‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 64 sur 193 · TO]IE II · texte numérisé non relu

TO]IE II

■.Jt.

Itapporls

avec Cellamare

L'acte d'Union

ment beaucoup de compliments et leur dis que je souhaitois fort que la noblesse eût satisfaction dans les choses qu elle desiroit Ils me parurent même fort fâchés de ce que je ne leur proposois rien, et de ce que je ne leur ouvrois aucun avis. » Quant à M de Groësquer, la duchesse le rencontra a Bercy, chez «a duchesse de Rohan, dans la galerie, où il fit sa révérence de loin et n'approcha pas, ayant la réputation d avoir « la tête très

léeère" » *

La préoccupation des deux gentilshommes d^entrer en rapports avec l'Espagne montre que Saint-Simon a ete bien mstruit Tn écrivant que, dès le début de 1718, « Cellamare donnait une attention très particulière à ce qui se passait en Bretagne les mouvements de cette province devenant chaque jour plus considérables^" » e\ ill est hors de doute ([ue l'ambassadeur rencontra MM de Talhouët de Bonamour et de Noyan, mais <( loin de les Dousser à leur perte par la vaine promesse des secours de 1 b.s- ZneZrnrne Alberoni lui en avait donné l'ordre, il les exhorta l réserver pour d'autres temps ^et pour une plus digne cause l'effervescence de leur province'^ ». ■ ,

Si l'ambassadeur dégoûta les gentilshommes de s engager dans la conspiration qu'il dirigeait à son corps défendant, la princesse ne semble pas s'être montrée aussi hostile qu'elle voudrait le donner à croire. Un député aux États d. Bretagne a su que des leur arrivée à Paris, les « mandés » « se virent recherches par S émissaires de Mme la duchesse du Maine... P-^-etie que M d'Argenson, qui savait presque tout ce qui se passait a Pans eut connaissance des démarches que la duchesse du M -ne aval faites Dour en-ager les trois Bretons dans son parti... Les comtes de Noyan^^^^ Bonamour se rendirent à Rennes, le dernier sûrement bien ^ de fomenter le parti de Mme la duchesse

'^\^RenCsrie Comité inspirateur et régulateur de l'opposition

^« Déclaratwn de Ui dachezse du Maine, dans P. Umont^y, op. cit., t. H, p. ^^^^ Saint^imon, Mémoires, édit. Chéxuel, t. XIV, p. 3oi, 3o5; t. XV,

dMncem's par Fr.-R. de Jacquelot, publié sous le titre de Journal inédit d un d/pu rd^CdrV de J. nomL au. Étais de Bretagne pendant la «^^eru^e par M.' dï Closldeuc, .005, p. i5, 17. D'Ar.enson ne xnetta.t P^-^ j;;^'^^^ rapport qu'avaient enta^ elles les deux conspirations de Sceaux et de Pontca lec. ArTZ.G^ -I. M. d^ Argentan à M. de Chéieauneuf, .0 janvier 17^0; M. d'Argenson à M. Pajot, 3o janvier 1720

LA CONSPIRATION BRÈtONNË

bretonne vit venir à lui la plupart des soixante-deux gentilshommes expulsés de Dinan le 12 septembre 17 18. L'émotion était grande, le Comité sut en tirer parti pour la formation d'une association de gentilshommes appartenant à la noblesse bretonne déterminjês à offrir une résistance aux entreprises du Pouvoir. Ainsi fut arrêté, le 1 5 ou 16 septembre, dans la maison du Vert- Bois à Rennes, VActe d'Union pour la défense des libertés de la Bretagne, rédigé par M. de Talhouët de Bonamour. Après avoir enuméré « les attentats jusqu'à présent sans exemple » commis contre les États, traitements <( opposés au bien public et injurieux à la noblesse de Bretagne, nous avons, disaient les signataires, déclaré par cet écrit, juré et promis unanimement, sur notre foi et notre honneur de nous unir tous ensemble pour soutenir par toutes sortes de voies justes et légitimes, sous le respect dû au Hoi et à S.A.R. Mgr le duc d'Orléans, Régent du royaume, tous les droits et privilèges de la province de Bretagne et les prérogatives de la Noblesse. — De plus, promettons que si quelqu'un des soussignés est trouMé ou attaqué, en quelque sorte que ce soit dans la suite, en sa personne, sa liberté ou «es biens, nous prendrons son intérêt comme commun à tous en général et en i)articulier, sans pouvoir nous en séparer par aucune considération; et sera déclaré infâme celui qui en usera autrement... Tous les gentilshommes de la province seront engagés, pour l'intérêt de leur honneur, de signer cette présente Union, et les deux ordres de l'Église et du Tiers-état invités à s'y joindre; et on y admettra les gentishommes extra-provinciaires qui, pour l'intérêt de l'État, voudront bien y entrer. — Nous nous promettons de plus, sous les mêmes peines, de nous garder un secret invidlable. Enlin, nous déclarons sans foi et sans honneur et comme dégradés de noblesse, les gentilshommes de la province, soit présents ou absents, qui ne voudront pas signer le présent Traité d'Union, ou qui, l'ayant signé, contreviendront à aucun des dits articles, en sorte qu'ils seront exclus de toutes les fonctions de laJVoblesse et bannis de tout commerce avec les soussi-

g nés

Pendant les trois derniers mois de l'année 17 18, VActe dUnion circula dans les châteaux de Bretagne et reçut un grand nombre d(» signatures. M. de Talhouët de Bonamour parcourait la pro-

" Bibl. munlclp. de Bennes, ms. SSg (actuellement i5. G75) : Journal manuscrit du président de Hohien, fol. 68, Fr.-R. de Jacquelot, Journal inédit,

jai^S^

Le marquis

de Pontcallec

yince pour le faire connaître", le maréchal ne s'en alarmait guère et l'avocat-général de la Villeguérin prévoyait cpi'il n'aurait « d'autre effet que de gâter encore un peu davantage les esprits, d'inspirer l'indépendance et des sentiments républicains" ». Pendant que Bonamour et son ami M. de Lambilly s'employaient à recueillir des adhésions, chacun d'eux reçut une lettre de cachet (octobre) dont ils ne timrent compte ni l'un ni l'autre sous prétexte de maladie, mais ils se terrèrent ehez eux, l'un à Kergrois, en RemungoU, l'autre à Lourmais, en Nivillac. De leur côté, MM. de Noyan, de la Berraye, de SaintnGilles et du Groësquer redoublaient de zèle. Parmi les signataires de la liste de M. du Gouëssin de la Berraye on lit, le 4 novembre 1718, le nom du marquis de Pontcallec.

C'était un célibataire âgé de quarante ans, de bonne souche, habitant avec sa sœur le château de Pontcallec, forteresse de belle mine, encore capable de quelque résistance avec ses remparts intacts et ses fossés garnis. Pontcallec était situé au centre de l'Armorique, entre Guémené et le Faouët, « bâti sur un coteau à pic percé de souterrains, il domine, à Test, un vaste étang et est protégé à l'ouest, par le cours sinueux du Scorff, rendu infranchissable par les rochers qui l'obstruent; il était de plus entouré, à quelques pas, du coté du sud, par une fopH de cinq cents hectares, remplie de chênes séculaires et coupée de fourrés et de haliiiers impénétrables. On ne pouvait y accéder que par deux ponts faciles à défendre : c'était un refuge inaccessible'* ». Le marquis de Pontcallec, mnître de cette forteresse

" Arch. nat., H^ 228 : M. de Monteaquiou à M. d'Argensoriy 9 novembre; M. de Montesquiou à M. de Valincoiir, 2 décembre 1718.

" Arch. nat.. G' 199 : AI. de La Villeguérin à M. d'Argenson, 27 novembre; M. d'Argenson à M. de La'Vlllegaérin, i" décembre.

" Il ne reste rien des fortifications, B. Pocquet, Histoire de Bretagne, t. VI (1914) p. 46-i58; A. de La Borderie, La Bretagne et le Bcgent. Histoire de la conspiration de Pontcallec (1717-1720), dans Bévue de Bretagne et de Vendée, 1867, t. I, p. 1-21, 223-252; t. II, p. io5-i43; i858, t. III, p. 1-22; 148-171, 3i5-344; t. IV, p. 29-54 ; 1859, t. VI, p. 369-395, 457-473 : Lettres bretonnes. M. de Carné et la conspiration de Pontcallec, dans Bévue de Bretagne et de Vendée, 1868, 3" série, t. IV (t. XXIV de la collection), p. 42-64, 200, ai6. 262-293. F. Le Digabel. La conspiration de Pontcallec, dans Bévue morhihanmiise, 1891 ; G. de Closmadciic, La conspiration de Pontcallec en Bretagne sous la Bégence, dans Bulletin de la Société polymathique da Morbihan, 1871, t. XVI, p. 87, suiv. : De Bellevue, Conjuration de Pontcallec dans le pays de Ploermel (1718-1720), dans Association bretonne. Comptesrendus... du 49« congrès, 1909, p. 44-55. A. de La Borderie. Interrogatoire du marquis de Pontcallec devant la chambre royale de Nantes en 1730, dans Bévue de Bretagne, Nantes, 1892, t. VII, p. 5, Si, 3i5; Interrogatoires du Sieur de Montlouis, dans même revue 1892, t. VIII, p. 282, 367; A. de La

LA CONSPIRATION BRETONNE

en 17 19, avait servi dans les dragons et dans les mousquetaires, puis était venu rétablir ses affaires et sa fortune plus que compromise. La noblesse le voyait peu, ne l'estimait pas et le craignait assez. Ses vassaux le haïssaient, ses serviteurs eussent mérité le titre d'esclaves puisqu'à la moindre infraction il les mettait au cachot, fers aux pieds, et les faisait jeûner au pain et à l'eau. Les paysans ne souhaitaient rien d'autre à leur seigneur que de « le voir pendre" ». Ne pouvant être braconnier puisqu'il était noble, il était fraudeur et « en faisait depuis longtemps presque un commerce public** ».

