entre autres choses qu'interroger les fonctionnaires sur ce qui se passe dans leurs services n'est pas \me manière très sûre d'atteindre la vérité, il lisait donc beaucoup, recevant de toutes mains car « quand il n'y auroit, disait-il, qu'une seule observation judicieuse dans un volume entier de spéculations chimériques, on ne doit pas regretter le temps qu'on a passé a le lire'" )). Parfois une main inconnue s'enhardissait à déposer sur la table de travail du Dauphin un mémoire oii les conseils étaient mélangés de vives critiques sur l'administration actuelle du rovaume'^*.
Le prince travaillait beaucoup, écrivait, et une partie de ses papiers trouvés, après sa mort, dans son bureau et sa cassette, fut détruite par Louis XIV"; parmi ce qui échappa, l'abbé Proyart publia ce qui fut trouvé dans la succession du Dauphin fils de Louis XV, mais il semble qu'il « n'eut pas les coudées franches » et « qu'une conclusion pratique manque presque toujours aux maximes, aux principes cités » par ce biographe semiofficier^". Ce qui nous a été conservé du duc de Bourgogne ne s'éloigne guère des considérations générales et n'arrive pas jusqu'aux propositions concrètes. A quelles résolutions pratiques
""^ Saint Simon. Mémoires, édit. Chéniol, 1867, t. X, p. in'i-To5.
1'^ S. Proynrt. Vie du Dauphin, père de Louis XV, 1782, t. I, p. .^60.
"• Bibliothèque du Musée Calvet, en Avifînon. Papiers inédits de la marquise d'Huxelles.
"' Bibliothèque du Sénat, ms. 168, fol. 69 : Traits de M. le Dauphin auparavant duc de Bourgogne.
»" P. Mesnard, op .cit. p. LXVII-LXVIII.
INTRODUCTION
JtLIlt
se fut-il arrêté? On ne saurait le dire puisqu'on ignore, là où il y avait matière à hésitation, de quel côté il penchait. Mort avant de régner, il s'y préparait par une réflexion assidue, il se préoccupait d'exercer son pouvoir avec justice et dans l'intérêt de son peuple : malheureusement nous ne savons par aucun document émané directement de lui quelles limites il entendait de luimême imposer à ce pouvoir^
Saint-Simon l'a entendu dire maintes fois : qu'un roi est fait pour les sujets et non les sujets pour lui, (( mot de père de la Patrie », bien en garde contre le despotisme. Mais dans quelles institutions entendait-il chercher une garantie contre la tyrannie, le despotisme ou la liberté? Son biographe assure qu'à ses yeux (( après le secours du ciel, rien n'étoit plus nécessaire à un roi qu'un ami fidèle... un ami généreux et sincère, un ami bien éprouvé qui soit autorisé et même obligé sur la foi de l'amitié de l'avertir quand il s'écarte de ses devoirs et que le mal se fait en son nom, sans qu'il y ait part ou qu'il l'ignore'". Et comme un ami fidèle est lui-même sujet à erreur et peut ne pas être au courant de tout, le Dauphin vouloit encore qu'un roi cherchât la vérité dans le commerce des personnes qui peuvent l'en instruire, et qu'il l'accueille de quelque manière qu'elle lui soit présentée, lors même que ce ne seroit pas avec ces ménagements que souhaiteroit l'amour-propre. »
Mais un ami fidèle n'est pas une institution, Saint-Simon, suspect, lorsqu'il attribue au Prince ses propres desseins, peut être tenu pour sincère lorsqu'il dit formellement que le duc de Bouro-ofrne était « ami des F.tats-Généraux''" »; il est moins recevable lorsqu'il lui fait honneur d'avoir toujours pensé « que ce corps ne peut être qu'un corps de plaignans, de remontrans, et, quand il plaît au Roi de le lui permettre, de proposans''' ». Fénelon, dans les Tables de Chaulnes se fait des États une conception très différente. S'il ne les assembV que tous les trois ans et leur refuse le pouvoir législatif, il leur reconnaît le droit de délibérer a sur les fonds à lever par rapport aux charges extraordinaires » et celui d'étendre « par voie de représentations » leurs délibérations sur toutes les matières de justice, de police, de finance, de guerre, d'alliances et négociations, de paix, d'agriculture, de commerce'" »; enfin, il ne limite pas la durée de leur session.
"• S. Proyart, op. cit., l. Il, p. 52.
130 p Fpi,«y^.rc. Ecrits inédits de Saint-Simon, in-8. Paris, 1880, t. II, p.
4iO.
»'• Saint-Simon. Mémoires. é(\\\. Chéniel, i856, t. X, p. m.
"* Frnelon. Œuvres complètes, ^dit. de Saint-Sulpice, t. Vil, p. 333.
ILÎV
INTRODUCTION
Le duc de Bourgogne eut-il partagé ces vues? Il préférait les entretiens particuliers aux délibérations d'apparat, ne connaissant rien, disait-il, « de plus ignorant qu'une assemblée de savans ni de moins clairvoyant qu'une assemblée de sages » en sorte que « celui qui n'étoit que dans l'obscurité avant de consulter, se trouve dans les plus épaisses ténèbres, après l'avoir fait"' ». Professant sur les assemblées cette opinion un peu dédaigneuse, il n'est pas probable qu'il eût pris son parti, comme le lui aurait proposé Fénelon, d'associer les États-Généraux à son administration, quoique Saint-Simon dise encore qu'il se serait servi de leur réunion, au moins comme moyen d'information et qu'il se serait plu « dans le sein de sa nation rassemblée ».
Ge qui n'est guère contestable c'est que le Prince eût rétabli les États provinciaux là où ils avaient été abolis, il eut supprimé les Intendants remplacés par des visiteurs. Sur ce point les Tables de Chaulnes et les Projets de gouvernement sont d'accord, en sorte que cette importante réforme eut été certainement appliquée, changeant la face et la marche générale de l'administration. Cet essai de décentralisation eut été complété par le transport à des conseils administratifs dos pouvoirs accaparés par les ministi^s. Prôné par Saint-Simon, Ghevre\ise et Fénelon, le système des Conseils avait été adopté par le Dauphin et le projet tout rédigé en fut trouvé dans sa cassette"*, mais c'est tout ce qu'on en peut dire puisqu'il n'a pas été conservé.
Désireux de relever la noblesse, il lui réservait les principaux sièges de l'épiscopat, tenant pour « certain que la religion a quelque chose de plus respectable aux yeux du vulgaire quand il la voit annoncée par un homme de naissance ». Toutefois il reconnaissait que (( c'est servir l'Église que d'élever à l'épiscopat des ecclésiastiques d'un mérite reconnu et d'une éminente sainteté, lors même qu'ils seroient des roturiers, car les talens et la vertu peuvent tenir lieu de la plus haute naissance. » De même il estimait avantageux que chaque régiment possédât un officier sorti du rang et rappelait avec satisfaction l'exemple donné par lui lorsqu'il avait promu un sergent au grade de capitaine.
Hostile à tous ceux qu'il voyait s'enrichir au milieu de la ruine générale, il éclatait un jour à l'occasion de l'impôt du dizième en sorte que « le feu et les malédictions lui sortaient des yeux et de la bouche'" ». Le système des « fermes » l'indignait.
"^ S. Proyart, op. cit., t. II. p. 67.
^'* « Le plnn en avait drjà été tvn?6 par notre très honon! père », lit-on dan^ ]o Préambule rlc VtAh de i7t5.
*" P. Faugère, op. cit., t. II. Mélanges, t. I. p. 48 1.
