‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 58 sur 193 · I.c prince · texte numérisé non relu

I.c prince

(le r'el'aniare

HISTOIRE DE LA R^.GENrF

Il '

il était accrédité. Cellamaro, en « homme sage » qu'il était*, vécut en excellents termes avec tout le monde, même il trouva le secret de complaire aux ducs et aux magistrats, aux légitimés et aux roués, aux appelants et aux constitutionnaires. La poli- ' tique étrangère du Régent fut l'écueil où ce pilote toucha. Cellamare fit des représentations qui furent dédaignées et s'embarqua dans des prosopopées qui firent sourire''; quand Alberoni envoya une flotte conquérir la Sardaigne, l'ambassadeur présenta sa justification, car les événements semblaient s'acharner à l'entraîner vers la politique.

Conspira- Sou scul titre d'ambassadeur d'Espagne ralliait autour de lui involontaire ^^ représentants de ce parti espagnol qui avait combattu le système des nouvelles alliances jusqu'à la dernière minute. L'un d'entre eux plutôt que le premier parmi eux, Cellamare, frondait, critiquait, mais ne conspirait point encore. Son hôtel de la rue Neuve des Petits-Champs" était le rendez-vous discret où les mécontents, tous ceux qui croyaient avoir h se plaindre de leur médiocrité et de leur indigence, venaient comploter les moyens, valant très peu, de se vendre très cher. Parmi les plus turbiilents • s'agitait un marquis de Pompadour, esprit au-dessous du médiocre, sans talents, sans moyens, sans crédit et ruiné à ne rien faire*; Saint-Geniès, brave, débauché, hâbleur, cherchant h se tirer de misère; d'Aydie, cherchant à n'y pas retomber et ne faisant que d'en sortir. A ces recrues s'en joignirent d'autres non moins choisies. La mort de la veuve de Jacques TT avait dispersé quelques rongeurs vivant de ses libéralités, certains se réfugièrent à l'ambassade d'Espagne, entre autres Foucault de Magny chassé de l'Intendance de Caen, obligé ensuite de vendre sa charge d'introducteur des ambassadeurs et un certain abbé Brîgault, aventurier sans feu ni lieu, auteur d'une réfutation des

^ Bihl. nat., ms. franc. 10670-10672 : Torcy, Mémoires inédits, t. IL p. 786- 787 ; t. III, p. 419» ^20.

* P.-E. L^montey, op. cit., t. I, p. 198-199. »• Il habitait l'ancien hôt^l Colbert.

* Sur cos Pompadonr, vDir G. Clemont-Simon, T.e vicomte de Pompadour, lieutenant du Roi en Limousin, et Marie Fahry, dans Revue des Questions hittoriques, 1807, t. LXI, p. 36d siiiv. Joan, marquis do Pompadour, dernior du nom eut pour héritière Marie-Françoise, mariée au marquis d'Hauteforl, décédée en 1737; elle institua pour léprataire universK^île Au pu sti ne-Françoise de Choiscul, avec substitution, pour la terre de Pompadour, en faveur du prince de Conti. Cette substitution eut son effet et, en 1745, le chAteau et la terre de Pompadour furent vendus par Louis-François de Bourbon-Conti à Antoinette Poisson. Celle-ci le revendit en 1760 à Joseph de Laborde, qui le revendit <'n 1761 au duc de Choiseul qui le cé<la au Boi la mi^me année.

LA CONSPIBATION DE CELLAMARE

lettres de Filtz-Moritz dans laquelle tout ne venait pas de lui^. Cellamare, sur l'ordre de sa Cour, avait fait imprimer ce libelle en Hollande. Ce fut le seul acte hostile qu'il se* permit avant que la signature de la Quadruple- Alliance et le désastre de Passaro ne l'eussent persuadé que la modération ne sauverait plus une paix tellement compromise.

