‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 67 sur 193 · CHAPITRE XXXVI L'apogée du Système · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI L'apogée du Système

(4 décembre 1718-80 décembre 171 9)

La Compagnie de V Anti-Système. — La Banque particulière devient Banque royale. — La Banque recourt à la force. — Prospérité naissante de la Lompagnie. — La Compagnie d'Occident devenue Compagnie des Indes — Le déchaînement de l'agiotage. - L'apogée du Système. - Concession de la ferme générale à la Compagnie des Indes. — Hausse des actions. — Empressement des acheteurs. — Commerce de la rue Quincampoix. — Les folies de 1 agiotage. — Les achats de Law. — Benchérissement du coût de la vie — t.on version de Law. - Hostilité de lord Stair à l'égard de Law. - Presoiiption de la monnaie métalUque. Assemblée générale du 3o décembre.

Les opérations militaires et leurs conséquences diplomatiques ont intéressé assez peu l'opinion publique passionnément fixée sur les combinaisons financières pendant tout le cours de l'année 1719. Un nom éclipse tous les autres noms, celui de Law. Sans doute, (( il a toujours bien des ennemis' » et (( il faut avouer qu'il est détcsté^^ », mais il lui suffit d'être aimé à l'adoration par ceux qu'il enrichit; a tous ses actionnaires ne s'entretiennent que de sa santé, il vous disent : Bonne nouvelle, le temps se rafraîchit, cela est de grande conséquence pour la santé de M. Lass. On étoit bien inquiet durant ces chaleurs, mais il seroit bien à souhaiter pour sa santé que l'on eût un peu de pluie' ». \ dire vrai, Law avait d'autres préoccupations. Vers la fin de l'aniiée 1718, des hommes d'affaires, des banquiers et, parmi eux, les frères Paris, soutenus en secret par d'Argenson, s'étaient rendus adjudicataires, sous le nom d'Aymard Lambert, valet de chambre du garde des sceaux, du bail des fermes générales. Ils proposaient à l'État un revenu annuel de quarante-huit millions

^ Cazette de la Régence, p. 289; 20 octobre 1718. • .

' Mad/ime à la raugrave Louise, i4 novembre 1718, dans Correspondance, édit. G. Brunet, t. II, p. 3i.

* M. Caumartin de Saint-Ange à Mme de Balleroy, i: août 1719, dans Les correspondants de la marquise de Balleroy, t. II, p. 68-69.

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La

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Système

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HiSTOiBE DE L\ RÉGENCE

ci demi de livres et créaient, pour l'exploitation de leur concession, une compagnie au capital de cent millions divisés en cent mille actions de mille livres chacune, et payables en contrats de rentes sur l'Hôtel de Ville, en billets de contrôle des exploits et en billets de la caisse des receveurs généraux. Cette compagnie organisée suivant les mêmes règles qui avaient été adoptées pour h compagnie d'Occident, reçut du public le sobriquet de Compagnie de V Anti-Système, /( Il est certain, dit Forbonnais, que ses actions avoient un avantage décidé par la nature des affaires et des bénéfices qu'elles embrassoient : elle devoit gagner le dessus, et cela arriva en effet. »

Laban.ioe Autant pour décourager cette rivale que pour prévenir d'autres particulière tentatives, Law avait arraché au Régent la décision prise le 4 déhaoque ccmbre 1718. La confidence avait été gardée d'abord entre Law, royale jp Ragent et le duc d'Antin, ils s'en ouvrirent au duc de Bourbon dont l'avarice sordide contenait les bruyantes incartades d'une complète ignorance. D'Argenson fut appelé à leur dernier conseil tenu, la nuit, dans un cabinet du Palais-Royal. A la lecture d'un travail achevé à son insu, le garde des sceaux pâlit; mais, en vieux courtisan, il dompta promptement un trouble dont il prévit tout le danger. En effet, la résolution était prise de le destituer s'il eût montré la moindre résistance. La décision sortie de cette espèce de conjuration nocturne, fut envoyée ou i»arlenient le lendemain et fut repoussée par quatre-vingt-quatre voix contre vingt-trois. Depuis le lit de justice, le Parlement avait pris le parti de ne rien enregistrer, et la Cour de tenir pour enregistré tout ce qui ne le serait pas\ La volonté du Régent devint donc, sans autre formalité, loi de l'État et la banque générale fut convertie en banque royale. Décision d'autant plus hardie que le Parlement avait dénoncé un projet qui allait rendre le roi de France marchand d'argent et escompteur d'effets, et l'avait supplié <( de vouloir bien faire chercher d'autres expédients plus proportionnés à la majesté royale et de plus facile exécution'' ». A compter du i*'' janvier 1719, la banque serait régie et administrée au nom et sous l'autorité du Roi, d'après les ordres du duc d'Orléans. Les six millions qui formaient l'ancien capital durent être remboursés aux actionnaires et les douze cents actions achetées à la Compagnie d'Occident restèrent en dépôt dans la caisse comme garantie des billets émis*. Des modi-

* P.-E. Lémoniey, Histoire de la Bégence, l. I, p. 3oi.

