CHAPITRE XXVII
Le lit de Justice
(20-26 août 17 18)
La fèlc du Roi. — Préludes du lit de justice. — Journée du 20 août. — Enti>cticn du Régent et de Saint-Simon qiii se rend au garde-meuble. — Dimanche 21 août. — Lundi 22. — Mercredi 24. — Préparatifs. — 26 août : Une heure du matin ; Six heures, le Parlement averti ; Le garde des sceaux. — Arrivée et sortie des légitimés. — Disposition de la salle du Conseil. — Lecture du garde des sceaux. — L'affaire des légitimés. — Le comte de Toulouse. — La marche du Parlement. — Les membres du Conseil pris du besoin d'uriner. — Mise en marche du cortège. — Entrée dans la salle. — Premier acte. — Second acte. — Troisième acte. Quatrième acte. — Enregistrement. — Impressions.
La Saint-Louis était alors comme une trêve rapide et joyeuse, que l'âge du potit Roi embellissait d'attentions maternelles. i>e
24 août, au soir, il y eut grande musique sous les fenêtres de J 'enfant, suivie d'un feu d'artifice représentant une forteresse construite sur le bord du bassin. Quoique la chaleur fut excessive et qu'on ne se souvint point d'en avoir vu de pareille en France, la fête réussit parfaitement grâce à une grosse pluie qui tomba une heure avant le feu d'artifice et « redonna 'la joie à tout Paris ». Le Roi prit un plaisir infini à voir la foule fuir sous l'ondée, les dames mouillées et rieus-es, n'ayant que la musique pouf se sécher!^ Au lever de Louis XV, on présenta à l'enfant son portrait en émaiP; il considéra avec admiration parmi les présents qu'on lui faisait une corbeille contenant une lapine assez petite, son mâle, un petit lapin qui tétait et un cochon d'Inde, tous quatre blancs comme la neige, enrubannés et broutant des feuilles de vigne. Sur les feuilles de ce bouquet étaient posés des hannetons artificiels, les ailes ouvertes, prêts à voler'.
* Dangeau, Journal, t. XVII, p. 869; Buvat, Journal, t. I, p. 326 : Afa- \dame à la raugrave Louise, dans Correspondance, édit. Brunet, t. I, p. 449 î
25 août 1718.
* Mercure de France, mois d'août, p. 190. •'' Buvat, Journal, t. I, p. 824.
TOMV II. 11
La fête du Roi
\ti
HISTOIHE DE LA HÉGEiNCE
LE LIT DE JUSTICE
l'réludes
du lit de ju>lic«
Ensuite 1<3S Garnies du grand couvent vinrent, comme chaque anaée, aux Tuileries, en procession, et ils colébrèrent la messe dans la chapelle, où le Roi assista. Le soir, il alla entendre le salut dans l'église des Capucins*. \
Ce calme n était qu'apparent. « Il gronde un gros orage », disait l'un'; « il y a eu des ordres de faire approcher quelques troupes de Paris », disait un autre'; « on croit que Je Parlement pourra s'en sentir, mais on parle aussi de M. du Maine et de M. de Villeroy' ». La mère du Régent, retirée à Saint^loud, remercie Dieu, le soir en se couchant, de ce qu'il n'est pas survenu quelque malheur dans la journée'. Dangeau, toujours averti de tout ce qui se passe et de tout ce qui se prépare, a su qu'on (( parloit de tenir un Conseil de Régence extraordinaii-e le jour même, mais on le croit remis au lendemain; il est sûr, ajoute-t-il qu'il y aura un lit de justice au premier jour et ce pourroit bien être demain. M. le duc d'Orléans se coucha de bonne heure, mais il donna des audiences étant dans son lit et à des gens qui font croire qu'il s'agissoit d'affaires iinporlanles dans ces audiences, car ce sont des personnes intelligentes, fort attachées à M. le Duc. On ne doute ])as (pi'il ne se pjisse (]<Mnîiin (piehpie chose qui sera fort jjgiéable à ce piinee*. »
C'était, eu eff.'t, à im lit il<' justice que rinllueiice de Dubois, de Law et de Saint-Simon avait amené le Régent. Saint-Simon s'en fit l'ordonnateur empressé et il en est resté le chroniqueur inoubliable. Aux objections (pi'on soulevait, sa verve, teinte de logi(iue, trouvait des repousses i)éiemploires. Qu'on réunisse le lit de justice aux Tuileries. Par cet expédient, nulle nécessité d'avertir personne que le matin même qu'il se tiendrait, et par ce secret chacun hors de mesure et de garde. Sur le champ, il se mit à dicter un mémoire de tout ce qu'il estimait nécessaire pour assurer l'exécution et prévenir tous les obstacles et l'adressa à Dubois (( duquel on ne pouvoit espérer de se passer dans sa situation présente auprès du Régent'" ». Mais Dubois n'était pas homme à se livrer du premier couj), il se montra « tout vacillant, et à propos de rien Unit Dagiiessecii, dont il éloit aupara-
* Dangcaii, Journah t. XVII, p. SCq ; 20 août 1718.
* M. de Balleroy à sa j^.mme, 26 août, dans Les Correspondants de la Mse de Balleroy, in-8, Paris, i883, t. I, p. 3^5.
" Gazette de la Régence, p. 275; 19 août 1718.
^ M. de Balleroy à sa femme, 26 août, dans op. cit.t t. I, p. 3^5; Saint- Simon, Mémoires, édit. Chérucl, t. XVI, p. 355-356.
* Ma4larne à la raiigrave Louise, 25 août, dans op. cit., t. I, p. A48.
* Dangoau, Journal, t. XVII, p. 369-370; 25 août 1718. *" Saint-Simon, Mémoires, édit. Chéruel, t. XVI, p. 299.
vaut rennemi^' ». Saint-Simon lui prêta aussitôt des projets bien tortueux mais dont il ne s'alarmait guère, étant mandé au Palais- Royal dans l'après-dînée (20 août).
