‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 54 sur 193 · in-i2, Meaux 1890, t. II, p · texte numérisé non relu

in-i2, Meaux 1890, t. II, p

2* Saint-Simon, Mémoires, 1906, t. XI, p. 119-

" Dan-eau, Journal, t. XVIII, p. 22, 27, 62; 26 mars, 5 avril, i3 juin 1718; Madame à la raugrave Louise, 16, 28 mai 1718, dans op. cit., t. IL

p. III, ii3.

" Dangeau, Journal, t. XVIII, p. 3o ; 12 avril 1719.

2^ Dangeau, Journal, t. XVIII, p. 62; 25 mai 1719.

" Dangeau, Jaurnal, t. XVIIf, p. 95; 1" août 1719.

Turpiludes

de la l'amille

royale

la Cour continuent avec succès, dit la Gazette, et s'il y a beaucoup de soupirants, en récompense il y a peu de cruelles''. La duchesse de Berry est outragée au bal de l'Opéra'', les aventures du prince de Gonti sont de celles qu'on n'ose décrire", un secrétaire d'État ayant insulté le Régent s'en excuse sur l'ivresse et termine son apologie : <( ...Voilà ma confession. Je, m'en suis donné l'absolution, mon confesseur m'a donné la sienne, je viens demander celle de Votre Altesse Royale » et le Régent lui dit : « N'y pensons plus". » Le marquis et la marquise de Montrival sont fustigés, pi-omenés nus jusqu'à la ceinture au « cul d'une charette » jusqu au faubourg Saint-Martin où ils tenaient une maison de prostitution et livraient des fillettes aux débauchés'". Ainsi la fami.lle loyale, les hommes du gouvernement, la noblesse donnent 1 exen. pie des pires turpitudes. Pendant qu'ils s'étourdissent, on mu?mure sans se cacher : <( Voilà les petits jeux auxquels nos princes s'exercent l'esprit et le corps'\ » Trois années de dilapidations ont épuisé les quelques ressources sur lesquelles on comptait. (( L'argent est chose rare et il est plus difficile de trouver mille livres que deux fois autant du temps du feu Roi". » Les affaires vont très mal et personne n'est payé. Des troupes filent vers la Bretagne et vers le Languedoc pour prévenir des révoltes". Le commerce et les arts traversent une période douloureuse", on est accablé de gens qui demandent l'aumône dans les rues et dans les églises'% il ne se passe pas de jour qu'on n'entende parKr de meurtres et de vols, et souvent les deux ensemble'*. Toutes les nuits, on tue dans les rues de Paris et, en six semaines, on compte près de cinquante assassinats''. On ne vend et on n'achète pas parce que l'argent fait défaut" et, en apprenant la mort de

" Gazette de la Régence, p. 187 ; 22 janvier 1717.

2^ Ibid.. p. i34; i5 janvier 1717; Huvat, Journal, t. I, p. :<42 ; la princesse fit déshabiller cet homme et Toxp^cr <>n e^-t état à la ris<''n ile la fouk'.

" M. d'Argenson à Mme de Balleroy, 22 janvier 1717, dans Les correspondants, t. I, p. io4; Buvat, Journxil, t. I, p. 2^2.

2» M. Caumartin de Boissy à Mme de Balleroy, i*"" juillet 17 17, dans op.

cit., t. I, p. 172.

*" J. Buvat, Journal, t. I, p. i25, mars 1716; Gazette de la Régence, p. ^7. ^^ M. d'Argenson à Mme de Balleroy, 22 janvier 1717, dans op. cit., t. I,

p. io5.

^^ Madame à la raugrave Louise, 9 octobre 1718, dans op. cit., t. II, p. i3. '^^ Gazette de la Régence, p. 197; 16 août 1717.

Ibid., p. 210; 10 décembre 1717.

Ibid., p. 3i2; 27 décembre 1717.

Ibid., p. 212; 3i décembre 1717.

Ibid., p. 216; 9 janvier 1718.

M. Marais, Journal et Mémoires, t. II, p. 9; 7 décembre 1720.

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L'ESPRIT DE LA RÉGENCE

la reine douairière d'Angleterre, on calcule : « La France gagne à cela six cent mille livres par an''^ » Paris n'est pas seul à murnmrer; à Lyon, deux mille ouvriers réclament l'aumône à force ouverte*".

