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CHAPITRE XXVI Opposition et remontrances du Parlement

(6 janvier 1718 — a5 août 1718)

Rcmonlra,.ces du .6 janvier. - Effervescence de la noblesse b-^l°""^- Étals de Dinan ; ils sont cassés. - Mémoire de la noblesse. - Remontrances des Bnfton et du Parlen-ent de Paris. - Accord entre Law et Saint-S.inom Emrevue de la Baquettc. - L'opposition grandit. - Scène de Samt-Simon ;:, u" ^nt - Uôle de d'.\rgenson. - Disgrâce du chancelier Daguesseau et 2 du°c de NoaiUes. - Sentiments du public. - Les IriomphaWurs du jou I , Pirlemenl se tait. - Il est d'accoixl avcM= celui de Rennes. - Le traite Z Lor^ ne - Défiance qu'inspire Law. - Projet de réforme des monde ^°'^"'"«- . . ^i ^„n :; de cette réforme. - Intervention du Parre^nt-- Re"pXn;atiol failcs au Bégent^ - W a Parieme;^ cas. par arra d'un Con... de Remontrances au^o. du ^J^^^''^^^^^^

rr-^Uvëills^soltn;7s d^ tÏs 1. la Fronde. U. Régent se décide à l'action. - Law menacé. - Bruits d'un lit de justice. .

Au mois de janvier 1718. le Gouvernement royal était réduit Re--t;aux expédients; les rentes de l'Hôtel de Ville n'étaient -plus payées 26 i«.v>er régulièrement, et les con^iUers au Parlement gros rentiers pour 1... plupart, se montraient sensibles au retard de leurs arrérages. Le ,î janvier, la Compagnie enregistra deux éd.ts re atifs aux Let ois et attributions du trésorier des Bâtiments et a eelle du trésorier des Éeuries, mais elle ehargea le Premier Prestden d'adresser au Régent des représentations sur 1 importance de «âges attribués à ees trésoriers. Plusieurs conseillers saisirent, fISe occasion pour parler des affaires publiques, et particulièrement du reta d du paiement des arrérages des rentes ainsi que i:."a flcheuse situation d'un grand nombre <i'f ^^-^rs" depuis longtemps sans avoir encore nen ^^^he du lembourso ment de ifurs finances. Le lendemain, ^^f^-.f-f.^/^.^^^, des remontrances et de supplier le Roi qu U fut fait i un ond pour le paiement dos intérêts des billets de 1 État 2 un fonds uouî e paiement des intérêts des finances des officiers liquid s et L dr^oiU supprimés, 3» révocation des exemptions des^ drg.ts

t TOMB II.

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d'aides €t gabelles, 4° mûr examen du système des conseils, 5° retranchement des doubles emplois. , ,. ff ,

Le 17 la Cour arrêta de très humbles supplications a lellet d'obtenir « que les rentes de l'Hôtel de Ville puissent être payées régulièrement à bureau ouvert de demi-année en demi-annee, et que les arrérages arriérés puissent être payés aux rentiers ». Pour cela il fallait que les fonds nécessaires soient remis « sans aucun divertissement et suivant l'ancien usage des mains des fermiers et receveurs particuliers en celles des caissiers généraux, des aides et gabelles... sans qu'ils puissent être remis et déposés es mains d'aucune autre personne sous quelque prétexte que ce soit ,,. Le 19. la Cour décida qu'elle ferait des represen ta- ' lions spéciales au Régent sur les inconvénients des Conseils; enfin le 96 le Premier Président, à la tête dune depulation de h Cour, présenta à Louis XV, aux Tuileries, les remontrances susdites'- le 7 février les représentations furent faites au liegenl au Palais-RoyaP. La réponse s.; lit attendre jusqu'au u février. Ainsi le Parlement était rentré dans la vie politique du royaume, il affirmait son existence et débutait par des succès. Peut-être s- fit-il illusion sur la nature de ces succès et l'étendue de son inlluence, c'est ainsi qu'il se prépara un échec assez grave Cherchant des alliés, il pensa en avoir trouvé un dans le parlement

