TOMI
Illusions d'Alberoni
tre le duc Régent et le roi George". » Néanmoins le Parmesan n'était pas satisfait et force fut à Alberoni de lui faire prendre patience, u La conquête de Naples ne se pouvait essayer, disaitil, sans roccupalion préalable de la Sicile. Tempo e patienza, et tout ira hïcii^\ » Assurément cette humeur belliqueuse était fort étrangère au souverain et au peuple anglais. Lord Stanhope n'éprouvait pas la même répugnance (^t n'hésitait pas à donner à l'amiral Byng l'ordre d'appareiller, sous prétexte que « c'était réellement servir le roi d'Espagne que de traverser et faire échouer toutes les entreprises capables de rallumer la guerre en Italie". » Non moins hardi que son chef, lord Stair combinait un moyen d'entraîner le Régent vers l'irrémédiable. Celui-ci dérivait lentement vers la guerre sous l'impulsion toujours sensible de labbé Dubois, mais avec des hésitations, des répugnances, des Hélais que mettait à profit le parti de la « vieille Cour » encore assez puissant pour obliger de comptei- avec lui. Quant aux plaeides et rusés conducteurs de la Hollande, leur résolution d'échapper à tout prix à un conllit armé était prise et inébranlable. Ils ne voulaient pas servir l'Empereur, ils ne voulaient pas non plus risquer une guerre avec l'Angleterre ou avec rEs[)agne.
L'auteur responsable du malaise où se débattait l'Europe et qui ne pouvait se dissiper que par le recours aux armes, le mauvais génie qui, en galvanisant l'Espagne et en lui restituant une vigueur factice, était responsable de la situation et des suites qu'elle comportait, Alberoni était honni avec fracas comme le boute-feu [)ar qui l'Eui'ope allait être de nouveau |)longée dans la guerre. En réalité, Alberoni se débattait entre des liens qu'il tentait de rompre faute d'avoir su les dénouer. La politique d'alliance réalisée par Dubois et Stanhope avait réduit le roi d'Espagne à chercher des alliés trop excentriques, trop onéixîux et trop débiles pour que leur intervention constituât une menace réelle à l'égard de potentats tels que l'Empereur et le roi d'Angleterre. Pour suppléer à ce que Charles XII et Pierre I*"" ne pouvaient ou ne voulaient entreprendre, Alberoni escomptait de chétives intrigues : en Angleterre, le parti Jacobite; en France, le parti de la vieille Cour. Bien qu'il eut donné la mesure de son incapacité, en 1716, le Prétendant ne renonçait pas à disputer l'Angleterre à Georges P"" et proposait à Alberoni, qui lui devait
^* Arch. de Naples, Farnesiana, fasc. 69 : Alberoni au duc de Parmef 20 juin 1718; Mémoires inédits de Torcy, t. III, fol. 711, 712.
*^ Alberoni à Rocca, 26 juillet 1718, dans Lettres intimes, p. bg^.
'' Bibl. nat.f ms. franc. 10670-10672, Mémoires inédits de Torcy, t. III, fol. 65o. : :
lA SUPPRESSION DES CONSEILS
la pourpre, un programme d'alliance et d'action contre l'usurpateur. Une semblable fantaisie était de nature à séduire le cardinal qui, depuis le mois de mai 1718, avait repris le projet d'une alliance avec les Cours du Nord pour la restauration de Jacques Stuart. A l'appui de ces chimères, Alberoni faisait intervenir, comme s'il les eût tenues dans sa dépendance, ces Cours du Nord qui ne visaient qu'à arracher quelques subsides en échange de vagues promesses. 11 était facile de se duper soimême avec ces grands mots sonores dont les conspirateurs sont toujours copieusement nantis et qui ne représentent que déception et néant. A Paris, Cellamare s'imaginait agir et contrarier les desseins du Régent et de Stanhope tandis que son intervention maladroite ne faisait qu'en précipiter l'exécution. Le baron de Schleinitz, représentant du Tsar, se rendit au Palais-Royal proposer une fois de plus l'alliance russe de préférence à l'accord autrichien, il fut poliment éconduit. Pour mettre le comble aux preuves de sa légèreté, Alberoni comptait, suprême ressource, sur les Turcs! Dernière déception. Le 21 juillet, les Turcs faisaient la paix avec l'Empereur à Passarowitz et ce jour-là Stanhope croyait pouvoir écrire : (( La France est, dès à présent, engagée dans notre querelle; et le Régent <*st certainement disposé maintenant à remplir ses engagements avec nous". »
En conséquence, Stanho[)e et Stair écrivirent à Ryng'lui disant que l'entreprise des Espagnols sur la Sicile était une violation manifeste des traités conclus à Utrecht entre l'Angleterre et la France, entre l'Angleterre et l'Espagne, ainsi que du traité de neutralité de l'Italie. Devant le parti-pris d'agression de l'Espagne et en raison de l'appel du roi de Sicile adressé à l'Angleterre et à la France, il fallait agir sans tarder. lx?s instructions de l'amiral prévoyaient le cas d'un débarquement de troupes espagnoles en Italie, il importait au service du Roi d'étendre le cas à la Sicile et d'empêcher les Espagnols de s'en emparer 011 d'y descendre'". Les deux Anglais communiquèrent cette lettre au Régent qui leur dit qu'il ne ferait nullle difficulté d'attaquer l'Espagne, si ellemême attaquait le roi de Sicile en contravention du traité d'Utrecht. Quand il fut question d'envoyer la lettre, Stanhope et Stair redevenus prudents prièrent le duc d'Orléans de leur donner, pour les mettre à couvert, une déclaration portant que si, par
*• Public Record Office^ France, vol. 352 : lord Stanhope et lord Stair à [Cragcjs], Paris, 21 juillet 1718.