L'hiver, saison des chasses, amenait des rencontres, des entreliens favorables à la propagande; les adhésions venaient. MM. de Bonamour, de Lambilly, de La Berraye et Talhouët de Boisorhant <( qui étaient les initiateurs de l'entreprise » se donnaient beaucoup de fatigues pour recueillir des signatures. Parfois ils rencontraient des timides ou des sceptiques, tel M. de Kersulguen, au château de la Boixière, en Pluguffan, près Ouimper à qui on confia un exemplaire de VActe d'Union et qui l'enterra dans son jardin. Mais celui-ci faisait figure de sage parmi d'autres qui ne l'étaient guère. Dans une réunion tenue au château de Pontcallec (mars 1719), Keiisulguen essaya de faire entendre raison à Lambilly, à Bonamour, à La Berraye, il perdit sa peine et fut menacé. « Je vois que les Bas-Bretons veulent abandonner les Hauts-Bretons, s'écria Lambilly, ehl bien, si l'entreprise de ceux-ci obtient le succès qu'ils en attendent, ils iront chez les Bas-Bretons mettre le feu dans leurs maisons ». On se sépara froidement et Lambilly^ poussé à bout, finit par dire « qu'il f alliait donner quelque chose au hasard et à la Providence" ».

On ne laisserait que trop de place au hasard et ces conspira- L*assembiée leurs rustiques paraissaient aussi novices que les conspirateurs ^eLanfaux académiques de la duchesse du Mainte. Ceux-ci s'assemblaient dans un boudoir, ceux-là se réunissaient dans une forêt, la forêt de Lanvaux, entre Malestroit et Auray, à l'abri de toute surprise. Tous les adhérents furent convoqués à une grande chasse dans « le parc de Lanvaux » le i3 avril. Il en vint seize en tout : MM. de Lambilly, de Talhouët de Bonamour, de Pontcallec, de

Borderie, Pamphlet breton contre le Bégent (1719), dans BuUeUn de la Société des bibliophiles bretons, 1881, t. IV, p. 71.

^^ Arch. nat.. G' 201, Déposition de M. de Montlouis,

*• F.-R. de Jacquelot, Journal inédit, p. 2^.

*• Arch. nat., G^ 201, déposition de M. de Kersulp^ue-n ; 1™ déposition de M. ^c Pontcallec; M- Payot q M. d'Argenson, 29 décembre 1719.

Talhouët de Boisorhant, du Bouëxic de Becdelièvrc, de Lantivy du Goscro, de Kervasic, de la Houssaye, Le Gouvello de Kerentrec'h, de Villeglé, le comte de Lescouct, le chevalier de Lescouët'du Couë&sin de la Berraye, Grout de Moutiers, le ehcvalier Huchet de la Bédoyère et du Grocsquer'\ Ge n'était guère. Bonamour fit de eon mieux pour échauffer son auditoire, lut un petit livre qu'il avait fait imprimer à cent exemplaii^s et la réunion décida l'envoi d'une requête au Régent pour demander justice des infractions commises contre les libertés de la province et réclamer les comjUes du trésorier Montaran. Ensuite on se partagea le soin de la propagande et LambiUy suggéra (. d'envoyer un gentilhomme à la noblesse du Poitou » qui n'attendait qu'un signal pour se soulever. Enfin, au moment de se séparer, Lambilly proposa d'envoyer un gentilhomme en Espagne afin de demander l'appui de cette puissance, il ajouta qu'il faudrait faire un fonds dans ce but. Les gentilshommes firent grise mine à cette proposition, les uns ne voulaient pas aller en Espagne, les autres ne voulaient pas payer. Lambilly insista, s'engagea pour 8.000 livres; Grout de Moutiers en promit 4 ooo-'les autres montèrent ô cheval et se dispersèrent". On ne • pouvait manquer, pour disculper cette conduite, de raffiner sur la notion de Patrie et sur l'idée de trahison, comme si le senti- 'ment national avait surgi seulement au souffle de la Révolution. Subtilités pitoyables qui se recommandent d'un prétendu respect des idées de ce temps où le mot de Patrie n'aurait pas imposé, dit-on, des devoirs aussi absolus que de nos jours. Coligny, Gondé', furenne faisant appel aux secours étrangers savaient leur trahison et, couverts de gloire, pardonnes, réhabilités, sentaient à ce souvenir la rougeur leur monter au front. Les gentilshommes bretons, eux non plus, n'ignoraient pas leur crime €1 l'un d'entre eux, M. de Larlan de Kercadio, qu'on appelait le président de Rochefort, jeune homme de ^5 ans, « pétulant et inconsidéré à l'excès » nous dit-on, rétablissait en quelques mots cette vérité qu'une indulgence excessive voudrait obscurcir, sa crifiant la vérité de l'histoire à des préoccupations provinciales qui lui sont étrangères. « Messieurs, dira aux conspirateurs leur compatriote Kercadio, j'ai été de vos amis tant que j'ai cru que tout ceci n'était qu'un jeu, mais s'il s'agit de faire des dépu-

»» C'est M. du Groësquer ou M. de Rohan-Pmild\i. Arch. rmt., G^ 201 : le président de Brilhac à M. d'Argenson. 26 janvier 1720.

■ " Arch. nat., G^ 701, i«' et 2* interrofratoire de M. de Ponlcallec, voir Revue' de Bretagne, janv. 1892, p. 12, i5 ; mai 1892, p. 329-333.

.^^ V r^lA-z-^A ^

LA CONSPIRATION BRETONNE

lations et d'envoyer en Espagne je n'en suis plus et je me retire". » La proposition de Lambilly était d'autant plus inexplicable qu'au moment où elle était émise la France était en guerre depuis trois mois avec l'Espagne, et He parlement de Hennés avait condamné comme (( libelles séditieux » les manifestes répandus en Bretagne par Philippe V". Lambilly ne tint compte de rien et chercha un émissaire; il mit la main sur Hervieu de Mellac, officier pauvre, sans empUoi, qui se morfondait dans son petit manoir de K^-rboclion, en Taupont, et partit à la fin du mois de mai pour rE<pagne".

Pendant qu'il amorcerait la trahison, les conspirateurs redou- Lesconjurés blaient leurs efforts. Lambilly, Pontcallec, Bonamour, Salarun endoctrinaient les gentilshommes, exploitaient leur mécontentement, leur persuadaient que le seuL moyen de sortir d'une situation ruineuse était « de former un parti dans la province pour le roi d'Espagne..., qu'il n'y avait rien à hasarder puisque c'était le même que ceUui du Roi" ». Plusieurs se laissaient convaincre ei donnaient leur nom. Combien étaient-ils d'adhérents? Pontcallec a tantôt dit i5o, tantôt 3oo; Talhouët Tx? Moyne parde de 4oo à 5oo et Keranguen de 700. Les listes ont été brûlées", mais il semble qu'on puisse admettre le nombre de 5oo signatures dont quatre cinquièmes au moins ignorèrent tout de la conjuration. On n'arrive en effet, en récolant tous les noms et en tenant compte des simples figurants qu'à soixante-dix et, sur ce nombre, une vingtaine environ savaient ce qu'ils faisaient, mais tous ne savaient pas ce qu'ils voulaient. « Ainsi, écrit Jacquelot de la Motte, tout ce fameux parti, qui devait être l'avant-coureur d'une des plus grandes révolutions qu'on eût vue en France, consistait tout au plus en trente ou quarante gentilshommes, la plupart tout jeunes gens et peu capables de conduire un dessein à son terme". » Tous ces gentillâtres étaient pauvres, sauf Lambilly qui possédait 3o.ooo livres de rente. En juin et en août 17 19, Pontcallec fit quelques recrues, entre autres M. de Mont-

" Arch. nat.y G^ 201, déposition de Mme de Lambilly.

" Arch nat., \V 228, M. de Montesquîou à M. d'Argemon, 11 et 22 janvier 1710; Arch. départ. dmie-et-Vilaine, Arch. du Parlem. B 4i6, Registres secrets, 21 janvier 1719. ^

^* Arch. nat., G' 201, déposition de M. Coiié de Salarun.

" Fr -B de Jacquelot, Journal d'un député aux États, p. 25-26.

" Arch. nat., G' 201, i" et 2« interrogatoire de M. de Pontcallec; voir Revue de Bretagne, janv. mai 1892, p. 18, ^17, 828.

" Fr.-B. de iacquelot, Journal d'un député aux États, p. 2G.

mSTOIRE DE LA RÉGENCE

Prise

d'armes de

Questem-

bert

louis, du manoir du Plascaër, à deux lieues de Pontcallec"; M. Le Moyne de ïalhouët, du manoir de Barac'h, en Ploërdut, autre voisin"'; M. du Couëdic de Kerbleizec habitant son eh;lteau des environs de Quimperlé. Ceux-ci n'étaient plus jeunes, d'ailleurs aigris et mécontents à proportion de leur âge et des passe-droits dont ils avaient eu à se plaindre. Quelques dames étaient mêlées au seeret de la conspiration.

