CHAPITRE XXVIII La suppression des Conseils
(26 août — 24 septembre 17 18.)
Arrestations de magistrats. — Remontrances. — Négociations d'Alberoni. — La flotte espagnole et l^ flotte anglaise mettent à la voile. — Illusions d'AllKToni. — Confiance de Stanhope. — Conquête de la Sicile. — Voyage de lord Stanhope à Madrid. — Manœuvre de Stair pour compromettre le Régent. — La bataille de Passaro, 11 août. — Sentiments qui l'accueillent. — Puissance du Régent. — Suppression des Conseils.
Le coup d'État du 26 août permettait au Régent de tout entre- Arrestations prendre contre le Parlement son ancien allié. Celui-ci Ur» pou- magis^trats vait prendre son parti d'une si grande humiliation; il se réunit dès le lendemain du lit de justice, jusqu'à dix heures, et puis, nonobstant les défenses, il s'assembla jusqu'à une heure et demie\ Le dimanche, autre assemblée, réunion des commissaires chez le Premier Président et annonce d'une assemblée le lundi^. Pour y couper court, le garde des sceaux décida le Régent à sévir. Dans la nuit du dimanche au lundi 29, à une heure après minuit, trois maîtres des requêtes, MM. de Saint-Aubin, S€' transportèrent avec vingt mousquetaires chacun et des carrosses à six chevaux dans lesquels ils firent monter le président de Blamont, de la Quatrième des Enquêtes. M. de Saint-Martin et M. Feydeau de Calendes, de la même chambre, ensuite on mit le scellé sur leurs papiers. Chacun partit avec un laquais, à trois heures du matin sous escorte de seize mousquetaires et un brigadier, pour le lieu qui leur était assigné : le président aux îles Sainte-Marguerite, les deux conseillers à Belle-Isle-en-mer et
* Gazette de la Régence^ p. 279; 29 août 1718; Dangeau, Journal, t. XVII, p. 372, 27 août 1718.
* Gazette de la Régence, p. 279; 29 août 1718 ; Dangeau, Journal, t. XVII, p. 373, 28 août; M. de BaUeroy à sa femmef 29 août, dans op. cit., t. I, p. 3^6-347.
Remontrances
id'j
à 01éron^ Cette nouvelle lit beaucoup de bruit dans Paris, mais nulle émotion, comme dans le temps où l'on arrêta M. Broussell pendant la minorité de Louis XIV, ce qui déchaîna la guerre civile. Et l'avocat Barbier ajoute ces rélkxions : u Présentement qu'on n'est point accoutumé aux troubles, et que chacun sent le désagrément de quitter sa maison et sa famille pour être exilé dans des endroits très éloignés, une pareille action fit peur à chaque membre en particulier. Et il est certain que dans les affaires d'État, ceux qui ont la force en main doivent coup sur cgup faire des actions publiques et violentes; cela anime les braves : mais aussi; comme le plus grand nombre est des craintifs, cela intimide la plupart et déconcerte toutes les menées, et cela rompt les partis qui pourroient se former. Car, en effet, à entendre parler tout le monde, chacun ne demandoit pas mieux que de se joindre au Parlement, mais personne n'osoit commencer ni se déclarer pour chef, personne n'osoit attacher le gre-
lot\ »
Dès la première nouvelle des arrestations, les membres du Parlement se rendirent au Palais et envoyèrent demander audience au Roi qui, entouré du Régent et de d'Argenson, les reçut à trois heures de l'après-midi. M. de Mesme, à la tête d'une nombreuse députation, en robes noires, s'exprima ainsi :
(( Sire, votre Parlement, occupé de sa juste douleur d'avoir ressenti aussi sévèrement les effets de la colère de Votre Majesté au lit de justice,... n'aurait pas cru que rien pût augmenter sa consternation. Nous avons été assommés ce matin de la nouvelle que nous avons reçue de l'enlèvement violent qui a été fait cette nuit de trois magistrats que nous avons toujours vus se conduire avec beaucoup d'amour pour la justice et un grand zèle pour le service de Votre Majesté. La porte de l'un d'entre eux a été enfoncw conmie l'on aurait pu faire pour se saisir d'un scélérat convaincu des plus grands crimes. Nous venons aujourd'hui, Sire, avec le plus profond respect, vous supplier, en toute humilité d'accorder à nos larmes la liberté de nos confrères, etc. (( Le garde des sceaux répondit en quelques phrases hautaines et insultantes : « Les affaires qui attii>ent au Roi cette députation de son Parlement sont matières d'État qui deman-
* Barbier, Journal, t. I, p. i6, août 1718; Buvat. Journal, t. I, p. 33o ; Gazette de la Bégence, p. 281; Dangeau, Journal, t. XVII, p. 378; 29 août
* Barbier, Journal, t. T, p. 17.