11 y arriva à quatre heures, trouva Grancey et Broglie, deux des roués, dans le grand cabinet, au frais, familièrement, sans perruques. Après un monient, on l'introduisit dans la galerie de Coypel où le Régent et Villeroy regardaient quantité de plans et de cartes des Pyrénées. Le duc d'Orléans le reçut avec une ouverture et des caresses qui sentaient le besoin, lui dit à l'oreille qu'il avait à l'entretenir mais qu'il fallait laisser sortir le mare- . chai. Celui-ci n'avait jamais lini ses bavardages, ses protestations, ses vantardises sur les précautions dont il entourait la pejsonne du Roi. Enfin il s'en alla avec la compagnie. Alors le duc d'Orléans respira et emmena Saint-Simon dans les cabinets derrière le grand salon de la rue de Richelieu. Le prenant par le bras, il dit qu'il était à la crise de sa Régence et jouait le tout [>our le tout. Mais ceci, expliqua Saint-Simon ne dépendait que de lui. Dubois survint, parla sin* le Parlement mais avec prudence; après sa sortie, le Kégent défendit qu'on vînt l'interrompre, excepté pour l'aNcilir de r;jni\ée du gaide des secau\; el seulement à lr;i\eîs la poile, (pj'il ;illa fciinrr ,1.1 \eiinu. Aussil(M Saint-Simon le juit en garde contre Dubois, si proinptement changé et sans cause apparente. Le prince répondit de la fidélité dt l'abbé, mais convint de ne s'avancer que la sonde à la main. Après ce court préambule, il entra en matière, approuva la tenue du lit de justice aux Tuileries, ajouta qu'il était assuré de M. le Duc, moyennant une nouvelle pension de cent cinquante mille livres comme chef du Conseil de Régence; depuis le matin, il avait parole de M. de Conti; enfin M. le Duc voulait que l'éducation du Koi fut otée au duc du Maine, ce (pii lui convenait à luimême et lui faisait souhaiter de tenir le lit de justice dès le mardi suivant et là d'oter réducation au duc du Maine.
Saint-Simon se récria, le Régent lui coupa la parole et dit :
— « Eh! pourquoi n'est-ce pas votre ayh?
— « Parce que c'est tro]) entreprendre à la fois. Quelle est maintenant votre affaire urgente avant toute autre, et qui ne souffre iK)nt de délais.^ C'est celle du Parlement : voilà le grand point; contentez- vous-en. Frappant dessus un grand coup, et le sachant soutenir après, vous regagnez en un instant tout^ votre autorité, après quoi vous aui^z tout le temps de penser au duc du Maine. Ne le confondez point avec le Parlement; ne l'iden-
.lournée (lu 20 août
tnlrelien (lu Régent
et (te Sainl-Simon
Ibid., p. 3oo.
i Ct
Il se rend
an «jîf'lo-
monl>le
tifiez point avec lui : par leur disgrâce commune, vous les joignez d'intérêt. 11 sera et se professera le martyr du Parlement; , conséquemment du public dans l'esprit qu'ils ont su y répandre. Voyez donc auparavant ce que le public fera et pensera de l'éclat que vous allez faire contre le Parlement. Vous n'avez pas voulu abattre M. du Maine, lorsque vous le pouviez et le deviez, lorsque k public et le Parlement s'y attendoient et le désiroient ouvertement; vous avez laissé pratiquer l'un et l'autre au duc du Maine è. son aise, et vous le voulez ôter à contre-temps. D'ailleurs, espérez-vous que cet affront ne vous conduise pas plus loin? Mais de plus, M. le Duc veut-il l'éducation ou se contente-il de l'ôter à M. du Maine,
— (( 11 ne s'en soucie pas.
— « A la bonne heure, mais tâchez donc de lui faire entendre raison sur le moment présent qui vous engage à un trop fort mouvement. Pens'Cz encore, monsieur, que quand je m'oppose à l'abafssement de M. du Maine, je combats mon intérêt le plus cher : de l'éducation au rang il n'y a pas loin : vous connaissez sur ce point l'ardeur de mes désirs, et que d'ailleurs je hais parfaitement M. du Maine, qui nous a, par noirceur profonde et pourpensée, induits forcément au bonnet, et, de dessein prémédité, nous a coûté tout ce qui s'en est suivi; mais Iç bien de l'État et le vôtre m'est plus cher que mon rang et ma vengeance, et je vous conjure d'y bien faiix) toutes vos réflexions.
Le Régent, ému, embras^sa Saint-Simon et adopta ses vues. Le duc du Maine serait épargné cette fois; mais le Premier Président serait chassé. Nouvelle opposition du petit duc et pair qui préférait voir ses deux ennemis succomber en même temps. Il se jugeait héroïque d'épargner un tel « scélérat », mais loin de Vaccabler il fallait le caresser en apI)al^enc(^ le perdre aux yeux de sa Compagnie, (ensuite on pourrait le déshonorer impunément et s'en défaire à bon compte. Le Régent loua encore, remercia et (( après avoir bien discuté tous les inconvénients et leurs remèdes, nous en vînmes à la mécanique, dit Saint-Simon. Je la lui expliquais telle que je l'imaginais, et je me chargeai, à la prière du Régent, de la machine matérielle du lit de justice, pur Fontanieu, garde-meuble de la couronne, à l'insu de tout le monde, et particulièrement du duc d'Aumonl, son supérieur comme premier gentilhomme de la chambre en année, et valet a gage de M. du Maine et du Premier Président.
