TOME
CoinpensatioDS
Joie de Dubois
: Il
qu'aux affaires, militaires. Dubois, confiné dans sa partie, n'avait rien à craindra, pour \e moment, de l'avidité de ces naufrageurs. La vieille Madame lui décochait ce trait : Dubois semble être un renard accroupi qui guette une poule^^ la duchesse d'Orléans s'en remettait à son mari sur des taknts qu'elle ne découvrait pas^', les habitants de Brive-la-Gaillarde gambadaient, dansaient, tiraient des « boîtes" », l'abbé débordait de joie et lord Stair annonçait à Londres le grand événement qu'il regardait (( comme le gage le plus assuré dos bonnes intentions de -Son Altesse Royale^' ». Dès que Georges I" en fut instruit il fit écrire à Dubois que c'était « la meilleure nouvelle qu'il eût reçue depuis longtemps. C'est à présent, disait-il, qu'il n'y aura personne pour interrompre l'amitié et la cordialité de coeur avec lesquelles il souhaite vivre avec Mgr le Régent; c'est à présent que je vois que S.A.R. va triompher de tous ses ennemis. C'est pour le coup que je m'attends à voir cultiver un même intérêt dans les deux royaumes, et que ce ne sera plus qu'un même ministère. 11 pourra y avoir bien du bruit; mais nous l'écouterons comme Us vaisseaux qui sont dans un bon port entendent le bruit dés vents contre les rochers qui les assurent. Pour ma joie particulière, mon cher abbé, je ne vous en dirai rien; car il m'est impossible de la décrire comme je la sens. »
Avant d'avoii^ lu cette lettre, l'abbé écrivait à Craggs ces lignes voisines de la trahison" : (( Si je ne suivais que les mouvements de ma ix>connaissance, et que je ne fusse retenu par le respect, je prendrais la liberté d'écrire à Sa Majesté Britannique pour la remercier de la place dont Monseigneur le Régent m'a gratifié, puisque je ne la dois qu'à l'envie qu'il a eue de, n'employer personne aux affaires communes à la France et à l'Angleterre, qui ne fût agréable au roi de la Grande-Bretagne. Ce motif m'est si glorieux, qu'il ne me laisse rien à désirer que les moyens de marquer au Roi combien je suis touché de la confiance dont il m'honore. Je supplie Votre Excellence de m'aider et lui faire connaître mes respectueux sentiments sur ce
^^ Madame à la raugrave Louise, 27 septembre 1718, dans Correspomiance,
édit. G. Rruiict, t. II, p. 4- ^ , rx -. * ,
»^ Bihlioth. Mazarine, ms. 2354, Vie de Dubois [par U^ Dran] , fol. 102; P. Bliard, Dubois, cardinal et premier ministre, t. I, p. 383.
" Relation des réjouissances faites dans la ville de Brive ... au sujet de, l'élévation de Mgr. Vabbé Dubois à la charge de secrétaire d'fJat pour les affaires étrangères, dan« De Seilhac, L'abbé Dubois, t. II, p. 227.
1* Public Record Office, France, vol. 352 : lord Stair et lord Stanhope à Craggs, 26 «voptombre 1718.
»* P.-E. Lémontcy, Histoire de la Régence, i832, t. I, p. i5i
■rff^r-
LA GUERRE CONTRE L'ESPAGNE
sujet, et mon zèle pour tout ce qui pourra contribuer à l'affermissement de la bonne intelligence^*. » Et afin qu'on n'en pût douter et que sa dégradation fut complète, Dubois écrivait encore à lord Stanhope : « Je vous dois jusqu'à la place que j'occupe, dont je souhaite avec passion de faire usage selon votre cœur, c'est-à-dire, pour le service de Sa Majesté Rritannique, dont les intérêts me seront toujours sacrés*\ »
A peine entré au ministère, Dubois reçut du cabinet de Vienne une pénible leçon. L'impatience des ministres anglais à faire signer la Quadruple-Alliance avait fait eommettre une grave imprudence avec une Cour dont la fourberie était proverbiale. Craggs et L. Sunderland étaient venus à bout de décider Dubois à signer le traité sans attendre le retour du courrier porteur de l'acte de renonciation de l'Empereur au trône d'Espagne. Pour le convaincre ils lui disaient que le roi Georges n'enverrait à sa flotte l'ordre d'agir qu'après la signature; Dubois, impatient de rentrer à Paris, signa. Or, quand la renonciation, datée du i4 septembre, arriva à Paris, Dubois lut de ses yeux que l'Empereur conservait la qualification de roi d'Espagne, de plus il excluait les branches de Condé et de Conti de la succession de Philippe V. Enfin des germanismes corrompaient la belle latinité dont l'humaniste précepteur du duc d'Orléans s'était piqué de donner un modèle dans cette pièce diplomatique. A cette lecture, la fureur de Dubois fut sans mesure, il comprit la faute commise et ^e sentit branler dans le' poste qu'il occupait, car il lui serait impossible de tenir tête à la colère des princes. « Si l'on voyoit en France cet acte en l'état qu'il est, écrivit-il à Stanhope, il me serait impossible de me soutenir dans la place que j'occupe, ni même dans l'estime des plus indulgents". » « Si cette renonciation demeurait dans l'état où elle est, Mgr le duc d'Orléans ferait discrédité entièrement. Pour moi, qui serai réputé l'auteur rie cette tolérance, je serais regardé non seulement comme un imprudent et un imbécile, mais comme un traître". » Par l'ordre du roi Georges, l'ambassadeur Saint-Saphorin intervint avec
Fourberie de la cour d'Autriche
* ** Sévclinges, Mémoires secrets du cardinal Dubois, in-8, Paris, i8i5, t. I, p. 243, siiiv. kttro datée du i*"" octobre 1718.
»' Dubois à Stanhope, ih octobre 1718; Sévclinges, op. cit., t. I, p. 24?; Lémontcy, op. cit., t. I, p. i54.
>* BibL de VEcole Sainte Geneviève; Anecdotes sur l'élévation de Dubois,
III, fol. 10.
'• 4rch. des Aff. éîrang., Angleterre, t. 3io, fol. 43, suiv. Dubois à Craggs,
:4 octobre 17 18.
Sa complaisance pour le roi d'Angleterre
tant de vigueur que- l'Empereur céda et le texte primitif de l'acte de renonciation fut rétabli.
L'escarmouche avait été vive et Dubois l'avait maintenue sur son véritable terrain en remettant la solution au roi d Angleterre qui, en garantie de la signature anticipée de la France, avait fait son affaire personnelle de l'acquiescement de 1 Em]»reur au texte de la renonciation établi dans une forme identique à celle dont le roi d'Espagne et les princes français se tenaient pour satisfaits. Par un raffinement de confiance qui fut senti, le Régent envoya au roi d'Angleterre les ratifications du traite au jour fixé, 2 octobre, avant que le Cabinet britannique eut amené l'Empereur à résipiscence. Le calcul se trouva bon parce que a la suite de la bataille de Passaro, l'Angleterre ne (loiivait se passer en Espagne de l'appui de la France. Dubois le suivait et se montrait pressant; il envoyait à Londres le ch.-valier Destouches réclamer, avant l'échange des ratifications une déclaration du roi Georges qu'il obtiendrait de l'Empereur : i° 1 omission de la clause excluant du trône d'Espagne les princes du sang de France- 2° une déclaration qu'en aucun t'-mps, aucun prince qui posséderait les États de la maison d'Autriche, ne pourrait posséder la monarchie d'Espagne. Cette exigence était trop légitime pour être contestée; Stanhope et Craggs imaginèrent un expédient. Ils prirent l'engagement écrit de procurer sous deux mois la renonciation impériale conforme à ce que recla-, mait la France; dès lors, «He-ci n'avait, plus d'inquiétudes et les ratifications furent échangées le 25 octobre.