^° Public Record Office, Fiance, vol. 352 : lord Stanhope et lord Stair à sir Georges Byng y Paris, 21 juillet 17 18.
Confiance de Stanhope
ni
Conquête de la Sicile
suite de cette lettre, Byng commettait des hostriités entraînant par récipix)cité la déclaration de guerre de l'Espagne à l'Angleterre, le Roi-Très-Ghrétien ferait cause commune avec le roi d'Angleterre et déclarerait la guerre à l'Espagne. Le Régent entrevit où le voulaient conduire les deux compères et conseilla de différer un peu l'envoi de la lettre, ce qui fut fait".
Ce léger échec était peu de chose pour la vanité de Stanhope dont l'influence personnelle venait d'arracher au Régent la signature du i8 juillet, mais il voulait mieux encore et formait le projet d'vl- 1er à Madrid alin de conquérir Philippe V et Alberoni à la Quadruple-Alliance. Alberoni tarda cinq jours entiers à accorder le passeport demandé pour le premier ministre anglais qui l'attendait à Rayonne où une lettre de Graggs vint lui apprendre que Georges P"^ approuvait la proposition relative à Gibraltar et autorisait à en faire une offre formelle au moment convenable". Stanhope escomptait un succès auquel son cousin, le colonel W. Stanhope, mieux instruit touchant la Gour d'Espagne, ne croyait guère''\ Les choses avaient été poussées trop loin.
Jamais la faconde d'Alberoni ne trouvait de plus belles occasions de se manifester qu'en ces circonstances où se jouait l'honneur et le destin d'une nation que cet Italieni conduisait, le cœur léger, h la défaite et à la ruine.
Sa correspondance est accablante, elle donne l'impression d'un fantoche déguisé en Capitaine Fracasse; cette âme est si parfaitemont vile que tout sentiment noble lui est étranger, Alberoni pressure l'Espagne, la jette au désastre sans un souci, sans un remords, afin que cette flotte, ces soldats, ces richesses, suprême effort d'une nation digne d'un meilleur sort, soient engloutis pour le service du duché de Parme. Cette flotte avait mis à la voile le i8 juin sous la conduite de l'amiral Gastaneta, portant tix?nte mille hommes commandés par le marquis de Lède. Elle touchait à Gagliari le 23 juin et entrait daas les eaux de la Sicil« le i"' juillet. Le 3, l'armée débarquait au cap Solanto, à quatre lieues de Palerme dont le gouverneur, le comte Maffei, se retira précipitamment, avec quinze cents hommes, à Syracuse. A l'exoeption de quelques Piémontais cernés trop tôt dans Castellamare pour avoir le temps de décamper, à la vue des Espagnols tout fuyait et le marquis de Lède conduisait sans encombre son
»* Public Record Office, France, vol. 353 : lord Stair à Craggs, Paris, a/j juillet 1718.
" Lord Mahon, History 0/ England, t. II, p. 36i.
** Col. W. Stanhope à lord Stair, Madrid, 18 juillet 1718, dans Lord Mahon, op. cit.f t. II, p. 36i.
LA SUPPRESSION DES CONSEILS
armée sur Messine. Catane, Trapani imitaient l'exemple donne par Palerme. Là, comme en Sardaigne, les habitants secondèrent chaudement l'invasion et on a fait cette i>emarque que, dans tou.s les pays catholiques soustraits à la domination espagnole, l<^s peuples ont toujours regretté cette puissance qui les gouvernait mal mais qui les gouvernait peu^\
Alberoni était transporté d'orgueil et sa jactance naturelle ne pouvait que lui faire recevoir fort mal toute contradiction. Que pouvait vouloir et que pouvait dire lord Stanhope pour projeter un voyage à Madrid? Le colonel Stanhope habitué aux frasques et aux emportements du cardinal n'était ni confiant ni rassuré. Quelques jours auparavant, lui-même avait communiqué à Alberoni les instructions données à l'amiral Byng pour le maintien de la neutralité de l'Italie. Après les avoir lues, le cardinal répondit que son maître braverait tout les périls et perdrait l'Espagne i)lutôt que de rappeler ses troupes. <( I^s Espagnols, dit-il en manière de conclusion, ne sont pas gens à se laisser intimider; et je m'en ïw tellement à la bravoure de notre flotte, que si votre amiral jugeait à propos de l'attaquer, je ne serais pas en peine du résultat. » Le colonel, avec un flegme tout anglais, tendit en silence une liste de la flotte anglaise; Alberoni la lui arracha des mains, la déchira, la mit en pièces, piétina sur les morceaux et promit une réponse sous deux jours. Elle tarda neuf
jours et fut telle :
(( Sa Majesté Catholique m'a fait l'honnour de me dire que le chevalier Byng est libix^ d'exécuter les ordres qu'il a reçus du roi son maître". » (18 juillet).