Pour stimuler l'opinion, l'initier aux grandes audaces et aux hardies entreprises politiques, un livre paraît et détonne comme un pétard au miUeu d'un bal : les Mémoires du cardinal de Retz. Ce fut un événement. Mis en vente dès 1717^*', ils furent épuisés en quelques mois"; en 1718, le succès exige coup sur coup cinq oditions, toutes « pleines de fautes grossières et sans nombre » parce qu'on ne songe qu'à satisfaire l'impatience du public; en 1-719, paraît encore une édition plus complète que les précédentes". Au premier bruit qu'une copie des Mémoires du fameux frondeur était livrée à l'impression et sur le point de paraître, le Régent avait interrogé le lieutenant de police d'Argenson sur 1' « effet que ce livre pouvoit produire. — Aucun qui doive vous inquiéter. Monseigneur », répondit d'Argenson, qui avait lu la copie conservée dans sa famille. La façon dont le cardinal de Retz parle de lui-même, la franchise avec laquelle il découvre son caractère, avoue ses fautes et nous instruit du mauvais succès qu'ont eu ses démarches imprudentes, n'encouragera personne à l'imiter : au contraire, ses malheurs seront une leçon pour les brouillons et les étourdis. » Ce fut le contraire qui arriva. « L'air de sincérité qui règne dans cet ouvrage séduisit et enchanta, quoique le style n'en soit ni pur ni brillant, on les lut avec avidité et plaisir, bien plus, il y eut des gens à qui le caractère du cardinal de Retz plut au point qu'ils pensèrent sérieusement à l'imiter**. )) On lisait les Mémoires même dans les couvents, avec la permission des supérieurs ainsi qu'en térnoigne un exemplaire''. Saint-Simon a constaté l'effet qu'ils produisaient. (( Ils avaient, dit-il, tourné toutes les têtes. Il n'y avoit ni hommes ni femmes de tous états qui ne les eût continuellement entre les mains. L'ambition, le désir de nouveautés, l'adresse des entrepreneurs

" Gazette de la Régence, p. 252; 9 mai 1718. *» Ibid., p. 267; 2^ juin 1718.' .

*' Madame à la raugrave Louise, i4 octobre 1716, dans op. cit., t. I, p. 272; voir A. Feillet, t. I, p. 28, note i.

*2 Journal historique de Verdun, novembre 1717, p. 3i5.

^» Œuvres du cardinal de Retz, M\\. Alph. Feillet, in-8, Paris, 1870, t. I,

^^ Ibid., p. 4-5.

" Ibid., p. 6; M. de Caumartin à Mme de Balleroy, 27 décembre 1717, dans op. ciL, t. I, p. 2^3 : « les Mémoires du cardinal de Retz font ici beaucoup d'effet ».

Les

Mémoires de liclz

Débuts de Vollaire

qui leur donnoit cette vogue, faisoit espérer à la plupart le plaisir et l'honneur de figurer et d'arriver, et persuadoit qu'on ne manquoit non plus de personnages que dans la minorité de Louis XIV. On oroyoit trouver le cardinal de Mazarin dans Law, étranger comme lui, et la Fronde dans M. et Mme du Maine et leur parti. La foiblesse de la reine-mèi^e et du Régent étoient comparées; la division et les intérêts différents des ministres de leurs conseils paraissoient les mêmes. Enfin le maréchal de Villeroy se donnoit pour un Beaufort, avec l'avantage de plus de sa place auprès du Roi et dans le Parlement, sur lequel on ne oomptoit pas moins que sur celui de la dernière minorité; on imaginoit plusieurs Broussel et on avoit un Premier Président tout à la .dévotion de la Fronde moderne'*. »

Les éditions disparaissaient avant que les critiques eussent eu le temps de les juger dans les recueils périodiques, alors généralement trimestriels'\ Retz devint plus qu'une idole, presque un saint. LagrangeXhanoel l'interpe-lle" :

Toi, qui par la pourpre romaine Brillas moins que par tes vertus, Retz, dont Vaudacc plus qu humaine Relevoit les cœurs abattus, Sur ton troupeau qui te réclame.

Sur un sénat dont tu fus Vâme, Daigne encore jeter les yeux.

Tends-leur d'en haut un bras propice ' Qui les sauve du précipice Dont tu garantis leurs ai eux.

Une vogue si extraordinaire donna de l'inquiétude; on chercha un dérivatif à la contagion séditieuse d'un tel récit et on ne trouva rien de mieux que de faire imprimer les Mémoires de Joly qui ne produisirent point l'effet attendu; ceux d^ Mme de Mo'teville ajouteront à l'impressipn troublante produite par Retz grâce à l'exactitude et à la touche fine et sûre des portraits.