Il sortit, croisa Dubois qui ne lui dit rien, fut appelé par Law a qui il annonça que tout allait bien et que le Régent à cette heure câlinait M. le Duc dans son grand cabinet; leur rappro-
WH
LE LIT DE JUSTICE
chement était l'ouvrage du financier. De là, après s'être excusé « sur une commission très nécessaire », Saint-Simon courut chez Fontanieu à la place Vendôme. Fontanieu, appelé par ses affaires, s'était rendu au Marais, mais ayant pris le chemin des écoliers, on le retrouva dans le voisinage et on l'amena. Il fallut se dépêtrer de la curiosité en éveil de sa femme, de celle des domestiques, enfin quand ceux-ci furent retirés, Saint-Simon alla voir s'ils n'écoutaient pas aux portes et ferma celles-ci au tour de olef. Fontanieu, sans parole, confondu, hébété, lai&sait faire. Ce fut pis quand op lui parla d'une affaire qui demandait toute son industrie et un secret à toute épreuve; mais d'abord Son Altesse Royale pouvait-elle compter sur lui? A ces mots Fontanieu se mit à trembler de tout son corps^'et devint livide, il balbutia quelques mots : <( Qu'il étoit à Son Alte&se Royale tant que son devoir le lui permettroit. » Le regard de Saint-Simon le transperça. Fontanieu se jeta dans les excuses et apprit « qu'il s'agissoit d'un lit de justice pour la construction duquel et sa position nous avions besoin de lui. » A ces mots Fontanieu se mit à respirer quatre ou cinq fois avec bruit disant chaque fois : (( N'estce que cela! » Et il promit tout, avec d'autant plus de faeilité qu'il ignorait ce qu'était un lit de justice, n'en avait jamais vu et ignorait à quoi cela pouvait servir.
Saint-Simon s'attabla, dessina la séance, dicta des explications afin qu'on ne pût reconnaître son écriture, parla, discuta, raisonna, rangea et dérangea table, chaises et fauteuils, figura toute la bataille sans livrer le nom du terrain où elle se livrerait et retourna au Palais-Royal. Un garçon rouge l'attendait et le concierge à l'entrée de l'appartement le prièrent d'écrire, car c était l'heure sacrée des roués et du souper, contre lesquelles rien m personne ne pouvait prévaloir. Saint-Simon écrivit l'indispensable et pria le concierge de ne remettre son billet au prxnce que quand il serait en état de le lire, il recommanda de le brûler
^^LeJlendemain dimanche, après un entretien interminable avec M. le Duc, qui voulait qu'on empiloyât le lit de justice à retirer au duc du Mainie l'éducation du Roi pour la lui donner, Saint- Simon ailla tout rapporter au Régent qui l'avertit que le lit de justice serait retardé parce que d'Argenson doutait d'être prêt pour tout ce qu'il y aurait à faire. Saint-Simon craignit que ce délai ne fut suivi de l'abandon et demanda à quand donc. on prétendait remettre?
— « A Vendredi, dit le Régent, car mercredi et jeudi sont
fêtes, et on ne le peut plus tôt.
Dimanche 21 août
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Lundi 22
— « A la bonne heure pourvu qii'à tout rompre ce soit vendredi », répliqua Saint-Simon qui raconta sa visite de la veille à Fontanieu.
Le lundi, nouvel entrelion entre le Régent et Saint-Simon, plus que jamais véritable <( mouche du coche ». Le prince fort calme, très décidé à contenir l'ambition de M. le Duc et des Condé, qui veulent profiter des circonstances pour mettre la main sur l'éducation du Roi et sur un a])anage pour le comte de Charolais.
— « Tout cela ne m'embarrasse pas, dit le Régent. D'établissement, je n'en sais point faire quand il non vaque pas et la réponse est sans réplique. Four l'éducation, je n'en ferai rien, et j'ai un homme bien à moi à cette heure, qui ôtera à M. le Duc eette fantaisie de la ièU\ car il le gouverne, et je le dois voir tantôt.
— « Mais, monsieur, qui est cet homme .^
— « C'est La Faye, qui est son secrétaire, qu'il consulte et croit sur tout, et, entre nous, je lui graisse la patte! »
Pour qui connaissait le caractère du duc d'Orléans, il n'y avait pas lieu de douter qu'il abandonnât ce que M. le Duc voulait, avec tant d'énergie, obtenir. Celui-ci se montrait intraitable, mais le détail de ses entretiens journaliers est si fastidieux qu'il ne sert à rien de le transcrire. Les journées s'écoulaient en conférences dont le duc et pair, qui ne s'était jamais trouvé à pareille fête, était l'âme.
Le 9À août, il courait dans Paris cette histoire ridicule d'une Préparatifs Conspiration du duc du Maine pour déclarer le Roi majeur et former un conseil dont le bâtard serait chef^^ Saint-Simon, Law, Dubois et quelques initiés comme Fagon, le duc de la Force, prenaient Heurs dernières mesures; il en fut de même le lendemain, on prévit et on calcula « la cadence des grands coups du lendemain ». La fin de la journée se passa à remâcher toute la besogne. « Tout étoit prévu, et les remèdes à chaque inconvénient tout dressés : si le Parlement refusoit de venir aux Tuileries, 'l'interdiction prête, avec attribution des causes y pendantes et des autres de son ressort au grand conseil, les maîtres des requêtes choisis pour l'aller signifier et mettixî le scellé partout où il étoit nécssaire; les officiers des gardes du corps choisis, et les détachen.onts du régiment des gardes destinés pour les y
^' Saint-Simon, Mémoires, ôdil. Chéruol, t. XVI, p. 891 ; Madame à la raugrave Louise, 3o août 1718, dans Correspondance, édit. Rrunet, t. I, p.