Ce jour-là l'Angleterre apprenait qu'il n'était presque rien qu'elle ne put obtenir de l'Empereur son allié. Non content d'avoir vaincu et chassé d'Ecosse Jacques Stuart, de lavoir poursuivi en France et jusqu'en Avignon, de l'avoir final.'ment contraint à se réfugier au delà des Alpes, dans les États pontificaux, le roi Georges 1" prétendait imposer à son adversaire le célibat afin de mettre un terme aux espérances du parti jacobite. .lacques songeait à continuer sa race, seul service qu'il fut capable de rendre à son parti, et il recherchait la princesse Marie-Clémentine Sobieska, fille du roi de Pologne Jacques Sobieski». Cette alliance lui vaudrait, disait-on, six cent mille livres en dot, une pension (le quatre-vingt mille et des meubles", do plus elle le ferait proche parent de l'Empereur. Lorsqu'au mois de septembre 17 18, Jac-
" .T. Du Hanwl de Brenil, U marw(,e du Prétendant, 1719. <•»"« "«V"* '*'''''■ ioire diplomatique, 1896, t. IX, p. 53-96.
LA GUERRE CONTRE L'ESPAGNE
Saint-Simon, Mémoires, <3tUt, Ch^iliel, t. XVI, p. 107.
ques III demanda la main de la jeune princesse, tous les diplomates anglais furent sur ks dents. A Vienne, Saint-Saphorin év-enta une correspondance assidue entre le Prétendant et la ville d'Ohlau, en Silésie, résidence de Clémentine Sobieska", et peu de temps après Charles VI reçut une lettre pressante du roi Georges, son allié, qui l'invitait à empêcher le mariage projeté. L'Empereur acquiesça et fit savoir à Ohlau de renoncer à l'alliance; aussitôt la jeune princesse accompagnée de sa mère tl de deux suivantes, monta en voiture sous la conduite de deux gentilshommes et quitta Ohlau dans la direction de la Saxe, d'où, par la Bavière on gagnerait Augsbourg et la route du Tyrol et de l'Italie. Un semblable itinéraire donnait aux espions anglais plus de temps qu'il ne kur en fallait, ils jugèrent sage d'aller prendre des ordres à Londres. De 1«t, revenant à Vienne, l'émissaire de Georges eut le loisir de voir l'Empereur déterminé à tout accorder au prince qui venait de le débarrasser de la flotte d'Espagne. Un courrier arriva à Innsbruck avant que la fiancée fugitive n'y fut entrée. Là, il fut décidé de couper la retraite à la princesse dès qu'elle aurait pénétré dans le Tyrol, en sorte que, le 3 octobre, Clémentine et sa mène arrivant à Innsbruck descendirent à l'hôtellerie de la <( Rose d'Or" ». Un instant après on pénètre dans leur appartement, d'ordre de l'Empereur, et les princesses sont invitées à n'aller pas plus loin. Vingt jours plus tard elles furent transférées de l'hôtellerie dans la maison pittoresque du conseiller Ueiffen'". La captivité se prolongeant, les fiancés s'écrivirent et leur correspondance interceptée fut copiée et envoyée
n rEm[)ereur.
Chailes VI espérait venir à bout de Jacques Sobieski plus aisément que de sa fille et ne négligea rien pour réussir, mais ce prince, au moins aussi ru&é que disert souleva une difficulté grave : le mariage célébré, dit-il, par procureur était indissoluble, cependant il consentait à en référer au pape. Cette révélation embarrassa la Cour de Vienne jusqu'au moment où elle pensa que, peut-être, le mariage célébré par procuration était imaginaire. I^ chancelier autrichien écrivit à Pendtenriedter, le'26 octobre, pour excuser sa Cour qui, mise en présence d'un mariage conclu (ratum), ne pouvait [)lus qu'aviser aux moyens de se tirer d'embarras sans manquer à la morale. Saint-Saphorin gémis-
" D. Von Schonherr, Die Heirai Jakobs III von England und die Entfuhrung aeiner Braut ans Innsbruck, m-8, Innslvnick, p. 4, 5. " Encore visible dans le vieil Innsbruck. " Von Schonlierr, Die Heirai Jakobs ///, p. 8.
LA GUERRE CONTRE L'ESPAGNE
Soumission
du roi
(le
Sardaigne
Accession
de la Hollande
sait : « Tout cela est venu du même lieu : c'est l'Espagne et Alberoni qui y ont donné le premier mouvement, et la Cour de Rome, toujours prête à servir aux vues de celle de Madrid s'y est employée de tout son cœur". » Et, tandis qu'il se désespérait de celte noire intrigue, Jacques Sobieski, fatigué du rôle qu'il avait choisi, jetait le masque et déclarait tout net qu'il n'y avait eu ni mariage ni procuration. A cette nouvelle, dit-on, l'EmiKMeur éclata de rire et le ministère autrichien se trouva mieux que jamais disposé à complaire à ses alliés et admit définitivement, le 23 novembre, toutes les modifications exigées par le Régent^*. La chicane au sujet de la renonciation n'avait entraîné qu'un seul résultat. Le 2q novembre, Dubois et Stanhope avaient signé une convention secrète dans le but d'empêcher que, par la suite, l'Empereur ne franchit les bornes du traité". -
Victor-Amédée II dut, comme Charles VI, se soumettre à la volonté de la France et de l'Angleterre. Chacun, en Europe, ressentait une \ive satisfaction à la vue de ce maître fourbe qu'une vie entière de mensonges et de trahisons conduisait à cette suprême disgrâce d'échanger la Sicile contre la Sardaigne et d'accoler son titre royal de fraîche date à celui de cette île misérable. Ses négociations matrimoniales avaient abouti à de piteux échecs et, au terme de tant d'efforts, le meilleur parti à prendre se trouva être de déclarer son accession pure et simple aux décisions des alliés**.
La Hollande apporta sa coutumière lenteur et ces délais qu'elle nomme circonscription et qu'ailleurs on appelle irrésolution. Pour ia stimuler, Dubois avait compté sur le zèle du nouvel ambassadeur, M. de Morville, désigné pour remplacer ChAteauiuMif depuis le mois de janvier 1718; mais le maréchal d'IIuxelks avait mis toute son influence et toute son habileté à retarder le départ de Morville, sachant que Châteauneuf ne négligeait rien pour détourner les États-Généraux de l'accession à la Quadruple-Alliance. Mais aussi longtemps que Dubois fut retenu à Londres, ses instances, ses avertissements furent dédaignés; à la lecture
** Arch. de Vienne, Pro Memoria do rAmhassadour d' Angleterre, Vienne, 9 d^'cembre 17 18.
^* Wcber, Die Quadmpel Allianz voni Jahre 1718, p. 85, 86.
^^ P.-E. Lémontoy, op. cit., t. I, p. i44.