INTRODUCTION
(( Emprisonner pour une modique somme un misérable, réduit à ne pouvoir la payer parce qu'il aura essuyé une longue maladie, ou parce qu'il sera chargé d'élever un troupeau d'enfants qui mangent du pain sans en gagner, c'est, disait-il, une cruauté que personne n'est autorisé à exercer au nom du Roi"*. » Aussi se prononce-t-il nettement pour que les grêles, les inondations, les incendies, les épizooties donnent lieu à des modérations ou à des exemptions de subsides. Il se préoccupait aussi d'une plus juste répartition des charges publiques et accueillait toute pensée de réforme qui lui apparaissait équitable et judicieuse. On ignore ce qu'il pensait de l'universalité de l'impôt mise en avant par Boisguilbert et Vauban, mais on l'entendit dire : « J'aime à entendre raisonner Vauban... Ses vues sur les impositions publiques me paroissent offrir nombre d'avantages réels. »
Pénétré du sentiment de ses obligations envers Dieu, le duc de Bourgogne n'était pas éloigné de se croire tenu de lui amener les âmes de ses sujets et, pour y mieux réussir, de les tenir à l'abri de l'erreur. S'il n'allait pas jusqu'à approuver l'ingérence du magistrat dans la pratique religieuse des particuliers, il louait sans réserve la répression publique du blasphème, de la profanation et des écrits impies. La révocation de l'Édit de Nantes obtenait son entière appr(^bation fondée non seulement sur les principes politiques mais les résultats obtenus a sans effusion de sang et sars désordre"' ». Le retour à une politique de tolérance aurait eu, à ses yeux, le tort « d'imprimer à l'hérésie le sceau de la perpétuité en France ». Hostile aux protestants, il se montrait indulgent aux jansénistes, ayant su, pour ceux-ci, se mettre « en ffarde contre les accusations vagues et les soupçons mal fondés"" »; ce qui donna lieu de dire qu ils 1 avaient « gagne ». On peut regretter, sans en être surpris, que le Dauphin ne se fût pas élevé jusqu'à la notion de la tolérance religieuse et que, partageant les idées de ses contemporains, il considérât, suivant son expression, comme Vun des sept sacrements de la politique,^ H le devoir d'étouffer dès sa naissance toute espèce de nouveauté en matière de religion » et de punir les novateurs sous prétexte d'épargner leurs futures dupes.
Imbu de cette opinion que « ce seroit une très mauvaise poli tique d'augmenter sans discrétion la classe des gens de lettres'^"
"• S. Proyort, op. cit., t. II, p. 6.
"' S. Proyart, op. cit., t. II, p. 107.
"• Ibid., t. II, p. 3o5.
"* Fénelon, Œuvres complètes, t. VII, p. 365.
**'' S. Proyart, op. cit., t. II, p. 77. .. .
Introduction
on peut prévoir qu'il aurait engagé sur ce point avec lesprit général du xvin^ siècle, une lutte dont il ne serait pas sorti vainqueur'*'. On peut regretter aussi que, des réformes qu'il projetait, quelques-unes ne fussent pas assez hardies et que d'autres puissent paraître un peu chimériques. Le souvenir de ces projets réformateurs ne peut laisser indifférent et ce n'est pas un spectacle banal que la préoccupation, chez l'héritier du plus haut potentat de la terre, de réviser l'origine du pouvoir qui lui sera transmis afin d'en limiter l'exercice aux droits incontestables tempérés par les devoirs les plus stricts. On a parlé sans équité des projets éclos et mûris parmi l'entourage du Dauphin, enfant précoce, enfant célèbre, a-t-on écrit, très doué, très appliqué, mais timide, moutonnier, bon élève, le plus brillant des élèves, mais toujours élève'^". L'éducation avait transfiguré le duc de Bourgogne, l'étude l'avait illuminé, il appartenait au contact des réalités de la vie, à l'expérience, d'achever l'œuvre dont il était permis de tant espérer. A l'heure où la France, épuisée mais encore vivace, pouvait, à l'aide d'institutions nouvelles ou rajeunies, poursuivre sa destinée et trouver sous un régime traditionnel par son principe, moderne dans son applieation, la prosijérité nécessaire, la disparition du Dauphin, guide clairvoyant et énergique, fut la plus terrible disgrâce qui la pût frapper. Par un phénomène bien rare, le i>euple eut l'intuition de la grandeur de sa perte et associa longtemps la mémoire du duc de Bourgogne au souvenir d'Henri IV". Il apprit ou il devina tout ce que ce jeune homme portait de compatissante tendixîsse dans son âme pour ceux en qui il voyait des enfants autant que des sujets; il ne s'en consola jamais.
Tandis que Louis \IV se complaisait au spectacle de cette for-
**' 0. d'Hanssonvilk, op. cit., t. IV, p. 34i.
^^^ C. A. Siiinlc-lk'iive, \oui\'uuj: Liuiélis, l. II, p. i3/|.
^*^ C. Rollin, Traité des Etudes, t. III, p. '|i : le duc de Bonrpfognc « dont la Franci^ regrettera éternellement la perte... était surtout éloii^ri;' de tout faste et de toute dépense inutile... ». Voir Histoire littéraire de VEurope, novembre 1727, p. 22^; Voltaire, Siècle de Louis XIV : « Il aurait mérité d'être célèbre, même s'il n'eut été qu'un simple particulier ». Michclet, Histoire de France, t. XVI, p. 3o5-3o6 : « Quelque ombre que jette sur ce caractère sa bigote intolérance, on ne condamnera pas entièrement la faveur unanime dont le> opinions diverses l'ont entouré. On doit considérer sa naissance, son éducation, la Cour où il vécut, le mur insurmontable dont furent entourés son esprit ami du vrai, son âme sympathique... Il était né justement identique à ce qu'il eut fallu changer... Il n'eut ni appui, ni levier... Comptonslui sa droite intention, sa vie pure, l'amour du devoir, le désir du bonheur des hommes. Il fit peu, mais voulut. L'histoire est et restera attendrie de sa mémoire ».
ÏNTRODUCTiOlfî
ZLV^I
midable machine d'administration toute-puissante pour l'oppression, un prince né de son sang, élevé sous ses yeux, admis dans se« conseils, initié à ses desseins s'était affranchi de la fascination de Versailles, avait prêté l'oreille à la voix plaintive d'une populace en haillons et sans pain, et préparé, résolu même, la destruction pièce à pièce de ce grinçant mécanisme, non par goût de contradiction ou recherche de la popularité, mais par conscience des devoirs contractés envers le peuple et envers l'État. Trop jeune pour avoir étendu ses investigations à tous les objets qui le sollicitaient, trop surveillé pour n'avoir dû s'interdire certaines recherches, trop consciencieux et trop intelligent pour ne pas réparer très vile, le moment venu, ces lacunes et ces insuffisances, le duc de Bourgogne demeure une figure touchante et énigmaliciue qu'une destinée impitoyable terrasse au moment où tous les yeux et tous les cœurs tournés vers lui en attendaient le salut (le la France. De jour en jour, une transformation s'accomplissait en lui, il n était plus cet homme « engoncé, contraint, embarrassé », il parlait, souriait, s'exprimait avec agrément, parfois avec éloquence, tellement que la Cour, elle-même, le regretta.
Que le despotisme laissa la France epuisee
Louis XIV avait réalisé le plein épanouissement du pouvoir absolu vers lequel, depuis des siècles, tendait la royauté. La misère des peuples fut la rançon d'un éclat qui a ébloui les cont^mj orains et la postérité; maii cette misère ininterrompue^'* fut si a-^iverselle. si effroyibl' qu'elle commença J'œuvre de lassitude, de rancoiUi et de sombre désespoir qui fut la première cause des événements d'c^ devait sortir la Révolution.
Toutes les ressources fondent dans le creuset de la guerre, ou dans celui des bâtiments. En 1686, Desmaretz avoue que « tout l'argent qu'on a tiré du dedans du royaume et qu'on en tire encore journellement est porté au dehors pour faire subsister les troupes
»** A. Feillet. La misère du temps de la Fronde et saint Vincent de Paul ou un Chapitre de Vhistoire du Paupérisme en France, in-8, Paris, 1862; P. Clément, La police wus Louis XIV, in-S, Paris, 1866; F. Rocquain^ La mirere au temps de Louis XIV, dans Etudes sur Vanclenne France, m-12, Pans, i»7&, p. 229-270.