\ En réalité, le centre le plus actif du mécontentement n'était La duchesse pas à l'ambassade d'Espagne, mais au château de Sceaux où " **"® louait sa Cour la duchesse d-u Maine. Bénédicte de Bourbon, lietite-fille du Grand-Condé, bolle-fille de Louis XIV était née pour régner sur le royaume de Lilliput. Sa stature était celle d'une enfant de dix ans, son visage donnait l'idée d'une poupée à condition qu'elle gardât le silence; alors on n'osait pas dire qu'elle fut laid(\ Ouvrait-elle la bouche, on ne voyait plus que de vilaines dents mal rangées et on n'entendait plus qu'ordres, contre-ordres, désordre. Elle passait les heures de la journée à jouer aux cartes, vers le soir les colères et les extravagances commençaient; mari, enfants, serviteurs, invités devenaient la proie de cette fée plutôt fantasque que malfaisante. Elle pétillait d'esprit, de caprices et de vanité, s'endettait pour satisfaire aux dépenses de fêtes nocturnes plus magnifiques qu'amusantes**, cherchait en toutes choses la bizarrerie et le <( ragoût » capables de stimuler une imagination flétrie. Après avoir été mère, cette naine avait eu des amants, elle en conservait un auprès d'elle, le cardinal de Polignac, comme favori et souffre-douleurs. Après les amants elle eut des commis et après les commis des conjurés. C'est que l'affaire des légitimés avait désorienté sa vie et

* Lettres de M. Filtz-Moritz sur les affaires du temps et principalement sur celles d'Esixfffne sour Philippe V et les intrigues de la princesse des Ursins, tnuluiles par M. de Caronac [Ciuillaainic Pkiutavit <le la Paus^i' dr Maison], in-12, Amsl(*rdam 171S; h la fin de la 2* édition on trouve la Réponse de Brifraiilt : du m«*me. Conférence d'un Anglais et d'un Allemand sur les lettres de Filtz-Moritz, in-12. Cambrai 1723. Voici le jugement que porte la mère du n«'^nrent sur cet abbé Brigault : u Je le connais bien, Mme de Ventadour l'a tenu avec le premier Dauphin sur les fonts de baptême où il a reçu le nom de Philippe. Il a de l'esprit, mais c'est un drôle d'intrij?ant et un vaurien; I. a lonp:temps fait le dévot et il voulait so faire père de l'Oratoire. Il s'est ensuite fatipfué de cette vie et il s'est fait maquereau; il a attiré auprès de lui des jeunes filles qu'il vendait en secret, puis il est devenu le factotum de Mme du Main<^ dont il a été serviteur, 'ct il a pris part à tous les libelles, vers <'l chansons dirin^és contre mon fils « Madame à la raugrave Louise, Paris, i3 décembre 1718, dans Correspondance, édit. G. Brunet, t. II, p. ^l, Buvat, Journal, t. I, p. 3 '12.

** A.-D. .lullien. Les grandes nuits de Sceaux. Le Théâtre de la daches.sc du Maine, iii-4, Paris, 1876.

lit H

LA CONSPIRATION DE CELLAMARE

Kl :

Le comte de Laval

changé cette princesse d'opcrettc en bouture d'homme d'État. Il parut alors une multitude de libelles contradictoires, mais la matière fut traitée à fond dans le grand mémoire des légitimés rédigé sous les yeux de Mme du Maine qui y employa « la plus grande partie des nuits » se plongea, s'ensevelit sous les in-folios, fréquenta des savants, des savantasses, abbés, comtesses, moines, tous « gens plus de l'autre monde que de celui-ci* )>. Elle prit l'habitude de traiter avec ces compagnies, d'en attendre quelque chose. T.a douleur où l'avait jetée l'édit contre les bâtards ia disposait aux pires sottises, elle parlait de tuer le Régent'; évidemment, en comparaison, conspirer n'était rien pour elle, à condition de savoir comment s'y prendre.

Elle n'avait rien à attendre de son mari peu enclin à braver les périls et absorbé par la composition de sentences morales, de méditations ascétiques et de vers latins. Dans l'entourage intime Polignac n'était qu'un allié d'apparat et Malézieu un régisseur d'opéras, tous deux assez imprudents pour se laisser compromettre, mais trop médiocres pour être jamais nî utiles ni compromettants. Ce fut encore parmi les alliés que lui avait attiré l'affaire des légitimés que la princesse rencontra l'homme capable de la servir, le comte de Laval. Celui-ci était de bonne maison, le savait et s'était activement mêlé aux mouvements de la noblesse de province en faveur des légitimés. De ce jour la duchesse compta entièrement sur lui et cette liaison précéda pour elle toutes les autres'. Laval amena Pompadour et le prince de Cellamare a écrit avec raison qu' « eux trois et eux trois seulement, ont été la clé, ou, si l'on veut le premier moteur de cette grande négociation. Eux seuls ont connu le fond du secretV » Cella- ■ mare lui-même ne pouvait y être tout à fait étranger mais il était trop ami de son repos pour courir au devant de personne, dit-il et n'a jamais excité ni compromis qui que ce fut^". Deux des conspirateurs les plus sérieusement compromis se plaindront