(( Ce fut dans ces circonstances que lord Stanhope, esprit brillant à qui la témérité d'Alberoni plaisait, au moins comme une chose extraordinaire, ne désespéra pas de se concilier avec llui; et, tout fier de sa victoire récente sur le Bégent, il se flatta d'abattre l'impéhiosité de l'un aussi aisément qu'il avait excité l'indolence de l'autre. Il fit donc demander au cardinal un passeport pour se rendre à Madrid. Après avoir payé le tribut de fureur dont il accueillait toute proposition nouvelle, Alberoni répondit : « Si milord vient en législateur, il peut se dispenser
" P.-E. Lcmontov, Histoire de la Régence, t. I, p. i^fi; .T. La Liimia, Vemita e soqqiorno di Vittorio Amedeo, dans Arch. stor. ilal 187^. t. XIX, p. 382, suiv., Governo del vice Re conte Annibale Maffei, élans op. cit., i. XX, p. 256 : La Spagna et la Quadruplia AUeanza, Invnsione, dans op. cit.; Danî^^aii, Journal, t. XVII, p. 3ii5 ; 20 juillet 1718; Saint-Philippe. Mémoires, Irad. de Manda ve, t. III, p. 266, 280.
*• W. Coxe, Memoirs of Walpole, t. II, p. 197» ïQ^.
Voyage
de lord
SlaDhope
à Madrid
itii
* Il
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it
du voyage; s*il vient comme médiateur, je le recevrai; mais, dans tous les cas, je le préviens QU à la première attaque de nos vaisseaux par l'escadre anglaise, l'Espagne n'a pas un pouce de terre où je veuille répondre de sa personne". » Stanhope n'étant pas du nombre de ceux qu'on intimide avec des mots, et moins encore avec des phrases, se mit en route, à travers cette péninsule qu'il connaissait si bien, qu'il avait vue ruinée et qu'il retrouvait avec tous les indices d'une industrieuse activité; il arriva le 12 août à Madrid, fut logé à Fresneda, tout proche de l'Escurial, et reçu par Alberoni, le i4 août.
Le cardinîil nianifesta une grande aversion pour la guérie, un absolu désinlcreôs«-ii''mt pour l'Italie n'ayant, à l'entendre d'auire préoccuj)ation q^ie les Indes; cependant il lui fallait se conformer aux volontés de Philip[>e V et de la Reine passionnément intéressés aux affaires d'Italie. Stanhope ne dit mot de la cession de Gibraltar^^ pas |)llus qu'Alberoni ne parla de la flotte anglaise ni de la prise de Palornie. Quehjues jours plus tard, le 18 août, Stanhoj>e et Nancié allèrent ensemble visiter le ministre et lui remirent chacun un exemplair' de la convention signée à Paris. Pendant qu'ils dînaient chez Alberoni, un courrier apporta la nouvelle de l'entrée des Esj)agnols à Messine; on venait d'ap- I)rendre de {.lus l'anivée du galion d'Amérique, chargé de six millions et demi en or et en aigeiit, aussi l'audience royale accordée le jour même n'<*ut rien qu-* d'ac(*rbe : PhilipjK? V déclara rejeter formellement la Quadruple-Alliance. Il est vrai quen conqK'nsation, Stanhope rentré chez lui reçut la nouvelle de la signature du traité à Londres, le 2 août, et la copie du traité lui-^meme. Dès le 19 août dans la matinée, Stanhope et Nancré portaient au cardinal l'extrait des articles concernant l'Espagne. Celui-ci examina les engagements pris, les jugea valables et continua à soutenir son rôle d'aïui de la paix contraint à faire la guerre qui ne ])()uvait fpi'ent rainer la ruine pour le vaincu. Puis la vantardise l'enqvortant, il faisait allusion aux moyens dont il disposait pour exciter des troubles en France et en Angleterre, et il laissait entrevoir ce qu'il était en droit d'attendre des puissances du Nord^\ Préludant h une manœuvre qui devait le perdre, Alberoni s'acharnait à montrer le Roi emporté par sa
** P.-E. Lcmonloy, op. cit. y t. I, p. i'|8-i49; Puhlîc Record Office, France, vol. 35îî : Colonel W. SUinJiope à hnui Stair, S. août 1718.
'^ Lord Stanhope à Crngrjfs, Frosnvdn, i5 août 1718, dans L. Mabon, History of Engtnnd, t. II, p. 3fi5.
" Public Uecord Office, Franco, vol. 352 : lord Stanhope à [Craggs], Paris, i4 septembre 17 18.
