CHAPITRE XXXV
L'Espagne adhère à la Quadruple Alliance
(10 août 1719 — 17 février 1720.)
Alberoni et la révolte des Bretons. — Tentative auprès de Stanhope. — Décision des Provinces-Unies. — La mission Scotti. — Mauvais accueil de Dubois, de lord Stair et du Bégent. — Alberoni condamné à disparaître. — Lord Peterborough entreprend de ruiner Alberoni. — Le duc de Parme s'y pr^.te. ^- Alberoni se défend. — L'intrigue soutenue par l'argent. — Cheminements de Scotti. — Dernière soirée. — Disgrâce. — Alberoni sort d'Espagne. — Son passage en France. — Ses entretiens avec M. de Marcieu. — Il quitte la France. — L'Espagne entre dans la Quatruple-Alliance.
Après la dispersion de la flotte au cap Finistère, la ruine de Passage, la prise de Fontarabie et de Saint-Sébastien, rinsuccès des tentatives de liaison avec le Tsar, Alberoni ne mit plus en doute qu'il succomberait, mais voulut périr après avoir fait tout le mal qu'il pouvait faire. Pour y réussir on le vit adopter les expédients les moins sensés et les plus hasardeux, recourir aux mstruments les plus fragiles et les plus décriés. Là où l'intrigue avait échoué, il comptait faire appel à la révolte, et « c'étoit une I évolution toute nette' » que le cardinal se flattait de soulever en France. Les ports de Santander, de la Gorogne et de Vigo renfermaient encore les éléments indispensables à toute expédition maritime tentée contre l'Angleterre ou contre la France. C'est dans ces arsenaux qu'Alberoni rassemblait pour l'automne ses dernières ressources. Cette fois, son objectif était la France.
Pendant son séjour au camp de San-Esteban, il s'était abouché avec Mellac-Her vieux, se donnant comme mandataire de la noblesse de Bretagne, et Philippe V avait encouragé d'un billet autographe, le cardinal d'une traite de trente mille livres le mandataire de quelques .têtes chaudes. L'envoyé breton n'avait pas manqué de dépeindre le mécontentement des provinces avec
* C. de Sévelinges, Mémoires et correspondance du cardin^U Dubois, in-8, Paris, i8i5, t. II, p. Sgi.
Alheroni ella révuile (les Urelons
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LT.SPAGNE ADHÈRE A LA QUADRUPLE ALLIANCE
une abuiidance entraînante. A en croire ces esprits échauffes, le Poitou, la Picardie, la Bretagne étaient au moment de scbran- 1er. Les noms de ces trois provinces reparaissent dans la correspondance d'Alberoni et dans les aveux des complices de la duchesse du Maine, à en croire MeUac- lier vieux « tout le Poitou étoit du complot et, dans la Picardie, quatre mille honmies joindraient les Bretons\ » C'était là ce que ïiihbé Brigault appelait u cabaler en Picardie ». En réalité ces « mouvements » se sont léduits à fort peu de chose et se sont développés en dehors de la conspiration de Geliamare et, sauf l'affaire de Bretagne, lom de toute intervention espagnole. Alberoni n'était plus en mesure de tenter un puissant effort pour seconder la trahison bretonne, cependant il s'y attacha comme s'accroche à une épave le naufragé. Dans les derniers jours du mois d'août il revit MeUac- Hervieux^ et s'enflamma. 11 choisit un commandant en chef, le duc d'Ormond, deux lieutenants principaux don Blas de Loya et le chevalier don Timon Gonnok, destina deux bataillons qu on embarquerait à Santander sur trois frégates, avec deux nulle fusils, des pierres à fusil et de la poudre, mais point d artillerie on en trouverait là-bas. Le cardinal se mettait peu en peine du' succès qu'il tenait pour certain. Le duc d'Ormond recevait une somme d'argent dont « les Bretons boiront une partie » car c'est une nation ce qui aime la table et le vin et, de cette manière, on en fait tout ce qu'on veut\ » Sur cette boutade il bâtissait toute l'expédition hispano-bretonne. Après avoir vidé beaucoup de pi>ts, on prenait le chemin de Paris, cueillant le long de la route les contingents picards et poitevins sans rencontrer de lésistance, car avant que le Bégent eût ramené de Catalogne l'armée de Beiwick, les marches, la désertion, l'ivi^sse auraient réduit à rien les régiments français hors d'état d'approcher de la capitale vite conquise et occupée. ^
A voir de quelle façon Alberoni combinait cette entreprise on s'explique sans peine les échecs qui terminèrent toutes les autres et celle-ci. Les deux bataillons envoyés de Pampelune avaient gagné Santander où don Blas de Loya et don Timon Connock étaient prêts à embarquer, et le duc d'Ormond aussi, et l'argent aussi; il ne manquait que l'escadre. En l'attendant on put lire et reUi:e les manifestes qu'on emportait à profusion : manifeste
2 AWeroni aa 'duc d'Ormond, i3 septembre 1719» dans Baudrillart, Philippe V el la Cour de France, t. IL p. 373.
^ Alberoni au duc d'Ormond, 3 et i3 i^eplembise 1719» ^^^^-^ ^- "' p. ^»o- * Alberoni au duc d'Ormond, 3 septembre 1719, ibid., l. II, p. 388.