« Mme do Staal do Launay, Mémoirea, in-12, Paris, 1890, t. T, p. i57. . ^ Madame à la raugrave Louise, dans Correspondxince, édit. G. Brunot, t. I,

^ • déclaration de la duchesse du Maine, dans P.-E. Lémontoy op. cit., t. I,

^'* Arch. de Simancas, Estado, L /,33i : Copia de carta original del senor pnnripe d4' CheUimnr al senar tmnjnes de GrimaMo : fecha en Modnd a ^'^ di- Agoslo 1720, dans A. Baudrillart, Philippe V et la Cour de France, t. IL

" Ihid.

d'ailleurs de sa réserve excessive^\ Pour n'avoir pas à encourir de trop vifs reproches de la Cour, Cellamare simulait l'agitation, énonçait de grands desseins auxquels il était le premier à ne pas croire, son bon sens l'en gardait. Il allait donc corrompre l'armée, l'acheti r! a C'est ici le point décisif, dit-il, mais il ne se peut exécuter (ju'avec de l'argent. Il faut donc faire fonds de cent mille francs par bataillon et par escadron, en pure gratification..., ensuite la solde ordinaire et des récompenses aux commandants qu'on leur fera espérer^^ Ainsi il se flattait, à l'en croire, de réunir trente mille hommes environ « disciplinés agguerris cl pleins de zèle^^ ». Paroles en l'air. Dans un rapport postérieur à Tévénement et oii il aurait eu intérêt à se faire valoir, Cellamare avoue sans détours que son rôle s'est borné « à écouU»r avec attention et bienveilLince », puis à transmettre à son souverain les propositions et les offres qui lui paraissaient utiles. Loin de se prodiguer, il « alloit en fort peu d'endroits » sachant que « dans bien des maisons on n'était pas trop aise de le voir, et on regardait ses visites comme suspectes^"* ».

Dès l'été de 1718, l'ambassadeur d'Espagne se résignait à suivre l'impulsion donnée par la duchesse du Maine, mais avec tant d'apathie que toutes ses démarches étaient connues, tous ses mouvements signalés à l'abbé Dubois, qui n'eût pu, disait-il, sans se boucher les yeux ignorer des conspirateurs si téméraires'*, les dénonçait au Régent'* et le priait de faire entendre au prince de Cellamare un grave avertissement. Si sa conduite séditieuse continuait à troubler le repos public, ce serait le terme de la patience sur l'indiscrétion de ses discours et le signal d'une plainte au roi Catholique et de l'envoi à la Bastille de ses auditeurs". » C'était plus qu'il n'en fallait pour rappeler Cellamare à la prudence; il se contenta donc d'abord d'encourager discrètement les

" Déclaration de Vabhé Brigault, dans Lémontey, op. cit., t. II, p. 4oo ; lettre du marquis de Pompadour à M. Le Blanc, dans Lémontey, op. cit., t. II,

" Arch. des Aff. Et rang., Espaorno, t. 298 ,fol. 82.

" Arch. des Aff. PJrang., Espajrn<», t. 298, fol. Si : voir Alhcroni à Cellamare,- 21 novembre 1718, citée par Capcfifrue, Philippe d'Orléans, régent de France, in-8, Paris, i838, t. II, p. 5o.

** Marquis de Pompadour à M. Le Blanc, dans Lémontoy, op. cit., t. II,

»* Arch. des Aff. Étrang., Angleterre, t. 819, fol. 197 : Dubois au Régent,

Londres, 16 juin 1718. *

" Arch. des Aff. FJrang., Anpfkterre, t. 219, fol. 202 : Dubois au Bégent,

TiOndres, 20 juin 1718.

*^ Arch. des Aff. Êlrang., Angleterre, t. 820, fol. 128 : Dubois au Bégent, Londres, 7 juillet 1718.