de Bretagne. ^ . „ . •

Eflerves- Dès le i^ décenibix. i7ir), dans les Étals de Bretagne tenus a

cerne Ue la Saint-Brieuc, l'esprit de résistance à la royauté s était réveille, r^e^re ï/année suivante, la province reçut un nouveau gouverneur, le maréchal de Montesquiou, et un nouvel intendant, Feydeau de Brou Le maréchal, vieux soldat et serviteur passionne de la France, était peu enclin à ménager un peuple alors trop empresse à se dire breton pour qu'on put le croire tout à fait français; par ailleurs susceptible, ombrageux, ignorant et obstiné, en face d'un homme façonné dès sa jeunesse à la discipline militaire. Pendant l'été de 1717, le maréchal parcourut la province, mais ses manières cassantes éloignaient la confiance. Quelques gentilshommes préférèrent écrire une lettre au comte de Toulouse pour lui représentc^r l'impossibilité où était la province de payer lo dixième. Le prince leur conseilla de tenter les derniers efforts pour payer cette taxe, ajoutant (pi'il s'offrait à payer pour les plus pauvres gentilshommes qui ne le pourraient pas'. Telles

1 J Flammormont, Remontrances du Parlement de Paris au .VV7//« siècle, ' in-'i Paris 1888, t. L p. 56-65, n*> 6; ?.6 janvk-r 1718 (Arch. n^t., X»t> 8899*).

2 Ihid, t. T, p. 66-67, n° 7: 7 î^'vrior 1718 {Arrh. nat., V^ S899). " Dangcau, Joiirnal, t. XVII, p. lao; 28 juin 1717.

OPPOSITION ET KEMONTBANCÈS DU PARLEMENT

furent, observait Saint-Simon, les prémices du spectacle que cette province donna bientôt après*. Des conciliabules étaient tenus dans différents châteaux, un écrit copié à la main, daté de « Londres, le i^*" septembre 171 7 » et signé M.A.D.K., circulait parmi les gentilshommes*. Il exposait la situation déplorable de la province, accablée sous une dette de trente-cinq millions, destinée à grossir sans, cesse puisque son déficit annuel s'élevait à quatre millions, qu'elfe se procurait au moyen d'anticipatiofis et d'emprunts qui la ruinaient. On doit donc demander la réduction du don gratuit, la suppression du dixième et de la capitation et d'abord, aux prochains États, refuser par acclamation le vote du don gratuit. L'intendant Feydeau, le trésorier des États, Montaran étaient malmenés avec une courtoisie toute bretonne. A Paris, on n'ignorait pas ces dispositions hostiles et l'intendant avait l'ordre de dissoudre les États s'ils refusaient le don*; on se défiait du président de Brilhac^ et on s'attendait à des États « fort orageux' ». Le maréchal trouvait (( les esprits très échauffés » et dénonçait « un complot fait entre toute la noblesse, non seulement pour ne point passer le don gratuit par acclamation, mais pour former toutes sortes de difficultés sur les demandes que le J'>oi pourroit faire* ». L'intendant montrait (( tous les esprits quasi tournés; on a beau leur parler raison, écrivait-il, ils ne veulent |K)int l'entendre^" ».

Les États s'ouvrirent à Dinan, le i5 décembre. Le maréchal annonça la suppression du dixième, une importante réduction du don gratuit et réclama, en échange, « une obéissance parfaite ». 11 termina par l'avis que le Régent n ne souffrirait pas qu'on donnât nulle atteinte à l'autorité royale, ni qu'on mit la

* Saint-Simon, Additions au Jounml de Dangcau, t. XVII, p. 120.