* Dangcau Journal, t. XVII, p. /i24, /|36, hZ-] ; 4, i4, 16 décembre 1718.

* F. Véron du Verger de Forbonnais, Recherches et considérations sur les finances depuis 1695 jusqu'en 1721, in-12, Paris, 1758, t. VI, p. 279.

t-^-^JF\^

L'APOGÉE DU SYSTÈME

fications importantes furent introduites dans la nouvelle organisation. Outre les billets en cens de banque, monnaie idéale et invariable, on fabriqua d'autres billets en livres tournois^ monnaie soumise à tous les accidents des refontes. Les paiements ne seraient plus stipulés au gré du vendeur et de l'acheteur; l'or et les billets devaient être seuls employés dans les transactions importantes, interdiction de faire usage de la monnaie de billon au-dessus de six livres et de la jnonnait au-dessus de six cents livres'. Comme la France ne possédait qu'une très petite quantité d'or, le commerce se vit envahi par le papier, que personne n'eut le droit de refuser, et .dans la prévision d'une demande plus considérable, le roi établit cinq succursales : à Lyon, à La Rochelle, à Tours, à Orléans et à Amiens.

I^s ordonnances qui se succédèrent transformaient une institution libre et utile en un établissement tyrannique et pernicieux. Le billet n'aurait dû « recevoir de préférence sur l'argent que par la préférence des contractants », en ordonnant de recevoir les billets en paiement des impositions et de toutes les créances de l'État, le régent donnait un grand essor à la circulation du papier et portait une grave atteinte à la franchise du commerce. Jusqu'à ce jour chacun pouvait recevoir ou refuser, à son gré, les billets; désormais ces billets ne pouvaient être refusés sans préjudice pour le crédit du roi dont ils portaient l'efligie. Le créancier était contraint de recevoir et le débiteur contraint d'offrir cette monnaie factice. Cependant il pouvait arriver que la confiance se dérobait malgré les édits, les effigies et les promesses. Alors John Law sortait d'embarras en recourant à l'usage de la force. Un arrêt du Conseil du 22 avril 1719 ordonna « que les billets en livres-tournois (qui n'offraient pas iiux porteurs une entière sûreté) ne pouriaient être sujets aux diminutions qui pourraient survenir sur les espèces et seraient payés en entier' ». Law recourait tout naturellement aux moyens îïbusifs que, loin de repousser, il prônait et recommandait; d'ailleurs la contradiction ne l'arrêtait pas. Ce même arrêt du 22 avril déclare la guerre aux espèces métalliques et entend leur substituer, d'autorité, le papier dans la circulation. Nommé directeur de la banque royale, le 5 jnvier 17 19, Law faisait rendre le jour même un arrêt en Conseil suivi de quatre autres (11 février, 1"^ et 22 avril, 10 juin) l'autorisant à émettre des billets pour

I a banque

recourt

k la force

' Arrêt du 4 décembre 17 18.

* Arrêt du 27 décembre 17 18.

• F. Véron du Verger de Forbonnais, op. cit., t. VI, p. 282; P.-E. Lémontey,

l'rospt'iilc naissante

de la Compagnie

la

Compagnie

<i'«»r.Mdeiit

devenue

Compagnie

des Indes

3g8 . HISTOIRE DÉ LA RÉGENCE

une somni€ totak de i6o millions. Olte quantité énorme de papier devait se soutenir gràc€ à l'avilissement des espèces métalliques, moyen auqu<3l Lavv n'hésiterait pas, le cas échéant, a recourir. Après avoir combattu l'émission de |>etites coupures qui pourraient facilement servir aux transactions du même peuple, c. sujet à passer subitement d'une confiance sans limite a une crainte exagérée », Law avait accepté la création de billets de lo livi^s^". Voyant que le public demeurait méfiant à son égard, il ne se contenta pas de se faire accorder pour neuf ans la ferme du tabac, il imagina le marché à prime, mode d'opération alors inconnu et qui fit impression sur le public''.