** Public Record Office, France, vol. 352 : lord Siair à Craggs, Paris, 29 srplombn» 1718; Arcli. des Aff. PArang., Turin, t. i33, fol. 202 : De l*rye à Louis XV, 29 octobre 1718, Oxenfoord Castle, Stair Papers, vol. XllL A : lord Stair à Craggs, Paris 24 octobre; lord Stair à Stanhope, 2/i octobre; lord Stair à Craggs, 18 novembre 17 18.
de ses lettres, le Régent se contentait de sourire : (( Il était de fort mauvaise humeur et bien fâché quand il écrivait cela » se bornait-il à dire". Châteauneuf était doublé par son neveu, le P. Castagnère de Châteauneuf, jésuite'", par l'intermédiaire duquel les indiscrétions pouvaient faire beaucoup de chemin. Aussi, en apprenant qu'on avait communiqué à Châteauneuf les clauses secrètes du traité'', Dubois éclata et, suivant sa coutume, mit en branle les Anglais qui lui en firent, dit-il, des reproches amers". Il demanda son rappeP' et ne retrouva le calme qu'en apprenant que lord Stair, le grand pensionnaire Heinsius et le conseiller Fagel pressaient l'envoi de Morville'', qui, d'ailleurs, tarda encore. Les États-Généraux recouraient à tous les moyens pour calmer l'impatience soulevée par leurs tergiversations : compliments, louanges, flagorneries représentaient autant de lenteurs ajoutées à d'autres lenteurs. Dubois s'affligeait et s'indignait de ces atermoiements. Il fallut cinq mois pour décider les États à accéder à l'Alliance (5 janvier 1719)" tant était grande leur crainte d'une rupture entre la Hollande et l'Espagoe.
Cette répugnance de la Haye n'était pas payée de retour a Madrid. Alberoni avait su affecter le plus grand sang-froid lorsque Nancré lui avait appris le désastre de son Armada, mais il était trop intt^lligent et trop instruit des ressources de l'Espagne pour n'avoir pas tremblé en apprenant la catastrophe de Passaro. Le vent de la disgrâce pouvait suivre de près le vent de la défaite; cependant son influence restait prépondérante et Philippe V n'était pas en mesure de se passer de lui. Byng avait si complètement nettoyé le champ de bataille qu'un mois s'écoula avant que la nouvelle parvint à Madrid. Ce fut le 6 septembre que Nancré annonça le désastre en suppliant le cardinal de ne
" Arch. des Aff. Ètrang., Angleterre, t. 3i7, fol. 219 : Dubois {neveu) à
r abbé Dubois, 28 avril 1718. . , ^, , o
«» Arch. des Aff. Ètrang., Angleterre, t. 3i8, fol. i^ : Dubois a Noce, 3o
mai 1718. , . / N ^
'' Arch. det Aff. Etrang., Angleterre, t. 3i7, fol. i38 : Dubois (neveu) a
Vabbé Dubois, 22 avril 1718. , «r . r
" Arch. des Aff. Êtrang., Angleterre, t. 3i7, fol. 238 : Dubois a Noce, 25
avril 1718. T^ . ' ^ AT I 5
" Arch. des Aff. Ëtrang., Anglet^nrc, t. 32o, fol. 179 • Dubois a Noce, j6
juillet 1718. y r, u '
»* Arch. des Aff. fArang., AngleU^rro, t. 3i8, fol. 129 : lord Stair a Dubois,
19 mai 1718: ibid, t. 320, fol. 179 : Dubois à Noce, i3 juillet 1718. " Arch. des Aff. Etrang., Hollande, t. 335, (non folioté) : Morville à Louis XV,
0 janvier 1719. ^ «
Lettre ju Régent
sur l'Espagne
.^vT^i.
Mesures
furieuses
d'Alberoni
plus refuser la paix. « La défaite de la flotte d'Espagne, écrivait le Régent, ou plutôt du cardinal Alberoni, qui, par des vues parliculières et personnelles, a voulu rallumer la guerre en Europe en attaquant des princes qui ne pensoient point à troubler le Roi son maître dans la possession de ses États, doit ouvrir les yeux aux Espagnols les plus aveugles et les plus prévenus, et je n'ai pas besoin au])rès d'eux d'une autre justification. Ils doivent bien voir que je n'ai eu d'un côté aucune part aux projets chimériques d'AIberoiii et que de l'autre j'ai eu grande raison de penser à la Quadruple Alliance pour assurer la tranquillité de l'Europe en donnant de justes bornes à la maison d'Aulrirhe, au delà desquelles elle ne pût point passer, ce qui a toujours été mon unique vue, bien loin de travailler à son agrandissement conire l'intérêt de la France et de l'Espagne. En effet, si l'Empereur n'étoit point arrêté par un traité, à présent que sa paix est faite avec le Turc et que la flotte d'Espagne vient d'être battue, ne seroit-il pas en droit et en état non seulement de reconquérir ce qu'on lui a ôté, mais encore de mettre aux fers l'Italie, puisque ie cardinal Alberoni lui a fourni le prétexte d'y faire passer toutes ses forces en l'attaquant injustement. Heureusement, le traité y a pourvu en liant les mains de ce prince, et je me suis donné autant de peine pour assurer les États d'Italie aux enfants de la reine d'Espagne qu' Alberoni a fait d'efforts pour leur faire perdre et livrer toute cette partie de l'Europe à l'Empereur. S'il lui avoit plu même de permettre à l'Espagne d'entrer dans un traité si avantagux pour cette monarchie, aussitôt la France, l'Angleterre et la Hollande, en aurions fait un nouveau avec elle pour assurer par la force la foi du traité fait avec l'Empereur, en cas que son ambition le tentât jamais de franchir les limites qui lui ont été marquées; et il est facile de voir par le traité même de la Quadruple Alliance que nous n'avons jamais eu d'autre intention, et si le roi d'Espagne entre dans le traité, il en est
encore temps". »
(( Entrer dans le traité! » Philippe V en était plus éloigné qu'à aucun moment. Par égard pour sa débilité physique^ et intellectuelle, la reine et le cardinal avaient tardé plusieurs jou)« à lui faire part du désastre. Dès qu'il en connut l'étendue il parut retrouver des forces afin de marquer sa rage"". Alberoni s'éleva
3^ Arch. des Aff. Étrang., Esi^gm», t. 272, fol. 358 : Le Bégent à Saint-Aignan, k septembre 17 18.
*' Arch. des Aff. fArang., Espagne, t. 9.73, fo. 118: Nancré à d'Huxelles, 26 septembre 17 18. * -
LA GUERRE CONTRE L'ESPAGNE
au même diapason, prononça qu'a infamie plus noire ne se pouvait voir que celles des Anglais^' «et il songea à relever le défi d'une puissance navale avec le fantôme d'une flotte coulée t?t d'une force anéantie. A Paris, Gellamare insinuait que le rejet du traité exposait l'Espagne aux plus grands périls''; à Londres, Montéléon voyait dans l'accession à l'alliance une pénible mais inévitable nécessité^"; ces conseils discrets étaient mal accueillis. Plus violent que jamais, le cardinal ordonna de chasser les consuls anglais et de saisir les personnes, les propriétés et les navires de cette nation qui se trouvaient sur le sol et dans les eaux de l'Espagne et comme s'il eut fallu que le pître de la foire reparut encore sous la iK)urpre du cardinal, Alberoni imagina de faire promener dans les rues de Madrid un t imbour qui entre deux roulements de sa caisse interdisait aux habitants de parler des événements de Sicile**.
Ces violences jointes à ces puérilités pouvaient produire en Espagne une salutaire frayeur, en Angleterre elle soulevaient d'autres sentiments. Non contents d'imputer à une bordée malencontreuse des Espagnols l'entrée en ligne de la flolto anglaise, les commerçants de la Cité se plaignaient des mauvais traitements infligés à leurs nationaux malgré les dispositions du traité d'Utrecht, qui, en cas de rupture, accordait aux marchands un délai de six mois pour se retirer. Enfin, lord Stanhope à son retour d'Espagne, avait laissé comprendre qu'il eut souhaité, en vertu de la garantie du traité d'Utrecht*', entraîner la France dans quelque manifestation hostile à l'Espagne. Le Régent et Dubois répugnaient et les collègues de Dubois encore plus. Hs sentaient, et s'enhardissaient jusqu'à dire, que l'anéantissement de la flotte espagnole rendait le despotisme maritime des Anglais inévitable et, prochainement sans doute, intolérable. En outre, le Régent ne se sentait pas soutenu par la nation et avait ij craindre d'en être abandonné s'il lui proposait d'entrer en guerre contre un fils de France, Dubois comprenait peut-être
■■'* Alberoni à Bocca, 12 septembre 1718. dans Lettres intimes, odit. Em.