* Chez M. de Saint-Martin, le« mousquetaires enfoncèrent la porte à coup* de hacljLe.
LA SUPPRESSION DES CONSEILS
dent le secret et le silence. Le Roi a voulu faire respecter son autorité. La conduite que tiendra son Parlement dans ces circonstances déterminera sa dis[)osition et ses sentiments". »
Le Parlement s'assembla le lundi et il fut délibéré qu'on fermerait le Palais. Les avocats, sans en avoir été priés, décidèrent de ne plaider nulle part; ils arrêtèrent même qu'en haine des maîtres des requêtes, qui avaient rempli le rôle de commissaires dans les arrestations, de ne jamais monter aux requêtes de l'Hôtel, ce qui aurait réduit à néant la seule juridiction qu'aient les maîtres des requêtes. Le Régent l'ayant appris s'écria : « Quoi, ces b.... là s'en mêlent aussi! » — « Eh Monseigneur, ce sont ceux qu'il est le plus difficile de réduire; car il est permis de faire taire un avocat, mais il est impossible de le faire parler malgré lui'. » Le Parlement resta fermé le 3o août et ouvrit le 3i*. Le 3o, pendant qu'il s'entretenait avec les gens du Roi venus solliciter l'élargissement des "[prisonniers, le Régent leur conta, et à quelques courtisans, la nouvelle qu'il venait de recevoir d'une grande bataille navale entre la flotte anglaise et la flotte espagnole. Oelte nouvelle éclata comme un coup de foudre.
Depuis le moment où Alberoni sut qu'il n'avait plus à compter sur les bons ofiices de l'Angleterre pour conserver la Sardaigne, il perdit toute mesure, déclara qu'il n'observerait plui .es traités de commerce et s'opposerait à la circulation du vaisseau dit (V de Permission' ». 11 poussa l'insolence jusqu'à ordonner l'occupation de l'île de Crab dans les Indes occidentales*". Vers le 22-23 mai, le cardinal offrit au comte Lascaris, envoyé de Victor-Amédée II pour la Sicile, une « alliance offensive et défensive des deux Cours de Madrul et de Turin. Un contingeni île 28.000 Espagnols serait mis à la <lis[)osition de \uior-Amédée pour la conquête du r.>yaume de ^aples. Si, contia-rement aux prévisions, Phillippe V ne pouvait conquérir le Milanais, il restituerait
• J. Flammcrmont, Remontrances du Parlement de Paris, t. L p. 116; Dangoau, Journal, t. XVII, p. 373-375; Barbier, Journal, t. I, p. 18; Af. de Balleroy à sa femme, 3i août, dans op. cit., t. I, p. 348; Gazette de la Régence, p. 38a.
' Biirbicr, Journal, t. I, p. 18.
' D'autres remontrances « pour obtenir la liberté des prisonniers » eurent lieu les 6 et 22 septembre, 21 octobre, 10 décembre, J. Flammermont, op. cit., t. I, p. 1 18-126; Gazette de la Régence, p. 284-286. ^
• Bibl. nat., ms. franc. 10670-10672, Mémoires inédits de Torcy, t. 10,
fol. 65i.
*" Bibl. nat., ms. franc. 10670- 1067 2, Mémoires inédits de Torcy, t. III,
fol. 700.
Négociations (TAlberoDÎ
"VI
La flotte espagnole et la flotte anglaise mettent à la voile
la Sicile au Savoyard, sinon il la gardorail pour lui". Une semblable proposition ne pouvait être prise au sérieux venant d'un maître fourbe et adressée à un émule en fourberie. Victor-Amédée repoussa le projet^^.
Dan^ les Cours d'u Nord, le cardinal avait récolté d'autres échecs. Prévoyant le eonllit avec l'Anglleterre, il s'était tourné vers la Suède et la l\ussie'\ Dès le mois de mars 1718, il avait chargé Beretti-Landi de lier parti avec Goertz et les négociations commencèrent aussitôt avec un officier de Charles Xll. Au début d'avril, Beretti-Landi reçut des avances de Golowkin, envoyé du Tsar en Hollande'\ pendant que le baron de Schleinitz, ministre de Pierre P' à Paris, était autorisé à menacer le Régetit de la perspective d'une contre-alliance entre les puissances du Nord et l'Espagne'', Alberoni consentait à avancer un demi-milllion à Charles XII pour inquiéter à la fois rEmpeix?ur et l'Electeur de Hanovre'", mais les exigences de Goertz étaient si désordonnées qu'on ne put s'entendre".