Law conduisait de front les destinées de la banque et celles de la compagnie. Au commencement de 1719, la compagnie tint sa première assemblée générale. Le Kégent, le duc de Charti-es, le duc de Bourbon, le prince de Conti, des maréchaux, des courtisans témoignèrent par leur présence de l'intérêt qu'ils portaient à la Compagnie. Celle-ci venait d'acheter au prix de 1.600.000 lifres le privilège et le matériel de la compagnie du Sénégal ce qui lui donnait onze vaisseaux tout appareillés'^ On fit publier bien haut le chiffre de l'exercice écoulé et cette situation favolable affermit et éleva le cours des actions. La confiance venait enfin Au mois de mai 1719, la compagnie possédait 3.677.000 L ' en caisse et -f.o.ooo I. en marchandises; 21 vaisseaux dont une dizaine faisaient voile vers la Louisiane. En trois années d'infatic^ables efforts, Law sut faire reparaître l'argent, rétablir la confiance, ranimer le commerce, délivrer l'État d'une charge considérable de billets, révéler à la France la riehesse d'une admirable cclonie Symptôme dont la signification ne pouvait être conte.^lée les fermiers s'étaient mis à payer leurs baux, ce qui ne se voyait presque plus depuis trente ans, les ouvriers expatries commençaient à rentrer dans leur patrie, le commerce se ranimai , l'agriculture gagnait du terrain, le change se relevait. De pareils résultats, faits pour éblouir et pour troubler, confirmèrent Law dans l'infaillibilité de ses projets et il se résolut à pousser le Système jusqu'à ses dernières limites. C'est au mois de mai 1719 cîue fut prise cette décision; elle marqua le début de l'agiotage. Une ordonnance royale du ?.6 mai conféra à la Compagnie d'Occident le monopole du commerce maritime en France. La compagnie de la Chine, qui n'avait jamais profité de son privi-

"> De Monthyo'n, Particalurités et observations sur les ministres des finances les plus célèbres depuis 1660 jiisqu^en 1701, in-8, Paris, 1812 p. 97^ suiv.

11 F. Véron du V<^rî?or do Forbonnais, op. cit., t. VI, p. 2»b.

12 F. Véron du Verger de Forbonnais, op. cit., t. VI, p. 276, 286.

L'APOGÉE DU SYSTÈME

\bgc, et la Compagnie des Indes Orientales qui détenait seule le droit de faire du commerce dans les ports de l'Océan Pacifique entre le cap de Bonne-Espérance et le détroit de Magellan, furent iiup[)rimtH?s et absorbées par la Compagnie d'Occident qui s'appellerait désormais Compagnie des Indes. Le préambule de l'édit mettait au compte de la mauvaise administration des directeurs l'insuccès de ces compagnies. Des répartitions prématurées et des (hoits de présence ont consommé les fonds sans profit, ce qui a imposé l'obligation d'emprunter à des taux excessifs. Le commerce languit, les Indiens murmurent, aussi la suppression des privilèges de ces compagnies a été résolue. L'établissement de celle qui leur succède, « la protection qui lui est accordée, sa bonne administration, le crédit qu'elle s'est acquis, les fonds considérables qu'elle aura... ont fait penser qu'on ne pouvait remettre en de meilleures mains le commerce des Indes et de la Chine : par ce moyen et par la jonction qui a été faite à la compagnie d'Occident de celle du Sénégal, on réunit dans une seule compagnie un commerce qui s'étend aux quatre parties du monde. » Pour satisfaire les créanciers de la compagnie d'Orient, tant en France qu'aux Indes, on lui permettait d'émettre 5o.ooo actions nouvelles, de 5oo livres, qui ne pourraient être acquises qu'en argent comptant et au prix de 55o livres par action, dont 5o livres payées comptant et les 5oo livres réparties sur vingt mois par portion égale chaque mois. Cet édit fut longuement étudié et discuté par le Parlement'^ qui prescrivit des remontrances. Le soir même un arrêt du Conseil passa outre.

A partir de ce jour, aucune des nouvelles mesures financières ne fut soumise à l'enregistrement : le Conseil décida seul et pendant près de dix mois on n'entendit plus parler du Parlement. Il se tut au moment où son opposition commençait à devenir légitime et où sa résistance aurait modéré peut-être l'élan trop rapide du Système, s'il avait eu le droit et la force de résister. Mais, selon son habitude, il cédait devant la puissance, et luttait contre la faiblesse^*.

L'une après l'autre les compagnies de commerce disparaissaient bientôt l'Océan entier, puis la Méditerranée furent abandonnés à la Compagnie des Indes maîtresse absolue du commerce colonial de la France. A cette exploitation nouvelle il fallait de nouveaux capitaux. Avant même la publication de l'édit

" Arch. du Parîcm., Registivs du Cons<^il secret, t. X, 8^26, séano*^ d\t 16 juin 1719.