* Lettre à Messieurs des Etats de Bretagne, du premier septembre 1717. Avis important, adresse par un des membres du Parlement d'Angleterre à un de ses amis, membre des États de Bretagne, tant sur les fautes qui ont été faites aux États de I7i5 que sur la manière de les éviter à ceux de 1717, pour prévenir la ruine totale de la province, ms. L'auteur était M. de Talhouët de Bonamour. Voir B. Pocquet, Histoire de Bretagne. La Bretagne province, in-8. Rennes, 191^, t. VI, p. ' /i.

• Arch, nat,, W 225 : Instruction à Vlntendant, 10 novembre 1717. ' Dangeau, Journal, t. XVII, p. 187, 9 et 11 novembre 1717.

' Dangeau, Journal, t. XVII, p. 210, 7 décembre 1717.

• Bibl. munie, de Bennes, ms. SSg : Journal historique de ce qui s'est parsé en Bretagne pendant les premières années de V administration de Philippe^ duc d'Orléans, Régent du royaume, par le président de Robien;*cite une lettre du maréchal de Montesquieu au duc de Noailles, 8 décembre 1717.

*" Arch. nat.. H* 226 : Feydeau de Brou à Le Pelletier des Forts, i3 décembre 17 17.

Etals de DiiitD

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Ils sont cassés

moindre différence entre l'obéissance due à un roi mineur ». la séance continua et dura jusqu'à dix heures du soir, sous l'ascendant qu'exerçait M. de Talhouët de Bonamour. Alors une prétention étrange, inouïe, se fait jour. Les députés veulent savoir s'ils p<*uvent s'acquitter des sommes qu'on leur demande de voter : dix millions. L'intendant se multiplie, parcourt les groupes, n'obtient rien. <( Toutes nos remontrances et toutes nos menaces paraissent jusqu'à présent inutiles », est-il réduit à avouer. Il espère être plus heureux ou plus persuasif le lendemain, il insiste sur la suppression du dixième, la réduction d'un tiers du don gratuit, mais réclame ce vote par acclamation, seul capable de chasser « les bruits fâcheux par lesquels on a tâché de vous noircir et qu'on a voulu porter jusqu'au trône. » Point d'acclamation, mais une discussion par Chambres qui se prolonge quatre heures et dont le résuHtat est bien clair : le clergé consent, la noblesse refuse, le tiers surseoit et l'évêque de Léon, rendant cette réponse aux représentants du Roi, explique que les États ne peuvent accorder la demande qui leur a été faite « qu'ils n'aient examiné l'état de leurs fonds ».

Le maréchal se rend le 17, de bon matin, aux États, « il paraît fort en colère » et « il ordonne aiux trois Ordres, de la part du Roi, d'accorder les deux millions de don gratuit demandés, sinon, il viendra le lendemain, leur déclarer les volontés du Roi qui pourraient bien aller jusqu'à la séparation. Il leur donne le reste du jour pour faire des réllexions, les exhortant à les faire bonnes et les prévenant qu'il ne recevra d'autre réponse que oai ou nori'\ » L'intendant recommence ses manœuvres sans rien obtenir. Les présidents ne sont pas plus écoutés et voulant, de guerre lasse, « lever la séance, tous leur crient qu'ils peuvent s'en aller, que les États se donneront d'autres présidents ». Un de ceux-ci est bousculé et jeté au bas de son estrade. Le 18, la séance s'ouvre, la noblesse ne veut rien écouter et, nonobstant la bonne volonté du clergé et du tiers, force est de prévenir les représentants du Roi (( que les États n'ont pas d'autre délibération à prendre sur le don gratuit que celle qu'ils ont déjà prise ». Le maréchal paraît aussitôt dans la salle et dit : « Je casse l'Assemblée des États; vous Monsieur Desmaretz, président de l'Église**, vous pouvez vous en retourner à vofre évêché; et vous, Monsieur le duc de

" Arch. nat., H^ 22S : Feydeau de Brou au duc de Noailles, 18 décembre

'* Il était évêque de Saint-Malo.