Pontcallec ne dirigeait rien, mais sa réputation à elle seule était compromettante. Il fut averti qu'on songeait à l'arrêter comme fraudeur de tabac et, ajoutait-on, à Ile déporter au Mississipi. Craignant une surprise, il fit construire au plus profond de Ja forêt qui entourait le château des (( cabanes de feuillages » oij il passait la nuit gardé par un valet, puis par quinze paysans armés, ayant près de lui un cheval tout sellé. Ce ne fut qu'une alerte. Mais au mois de juin, Pontcallec sut que le régiment de Champagne aillait venir en garnison à Vannes et, cette fois encore, il se crut arrêté. Aussitôt il écrivit à Lambilly, à Montlouis, à Talhouët de Bonamour et à Rohan-Pouldu <( qu'on voulait enlever la plupart des gentilshommes, sous prétexte de fraude, pour les envoyer à Mississipi ». L'avertissement fut <mtendu et une convocation fut adi^ssée aux signataires de VAde d'Union pour qu'ils eussent à se rendre le 2/1 juin, entre Vannes et la Roche-Bernard, sur les landes de Quostombert. Ils v vinrent u environ cent cinquante à deux cents, tant maîtres que valets, bien armés de fusils, de pistolets d'arçon et de bayonnettes ». On se demanda pour quelle raison on était rassemblés, personne ne put le dire. Les chefs n'avaient pas pris la peine de se déranger pour le leur apprendre. Pendant trois jours et trois nuits, les gentilshommes errèrent à l'aventure entre Questembert et Péaule, et de Molac à Sulniac. A la fin, TaJhouët de Boisorhant les reçut au manoir de Keredern où ils eampèrent sur la dure. Le lendemain, les plus ardents offraient de mareher sur Vannes, de s'en emparer ainsi que de Malestroit et de Ploërmel, et « d'y égorger les euirassiers » qui s'y trouvaient. Quand on sut que Pontcallec n'avait rien à craindre, tout le monde se débanda. Mais l'esclandre n'avait pu passer inaperçu. Dès le 27 juin, l'intendant Feydeau de Brou était renseigné sur la prise d'armes de Questembert, et il en concluait qu'(( il semble que l'esprit ait tourné à la plupart de ceux qui paraissaient gens sensés ». Un

^' Arch. nat., G' 201 : Intorrogatoire de M. Montloiiis et de Mme Montlouis; voir Revue de Bretagne, octobre 1892, p. 288, suiv. '• Arch, nat.^ G' ?oj : Interrogatoire de Talhouët Le Moyne,

LA CONSPIRATION BRETONNE

mois plus tard, le 3o juillet il savait que MM. de Pontcallec, de Bonamour et du Pouldu amassaient dans leurs châteaux des armes, de la poudre, du plomb et des balles".

L'intendant ne savait pas tout. Le 27 juillet, se rendant à l'appel de Lambilly, Pontcallec arriva au manoir de Kergrois, en Remungol, près de Locminé, à onze heures du soir. Il y rencontra outre Lambilly et quinze gentilshommes, un certain M. le' C.alme ( anagramme de son nom) et qui n'était autre que Hervieu de Mellac arrivant d'Espagne. Il s'était abouché là-bas avec le cardinal Alberoni de qui il avait tii^é la promesse de deux millions d'argent, huit mille hommes et un général. Mellac ne voulut pas se montrer moins généreux et promit une armée de 5o.ooo Bretons**; sans parler des Picards, des Dauphinois et des Provençaux. De plus, Mellac apportait cette lettre de Philippe V : « Le sieur de Mélac Hervieux m'a apporté des propositions de la part de la noblesse de Bretagne concernant les intérêts des deux couronnes. Je m'en remets à ce que ledit sieur leur dira sur cela de ma part. Mais je les assure ici moi-même que je leur sais moimême un très bon gré du glorieux parti qu'ils prennent et que je les soutiendrai de mon mieux, ravi de pouvoir leur marquer l'estime que je fais de sujets aussi fidèles du roi mon neveu, dont je ne veux que Ile bien et la gloire". » Mellac, non moins intrigant que Walef, avait pris sur lui d'offrir à Philippe V la régence du royaume de France et Alberoni, toujours magnifique, lui avait remis 3o.ooo livres. <( Ce n'était, disait-il, que pour commencer la danse; après ce serait aux Bretons à payer les violons". » MM. de Lambilly et de Bonamour répondirent ou roi et au cardinal et leurs lettres furent signées par tous lefl membres présents à Kergrois. Gomme il n'y avait que quinze gentilshommes présents, Pontcallec signa pour deux amis, Villeglé pour un troisième et Lambilly, qui s'abstint, écrivit de sa

^» Arch. départem. de la Loire-Inférieure, C 2i5; M. Feydeau de Brou a A/. Mellier, i3 juin, 27 juin, 2, 6, i3, 20, 2/1 et 3o juilkt 1719.

** Fr.-R. de Jacquelot, op. cit., p. 27.

*^ P.-E. Lémontey, op. cit., t. I, p. 25o ; A. Raiidrillart, Philippe V et la Cour de France, in-8, Paris 1890, t. II, p. 384; B. Pocquet, Histoire de Bretagne, 1914, t. VI, p. 65-66 (deux mots omis). Cette lettre est datée du camp de San-Esteban, ce 22 juin 1719. Voir Bévue de Bref^ne et de Vendée, octobre 1868, p. 288, une note relative au voyage de Mellac en Espagne. L'interrogatoire de M. Couë de S.ilnrun (i^ et i5 février 1720) confirme le'Tiit du retour de cet émissaire à la fin de juillet. Au moment où Philippe V écrivait cette lettre il venait d'apprendre la capitulation de Fontarabie (18 juin).

*^ Alberoni au duc d'Ormond, i3 septembre 1719, Recueil du marquis de Birofi, cité par A, Bau^rillart, op. cit., t, H, p. 385,

Mission

de Mellac en

Espagne

Assemblée de Kerlein

main : (( I^es Coniiiiissaiivs des neuf évechés de la ])r<nincc do Bretagne », disant <( que cela aurait une forme plus régulière. La lettre à Philippe V ne contenait que des remerciements et des protestations de respect; avec Alberoni on sortait des généralités. Les gentilshommes bretons convenaient que c'était à eux à porter le poids de l'affaire ; ils s'engageaient donc à lever i4.ooo hommes, 22.000 gens de pied et 2.000 cavaliers; en outre ils comptaient sur 4. 000 gentilshommes. De plus, 10.000 hommes capables de porter les armes étaient prêts à s'enrôler sous leuis ordres; chacun des neuf évechés de la province formerait un bataillon et nommerait les colonels et les officiers. L'Espagne n'aurait à fournir que quatre bataillons — on rabattit ensuite de moitié — un général, 20.000 fusils et 100.000 écus. Le chef étranger serait désigné par Philippe V, et Mellac, ayant sa leçon faite par AUbéroni, souffla le nom du duc d'Ormond, qui fut accueilli par les gentilshommes avec une faveur marquée/'. Mellac emporta ces lettres à Madrid où il arriva vers la fin du mois

d'août.

Quelques jours auparavant, une réunion d'une dizaine de gentilshommes, parmi lesquels Pontcallec, Montlouis, du Couëdic et Le Moyne de Taihouët, s'était tenue dans la foret de Kerlein, en Priziac. On s'assit au bord d'une fontaine et, après avoir cassé lia croûte, Pontcallec prit la parole : (( Messieurs, dit-il, nous avons reçu des nouvelles d'Espagne; le roi Philippe V a écrit à la noblesse bretonne une lettre signée de sa main « contenant des offres de secours, et l'assurance d'envoyer une flotte et de l'argent )i. J'ai ordre de nommer aux emplois en son nom et d'envoyer en Espagne la liste de ceux que j'aurai nommés, afin qu'on m'en expédie les provisions que je remettrai à chacun de vous. )) Le Moyne de Taihouët se mit à rire : « Ce que vous nous proposez là est une vision; il y a de quoi rire de voir distribuer des offices de guerre sans troupe et sans armée. » — v: Non, répartit Pontcallec,' ce n'est point une vision; pour des troupes nous n'en manquerons point et vous verrez que ce que je vou:s propose aura son exécution. » Là-dessus, il tira de sa poche un papier qui lui avait été remis par Lambilly, et il nomma du Couëdic et Le Moyne de Taihouët lieutenants-colonels « sans dire de quelles troupes », d'autres furent capitaines, il eut des grades pour chacun, lui-même s'institua colonel; tous sous les ordres' du duc d'Ormond général en chef. En attendant Vexistence d'une armée régulière, Pontcallec suggéra la levée

** Alberoni au duc d'Ormond, 3 et i3 septembre, Ihid.

LA CONSPIRATION BRETONNE

et 60 Armorique

d'un corps de 500 fraudeurs; ce qui ne fut pas pris au sérieux Tous ces gens se repaissaient d'illusions et cette armée d'opérette Préparatifs était digne des conspirateurs de boudoir de la duchesse )du Maine. La forteresse de Pontcallec servait de rendez-vous à l'étatmajor et le marquis, à force d'audace et de mensonges continuait à grossir le nombre des dupes. Le château prenait figure de place de guerre. Un armurier y fourbissait les instruments tels que fusils, baïonnettes, fourches de fer et le petit arsenal comptait 60 fusils, 00 baïonnettes, 3o fourches; Lambilly cachait 24 fusils à baïonnettes à Kergrois et Bonamour autant à Lourmais. Il y eut aussi quelques réserves de poudre, des ba!les, une . douzaine de déserteurs du régiment de Champagne et un régiment qui n'exista que de nom et devait s'appeler « le régiment de la Liberté ». Le château de Pontca1f.ec était gardé militairement.