^* E. Levasseur, op. cit., p. loij.

le déchaînement de l'agiotage

L'APOGÉE DU SYSTÈME

L'apogée du Svlème

de mai, les ancîennos actions se négocièrent avec 3o pour cent de prime €t l'empress^nient à souscrire les nouvelles fut si grand qu'en peu de jours les demandes dépassèrent cinquante millions. Une passion nouvelle venait de se révéler, la passion des richesses acquises sans effort, sans péril, sans fatigue même, et John Law avait été ass-^z habile pour faire mordre cette passion au cœur de toutes les classes de la société. Une soif immense, inextinguible, parce qu'elle ne résidait dans aucun besoin véritable mais dans l'insatiable imagination, allait emporter les hommes dans une sorte d'affolement. Law, qui l'avait déchaînée, en fut la première victime. Un arrêt du Conseil, du 20 juin, « voulant ôter tout prétexte et moyen d'acquérir les actions nouvelles par préférence et établir une règle générale qui ne fût susceptible d'aucune faveur », décida qu'on ne serait reçu à souscrire qu'en présentant quatre fois autant d'actions anciennes qu'on voulait avoir d'actions nouvelles. L'obligation de présenter quatre actions anciennes — qu'on appela les mères — pour souscrire à une des actions nouvelles — appelées filles — était une combinaison habile, devenue fréquente depuis ce temps, imaginée dans le but de réserver aux actionnaires de la société dont le capital social était augmenté, le privilège de souscrire aux actions nouvelles. La combinaison décida une hausse. Les anciens actionnaires présentèrent les anciens titres afin de souscrire aux nouveaux; cela fait ils revendirent leurs actions à ceux qui brûlaient d'impatience de les acquérir à tous prix. Les transactions prirent un si grand développement que le numéraire n'aurait pu suffire, aussi Law avait eu la précaution de faire autoriser la banque, le 10 juin, à émettre pour 5o millions de billets. Afin que le public n'en manquât pas, on n'y mît pas un trop haut prix, une ordonnance du :>o juillet autorisii une émission de i^t^o millions d'autres billots. Pendant ce temps, les mères et les filles se vendaient i.ooo 1. à la fin du mois de juin et i.4oo livres au début du mois de juillet. Le i"' juillet, la banque royale et la Compagnie des Indi^s ont fait accepter par le public une valeur en papier de 4io millions. Le i"*" anvier i7r>o, billets de banque et actions de la Compagnie représentent 7 milliards 24o millions entre

les mains du public.

Que faire? S'arrêter? Cesser la fabrication des billets et provoquer la baissé, Law n'y songe seulement pas. Le nombre et la

i"* A. Coiirloi"?, Histoire de la banque de France et des principales institutions françaises de crédit, depuis 171G, in-8, Paris, 1876, p. 3o2.

valleur des billets ajoutent, suivant lui, aux richesses de la France, mais il appréhende une cabale, une manoeuvre, une panique, la multitude venant échanger son papier contre du numéraire. Alors il imagine un effort coordonné de la banque et de la Compagnie. Trois jours consécutifs de la fin de juillet en offrent un exemple : le 25, pour empêcher les retraits d'or qu'on commence a effectuer dans ses caisses, la banque obtient la réduction du cours des louis de 35 à :^4 livres et une émission de 24o millions de nouveaux billets; le même jour, la Compagnie obtient la concession de lia fabrication des monnaies, avec ses profits, pendant neuf ans; — le 26, la Compagnie annonce à ses actionnaires qu'à partir du i®*" janvier 1720 le dividende de ses actions s'élèvera à 2 pour cent; — le 27, comme il s'agit de trouver les 5o millions à payer au trésor en échange du privilège des monnaies la Compagnie est autorisée à émettre 5o.ooo actions nouvelles de 5oo livres mais qu'on paierait i.ooo afin de ne causer aucun préjudice aux mères et aux filles. L'agiotage s'empara encore de ceci. Comme les actions nouvelles étaient payables en \ingt termes mensuels égaux, on recevait en échange de 5o 1. un titre de i.ooo livres. Law fit décider qu'en présentant quatre mères et une fille on obtiendrait une action nouvelle, — qu'on nomma petite-fille — ; c'était une excitation de plus donnée^ à 1 agiotage, aussi les petites-filles furent encore plus recherchées que ne l'avaient été les filles. On se disputait les actions anciennes dès qu'il en paraissait sur le marché, afin de pouvoir souscrire aux actions nouvelles; en novembre et décembre 17 19, les actions de la Compagnie atteignirent les prix fabuleux de i5 et même 18.000 livres. Ce fut l'apogée du Système et un moment unique. <• Law faisait merveille avec son Mississipi, écrit Saint-Simon, on avait fait comme une llangue pour entendre ce manège et pour pouvoir s'y conduire. C'était à qui aurait du Mississipi. Il s'y faisait presque tout à coup des fortunes immenses. Law, assiégé chez lui de suppliants et de soupirants, voyait forcer sa [3orte, entrer du jardin par ses fenêtres, tomber dans son cabinet par la cheminée. On ne parlait que par millions. » Le duc observait et se réservait. « Depuis la fable du roi Midas, disait-il, je n'ai lu nulle part, et encore moins vu, que personne eût la faculté de convertir en or tout ce qu'il touchait; je ne crois pas aussi que cette vertu soit donnée à Law; mais je pense que tout son savoir est un savant jeu\ un habile et nouveau tour de passepasse qi met le bien de Pierre dans la poche de ,Tean et qui n'enrichit Iles uns que des dépouilles des autres; tôt ou tard cela tarira,