Si,

L'aventurier Walef

résistances. Mais ses lenteurs ne pouvaient rien pour contenir l'ardeur de la duchesse du Maine, « L'affliction que me causa le jugement du procès de M. le duc du Maine, a-t-elle écrit, m'ayant absolument renversé l'esprit, d'autant plus que je ne croyois n'avoir plus aucun lieu de me flatter de la protection de M. le duc d'Orléans, je fus assez malheureus<^ pour me laisser séduire par les discours de plusieurs personnes mal intentionnées qui sollicitèrent de rechercher la protection du roi d'Espagne'*. »

La dévotion de ce prince, dirigé par un jésuite, suggéra la pensée de former quelque relation avec ce religieux par l'entremise d'un de ses confrères, le Père Tournemine, lequel faisait parfois SI cour à la princesse. Une femme de chambre, Mlle de Launay, s'aboucha avec le jésuite journaliste qui saisit vivement l'affaire et se trouva avoir sous la main le courtier nécessaire. C'était, ditil, un homme dv condition, liégeois d'origine, que ses affaires personnelles conduisaient en Espagne; digne de confiance, capable des négociations les plus délicat(^s et prêt à se mettre en chemin s'il était agréé. L'individu avait nom Walef et se disait baron'\ 11 avait fait la guerre en Flandre, avait intrigué parmi les subalternes à la petite Cour de Saint-Germain, composé des poésies qu'il débitait, sans se faire assez prier, vu égard à l(Mir mérite. Présenté à Sceaux sur le pied d'un bel esprit, H obtint de la duchesse quelques entretiens particuliers, fut chargé d'instructions avec ordre de ne pas les dépasser. Sa mission consistait h assurer Philippe V de l'attachement des légitimés et de la confiance qu'ils mettaient en lui. Mberoni ferait connaître ce qu'on pouvait attendre du roi d'Espagne et quels desseins il formait à l'égard de ceux que le Régent traitait si mal. On croyait Walef parti quand il reparut soudain et se fit donner pour son voyage, cent louis et une lettre de créance, sans aucune adresse, accré'ditant celui qui en était porteur. Toute cette intrigue avait été conduite dans le plus complet mystère. La princesse croyait son protégé à Madrid quand elle reçut de lui une lettre datée de Rome. Aussitôt elle gronda, enjoignit de passer en Espagne, et de n'y répéter rien de plus que ce qu'elle lui avait dit. Walef obéit, pénétra jusqu'à Alberoni qui donna l'assurance que Philippe' V compatissait aux infortunes des légitimés. Walef, pour se rendre nécessaire, improvisa un projet de partage des royaumes de France, d'Espagne et de Sicile en cas de décès de Ix)uis XV

i« Déclaration de la dachesse du Maine, dans Lcmontcy, op. cit., t. Il,

^"^'^'^Daunaii, Biaise-Henri de Corte, baron de Walef, dans Biographie universelle, l. XLIV, p. 247-248. •

LA CONSPIRATIOxX DE CELLAMARE

La

demoiselle de Launay

et poussa l'impudence jusqu'à réclamer de' la princesse les pouvoirs nécessaires à la conclusion d'un traité. Une telle extravagance alarma Mme du Maine qui cessa toute correspondance avec Wàief et lit prier Philippe V de le, retenir en l'occupant par un emploi". Cette intrigue finit là; « depuis son commerce lié avec l'ambassadeur, la duchesse n'avait plus besoin de Walef^^ ».

Une deuxième intrigue, plus chétive encore, fut nouée par la duchesse du Maine. L'union entre les maisons d'Orléans et de Condé n'était pas encore, comme elle fut, à l'époque du lit de justice un fait accompli. La duchesse imagina de dresser l'une contixî l'autre ces deux familles en brouillant le Régent et le duc de Bourbon. Pour y réussir, on se proposait de corrompre un certain abbé de Veyrac, de la domesticité du duc de Bourbon, afin d'en obtenir Contre le Régent une satire qu'on ferait [)asser pour l'ouvrage du duc de Bourbon. Les acteurs n'étaient pas moins ignobles que la pièce; c'étaient un abbé Le Camus, ex-capucin, écrivain mercenaire; une dame Dupuy, aventurière effrontée; une vieille comtesse de Chauvigny, vivant d'industrie; Avranches et Despavots, laquais de la duchesse travestis en seigneurs allemands sous les noms de prince de Listenai et de chevalier de la Roche; enfin la célèbre Mlle de Launay qui fut l'historien de cette comédie où la Dupuy, espionnait au compte du Régent et prolongeait une situation sans issue dans le seul but de compromettre plus à fond ceux qui s'y étaient fourvoyés. Cependant la lenteur de cette intrigue, et peut-être aussi la bassesse de cette société répugnaient à Mme du Maine, la qualité de ces gens ne permettait pas d'en attendre grand'chose, pas plus que de l'aventurier Walef.