Bourgeois, p. 602 -6o3.
" BibL nat., ms. franc. 10670-10672, Mémoires inédits de Torcy, t. III,
*« BibL nat., ms. franc. 10670-10672, Mémoires inédits de Torcy, t. III,
*> Lettre du duc de Saint-Aign4in, 17 septembre 1718, dans P.-E. Lémontey,
op. cit., t. I, p. i5i.
*^ Arch. des Aff. Étrang., Espagnv, Mémoires et Documents, t. 142, octob. 1718; Arch. de Vienne, Bapport de Ka'nigsegg, Paris, 17 §epl?mbrc 1718, VVeber, op. cit., p. 84.
Calculs de l'Angleterre
LA GUERRE CONTRE L'ESPAGNE
RéserTe
du Hégent
et (le Dubois
qu'il faudrait en venir à cette extrémité, mais que l'esprit public et celui du Régent lui-même devaient y être préparés. De là des résistances dont s'irritaient les Anglais qui ne voyant que l'intérêt absolu de leur politique, entreprenaient de contraindre leur allié à s'y associer, dût-il s'y compromettre. Le Régent ne voulait pas esquiver les obligations résultant du traité du 2 août, mais il ne souhaitait pas voir surgir l'occasion qui l'obligerait à s'y soumettie^\ Dubois hésitait, ergotait trouvait lord Stair pour lui répondre. « On a fait peur à notre ami l'abbé », écrivait Stair à Stanhope; il répugne à prendre des mesures rigoureuses contre l'Espagne; il adoucit dans une lettre à Saint-Aignan le langage du Régent, il écoute Pecquet, un opposant, et le maréchal de Villeroy qui lui prédit un ministère de moins de six mois. « Notre ami l'abbé, continue Stair, avec les meilleures intentions du monde est susceptible de peur*\ » La veille du jour où Slair donnait ces indications à Stanhope, Dubois l'informait cependant que notre ambassadeur à Madrid avait l'ordre de déclarer à Philippe V que le traitement infligé aux négociants anglais en Espagne rentrait dans un des cas prévus par les traités du 2 août et que le roi de France ne pourrait se dérober aux engagements qu'il avait pris si le roi d'Espagne n'avait pas d'égard à ses instances^\ Il était entendu que Saint-Aignan, Nancré et le colonel Stanhope quitteraient Madrid si l'Espagne n'avait pas accédé au traité le 2 novembre. Cette satisfaction pouvant paraître trop platonique aux commerçants de la Cité, le ministère anglais ne négligeait rien pour leur faire entrevoir, sous prétexte de réparations à obtenir, des avantages commerciaux dans rAmérique du Sud : une extension du privilège de la traite dos nègres, un accès commercial dans les colonies espagnoles. Notre chargé d'affaires à Londres dénonçait ce calcul : « On songe, écrivait-il, à exécuter le projet d'attaquer les Indes espagnoles. Les Anglais ne manqueront pas d'y faire des établissement qui les mettent en état d'y commercer autrement que sous le bon plaisir de rEspagne^\ »
Loin de concourir à cette politique, le Régent et Dubois tra-
lord Stair à Craggs^ Paris, 5 oc- 355! : lord Stnir à lord Stanhope,
" Public Record Office, France, vol.
tobrc 1718.
*^ Public Record Office, France, vol.
Paris, 5 octobre 17 18.
** Public Record Office, France, vol. 352 : Dubois à lord Stair, Paris,
5 octobre 17 18.
•»* Arch. des Aff. Étrang., Anfiflctorre, t. 3io, fol. 73, Chammorel à Dubois,
Londres, 10 octobre 171 8.
vaillaient de bonne foi à faire prévaloir une solution pacifique. Us s'y sentaient encouragés en apprenant le brusque revirement qui détournait alors le tzar Pierre V"" de la Cour d'Espagne pour renouer des relations avec les Cours do Vienne et de lfanovre*\ Ce nouveau mécompte laissait d'ailleurs Philippe V inébranlable, mais commençait à dissiper les illusions d'Alberoni. Philippe V était trop irrité contre tout ce qui touchait de près ou de loin au Régent pour s'ouvrir à notre ambassadeur Saint-Aignan; mais le marquis de Nancré, agent officieux qu'ils se flattaient d'avoir conquis à leur cause était bien vu du Roi et du Cardinal. Quoiqu'il eût trahi la confiance de Dubois, Nancré pouvait rendre d'utiles services et cette raison suffit à le faire maintenir dans un poste où, seul, il pouvait procurer l'accession du roi d'Espagne au traité^*. Nancré ne pouvait accomplir un tel prodige, mais il avait espoir d'influencer Albcroni qui commençait à sentir la terre se dérober sous ses pieds. « Si, comme il paraît, disait-il, le Roi et le Tsar, la Suède et la Prusse ne forment pas une ligue contre l'Archiduc [lisez l'Empereur], nous serons obligés d'accepter l'infâme projet*' » et le même jour, 10 octobre, il confiait à son ami Rocca : a Croire que l'Espagne peut continuer la guerre en Italie, dans un pays si éloigné, avec une telle dépense, c'est pure folie même de le penser : il va falloir que le roi d'Espagne se résolve à un accommodement qui remettra les Italiens <lans une servitude cruelle, éternelle^". » Avant de pousser ce cri de détresse Albcroni avait tenté de poser ses conditions et laissé entendre qu'il céderait au prix de la Sardaigne*\ Aussitôt, Dubois s'était emparé de cette offre dans l'espoir de la faire accepter des Anglais. « Si, avant que le roi de Sicile ait accédé, écrivait-il à Stanhope, le Roi Catholique prenait la résolution d'accepter le traité à condition qu'on ajoutât aux autres avantages qu'on lui a proposés, la Sardaigne pour lui, ou pour la Reine, ou pour le prince à qui les États de Parme et de Ibscane sont destinés; il serait essentiel que M. de Nancré fût en état de, savoir sur cela les intentions de Sa Majesté Britan-
*' Public Record Office, France, vol. 352 : lord Stair au colonel W. Stanhope, Paris 18 octobre 17 18.
"" Arch. des Aff. Êtrang., Espagne', t. 9.73, fol. 162, 172, 187 : Nancré à Dubois, Nancré au Régent, le Régent à Nancré, 10, 5 et 19 octobre 17^8.
*• Arch. de Naples, Farnesiana, fasc. bg : Alberoni au duc de Parme, 10 octobre 17 18.
*" Alberoni à Rocca, 10 octobre 1.718, dans Lettres intimes, édit. Em. Bourgeois, p. 607.