ÏI^TRODUGTIOiN
on peut prévoir qu'il aurait engagé sur ce ])oint avec lesprit général du xvin^ siècle, une lutte dont il ne serait pas sorti vainqueur'*'. On peut regretter aussi que, des réformes qu'il projetait, quelques-unes ne fussent pas assez hardies et que d'autres puissent paraître un peu chimériques. Le souvenir de ces projets réformateurs ne peut laisser indifférent et ce n'est pas un spectacle banal que la préoccupation, chez l'héritier du plus haut potentat de la terre, de réviser l'origine du pouvoir qui lui sera transmis afin d'en limiter l'exercice aux droits incontestables tempérés par les devoirs les plus stricts. On a parlé sans équilé des projets éclos et mûris parmi l'entourage du Dauphin, enfant précoce, enfant célèbre, a-t-on écrit, très doué, très appliqué, mais timide, moutonnier, bon élève, le plus brillant des élèves, mais toujours élève'". L'éducation avait transfiguré le duc de Bourgogne, l'étude l'avait illuminé, il appartenait au contact des réalités de la vie, à l'expérience, d'achever l'œuvre dont il était permis de tant espérer. A l'heure où la France, épuisée mais encore vivace, pouvait, à l'aide d'institutions nouvelles ou rajeunies, poursuivre sa destinée et trouver sous un régime traditionnel par son principe, moderne dans son application, la prospérité nécessaire, la disparition du Dauphin, guide clairvoyant et énergique, fut la plus terrible disgrâce qui la pût frapper. Par un phénomène bien rare, le peuple eut l'intuition de la grandeur de sa perte et associa longtemps la mémoire du duc de Bourgogne au souvenir d'Henri IV^\ Il apprit ou il devina tout ce que ce jeune homme portait de compatissante tendi-esse dans son âme pour ceux en qui il voyait des enfants autant que des sujets; il ne s'en consola jamais.
Tandis que Louis \IV se complaisait au spectacle de cette for-
*** 0. d'Hausson ville, op. cit., t. IV, p. 3^i.
"^ C. A. S;iinlo-lk'Uvc, .\ouvmuj: l.umlis, L II, p. i3/i.
**' C. Rollin, Traité des FAudes, t. III, p. \i : le duc do Boiirpfonrnc « dont la Franci^ n^grettera éternellement la perte... était surtout éloiuru^ de tout faste et de toute dépense inutile... ». Voir Histoire littéraire de VEurope, novembre 1727, p. 22^; Voltaire, Siècle de Louis \IV : u II aurait niorité d'être célèbre, même s'il n'eut été qu'un simple particulier ». Michelet, Histoire de France, t. XVI, p. 3o5-3o6 : « Quelque ombre que jette sur ce caractère sa bigote intolérance, on ne condamnera pas entièrement la faveur unanime dont 1<> opinions diverties l'ont entouré. On doit considérer sa naissance, son éducation, la Cour où il vécut, le mur insurmontable dont furent entourés scn esprit ami du vrai, son âme sympathique... Il était né justement identique à ce qu'il eut fallu changer... Il n'eut ni appui, ni levier... Comptonslui sa droite intention, sa vie pure, l'amour du devoir, le désir du bonheur des hommes. Il fit peu, mais voulut. L'histoire est et restera attendrie de sa mémoire ».
INTRODUCTlOlf^
midable machine d'administration toute-puissante pour l'oppression, un prince né de son sang, élevé sous ses yeux, admis dans ses conseils, initié à ses desseins s'était affranchi de la fascination de Versailles, avait prèle l'oreille à la voix plaintive d'une populace en haillons et sans pain, et préparé, résolu même, la destruction i)ièce à pièce de ce grinçant mécanisme, non par goût de contradiction ou recherche de la popularité, mais par conscience des devoirs contractés envers le peuple et envers l'État. Trop jeune pour avoir étcmdu ses investigations à tous les objets qui le sollicitaient, trop surveillé pour n'avoir dû s'interdire certaines recherches, trop consciencieux et trop intelligent pour ne pas réparer très vite, le moment venu, ces lacunes et ces insuffisances, le duc de Bourgogne demeure une figure touchante et énigmalique qu'une destinée impitoyable terrasse au moment où tous les yeux et tous les cœurs tournés vers lui en attendaient le salut de la France. De jour en jour, une transformation s'accomplissait en lui, il n était plus cet homme « engoncé, contraint, embarrassé », il parlait, souriait, s'exprimait avec agrément, parfois avec éloquence, tellement que la Cour, elle-même, le regretta.
Que le despotisme laissa la France epuisee
Louis XIV avait réalisé le plein épanouissement du pouvoir absolu vers lequel, depuis des siècles, tendait la royauté. La misère des peuples fut la rançon d'un éclat qui a ébloui les contemj orains et la postérité; mais cette misère ininterrompue^'" fut si u'-iverselle, si effroy-ibl» qu'elle commença l'œuvre de lassitude, de raneoiur et de sombre désespoir qui fut la première cause des événements d'cTi dev:»it sortir la Révolution.
Toutes les ressources fondcmt dans le creuset de la guerre, ou dans celui des bâtiments. En 1686, Desmaretz avoue que « tout l'argent qu'on a tiré du dedans du royaume et qu'on en tire encore journellement est porté au dehors pour faire subsister les troupes
"* A. Feillet. La misère du temps de la Fronde et saint Vinrent de Paul ou un Chapitre de rhistoirc dn Paupérisme en France, in-8, Paris, 1862; P. Clément, La police ^ous Louis XIV, in-S, Paris, 1866; F. Rocquain. La mirere au temps de Louis XIV, dans Études sur Vancienne France, m-12, Pans, 1875, p. 229-270.
ILVIU
INTRODUCTION
qui sont en Allemagne, en Alsace, en Flandre, en Luxembourg, en Italie, dont il en revient peu en France et fort lentement^** ». Les finances sont tellement obérées que durant les années i685, 1686 et 1687, en pleine paix, il a fallu trouver, en sus des revenus habituels, soixante-cinq millions de livi-es en recettes extraordinaires^". C'est à qui fera retomber sur autrui la charge dont on le menace, et on voit « les plus riches et les plus aisés des pa- » roisses, pour se mettre à couvert de la taille, acheter des emplois qui les exemptent, et les plus pauvres demeurent surchargés^*^ ». Pour profiter de l'exemption beaucoup se disent nobles qui ne 1:^ sont pas; à Lyon, il suffit de se dire bourgeois*", et cette qualité est aussi courue qu'ailleurs est recherchée la noblesse. Dans les pays de taille personnelle, qui représentent les trois quarts du royaume, l'arbitraire, la corruption, la fraude accablent tout ce que Vauban nommait « la partie basse du peuple ». En i684, l'intendant du Dauphiné reconnaît que « les plus riches d/cs communautés, et par conséquent les plus hauts en cote, ne paient presque jamais leur taille jusqu'à la dernière extrémité, parce que les collecteurs, qui craignent toujours de se faire des affaires avec les coqs de paroisse, trouvent moyen de leur épargner les frais de la brigade*" en les faisant tomber fort injustement sur ceux qui n'y avaient pas donné lieu*^" ». En 1688, l'intendant de Poitiers écrit que <( le grand abus des tailles ne vient pas de l'inégalité des impositions sur les paroisses, mais des injustices que commettent les collecteurs*''* ». En plus de la taille, il faut acquitter les frais de contrainte s'élevant au quart de l'imposition ou bien se laisser mettre en geôle dans un cachot, parfois dans un puits asséché où on est descendu au moyen d'une échelle*'^. Ces
*" A. <Je Boislisk. Correspondance des Contrôleurs généraux des finances avec le: Intendants des provinces, in-4. Pari«;, t. I (1874) : Mémoire de M. Desnmretz sur Vétat présent des affaires (1686), p. 543-547.
^'** Mémoire présenté nu lioi par M. Le Peletier après avoir quitté les finances par l^.quel il rend compte de son administration (juin 1691) ibid.^ t. I, p. 556.
^*^ Mémoire de M. Desmaretz sur Vétat présent des affaires (1686) ibid, t. I, p. 546.
^*'' Lettre de M. de BéruUe, intendant de Lyon au Contrôleur-général^ 26 d€c*»mbr€ 1687, i5id, t. I, p. iSa, n. 5o6.