Mercredi
LE LIT DE JUSTICE
accompagner; si une partie du Parlement venoit et une autre refusoit, même punition pour les infusants; si le Parlement venu refusoit d'entendre et vouloit îsortir, même punition; si une partie restoit, une autre s'en alloit, de même pour les sortants..., si refus d'opiner, passer outre, de même pour peu qu'il restât de membres du Parlement; au cas que tous fussent sortis, tenir également le lit de justice, et huit jours après en tenir un autre au grand conseil pour y enregistrer ce qui auroit été fait; si les bâtards ou quelque autre seigneur branloient, les arrêter dans la séance, si l'éclat étoit grand, sinon à la sortie de la séance; s'ils sortoient de Paris les arrêter de même. Tout cola bien arrangé et les destinations et les expéditions faites, l'abbé Dubois fit une i)etile liste de signaux, comme croiser les jambes, secouer un mouchoir, et autres gestes simples, pour la donner dans le premier matin aux officiers des gardes du corps choisis pour les exécutions, (lui, répandus dans la salle du lit de justice, dévoient continuellement regarder le Régent pour obéir au moindre signal, et entendre ce qu'ils auroient à faire. Il fit plus car, pour décharger M. le duc d'Orléans, il lui dressa, pour ainsi dire, une horloge, c'est-à-dire des heures auxquelles il devoit mander ceux à qui il auroit nécessairement des ordres à donner pour ne les pas mander un moment plus tôt, et ce qu'il auroit à leur dire pour ne pas aller au-delà, n'en oublier aucun et donner chaque ordre en son temps et en sa cadence, ce qui contribua infiniment à conserver le secret jusqu'au dernier
instant**. » ,.. n
Vers huit heures du soir, Saint-Simon se rendit, sans tlambeaux au Palais-Royal où le valet de chambre Desbagnets le mena, à tâtons, près du Régent, couché, ayant un accès de fièvre. On décida les dernières dispositions dans cette chambre éclairée par une seule bougie. Saint-Simon voulant écrire quelques mots s'empara d'une niche à chien en guise de table. A dix heures on se sépara, Saint^imon débordait, embrassait M. le Duc, embrassait le sieur Millin, embrassait 1(^ duc de Chimlnes a qui il alla confier « le grand spectacle préparé pour le lendemain matin Nous nous livrâmes, lui et moi, dit-il, au ravissement d'un rétablissement si imprévu, si subit, si prochain, si secret dont la seule espérance, fondée comme que ce fût, nous avoit uniquement soutenus sous l'horrible marteau du feu Roi. La dissipation et la fonte de ces montagnes entassées 1 une sur l'autre, par degrés infinis, sur notre dignité par ces géants de
»» Saint-Simon, Mémoires, t. XVI, p. /io3-Ao/i.
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Une beure
du matin
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Six heures;
le
Parlement
averti
bâtards, ces Titans de la France; leur état prochain, la commune surprise, mais si différente, si extrême en eux et dans les pairs; notre renaissance, notre réexistence des anéantissements passés, cent vues à la fois, nous dilatèrent le cœur d'une manière à ne le pouvoir rendre, la juste rétribution des profondes noirceurs si pourpcnsécs du duc du Maine... Nous nous séparâmes enfin dans cette grande attente^*.
Depuis une heure du matin, le Régent manda successivement les ducs de Guiche, de Villeroy et de Ghaulnes, colonels des gardes, capitaine des gardes du corps en quartier, capitaine des chevau-légers de la garde; Artagnan et Ganillac, ^:apitaines des deux compagnies des mousquetaires et, en l'absence de Dreux, maître des cérémonies, son substitut des Granges. On avait pensé à tout, excepté aux Suisses. Gontade, major des gardes, s'en avisa et alla prendre les ordres du Régent. Il lui fit entendre que l'affection fidèle de ce régiment répondait .ie lout et qu'on l'offenserait par une marque de défiance. On lui doiiîia ordre d'y pourvoir. Sur les quatre heures du matin, Gontade alla aux Tuileries éveiller le duc du Maine, colonel général des Suisses, lequel rentré d'une fête était couché depuis une heure à peine. Gontade entra, expliqua son ordre de la part du Régent et le duc du Maine, ayant fait avertir les compagnies, se recoucha.
Vers cinq heures du matin, Paris se réveilla au bruit des tambours; les habitants, assez curieux pour se lever de si bonne heure, aperçurent des compagnies de soldats en mouvement. Des estafettes couraient partout, au logis des pairs, des maréchaux de France, des gouverneurs de province, des chevaliers de l'Ordre Le garde des sceaux envoyait avertir quatre conseillers d'État : MM. Pelletier, Gaumartin, Nointel et l'abbé Dubois, et quatre maîtres des requêtes de venir en robes.
A six heures, des Granges arriva dans la Grand'Ghambre pour remettre sa lettre de cachet; il n'y trouva que quelques conseillers arrivés pour juger des procès, qui bientôt après furent suivis par quelques présidents et d'autres conseillers qui envoyèrent au plus vite avertir ?e Premier Président qui, souffrant de la goutte, se fit porter en chaise. Pendant ce temps, Saint-Simon, levé à six heures recevait son billet d'avertissement et prenant un habit entièrement noir afin de ne pas paraître insulter à ses victimes, monta en carrosse, assez perplexe sur les surprises que pouvait ménager l'indécision habituelie du duc d'Orléans. Passant devant le logis de M. de Valincourt, secrétaire général
Ibid., t. XVI, p. 4io-4ii.
LE LIT DE JUSTICE
de la marine et attaché au comte de Toulouse depuis sa première jeunesse, il le fit appeler. Valincourt vint, à peine habillé, demandant ce qu'était tout ceci. Saint-Simon le prit par la tête et dit : « Écoutez-moi bien, et ne perdez pas un mot. Allez de ce pas dire à M. le comte de Toulouse qu'il se fie en ma parole, qu'il soit sage, qu'il va arriver des choses qui pourront lui déplaire par rapport à autrui mais qu'il compte avec assurance qu'il n'y perdra pas un cheveu; je ne veux pas qu'il puisse en avoir un instant d'inquiétude; allez et ne perdez pas un instant! » G(4a dit il reprit sa marche et arriva dans la coui des Tuileries.
