CHAPITRE XXIX
L'Esprit de la Régence.
(Juillet i7i6*-Septembre 1718)
Nécessité d'un tableau adouci. — Scandales. — M. de Beauvais. — Une vocation princière. — Turpitudes de la famille royale. — Les Mémoires de Hetz. — Débuts de Voltaire. — Haine des Jésuites. — Le théâtre. — La petite ^
vérole. — L'incendie du Petit-^Pont. — Le Jeu. — La société en province et dans les cumpagnefi.
Pondant l'espace de trois années qu'encadrent deux coups Nécessité d'état : 2 septembre 1716, 26 août 1718; le gouvernement du adouci duc d'Orléans a déjà justifié ce nom de Régence qui s'attache à lui comme l'évocation d'une fantaisie désordonnée. Dès le premier hiver\ le branle est do«né. Au cours des deux années qui vont suivre, l'extravagance, le scandale, l'impudeur provocante ' •
ne feront que s'étendre et s'aggraver jusqu'à l'orgie, jusqu'à Tobscénité. Cette histoire ne pourrait être écrite qu'en latin. Il faut donc se i^soudre à n'en donner qu'une vue incomplète tracée avec des couleurs adoucies.
La duchesse douairière d'Orléans, qui a passé son existence au scandales milieu des pires corruptions, s'étonne néanmoins du spectacle de (( débauche générale et affreuse* » qu'offre la société. <( Toute la jeunesse de l'un et de l'autre sexe, dit-elle, mène en France une vie des plus répréhensibles; plus elle est déréglée mieux cela vaut;... leur conduite me semble celle des cochons et des truies'... C'est une terrible époque que la nôtre; on n'entend parler que do querelles, de discussions, de vols, de meurtres, de vices de tous genres; le vieux serpent, le diable, a été délivré de ses chaînes et règne dans l'air, il faut donc que tous les bons
* Voir plus haut, chapitre VIII. .
^ Madame à la rauqrave Louise, Paris, 20 octobre 1717, dans Correspondance, écrit G. Brunet, in-12, Paris, 190/1, t. I, p. 337-
* Madame à la raugrave Louise, Saint-Cloud, 18 novembre 171 7, op. cit.. t. I, p. 3/|8.
TOJIB If ^^
M. (le
Beauvais
.il, ..rière^- » mais )oin de là, « la jounosse ^'""^rpfu Td" u e o£e tout exercice de piété"... Le lon.p. ne croit plus a uitu ti "u ^^,.:,,,-„ «eut femmes courront
est venu où, comme dit la sa.nt£ ««'t»'^«; ^° -j- ,„„,,„e on
après un homme jamais le. «n av>n^ cU^^^^ ^^^^^^^
les voit à P-^ésent. Ce que ion voit ^1 c^ , ^^^^ ^^ ^^^^^^ jour ici, et au sujet des peisonna^ei, it^ v
s-e décrire* ». u«aiivai<; psl un de ceux qui,
Le scandale donné par 1 éveque ^-^^^^^^^'^f^^^yd^x l'opinion
,,armi tant d'autres tristesses, eurent le don d^>"""^^ «^ j^^.
.oblique. François-Uonoré de Beauv'n.er^ , f ^.'^S^t^^^^^^^^
'Aignan, avait voulu être f g •- j- '^fj^'^L d'Orlé.ns
liers, lami de ^^^'^'XXTZ.V.o.... le siège de
l'Mait encore représenta au Roi sa jeunobst a k i n g
I élan encuie, it^pi ^^ju r,W^^x\ ^i^ffe comme Beau-
avec toute l'édification possible, il se ^^^"^^^^J^Z^ zélé il
♦ V.O. lui 1p rhanitre vint l'v relancer, il mit le chapiue a
' rmlile le cardinal de Noailles, tout vint ^ - ^^^^^^ refusa de recevoir personne, ses vieux serviteurs furen congé d es, sa mère toute seule put pénétrer jusqu a lui et A l u i d i qu'i ignorait le motif de tout ce vacarme parce qu ^^ P^^^^^ nait avec une dame qui lui apprenait la musique. On s adressa lis au Rég.nt qui Rt enlever la fille qu'on enfei.n^ aux Mad lonnettes. L'évêque la fit réclamer et le ^^f^''^'^^^^^^ y a tant d'autres filles à Paris sans celle-laî » D auti.s «^^^^^J ^J luivii^nt jusqu'à ee que ruiné, le malheureux projeta de pa s.i Hn^l^^^^^^^^^^ on re'nleva et on l'enferma à ^j^*-^^^^^ que le fait observer Dangeau « cette affaire fit d autant plus
^^A/«.«,n. à la raugrave Louise. î^jris, ,3 i-vior n^, op. cit.. l- J; P; fl' ^ Madame à la raagrave Louise. Pans, lo mars 78, op. c ., • P 7 « Madame à la raagrave Louise,. Pans, x^ mar§ 1718, op. cit., l. L P
L'ESPRIT DE LA RÉGENCE
bruit, qu'il étoit avant cela dans une grande réputation pour ses bonnes mœurs ^ ».