**• Brigadiers et. soldats logeant chez les contribuables non payants.
**• Lettre de M. Lehret, intendant en Dauphiné au Contrôleur générait 6 décembre i6S4, ibid., t. p. 35, n. i3o.
*** Lettre de M. Foucault, intendant à Poitiers au Contrôleur général^ 8 avril, 1688, ibidy t. I, p. i47, n. 562, note.
**^ Leltr" de M. le Vayer,^ intendant à Soissonsi au Contrôleur général^ 24 octobre 1684, ibid, t. I, p. Sa, n. 124.
INTRODUCTION
ZLIX
excès arrivent quelquefois à la connaissance du Roi qui désapprouve (( un aussy grand nombre d'emprisonnements, la plupart sans règles ni formalités... sans contraintes ni écrous'" ». Aussi « c'est une commune voix que la pauvreté des peuples, dans les provinces est fort sensible. Ce- n'est pas une chose nouvelle que d'entendre les plaintes de la misère. La plupart des gens sages, ajoute Desmaretz, deviennent à peu près insensibles aux discours qu'on fait sur cela de tous côtés, par l'habitude d'entendre toujours la même chose, mais on peut dire qu'on n'a jamais parlé avec tant de raison de la misère des peuples''*\ »
La répercussion exercée par la politique religieuse sur la situalion économique se fait sentir par une aggravation de misère. Le commerce et l'industrie sont frappés par l'émigration des individus et la sortie des capitaux; le revenu des impôts s'en trouve sensiblement diminué et le recouvrement en est rendu impossible dans certaines localités. Le déchet est si grave qu'il fait sus])endre le projet d'expulsion des Juifs du royauine, car le i< commerce qui est déjà beaucoup altéré par la retraite des huguenots, pourrait tomber dans une ruine entière si l'on agissoit trop ouvertement contre les Juifs'" ».
Lorsqu'au mois de septembre 1688 éclate une nouvelle guerre, c'est un pays (ju'on peut croire épuisé qui va soutenir ce redoutable effort. Ixî Pelctier, en quittant le Contrôle général, ne peut cacher ses appréhensions''' et il s'adresse au patriotisme des villes avec d'autant plus d'embarras que le Roi voulait « que la chose semblât venir de l'entière liberté des habitants des villes'" ». Paris et Toulouse donnent l'exemple avec 4oo.ooo et 3oo.ooo livres; Rouen et Dieppe offrirent ensemble lio.ooo écus; Reims, Ohâlons, Bordeaux, Rayonne, Glermont, Marseille s'exécutèrent à leur tour. La Bretagne « par des batteries adroites et secrètes » offrit des présents considérables'^". Nantes et Saint- Malo donnèrent chacune Bo.ooo écus, Vannes et Morlaix 100.000
**' Lettre du Contrôleur Général à M. de Saint-Contest, intendant à Limoges, 10 décembre 1687, ibid, t. I, p. i3i, n. 5o2.
^^* Mémoire de M. Desmaretz sur l'état présent des affaires (1686), t. I, p. 545.
'** Lettre du Contrôleur-général à M. de Bezons, intendant à Bordeaux, 6 mai 1G8S, ibid., t. I, p. i48, n. 567.
'" Mémoire présenté au Roi par M. Le Pelelier (juin 1691), ibid.^ t. I, p.
"' Lettre du Contrôleur- général à M. de Vaubourg^ intendant en Auvergne, i4 avril 1689, ibid., t. I, p. 179, n. 686.
*'"' Lettres de M. de Pomereu, commissaire du Roi en Bretagne, au Conirôleur-général , 3, 17, 27 avril, ibid., t. I, p. 177, n. 677.
t INTRODUCTION
livres. Les parlements, chambi^s des comptes s'inscrivirent pour des sommes importanles^*'\ Le 24 novembre 1G88, le président des États du Languedoc écrivait au Contrôle général : « Jugez de la consternation de toute la province : c'est la dernière goutte d'eau qui fait le comble de la mesure'*". »
Les créations d'office prirent alors le développement d'une calamité nationale. Pontchartrain, éie\^ au Contrôle général, augmenta le nombre des of liciers dans les cours supérieures, pensa à en créer de nouveaux, à étendre le nombre des généralités ce qui entraînait une multitude de charges nouvelles à négocier. On vit apparaître des receveui^ et contrôleurs de consignation, des enquêteurs et commissaires examinateurs des greniers à sel, des contrôleurs des actes notariés, des reoeveui^ d'octrois, des médecins et chirurgiens-jurés, des courtiers en vin, des jaugeurs de vin, des jurés gourmets en boissons, des jurés vendeurs de sel à petite mesure, des jurés mouleurs de bois, des jurés crieurs d'enteri^ments, des greffiers des baptêmes, des marqueurs de chapeaux, etc., ete. Pour tirer de ces créations le plus d'argent possible, on vendit le même office à deux ou trois acquéreurs qui l'exerçaient tour à tour. Dans la plupart des cas, ces of lices représentaient une taxe nouvelle et un préjudice croissant pour les populations. Le titulaire ne sachant pas combien tout cela durerait se hâtait, par des perceptions vexatoires, de rentrer dans son déboursé, il y parvenait quelquefois en deux ans.
La confiance était à ce point ébranlée que l'État aguichait les acquéreurs d'offices par divers avantages, en particulier, par l'exemption des impôts. Ce fut, dès lors, à qui se ferait exonérer. Le 28 novembre 1691, M. de Miroménil, intendant de Tours envoyait au Contrôleur général la liste des personnes, privilégiés de nouvelle création, qui prétendaient être exemptés de Va ustensile » : vingt-cinq officiers des bureaux des finances; vingt receveurs des consignations, autant de commissaires aux saisies réelles, deux cent trente officiers d'élections, deux cents officiers de présidiaux, bailliages, etc., quinze cents jurés crieurs, cent experts jurés, quatre-vingts procureurs et greffiers des villes, seize cents greffiers des rôles, cinq cents contrôleurs d'exploits^*\ « Dans un an, écrivait le 11 novembre i6r):>, l'intendant
^'* Le contrôUnr- général aux Intendants, 5 août 1689, ibid, t. I, p. 19-.,
**'° Le cardinal de Bonzy au Contrôlenr-fjénéral, 2^ novembre I1688, ibid., l. I. p. i65, n. 63/j.
^*^ M. de Miroménilt intendant à Tours au Contrôleur-généraly 28 no- VAîinbro i6<)ï» ibid, t. I, p. 268, n. 1016.
ÏNTRODUCTION
de la généralité de Bordeaux, il n'y aura dans toutes les paroisses que les misérables pour payer les subsides^*^\ » Le logement des gens de guerre n'était pas moins redouté. En 1695, les habitants de Gorze <( exjjoseiit que, pour s'exempter des logemens continuels des gens de guerixi, presque tous les bourgeois qui avoient quelque chose ont acquis des offices de contrôleurs des exploits, experts-jurés, arpenteurs, greffiers des baptesme^, et plusieurs autres dont l'énumération seroit trop longue. Les autres habitants cherchent présentement à se mettre à couvert par des commissions pour la distribution des lettres, recette des consignations, distribution de papier timbré, garde du tabac, et autres de pareille qualité. Les fermiers et les traitans ont des arrests du Conseil qui (exemptent en général tous leurs commis''\ » Dans la ville de Metz, il ne restait plus que deux mille deux cents maisons non exemptes, dont les trois quarts consistaient en boutiques ou chambres basses, de façon que chaque artisan allait avoir à loger six soldats au moins dans son arrière-boutique et à leur donner vingt sols par jour, le bois et la chandelle^*^\ Le lieutenant-général en Drelagne, M. de Lavardin, se plaint de son côté de ne plus trouver de logements pour les troupes'''. L'intendant de Provence dénonce une situation analogue et ajoute que les [•lus pauvres ne pouvant ni se faiic exempter ni loger les soldats désertent la ville à rapj)roche de l'hiver"^".