OPPOSITION ET REMONTRANCES DU PARLEMENT

Mémoire

de la noblesse

la Trémoille, président de la noblesse, à Paris"; et le Tiers, chacun chez soi. » Et a appelant le héraut, il lui ordonne de défaire sur le champ le théâtre, ce quivifut exécuté dès le même jour, au grand étonnement de tout le monde, n'ayant jamais vu pareille aventure''' ». Le session avait duré quatre joui^'\

Le Cour envoya des lettres de cachet à quatre gentilshommes, leur enjoignant de venir à Paris justifier leur conduite, c'étaient MM. de Pire, de Noyan, du Groësquer et de Talhouët de Bonamour'\ Le premier, souffrant de la goutte, ne put obtempérer à l'ordre reçu, les trois autres arrivèrent à Paris en même temps que le parlement de Rennes y envoyait six députés". L'opposition leur fît fête, on les promena dans les jardins de Sceaux et le Régent leur demanda un Mémoire dans lequel les trois gentilshommes expliquèrent qu'(( en examinant l'état de leurs fonds » leurs collègues « prétendaient faire un plan juste, réglé, avantageux pour la province et indifférent pour les finances du Roi ». D'ailleurs, la province devait trente-six mitions, avait consommé les revenus de 1718, s'endettait et serait bientôt ruinée. En conséquence, ils demandaient la. réduction de la capitation, le maintien des Bureaux diocésains, la suppression des droits d'entrée sur les boissons, la répression des traitants et maltôtiers'*.

Le refus de voter le don gratuit entraînait une grave consé- (|uence : la ferme des devoirs expirait le i*"" janvier 1718 et toutes desXer les recettes, en Bretagne, cesseraient d'être perçues. Pour y porter remède, un arrêt du Conseil du Roi, rendu le 21 décembre 171 7, prescrivit la levée des impôts ordinaires : fouages, devoirs, capitation; mais nonobstant les avances du maréchal et les insinua-

RemoQ-

IS

Dangeau, Journaly t. XVII, p. 219; 26 décembre 1717, signale le retour ù Paris du duc de la TrémoiWe qui « croit les affaires de Bretagne en état de se pouvoir raccommoder aisément ; il compte que les États se rassembleront et qu'il y retournera présider. »

^* Journal historique de Cormier de la Courneuve, ms., dans B. Pocquet, op. cit.j t. VI, p. 8.

" Sur les États de 1717, voir Arch. départem. dllle-et-Vilaine, C 2668, Procès- verbaux et C 2800, Minutes et documents; Arch. nat., H^ 228; Bibl. nat., m«. franc, 11379, (lettrOvS do Feydeau de Brou); De Camé, Les Etats de Bretagne, in-8, Paris, 1868, t. II, p. 8-i4; Du Bouëtiez de Kerorguen, Recherches sur les Etats de Bretagne, 1875, t. II, p. 289-280; Journal inédit d'un député de l'ordre de la Nohles£4> au± Etats de Bretagne pendant la Régence, publié par G. de Closmadeuc, 1905, p. I^; J. de Coattarel, Une tenue d'Etats de Bretagne sous la Régence^ 1717-1718. Les Ehts de Dinan, in-^, Rennes, 1911, p. 61, suiv., Pocquet, op. cit., t. VI, p. i-3A.

*• Dangeau, Journal, t. XVIÏ, p. 221 ; 3i décembre 1717.

*^ Dangeau, Journal, t. XVII, p. 226; 7 janvier 1718.

" Arch. nat.. H* 226; Arch. munie, de Rennes, m«. 339 : Journal historique du président de Robien.