Impatiente d'atteindre à d'autres résultats, la duchesse ne trouvait conseil et soutien que chez le comte de Laval. Cependant la crainte qu'il lui inspirait avait retenu longtemps sur ses lèvres la confidence de la mission donnée à Walef. Lorsque celui-ci se montra si entreprenant qu'il put la compromettre, Mme du Maine songea à avertir l'ambassadeur d'Espagne, mais elle ne connaissait que de vue le prince de Cellamare", alors elle s'en ouvrit à Laval et ce mot fut comme l'étincelle qui embrasa tout.

Vers le mois d'avril 1718, convaincus qu'ils n'avaient plus de La duchesse

• s'abouche

avec *" Mme de Staal, Mémoires, t. I, p. i6i-i63. Cellamare

^^ Déclaration de la duchesse du Maine, dans P»-E. Lémonley, op. cit., t. II,

" Ibid., t. II, p. 424.

Premiers mémoires

ménagoni^nts à garder avec k Régent, la duche^e du Maine et le comte de Laval se ressouvinrent que M. de Ponipadoar avait accès auprès de C^llamare parce (lu'il était lié avec M. de Chalais son neveu. Laval avait été l'ami de Pompadour et pouvait aisément renouer avec lui; il l'alla visiter et, à la seconde visite, les deux hommes tombèrent d'accord. Pompadour promit de tenter une démarche auprès de l'ambassadeur, la lit, en fut bien accueilli et, au mois de mai 1718, Gellamare entra dans le complot qui porte son nom. Pompadour avait été facilement conquis. Laval l'avait présenté à la duchesse qui lui avoua en confidence le chagrin qu'elle ressentait des traitements infligés à son mari et que la mort du Roi, dont la santé paraissait si frôle, pouvait rendre irréparables. Flatté de se voir l'objet de cette confiance, Pompadour interrogé sur le roi d'Espagne montra tout l'attachement qu'il lui portait. Du roi on passa à 1 ambassadeur et la duchesse se plaignit doucement de son excessive réserve. Ils éprouvaient la même appréhension au sujet de la Quadruple- Alliance et n'y découvraient qu'un préjudice pour le roi d'Espagne. A la lin de mai, Cellamaix? fut prié de venir un soir à l'Arsenal, résidence de la princesse. L'ambassadeur s'y rendit et s'entretint avec elle et avec Pompadour. Toutes les conversations, à Paris, roulaient alors sur le traité avec l'Angleterre et avec l'Empereur. Cellamare ne dissimula point la répugnance de son maître pour le traité et sa ferme résolution de ne pas le signer. Mise en confiance, la duchesse montra un écrit de sa façon qui ne contenait que des considérations de politique étrangère.

La cabale qu'inspirait Mlle de Launay et l'intrigue que conduisait la duchesse du Maine fusionnèrent et prirent une activité nouvelle, ou plutôt sortirent de leur léthargie. L'abbé Brigault s empara du rôle le plus actif; bien qu'il ne fut admis que deux fois devant la princesse, il sut se rendre maître de son secret et jusqu'au bout accapara sa confiance. Les entrevues avaient lieu à l'Arsenal, où Laval, assis sur le siège du cocher, conduisait l'ambassadeur vers la voiture de M. de Pompadour. Ce dernier avait dans ses attributions les rapports avec l'Espagne, Laval devait entretenir les germes de mécontentement dans fintérieur du royaume; l'abbé les faisait causer et se chargeait des rédactions. On rédigea quatre pièces principales : 1° une requête des Français à Philippe V, sollicitant la convocation des États-généraux; 2° une lettre au Roi mineur; 3° une autre à

LA CONSPIRATION DE CELLAMARE

tous les Parlements du royaume; 4° un manifeste du même monarque prescrivant la convocation des États-généraux"^.