L'Armorique était d'ailleurs en état de siège. Les refus d impôts s'étaient non seulement multipliés mais aggravés de bousculades et d'échauffourées'\ Des espions sillonnaient le pays et. rendaient compte à l'intendant de la situation périlleuse et critique de la provincc^^ En l'absence du maréchal de Montesquiou, le commandant des troupes M. de Coëtquen avait amené 10.000 hommes. Le régiment des Landes était à Quimper, Quimperlé et Hennebont, le régiment de Champagne et deux bataillons de Royal-Marine à Vannes, le régiment de Senneterre à Nantes, le régiment de Saint-Simon à Guérande, le Croisic et la Roche-Bernard, le régiment de Saintonge à Saint-Brieuc, le régiment de cavalerie de Villars à Pontchar train, Savenay, Blain et'^Ploërmel, le régiment de cuirassiers de Lénoncourt à Nantes. Les précautions paraissaient excessives lorsqu'un événement sembla les justifier. Parmi les gentilshommes compromis dans réchauffourée de Guérande, se trouvait un manceau anobli qui fut arrêté à Nantes. Cet homme était au courant de tous les secrets de la conspiration, il livra tout : VActe d'Union, les principaux signataires, l'organisation par évechés, le récit des assem-

« Arch nflf., G' 201 : interrogatoire de MM. de Pontcallec, de Montlouis, Le Movne'de Taihouët, de Derval et de Kersulguen ; voir Revue de Bretagne et

de Vendée, mai, cet. 1892, p. 285, 288, 368. ,. - , au

^« Arch nat. G' 201 : interrogatoire de Ponte.Tllec et.de Ker^^ulguen : Arch.

d,iparlem. de la Loire-Inférieure, C 216, M. Feydeau de Brou à M. Mellier, i5,

17 août 17 10. „ , j n «

^^ Arch. départem. de la Loire-Inférieure, C 216 : M. Feydeau de Brou a

M. Mellier, i5 et 2 a août.

if.

La vie à Pontcallec

bl^es de Lanvaux, de Kergrois, l'alliance espagnole. Ces aveux furent faits le i5 septembre".

Le 20, le maréchal invita une vingtaine des g<?ntilshommcs les plus compromis à venir immédiatement à Rennes rendre compte de leur conduite. Cinq ou six seulement obéirent. En même -temps un détachement de cavaliers partit pour Saint-Jean- Brévelay afin de mettre en arrestation MM. de Rohan-Pouldu. Ceux-ci se trouvaient en compagnie de Bonamour, Lambilly, La Berraye, Talhouët de Boisorhant et les deux du Groësquer. Prévenus par un mendiant de l'approche des soldats, ils décampèrent en toute hâte et se réfugièrent à Pontcallec.

Le marquis avait été mandé à Rennes par le maréchal, il hésitait à s'y rendre quand Rohan-Pouldu, Lambilly, Bonamour hii arrivèrent (le 22), et le lendemain matin un exprès vint lui apprendre qu'un détachement parti de Vannes paraissait se diriger vers Berné. Aussitôt Pontcallec convoqua ses paysans à Meslan, à Plouay, au Faouët, fît appel à ses amis et mit le château en état de soutenir un siège. Deux postes avancés, au pont de Léty et au pont du Moulin commandaient les approches et renfermaient vingt à vingt-cinq paysans armés de fusils à baïonnettes ou de fourches de fer. Deux sentinelles se promenaient devant la grande porte du château, à l'intérieur auquel étaient répartis trois corps de garde, un dans chaque pavillon, un dans la cour; tous de vingt hommes commandés par des soldats déserteurs promus sergents. Toutefois, ils avaient la consigne d'avertir en cas d'alerte, mais non de tirer. Dans l'enceinte, une centaine de paysans armés composaient la garnison que commandait du Couëdic.

Ces précautions étaient prises pour la nuit; le service de jour était moins rébarbatif. Vers neuf heures du matin, Pontcallec, Lambilly, de Talhouët de Bonamour, Rohan-Pouldu et Montlouis rentraienti de leurs cachettes sylvestres, déjeûnaient et, parfois au nombre d'une quinzaine, s'attardaient à causer « des affaires du temps et de la province ». On criait « qu'il fallait se mettre en liberté, réclamer les États-Généraux, résister au Régent et, la conversation s'échauffant, Pontcallec prononçait « qu'il fallait mettre la province en république ». En sortant de table on allait se promener, a sans sortir du château jusqu'à la tombée

*■ Àrch. départem. de la Loire-Inférieure ^ C 216 et C 217 : M. Feydeaix de Brou à M. Mellier, 6, 8, i3, i5, 17, 22, 24, 27, 29, 3i août, 3, 5, 7, 10, i4» 19, 20, 23 septembre; Arch. départem. dUle-et-VHaine^ C i8i4 : M. de Mianne à M. Mellier, i5 septembre : M, de La Vrillière à M. Feydeau de Brou, 19, 27 septembre,

LA CONSPIRATION BnËTONNE

de la nuit ». Très vite, deux groupes s'étaient formés : le Conseil, c'est-à-dire Pontcallec, Lambilly, Bonamour, Rohan-Pouldu et Chemendy; les Officiers ou les Généraux et c'étaient Du Couëdic, Le Moyne de Talhouët, Montouis, Kerberec et Keranguen — deux amis qui « ne s'étaient jamais vus qu'étant ivres, attendu qu'ils ne désenivraient l'un et l'autre presque jamais^' » — enfin Hugonnier et Kerrouët.

Le soir, vers 6 heures, Pontcallec, Lambilly, Bonamour et Rohan-Pouldu regagnaient leurs loges en feuillage au milieu des brousses de la forêt et dormaient sur quelques paillasses. Soixante-dix paysans armés de fusils et de fourches veillaient sur leur repos; ce que voyant, les vassaux, contraints à aller « à la guerre du PontcaMec » enjambèrent les murailles et on ne les revit plus. La plupart n'avait cédé que devant la menace d'(( être brûlés », mais on savait qu'on ne pouvait compter sur eux; Pontcallec avouait (( que la poltronnerie des paysans était cause qu'il ne fallait pas songer à se défendre », néanmoins à entendre ces écervelés, il n'était jamais question que de centaines et de milliers d'hommes bien armés, prêts à ise battre et sûrs de vaincre.

On l'allait bien voir. Le jeudi 28 septembre, on fut averti de l'approche des troupes du Roi; à l'instant tout le monde se sauva, les uns parce qu'ils n'osaient pas, les autres parce qu'ils ne vouliiient pas se battre contixî les soldats du Roi. A la tombée du jour, Pontcallec sortit de son château et se jeta dans la forêt; à minuit, il quitta sa loge feuillage, monta à cheval et, avec Lambilly, Bonamour et Rohan-Pouldu lui quatrième, partit dans la nuit. Pendant ce temps le château se vidait. Dans la matinée du 29, Champagne, Royal-Marine et les dragons de Villars au nombre de soixante-dix environ pénétrèrent dans le forteresse, ils n'y découvrirent qu'une femme, Mlle de Pontcallec".

Son frère était anéanti. Réfugié au manoir de Dréortz, en Priziac, il songeait au sort qu'aurait son château, sa forêt et luimême. Quelques jours plus tard, caché à Kerbleizec, près Quimperlé, on vint lui demander s'il était d'humeur à se défendre et à faire le coup de feu; il répondit : (( Chacun n'a qu'à penser à Sel sûreté. Pour moi je m'en tirerai comme je pourrai. ))\ Et son

*• Arch. rmt.y G' 201 : Déposition de M. Keranguen. •

*** Arch. nat.y G^ 201 : Interrogatoires de MM. de Pontcallec, de Montlouis, de Kerbcrec, de Keranguen, Le Moyne de Talhouët, de Kersulguen, de Mines <1p Limbilly et de Montlouis, do MM. de Couë de Salarun, de Dcrval père et fils, O'Conor.

Fuite

des conspi*

rateurs

interlocuteur partit « très mécontent de Ha réponse" ». A partir de ce moment Pontcallec n'aura plus d'autre ressource qu<^ d'errer à travers ce pays sauvage, d'éviter les villages, d'entrer dans les châteaux par une poterne, de vivre en vagabond et presque en mendiant, portant tout son bagage dans une gibecière.

La découverte de leur folle entreprise paraissait avoir ajouté quelqup chose à la déraison des conspirateurs. L'abbé du Groesquer proposa et ht accepter par le Conseil un projet de rassem- ^blement en masse au carrefour du Pas-aux-Biches, dans la foret de Lanouée d'où on marcherait sur Hennés qu'on prendrait, et le marécha'i servirait d'otage h tout événement. On attond.jiti.5oo conjurés à Lanouée, le 6 octobre. II en vint quinze! Et désormais il n'y eut plus d'assemblée, chacun songea à se mettre à l'abri; il n'y avait plus alors qu'une personne qui escomptât la révolte des Bretons, c'était le cardinal Alberoni. Le secours Alberoni déçu en Turquie, en Suéde, en Ecosse s'accrochait d'Espagne :^ l'entreprise de Bretagne avec une énergie désespérée. Sa correspondance avec le duc d'Ormond montre qu'il jetait dans cette aventure la dernière mise d'un joueur aux abois. On l'a vu tracer un plan, trouver un subside, léunir deux bataillons, improviser une flotte de transport, et, surmontant les obstacles, parvenir à faire sortir de la Corogne la petite escadre qui arriva à Santander le 20 octobre. Ce jo\ir-lîi, Alberoni écrivait à Hervieu de Mellac : « Si vous voulez aller en Bi^tagne, ce^la ne pourrait servir qu'à vous informer de l'état des affaires et si les Bretons peuvent et veulent d'eux-mêmes faii^ la guerre; pouvant les assurer qu'on leur enverra de l'argent par lettres de change, car, par la mer, à l'heure qu'il est, ce serait le risquer et le perdre absolument. Enfin, vous avez été témoin de tout ce qu'on a fait, et que la mer seule a fait différer l'exécution". » Quoique dans cette lettre, le cardinal eut averti Mellac que d'après « les lettres qu'on a reçues ce matin de Paris... on doit croire que tout est découvert », le gentilhomme breton s'embarqua le premier, avec quelques hommes et 6.000 pistoles d'Espagne sur le vaisseau le plus rapide". Le reste de l'escadre refusa de mettre à la voile, en sorte que le bâtiment arriva seul, le 3o octobre, en vue des

" Arch. vat.. G' 201 :. Interrogatoires de Kcranguon, de Kerbcrcc H do

Mme de Lambilly.

-2 Alberoni à M. Herviea de Melhi% 20 orlobTc 1719- (sous les pseudonymes de Le Calme et Robinson), dans A. Baudrillart, op. cit., t. II, p. Sgo-

" Alberoni au duc d'Ormondj 3i octobre, Ibid, t. IL p. 392.