LA SUPPRESSION DES CONSEILS
liai 110 aveugle contre l'Empereur et contre le Régent, mais Stanhope n'était pas homme à prendre le change sur les sentiments véritables de son interlocuteur et comprenant que son séjour n(* pouvait se prolonger davantage avec dignité et profit, il demanda son audience de congé, revit Philippe V aussi obstiné, Elis-ibelh Farnèse aussi prévoyante et calculatrice de l'avenir, Alboroni aussi fourbe, quitta Madrid, le 27 août et gagna Bayonne d'où, le 2 septembre, il écrivait à l'amiral Byng^' : « Il ne s'est rien passé à Madrid qui doive vous détourner de suivre vos instructions... Si vous trouvez un moment favorable pour attaquer la flotte espagnole, je suis persuadé que vous ne laisserez pas échapper l'occasion; et je... vous recommande que le premier coup que vous porterez soit, s'il est possible, décisif. »
Quand il écrivait ces lignes, Stanhope était depuis longtemps obéi, mais ce singulier chef de gouvernement poursuivait son ministère sur les grands chemins, au risque de mériter le titre de Juif errant que lui donnaient ses adversaires et de ne recevoir pas les eourri(»rs qui ne savaient où l'atteindre. A Paris, du moins, on savait dès le 3o août la nouvelle de la grande bataille navale livrée devant Messine, et Londres et Paris avaient une responsabilité presque égale dans l'événement.
A son départ pour l'Espagne, Stanhope avait laissé à lord Stair le soin de veiller sur les dis])ositi.ons du Régent. Lorsque Stair connut avec certitude que son gouvernement souhaitait la destruction de la flotte espagnole, il aborda le Régent, par une habile manœuvre. Comme le prince exprimait la crainte que Messine ne tombât aux mains des Espagnols, et comptait sur la flotte anglaise pour lui épargner cette extrémité, Stair dit aussitôt que Son Altesse n'avait qu'à dire ce qu'elle souhaitait que fît l'amiral Byng qui en serait instruit et y conformerait sa conduite. A l'instant il rédigea une note que le Régent approuva et qu'un courrier emporta le soir même à Marseille. Le Régent, y était-il dit, « est d'opinion qu'il est de l'intérêt commun et entièrement conforme aux vues de la Quadruple-Alliance qu'on venoit de signer à Londres, que la Sicile ne tombe pas aux mains des Espagnols, et qu'il faut que vous tâchiez d'empêcher cela par toutes vos forces même, si les offices amiables sont inutiles pour détourner les Espagnols de la poursuite de leur entreprise; et comme surtout il est important de sauver Messine de tomber entre les mains des Espagnols, S.A.R. est du sentim'ent que
" Lnrd Stanhope à Vaw.Jral Bynq, Rayonne, 2 septembre 1716, dans L. Mahon, op. cit., t. I, p. 33o.
Manœuvre de Stair
pour compromettre
le Régent
La bataille
de Passaro
11 août
VOUS ne deviez point du tout balancer d'employer toute la force du Roy notre maître, pour chasser la flotte espagnole si elle bloque ladite forteresse et port de Messine par mer, pour introduire des secours dans ladite place et pour faire tout ce qui sera nécessaire pour l'empêcher de tomber entre les mains des Espagnols. » A ce message écrit en français, Stair ajoutait quelques mots en anglais : « Le motif de l'écrire, disait-il, c'est que je regardais comme important d'avoir Tapfnobation du duc d'Orléans et son concours dans les hostilités que vous auriez à exercer contre la flotte espagnole, ce qui nous donnera une sûreté de plus, outre le traité signé à Londres il y huit jours, que nous ne serons pas seuls dans notre querelle avec l'Espagne, si la guerre devait survenir à la suite des opérations que vous seriez obligé de faire pour empêcher le royaume de Sicile de tomber au pouvoir des Espagnols'*". » Toute d'astuce de l'Écossais se découvrait dans ces lignes. Stair voulait engager la France et le Régent dans une entreprise dont le succès n'était pas encore certain; dans ce but, il avait caché au duc d'Orléans les ordres de Georges P"" à Byng qui pourrait soutenir que les ordres du Régent l'avaient seuls décidé à agir. La maœuvre de Stair était peu honnête et surtout inutile». Le courrier porteur de sa lettre du 9 août n'était pas encore arrivé à Marseille que, le ti août, lamiral Byng livrait bataille à la flotte esj)agnole.