Le lil de justice était préparé dans la grande antichambre où le Roi prenait ses repas. Fontanieu était arrivé à six heures du matin avec ses ouvriers et son matériel, avait tout monté et dressé en sourdine, tellement que le Roi n'avoit rien entendu; vers les sept heures, le premier valet de chambre sortant pour quelque besoin de la chambre du Roi n'en put croire ses yeux et courut avertir le maréchal de Villeroy. En attendant l'heure fixée, le garde des sceaux d'Argenson et la Vrillière revoyaient leurs papiers dans un cabinet. Le garde des sceaux, debout, tenait une croûte de pain, aussi à lui-même que s'il n'eût été question que d'un conseil ordinaire, sans embarras, mais un peu en peine de la fermeté du Régent. Il ne quittait guère des yeux deux gros sacs de velours renfermant les sceaux et les instruments de précaution signés et scellés; ces deux sacs furent tout le temps à portée de sa main. Le chauffe-cire avec de l'eau et du feu tout allumé demeura tout prêt dans une chambre voisine sans que personne s'en fût aperçu.
On n'attendait que le réveil du petit Roi qui, depuis les grandes chaleurs, couchait dans le cabinet du Gonseil. Dès qu'il fut hors de son lit, on le mena s'habiller dans sa petite chambre et, de là, dans ses cabinets. On tira les housses du lit de l'enfant et de celui du maréchal de Villeroy, au pied duquel on mit la table du conseil. Le Régent arrivait, revêtu de sa robe du lit de justice, pour n'avoir pas à en changer. Dans le cabinet du Gonseil régnait un air de contention d'esprit, un sérieux qui coupait court aux conversations; chacun, debout ou assis, çà et là, se tenait assez en sa place. Le duc d'Orléans entra d'un air gai, libre, regardant la compagnie avec un sourire. M. du Maine parut h son tour en manteau, multipliant les révérences^ allant et venant comme pour se donner une contenance. Son frère le comte de Toulouse parut également en manteau, le Régent s'approcha de lui et lui dit sa surprise de le voir ainsi, ne l'ayant
Le garde des sceaux
Arrivée et sortie
des légitimés
HISTOIRE DE LA Rr.GENCE
pas fait avertir du lit de justice sachant que depuis le dernier arrêt, il n'aimait pas aller au Parlement. « Il est vrai, répondit le comte de Toulouse, mais quand il s'agit du bien de l'État, jr m.ets toute autre considération à part. » — « Voilà un homnuî qui mo ^>erce le cœur » dit le Régent tout bas à Saint-Simon. Un instant après, il revint vers le comte do Toulouse et lui dit : (( Mon pauvre comte, je t'ai toujours aimé et aime encore, mois Je te prie de ne point entrer au Conseil aujourd'hui parce qu'on y doit parler d'affaires qui te regardent et le duc du Maine. » ï.à-dessus le comte de Toulouse voulut entrer en explication, le Régent coupa court et dit que, pour lui, il pouvait rester en sûreté, mais qu'il pourroit se i):iss(m- des choses désagréables à M. du Maine. Le comte de Toulouse insista, disant qu'il ne pouvait partir du moment qu'on attaquerait son frère. Le Régent répliqua qu'il ne pouvait que distinguer le mérite et la vertu et les séparer. Ils se quittèrent. Toulouse dit quelques mots à son frère qui, livide, gagna le bout de la table et tous deux s'éloignèrent.
— (( Allons, messieurs, prenons nos places », dit le Régent à
haute voix.
Chacun gagna la sienne; alors Soint-Simon vit les deux frères prêts a sortir. Il sauta d'un bond jusqu'au Régent et lui glissa
5 l'oreille :
— (( Monsieur, les voilà qui sortent.
— (( Je le sais bien.
— « Oui, mais savez-vous ce qu'ils feront quand ils seront
dehors?
— « Rien du tout; le comte de Toulouse m'est venu demander permission de sortir avec son frère; il m'a assuré qu'ils seront
sages.
— '( Et s'ils ne le sont pas?
— (( Mais ils le seront, et s'ils ne le sont pas, il y a de bons ordres de les bien observer.
— « Mais s'ils font sottise ou qu'ils sortent de Paris?
— « On les arrêtera; il y a de bons ordres, je vous en réponds. » Tous ces mouvements avaient attiré tous les yeux sur le Régent et la sortie des bâtards avait passé inaperçue. Chacun, en prenant sa place, se mit à les chercher des yeux. Saint-Simon qui avait tout vu, s'assit dans le fauteuil du comte de Toulouse pendant que le duc de Guiche laissait un siège vide, attendant l'absent. Il dit à Saint-Simon de reculer d'un rang, le lui répéta; à la troisième fois Saint-Simon lui réplique d'avancer ilui-
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LE LIT DE JUSTICE
même, et le voyant immobile d'étonncment le tira par son habit, si fort que celui-ci s'assit sans comprendre.
— (( Mais qu'est-ce que ceci, dit-il à peine assis, où sont donc ces messieurs?
— <( Je n'en sais rien, mais ils n'y sont pas.
— « En nîême temps le duc de Noailles s'allongea sur la table par-devant le due de Cuiche et dit à Saint-Simon ;
— « Au nom de Dieu, monsieur le duc, faites-moi la grâce de me dire ce que c'est donc que tout ceci? »
Il n'obtint pas même de réponse.
La disposition de la salle et des membres était la suivante :
ri
Cheminée *> Fauteuil du Roi
Porte
Oh
Disposition de la salle du Conseil
Le Régent se plaça en retour, pas très loin du fauteuil vide du Wm. D'Efliat lui faisait face alin de laisser à La Vrillière plus de faeilité pour^ écrire. D'Argenson avait à ses pieds, à terre, le sac de velours contenant les sceaux à nu, avec les instruments de précaution, signés et scellés; l'autre sac devant lui sur la table jîvait tout ce qui devait être lu, rangé en ordre.