En 1680, la paroisse de Saint-Maclou, à Rouen, renfermait cinq mille pauvres'"'; en 1688, la misère devient si grande que les intendants n'en peuvent retenir l'aveu. En 1691, l'intendant de la généralité de Bordeaux déclare que les paysans, obligés de vendre le blé de la prochaine récolte pour payer la taille, seront sans aucune ressource et déjà (( dans presque tous les endroits, il y a plus de la moitié et près des trois quarts qui demandent l'aumône'" ». A la même date, l'intendant de Limoges se plaint de « la quantité prodigieuse de pauvres qu'il
^" Lettre de M. de Bezons, Bordeaux, i5 septembre 1691, ibjtd, t. I, p. 2GS, n. 1016, note.
*** Ai. de Sév^, Intmdant n Metz, au Contrôleur- général, 21 mai 1695, ibid, l .1, p. 391, n. i43i.
'" Lettres des 24 et 2C octobre ir)95, ibid, t. I, p. 391, n. i43i, note. *" Lettre du 27 août 1696, ibid, t. I, p. 391, n. i43i, note. ^•"^ Lettre de M. Lebret, intendant de Provence, 12 septembre 1698, ibid, t. I. p. 391, n. i43i, note.
"' M. de Marillac, intendant à Rouen, au Contrôleur- gêné rai, 16 février i685, ibid, t. I, p. 42, n. i6a.
*" M. de Bczons, intendunt à Bordeaux, au Contrôleur- gêné rai, 15-17-24 mai; i5-i6 juin 1691, ibidy t. I, p. 245, n. 942.
INTRODUCTION
LU
INTRODUCTION
lui faut nourrir* ' » et il en compte six mille. Un mois plus tard, le prince de Gondé, gouverneur de Bourgogne, écrit à Pontchartrain : u Je suis obligé de vous dire que j'ay trouvé plus de misère que je ne croyais. Dans tous les villages de la route que j'ay faite, je n'ay pas vu un seul habitant qui ne m'ayt demandé Taumône^'". »
Le 12 janvier 1692, l'intendant du Limousin annonce que, dans sa généralité, plus de soixante-dix mille personnes de tout âge et des deux s-exes seront réduites à mendier leur pain avant le mois de mars.^'^ Trois mois plus tard, Pontchartrain est averti que dans la partie de la généralité de Moulins appartenant au diocèse de Limoges (cent dix paroisses), on compte vingt-six mille mdividus réduits à la mendicité et cinq mille pauvres honteux.*'" Au mois d'avril l'intendant de Bordeaux lui écrit : « .le ïie puis vous exprimer le nombre des paroisses qu'il y a 011 ceux qui sont le mieux font du pain avec du son ; les autres n'en ont point. Il y a près de trois mois jusqu'à la récolte; il est à craindre qu'il ne périsse beaucoup de personnes de faim*". » Au mois de novembre, Vauban écrivait d'Embrun que les maladies et la faim allaient faire périr les trois quarts des populations du Dauphiné i( si le Roy, par sa bonté, ne leur faisoit donner ou prester quelque quantité de blé*^* ». Une correspondance du mois de septembre 1693 affirme que « depuis l'année 1690 la plus grande partie des provinces de Tarentaise et de Maurienne'ont vécu de coquilles de noix moulues, dans lesquellles les plus aisés habitants ne mêlent qu'un dixième ou environ de farine d'orge ou d'avoine » •
Et voici en quel état se trouve la Normandie. Le 4 mai 1698, le lieutenant-général, M. de Beuvron, écrit à Pontchartrain : (( En cette province, la misère et la pauvreté est au-delà de tout ce que vous pouvez vous imaginer, et principalement dans le pays de
"• S. A. R. Mgr le Prince, au Contrôleur-général, 2 juin 1691, ibid, t. I, p. a^B, n. 953.
^^^ Af. de Bouville , intendant à Limoges, au Contrôleur-général, 26 et 29 mai 1691, ibid, t. I, p. 248, n. 952.
^^* M. de Bouillie, intendant à Limoges, au Contrôleur-général, 12 janvier l'bg-.i, ibid., t. I, p. 2-4, n. io38.
^'^ Af. de Chdteaurenard, intendant à Moulins, au Contrôleur- général, 6 avril 1692, ibid.. t. I, p. 274, n. io38, note
^" M. de Dezons, intendant de Bordeaux, au Contrôle général, 19 avril
1692, ibid., t. I, p. 2S/1, n. 1072.
^'* Lettre de Vauban, 3o novembre, ibid., t. I, p. 295, n. iii4, note. ^^* Af. Bouchu, intendant en DaupJàné, au Contrôleur-général, 2G septembre
1693, ibid., t. I, p. 337, n. i235.
Caux, qui est le long des costes de la mer. Une infinité de peuple y meurt fréquemment de faim, et le reste languit et aura le mesme sort, s'il n'est secouru. Non-seulement l'argent y manque pour acheter du blé, mais ceux qui en ont n'en trouvent pas. Beaucoup de ces peuples se sont voulu retirer à Rouen; on ne peut les y necevoir, la ville estant accablée et surchargée de pauvres; il y en a vingt-un ou vingt-deux mille à recevoir journellement l'aumosnc, sur lestât qui en est fait, et plus de trois mille demandant par les rues, et un très grand nombre d'artisans qui, faute de travail et ayant mangé si peu qu'ils avoient, vont estre au mesme estât. Ix? blé enchérit tous les jours, et par conséquent il faut augmenter le prix du pain, oe qui paroist injuste et cruel à ces habitans et aux pauvres, qui n'en veulent on ne peuvent pas concevoir les raisons. Cela les fait crier, comme si c'estoit un défaut de police, et les met au désespoir, et dont la plupart, n'ayant pas d'argent poin^ acheter leurs nécessités, ne songent qu'à exciter un pillage pour s'empescher de mourir de faim. Tout oe qui s'achète pour sortir de la ville est pillé dans la campagn^e par un nombre infini de femmes et enfans et aussy d'hommes, qui n'ont pas figure humaine. Il faut mesme avoir toujours du monde sous les armes pour laisser le cours du marché libre et empescher le pillage, et aussy dans les chemins et aux avenues de la ville, pour la sûreté de ce qui peut entrer ou sortir; et les rues sont remplies de pauvres familles qui y couchent, sans aucune retraite. Cependant tout cela n'est rien en comparaison de ce qu'il y a dans les campagnes et par tout le pays de Caux, où le blé manque mesme pour ceux qui ont de quoy l'acheter. On y a donné de bons ordres de la part du Parlement suivant ce qui avoit esté fait autrefois; on a défendu aux pauvres de sortir de leurs villages et ordonné une cotisation sur les habitans pour les nourrir, ce qui s'exécute un peu en quelques endroits et qui ne se [>eul aux autres, où ils n'en ont pas le moyen et deviennent tous aussy pauvres les uns que les autres, et où ils ne peuvent avoir du blé*^*. »
La mortalité devient effroyable. Le 6 juin 1693, on écrit de Limoges : « Il meurt tous les jours un si grand nombre de pauvres, qu'il y aura des paroisses où il ne restera pas le tiers des habitans*"; » et le 7 octobre, on avertit que « par la diminution des habitans dont il mourait une prodigieuse quantité
^'''' Af. de Beuvron, lieutcnant-générnl en Normandie, au Contrôleur-général, 4 mai 169.S, ibid., t. I, p. 3i9, n. 1187.
*'' M. de Bouville, intendant de Limoges, au Contrôleur-général, 6 juin 1693, ibid., t. I, p. 3i9, n. 1186, note.