A de pareils scapdales on pourra opposer l'exemple héroïque d'une vocation religieuse naissant et se réalisant malgré toutes Jes contradictions, toutes les oppositions. C'est au Palais-Royal, dans la famille du Régent, que la propre sœur de la duchesse de Rerry va se donner au service de Dieu, à la grande surprise de tous. « Mlle de Chartres danse bien, chante encore mieux; elle a, nous dit sa grand'mère, une voix étendue et belle, elle déchiffre la musique à livre ouvert et elle comprend parfaitement l'accompagnement. Elle chante sans faire les moindres grimaces. Elle persiste fermement à se faire religieuse, mais je ne puis croire qu'elle en ait la vocation, car elle a tous les goûts d'un garçon; elle aime les chiens, les chevaux, la chasse, les coups de fusil; elle ne craint rien au monde et ne se soucie nullement de ce qu'aiment les femmes. Elle ne se préoccupe pas du tout de sa figure, quoiqu'elle ne soit point laide et qu'elle soit bien formée'. » Négligée ou brusquée par sa mère, la duchesse d'Orléans, la jeune princesse craint plus qu'elle n'aime cette femme hautaine* qui lui destine le prince de Dombes, fils aîné du duc du Maine, à qui un pareil mariage épargnera sans doute les déboires qui menacent les légitimés'". Mais Mademoiselle d'Orléans se refuse à ce rôle et « veut à toute force être religieuse; si l'on contrarie sa volonté à cet égard, elle menace de tomber dans le désespoir, et elle est capable de se tuer ellemême, car elle a du courage et ne craint pas du tout la mort », dit encore sa grand'mère, qui est visiblement sous le charme de la jeune fiUe <( fort agréable de sa personne, grande, bonne tournure, le visage gracieux, la bouche belle, les dents comme des perles; avec une éloquence naturelle et le naturel est fort bien; elle aime tout ce qu'elle doit aimer; elle dit à tout le monde
' Danffoau, Journal, t. XVII, p. 3Ao, 344; 9 <^t 19 juillet 1718; Saint-Simon, Addition!: au Journal de Danj^eau, t. XVII, p. 344-345; Gazette de la Régence, p. 4o; M. Caumartin de Saint-Ange à Mme de Balleroy, dans les Correspondante de la marquise de Balleroy, édit. de Barthélémy, i883, t. I, p. 85 (inséré à tort dans une lettre de 1716) ; Madame à la raugrave Louise, Paris, 28 juillet 1718, op. cit., t. I, p. 433-435, Mauropas, Mémoires, t. I, p. 333; J. F. Barrière, La Cour et la Ville sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI ou Révélations historiques tirées de manuscrits inédits, in-8, Paris, i83o, p. 76; une lettre de Dom Scnez bénédictin, sur les désordres de l'évêque de Beauvais.
•' Madame à la raugrave Louise, 12 août 17 16, dans Correspondance, t. I,
• Madame à la raugrave Louise, i*"" octobre 171 7, dans op. cit., t. I, p. 325. ^" MoAlame à la raugrave Louise, 9 octobre 1718, dans op. cit., t. II, p. 12.
Une vocation ptiocière
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cu'elle ne rogirUera rien, si ce n'est moi. Je la chéris tendrement et il nL pas diffieik de l'aimer, ear elle 1.- mer. c b.en; .lussi ie regrette sincèrement qu'elle se fasse religieuse . » Sts pa Jni s'o;posent à cette vocation, alors elle obtient de son père fa^rmissfon d'aller à Chelles pour rendre visite à labbesse et ■•, d^utres religieuses, pénètre dans le monastère et taisant appeer sa suite à la grille du parloir leur conseille de -^-yner sans die à Paris parce qu'elle est très résolue a vivre et . inoui i dans cette sainte maison. Le lendemain le Régent accourt a Cher n chaise de poste et ne peut faire changer cette resolution Le temps de probation s'écoule, elle persévèi^, et, le 3o niais .7,7, ia princesse prend l'habit, mais, nous dit Dangeau, « .1 riy aura ioînt de grandes cérémonies. M. le duc d'Orléans e madame a duchesse d'Orléans veulent que personne n y aille ». Cette bouderie ne trouble pas la novice de dix-huit ans, qui reçoit les Ses, résiste aux instances, déjoue les séductions, arrache fina- Imeni à son père la permission écrite de fa re pro^-ssion dont elle attend l'heure avec impatience. Enfin, le ^^ aou , .. Mad^^ moiselle, nous dit Dangeau fit sa Profession à Chelles et édifia tout le monde par la dévotion, le courage et la jo.e quelle témoigna. Elle a résisté et aux lettres de Madame, et «"'^ P'^'^'^Vo! M Terrât lui fit encore le matin de la part de M. le duc d Oiiéans» .< Elle s'appellera désormais sœur Bathilde »,. bougonne a grand'mère donfles avis ont été dédaignés. - Pe-onne n a envie de s'affliger au point de pleurer, et c'est ce qui me sera, arrivé si j'avai^ assisté à sa profession". » Tout le monde, en effet s'il en faut croire le Mercure, s'est attendri jusqu aux larmes en voyant la jeune prinoesse disparaître sous k- drap mortuaire Mais le banquet qui suit la cérémonie sèche les larmes, le feu dïrtifice qui'y fait'suite ramène des pensées plus frivoles.