*' Arch. des Aff. Êtrang., Espagne, t. 273 : Nancré au Régent, 5 octobre 1718.
iii^tiL
Effort tei.tc
pour
entraîner
Philippe V
nique «t de l'Empereur. » En même temps, le comte do Kixnigsegg, ambassadeur de Charles VI en France était prié de pressentir les dispositions de son maître de qui l'hésitation semblait impossible dès l'instant qu'il comparait .. cette cession peu importante avec la difficulté et la dépense de la conquête de la Sicile, et avec les embarras que pouvait causer une ligue dans le Nord, dont l'accession du roi catholique ferait échouer tous les
projets''' ». ,.,
Stanhope admit la suggestion, en faisant remarquer qu H faudrait que le roi Victor-Amédée laissât écouler le terme de trois mois sans accéder au traité et que l'Empereur ne ferait rien pour faciliter l'accession du roi d'Espagne. Mais ce dernier se chargeait à lui seul de déconcerter tous les calculs. Alberom, lui-même, ne pouvait triompher de la seule puissance capable d'enchaîner son maître. Le cardinal, le marquis de Nancre et le jésuite Daubenton confesseur du Roi examinèrent plusieurs ioilrs de suite pendant des entretiens qui ne duraient pas moins de cinq heures, les moyens de fléchir le ressentiment opiniâtre de Philippe V et tous trois sentaient alors les limites de leur pouvoir (. Il ne faut pas se leurrer, écrivait Nancré au Régent, Ir cardinal ne tourne pas le Roi comme il veut". » Et les trots compères entassaient séductions sur séductions : la Sardaigne, d'abord; ensuite, Gibraltar; enfin, des avantages pour la Reine. \ Paris on était d'humeur à tout accorder, à influencer Londres il Vienne, Dubois plaidait, Stair approuvait, Koenigsegg transmettait". Stanhope écoutait avec bienveillance et arrachait des concessions à Georg.'s I". U était difficile de tenir tête à Stanhope et bientôt il fut ccrUin que « M. de Nancré pouvait promettre bien positivement à son Éminence la cession de Gibraltar sans crainte d'être désavoué ... En ce qui concernait la Saidaignc le consentement de l'Autriche était nécessaire, on s emploierait à l'obtenir et, en brillant les étapes, peut-être parviendrait-on à tout conclure avant que Victor-Amédée eut donne réponse en ce qui le regardait. Dubois n'était pas moins empresse à arracher le consentement du roi d'Espagne au traite. La date
" Arch. des AU. Élrang., Espagne, t. i42, fol. G : Dubois « Stanhope,
'^^^A^Z 2%!. Êlrang., Esp..<rn<-., t. .7S : M. ^6, : Nancré «« Régent,
^'^plbZ Uecord Office, France», vol. 35. : Stair aa col ^^^"''•OP^' ^^ octobre 1718; Arch. des Aff. /5<mm,., Kn^Wrv.. t. 3io, fol. 3i, -^^ ; D;">o- " Stanhope et Dubois à Destouches. lA octobro ; Arch. de Vienne, Depcdie de Kœnigsegg à sa Cx)ur, 19 octobre 1718.
LA GUERRE CONTRE L'ESPAGNE
fatale du i> novembre était prochaine et si Philippe n'avait accédé à l'Alliance, la France était tenue par ses engagements à lui déclaixîr la guerre. Sans attendre les réponses de Londres et de Vienne, il prescrivit à Nancré de traiter avec Alberoni et d'accorder Gibraltar; il n'osait pas s'engager ainsi pour la Sardaigne, mais faisait la part belle à la Reine en lui donnant Parme et la Toscane (19 octobre)".
Pendant cette fiévreuse négociation tout s'était décidé. Le ^^j|^i<*'^^ ^« 17 octobre, le Père Daubenton appela le marquis de Nancré à ^'^^^ TEscurial où le Roi venait d'arriver dans un état d'esprit qui autorisait quelque espoir de l'ébranler. Alberoni et le confesseur sen flattaient, Nancré se l'entendit répéter par le cardinal pendant un entretien qui dura sept heures, après quoi il n'en douta plus; la journée entière du 18 y passa. Le 19, tandis que Dubois minutait sa dépêche, Philippe V, respectueusement ciiconvenu par les deux prêtres qui gouvernaient sa conscience et son royaume, se laissa impressionner par leurs arguments et Daubenton envoya un billet à Nancré pour l'avertir du succès. Le Roi acceptait tout. Le lendemain matin, 20 octobi^, le Roi repoussait toutes les offres et, à peine levé, partait pour la chasse, il avait couché avec la Reine et le P. Daubenton ajoutait avec dépit : (( Le prie-Dieu, cette fois, n'a pas été de force avec
l'alcôve. »
Au moment de monter dans son carrosse, Philippe aperçut Nancré qui fit quelques pas vers lui. Le Roi et la Reine étaient en habits de chasse, (de Roi avec le visage d'un homme qui avait |>eine à se modérer, et la Reine avec eelui d'une personne qui s'applaudissait de ce qui allait se passer. » Lorsque Nancré eut lerminé son compliment, — c'était une audience de congé —, il s'entendit dire ces mots : « Il est bien étonnant qu'après ce (pie la France a fait pour me maintenir sur le trône d'Espagne eh s'épuisant d'hommes et d'argent, M. le duc d'Orléans soit entré dans des mesures capables de causer la ruine des deux couronnes. Lorsqu'il me presse de concourir au projet de pacification élaboré par les puissances, il ne réfléchit pas apparemment qu'il contient des conditions que je ne puis admettre". » Le ton sur lequel ees paroles furent prononcées était aigre et dur, le Roi répétait une leçon apprise et pendant ce temps, Nan-
" Arch. des A)}. Êtrang., Espnorne, t. 278, fol. 172 : Dubois à Nancré, 19
octobre 1718.
^« Arch. des Aff. Êtrang., Espagne, l. 278, fol. 268 : Nancré au Régent, 24
oetobie 171S.
Départ de Nancré
Déclaration
aux
négociants
fran(;aid
cré ob&erva sur les lèvres de la Reine un sourire « que je qualifierais de malin, dit-il, si le respect me le permettait ». Nancré quitta Madrid le 2 novembre, le colonel Stanhope le 17, Lascaris suivit: Au même moment le rpi d'Espagne retirait ses ambassadeurs Villamayor, de Turin, et Montéleon, de Londres. L'accession du roi de Sardaigne au traité enlevait au roi d'Espagne toute espérance de posséder cette île. De toutes parts on voyait la guerre s'approcher inévitable. L'Angleterre allait débattre la question dans son Parlement, l'Empereur pressait le Uégent de se déclarer et l'embarrassait fort, l'attitude de l'Espagne dissiperait ses dernières répugnances.
Le 8 novembre, Alberoni écrivant à Gellamare lui annonçait que le roi d'Espagne préférait la mort au déshonneur et saurait résister au ministère de Londres qui, composé de quatre coquins, énonçait la prétention de tailler le monde par pièces et morceaux et de le répartir à sa fantaisie". Le 9, Philippe publiait une Déclaration aux négociants français établis en Espagne. « Des personnes mal intentionnées avoient, disait-ii, affecté depuis quelques jours d'insinuer à ces négociants qu'ils dévoient penser à mettre au plus tôt leurs effets en sûreté, voulant leur faire entendre qu'il y auroit dans peu de temps une rupture ent-ie la France et l'Espagne. Ceux qui répandoient ces appréhensions avoient pour but de troubler la paix et de rompre 1 étroite union que la divine Providence avoit ménagée entre ces deux nations, non seulement pour leur félicité mutuelle, mais aussi pour la tranquillité de l'Europe; souhaitant de faire connaître publiquement la sincérité de ses intentions et de rassurer les négociants français contre ces fausses alarmes. Sa Majesté Catholique vouloit bien leur déclarer qu'on ne confisqueroit leurs biens en quelque lieu de la monarchie qu'ils pussent être; si, contre l'attente de S. M. C, il arrivoit dans la suite qu'on la forçât à prendre oe parti, Elle leur donnoit sa parole royale qu'Elle leur aeeorderoit auparavant une année entière pour assembler <'t transporter leurs effets où bon leur sembleroit, de quelque nature qu'ils fussent! si, ce terme étant expiré, quelques uns d'entre eux vouloient rester dans les royaumes de S. M. C. Elle leur promettoit de les y laisser vivre avec toute la tranquilité et toute la sûreté qu'ils pourroient désirer, et de contribuer même autant qu'il seroit possible à leurs avantages; Elle avoit d'autant plus de raison de les traiter avec bonté qu'Elle étoit persuadée que quand même on se porteroit à lui déclarer la guerre, on ne pourrait
'^ Wcbcr, Die Quadrapel Allianz voni Jahre 17 18, p. 89.