11 serait presque vrai d(* dire que ces écrits furent le principal effort des conspirateurs; ils y attachaient une importance sin- ^'ulière. « Les conjurés, nous apprend Lémontey, se divisèrent pour la composition de ces ouvrages, en deux espèces de comités qui échangeaient et revisaient mutuellement leur travail. Hrigault, Laval et Pompadour formaient l'un, la duchesse du Maine présidait l'autre, où étaient entrés le cardinal de Polignac par complaisance et Malezieu par soumission. Mais ce qui n'étonnera personne, c'est que chacun de ces bureaux était pénétré d'un profond mépris pour les productions de l'autre. Le triumvirat des gentilshommes ne voyait dans les écrits de la duchesse qu'un jargon pâle, sans nerf et sans méthode, tandis que de son côté le comité académique de Sceaux traitait les diatribes des gentilshommes d'ébauches barbares, ténébreuses et d'une incorrection désolante. On put dès lors présumer que la régence ne périrait pas dans cette conspiration de grammairiens^* », qui ne laissa pas d'avoir ses moments de gaieté. C'est la moindre des choses, lorsqu'on destine des royaumes qu'on dispose des ministères, la duchesse du Maine n'évita pas ce ridicule, Pompadour fut son ministre des affaires étrangères et Laval son ministre du dedans du royaume .

Le 25 mai, à la suite d'une visite à l'Arsenal, 'le prince de Cellamare se chargea de faire parvenir au cardinal Alberoni les deux premiers écrits de la cabale; dans un billet chiffré il les désignait comme l'ouvrage de la duchesse du Maine et du marquis de Pompadour'\ Alberoni reçut ces ouvertures avec enthousiasme, approuva la conduite de l'ambassadeur, prodigua les promesses à la princesse au nom du roi et de la reine d'Espagne. L'imagination du ministre s'enflammant, il transformait l'entrevue de l'Arsenal en complot, et n'était pas éloigné de

Requeste présentée au Roy catholique au nom des Trois Estais de la France. (Vatout, op. cit., t. II, p. 293-302); Copie d'une lettre du Roy catholique, écrite de sa main, et que le prince de Cellamare son ambassadeur, avoit ordre de présenter au Roy très Chrétien, datée du 3 septembre 17 18; Copie d'une lettre circulaire du Roy d'Espagne, que le prince de Cellamare, son ambassadeur, avoit ordre d'envoyer à tous les Parlements de France datée du à septembre 17 18 (Vatout, op. cit., t. II, p. 292-293) ; Manifeste du Roy catholique adressé aux Trois Estats de la France, daté du 6 septembre 17 18 (Vatout, op. cit., t. I, p. 395-.402).

** P.-E. Lémontey, op. cit., t. I, p. 207-208.

" Ibid.^ i. I, p. 207, et p. 4o6 : Lettre de M. de Pompadour à M. Le Bhinc.

»• Ibld.\ t. I, p. 208.

Conspiration do grammairiens

Alberoni

et Bentivoglio

Modération

de Cellamare

Deuxième entrevue àl'Arsenal

25,i HISTOIRE DE LA RÉGENCE

croire que cette Providence, à laquelle il croyait fort peu; allait enlin s\>ccuper de ses propres affaires. Ne lui ava.t-.l pas ordonné quelques jours auparavant de répandre la repense a Filtz- Moritz? Ne lavait-il pas entretenu du mécontentement existan dans plusieurs provinces, dans les Parlements et dans 1 armée ? Et voici qu'un.' recrue inespérée venait grossir les rangs de la petite phalange, le nonce du pape en personne Ce Bcntivoglio, ignorant et débauché, acheta d'un docteur de Sorbonne un recueil de traits historiques qu'il accommoda à sa façon. C était un songe allégorique dirigé contre le Régent, empoisonneur et méditant de se défaire du Roi. Tout ceci mettait en joie le cardinal Alberoni qui croyait toucher déjà les résultats.