Son premier soin avait consisté à se rendre à Naples pour s'y concerter avec le vice-amiral; le 5 août, il avait' mis son escadre à la disposition du maréchal Daun pour protéger le débarquement à Messine de deux mille Autrichiens. Le 9 août, il fit voile vers Messine et envoya un officier au marquis de Lède, qui assiégeait cette ville, porteur d'une* offix? de médiation du roi de la Grande-Bretagne pour accommoder les différends qui s'étaient élevés entre l'Empereur et \v roi d'Espagne et proposer une suspension d'armes de deux mois. Ix* marquis répondit qu'il était sans pouvoirs pour traiter cette question et que ses ordres lui imposaient d'occuper 1^ Sicile. L'amiral anglais n'insista pas, laissant son infanterie allemande à l^eggio, il se mit à la recherche de Castaneta. Celui-ci venait de recevoir de Patino l'ordre de rejoindre au plus vite la cote de Spartivento; il obéissait, mais lentement, mollement, mal en ordre, quelquesuns de ses gros vaisseaux remorqués par des galères à rames, suivi à distance pendant la journée du 10 par l'amiral Byng qui
*" Public Record Office^ France, vol. 352 ; lord Stair à sir Byng^ 9 août
LA SUPPRESSION DES CONSEILS
ne lui inspirait aucune défiance. Le 11 au matin, la tête de la flotte anglaise, forte de vingt-deux vaisseaux atteignit les traînards et les mauvais marcheurs de la flotte espagnole. Byng somma l'amiral Mari de se rendre, reçut une bordée et fonça en avant comme un loup au milieu d'un troupeau affolé. Brûlots, galères, bombardes, vaisseaux tout fut coulé ou pris. L après-midi on enleva le gros de l'escadre en courant et, le soir, au mouillage de Syracuse, on compta les prises : Amiral, contre-amiraux, vingt-trois vaisseaux, cinq mille quatre cents prisonniers, sept cent trente canons, des munitions, des outils, des vivres en abondance. Byng fît savoir au vice-roi Maffei qu'il n'avait plus rien à redouter de l'Espagne, en même temps il écrivit au marquis de Lède que l'engagement du 11 n'était qu'un simple malentendu causé par une bordée malencontreuse, mais qui ne rompait pas le bon accord existant entre l'Espagne et l'Angleterre. Amiraux, officiers, équipages furent renvoyés au camp espagnol, à l'exception des matelots expérimentés que l'Anglais garda sous prétexte de les employer à conduire i*es prises à Mahon. Byng eut encore la pensée de restituer les vaisseaux — ils devaient être bien médiocres — si les Espagnols consentaient à évacuer la Sicile*\
L'issue de la bataille de Passaro permettait de juger la valeur Seoti^mcnU de l'improvisation d'Alberoni et le vainqueur usa d'une modes- raccueiilcnt tie dont l'affectation était un outrage au vaincu; il envoya à Londres son jeune fils avec mission de faire connaître « ce qui était arrivé*' ». A Londres, comme à Paris, on ressentait une satisfaction très vive et on éprouvait quelque embarras à la laisser voir. Le 2 août, quelques instants après l'échange des signatui>es de la Quadruple-Alliance, l'abbé Dubois écrivait au Régent : « Si le chevalier Byng avait quelque occasion prématurée dont il profitât et qui eût du succès, il y a des circonstances où V. A. R. ne pourrait s'empêcher d'en paraître fâchée, mais il n'y en a aucune où elle ne dût être ravie dans le cœur que les forces maritimes de l'Espagne fussent ruinées, et j'avoue à V.A.R. que j'agirai secrètement dans cette vue*^ »
Ainsi endoctriné, le Régent, après avoir conté la nouvelle à son entourage, ajouta « en présence de quelques personnes considérables et des gens du Roi qui se sont trouvés chez lui,
" Oxenfoord CaHle, Stair Papers, vol. XV : Sir Byng à lord Stair.* Barfleur, près R«g^io, 26 août 1718; Annals of Stair, t. II, p. 79- " The Stair Annals, t. II, p. 81, 378. •
" Dubois nu BéqenI, 9. août 1718, dans Arch. des Aff. Êtrang. Angleterre,
Mémoires et documents, t. 44, fol. 334.
Puissance du Hcgent
que c*ctoit une grande nouvelle; qu'il n en pouvoit pas être bien aise par rapport au roi d'Espagne, mais qu'il n'avoit rien oublié [)our lui faire prendre un autre parti; qu'il savoit bien que cela ne pouvoit aller autrement, que c'est pour cela qu'il a laissé parler tout le monde sur le traité; que le roi d'Espagne ne pouvoit à présent prendre de meilleur parti que d'entrer dans ledit traité; qu'il tiendrait ferme et bon pour lui, à l'heure qu'il est, afin que l'on ne se prévale point de ee succès pour en faire changer les conditions ni lui en imposer de plus rudes*'* ». Le fils de l'amiral Ryng arriva à Paris le 7 septembre au soir et repartit à la nuit tombante emportant h Londres'*'' cette lettre du Régent adressée à Georges \" : « Monseigneur, en apprenant par la relation de l'amiral Bing la confirmation de la victoire remportée par la flote de Vostre Majesté pour le repos public, ma joye seroit imparfaite si mon intérest seul y avoit part et si je n'estois plus sensible encore à la gloire de ses armes et ^ tout oe qui doit la faire respecter. Les bonnes intentions de Vostre Majesté pour le repos public méritent que le ciel favorise les soins qu'elle pix^nd pour le procurer; et tous ceux qui ont pris des liaisons avec elle doivent redoubler de zèle pour concourir à la perfection de son ouvrage. En mon particulier, je crois n'avoir rien de plus essentiel à faire que de suivre ses sentiments et ses veiiës et de marquer en tout la recfmnaissance que je dois à l'amitié dont elle ne cesse point de me donner des
marques** »
Puisque la minute de cette lettre est de la main de Dubois*' il doit partager avec Philippe d'Orléans le blâme d'avoir participé à une démarche d'où la prévoyance était aussi absente que la générosité. Mais il faut excuser la griserie d'un succès si éclatant et dont les conséquences étaient considérables. Dès le 81 août, lord Stair col^nprit que l'événement affranchissait le Régent de toute réserve. Après le coup d'État du :^6 août, le le Régent avait encore quelque mesure à garder à l'égard du parti espagnol, le parti u vieille Cour »; après le coup de massue