LA GUERRE CONTRE L'ESPAGNE
jamais imputer un événement si peu attendu et ses funestes conséquences à une nation à qui S. M. G. étôit si chère et qu'elle dcvoit chérir par tant de titres, n'étant pas possible que Sa dite Majesté oubliât qu'Elle était née dans le sein de la France, qu'elle de voit aux Français son éducation, et que, conjointement avec ses fidèles sujets, la nation française avoit prodigué son sang et ses biens pour maintenir Sa Majesté Catholique sur le trône d'Espagne". »
Cette fois Alberoni avait trouvé l'endroit sensible : la guerre I Toute guerre n'étant pour h* peuple anglais qu'un placement ^^^ hOne'^de commercial. Avertir les négociants français qu'ils allaient pou- <ieorges." voir supplanter leurs rivaux d'Angleterre était hardi et^ pouvait devenir funeste. Quelques banqueroutes retentissantes avaient alarmé la Cité, mais Stanhope manœuvrait l'opinion publique et achetait les députés en vue de la prochaine session^\ La Compagnie des mers du Sud l'y aidait efficacement en faisant miroiter de riches compensations mises à portée du commerce anglais'". La session s'ouvrit à Westminster le ti (22) novembre 1718. Georges P"" exposa dans le discours du trône les grands travaux diplomatiques de son gouvernement. Il avait conclu des alliances avec les grandes puissances de l'Europe de manière à rendre inutiles les entreprises des ennemis de la paix. « Pendant tout le cours des négociations on avait eu des égards particuliers pour les intérêts de l'Espagne et on avait stipulé en faveur du Roi Catholique des conditions plus favorables que celles sur lesquelles il avait insisté lors de la négociation d'Utrecht; mais ce prince ayant voulu profiter de la guerre de Hongrie pour attaquer l'Empereur, et ayant espéré depuis pouvoir causer en France et en Angleterre tant de troubles que ces deux puissances ne seraient pas en état de soutenir les dispositions les plus essentielles des traités d'Utrecht, qui avaient pourvu à ce que les grandes monarchies de l'Europe ne fussent jamais réunies sous un seul souverain, il avait persisté dans cette violation manifeste de la paix, et avait rejeté toutes les propositions amiables que le roi de la Grande-Bretagne lui avait faites. » Aprè^ avoir fait Ténumération de ses griefs contre l'Espagne, Georges P" terminait en disant « que le Régent
" Arch. des Aff. Etrang., Espagne, Méwolres et Documents, t. 1^2.
*• Brit. Mus. ms. add. 20296 : le mrdinal Gualterio à Jacques III, 20 décembre 1718 : les ministres anglais avaient, dit-il, payé à leurs partisans six mois d'avance des pensions qu'ik leur a-l louaient, avec promesse de l^r payer le reste à la fin de la eession.
•" Arch. des Aff. FAmng., Angleterre, t. 3io, fol. i44 • Chammorel à Dubois, 2'i octobre 1718. ^
Ifisislaacc
de lord Slaif
de France concourrait et entrerait avec l'Angleterre dans les mesures les plus vigoureuses". » - « Je joueray, ava.l-.l d.l bon jeu bon argent. Quand le Roy trouvera a propos de déclare, la guerre, je la déclareray aussi, nous sommes trop avances dans cette affaire ici pour songer à reculer". .. Ce discours du trono, ouvrage de Stanhopc, montrait à lAngleterre une entreprise a gros bénéfices avec la collaboration de la France, c<>lle-ci prenant pour elle les risques et dépenses. Depuis qu un m.mstre entreprenant avait galvanisé l'énergie d'un peuple capable jadis de grandes actions sur les mers et dans les colonies, 1 Angleterre cessant de dédaigner un rival dont les circonstances p<.uva.enl faire un adversaire, se décidait à le combattre afin do 1 abatt.c. Elle sentait trop bien son propre intérêt en jeu pour reprocher à son Roi des préoccupations hanovriennes. Sur ce terrain, 1 opposition était battue sans combat et dut réduire ses gnefs a des réclamations; elle se plaignit du retard apporte a la communication du traité de la Quadruple Alliance au Parlement ce qui avait perm-is de livrer la bataille de Passaro avant 1 approba. on du traité en vertu duquel cette opération avait ete tentée . Manhope et Craggs donnèrent lecture du traité 1 un devant es Pairs, l'autre aux Communes; aux premiers mots du texte latin, les opiK)sants réclamèrent une traduction, mais Craggs les malmena ef ils n'insistèrent point. 'Walpole, attaqua Stanhope; on ne ecouta point". Le cabinet remporta un éclatant triomphe et 1 adresse remercia le Roi « de son tendre soin pour le commerce » et lui promit le soutien le i.lus efficace « par rapport a toutes les mesures que sa grande sagesse jugerait nécessaire PO"r arrêter l'accroissement de cette puissance navale qui pourrait autrement avoir des suites dangereuses pour le commerce de ce
TeuTâdresse ressemblait tellement à une déclaration de guerre que Craggs se crut autorisé à écrire à Dubois : « ^ présent, j ose hardiment vous demander le jour et l'heure que S. A. R. souhaHe que le Roi déclare la guerre à l'Espagne. Mylord Stair lu.
" Arch dh Afj. Êlvam,.. EspnjjmN MémoWn et Documents t. ih, fol. Sa;
"""p'Mic'Reooni 0//ic., Franco, vo,. 35, : lor.l .S,«ir à Craç,ç,s, Paris, 8 no- ""'co J«i(é des cours d'E.pognc et ,1e la Crande-Bretaone, p-ibli'- par tin-
boh ,3 novornbr.- i/iR", W- Coxe, Memo.r,, o/ Roh.rt Walpok, t. I, p. mS- " ^Zuite des cJurs d'Espogne et de h Gr.nde-Hreta,jne, p. ,57-.5o.
LA GUEHRE CONTRE L'ESPAGNE
aura d^jà fait la proposition, et S. M., qui ne veut lui disputer que des marques d'amitié et de déférence, lui en laisse le choix. Je regarde cette déclaration de guerre comme le seul moyen d'obtenir, non seulement la paix, mais cette réputation qu'il faut que les grands princes conservent dans le monde d'hommes fermes et d'observateui*s religieux de leurs paroles et de leurs traités'\ » En effet, lord Stair pressait le gouvernement français il y apportait cette rudesse, cette âpreté, cette insistance qui ne savaient ni lâcher prise ni donner relâche, allant toujours devant lui, ne voyant que son but britannique, soupçonneux, indifférent aux embarras des autres, n'y croyant même pas''. Dubois avait tout promis et maintenant temporisait, découvrait des diflicultés qui se chiffraient par autant de retards, invoquait la nécessité de prendre « des mesures si justes » avec ceux qui composaient le Conseil de Régence que la proposition ne renconliât aucun obstacle''^ Stair affectait des soupçons que peut-être il éprouvait, tant était vive sa susceptibilité du moment où il voyait en jeu les intérêts de l'Angleterre.