INTRODUCTION
INTRODUCTION
non seulement Sans les villes mais dans quasi toutes les paroisses de la campagne » les envois de blé sont devenus moins urgents; « il y a en effet telles paroisses où il se fait tous les jours dix à douze enterrements"' ». Dans le Périgord il y a eu soixante mille décès en un an'". A Montauban, écrit l'évoque, « nous trouvons presque tous les jours, à la^ porte de cette ville et sur nos remparts, sept ou huit personnes mortes; et, dans mon diocèse, qui contient 750 paroisses, il meurt bien ioo personnes tous les jours'*" ». (( Dans le bas Armagnac, écrit levêque d'Auch, il ne nous reste pas le quart des amos qui estoient il y a trois ans'*\ » Faute d'habitants, la solitude se fait, « en beaucoup d'endroits, il n'y en a pas suffisamment pour la culture des terres'" »; et tout ceci n'est que la confirmation des paroles de Fénelon : « Sire, vos peuples meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée; les villes et les campagnes se dépeuplent; tous les métiers languissent, tout le commerce est anéanti. »
A la suite de ces témoignages confidentiels puisqu'ils sont adressés au Contrôleur général, prend place l'enquête ouverte par les intendants dans leurs généralités à la demande du duc de Bourgogne. Le jeune prince reçut, pour son instruction des rapports dont on a parlé déjà et où les aveux ne sont, à coup sûr, jamais exagérés puisqu'ils sont faits par les auteurs souvent et parfois par les bénéficiaires des désordres et des plaies qu'ils mettent à nu. Boulainvilliers qui résume et, parfois, complète, ces renseignements officiels n'est pas suspect, lui non plus, d'un excès de tendresse pour ces « paysans, lesquels, selon lui, originairement, ne sont libres et propriétaires de leurs biens que par la grâce des seigneurs ». Néanmoins, partout nous rencontrons un tableau concordant avec celui qui est tracé dans les correspondances déjà étudiées.
L'intendant de Picardie parle de la fabrique des serges qui, dans les villages voisins d'Aumalc et de Grandvilliers, occupe onze cent soixante-dix métiers et produit plus de quinze cent mille livres de serges : « C'est la seule manufacture de cette
'^» M. de BouvlUe, intendant de ÎJmofjes, au Contrôleur-général, 7 octobre i6o3, ihid., t. I, p. 3i(), n. iiSfi, note.
^" M. de Bezonr, infen^lant de Bordeaux, au Contrôleur-général, 6, 9, 17 et 20 octobre, 9 novembre j(\r)^, i}>i(t., t. I. p. 3'|o, n. iti'h.
^^° M. Vévêque de Montauban, au Contrôleur-général, 16 avril 1G94, ibid., t. I, p. Sfio, n. i3o8.
^«' M. Vévêque dWuch, au Contrôleur-général, 6 Ropt«-nibre 169^, ibid., t. I, p. 3f)i), n. i3o8, note.
^'' 3/. Sanson, intendant à Montauban, au Contrôleur-général, 28 mai 1693, ibid., t. I. p. 391, n. i43?.
espèce qui soit dans le royaume, et cependant la plupart des ouvriers meurent de faim, et sont contraints d'abandonner leurs métiers, soit à cause de la cherté des laines, soit parce que les impositions ordinaires et extraordinaires passent le produit de leur gain"'\ » — Dans la généralité d'Orléans, le commerce est tellement réduit et l'imposition tellement multipliée que l'on compte moins de marchands que d'officiers tant royaux que seigneuriaux, de finance et des hôtels de ville. Dans la Beauce « le meilleur pays du monde pour le rapport du froment, le paysan se contente de manger de l'orge avec du blé et du seigle; les plus riches se passent avec, quelque salaison qu'ils font après les moissons; les vignerons ne boivent que de l'eau et du vin mêlés, pour avoir les uns et les autres de quoi payer les subsides, payer les maîtivs, et acheter ce qui est absolument nécessaire pour la
subsistance des familles
La erénéralité de Rouen contient
enviion sept cent mille «imes, mais « ce nombre diminue tous les jours. Les années de cherté ont emporté beaucoup de monde; la guerre, les milices et enfin la misère en font sortir incessamment de la généralité, de sorte qu'on s'aperçoit que les hommes manquent pour le travail ordinaire, et plusieurs terres demeurent incultes pour cette raison...'*^ partout le commerce semble se perdre, tant par la guerre que par l'abattement des peuples qui ne font aucune consommation... la capitation, l'ustensile, les milices, les eaux et fontaines, les eaux-de-vie, les diverses charges créées dans les paroisses et une infinité d'autres ont réduit le peuple à un état de misère qui fait compassion, puisque de sept cent mille âmes on peut assurer qu'il n'y en a pas cinquante mille qui mangent du pain à leur aise et qui couchent autrement que sur la paille'** », heureux ceux qui ont des logements. — Dans la généralité d'Alençon on écrit que <( les villes sont presque abandonnées; on est touché de voir partout la moitié des maisons tomber, faute de réparations et d'entretien; les propriétaires n'y sont pas h couvert, le plus souvent, et la pauvreté répand partout une effroyable tristesse et une surprenante férocité'" » n'a-t-on pas vu dans cette généralité les taillables « obligés de payer des droits à ceux qui achetaient des charges pour s'exempter de la taille, c'est-à-dire aux riches qui acca-
*" Boulainvilliers. Etat de la France, t7?7-i7?.8, t. I, p. 72.
"* Ibid., t. I, p. i32.
>«* Ibid., t. II, p. 3.
»" Ibi4., t. II, p. i3.
»•• Ibid., t. II, p. 46.
INTRODUCTION
blaient les pauvres'" )>•. — Dans la généralité de Caen, on a vu la ville de Valogncs perdre tous ses fabricants de draps sauf quatre, tous les autres ont disparu « à cause des tailles et impositions, et surtout- à cause de la création de plusieurs charges, portant exemption ou fixation d'impôts, dont les riches se trouvent pourvus'^' ». Granville, Dieppe, Saint-Malo vivaient du commerce de la batellerie, « les traitants ont fait interdire la plus grande partie des petits havres^'". » — En Champagne, on vit de blé noir et le chiffie de la poi)ulation ne cesse de décroître. Troyes est tombée de 60.000 ■: 20.000 âmes; Reims a perdu la moitié de ses métiers, dans le.ection de Sainte-Menehould le sol est en friche'''. L'intendaitt a dû se résoudre à réduire la taille de :^. 160.000 livres à 862.000 livres : la généralité n'en pouvait plus. — L'Auvergi.e pourvoyait l'Europe de papier de choix, mais (( la quantité d'impositions qu'on y a mises a fait abandonner le travail a plus de la moitié des maîtres papetiers'*'.
La Touraine est plus misérable encore. Dans la ville de Tours au lieu de 8.000 métiers à soie, 700 moulins et 4o.ooo ouvriers, on compte 1.200 métiers, 70 moulins et 4. 000 ouvriers subsistant à grand'peine. La tannerie est dans un pareil état puisque de /|oo métiers il n'en reste que 5/i, et « la raison de cette diminution est du peu de consommation du gros bétail tant à cause de la diminution générale du peuple que de la grande pauvreté'". » Dans le Bourbonnais « la pauvreté est telle parmi les maîtres et par conséquent parmi les ouvriers que, quoique les blés soient au plus vil prix, ils manquent de pain"* ». — La généralité de la Rochelle a perdu, en vingt ans, le tiers de sa population, la cause en est dans « la guerre, l'extrême pauvreté et misère des paysans, qui retranchent leur nourriture et leurs forces et les font mourir avant l'âge parce que la moindre maladie détruit aisément les corps consumés d'inanition et de souffrance'" ».
Enfin, dans la généralité de Paris le « nombre des peuples est fort
immue ».
La paix de Ryswick semble n'avoir appopté aucun soulagement. A Laval, le boisseau de blé pesant 82 livres se vend 42 sols ce
Ibid.j t.
Ihid., t.
^•° Ihid., t.
^•' Ibid., t.
"' Ihid., t.
^'^ Ibid., t.
"* Ibid., t.
"' Ibid., t.
"• Ibid., t.
II, p. 44.
II, p. 28.
II, p. 3o.
II, p. 266.
Il, p. i55.
II, p. 209.
II, p. 118.
kSkitia
INTRODUCTION
qui ne s'était pas vu de mémoire d'homme; aussi la population de 6 à 8.000 tisserands que renferme cette ville est à l'aumône'*'; à Pontoise, les paysans ne se rendent plus au marché'"; à Tours, « la désolation est infinie par le nombre de plus de 3. 000 hommes et femmes, presque tous ouvriers en soie à façon, qui sont sans aucun ouvrage, demandent l'aumône par attroupements'" »; en Bretagne, où l'argent devient plus rare de jour en jour, les gentilshommes venus aux États n'ont pas un sol pour payer leur déf)ense^°°; en Flandre, les villes sont « tellement épuisées par les efforts qu'elles ont faits pendant la dernière guerre » que l'intendant demande pour elles quelques années (( de repos pour respirer et se remettre*"' ».