Malgré lout, pour lire Retz et se guinder à le suivre il fallait une attention trop soutenue pour être durable. L'opposition, sous la Régence, préférait des armes d'un maniement plus aisé.

** Saint-Simon,. /l(Wi<ions an Journal do Dan^n-au, t. XVÎÏ, p. 3r)3-.SG4 ;

Mémoires, édit. Chérnel, t. XVI, p. 591; Lémontcy, op. cit., t. I, p. i83-i8/|.

*^ Bibliothèque ancienne et Moiterne, 1718, t. VIII, p. /j63 ; 1719, t. XI,

^^ Philippiquen, II, 11, cdit. do Lescure, i858, p. 3io, 32i.

L'ESPRIT DE LA RÉGENCE

Un tout jeune homme les lui façonna. C'était un sieur « Arouet, petit poète qui ne faisait qu'éclore, mais fort satirique, et fils d'un greffier des comptes*' ». Une première incartade, un couplet, lui avait valu, en 1716, un exil à Tulle, changé en villégiature à Sully-«ur-Loire". De retour ù Paris'', l'année suivante, Arouet fut mis à la Rastille pour des vers « fort imprudents" » et <( des satires trop piquantes contre des princes, princesses et autres personnes de distinction" ». Cette satire, c'était le fameux" :

Régnante puero

Veneno et incesti^ famoso

Administrante,

Ignaris et instabilibus consiliis,

Instabiliori religione,

Aerario exhausto

Violât â fide publicâ,

Injustitiax: furore triumphante,

Generalis imminente seditionis

Periculo, Et iniquae anticipatae hereditalis Spei coronae, pairia sacrificata. * Gallia mox peritura

La police eut bientôt découvert l'auteur, qui revendiquait hautement cet ouvrage". Écroué le 17 mai 17 17 il ne fut mis en liberté que le 10 avril de l'année suivante. Son affaire se gâtait; cet enfant terrible de vingt-deux ans paraissait déjà redoutable longtemps avant que d'être devenu « une manière de personnage dans la ré|)ublique des lettres" ». On voulait qu'il découvrît

<» Gazette de la Régence, p. 79 5 18 mai 1716.

" Revue rétrospective, i*"* série, t. II, p. i23. ' *» Le père de Voltaire, M. Arouet écrit à M. de Nicolay promicr président de la Chambre des Comptes, le 20 octobre 1716 : « il a plu au Régent de rappeller mon fils de son exile, qui a esté pour moy moins affligeant que ce rapel beaucoup trop pi>écipité, qui va achever de perdre ce jeune homme enyvré du succez de sa poésie, des louanges et de l'accueil que luy font les grands qui, avec le respect que je leur dois, sont pour hii de francs <>mpoisonneurs, Annuaire-bulletin de la Société de VHistoire de France, 1872, p. 69.

" Dangeau, Journal, t. XVII, p. 92; 19 mai 1717.

" Buvat, Journal, t. ï, p. '?.']'], juin 1717.

** Revue rétrospective, i" série, t. II, p. 1 26. . •

" lieauregard. Mémoire instructif des discours que m'a tenus le sieur Arroy depuis qu'il est de retour de chez M. de Caani'irlin, dans Voltaire, Œuvres., édit. Beuchot, t. I, p. 328.

*« Le mot est de Saint-Simon.

Haine des Jésuiles

la cachette de ses manuscrits remplis <( de choses effroyables sur les choses les plus saintes et les i>ei^oniies les plus respectables »; aussi parlait-on de l'envoyer à Pierre-en-Scize, « il y serait sans encre, ni papier et pour le reste de ses jours. Ou a agité si on le chasseroit du royaume, mais on a dit que, de là, il écriroit contre tout le genre humain et (jue c etoit une peste, qu'il falloit la séquestrer de la société civile^". » Finalement il ne sortit pas de la Bastille on raconta qu'il était durement traité dans un eachot oîi à peine il voyait le jour; en réalité, il allait et venait, faisant des visites et dînant chez le gouverneur".