Depuis le commencement d'avril les officiers avaient rejoint leurs postes; le 9 mai, le cardinal annonçait au due de Parme le nouvel effort que l'Espagne épuisée alait tenter pour le bénéfice des Farnèse : « Trois cents voiles se verraient dans la Méditerranée, trente-trois mille hommes de troupes, cent pièces de vingt-quatre et vingt-quatre canons de campagne, vingt mille quintaux de poudre, cent mille balles, soixante-six mille instroments à remuer la terre, des bombes, des grenades et tout ce que comportait" une pareille expédition largement fournie de trente-trois mille combattants sans compter six mille chevaux; un convoi d'un million et demi de pièces de huit, auquel s'ajoute rait pour la solde des troupes, une somme portée déjà de Gènes en Sardaigne et remplacée aussitôt par un dépôt d'argent formé des sonmies destinées à l'achat de vaisseaux en Hollande et non
il Relation da comte de Lascaris di Castcllar, dans Memorie délia reale Academla di Torino, 18G1, 2« sérk, t. XIV, p. iG4-iG5. 12 Relation du comte de Lascaris, dans op. cit., p. 168-169. 1* Bibl. nat., ms. franc. 10670-10672, Mémoires inédits do Torcy, t. III,
fol. 327. J rr lîf
»'* Bibl. nat., ms. franc. 10670-10672, Mémoires inédits de Torcy, t. 111,
fo^- ^^7- j rr UT
15 Bibl. nat., ms. franc. 10670-10672, Mémoires inédits de Torcy, l. 111,
fol. 695-741.
1* Relation du comte de Lascaris, dans op. cit., p. 166.
1^ Cellamare à Alberoni, 26 septembre 1718, dans P.-E. Lémonley, Histoire de la Régence, t. II, p. 388.
LA SUPPRESSION DES CONSEILS
employées'*. » Ces chiffres ne paraissent pas avoir été exagérés'*. Le 6 juin, ayant perdu tout espoir de duper l'Angleterre, Alberoni comprit qu'il ne pouvait plus i^eculer'"; le i5, une démarche du colonel Stanhope fut décisive et, le 17, V Armada reçut l'ordre d'appareiller''. Les chefs étaient les mêmes que pour l'expédition de Sardaigne.
Le i5 juin aussi, la flotte anglaise, forte de vingt vaisseaux, sortit de Portsmouth sous le commandement de l'amiral Byng. Cette décision avait été prise avee l'approbation du Régent" et sur les vives instances de Dubois et de Nancré". Les instructions de l'amiral étaient strictement défensives et limitées à la protection de l'Italie continentale, nonobstant Iles instances de M. de Pendtenriedter qui demandait l'intervention navale dans toutes les éventualités'\ L'amiral devait user de tous les moyens pour procurer une suspension d'armes si les hostilités étaient commencées; s'il n'y pouvait réussir, il devait intercepter les convois espagnols à destination de la Sicile en recourant, au besoin, à la force".
Alberoni ignorait tout de ces instructions, et lorsqu'il apprit que, le 18 juin, la flotte avait mis à la voile, sa joie éclata : « La foudre va frapper la Sicile, conquête indispensable à nous donner C. Naples les garanties nécessaires et à empêcher le duc de Savoie de nous jouer un tour. Votre Altesse, écrit-il au duc de Parme, dira que me voilà un ennemi de plus : il n'en est pas moins vrai que voilà aussi une conquête facile à conserver et le moyen de gagner le temps nécessaire à semer les discordes en France et en Angleterre où j'espère trouver des bonnes dispositions pour des intrigues que ces deux nations préparent actuellement con-
*• Arch. de Naples, Farnesiana, fasc. 69 : Alberoni au duc de Parme, 9 mai 1718. ^
^' Saint-Philippe, Mémoires, trad. de Maudavc, t. III, p. 2G0.
'" Alberoni à Rocca, Balsaïn, 6 juin 1718, dans Lettres intimes, édit. Em. Bourgeois, p. 58^.
*^ Arch. de Naples, Farnesiana, fasc. bg : Alberoni au duc de Parme, 20 juin 1718.
'^ Public Record Office, France, vol. 352 : lord Stair à lord Stanhope^ Paris, 3o avril 17 18.
** Public Record Office, France, vol. 352 : lord Stanhope à lord Craggs, Paris, i*"" juillet 1718. •
^* Weber, Die Quadrupel Allianz vom Jahre 17 18, in-8, Wâen, 1887, p. 78.
** Oxenfoord Castle, Stair Papere, vol. XV, Instructions du 24 mai ( = 4 juin) 1718; The Stair AnnalSt vol. II, p. 77.
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