KemoD-

trances

(lu

Parlement

de Paris

tions de l'intendant, le parlement de Bretagne refusa l'enregistrement de l'arrêt, à la date du .So décembre. Puis, craignant de n'avoir pas assez fait, il décida, le 3 janvier, à l'unanimité, d envoyer au Roi des remontrances que lui porteraient six magistrats. Ces remontrances glissaient parmi beaucoup de récriminations une allusion menaçante à la i)ossibiiité pour la province de Bretagne de se séparer de la patrie française si, par la cassation des États, on portait atteinte aux termes du traité qui avait uni le duché à la couronne. Cette criminelle insinuation, où se révélait la tendance séparatiste d'une corporation incapable de sentir l'honneur qu'elle avait d'être française, était accompagnée des malédictions obligatoires à l'adresse du trésorier des États, des traitants et maltôtiers. La conclusion portait que « l'assemblée des trois États étant la loi fondamentale de cette .province, il ne doit s'y lever aucun droit sans leur consentement ((, en raison de quoi le Parlement ne pouvoit enregistrer^*. » Devant cette décision, le maréchal ne cachait pas sa mauvaise humeur. Un seniblable Parlement lui paraissait pis qu'a un mauvais régiment d'infariterie » et plus rétif que la noblesse bretonne elle-même, c'était tout dire". Néanmoins les remontrances furent mises à la poste et arrivèrent à Paris où les magistrats bretons les attendaient. Ceux-ci furent présentés au Régent le 24 janvier, « mais sans lui parler d'affaires^^ ».

L'heure eût été mal choisie. Le ?.6 janvier, le Pariement venait présenter aux Tuileries des remontrances auxquelles le chancelier Daguesseau répondit que n'ayant pas été provoquées par l'envoi à l^nregistrement d'un acte législatif, elles n'étaient pas dans îc .?as prévu par la déclaration du i5 septembre 1715, en outre il montrait que ces remontrances étaient mal fondées". Malgré la fermeté de cette réponse, la rumeur accusa Daguesseau de n'être pas resté étranger à la démarche du Parlement dont le Régent se sentait fort piqué. Law lui avait laissé entrevoir la répulalion d'un grand financier et d'un chef d'État novateur dans la restaurai ion des finances; la méfiance du Pariement le décida à une mesure violente.

»• Arch. départem. dllle-et-Vilaine, Série R. Arch. du Parlement, Ai4. Registi-es secrels, 3, 7, 10 janvier 1718; Le Moy, Remontrances du Parlement de^Bretagne au XVIW siècle, in-8, Rennes, 1909, p. i, 5.

" Bibl. municip. de Rennes, ms. SSg : Journal historique du président Robien; lettres d\i maréchal de Montesquieu au Régent, au duc de Noailles et à la Vrillière, déc. 1717; 4, 26 janvier, 18 février 1718.

*» Dangeau, Journal, t. XVÏI, p. 235; 2^ janvier 1718.

" J. Flammermont, Remontrances du Parlement de Paris, t. I, p. 65.

OPPOSITION ET REMONTRANCES DU PARLEMENT

Malgré le replâtrage auquel il avait mis les mains", le Pégent ^^^^l^]^^^ voyait bien que la brouillerie subsistait entre î.aw et le duc de onboiset' Noailles. Leur rivalité trouvait trop d'occasions de ^'af limier »aini-Mmoii pour que Noailles ne s'en saisit; il traversiit la banque en toutes f:»çons par l'autorité de sa place dans les finances, lui dressiit d-':s contradictions et des obstacles toujours renaissants dans les Conseils et dans le Parlement. Law, ne sachant à qui se vouer, de qui se faire écouter, jeta son dévolu sur Saint-Simon de qui il savait la haine publique contre Noailles* et contre le Parlement. Tous les mardis matin, le financier rendait visite au duc et pair, qui lui pardonnait son élocution peu facile pour le plaisir d'entendre attaquer des gens qu'il n'aimait pas et de se munir d'armes afin de leur nuire. Parfaitement incapable sur la matière des finances, le sentant et s'en faisant gloire comme d'une supériorité due à sa naissance, Saint-Simon se trouvait flatté d'être pris pour confident par un financier dont il s'imaginait comprendre les déductions, car, dit-il, « il y a des choses qui dépendent quelquefois plus du bon sens que de la science" ». Saint-Simon ne manquait pas de faire l'éloge de Law au Régent » qui l'aimoit et le goùtoit, le regardoit comme l'ouvrage de sa création, et ce goût du Régent blessoit Noailles comme étant pris à ses dépens. Il vouloit être seul maître dans les finances et atteindre au premier ministère". »