pour le Parlement de Paris, manifeste pour le Parlement de Bretagne, manifeste pour le P-irlement de Normandie, manifeste pour les ducs et pairs, en sorte que tout était prévu, mis au point et « il ne restait, au dire du cardinal, qu'à prier Dieu de bénir l'affaire et de donner la gloire au duc d'Ormond d'être un habile instrument pour faire changer de face aux affaires de l'Europe*. » Et l'escadre ne paraissait pas. Elle faisait sagement, car une puissante Hotte anglaise commandée par lord Cobham écumait ces parages, détruisait à Vigo les derniers vestiges de l'armement de Cadix épargnés par la tempête et regagnait l'Angleterre. L'escadre se risqua, sortit de la Corogne, arriva à Santander, embarqua les deux bataillons, et tout fut dit. Don Blas de Loya les lit débarquer et refusa de partir*, le duc d'Ormond en référa au cardinal qui s'emporta, puis se calma et il n'en fut plus question.
Alberoni avait appris ce nouvel échec le 10 novembre; le i5 il écrivait à lord Slanhope. Pour arracher la France à ses alliés, le cardinal entreprit de jeter l'Espagne entre les bras de l'Autriche et de l'Angleterre. L'Autriche n'ayant pas paru prendi^e au sérieux le projet de mariage entre le prince des Asturies et une archiduchesse\ une chance toute seule restait : l'Angleteri^! Un réfugié français, M. de Seyssan, retournant d'Espagne en Hollande, fut chargé d'une lettre pour Stanhope. Le cardinal rappelait au ministre anglais leur promesse réciproque de confiance lorsqu'ils pourraient mettre fin à la guerre, réconcilier leurs maîtres et travailler à la prospérité de leurs deux pays. M. de Seyssan savait le fond de sa pensée sur les moyens de finir la guerre sans blesser le point d'honneur de Philippe V. Alberoni était charmé de fournir à Stanhope l'occasion de conclure eette paix qui ne pourrait que fortilier sa position, ajouter à la confiance de son roi et à l'estime do toute l'Europe. Ce ^n 'était pas sans de grands efforts que le cardinal avait obtenu de son maître la permission de faire cette demande qu'on ne pouvait rejeter sans risquer de le pousser à bout. Et parmi les conditions proposées, \lberoni insérait le droit de commercer au Mexique. L'appât était si grossier que Stanhope eut peu de mérite à ïe repousser. Après
* Alberoni au duc d'Ormond, 19 septembre 1719, ibid., t. Il, p. SSg.
* M. de Marcieu au Régent, Pézenas, 8 janvier 1720, dan» V. Papa L' Alberoni e la sua dispartita délia Spugna, in-A, Torino 1877, p. 80.
' Public Record Office, France, vol. 353 : lord Stanhope à lord Stair, Hanovre, 7, 16 juin 17 19. V. Papa, L' Alberoni e la sua dispartita délia Spagna. in-4, Torino 1877, p. 77.
Tentative auprès de Manhope
Décision des
Provioces
Unies
avoir reçu la lettre et entretenu le négociateur, il coupa court et donna l'ordre de Ile rembarquer à Falmouth'.
Pour détacher de nous l'Angleterre, il n'était pas de concessions auxquelles l'Espagne ne fut prête à consentir. Le Roi Catholique, écrivait notre vice-consul à Cadix, persiste à concéder « tous les jours aux Anglais les passeports qu'ils demandent pour leurs navires, en sorte qu'ils viennent naviguer dans les ports d'Andalousie et autres, comme en temps de paix. 11 en est arrivé deux à Cadix, chargés de toutes sortes de marchandises, lesquelles ont été admises au commerce'. » Les marchands et négociants anglais ne se refusaient pas une si bonne aubaine, mais Alberoni n'y gagnait rien. « Aucune des puissances alliées n'entrera jamais ni en négociations ni en pourparlers avec aucun des ministres du Roi Catholique que, préalablement, il n'ait accepté pour préliminaires de la paix à faire, les conditions portées par le traité de la Quadruple-Alliance'". » A cette condition une autre se trouvait associée qui en était comme la garantie : le. renvoi du premier ministre. « Nous sommes tout à fait de l'avis du Régent, écrivait Craggs, l'expulsion du cardinal Alberoni est le meilleur moyen de parvenir à une bonne et solide paix" » et Stanhope disait : (( Toute paix faite avec le cardinal ne serait propix?ment de son côté qu'un armistice sans terme. » Dubois tenait sa proie et ne voulait pas la laisser échapper. <( Nous devons rendre grâce au Ciel qu'il n'ait pas mieux calculé ses entreprises et qu'il ait osé au-delà de ce qu'il pouvait. Puisqu'il est maintenant aux abois ne le laissons plus i^lever. » C'était impitoyable comme l'antique ostracisme.