** Dangoau, Journal, t. XVII, p. 876, 3o avril 1718.
** Dangeau, Journal, t. XVÎI, p. 38o ; 7 sopU^mbre 171S. A Londres on avait k souci d'établir « qn<^ la flotto o^paprnolc avait commencé les hosti- Yilâs contre celle de Byng » Oœenfoord Castle, Slair Papers, vol. XIlî B, Craqgs à lord Stair, 26 septembre 1718; c'est ce que prétend prouver la Conduite des cours d^Espagne et de la Grande-Bretagne, publié par Brunet, in-8, Amsterdam, 1720.
^* Public Record Office, France, vol. 346 : le Bégent à Georges /•', 8 septembre 1718.
f^ Ch. Aubertin, Vopinion publique en France au XYIW sièclCf p. i23.
W0tS
LA SUPPRESSION DES CONSEILS
du 3o août, il le pouvait dédaigner. « Sans la victoire, écrit lord Stair, nous aurions été bien embarrassés et M. le duc d'Orléans l'auroit été encore davantage. Le cardinal Alberoni avoit raison de dire qu'on lui susciteroit bien des affaires. On ne se proposoit pas moins que de déclarer le Roi majeur et d'ôter la régence au duc; sans la victoire qui abat toutes les espérances du parti espagnol je ne sais pas ce qu'on n'auroit pas pu faire )•. A l'heure qu'il est, la chance est bien tournée en sa faveur, tout plie devant lui et il est absolument le maître''. » En effet, dès le 2 septembre, Dangeau écrivait : « Le bruit se répand fort depuis quelques jours qu'avant la fm de ce mois il y aura de grands changements dans les conseils; ce bruit couroit i\ j a déjà llongtemps, mais il se renouvelle et il augmente fort". » Ce bruit avant-coureur préparait l'opinion, dernière puissance avec laquelle le Régent ne fut pas dispensé de compter, à la transformation vers laquelle on s'acheminait depuis que l'influencc de Dubois était triomphante. Ce fut ainsi que Ile eoup d'état du 26 août entraîna comme épilogue nécessaire : la suppression des Conseils.
Le Régent avait eu recours à la force contre les adversaires ^^^^^^^^^^^ 'de sa politique, il ne pouvait hésiter à sacrifier les vaincus à la desConseiis rancune vigilante dq l'Angleterre dont l'alliance devenait sa dernière ressource. Lord Stair le sentait à merveille et, suivant rinclination de son caractère, voulait pousser la victoire à fond. Ive 3i août il écrivait : <( Je crois qu'il songe à l'heure qu'il est, bien sérieusement, à mettre l'administration entre les mains des gens qui luy sont bien affidez et à arranger les affaires de manière qu'il ne puisse plus être sujet à des contre-temps, tels qu'il a éprouvez dès le commencement de sa régence, pour avoir laissé ceux qu'il connaissoit ses ennemis dans l'administration. Vous pouvez croire que je ne le détourne pas d'une résolution si salutaire pour luy et pour nous. S.A.R. est aujourd'hui à Saint-Cloud. M. l'abbé Dubois est avec luy. Je croy qu'on
y parlera d'affaires^". »
On parle d'affaires, mais le Régent, toujours insaisissable, se dérobe à son interlocuteur et oppose à son insistance le des-
« Public Becord Office, France, vol. 352 : lord Stair à Craggg, 3i août
*• Dangeau, Journal, t. XVII, p. 878; 2 septembre 171».
" Public Becord Office, France, vol. 352 : lord Stair à Craggs, Pans,
3i août 1718. •
ri
LA SUPPRESSION DES CONSEILS
S€in de profiter du temps des vacances'', dans trois ou quatre jours, pour [>enser à l'arrangement des affaires. Dubois flaire une manœuvre de Torcy et décide avec Stair d'attendre le départ pour la campagne de ce rival redoutable". Leur impatience à tous deux les tourmente, ils semblent croire ou sentir que, comme celui de leurs maîtres, leur intérêt est a entrelacé" ». Cieorges I"" et ses ministres ne sont pas moins sensibles à la défaite du Parlement de Paris qu'ils le seraient à une victoire anglaise'*. Stair est bien l'homme de cette politique qu'il pousse sans relâche à détruire le dernier vestige d'une institution qui lui donnait ombrage parce qu'elle échappait à ses prises.