Dubois ne manquait pas de motifs d'atermoiement. L'opinion, m France, étail très loin de partager la passion souddine qui soulevait contre l'Espagne l'esprit public en Angleterre. Ce qu'elle apercevait clairement c'était le caractèi^ commercial d'un conflit qui ne mettait pas son commerce à elle et ses intérêts en péril si l'Espagne triomphait dans la lutte, parce que alors même elle ne pourrait lui porter ombrage, tandis que le triomphe de l'Angleterre pouvait avoir pour résultat l'asservissement de tous les états de terre ferme à l'Angleterre. Il ne manquait pas, en France, d'esprits solides pour entrevoir ce qui pouvait sortir de la politique des alliances qui, après avoir détaché le royaume de l'Espagne -pour l'amener au parti de l'Angleterre et de l'Em- [)ereur, se trouvait au moment de jeter la France contre l'Espagne pour le seul avantage de l'Elmpereur et de l'Angleterre. L'avènement de Dubois et le triomphe du Régent étaient de dates trop récentes pour que l'enivrement du succès eut produit cet endurcissement qui est l'œuvre du temps. La monarchie absolue tempérée par des chansons ou par des épigrammes était obligée, qiioiqu'elle en eût, de compter avec une opposition
L'opiuioa on France
** Arch. des Ajj. Êtrang.^ Espagne, t. i^a, fol. 35 : Craggs à Dubqis, 28 novembre 17 18.
•^ L. Wiesencr, Le Régent y Vabbé Dubois et let Anglais, in-8, Paris, 1893, t. II, p. 287.
*" Ardi. des Aff. Étrang., Ef^pagne, t. 1^2, fol. 35, Dubois à Craggs, 29 novembre 1718; Sévelingcs, op. cit.f t. I, p. 260.
• TOMB >i 16
Atermoiements de l>ubois
encore informe mais réelle. Déjà, vers la fin du règne précédent, Torc> leconnaissait (( la nécessité de convaincre les peuples qu on ne vient à l'extrémité de la guerre qu'après avoir employé tous les autres moyens*'^ »; Dubois et le Régent ne se sentaient pas de taille, plus que Louis XIV Unissant, à braver l'opinion et Dubois s essayait à découvrir les fornmles qui pouvaient la sédune et lentraîner, puisqu'il fallait renoncer à la contraindre. On peut croire qu'il n'épargna pas à Stair, dans leurs entretiens, des considérations dans le genre de celle-ci que le Régent transcrivit de sa main : « Quoique l'autorité que la Providence à confiée aux Rois, les dispense de la nécessité imposée aux autres hommes de rendis compte des motifs de leur résolution, il est des circonstances qui ne permettent pas aux souverains de se séparer de la loi commune. 11 ne suffit pas que leurs actions soient au-dessus du jugement de la multitude, il faut encore que la justice en soit universellement reconnue". »
Mais Stair n'écoutait rien, déclarait que tout retard était dangereux et voulait que le Régent choisit le même jour que le roi de la Grande-Bretagne, — 19 décembre^^ — pour déclarer la guerre à Philippe V. Après beaucoup de paroles, le Régent gagnait un répit de huit jours'\ Dubois répugnait un peu plus chaque jour à cette guerre qu'il eut voulu maintenant éviter. K l'école du pouvoir ses idées se moditiaient. Plus il se passionnait pour l'autorité souveraine, plus il appréhendait l'événement chétif let imprévu qui pourrait l'en précipiter. Une seule garantie s'offrait à lui qui l'eut rendu intangible, capable d'affronter les cabales, les intrigues, les calomnies, les ambitions intéressées à sa chute : le cardinalat. L'amitié de l'Espagne pouvait l'y conduire, dès lors il appréhendait les longs ressentiments qu'une guerre laisserait après elle. De Londres, Montéleon lui indiquait les moyens de ne pas s'aliéner le Roi Catholique et d'amener un fructueux rapprochement^^ mais trop tard, <( l'abbé était lié^* » et Stair le tenait de court.
•• A. Baschet, Histoire du dépôt des Archives ies Affaires étrangères, in-8,
^» Arch. 'des Aff. Êtrang., E.spagn.3, t. 278, fol. 3i3-3/i'i : Projet de nuinifeste sur les sujets de rupture entre la France et VEspagne.
'^ Vieux style; 3o décembre, nouveau style. , v ^^
^2 p^J^lylic Record Office, France, t. 352 : lord Stair à Dubois, 19 (- 3o) de-
'' Arch. des Aff. Êtrang., Angleterre, t. 3io, fol. 69 : Destouches à Dubois,
16 octobre 1718. »r * 1 «.
'^ Arch. des Aff. Êtrang., France, Mémoires et Documents, t. ^b-], fol. 19-20.
Chavigny, Mémoires inédits sur les ISégociations.
LA GUERRE œNTRE L'ESPAGNE
Pour préparer l'opinion et endoctriner le Conseil, Dubois demandait deux mois; il rabattit son exigence à un mois, Stair bondissait, s'emportait; mais, surtout, en apprenant que le Régent ne se contentait plus du répit de huit jours, il perdait toute mesure, écrivait à Dubois : « Je veux bien croire que vos raisons qui ont porté S. A. R. à changer de sentiment , depuis que j'ay eu l'honneur de la voir à midy, sont fortes. Gomme je ne les sçay pas, je continue à être persuadé que ce délay de déclarer la guerre à l'Espagne peut avoir plusieurs mauvaises conséquences de plus d'une espèce; et je suis trop bon serviteur de M. le duc d'Orléans pour ne pas le dire comme je le pense. Après cela, vous ferez telle réponse à ma lettre que vous jugerez à propos, je l'enverray en Angleterre, comme n'y ayant nulle part, et je me lave les mains des mauvaises conséquences que cela pourroit
avoir". »
Gela fait, Stair écrivit à Stanhope : « My Lord, le chapeau de cardinal a tout à fait tourné la tête à notre pauvre ami l'abbé. H paroît entièrement livré aux gens qu'il croit en état de le lui faire avoir le plus promplement, au point qu'il paroît n'agir que selon leurs veues; et comme ces gens sont ennemis jurez de notre traitté et de notre système, je le trouve depuis quelque temps obstinément et avec passion contraire à tous les points qui peuvent faciliter l'exécution de notre traitté. Vous avez sçu qu'il a soutenu hautement à moy en face que le Régent n'étoit du tout obligé par le traitté à déclarer la guerre contre l'Espagne.
« Il a fait tout ce qu'il a dépendu de luy pour faire échouer la convention avec les Hollandois.
« En dernier li(^u, il avoit persuadé à S. A. R. de ne point fixer de terme pour la déclaration de guerre contre l'Espagne; et quand j'avois porté le Régent à fixer un terme, il est tombé dans tous les emportements imaginables. En suite il a fait tout son possible pour reculer ce terme. Je l'ai fixé aujourd'huy avec S. A. R., à deux heures après-midi, à trois semaines pour la déclaration de la [guerre]. Il vient encore de faire changer S. A. R. cet après-midi; et il remet le terme à un mois.
(( Je vous avoue que depuis quelques temps je ne sçaurois croire sa conduite par rapport aux affaires du Nord, plus nette. Il évite tant qu'il peut de m'en parler, je ne suis point du tout édifié de ce qu'il me dit.