LA CONSPIRATION BRETONNE

côtes de Bretagne, jeta l'ancre sous la pointe saint-Jacques de lihuys. Un marinier de la côte accosta le navire, prit dans sa barque les sacs d'argent et un paquet de papiers qu'ils transporta non loin de là chez M. de Lantillac, à Noëdic, près de Sarzeau'*.

La frégate espagnole alla mou 'lier dans là rivière de Grac'h, sous le château de Kergurionné, et débarqua, dans la nuit du 3o au 3i octobre, ses 3oo hommes qui se tinrent cachés dans un « landier, derrière le jardin de M. de Salarun" ». Mellac se rendit à Kergurionné où il rencontra Bonamour qui écrivit à l'instant à Gouë de Salarun : « Ix Calme vient d'arriver, le reste viendra bientôt »; en même temps il fit avertir Lambilly qui se trouvait à Noëdic. Au moment où île billet de Bonamour atteignit Salarun celui-ci était à Vannes, où il venait d'apprendre l'existence de lettres patentes signées le 3 octobre par le régent et portant érection à Nantes d'une Chambre royale, juridiction exceptionnelle chargée de poursuivre et de juger les conspirateurs. L'installation de ce tribunal avait dû avoir lieu le jour même (3o octobre). Très inquiet, Salarun accourut chez lui, fit à l'instant rembarquer ies 3oo hommes et ordonna au capitaine cspagndl de prendre le large. Quand tout lui parut arrangé, Salarun revint à Vannes dans la soirée du i""" novembre et, à la nuit, tombée, avertit le commandant de la maréchaussée que « les ennemis étaient à la côte », prêts à débarquer dans les parages de Quiberon. Le maréchal fut averti et arriva à Vannes dans la soirée du 2 novembre; son neveu, le comte de Montesquiou, avait pris quelques mesures et couru avec les unités disponibles à la presqu'île de Quiberon où il s'attarda et ne vit rien venir. Les troupes que le maréchal espaça le long de la côte, de Vannes au Port-Louis, ne virent rien non plus. De retour chez lui, Salarun trouva Lambilly, Bonamour et Mellac, leur dit de s'enfuir; ils descendent jusqu'à Locmariaker s'embarquent sur un chassemarée, sont rejoints le lendemain par les deux Rohan-Pouldu,

lalhouët de Boisorhant et Gouëssin de la Berraye, louvoiejit quelques jours, attendent à la hauteur de Belle-Isle, la flotte espagnole et, ne voyant rien paraître se laissent porter par le vent jusqu'à Santander. De là ils envoyèrent un récit détaillé à leurs compatriotes qui ne le lurent jamais"**. 1^ maréchal de Tessé qui les vit à Madrid les dépeignait en deux mots : « Ils sont d'une figure à faire croire qu'ils ne feront pas révolter la

** Bibl. mun. de Bennes, ms. 5676, anc. SSg, fol. 96. " Arch. nat.y G' 201 : M. Pajot à M. d'Arfjenson, 5 janvier 1720. *• Lettre circulaire de MM. Bonamour, de î^iinbilly, et Mellac dans A. Baudrillart, op. cit.t t. II, SgS-SgS.

Soldais

't-ii

îliSTOIRE DE LA RÊGfACË

Et pistole:

fi

Bretagne. Qui les déchausserait les trouverait chèvres- pieds [des

satyres]^ \ »

Les pi^toles d'Espagne devaient être distribuées à raison de 5.000 livres par évèché et un dépôt de i4.ooo livres serait constitué chez Lantillac. Cet argent devait être employé à « lever des troupes ». Montlouis reçut 2.000 livres et recruta 200 hommes, c'était la révolte à dix francs par tête. Quelques sommes de /i.ooo, 2.000 et i.ooo livres furent distribuées et ne produisirent rien. Seul, l'ivrogne Kéranguen consentit à lever un corps, on lui alloua 26 francs qu'il employa « à boire avec ses amis et à »e divertir, n'ayant jamais songé à lever des troupes ni à enrôler personne, y ayant plus de sept ans qu'il n'avait eu 26 francs dans sa poche ». M. de Montlouis détencnt quelques sacs des pistoles d'Espagne apparaissait à ces gentilshommes râpés tel qu'un Grésus à qui il était permis d'extorquer ce qu'on pourrait. Pontcallec s'y essayait donc. Toujours errant de châteaux en presbytères, il sollicitait une allocation de 100 pistoles « pour lever du monde » et Montlouis le rembarrait durement : lorsque (( Pontcallec mande qu'il a 3oo hommes sur pied, il n'en a que dix ». On en était maintenant aux paroles aigres, aux insinuations blessantes, aux ironies d'une légèreté bretonne. Dans les derniers jours de novembre, dit Le Moynê de Talhouët, « tous les gentilshommes étaient disj>ersés », on n'espérait plus le a isecours espagnol », il ne restait aucun ves.tige de la révolte », mais seulement beaucoup de crainte dans le cceur de la no- Messe ».

C'était, on voudrait le croire, le remords tardif de leur crime ûingeies qui inspirait cotte crairte, car les opérations de la Chambre poursuites royale établie à Nantes n'avaient rien qui pût faire trembler. Pendant tout le mois de novembre elle laissa les coupables dans nue sécurité absdlue, quelques arrestations de comparses montraient aux chefs véritablement compromis qu'on ne voulait pas les atteindre. La solidarité entre gentilshommes en était arrivée à ce point que les officiers des régiments fidèles s'arrangeaient de manière à laisser échapper les membres de leur caste coupables d'avoir introduit l'ennemi en France''; tel était le patriotisme de la noblesse française. Il se rencontra heureusement un officier

«^ P Lcmoniey, op. cit., t. I, p. 254 : le rmréchal de Tessé au duc de Bourbon, Madrid, 6 mars 1724; sur l'expression « Chèvre-pied » voir Saint- Simon, dans Ultré Dictionn., à ce mot. Relation rncnuscnte de l huissier Germain, dans Revue de Bretagne, avril i858, p. 342-3/|/i. .

" Fr.-R. de Jaoxjuelôt, Journal d'un député aux États, p. 'jS, 29, 32,

M. de

Mianne dirige les

•.lAMi^té

LA CONSPIRATION BRETONNE

d'une trempe morale plus fine servie par des qualités éminentes. M. de Mianne, lieutenant de roi au château de Nantes, jadis l'ami de Pontcallec, s'employa avec une activité et une perspicacité louables à réparer le scandale de cette connivence tacite entre les criminels et leurs protecteurs. Il s'établit à Guéméné-sur-Scorff, à trois lieues de Pontcallec, dispersa dans tous les bourgs et villages des détachements de cuirassiers et de grenadiers, avec ordre de (( battre l'estrade » jour et nuit, de fouiller les bois, les buissons, les moindres chaumières; en plus, trente espions à ses gages s'insinuaient partout, « aussi, disait-il, je suis servi à souhait*' ».

Ce qu'on nomme le hasard vint aider l'enquête à merveille. On arrêta à la côte du Morbihan un pilote qui rapportait d'Espagne la lettre collective des gentilshommes fugitifs à Santanderj et quoique les écrits saisis avec cette lettre ne continssent que des pseudonymes ceux-ci ne tardèrent pas à être dévoilés. On arrêta Mme de Lambilly et son interrogatoire (26 décembre) apprit tout ce qu'on voulait savoir sur a ces noms mytérieux*" ». Aussitôt, la Chambre royale ordonna de nombreuses arrest-ïtions et M. de Mianne redoubla de zèle, passant partout malgré le froid, le gel et les fondrières. Alors vraiment les gentilshommes eurent lieu de craindre et beaucoup d'entre eux s'enfuiront à l'étranger, en HoHande, en Espagne, d'autres se cachèrent dans P. ni s. M. dv Kervasic l'aîné se fit passer pour mort, fil célébrer son enterrement et se tint coi dans une cachette bretonne; plusieurs essayèrent de faire croire qu'ils « s'étaient' noyés dans une petite barque en voulant fuir les dragons*^ ». M. de Mianne, tout à la poursuite des grands coupables, laissdit échapper ces complices dont la poltronnerie n'avait rien de redoutable. Il sut inspirer h un de ceux-ci le désir de se sauver en sac ifiant ses compagnons. <( J'ai fait de sérieuses réflexions, lui écrivait M. de Chémendy, sénéchal du Faouët, sur ce que vous m'avez fait dire, et j'ai toute la reconnaissance que je dois d'un procédé si généreux... La légèreté et l'ignorance ont pu donner lieu à quelques soupçons de ma conduite. Je connais mainte-

" Ârch. nat.. G' 201 : Af. de Mianne à M. Châteauneuf, président de la Cfmmbre royale, 29 décembre. Ce Châteauneuf est l'ancien ambassadeur que nous avons vu à La Haye.

•" Arch. nat., G^ 201 : Af. d'Argenson à M. de Châteauneuf, i*^^ janvier 1720 : Af. de Châteauneuf à Af. d'Argenson, 8 et 10 janvier.

•^ Arch. nat.. G" 201 : Le président de Brilhac à M. d'Argenson, 28 janvier 1720; Fr.-R. -de Jacqueîot, op. cit., p. 36 ; Revue de Bretagne et de Vendée, avril i858, p. 327.