Lorsque tous furent assis, les yeux fichés sur le duc d'Orléans, il dit qu'il avait assemblé ce conseil de régence pour y entendre la lecture de ce qui avait été résolu au dernier; qu'il avait cru qu'il n'y avait d'expédient pour faire enregistrer l'arrêt du conseil dont on allait entendre 'la lecture que de tenir un lit de
(.ecture
du garde
des sceaux
LE LIT DE JUSTICE
prend les avis
justice, et que les chaleurs ne permettant pas de commettre la santé du Roi à la foule du Palais, il avait estimé devoir suivre l'exemple du feu Roi, qui avait fait quelquefois venir son Parlement aux Tuileries; que, puisqu'il fallait tenir un lit de justice, il avait jugé devoir profiter de cette occasion pour y faire enregistrer les lettres de provision du garde des sctaux, et commencer par là cette séance et il ordonna à d'Argenson de les lire.
De son poste, Saint-Simon dévisageait chacun : Le Régent, avait un air d'autorité et d'attention, M. le Duc gai et brillant, le prince de Gonti ne semblait ri<în voir de ce qui se passait, d'Argenson grave et pensif, bien à son affaire. Le duc de la Force, les yeux en dessous, examinait les visages, Villeroy et Villars se disaient parfois un mot à l'oreille, ils avaient le regard irrité, au contraire Tallard affectait un grand calme, d'Estrées stupéfait, Bezons enfoncé sous sa grosse perruque était grognon. Pelletier curieux, Torcy empesé. Effiat vif, le sourcil froncé, le regard courant de l'un à l'autre avec précipitation et par élans de tous côtés. L'évêque de Troyes ébahi, Huxelles composait son visage, d'Antin « toujours si libre dans sa taille » semblait effarouché, Noailles l'œil aux aguets, dépité, Guiche surpris et Saint- Simon pétillant et radieux. La sortie des bâtards, la réunion du Gonseil, l'imminence du lit de justice, tout marquait un plan arrêté et une suite de mesures irrésistibles dans un prince si reconnu pour en être entièrement incapable, que tous en perdaient terre.
Quand la lecture fut terminée, après une petite pause, mais marquée, le Régent exposa ses raisons de tenir un lit de justice vu la disposition présente du Parlement à refuser l'enregistrement; il avait cru, avec le garde des sc-eaux, que la fréquence et la manière des remontrances du Parlement méritait que cette compagnie fut remise dans les bornes du devoir, que depuis quelque temps elle avait perdu de vue. Le garde des sceaux paraphrasa ce discours et lut l'arrêt sur les règles à observer à l'avenir. Gette lecture achevée, le Régent, contre sa coutume, donna son avis en louant fort cette pièce et prenant « un air et un ton de Régent que personne ne lui avait encore vu et qui acheva d'étonner la compagnie, il ajouta : <( Pour aujourd'hui, messieurs, je m'écarterai de la règle ordinaire pour prendre les voix, et je pense qu'il sera bon que j'en use ainsi pour tout ce conseil.» Puis, après un léger coup d'œil passé sur les deux côtés de la table pendant lequel on eut entendu un ciron marcher, il se retourna vers M. le Duc, et lui demanda son avis. Ce ne pouvait
être qu'une approbation; tous approuvèrent, mais sans phrases et sans conviction. Le Régent opina le dernier, mais avec une force très insolite; puis fit encore une pause.
En ce moment, le maréchal de Villeroy, plein de sa pensée, se demanda entre ses dents : (( Mais viendront-ils .►^ » Gela fut doucement relevé. Le duc d'Orléans dit qu'ils en avaient assuré des Granges, et ajouta qu'il n'en doutait pas, et tout de suite qu'il faudrait faire avertir quand on les saurait en marche. Redressé sur son siège d'un demi-pied, le Régent dit d'un ton plus ferme et plus maître encore qu'au début, qu'il avait une autre affaire à proposer bien plus importante que ceille qu'on venait d'entendre. Ge prélude rendit chacun immobile. Alors le prince dit qu'il avait jugé le procès qui s'était élevé entre les princes du sang et les légitimés, qu'il avait eu ses raisons pour n'en pas faire davantage, mais qu'il n'était pas moins obligé de faire justice aux pairs de France, qu'elle ne se pouvait plus différer et après avoir laissé entendre que la faveur qui avait interverti le rang des pairs n'avait duré qu'autant que ll'autorité qui avait forcé les lois, on put deviner que les bâtards allaient faire les frais de la fête. Le garde des sceaux entama la lecture d'une déclaration pendant laquelle <( il se peignit un brun sombre sur quantité de visages, la colère étincela sur celui des maréchaux de Villars et de Rezons, d'Effiat, même du maréchal d'Estrées. Tallard devint stupide quelques moments et le maréchal de Villeroy perdit toute contenance. « Je ne pus voir, dit Saint-Simon, celle du maréchal d'Huxelles, que je regrettai beaucoup, ni du duc de Noailles que de biais, par-ci par-là. J'avois la mienne à composer, sur qui tous les yeux passoient successivement. J'avois mis sur mon visage une couche de plus de gravité et de modestie. Je gouvernois mes yeux avec lenteur, et ne regardois qu'horizontalement pour le plus haut. Dès que le Régent ouvrit la bouche sur cette affaire, M. le Duc m'avoit jeté un regard triomphant qui pensa démonter tout mon sérieux, qui m'avertit de le redoubler et de ne m'exposer plus à trouver ses yeux sous les miens. Contenu d.e la sorte, attentif à dévorer l'air de tous, présent à tout et à moi-même, immobile, collé sur mon siège, compassé de tout mon corps, pénétré de tout ce que la joie peut imprimer de plus sensible et de plus vif, du trouble le plus charmant, d'une jouissance la plus démesurément et la plus persévéramment souhaitée, je suois d'angoisse de la captivité de mon transport, et cette angoisse même étoit une volupté que je n'ai jamais ressentie ni devant ni depuis ce beau jour. » Pendant la lecture que fit d'Ar-
Laflaire
des légitimés
Vf!