L'abbé Dubois visait aussi au premier ministère et n'y voulait ni concurrents ni contradictions; aussi redoutait-il par-dessus tout le duc de Noailles parce qu'il avait le même dessein et bien d'autres moyens que lui pour s'y porter. Il résolut donc de l'écarter et, pour y parvenir, se lia avec Law. <( Leurs intérêts à former cette union étoient pareils. Tout se passoit dans un intérieur que tout l'art de Noailles ne pouvoit percer". » Law faisait confidence^ à Saint-Simon de cette liaison sans détailler ce qu'il lui en coûtait pour l'affermir. Les dernières semaines de l'année 1717 s'écoulèrent en démêlés continuels entre Law et les financiers, c est-à-dire le duc de Noailles, Rouillé et ceux dont ils se servaient le plus, et en plaidoyers que Law était forcé d'aller faire chez les principaux des Conseils et au Parlement. L'abbé Dubois, revenu de Londres à Paris, ne resta pas inactif. Law lui rendait les mêmes plaintes qu'il portait à Saint-Simon. Croyait-il avoir

" Saint-Simon, Mémoires, édit. Cherucl, t. XV, p. 129.

" Saint-Simon, Additions au Journal de Dangeau, t. XVII, p. 226,

" Saint-Simon, Mémoires, édit. Chéniel, t. XV, p 234.

" Saint-Simon, Mémoirea, t. XV, p. 235.

OPPOSITION ET REMONTRANCES DU PARLEMENT

Eolrevue

de la Raquette

L'opposition grandil

f»mporté un consentement, il se heurtait à un obstacle invincible : le chancelier, et ses formes et leurs lenteurs; ce que Saint- Simon appelait des « hoquets continuels à arrêter les opérations ». Dubois en dit quelque chose au maréchal de Villeroy et l'aiguillonna à parler au Régent et celui-ci en disait quelque chose à Saint-^Simon. <( Je fus peut-être, dit-il, celui de tous qui lui fis le moins de mal, mais je savais par Law et par le maréchal de Villeroy tout ce qui se faisoit, jour par jour, et quelquefois, quoique avec j)lus de- réserve, par Dubois^^ »

Le Régent de plus en plus aiguillonné et importuné des entraves continuelles que le duc de Noailles mettait aux opérations de Law, aidé des points sur les i du chancelier, à quoi celui-ci excellait, sentait l'extrême embarras où le jetaient ces deux adversaires qui arrêtaient tout, l'un pour le fond, l'autre pour la forme, tandis que leur prestige accablait Law. Déterminé à soutenir ce dernier, le Régent voulut tenter un dernier effort pour les rapprocher et pénétrer lui-même ce qu'il y avoit de vrai et de bon de part et d'autre. Ce fut pour y travailler sans distraction et à loisir qu'il voulut aller passer avec eux toute une aprèsdînée à la Raquette, fort jolie maison appartenant au duc de INoailles et située au faubourg Saint-Antoine". I^ 6 janvier, Daguesseau et Law s'y rendirent de bonne heure, rencontrèrent Noailles et le Régent, s'abouchèrent et la séance fut longue, « mais elle fut l'extrême-onction des deux amis. Le Régent prétendit n'avoir trouvé que mauvaise foi dans le duc de Noailles, aheurtement aveugle dans le chancelier esclave de toutes formes, contre des raisons péremptoires et les ressources évidentes de Law".