Le 6 septembre fut marqué pour l'assaut décisif à livrer au Régent. Admis à l'audience du Régent, Stair réclama avec son insistance ordinaire la remise des Affaires Étrangères entre des mains sûres. La confiance des alliés est à ce prix, aussi bien à Vienne qu'à Londres; il donna alors lecture d'une lettre récente de Saint-Saphorin qui fait l'éloge du Régent et déplore le maintien de d'Huxelles, favorable à l'Espagne, indiscret, hostile à son propre maître et sa politique". Philip]>e d'Oiiléans, flatté et excédé, répond que le maréchal ne restera plus que peu de
temps en place.
Le lendemain, le comte de Koenigsegg répète les mêmes considérations et reçoit une réponse semblable. Stair lui succède, reprend son point de vue et jette incidemment le nom de Dubois à propos d'une lettre de Graggs à celui-ci. Le Régent se répand en éloges sur le compte de l'abbé, détourne la conversation vers Georges F'' dont il loue les procédés et envers qui il ne négligera rien pour marquer sa reconnaissance". Stair se sent éconduit; il ne se résigne pas et, trois jours plus tard, le lo, amène au Régent lord Stanhope arrivant de Rayonne. Dès la première audience, le Régent s'ouvre davantage; parle, de lui-
*» Dépôt de la Guerre, t. 25^5. Consoil de la Giierro du 5 soplombro. Son Alt. Roy. accorde «ix semaines de vacances aux Conseils. MM. ne s'assemblent que le 17 octobre prochain.
" Public Record Office, France, vol. 352 : lord Stair à Craggs, même date
mais postérieure à la précédente.
" Arch. des Aff. Etrang., Angleterre, t. 32i, fol. 202 : Craggs à Dubois,
18 août 1718.
" Arch. des Aff^ Êtrang., Angleterre, t. Sai, fol. 233 : Craggs à Dubois,
3 septembre 17 18.
" Public Record Office, France, vol. 352 : lord Stair à Craggs, 3i août
*• Public Record Office, France, vol. 352 : lord Stair à Craggs, 7 septembre 1718.
même, des changements qu'il médite dans la composition des conseils des Affaires Étrangères, de Conscience et de la Guerre. Ici il mettra M. Le Blanc. Stanhope et Stair croient qu'ils vont entendre un secret; le Régent se tait. Cette malice ressemble à une impertinence au jugement des deux Anglais. Ne vient-on pas d'écrire de Londres une lettre que Dubois leur a certainement fait lire : (( Il s'agit de ne pas s'arrêter en si bon cheniin. Le Roy attend impatiemment à lire les premières lettres de France dans l'espérance que Mgr le Régent aura mis les emplois entre les mains de gens sur qui il puisse faire fonds". » Alors Stanhoj)e n'hésite plus : il propose au Régent la nomination de l'abbé Dubois au poste de secrétaire d'État. Le duc d'Orléans n'essaie pas de simuler la colère ou la honte qu'une semblable proposition ne lui inspire pas, il discute les mérites du candidat de Saint-James, reconnaît que c'est un homme bien à lui et qui laissera les affaires entre ses mains. D'ailleurs il parle également en bons termes de Torcy, afin de mieux inquiéter ©es interlocuteurs qui sortent indécis de cette longue audience.
Dubois, qui en attendait l'issue, les décide à demander une seconde audience-, le i4 septembre, et cette fois le Régent ne parvient plus à leur cacher que le maréchal d'Huxelles et le maréchal de Viîlars seront prochainement déplacés; les Affaires Étrangères seront confiées à un homme jouissant de la confiance du prince et de celle du roi d'Angleterre. Cette fois l'affaire semble certaine. Le lendemain, i5, Dubois est reçu par le Régent; on touche au triomphe .î> Pas encore. Une indisposition du prince retarde la décision que l'abbé entretient et hâte de son mieux. Avec sa façon ordinaire il tourne en ridicule ces Conseils expirants, prenant ses comparaisons parmi les gens de sa sorte : i< Avec Desbagnets tout seul, dit-il, — Desbagnets, c'est le concierge du Palais-Royal — et avec de la fermeté, V.A. serait plus respectée, mieux obéie qu'avec une multitude de conseillers prêts à la flatter, si elle leur montre de la complaisance; à la trahir s'ils la trouvent ferme" ».
Si vive que fut la passion du Régent pour les demi-mesures, les situations indécises, les événements le contraignaient parfois d'en sortir. Le 16 septembre, le cardinal de Noailles avait donné sa démission de chef du Conseil de conscience; le 28, il publia son appel de la Constitution Unigenitus au pape mieux
»' Arch. des Aff. Etrang., Angleterre, t. 32i, fol. 233 : Craggb à Dubois,
3 iscptembre 17 18.