Pendant que la critique fait rage, l'adulation redouble. Le propre maître de Voltaire, le Père Porée se met en frais de flatteries et fait imprimer le discours qu'il prononça au collège de Glermont, touchant les grandes espérances que donne le Uoi qu'il décore par anticipation du titre de Louis le Parfait!** Le chroniqueur Buvat en fait grief aux Jésuites, à l'égard desquels tout devient grief. Le Société de Jésus apparaît comme le point de mire des historiettes les plus extravagantes, et des jalousies les plus furieuses. On rêve déjà de « leur interdire tout collège en France*" » et on colporte des récits destinés à un succès durable. Dans un pays situé au-delà du Pérou et nommé le Paraguay, les jésuites commandent une armée de quarante mille hommes!*' En France, un mémoire présenté au duc d'Oiiéans fait monter leurs biens à un demi-million de rente". A Brest, ils ont acquis des pierreries pour un million et demi*'; à Aix, capté un testament*^; à Rouen capturé un bénéfice**; à Chambéiy, à Lyon, commis quelque crime dont Buvat s'indigne**. Tout lui est bon pourvu que les jésuites se trouvent en fâcheuse posture. Il raconte que l'abbé Arouet, janséniste notoii^, ayant visité

" Gazette de la Bégence, p. ï83, ia5-i86; Buvat, fournaU t. I, p. 277. ** M. Caumartin de Boksy à Mme de Balleroy, 21 juillet 17 17, dans op. cit.t

"=» Gazette, p. i6/r, aS avril 1717 : De principe, qiialls futurus fi(, iitrum jam inde ab ejus paeritia augiirari liceat. Oratio habita in regni Lud. Magn. coll. S. J. a Carolo Porée. Soc. ejusd, sacerdoie, VI kal. mart. ann MDCCXVl ; Du même, In laud&ni Ludovici XV, Argumenta poetica, Paris 1717.

•« Gazette de la Bégence, p. 54, « Toub les jésuites sont détestés » dit Madame, Correspondance, t. I, p. 33 1. "•

•» Gazette de la Bégence, p. o" î Buvat, Journal, t. I, p. 178. Buvat, Journal, t. I, p. iSg.

es

Ibid, t. I, p. 178.

Ibid., t. I, p. 178.

Ibid., t. I, p. 3oo.

Ibid.y t. I, p. 176.

L'ESPRIT DE LA RÉGENCÇ

son frère le poète à la Bastille (( entra dans l'église des jésuites de la rue Saint- Antoine pour y faire sa prière, et s'étant levé pour en sortir, il trouva les portes fermées, quoiqu'il y eût alors une trentaine de dames. Cette aventure donna lieu de soupçonner que ces dames étaient restées dans l'église pour y entendre (fuelque instruction ou pour se confesser à quelque jésuite nonobstant le retrait de leurs pouvoirs*'. » Les jansénistes veillent, la Sorbonne condamne la doctrine de l'assassinat des rois dont elle fait un enseignement des jésuites**, le Parlement est sur ^;es gaides et frémit au récit du supplice infligé par les jésuites de Bordeaux à un écolier de seconde qui en est mort. L'adolescent avait soutenu en badinant que les Pères ne devaient pas se glorifier de saint François-Régis qu'ils avaient chassé de leur Société. Dénoncé, fouetté avec des chaînes de fer pour servir d'exemple, l'affaire avait fini de manière tragique*'.

S'il était nécessaire de rappeler que parmi tant de désordres i.c théâtre l'esprit français conserve sa grâce et sa verdeur, l'embarras serait grand de faire un choix parmi beaucoup d'exemples. Rarement il serait possible de citer ces pointes spirituelles, trop gaillardes ou trop grossières. La fine mesure de Louis XIV a fait place à la gouaillerie du Régent; on s'en aperçoit bien vite. Un matin, celui-ci prenait son chocolat dans son eabinet. Entre Noce, un des roués, qui raconte que le curé de Sainte-Marguerite, au faubourg Sainl-Antoine, a prêché en chaire contre les désordres et l'irréligion du prince qui éclate de rire, disant : « De quoi se mêle ce b...-là, je ne suis pas de sa paroisse'*. » La paroisse du Régent, c'est l'Opéra; mieux vaut ne pas l'y suivre. Au reste, la scène n'est pas plus intéressante que les couliss^'s. On joue Bellérophon, la Métcmpsychose ou les Dieux camédiens, les Travaux d' Hercule avec le^ monstres exprimés au naturel, et Samsoa, opéra biblique où on mènera les enfants pour suppléer au cours d'histoire sainte''. Tout ceci ne mérite pas même un souvenir et, cependant, tout Paris s'y précipite.