Quelques jours après cette entrevue, les nobles bretons répandirent une lettre au Régent dont Paris fut inondé*", et les espé- ] ances du Parlement s'en trouvèrent accrues. L'opposition comptait sur lui, mais « il le falloit remuer par les vues du bien public, l'exciter par les profusions et les mœurs du Régent. Le système de Law et sa qua>lité d'étranger de nation et de religion furent d'un grand usage pour en imposer aux honnêtes gens du Parlement et au gros de cette Compagnie. La vanité de devenir les modérateurs de l'État l'aiguillonnait tout entière. Ils trouvèrent donc qu'il étoit temps de commencer. Le Parlement sema force

Saint-Simon, Mémoires y t. XV, p. 237.

Saint-Simon, Additions au Journal de Danofoau, t. XVII, p. 226; Mé* moires, édit Chéru<;l, t. XV, p. 238; Lémontey, op. cit., t. I, p. 76, note 2. Saint-Simon, op. cit., t. XVII, p. 226; op. cit., t. XV, p. 238. Saint-Simon, op. cit., t. XV, p. 242.

plaintes pour préparer le public, tant sur les finances et sur Law, que sur la forme du gouvernement par les Conseils^\ » Les assemblées se multiplièrent sous prétexte de rédaction des remontrances. H Law, sans y être nommé, y étoit fortement attaqué, ainsi que l'administration du Régent au fond et dans la forme. Elles ne tendoient pas à moins qu'à se mêler de tout avec autorité, et à balancer celle du Régent de manière à ne lui en lais^^r bientôt plus qu'une vaine et légère apparence.

« Informé à peu près de ce qui se préparait, il m'en parla, dit Saint-Simon, avec plus de feu et de sensibilité qu'il n'en avoit d'ordinaire. Je ne répondis rien. Nous nous promenions tout du long de la galerie de Coypel et du grand salon qui est au bout sur la rue Saint-Honoré. Il insista, et me pressa de lui parler. Alors je lui dis froidement qu'il savoit bien qu'il y avoit longtemps que je ne lui ouvrois pas la bouche sur les Parlements ni sur rien qui pût y avoir rapport, et que, lorsqu'il m'en avoit quelque fois ouvert le propos, j'en avois toujours changé tt évité d'entrer en aucun discours là-dessus; que, puisqu'il me forçoit aujourd'hui, je lui dirois que rien ne me surprenoit dans cette conduite; qu'il se pouvoit souvenir que je la lui avois prédite, et que je lui avois dit, il y avoit longtemps, que sa mollesse à l'égard du Parlement le conduiroit enfin à n'être plus régent que de nom, ou à la nécessité d'en reprendre l'autorité et les droits par des tours de force très hasardeux. Là-dessus il s'arrêta, se tourna à moi, rougit, se courba un tant soit peu, mit ses deux poings sur ses côtés, et me regardant en vraie et forte colère t (' Mort!... me dit-il, cela vous est bien aisé à dire à vous qui êtes immuable comme Dieu, et qui êtes d'une suite enragée. » Je. lui répondis avec un sourire et un froid encore plus marqué que devant : « Vous me faites, monsieur, un grand honneur de me croire tel que vous dites; mais si j'ai trop de suite et de fermeté, je voudrois vous en pouvoir donner mon excédent, cela feroit bientôt deux hommes parfaits, et vous en auriez bon besoin. » Il fut tué à terre, ne répondit mot et continua sa promenade à plus grands pas, la tête basse, comme il avoit accoutumé quand il étoit embarrasé et fâché, et ne proféra pas mot depuis le salon où cela se passa jusqu'à l'autre bout de la galerie". »

Saint-Simon était alors une manière de confident du Régent et de Law, qui lui contaient l'un ses embarras, l'autre SiCS ^égoûts/ Il savait, en outre, par Law que les coups de Dubois avaient porté,

** Saint-Simon, op. cit., t. XV, p. 2kg. , •* Saint-Simon, op. cit., t. XV, p. 25o-25i.

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