" Public Hecord Office, France, vol. 352 : Stair à Dubois, Paris H décembre
Dépit de Stair
LA GUERRE CONTRE L'ESPAGNE
Raisons (le Dubois
Violenle
conduite de
Philippe V
« Si vous me d<.Miiaiidez ce qui aura pu produire un changement si extraordinaire, je vous avoue que je ne sçais rien hors de son tempérament peureux et le désir démesuré qu'il a d'être
cardinal'*. » .. i j c •
Dubois était trop coutumier des méthodes de lord btair pour s'en laisser émouvoir; il voulait un mois de répit et n'accordait rien à l'ambassadeur". A Caaggs, il exposait les motifs de cette exigence, c'étaient la composition du Conseil de Uégence, la nécessité d'attendre la sortie d'Espagne du duc de Saint-Aignan et le renvoi du prince de Cellamare, le besoin d'obtenir une déclaration favorable des États de Hollande et le délai indispensable à la rédaction des manifestes et mémoires destinés à former l'opinion publiipie". C<s raisons, (pii passaient par les mains de Stair, n'ayant pas le don de le satisfaire, il alla <( jusqu'à s'emporter à des injures )>, et Dubois, perdant patience, demanda à Stanhope le rappel de ce goujat^' dont les suspicions étaient d'autant plus déplacées (jue ni le Régent ni son ministre ne cherchaient à éluder les conséquences des engagements pris. Plus en confiance avec Stanhope, Dubois lui livrait le fond de sa pensée : <( Il est à souhaiter qu'on laisse une porte ouverte à l'accession de l'Espagne, et que nous ne favorisions pas l'envie que l'Empereur auroit de disposer au pied de la lettre incessamment des États de Parme et de Toscane, ce qui véritablement seroit de son intérêt, mais seroit fort contraire à celui des autres alliés et à la paix (|ui est l'objet principal du traité. Si les États-Généraux accèdent, nous pomTons nous servir du tour qu'on peut donner à la demande qu'ils seront en droit de faire qu'on accorde encore trois mois à l'Espagne'". »
Pendant que le gouvernement français cherchait tous les moyens de sauvegarder les intérêts du roi d'Espagne, il ne se trouvait guère payé de retour. Notre ambassadeur à Madrid retardait de jour en jour son départ dont la signification équivaudrait à une rupture. Philippe V fit signifier le samedi lo décembre à M. do Saint-Aignan de quitter Madrid dans les (lua-
^« Public Record Office, France, vol. 352 : Stair à Stanhope, Paris, 4 décembre I718. ^ -Cl'
" Public Hecord Office, France, vol. 353 : Dubois à lord Stair, 5 décembre 17 18.
^* Sévelinges, Mémoires et correspondance, t. I, p. 262.
-» Arch. des Aff. Étrang., AngWterre, t. 3ii, fol. 82, 89, 96: Dubois à Stair, à Cracigs, à Stanhope, 5, 7 et 7 décembre 17 18.
»" Àrcli. des Aff. Êlrang., F^pagne, Méttioires et Documents, t. i42, fol. 4o : Dubois à Stanhope, 7 décembre 17 18.
rante-huit heures et l'Espagne dans un délai de douze jours; il lui interdisait en outre de s'arrêter pendant son voyage sous aucun prétexte, y compris celui de maladie*\ Le jésuite français Daubenlon se chargea de transmettre ces ordres à l'ambassadeur de son pays et ne sut que répondre lorsque Saint-Aignan réclama un ordre écrit. Il fallut céder et Alberoni donna ordre à un exempt des gardes du corps a de prendre un détachement nombreux pour se saisir de la personne de notre envoyé et de le faire sortir de Madrid de gré ou de force". » En conséquence, le 12 décembre, sur les se[)t heures du matin, l'hôtel de l'ambassade de France fut investi, rappartément de l'ambassadeur cerné ne s'ouvrit que devant un exempt qui força l'ambassadeur et sa femme à s'habiller et à décamper en toute hâte".
Un tel procédé eut suffi à justifier la rupture de la part de la France qui avait à se plaindre gravement des intrigues entre- Icimes par le prince de Gellamare. L'abbé Dubois n'avait eu aucun besoin d'apprendre en Angleterre l'art de faire paraître une conspiration prèle à éclater pour obtenir de gros subsides du Parlement, et de transporter cette méthode à Paris, son étoile lui I)rocurait à l'instant décisif « la décoyverte de la trame et des intrigues de l'ambassadeur d'Espagne après laquelle on oseroit ipoins s'opposer à la guerre**. » Mais déjà les esprits se familliarisaient avec la pensée d'une guerre contre l'Espagne. Le 6 novembre, Dangeau note dans son Journal les fréquentes audiences que donne le Régent au duc de Berwick, « et on croit, ajoute-t-il, que ce sera lui qui commandera le corps de troupes qu'on veut faire avancer sur nos frontières du côté de l'Espagne, On croit que M. le Duc demandera à être généralissime de cette armée, si on la fait entrer en action », ...et deux jours après : <' On parle toujours fort de faire marcher une armée vers les Pyrénées, et «\ nommer l'intendant, le commandant d'artillerie et tout l'état-major". » Déjà les officiers sollicitent de faire partie de cette armée, les courtisans les plus favorables à l'Espagne, Villeroy, Rohan, demandent que leurs fils y soient em-
** Arch. des Aff. Ëtrang., E^Mgnc, t. :>75, fol. 48: Saint-Aignan à Dubois, i3 décembre 17 18.
" ArrJt. des Aff. Etrang., Espagne, t. 276, fol. 48 : Saint-Aignan à Dubois, i3 décembre 17 18.
"^ Arch. des Aff. Étrang., Espagne, I. .^75, fol. i4o : Saint-Aignan à Dubois, 33 décembre 17 18.
"' Arch. des Aff. Ëtrang., Angleterre, t. 3ii. fol. i4o : Dubois à Destouches,
l^ décembre 1718.
" Dangean, Journal, t. XVII, p. ^ll^; 6 et 8 novembre 1718.
La guerre
prochaine et
inévitable
I If
Sji
ployés". Sur ces entrefaites on assistait avec surprise à une sorte de levée de fraudeurs armés, contrebandiers qui, sous le nom de faux-sauniers, transportaient le sel et le vendaient à vil prix. „ Ces faux^sauniers, dit Saint-Simon, grossissaient sans cesse, et le gouvernement commençoit à bien sentir que le faux-saunage, quoique effectif n'étoit que le prétexte d'autres desseins » L'avocat Barbier ne doutera plus bientôt que ce « sont dos ofliciers qui ont servi pendant quinze ans, troupes envoyées par le cardinal Alberoni pour faire quelque coup". » En Champagne, en Picardie, on en signale plus de cinq mille", si bien que „ l'affaire devient sérieuse" et on envoie d'assez gros effectifs
contre eux". » ,
Ainsi tous les symptômes se réunissaient pour montrer la guerre inévitable et imminente; il fallait, dès lors, y pourvoir et créer des ressources et cependant la dépense excédait les recettes de vingt-cinq millions. Quel remède au mal? On n'en apercevait qu'un seul : remettre aux mains du financier l.aw la forlune de l'État. Le i4 décembre 1718, la banque Law devint banque royale. Le trésor de guerre était créé, l'argent afflua.
» Public Record Ofjice, Franco, vo!. 352 : lorrf Sl^ir à C.ragos. Pnris, 8 no-
vcmbre 1718. v\'tt « a,,
*' Saint-Simon, Additions an Journal do Dangoau, t. X\1I, p. ^i"-
" Barbier, Journal, t. I, p. 20-21.
•• Danî?ean, Journal, t. XVII, p. '|io. 29 octobre.
••> Gazette de la Régence, p. 290. .. j , «^ ' .
- Dangeau, Journal, t. XVÏI, p. \in, hi2. M, ^^0^ Cazeite de la Bégence,