•"îV,

Arrestation

Ponlcallcc

liant tout le ridicule de colle de ia plupart des gentilshommes (le ce pays, je m'en détache pour jamais... Je fais partir un fxprès pour chercher l'homme que vous savez, sous piétexte d'avoir des choses à lui dire que je n'oserais conlier au papier. Je suis sûr de le joindre bientôt. Je trouverai les plus coupables el vous instruirai promptcment et régulièrement de tout" » Le lîlet tendu autour de Pontcallec l'enserrait peu à peu, il le sentait et ne savait plus où fuir n'osant se risquer sur la mer"*. Déguisé en laboureur il voyait l'instant oii il faudrait se livrer, on lui avait tout pris et il ne lui restait qu'un valet nomm'^ La Batterie, ancien soldat déserteur, balafré nU visage. Voulairl îéloigner, Pontcallec l'envoya eonduire ses deux derni^^'s chevaux à l'homme d'affaires du comte de Lamiion en lui disant <. qu •! avait pu quitter la France après avoir couru mille dangers, qui! le priait d'avoir soin de ses chevaux et de s'eri servir ». Ii.siruit de tout ceci, Mianne interronr«a le valet, promit i.ooo fîaiics c» la femm«j si elle le détermiutit à livrer Ponlcallcc cl, le soir même, connut le secret tant convcsilé lljie pelile Ir upe se dirigea vers le bourg de Lignol, à une lieue de (juéménê, cerna k presbytère et quelques instants après Pontcallec prenait, avec le curé, sous bonne escorte, le chemin de la ville (28 décembre)". Interrogé le jour même, le marquis « déclara qu'il était prêt à découvrir tout ce qu'il savait, ne cherchant qu'à mériter quelque compassion pour sa bonne foi ». Et pendant quatre heures le juge Pajot et son greffier n'eurent d'autre peine, l'un que d'écouter, l'autre que d'écrire. Pontcallec disait tout ce qu'on n'eût jamais osé espérer savoir : les noms des conjurés, les noms des signataires de VActe d'Union, les noms des commissaires désignés à Lanvaux, les noms des parlementaires favorables à la conspiration. Il révéla l'accord intervenu avec le roi d'Espagne, les tentatives faites pour entraîner les soldats à la désertion, les sommes reçues et distribuées (autant qu'il en pouvait être instruit). Ce conspirateur paraissait si chétif, si piteux, que le juge Pajot disait : « Nous regardons bien Pontcallec comme un chef, mais nous ne pouvons presque pas douter qu'il n'y en ait plusieurs autres, plus importants même que lui". » Quant à Mianne, il brocardait joliment l'héroïque et

*^ Arch. nat., C 201 : M. de Chémendy à M. de Mianne, i5 décembre 1719.

*2* F. Barrière, La Cour et la ville sous Louis XIV, Louis XV et Louis XV/, ou révélations historiques, tirées de manuscrits inédits, in-8, Pari«, i83o, p. 67.

*^ Arch. nat.. G' 201 : M. de Mianne à M. de Châteauneuj, 29 décembre; M. Pajot à M. d'Argenson, 29 décembre.

Arch. nat., C 201 : M. Payot à M. d'Argenson, i4 janvier 1720; M.

d'Argenson ù M. Payot, 7 janvier 1720.

LA CONSPIRATION BRETONNE

fidèle noblesse bretonne : « Il est asisez étonnant, disait-il, que (i ou 700 gentilshommes associés, qui voulaient faire la guerre au roi, courent comme des moutons devant 3oo hommes". )>

A 'la suite des aveux de Pontcallec les arrestations recommencèrent. Mianne s'était abouché avec Chémendy et lui avait promis là vie sauve s'il livrait quatre gentilshommes des plus compromis, c'était marché conclu; en outre Chémendy avait confirmé les révélations de Pontcallec. La situation n'était plus tenable et la nouvelle de l'arrestation du chef jeta la consternation et ile découragement parmi ses complices. Le 29 décembre,' du Couëdic croyant qu'il était temps encore d'entrer en composition et d'imposer ses conditions fit savoir à de Mianne qu'il consentait à se livrer <( si on le rappelait avec assurance de ne le point inquiéter au sujet des prétendues accusations dont on le charge... Sur la foi de votre parole je me livrerai à tout ce qu'il vous plaira** ». De Mianne répondit « en termes fiers et convenables », dit le juge Pajot, qu'il ne promettait rien, sinon que s'il se faisait prendre par force il n'aurait point de grâce à dttendre et que s'il se rendait on pourrait avoii compassion, mais qu'il ne fallait pas tarder car ceux qui se livreraient les derniers auraient peu à esf)érer. I^ lendemain, 3o décembre, c'était Montlouis qui demandait grâce sans conditions. « J'ose prendre 4a liberté de vous représenter, écrivait-il à M. de Mianne, que l'on n'en veut qu'à moi et à mon infortunée épouse, et que tous les autres gentilshommes qui se sont justifiés auprès de vous m'accusent. Je ne suis pas plus criminel qu'eux... Quoique j'aie eu le bonheur de n'être pas pris jusqu'à présent, si vous aviez la bonté d'assurer mon épouse de sa grâce, je me sacrifierais volontiers pour la tirer de misère. Nous sommes fugitifs tous deux, chacun de son côté, ma maison délabrée et pillée; pour un pauvre gentilhomme de 0 à 600 livres de rentes c'est tout mon bien. Je vous assure quo sur votre parole seulement, si vous avez la charité de me l'accorder sous deux ou trois jours mon épouse et moi nous irons implorer votre misérioorde*\ » Le i®"* janvier, Montlouis se livra à de Mianne, le priant « un genou en terre, d'implorer la clémence de S.A.R. ». Le lendemain, ce fut au tour de Hugonnier, son beau-frère; le 4, on

" Arch. nat., G' aoi : M. de Mianne à M. de Châteauneuf, Guéméné, 29 déc<;mbrc 1719. *•

** Arch. nat., G' 201 : Af. du Couëdic à M. de Mianne, 29 décembre 1719, et daté « Du Couëdic ».

•^ Arch. nat., G^ 201 : M. de Montlouis à M. de Mianne, 3o décembre 1719, et daté : « De Montlouis ».

Autres arrestations

U Chambre royale

arrêta Kersulguen de la Villeneuve, de qui la douleur « approche du désespoir » nous dit 1-e juge; enfin, le lo. Le Moyne de Talhouët se rendit. Les coupables étaient arrêtés, les papiers saisis, le tribunal installé, l'affaire, disait Pajot « sera bien aisée à juger" ».

La Chambre royale était instituée, aux termes des lettres patentes, pour réprimer « les cabales, les attroupements de gentilshommes, les associations entre eux, les amas d'armes, de poudre, de munitions et de^ chevaux, les enrôlements de soldats, les pratiques secrètes au dedans et au dehors du royaume, les projets de traiter avec une puissance étrangère, l'opposition à main armée à la levée des deniers publics, les assemblées illicites, la résistance et le refus d'obéir aux ordres du Roi, tous préparatifs tendant à la révolte. » Le tribunal était composé d'un président, le marquis do Châteauneuf, aux appointements de 8.000 livres [>ar mois, de treize membres aux appointements de 2.000 livres par mois et des fonctionnaires indispensables*'. Cette Chambre constituait une juridiction exceptionnelle qui se substituait au Parlement, mais celui-ci comptait plusieurs de ses membres, comme Lambilly, parmi les conspirateurs et le respect de la Justice ne permettait pas de recourir à des magistrats que pouvait atteindre le soupçon. Le Parlement protesta pour la forme, s'attira une réponse ironique et garda prudemment le silence^"* La Chambre tint sa première audience, le 3o octobre, au Château. S'inspirarit de ce qui avait été fait pour la Chambre de Justice, la Chambre royale rendit un arrêt qui mettait sous la protection de la justice et la sauvegarde du roi ceux qui révéleraient un fait, un acte ou un indice, les dénonciateurs et les té~ moins'^ quiconque chercherait à intimider, séduire ou violenter ceux qui avaient une déposition à faire seraient poursuivis comme complices (8 novembre). En outre, le procureur-général envoya à l'autorité ecclésiastique l'injonction formelle ou monitoire a à ceux et celtes qui savent et ont connaissance que plusieurs gentilshommes et autres personnes se sont attroupés,

^'^ Atclt. nul., G' 201 : M. Pajot à M. d\Argenson^ i*^ janvk'r 1720 (deux lettres) et 5 janvier 1720.

" Arch. nat.y G^ 202 : M. Aiibery de Vastan à M. d'Argenson, 16 janvier 1720; Arch. départem. d'I Ile-et-Vilaine G i8i3. Lettres patentes du 3o octobre -.719; in-4 7 pag€S.

^^ Arch. départ. Wllle-et-Vilaine, Arch. du Parlement B. 733; B. 71 Registres secrets, 3o septembre, 4 octobre 17 19.

'^ Arch. départem. dllle-et-V Haine, C i8i3. Arrêt de la Chambive royale du 8 novembre 1719, in-4 7 pages.

LA CONSPIRATION BRETONNE

ont fait des associations entre eux..., des traités avec une puissance étrangère... qu'ils aient à venir à révélation »; autrement l'autorité ecclésiastique userait des censures. Deux autres som mations, dites d'aggravé et de réaggrave, réputaient ceux qui gardaient le silence <( contumax, désobéissants et rebelles » pour, finalement, les excommunier (23 novembre). Graves menacer. Alors la Chambre fulmina contre ceux qui donneraient asile aux proscrits, elle fit <( défense à' toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'elles soient, et nommément aux communautés et maisons religieuses, de recevoir les dits coupables et complices même soùs prétexte d'hospitalité..., à tous gentilshommes de les retirer dans leurs châteaux et maisons sous prétexte que ce soit... à peine d'être réputés complices des dits crimes et attentats et d'être punis comme criminels de lèse-majesté" » (29 novem.bre).