On croirait, en parcourant les chroniqueurs et les correspon-

*^ Buvat, t. I, p. 321 ; voir M. de Caurnartin à Mme de Balleroy, i3 avril 1717, dans op. cit., t. I, p. 1/47-148.

** Buvat, t. 1, p. 292.

•• Ibid, t. I, p. 293.

'" I*aul d'EstnV, Le Pot Pourry de Menin, dans Souvenirs et mémoires, 1900, t. V, p. 3oi-3o-i. Duclos, Mémoires secrets, t. I, p. 210, dit : « le •curé de Saint-Cônie, Godeau ».

^' M. de Caumartin de Boissy à Mme de Balleroy, 8 mars 171 7, dans op. cit., t. I, p. 125, i3i.

1 a petite vérole

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qiSTOIRE DE LA RÉGENCE

L'ESPRIT DE LA RÉGENCE

L'incendie

(lu l'clil Pont

dances que des sujets plus graves doivent absorber l'attontion de la capitale. Pendant «es derniers mois de l'année 17 16, Paris est frappé d'une épidémie de petite vérole. <( La petite vérole règne 15 Paris autant que jamais », écrit-on au mois d'octobre'. « La [jetite vérole recommence de plus belle ses ravages'' », elle « fait toujours beaucoup de désordre'* », plus que l'année précédente" et après quelques jours de répit, recommence en janvier 1717 avec plus de force''. Qu'on parcoure le Jounml de Buvat, la Correspondance de la marquise de Balleroy et principalement le Journal de Dangeau on est confondu de lire ce nécrologe de la noblesse de France qu'ouvre une fille d'Opéra, la Heuzé, morte « au grand regret de tout Paris" ».

L'incendie du Petit-Pont, survenu le 27 avril 1718 fut un de ces drames qui bouleversent Paris pendant une semaine environ. Le Petit-Pont aboutissait au Petit-Chàtelet, il était bordé de maisons posées sur des pilotis de bois pour la sûreté desquels on ne craignait que les crues du fleuve et le choc des glaçons, cependant ce fut le feu qui consuma et détruisit tout en sept à huit heures de temps. La cause du sinistre était assez extraordinaire.

Un enfant s'était noyé en se baignant dans ces parages et quelque batelier conseilla à la mère de planter un cierge bénit dans une sébille de bois ainsi qu'un pain de saint Nicolas de Tolentino et de laisser le tout suivre le fil de l'eau. A l'endroit où s'arrêterait la sébille on retrouverait le corps de l'enfant. La sébille flotta et s'arrêta contre un bateau à foin amarré au quai de la Tournelle, vis-à-vis les Miramionnes. Le feu y prit. Le maître du bateau ne voulut point prendre les soins nécessaires pour faire conduire ce bateau au milieu de l'eau et le faire couler à fond. Les marchands de bois qui en avaient une grande quantité en pile sur le pont, craignirent que le feu ne gagnât îrs autres bateaux de foin (4 de charbon et que le vent ne portât la flamme jusqu'à leur bois. Ils coupèrent la corde. Le bateau en feu dériva, prit la petite rivière, enfila les deux petits ponts de l'Hôlel-Dieu qui étaient de pierre; mais quand il fut au Petit-

" Gazette de la Régence, p. 119. 2 octobre 1718.

" Gazette de la Bégence, p. 121, 2 novcmbn' 1716.

'* Dangeau, Journal, t. XVI, p. 483; 3 nov<-nibre i7if».

" Af. de Caumariin de Saint-Ange à Mme de Balleroy, 3 septembre 1716,

dans op. cit., t. I, p. 86. , •

'^ Dangeau, Journal, t. XVII, p. 4 ; 4 janvier 1717.

" M. de Caumariin de Saint-Ange à Mme de Balleroy, 28 août 1716, dan«

op. cit., t. I, p. 86.