Le cardinell n'était pas plus heureux en Hollande. Le représentant de Philippe V à la Haye, Beretti-Landi, avait su obtenir des Provinces-Unies la prorogation régulière du délai de trois ' mois accordé au roi d'Espagne pour adhérer à la Quadruple- Alliance. Dubois favorisait cette politique délatoire, mais l'Autriche ne voulait plus entendre parer de prorogation entraînant chaque fois un nouveau délai à l'annexion des duchés italiens.
* Brit. Mus., Addit., n° 20^26, Papiers Giialterio; Alberoni à lord Slanhope, Escurial, i5 novembre 1719; Oxenfoord Castle, Slair Papers, vol. XXÏII : lord Stanhope à Duhoit, Londres, 18 ( = 29) décemhre 1719; The Stair Annals,
vol. II, p. 391. » 1 »
» Arch. de la Marine, W 89, fol. 21; Arch. des Ajj. Êtrang., Anglotorrc,
t 328, fol. 437 : Chammorel au conseil de la Marine.
' i« Àrch, des AJf. Êtrang., Angleterre, t. 828, fol. 45o, 468; 2 et 17 novembre 1719. a • K
'' Oxenfoord Castle, Slair Papers, vol. XIX B, Craggs à lord Siair, 5 oc tobre 1719; The Siair Annals, t. II, p. 4o2-
L'ESPAGNE ADHÈRE A LA QLADHLPLE ALLIANCE
Enfin, le 18 novembre, les rois de France et d'Angleterre et l'Empereur accordèrent au roi d'Espagne un dernier délai de trois mois à dater de ce jour, au terme duquel, si ce prince n'avait accédé à l'Alliance, ses fils du second lit seraient tcmus pour exclus des duchés ipso facio^'. Les Hollandais ne pouvaient plus retarde! leur accession à l'Alliance, ils tardèrent encore cependant, mais déclarèrent à Alberoni qu'à l'expiration du délai de trois mois ils déclareraient la guerre à l'Espagne.
Tous les malheurs de la guerre retombaient sur le ministre qui l'avait suscitée. La Reine Elisabeth commençait à se ressouvenir que ce favori malchanceux était le lils d'un journalier parmesan, et elle ne cachait plus son dégoût'\ Dès lors, la nourrice Laura Piscatori pouvait tout oser, tout se permettre, un jour que le cardinal, entré dans la chambre du Roi, posait la main sur du linge préparé pour le monarque, cette mégère jeta dans le feu à l'instant ce qu'il avait touché'\ D'autres influences subalternes, les seules qui s'exerçassent dans ce gouvernement confiné entre l'alcôve, la garde-robe et le confessionnal, celles des abbés Platania et Carraccioli achevaient d'ébranler eettegrandeur vacillante. Le coup qui le précipita était parti de
Parme.
Le duc de Parme n'apportait pas aux affaires l'obstination ^*g^^^*^°" qu'y mettait Philippe V. Celui-ci accablé de dégoût par la campagne de Navarre sentait en lui de vagues pensées d'abdication'", mais presque aussitôt la brillante victoire remportée à Villa Franca par son armée de Sicile réveillait en lui le point d'honneur et le détournait de la paix. A Parme on voyait une armée autrichienne prête à envahir le duché et cette perspective dissipait tous les anciens rêves de gloire et d'agrandissements, elle les dissipait si bien que pour ne pas s'exposer aux mauvaises chances d'un trop long retard, le duc de Parme envoya au roi et à la reine d'Espagne le marquis Scotti.
Scotti ne pouvait pas être éconduit aisément et le cardinal dut se résigner à le laisser entretenir les souverains. Il leur conseilla la paix, ils y consentirent pourvu qu'elle ménageât leur orgueil, 0 ill ne s'agissait plus que de sauver le décorum'*. » Le 3i juillet,
" Saint-Philippe, Mémoires, cités par P.-E. Lémontcy, .op cit., t. I, p. 277. *' Arch. des Aff. Êtrang., Espagne, Mémoires et Documents^, t. 1/12, fol.
•* P.-E. Lémontey, op. cit., t. II, p. 277.
'* Lettres citws par P.-E. Umontey, op. cit., t. I, p. 271, note i. »" Arch. des Aff. Êtrang., Angleterre, t. 325, fol. 69 : Chammorel à Dubois, 27 juillet 17 19.