HISTOIRE DE LA HÉGExNCE
l.e conile de Toulouse
gciison, Viikroy -et ^surtout \ Jlais ].aiurciil à liiistaiit d'éclater. Saint-Simon pour prévenir une sortie, qui pouvait gâter tout, s'avisa de tirer de sa poche -et d'établir sur la table la requête des ducs contre les bâtards qu'il posa ouverte à la dernière page couverte de signatures en gros caractères Jiiajuscules. C'en lut assez pour raniiîner le calme. On opina : Saint-Simon débordant de lecon naissance, les autres presque d'un mot seulement,
Leb avis pri? presque aussitôt que demandés, le Régent prit de nouveau la parole pour proposer un acte de grâce en faveur du comte de Toulouse, dont la vertu, le mérite, l'application, la probité, le désintéressement étaient connus de tout le monde : a Je n'ai pu éviter de le . comprendre dans la déclaration. La justice ne fournit point d'exception en sa faveur, et il falloit assurer le droit des pairs. Maintenant qu'il ne peut plus souffrir d'atteinte, j'ai cru pouvoir rendre par grâce au mérite ce que j'ôte par équité à la naissance, et faire une exception personnelle de M. lie comte de Toulouse, qui, en conlirmant la règle, le laissera lui seul dans tous les honneurs dont il jouit, a l'exclusion de tous autres, et sans que cela puisse passer à ses enfants s'il se marie et qu'il en ail. ni «Hie tiré à conséquence poui* personne sans exception. Jai le plaisir ([ue les princes du sang y consentent, et (|ue ceux des pairs à qui j ai pu m'en ouvrir sont entrés dans mes sentiments et ont bien voulu môme m'en prier.» La surprise était telle que la plupart paraissaient ne pas comprendre, mais toutes les voix approuvèrent.
Les opinions données, M. le Duc prit la parole que lui passait le Régent : u Monsieur, lui dit-il, puisque vous faites justice à MM. lies Ducs, je crois être en droit de vous la demander pour moi-même : le feu Roi a donné l'éducation de Sa Majesté à M. le duc du Maine. J'étois mineur, < t, dans l'idée du feu Roi, M. du Maine étoit prince du sang et habile à succéder à la couronne. Présentement je suis majeur, et non seulement M. du Maine n'est plus prince du sang, mais il est réduit à son rang de pairie. M. le maréchal de Villeroy est aujourd'hui son ancien et le précède partout : il ne peut donc plus demeui'er gouverneur du Roi sous la surintendance de M. du Maine. Je vous demande cette place que je ne crois pas qui puisse être refusée à mon âge, à ma qualité, ni à mon attachement pour la personne du Roi et pour l'État. J'espère, ajouta-t-il en se tournant vers sa gauche, que je profiterais des leçons de M. le maréchal de Villeroy pour m'en bien acquitter et mériter son amitié. »
A ce discours, le maréchal de Villeroy fit presque le plongeon, dès qu'il entendit prononcer le mot de surintendance de l'édu-
LE LIT DE JUSTICE
cation; il s'appuya le front sur son bâton, et demeura piusieujs moment en cette posture. 11 paraît même qu'il n'entendu tien du reste du discours. Villars, Rezons, Efliat ployèrent les épaules comme gens qui ont reçu les derniers coups; le duc de CJuiche appîouva à travers son étonnement prodigieux. Estrées revint à soi le premier, se s-ecoua, s'ébroua, regarda la compagnie comme un homme qui revient de l'auiii: monde. Dès que M. le Duc eut lini, le duc d'Orléans passa des yeux toute la compagnie en levue, puis dit que la demande de M le Duc était juste, qu'ill ne croyait pas qu'elle put être refusée; qu'on ne pouvait faire le tort à M. le maréchal de Villerov île k "laisser sous M. du Maine, puisqu'il le précédoit à cette heure; que la surintendance de l'éducation du Roi ne pouvoit être plus dignement remplie que de la personne de M. le Duc, et qu'il étoit persuadé que cela iroit tout d'une voix. Ce fut un acquiescement à peu près nmet, après l<M]uel M. le Duc donna lecture de ce qu'il avait dessein de dire au lit de justice. Puis il y eut un silence assez prolongé que rompit Villeroy.
— « Je ne dirai que ces deux mots-là; voilà toutes les dispositions du Koi renversées, je ne le puis voir sans douleur. M. du Maine est bien malheureux. »
— « Monsieui , lépondit le Régenl d'un Ion vif et haul, M. du Maine est mon beau-frère, mais j'aime mieux un ennemi découvert que eaché. »
A ce mot chacun sentit que le fourreau était jeté et se demanda où l'on s'arrêterait. Le garde des sceaux, pour faire quelque diversion, lut un de ses discours préparés. On l'appela à ce moment et il rentra peu d'instants après, lira le Régent dans une fenêtre. Celui-ci ayant repris sa place dit « qu'il recevoit avis que toutes les chambres assemblées, le Premier Président avait [»roposé de n'aller point aux Tuileries et demandé ' ce qu'ils iroient faire en ce lieu où ils n'auroient point de liberté; qu'il falloit mander au Roi que son Parlement entendroit sa volonté dans son lieu de séance ordinaire, quand il lui pllairoit lui faire cet honneur que d'y venir ou de la lui envoyer dire ». Le Conseil fut étourdi de celte nouvHlle, mais \v Régent dit, d'un air très libre, qu'il doutait d'un refus et ordonna au garde des sceaux de proposer les mesures à prendre eh pareil cas. Pendant qu'on envisageait les mesures à |)rendre en cas de désobéissance ie Parlement résolut de protester contre tout ce qui serait 'fait au Louvre, comme non libre et forcé et il arrêta que personne n'opinerait, qu'en un mot on demeurerait comme des statues sans rien dire et sans même faire un seul geste de tête. Ensuite, messieurs
La marche
du Parlemeot
LE LIT DE JUSTICE
envoyèrent au plus vite quérir leurs robes rouges chacun chez soi, et quoique la kttre de cachet portât ordre de venir on carrosse, il fut résolu de venir tous à pied deux par deux et de prendre leur route par le quai des Orfèvres et le Pont-Neuf, c'est-à-dire par le chemin le plus long, afin d'être vu du peuple
plus longtemps.