» Madame à la raugrave. Louise, 3i mars ,7>8. à»n, op. cit., l. T. p. 387- 388; 10 novembre 1718, op. cil., l. Tl, p. 29.
'' Buvat, Journal de la Béqence. t. 1. p. '67; septembre .716. - " Dangeau, Journal, t. XVII, p. 5. ;.6 ma,^ 17.7 : «• de Breteml a Mme de
Balleroy, ai mars 1717. op. cil., t. I, P- 1Î8.
» Dangeau, Journai, t. XVII, p. iSg, 167, 2,4, 345, 264, 'T»- J»»^' '°f ' 35. ; 8. 29 septembre ,7.7, 3 janvier, ,0 février, ,0, 23 mars, 20 avr,l, .0 ma..
2 août 1718. -
«» Dangeau, Journal t. XVII, p. 363; î3 aoi.t 1718- -, , i
» Madame à U raugrave Louise, 6 «^Pt^"»!"-* '^'S. dans op. «( I. 1.
n 45q • n. Torchet, Hi.'iloire de Vabbaye royale de V.-D. de CheUe!, '"-8, Pans.
^8891' II p. .20-.54. fait assister à la profession Madame et le duc d'Origan.
qui n'y vinrent pas, voir Correspondance de Madame, t. I, p. 459- 6 septom-
bre 1718.
L'ESPRIT DE LA RÉGENCE
le lendemain, la fête continue, et encore le surlendemain avec un nouveau feu d'artifice. A l'occasion de la vèture chaque nonne avait reçu cinquante livres de chocolat, autant de café et de SUCIX3''; pour la profession on organisa une loterie où les nonnes gagnaient montres, tabatières, flacons, étuis, tablettes, écritoires, lâpos à tabac en or et en argent. L'abbaye reçut une dot de cent mille livres, la sœur Bathilde trente mille livres pour ses aumônes et dix mille livres de pension'". Tout cela est si rare et si édifiant qu'un curé bourguignon fait le voyage de Chelles pour étudier cette merveilleuse vocation'*; il fait sagement de se hâter, car la princesse a la petite vérole et se réjouit d'être laide désormais puisque son divin époux ne l'aimera pas moins^"; mais elle guérit, son visage gagne encore en beauté et sœur Bathilde s'aperçoit qu' « elle ne peut durer qu'en régnant où elle était venue pour obéir""' ». Il s'agit donc d'éloigner l'abbesse, Mme de Villars, qui jette les hauts cris, tient la dragée haute et emporte une pension annuelle et viagère de douze mille livies^\
Professe à la Saint-Louis, la princesse sera abbesse, ou en voie de le devenir bientôt, à Pâques de l'année suivante". Impatientée d'attendre ses bulles au Val-de-Grâce, elle regagne Chelles le 'Ab mai'', où elle apporte encore cent mille francs pour payer les dettes criardes^' et se fait bénir le i4 septembre. A partir de ce jour Chelles devient une succursale de Thélème; nous y reviendrons!
Malgré l'ombre toute proche, le spectacle d'une vocation religieuse est chose si singulière dans le milieu où elle s'est révélée qu'on éprouve comme l'effet d'une brise fraîche parmi les émanations souillées de ce temps et de cette société. « Les galanteries de
»^ M. de Breteuil à Mme de Balleroy, 24 mars 1717, dans op. cit., t. I,
»• Buvat, Journal, t. I, p. 324, Jkrthaiilt, op. cit., t. II, p. 20ï-2o5 (le
contrat notarié).
»• Lettres d'un ecclésiastique à un abé de ses amis sur la vocation et la
profession de S. A. H. Mademoiselle d'Orléans, religieuse bénédictine de
rAbaye royale de Chelles et maintenant abe^se de Uidite abaye, in-i8, Dijon,
1719, 100 pages.
»" Berthault, Uabbaye de Chelles {ordre de Saint-Benoît), Diocèse de Paris,