Pont du Petit-Ghâtelet, qui était tout cintré et étanconné de bois pour en empêcher la ruine, dont il était menacé depuis plusieurs années, le bateau ne put passer outre et le feu se communiqua aux premières maisons où logeait un marchand linger. Ha maison suivante ne tarda pas à flamber. Il était sept heures du soir. Le feu consuma d'abord toutes les maisons entre le Petit- Châtelet et l'Hôtel-Dieu et gaona en même temps, tant pi'V dessous que par le travers de la rue, aux maisons de l'autre côté. L'avocat Barbier sortant à neuf heures de chez un ami vit tout le ciel en feu, il vint jusqu'à la Madeleine en la Cité et ne poussa pas plus loin parce que le guet gardait tous les passages et on prenait tout le monde pour travailler. C'était un spectacle affreux, le mince filet d'eau des pompes ne faisait qu'irriter la flamme-, et par l'ouverture de l'arcade du Petit-Châtelet, on croyait voir un grand four à chaux. On voyait tomber les poutres entières, la rivière au bas du pont fut bientôt comblée, l'eau ne passait plus que par une arche; toutt^ la charpente, qui tombait pièce a pièce ou par masses, brûlait même dans l'eau. Quand 1- b -leau de foin fut consumé à un certain point, rien de le retint plus, il passa auprès du pont Saint-Michel et acheva de bmler, à ras d'eau jusqu'au lendemain dans l'après-midi'*.

Tout le guet était sur pied, gardes-françaises et suisses, capucins, récollets, faisant de leur mieux pour limiter l'incendie, garder ce qui se tirait des maisons; plusieurs périrent. Le cardinal de Noailles alla exposer le saintnsacrement dans une salle très menacée de l'Hôtel-Dieu Ministres, magistrats, maréchaux s'entossaicnt dans le salon de l'Hôtel-Dieu, qui donne sur le Petit-Pont pour donner des ordres ou des encouragements. Villars mettait dans oc sinistre une note gaie Ne s'était-il pas avisé qu'on devait avant tout faire venir des canons pour abattre les maisons et les empêcher de brûler. De tous les quartiers de Paris, des processions de peuple roulaient vers la cité. H y eut une vingtaine de maisons incendiées, des familles ruinées complètement, une perte totale évaluée à huit millions. Des quêtes furent organisées dans toutes les paroisses de Paris, elles donnèrent occasion à beaucoup de friponneries et à d'imposantes aumônes. Le petit Louis XV témoigna beaucoup de sollicitude et on lui en fut reconnaissant. « Il faut, dit-il, donner toute ma cassette pour aider tous ces pauvres à se rétablir. » Ce gui allait

" J. Buvat, Journal, t. I, p. 3i3-3i5, 32,-322; Dangeau, •'^"'•"«^' ^ Y"' p. 298-300; 27-29 avril 17T8: Gazette de la Régence, p. 25i, 2 mai; Narbonne. Journal, p. A9-5o, Barbier, Journal, t. I, p. 17.

à une somme de soixante mille livres; le Régent donna cinquante mille livres, le eomte de Toulouse trente mille, le cardinal de Noailles six mille; la paroisse Saint-Sulpice cent mille, la paroisse Saint-Benoît quatre mille, le chapitre de Notre-Dame dix-huit mille, la Faculté de théologie deux mille; la Sorbonne mille; les Jésuites, un louis de trente livres'*. Le Jeu Tout Cela n'est qu'une obole qu'on jette loin du gouffre ou

s'engloutissent les fortunes. Mais la Régence ne s'attarde pas aux misères et aux complaintes. A Paris, le jeu règne avec l'orgie. Des ordonnances surviennent pour interdire le pharaon, on les lit et on continue à jouer; on compte soixante-deux maisons dont l'avenue est éclairée de lampions et le gouvernement les favorise et les multiplie.

La société Maintenant* la société est emportée comme par un tourbillon eldanrîer ^i désordonné qu'on n'en aperçoit pas tous les spectacles, mais campaones ce qu'on en peut voir ne permet j)as de tout décrire. L'impudeur s'étale et triomphe, on n'entrevoit plus qu'elle tant elle s'affirme et cependant, dans les provinces, dans les campagnes une autre société silencieuse, laborieuse, subsiste et prospère doucement. C'est la Vieille France, aux vertus antiques et inébranhibles, qui reconstitue son capital dilapidé par les guerres, par les impôts et par les privilégiés. Bourgeois et paysans n'ont aucun souci de raconter leur existence monotone et féconde; à l'abri de ce silence les vieilles mœurs s'entretiennent et se transmettent, la tradition se conserve et s'affirme; en dépit de l'incrédulité qui s'affiche, de l'immoralité qui se répand, des familles, des paroisses, des diocèses, réalisent ce prodige d'entretenir les fortes vertus de b race : sa foi religieuse, sa fidélité monarchique, sa probité commerciale, sa vigueur intellectuelle. Il ne faudra pas moins que cet héritage pour traverser la crise qui s'approche et en sortir indemne.

''* J. Biivat, Journal, t. T, p. 322.

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