** Mémoire de Dubois cité par Seilhac op. cit., t. II, p. 29.
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^Qg HISTOIRE DÉ LA RÉGENCE
conseillé et au futur concile général. Le Conseil s'assembla chez ra'Lvêque de Bordeaux et fut cassé. Le lendemain .4 les autres Conseils, à l'exception de la Marine, eurent le même sort. Lef ontempo;ains s'en aperçurent à peine. Depu.s quelques Temps, .. or. ne faisait pas difficulté de dire que les Franc ^^ n'Soiènt pas nés pour être conduits par dos Conseils ou K-s affaires se traitent avec beaucoup de lenteur <=lq"« "«]•;* J'^^ cité demandoit une prompte expédition" ... La Gazete d^lnR.-^ gence naccorda pas une ligne à cette dispant.on Dangeau nota que « le conseil des affaires ecclésiastiques et qaeqaes autrel. avaient été cassés", enfin Buvat ne vt dans tout ceci qu'un « changement de conseils" » et Saint- Simon philosopha î sa façon : « Ainsi, dit-il, la forme de gouvernement de Ix^uis XIV, que le Régent avait voulu détruire à la mort^ de ce Roi, dut, trois ans après, son rétablissement au même Régent tani il est vrai qu'il n'est en ce monde que bas et petit intérêt particulier, et que tout est cercle et période". » ......
L'alliance de Dubois avec Stair et Law avait contribue a la suppression des Conseils, elle en avait hâté linstant, elle n avait faii que précipiter l'inévitable déclin et la disparition neoc-ssairc Cette institution mal combinée, sans im,.ulsion et sans direction comme sans responsabilité, ne pouvait suflire à surmonter la situation presque désespérée des hnances. Des efforts louables mais désordonnés évitèrent une catastrophe prévue niais ne rétablirent ni la prospérité ni l'équilibre économique. Chaque Conseil, dans la limite de ses attributions particulières, avai réalisé des réformes nécessaires, c<,uissé d'utiles progrès et abouti à un résultat total si chétif que lopinion publique les comptait pour rien et ne s'aperçut pour ainsi dire pas de leur ruine annoncée depuis près de six mois". Saint-Simon, frem.s- ~ sant, avouait qu'ils « étaient devenus ridicules' » : le conseil de conscience « ne pouvait plus subsister », le conseil de la guerre n'était qu'une « pétaudière », le conseil du dedans « ne
" Lcnglcl-Dufrcnoy, Mémoires de la liégence, édit. I749. '• "L P- '*"•
" Gazelte de la Régence, î3 septembre 1718, p. 287.
" Dangeau, Journal, t. XVII, p. ig^; ^4 septembre 1718.
" Buvat, Journal, t. I, p. 33i-33a.
" Saint-Simion, Mémoires. .. 1 J!„
" M de Balleroy à sa femme, Paris, i4 avril 1718 : « On continue à dire que les' Conseils vont être supprimés », dans Les correspondants de la Marquise de Balleroy, t. 1, p. 807. '
" Saint-Simon, Additions au Journal de Dangeau, t. .\V11, p. 09».
LA SUPPRESSION DES CONSEILS
tenait qu'à un bouton" ». Néanmoins l'événement si attendu n'était pas de ceux qu'il ^st permis de négliger. / Trois ans plus tôt, le Régent avait pris le pouvoir comme chef de parti avec le con£i)urs de la noblesse et du Parlement qu'il invitait à composer et à surveiller son gouveniement. Le coup d'État du 26 août avait rendu le Parlement à ses occupations judiciaires, l'arrêt du 9A septembre reléguait la noblesse dans son oisiveté coulumière.i Une expérience venait d'être tentée qui se terminait par un grave échec; pour la dernière fois, sous l'ancien régime, la noblesse avait pris part, comme corps aux affaires publiques, elle en avait même assumé la direction et y avait fait preuve, en général, d'une complète incapacité. C'était la conséquence de cette longue inactivité à laquelle la conception légiste du pouvoir absolu avait léduit une caste entièixî; elle s'y était pervertie et amoindrie. Réduite à une existence de parade, confinée dans la profession des armes, dispensée ou exclue du travail productif et économique, isolée par ses privilèges, inapte à l'effort et ignorante des conditions du groupement et de la production commerciale, la noblesse domestiquée s'était étiolée et disciplinée dans des occupations mesquines, onéreuses et décoratives. De cette expérience dernière, écrivait le duc d'Antin, elle ne se « relèvera pas; il en faut convenir à mon grand regret. Les rois qui régneront dans la suite verront que Louis XIV, un des plus grands rois du monde, ne voulut jamais employer les gens de qualité dans aucune de ses affaires; que M. le Régent, prince très éclairé, avoit commencé à les mettre à la tête de toutes les affaires, et avoit été obligé de les ôter au bout de trois ans. Que pourront et que devront-ils conclure? Que les gens de cette condition ne sont point propres aux affaires, et qu'ils ne sont bons qu'à se faire tuer à la guerre. Je souhaite me tromper; mais il y a bien de l'apparence que les maîtres penseront comme cela, et ils rie manqueront pas de gens qui les confirmeront dans cette opinion*\ »
" Saint-Simon, Mémoires.
" Duc d'Antin, Mémoires, dans P. E. Lémontcy, Histoire de la Régence,
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