C'est cependant à un pays épuisé à ce point que va être imposée une nouvelle guerre qui durera douze ans. Les premiers succès que doivent suivre des reVers accablants ne font illusion à personne a Je suis si renfermée dans ma petite sphère, écrit Mme de Grignan, que je ne vois que misère, au lieu de ne voir que triomphe, victoires et prospérités^"*. » Ce mot misère reparaît, implacable, dans toutes les correspondances officiellles. A Tours : « Ce qui fait dans cette ville la misère"" »; à Limoges : « Cette généralité a été si accablée j)ar la misère""^; » à Pau : (' La ville est des plus misérables""^; » En Provence : (( La misère des peuples augmente tous les jours*"**; » à la Rochelle : <( La misère des peuples est si grande*"'; » à Orléans : (( La misère est
^^' Letlrt de Vinlendant de Tours au Contrôleur-général, 29 septembre, 21 et
23 octobre iBgg, dans A. de Boislisle, Correspondance des Conirôl.-génér.^ t. II, p. 4, n. i3.
*'• 5 novembre 1600; ibid., t. Il, p. 10, n. 35.
*•• 16 novembre 1699; ibid., t. II, p. 12, n. 44- '" 17 novembre 1699; ibid., t. II, p. i3, n. 47-
'^ M. Dugué de Bagnols, intendant en Flandre, au Contrôleur-général, 19 novembre 1699, ibid., t. Il, p. i4, n. 48.
^°* Lettre de la comtesse de Grignan, 3i août 1702, ibid., t, II, p. 117, n. 421.
*°' M. Taschereau de Baudry, lieutenant- général de police à Tours, au Contrôleur-général, 24 mars 1700, ibid., t. II, p. 32, n. 109.
'°* A/, de Bernage, intendant à Limoges, au Contrôleur- gêné rai, i5 juin
24 et 3o juillet 1700, ibid., t. II, p. 42, n. i46.
'" Af. Lebret fils, intendant du Béarn, au Contrôleur-général 8 octobre 1701, ibid., i. II, p. 38, n. 323.
"• M. Lebret, intendant de Provence, au Contrôleur-général, 7 janvier 1704, ibid., t. II, p. iCô, n. 56o.
*"' Af. Bégon, intendant à La Rochelle, au Contrôleur-général, 3i mai 170'!, ibid.f t. II, p. i85, n. 616.
Lvni
INTRODUCTION
INTRODUCTION
plus grande que je ne puis la dépeindre'"; » à Montauban : « La niisèiHî devient extrême en ce pays-ci'"'; » en Guyenne : « Le peuple est dans la dernière misère''"; » dans le Berry : « La misère des laboureurs de Picardie est commune à ceux du Berry'"; » dans le Bas-Poitou : (( La misère est à un si haut point que la plu- • part des contribuables, réduits à la dernièi^ extrémité, n'ayant rien à perdre, se rebellent contre les collecteurs qui sont journellement maltraités à coups de faux, fourches et autres instruments en fer'''. » Vers le Boi monte une plainte universelle : u il aime ses sujets », dit Tun"', pendant que d'autres sont persuadés de son « extrême tendresse... pour son peuple*'*; mais il ne manque pas de gens pour rendre le gouvernement et les administrateurs responsables de la souffrance générale''\
*°* hf. de Bouville, intendant à Orléans, an Contrôleur-géncral, i«' et 22 novembre 170/1, ibùL, t. II, p. 007, n. 683.
^°* M. Le Gendre, intendant à Montauban, au Contrôleur-général, 2/1 juin 1705, ibid., t. II, p. 258, n. 838.
^'^ Lettre de Guyenne (envoyée à M. D^'smnrclz), septembre 170C, itnd., t. II. p. 358, n. 1120.
^^' M. de Mnntgernn, intendant de Berry, au Contrôleur-général, i3 avril 1707, ibid., t. II, p. 394, n. 1226.
^^- M. de Mnhé, receveur dca tailles à Fontenny-le-Comte, i5 mai 1707, ibid., t. Il, p. /|5i, n. 1269.
^^^ L'évêque de Nantes au Contrôleur-général, a janvier 1706, ibid., t. II, p. 296, n. 945.
^^* Les curés ae V élection de Cahors au Contrôleur-général, i3 novembre 1705, ibid., t. II, p. 283, n. 911.
^** A. de Boisljsle, Le Grand Hiver et la disette de 1709, dans Bévue des Question-, historiques, 1903, t. LXXIII, p. Wi-fi\-j ; H. Wallon, Les événements de 1709 d'après Saint-Simon, dans Journal des Savants, 190'!, t. Il, p. 77-'^0. 232-239: .1. Tissier, L'hiver de 1709 dans le dioche de yarbonne, Ci&ns Bulletin de la Commission archéologique de .Vorhonnc, 1894, t. III, p 565-594 ; Chanvel, Extrait des registres paroisriaux de Salles relatif à Vhiver de 1709, dans Bulletins et mémoires de la Société archéologique et historique de la Charente, 189S, t. XLII, p. cxxxi, \. Gautier, L'hiver de 1709. Belation de Léonard Blnnchier, maître chirurgien à Bouex, dans mt^me recueil, 1892, t. XXXVI, p. Lxxv; Efrreteand, Hiver de T709. note extraite du registre de rEtat-civil de Saint-Cyr du Dauret, dans Becueil de la Commission des arts et monuments historiques de Ui Charente-Inférieure et Société d'archéologie de Saintes, 1893-1894, t. XIÏ, p. it8; I>es' indications bibliographiques données par A. de Roislisle, op. cit., 1903, t. LXXII, p. 445, note 5; A. Forterre, L'hiver de 1709 fà Aps], dans Bulletin de la Société départementale d'archéologie et de statistique de la Drôme, 1892, t. XXVI, p. 98; E. Mon«t, La disette de 1709 à Lons-le-Saulnier, dans Mémoires de la Société d'émulation du Jura, 1898, t. LXI, p. 285: A. Braudin, L^hiver de 1709, dans Bulletin et compte-rendu des travaux de la Société d'histoire et d'archéologie de Brie-Comte Bobert, Mormant, Tournan et la vallée de l'Yères, 1902-1903, t. II, p. I02-I05, Taillefcr. L'hiver de 1709 dans Bulletin de lu Société ar-
Cette souffrance, l'hiver fameux de 1709, le « Grand Hiver », va la porter au comble"*. On n'avait pas souvenance d'un pareil froid depuis l'année 1608, disent Madame et Saint-Simon. A Versailles, la violence des gelées fut telle, que l'eau de la reine de Hongrie, les elixirs les plus forts et les liqueurs les plus spiritueuses cassèix?nl leurs bouteilles dans les armoires des chambres à feu"' »; il devint impossible aux prêtres de célébrer la messe"'; le Boi dut même renoncer, bien qu'il lui en coûtât, aux promenades, revues, processions, parades ou autres cérémonies extérieures. La maladie et la mort faisaient de tels ravages dans l'entourage du souverain qu'au mois de février on ne reconnaissait plus la Cour de France"'. A Paris, la souffrance fut extrême"" et suspendit, en partie au moins. Ha vie extérieure. « Les spectacles cessèrent aussi bien que les procès"'; » le bois faisait défaut, le lieutenant de police d'Argenson en fit distribuer aux pauvres en quantité insuffisante"^.