Plus réservé, Cellamare s'embarrassait dans des métaphores destinées à faire prendre patience. « Je continue, dKsait-rl, a cultiver notre vigne, mais je ne veux pas tendre a mam pour cueillir les fruits avant leur maturité. Les premières grappes aui doivent rafraîchir la bouche de ceux qui sont destines a boire le vin, se vendent déjà publiquement et chaqu. jour on en portera au marché d'autres qui sont sur la paille . .. Si ce e ihéforique n'était pas le plus pur verbiage, peut-être voula l^lle iire qu^on signalait quelque émotion parmi la noblesse bretonne dont les députés avaient été mandés à Paris où Cel amare leur ?ais it dire de se tenir cois. Cette modération s'expliquait sans trop de peine. Cellamare était diplomate, septuagena.ir et ta- Z t ois motifs d'éti. paresseux, l'abbé Brigault venait travailer chez lui, avec lui et pour lui, trois motifs de ne pas se hâter enfin \c but des conjuré* était vague et les inoNvns d y a teindre incertains. La duchesse souhaitait le rétablissement des lé-itimés, l'ambassadeur désirait une politique moins hostie rrEspagne, le marquis, le comte, l'.bbé voulaient tirer de cette affaire pied ou aile à leur convenance. - .,,••„

La conclusion de la Quadruple-Alliance ouvrit la deuxième nhase de la conspiration". Cet événement nmsait fort a la repu- S on d'Alberoni'qui n'avait pu l'empêcher, 11 était possible que on crédit n'y résistât pas, c'est pourquoi, afin d occuper chez eux ses adversaires, il conspirait en France et en Ang letene Croyant, avant la bataille de Passaro, n'avoir plus a ménager personne, il stimulait Cellamare dont les lenteurs lu. devenaient

" Arch. des Aff. /Î(ron(;.,-Espafînv, Me».oire.. et Documenh. I. .S5. n,-.p.Vh<-s '""'-'^IZrTt TwLni, 4 iumet .,.8, dan, P.-E. Umonloy, op. ci.., t. I. ^' ^^""Déclaration de la duchesse du Maine, dans op. cit., i. Il, p. da5.

LA CONSPIRATION t)E CELLAMARE

presque suspectes tellement que celui-ci pensa ne pouvoir faire moins que d'agir sur lopinion française et sollicita une nouvelle entrevue à l'Arsenal.

La duchesse l'y attendit et l'y reçut, flanquée de Laval et de Pompadour. L'ambassadeur déclara (( que le roi son maître était {)lus résolu que jamais de ne point signer le traité, qu'il avoit fort goûté le mémoire de Mme du Ma-inc et qu'il avoit fait tout ce qui lui avoit été possible pour se lier avec la France, ainsi que Mme du Maine le proposoit; mais que les arrangements que M. le Régent avoit pris avec l'Empereur et l'Angleterre avoient été un obsta-cle invincible sur ce point''*' ». Il ajouta que le roi d'Espagne était résolu de ne point faire la guerre à la France et de mettre tout en usage pour l'éviter. On tomba d'accord sur ce point que Philippe V devait manifester son intention par des écrits qu'on répandrait dans le royaume. Cellamare répondit que <( tel étoit bien le désir du roi d'Espagne, et qu'en attendant, il lui avoit ordonné de dire à tous les Français qu'il regardoit toujours l'honneur de la France comme le sien propre, et qu'il \ erse roi t jusqu'à la dernière goutte de son sang pour le soutenir, et qu'il croyoit que l'intérêt de sa patrie étoit aussi blessé (juc le sien propre dans le traité qu'on vouloit l'engager de si-

gner** ».

Dans quelques autres conférences qui suivirent celle-ci, Mme du Maine parla des moyens à employer pour soulever une oppofiilion efficace contre ees traités préjudiciables au roi d'Espagne et proposa d'exploiter la querelle entre le Régent et le Parlement par une proposition en règle de convocation des Ftals-Généraux. L'idée était habile autant qu'ingénieuse en ce qu'elle pouvait conduire à donner une nouvelle forme à la régence qu'on retirerait au duc d'Orléans, à moins qu'il ne consentît à se détacher de l'alliance anglaise; de plus le tour était jdli cl d'une ruse bien féminine pendant que le moyen pouvait paraître légaP\ On convint que Philippe V s'adresserait au Roi et au Parlement pour obtenir cet acte de raison et de justice. Aussitôt les écrivassiers se jetèrent sur le thème. Quelques jours suffirent au marquis de Pompadour qui apporta à l'Arsenal un premier mémoire de sa composition, contenant un récit de tout ce qui se passait dans le gouvernement présent, et plusieurs réflexions sur l'in-

" Ibid., p. 425.

^' Ihid., p^ A26. •

'* P.-E. Lémontey, op. cit. y l. II, p. 4o6 M. Le Blanc.

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