Les arrêts se succédaient sans résultats positifs. Cependant une perquisition faite au château du Bot, en Nivillac, à une demilieue de Lourmais, fît découvrir, après différentes péripéties, une cassette renfermant les papiers de Talhouët de Bonamour. Cette cassette était remplie de vaudevilles et de chansons^'. On y trouvait aussi des notes politiques sur les meilleurs moyens d'organiser l'opposition dans les États et la résistance contre les représentants du roi. D'Argenson en donna lecture au Régent qui déclara « que tout y respirait l'indépendance, l'esprit républicain, la sédition et la révolte^'* ». La cassette avait été trouvée entre les bras d'un jeune homme, M. de Derval, âgé de vingt ans, que son âge avait fait tenir à l'écart du complot mais qui raconta ce qui Tavait frappé. Tantôt des conciliabules de gentilshommes, tantôt des battues de serviteurs, ou des manœuvres de paysans qu'on exerçait au son du tambour. Un tir avait été aménagé et des prix distribués aux plus habiles tireurs. Un taillandier était venu au manoir de Lourmais fabriquer des baïonnettes, léparer des fusils, fabriquer des mitouflets, sorte de pistolet préhistorique de l'invention de Bonamour. Enfin, ce jeune éveillé avait beaucoup vu, il avait même entendu parler de l'Espagne et il racontait tout ce qu'il savait, soit par peur soit pour se faire valoir. Tous ces faits divers n'apportaient cependant rien de positif (i4, 16 et 17 décembre). Une circonstance fortuite livra

Arch. départem. d'Ille-et-Vilaine, C i8i3. Arrêt de la Ghambre royale du 29 novembre 17 19, in-il 7 pag«s.

" Fr.-R. de Jacquelot, Journal d'un député aux Etats, p. Sg.

^* Arch. nat., G' 202 : Précis de ce que contiennent les papiers trouvés chez le siear d'Erval et qui y avaient été déposés par le sieur de Bonamour.

Saisie des

))apiers de

Talhouët

Inlerrogatoirc

Pontcallcc

IlISTOIRï: DE LA RÉGENCE

les docum-enls les plus conipromellants. Après avoir reçu la lettre circulaire que Bonamour, Lambilly, Gouëssin «t Talhouot de Boisorhant adressaient de Santander à leurs compatriotes, le pilote Giles Madéran reparut devant la côte bretonne et débarqua en tapinois vers le 20 décembre. Arrêté peu de jours après à la suite d'une altercation, il 'fut interrogé,, fouillé et les lettres furent saisies. Aussitôt les arrestations se succédèrent : Coué de Salarun, son frère Coué de Brionnel et mesdames de Lantillac, d-e Lambilly et de Mellac. Les interrogatoires se succ^èreiit aussi; mais Salarun ment avec impudence, Mme de Mellac ne sait rien, Mme de Lambilly sait beaucoup et raconte tout, les conférences à Kergrois, au Pouldu et au Pontcallec". On en arriv-e alors à découvrir tous les pseudonymes, ce qui entraîne l'arrestation d'un conseiller du Parlement de Rennes, M. de Lattay. Mal avisé, le Parlement proleste et réclame le privilège de juger lui-même l'accusé; mais il s'attire cette réponse du garde des sceaux d'Argenson : « Il n'a pu être que bien douloureux fc une Compagnie aussi illustre et aussi fidèle que la vôtre de voir arrêter un de ses membres, également distingué par sa naissance et par sa réputation... Le grand nombre de procédures, d'accusations, d'incid-nts et de décrets dont cette importante affaire est composée ne permet pas d'en distraire aucun des accusés, ni par conséquent M. du Lattay, non plus que M. d- Lambilly, qui a pareillement été décrété par la Chambre royale, établie à Nantes, et dont la retraite chez les ennemis du roi a si publiquement deshonoré la magistrature dont il était pourvu^*. » L'interrogatoire de Pontcallec commença le 3 janvier et fut continué chaque jour jusqu'au 9 inclusivement. L'accusé avoua tout, répéta ce qu'il avait dit au moment de son arrestation, chargea ceux de ses complices qu'il savait fugitifs et hors de danger, s'efforça de disculper « la noblesse de Bretagne, qui, ditil, n'a jamais prétendu se révolter contre le roi, ni rien faire contre le service de S. M. et contre le bien de l'État; elle voulait seulement tâcher de se mettre à l'abri des persécutions de M. le maréchal de Montesquiou, et de l'oppression qui la tenait... ï>e Traité d'Association n'avait pas d'autre but que de faire sortir le sieur de Montaran de sa place de trésorier de la province et de se maintenir dans leurs privilèges. » A cela le juge lui oppose que les commissaires des diocèses devaient <( mettre les gentils-

" Arch. nat., G' 201 : Interrogatoire de*Mm€ de Lambilly. ^* Arch. départem. d'I Ile-et-Vilaine, Arch. du Parlement, B. 71, lettres du 24 au 28 décL^mbrc 1719; Ibid., B. 783, Registres secrets, a3 décembre.

LA CONSPIRATION BHETONM::

hommes et le peuple dans le parti de la révolte », mais Pontcallec proteste : « Personne, assure-t-il n'avait envie de se révolter, ils étaient simplement liés pour se retrouver aux États en plus grand nombre, afin de se maintenir dans leurs privilèges que M. le maréchal de Montesquiou leur faisait perdre en les traitant avec rigueur. Toute la province pensait de la même manière, mais les plus hardis et les plus malheureux par la suite, avaient signé le Traité d'association'". » Pour tout le reste, Pontcallec avoue en essayant d'atténuer, mais d'Argenson, à qui l'interrogatoire fut envoyé, ne fut pas dupe de ces réticences et de ces explications, il réclama un nouvel interrogatoire. « Comment, demande-t-il, Pontcallec peut-il prétendre ne s'être pas révolté .contre son souverain lorsqu'il a négocié ou approuvé la négociation faite avec une puissance ennemie, en a reçu de

l'argent ?"' »

Le second interrogatoire commença le 3i janvier et se prolongea jusqu'au ?» février inclusivement. Cette fois, on sent que l'intelligence lucide de d'Argenson a posé la question sous son jour véritable : il y a eu ^e la part des gentilshommes bretons dessein et commencement de haute trahison. Ils se sont adressés à une puissance en guerre avec la France, ils ont conclu des accords avec elle, reçu ses subsides et accepté ses soldats, trahissant la France et amenant la guerre civile et l'ennemi sur son sol afin de défendre les privilèges de leur caste qu'ils nomment des droits. Nous verrons les gentilshommes de l'émigration faire alliance avec l'Empereur d'Allemagne, recevoir la subsides du roi d'Angleterre, s'incorporer dans toutes les armées étrangères qui conribattent la France, y attirer et y conduire la guerre afin de défendre, eux aussi, les privilèges de leur Ordre qu'ils prennent

pour des droits.

— (( Avoir des intelligences avec une puissance étran-gère contre le service du roi et le bien de l'État, interroge le magistrat, préparer le débarquement sur les côtes des troupes ennemies, c'est un acte de trahison, c'est un crime d'État!

— (( La noblesse de Bretagne n'est point entrée en négociations avec l'Espagne, répond l'accusé.

— (( Pourtant, insiste M. de Baussan, dans la réunion de Kergrois, elle a adressé au cardinal Alberoni une lettre signée :

" Arch. nat., 0^ 201, i*' interrogatoire do Pontcalloc, dans Revue de Bretagne, janv. févr. 1892. .

'" Arch. nat.. G' 202 : M. de Châteauneuf à M. d'Argenson, 28, 25 janvior 1700: Ibid., G' 201 : M. de Châteauneuf à M. d'Argenson, 8 et 28 pnvior; M. d'Argenson à M. de Châteauneuf, 17 et 28 janvier..

Deuxièmft interroga-

toirt'de Pontcallec

Autres

intenoga-

toires

Les Commissaires des neaf évêchés de Bretagne. — Outre l'envoi de M. du Bouëxic-Becdelièvr€ en Poitou, a-t-on essayé d'agiter, de soulever les autres provinces?

— <( Non, Hervieu de Mellac a dit un jour que la Provence el le Dauphiné remueraient avant la province de Bretagne, il a cité le duc de la Feuiliade; Lambilly qui était l'homme des illusions, tenait des discours qui tendaient à faire croire à une révolte générale dans le royaume, il a dit plusieurs fois que la Picardie, la Saintonge, le Poitou, la Provence et le Dauphiné étaient prêts à se soulever, mais il ne leur a jamais fait part d'aucun détail particulier.

— (( Il n'est pas permis, reprend le magistrat, à des sujets de se révolter contre leur souverain et de négocier, sous quelque prétexte que ce puisse être, avec les puissances étrangères, d'en recevoir de l'argent, d'en distribuer ou faire distribuer, de faire débaucher des soldats, de prendre des déserteurs à son service, de lever des troupes, de les armer, et de se retirer dans les bois pour résister aux troupes du roi et ne pas obéir à ses ordres. »

Et Pontcallec répète qu'il ne s'est pas révolté puisqu'il n'a pas fait le coup de feu contre les régiments envoyés contre lui; il a négocié avec Philippe V, mais n'est-il pas du sang de France, il n'a débauché aucun soldat, touché aucun argent et ne s'est retiré dans les bois que pour éviter d'être pris".

Les interrogatoires de Montlouis, de Le Moyne de Talhouët et de du Couëdic ajoutèrent peu de chose à ce qu'on savait. Cependant Montlouis reconnaissait avoir été chargé « par la noblesse » de la négociation avec l'Espagne, et avouait que les gentilshommes s'étaient assemblés au Pontcallec avec les paysans armés « dans l'assurance que le secours d'Espagne devait débarquer dans ce temps-là, dont les chefs du parti avaient seuls le secret" » (i5-i8 janvier). Mme de Montlouis, interrogée à son tour (26 et 21 janvier) reconnaît que son mari lui a dit « que l'on espérait toujours du côté de l'Espagne beaucoup de secouj^ de troupes, d'armes et d'argent, et que ce n'était que pour rétablir les privilèges de la noblesse et de la province*\ » Talhouët interrogé sur la conduite qu'il aurait tenu en cas d'attaque de Pontcallec par les régiments du roi, répond qu'on eût parlementé et que lui, personnellement eut brisé son fusil plutôt que

^* Arch. nai.j G^ 201 : second interrogatoire de Pontallec, Revue de Bretagne, mai 1892. •

*" Arch. nat., C 201 : interrogatoire de Montlouis, Bévue de Bretagne^ ort. et nov. 1892.