Que pouvaient quel(|ues fagots dans cette calamité où on vit le pain geler sur la table à mesure qu'on le mangeait, le vin geler dans la cave et où un magistrat parisien vit <( deux pauvçfs petits savoyards trouvés morts, gelés de froid, au coin d'une porte où ils s'étoient cantonnés et embrassés l'un l'autre pour se réchauffer"' ». Dans les provinces la pitié était aussi grande. Un
chéologique du midi de la France, 1895, t. VIII, p. 88, N. Perrossîcr, Kote sur le grand hiver de 1709, dans Bulletin d'histoire ecclésiastique et d'archéologie religieuse des diocèses de Valence, Gap. Grenoble et Viviers, iS88-i8f?9, t. IX, p. 255, ne!^nan«re, 1709 à Bumegies. dans Bulletin de' la Société d'études de la province de Cambrai, 1908, t. XII, p. 95-9'^'' Bouche!. Le grand hiver d.-» 1709 à Serval, danr le Soissonnais, dans Bulletin de la Société archéologique, historique et scientifique de Soissons 1903-19014; 3® série, t. XII, p. i33-i35: Loir; Documents concernant la commune de Couchy-les- Pots, canton de Bessons-sur-Metz (Oise) dans Bulletin de la Société d'études hislnriquer et scientifiques de l'Oise, 1907, t. ïll, p. 253; J. Pelisson, La misère à Toniac en 1709. dans Bévue de Sainiongc et d'Aunis, 1906, t. XXVI,
^i" Ilnd. 1903, I. LXXIII, p. 4'i2-5o9; t. XXR, p. 486-542.
*»■♦ Saint-Simon, Mémoires, édit. de Roislisle. t. XVÎI, p. to5-t96.
='" J. Vanière, S. J. Praedium rusticum, édit. 1774, L VIII, p. 206-211 : sucra ipsa quierunt.
2*° Sounlies, Mémoires, édit. de Cosnae et Bertrand, t. XI, p. 267.
"• Mercure historique et politique, \. XLVI. p. i85-T8f), 291-292.
"» Dan^ronu, Journal, édit. Soulié-Dussieux, t. XII, p. 307; Madame, Corresprndnnce, édit. Jaeglé, t. II, p. 79.
'" M. Dagnesspau fils, procureur général au Parlement de Paris au Contrôleur général, 19 janvier 1709, dans A. de Boislisle, Correspondance, t. III, p.
"' Menin, Pot-pourri, édit. P. d'Estrées, dans Souvenirs et mémoires, 1900,
tx
INTRODUCTION
bourgeois de Chartres écrit que (( les hommes geloiont sur les chemins, en sorte que depuis Paris à Orléans, on dit que plus de trente hommes sont morts de froid. Des vaches, boucs, chèvres, moutons et agneaux d'un an ont été trouvés morts et gelés en leurs étables; les volailles et pigeons morts, les pieds gelés; les perdrix et oiseaux trouvés morts, les corbeaux tuant et mangeant jusqu'à des lièvres"^ ». Le Midi de la France ne fut pas épargné"* et Mme de Maintenon décrit à la princesse des Ursins cet hiver <( qui gèle tous les blés et toutes les vignes, qui ne laisse pas un fruit, non seulement pour le présent, mais qui fait mourir tous les arbres. Les oliviers en Provence et en Languedoc, les châtaigniers en Limousin, les noyers par toute la France"* ». Les arbres et les arbustes des jardins, les légumes furent également détruits. La mortalité humaine dépassait ce qui s'était jamais vu. (( Les gens du peuple meurent de froid comme des mouches » écrit Madame"'.
La disette consécutive à l'hiver se fit sentir pendant plus d'une année; disette d'autant plus cruelle que « la bêtise et l'abrutissement"* » des populations affamées étaient sans bornes pendant que la guerre, durant depuis huit ans, absorbait les grains pour la subsistance des armées aux frontières et privait la France de presque toutes les importations par voie de mer. La récolte de 1708 avait été médiocre, aussi dès le mois de septembre 1709 les rapports devinrent alarmants, au mois de novembre le blé atteignit le prix de 9.0 livres le setier à Paris. Deux mois d'un pareil hiver survenant dans ces conditions achevèrent le désastre; ce fut partout une vraie panique. Un cri de terreur se répandit sur tout le royaume et les mandements épiscopaux, nécessaires pour solliciter la charité publique et ordonner des prières, achevèrent d'affoler les fidèles qui en écoutaient la lecture au prône paroissial. « La terre paraît comme morte, disait Fénelon; elle ne promet ni fruits ni moissons et le printemps même ne la ranime point. » Plus confiant, Fléchier disait à ses diocésains : « Cessez de vous troubler : le pain ne vous a pas encore manqué..,; nous vivons, nous mangeons notre pain de chaque jour avec poids
-** Jean Bouvart, Journal dans Magasin pittoresque, i85/|, p. 170-172; dan» P. Clément. La Police sous Louic XIV, in-8, Paris, 1866, p. Mg.
'" A. de Boislisle, dans Bévue des Sociétés savantes, 1876, ô® série, t. TT. p. 394.
"* Lettres de Mme de Maintenon, recueil Bossange, t. II, p. i3-i/|, lettre du 35 novembre 1709.
^^' Madame, Correspondance, édit. Brunet, t. I, p. m.
**' Ce sont le« cxpresôions mêmes de Boisguilbert.
INTBODUCTION
et mesure, même avec quelque inquiétude, mais enfin nous vivons. » Les appels à la charité se succédaient. Un Nouvel avis important sur les misères du temps passe en revue les provinces de l'Orléanais, du Blésois, le pays Ghartrain, le Vendômois, le Gâtinais, le Berry, la Touraine, et partout montre la famine. A Romorantin, le 18 avril 1709, plus de mille pauvres avaient déjà succombé. A Étampes, à Angcrvillc, à Beaugency, à Blois la misère était indescriptible. La forêt d'Orléans était pleine de misérables vaguant comme des bêtes. Un père jésuite écrivait qu'à Onzain"' il avait prêché à quatre ou cinq cents squelettes qui, ne mangeant plus que des chardons crus, des limaces, des débris de charognes et d'autres ordures, ressemblaient plus à des morts qu'à des vivants"". Il n'est pas douteux que la disette fut, dans une proportion très appréciable, plus apparente que réelle, et horriblement aggravée par la spéculation des accapareurs"', les (• blatiers », que l'on voyait arriver en nombre sur les marchés, avec leurs troupes de chevaux, enlever les grains à des prix inaccessibles pour le menu peuple et les faire passer en longs convois, sur des marchés plus favorables, ou jusqu'en pays étranger"'.
L'état du royaume défie tout essai de description. « Je suis outré de douleur écrit l'intendant ïrudaine; ce que je vois tous les jours, l'humanité, je ne dis pa§ le christianisme, ne le peut pas supporter"^ » A Reims, douze mille pauvres ne vivent que du pain distribué par le bureau de la Miséricorde"*. Des villages entiers du Gharolais et leurs cultures sont abandonnés"\ En Craonnais, sur les confins de la Bretagne, « il n'y a que des misérables qui n'ont ni les choses nécessaires à la vie pour se nourrir, ni paille pour se coucher, ni d'habits ni de toile pour se couvrir"*. » Dans le Nivernais, c'est une multitude affamée et ré-
**• Loir-et-Cher, arrondissement de Blois, canton d'Herbault.
?"* Cette circulaire conservée dans le Journal de Bouvart a été publiée par le Magasin pittoresque, juin i85';.
"> N. Delamare, Traité de la police, t. II, p. 707, 954, 1007; Dupont de Nemours, Analyse historique de la légisUition des grains, 1789, p. 75-83.
"* Mme de Maintenon, Lettres, édit. La Beaumelle, 1789, t. VIII, p. 190-194, deux lettres de la princesse d'Harcourt, 19 août et 8 septembre 1709.
2^^ M. Trudaine, intendant à Lyon au Contrôleur général, 26 mars et 16* avril 1709, dans A. de Boislisle, Correspondance, t. III, p. ii5, n. 345.
2" Lettre des officiers de la ville de Reims, 1 mai 1709, ihid, t. III, p. i39,
"' Benêt, dans Bulletin du Comité. Section d'histoire et de philosophie,
iS84, p. 163-176; 1890, p. 242-250.
"• M. Vévêque d'Angers au Contrôleur général, 23 janvier 1709, ibidy t. III, p. 91, n. a8i.
INTRODUCTION
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