C'est alors que des Granges vint dire au duc d'Orléans que le Parlement était en marche, à pied et commençait à sortir du Palais; cette nouvelle (( rafraîchit fort le sang » de tous les mem-bies d:i Conseil, plus encore au Régent qu'à tout autre. Là-dessus, il dit aux présidents dos cons^^ils de rapporter leuis affaires, mais aucun n'était prêt que Villars, et le conseil finit de la sorte faute de matière. Il était un peu plus de dix heures. On resta ainsi une bonne demi-heure en place, avec assez de silence. Puis l'inquiétude commença à prendre quelques-uns qui se levèrent pour aller vers les fenêtres. Le duc d'Orléans les contint tant qu'il pût, des Granges étant venu dire que le Premier Président était déjà arrivé en carrosse et que le Parlement suivait assez près, il n'y eut plus moyen de retenir le Conseil, ie duc d'Orléans lui-même se leva et tout ce qu'il put fut de défendre tout haut que qui que ce soit sortît sous quelque prétexte que ce pût être, c<r qu'il répéta deux ou trois fois ensuite
en divers temps.
Cependant, on s'ennuyait fort de la lenteur du Parlement et on envoyait souvent aux nouvelles. Plusieurs tentés de sortir, peut-être de jaser, se proposèrent; mais le Régent ne voulut laisser sortir que La Vrillière, et voyant que le désir de sortir croissait il se mit lui-même à la porte. Il parlait aux uns et aux autres d'un air libre, comme dans une journée ordinaire, et il faut dire qu'il fut le seul de tous qui conserva cette sérénité sans l'afîecter.
«es Enfin le Parlement arriva, et, comme des enfants voilà le
drunïe'i Régent, les ducs, les maréchaux aux fenêtres. Il venait en robes du be^in rouges, deux à deux, par la grande porte de la cour qu'il croisa d'uiTner" pour aller gagner la salle des Ambassadeurs, où le Premier Président, (( qui ne saurait aller à pied » venu en carrosse avec le président d'Aligre, les attendait. Le défilé était fort lent puisqu'il comptait environ cent soixante membres'", et les membres du Conseil, entassés aux deux fenêtres de leur salle, entendaient des Granges entrer à diverses fois, dire où les choses en étaient,
'^ Barbier, Journal, i857, t. I, p. 12, dit que le Parlement comptait cent cinquante-trois membres.
pendant que Saint-Simon gardait la porte prêt à bondir sur l'imprudent qui eut fait mine de sortir. Soit besoin, soit désir du défendu, quelques-uns demandèrent l'un après l'autre à sortir pour des nécessités. Le Régent le permit à condition du silence et du retour sur le champ. Il proposa même à La Vrillière de s'aller précautionner en même temps que le maréchal d'Huxelles et quelques autres suspects, pour ne les perdre pas de vue, ce dont il s'acquitta très bien. Saint^imon en usa de même avec les maréchaux de Villars et de Tallard, tint en respect Effîat pendant que Villeroy se glissait par la petite porte du Roi où il avait ses habitudes et y guetta son retour, après quoi il ferma cette porte. \
Pendant cette scène comique, le Parlement achevait de prendre ses places, les pairs arrivés, et les présidents revêtus de leurs fourrures, des Granges vint avertir que tout était prêt. Le Régent lui dit d'avertir le Parlement pour la députation à faire au Roi et dit au Conseil qu il fallait l'aller chercher. Il entra chez le Roi par le petite porte. L'enfant était sans manteau ni rabat, vêtu à son ordinaire; après quelques mots chuchotes à voix basse on fit faire place et le cortège s'ébranla. Villars, le duc de la Force et Saint-Simon ouvraient la marche, suivis du prince de Conti, de M. le Duc et du duc d'Orléans. Derrière lui les huissiers de la chambre du Roi avec leurs masses, puis le Roi environné des quatre capitaines des gardes du corps, du duc d'AIlbret grand chambellan et du maréchal de Villeroy, son gouverneur. Derrière, venait le garde des sceaux parce qu'il n'était pas enregistré au Parlement, puis les maréchaux d'Estrées, Huxelles, Tallard et Rezons, qui ne pouvaient entrer en séance qu'à la suite, et non devant Sa Majesté. Ils étaient suivis de ceux des chevaliers de l'Ordre et des gouverneurs et lieutenants généraux des provinces qu'on avait avertis pour le cortège du Roi, qui devaient seoir en bas, découverts et sans voix, sur lo banc des baillis. On prit en cet ordre le chemin de la terrasse jusqu'à la salle des Suisses, au bas de laquelle se trouva la députation du Parlement, composée de quatre présidents à mortier et quatre <;onseillers.
A ce moment Saint-Simon, La Force et Villars se détachèrent du cortège pour gagner leurs places. « Assis dans un lieu élevé, personne devant moi aux hauts sièges, j'eus moyen, dit Saint- Simon de bien considérer tous les assistants. Je le fis ^e toute l'étendue et de tout le perçant de mes yeux. Une seule chose me contraignit, ce fut de n'oser me fixer à mon gré sur certains objets particuliers, je craignais le feu et le brillant significatif
Mise en marche du cortège