• '* Arch. nat., C 202 : interrogatoire de Mme de Montlouis.

LA CONSPIRATION BRETONNE

d'en faire usage". On en peut croire ce qu'on voudra. 11 semble assez superflu d'amasser des fusils, de la poudre, des balles, des baïonnettes, des fourches et de se réunir à portée d'un secours ennemi dont on attend le débarquement si c'est pour parlementer et briser son fusil; mais peut-être ne voit-on pas les choses du même œil quand on converse avec l'étranger et quand on discute avec le juge d'instruction. Le président de Brilhac appréciait finement ces scrupules tardifs des conspirateurs lorsqu'il écrivait à d'Argenson : « J'ose vous assurer que leur repentir à tous, tant qu'ils sont, n'est fondé que sur la seule attrition et que leur cœur est absolument gâté". » Et d'Argenson de répondre : <( Quelques exemples de sévérité paraîtront bientôt » ; puis à mesure que l'affaire s'instruit et qu'il peut en prévoir les résultats : « Mgr le Régent voit avec peine la nécessité qu'il y a de faire des exemples de sévérité et même d'en faire plusieurs, mais il paraît plus déterminé que jamais à livrer les principaux coupables à toute la rigueur de la justice". »

A la fin de janvier, les interrogatoires étaient terminés, les faits éclaircis. Les prisons du château de Nantes étaient remplies et le commandant « n'avait plus, disait-il, de quoi loger aucun prisonnier. » Il y eut cent dix-neuf personnes décrétées de prise de corps, et dix-neuf d'ajournement personnel. Beaucoup parmi eux n'étaient pas sous le coup d'une accusation personnelle d'une extrême gravité, mais on savait à quoi s'en tenir sur leurs sentiments. Le médecin de la Roche-Bernard, O'Connor avait déposé ce qu'il savait des conversations et des sentiments de sa clientèle noble. En plus des malédictions sur Montesquiou, il avait recueilli des indices plus graves et qui montraient l'intime corrélation entre les conspirations de Sceaux et de Pontcallec. (( Le Régent, disaient les gentilshommes, n'avait pas le droit de faire la guerre il Philippe V, et les officiers français devaient lui refuser l'aide de leurs épées; du* reste, il ne visait qu'à la couronne de France et prolongeait seulement les jours du jeune Roi pour amasser l'argent nécessaire à cette entreprise criminelle... La seule voie à suivre pour rendre le bonheur à la France, et à la Bretagne ses privilèges et ses libertés, c'était de s'appuyer sur l'Espagne pour forcer le régent a remettre ses pouvoirs entre les mains de

" Arch. nat., C 201 : interrogatoire de Le Moyne de Tartiouët. " Arch. nat.. G' 201 : M. de Brilhac à M. d'Argenson, 9 et 18 janvier 1720. " Arch. nat., G^ 201 : M. d'Argenson, au président de Brilhac, i5-i7, 23- 24 janvier, i*' février.

Et dépositions

Philipp-e V". (( » Cette déposition est assurément terrible », écrit d'Argenson".

Lcsincuipés Dans la foule des individus eompromis, la Chambre fit un choix des inculpés sur lesquels pesaient les charges les plus graves et retint sept noms : Pontcallec, Montlouis, Coué de Salarun, de Talhouët, Le Moyne, du Couëdic, de Coarorgan, Hiré de Kéranguen; ceux-ci étaient sous les verrous; seize autres, tous fugitifs seraient jugés par contumace : les deux Rohan-Pouldu, de Talhouët de Bonamour, Cocquart de Rosconan, de la Bouëxière-Kerpezdron, de Lantivy du Crosco, Le Gouvello de Kerantré, de Lambilly, Hervieu de Mellac, de la Houssay(\ de Coucssin de la Beraye, de Talhouët de Boisorhant, de Trevelec, du Groosquer et son frère l'abbé, de Villeglé. On s'occuperait plus lard du menu fretin. L'armoriai de Bretagne était largement représenté. Tous interrogatoires et confrontations faits et parfaits, les dossiers revus et paraphés, le dénouement approcha. Il ne pouvait faire l'ombre d'un doute. Le 20 février, le procureur-général de Vastan écrivit au garde des sceaux d'Argenson : (( Je vais me disposer à donner mes conclusions définitives, et cela peut aller très vite. Le procès sera prêt à être mis sur le Bureau dans les dix ou douze premiers jours de mars... Nous attendons incessamment les derniers ordres de S. A. R. Bientôt il ne sera plus temps, car les jugements doivent être prononcés aux condamnés et exécutés le même jour qu'ils auront été rendus". » Mais le Régent veut llaisser la justice suivre son cours et n'entend pas <( suspendre ni modifier l'exécution de l'arrêt". » La bonté instinctive du Régent faisait espérer qu'il oublierait assez l'intérêt de l'Ëtat pour acquérir quelque popularité en accordant une amnistie générale". Mais cette âme faible, cet esprit ondoyant savait refuser toute grâce au comte de Horn assassin, il saurait aussi laisser châtier les gentilshommes traîtres et conspirateurs. Coué de Salarun, qui avait dénoncé le débarquement des troupes espagnoles méritait, à ce titre, la clémence, il Tobtint. Coarorgan et Kéranguen faisaient piètre figure en regard des vrais coupables.

Ceux-ci étaient de la lignée des grands féodaux, les Biron, les

La réalité (lu crime

"' Arrh. nnt., C 201

*•■■ Arcli. uni.. G" *>oi

fif^llivcS, p. 392.

*^ Arch. nal.. G* 0.09.

*" Arch. nat.. G' 202

Déposition du nio<lcvin Hiijruos O'Connor. Généalogie de la Maimn de Talhouët, Pièces jnsli-

M. de Vastan à M. d'Argenson, 30 fcvrii^r 1720. M. d'Argenson à M. de Vastan, aij février 1720.

" H. B. de la Rouerie, Correspondance de la famille Thépault de Treffalégnen, dans Bulletin de la Société archéologique du Finistère, 1900, t. XXVI.

LA CONSPIRATION BRETONNE

Montmorency, qui trahissaient l'État et y nourrissaient les discordes et la guerre civile. En comparaison du rôle de la duchesse du Maine, cette caillette, dont les plans subversifs n'avaient d'autres armes que les fers à friser et la poudre à la maréchale, fourvoyée dans sa conspiration comme dans un vaudeville au-dessus de son talent, en comparaison de la bouffonnerie de Sceaux, k drame de Pontcallec comportait des accords positifs avec Tennemi, des préparatifs criminels et un commencement d'exécution. Rien de tout cela dans la conspiration parisienne et il faut plaindre — s'il ne faut que les plaindre — ceux qui par un sentiment de solidarité provinciale criminelle ont pensé découvrir des excuses et jusqu'à une injustice dans le châtiment de leurs compatriotes. La conspiration de Cellamare ne pouvait pas être mise sur pied, s'y fût-on pris autrement et mieux que ne s'y prirent Brigault, Laval et Pompadour; la conspiration de Pontcallec existait, elle était à pied d'œuvre et des bataillons espagnols souillèrent le sol français : il y eut 3oo hommes débarqués. Traiter d' « illusions » et d' « enfantillages )> le crime de ceux qui amenèrent l'ennemi en France, c'est la même indulgence dont on usera à l'égard des émigrés qui projetèrent de le conduire à Paris. Si on passe par les armes un factionnaire coupable de s'être assoupi, victime ignorée dévouée à la discipline et au salut de l'armée, faudra-t-il faire grâce (( après une sévère admonestation » aux traîtres qui mettaient au-dessus de tout les privilèges de leur Ordre, au-dessus de l'intégrité de l'État? Le clergé, les évêques du pays étaient dans leur rôle, peut-être, en parlant de miséricorde et d'amnistie'", le maréchal de Montesquiou voyait plus haut et plus clair en écrivant : <( Les extravagances qu'ils ont faites demandent des exemples de sévérité, ensuite l'amnistie pourra venir". »

Le 19 mars commença le rapport généraH de l'affaire qui dura plusieurs jours. 11 n'y eut point de séance publique, ni de débats contradictoires, ni de comparution des accusés; les crimes et les aveux rendaient' ces formes superflues. Le 26 mars, mardi de la Semaine-Sainte, la Chambre se réunit à cinq heures du matin et la séance se prolongea jusqu'après trois heures de l'après-midi, l'arrêt prononçait la peine de mort contre Pontcallec, Montlouis, Talhouët et du Couëdic, atteints et convaincus de lèse-majesté

" /bid., p. 56; Arch. nat, G^ 202 : le président de Brilhac à M. d'Argenson, 7 et 9 février 1720.

•' Arch. nat., G' 202 : le maréchal de Montesquiou à M. d'Argenson, 7 février 1720.

L'arrêt et l*exécutien

et de félonie. Différentes peines étaient portées contre les autres coupables, au nombre de cent quarante trois. L'audience fut levée a quatre heures un quart. Le bourreau et quatre confesseurs étaient avertis. A huit heures on sortit aux flambeaux se rendant 5 la place du Bouffay. Moins d'une heure après justice était faite. Le retentissement fut immense. « Dans quel canton du monde, écrira le bénédictin Lobineau, n'a pas été porté le bruit de cet acte sévère de justice'\ » La noblesse de France comprit la leçon salutaire et jamais plus, jusqu'à sa destruction, elle ne conspira contre son pays.

*2 Dom Lobineau, Réplique à M. Vabbé de Vertot, dans Revue de Bretagne, novembre 1867, p. AôG ; novembre 1869, p. .Sgo. Sur tout (v procès, voir Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, mss. 10679-10G87.

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