ff:

le jeu s€ verra à découvert; une infinité de gens demeureront

ruines ,

f.nncessinn Geux qui sc sont jetés à corps perdu dans le Système le pren- ^^ ''^>Jle^ ^"^^^ ^^^ u^ autre ton. « Mes actions gagnent i.ooo livres aujourà la d'hui, écrit Caumartin de Boissy. On ne voit que des gens qui ^diTindes <>nt fait des fortunes immenses''. C'était un jeu dans le commencement, cela est devenu une manie, une maladie dans les formes. Ces pauvres gens n'ont que le gain en tête, sont pris d'une fièvre chaude, ne parlent que de millions supputés, calculent et crèvent en quatre jours : réellement les médecins disent que dans tous les transports il y a du Misisissipi. La moitié de Paris recommande en s'éveillant à Dieu M. Law ou l'invoque lui-même". Dans les premiers jours du mois d'août, les actions montèrent à 1.700, à :>.ooo, à ^.^So, à 3. 000 livres; c'est qu'on commençait à parler d'une extension nouvelle de la Compagnie, en plus de la ferme des tabacs et de la fabrication des monnaies, elle allait être chargée du recouvrement de presque tous les impôts publics perçus jusqu'alors par les fermiers et les receveurs généraux. Colbert avait concédé la levée de la plus grande partie des contributions indirectes à une seule compagnie et on a dit qu'au mois de septembre 1718, un sieur Aymard Lambert avait pris l'adjudication de la ferme générale, portant un coup sensible au Système. Law, toujours soutenu par le régent décida la suppression de cette rivale. Pour obtenir de l'État l'annulation, après une année de jouissance d'un bail passé pour six années, Law offrit des avantages immenses. Le bail Aymard Lambat procurait /i8.5oo.ooo livres, Law porta sa redevance à 62 millions. De plus, Law proposait au roi un prêt de douze cent millions à 3 pour cent qui serviraient au remboursement des rentes et autres charges assignées sur les aides et gabelles, sur les tailles, sur les recettes générales, sur le contrôle des actes, sur les postes; on remboursera en outre 100.000 actions de la compagnie des fermes, les billets de l'Ëtat et ceux des receveurs généraux, les finances des offices supprimés ou à supprimer. C'esl l'extinction de presque toute la dette publique. Un arrêt du Conseil, du 27 août 171 9 casse donc et annule, à compter du

*• Saint-Simon, Mémoires, t. XI, p* 121.

'^ M. de Caumartin tk Boissy à la marquise de Balloroy, Ch. Aubcrlin. L'Esprit public au XV///« siècle, in-8, Paris, 1878, p. i^8-i4o; voir Les correspondants de la marquise de Balleroy diaprés les originaux inédits de la Bibliothèque Mmarin^, par E.-M. de Bartliélemy, in-S, Paris, i,S83, I. îl, p. 69.

»• Jbid., t. II, p. 79-80.

L'APOGÉE DU SYSTflME

ï**" octobre, le bail Aymard Lambert et conclut un bail de neuf années avec la Compagnie des Indes de qui il accepte le prêt de douwî cent millions. En/ eonséquence, toutes les rentes isont éteintes et supprimées; les titres seront rapportés au Trésor et les rentes seront remboursées en assignations sur le caissier de la Compagnie des Indes : les ordonnances de liquidation des charges supprimées, les billets des receveurs généraux, ce qui reste de billets de l'État, etc., seront égalem(»nt présentées au Trésor, et transmis au caissier de la Compagnie qui les acquittera.

La concession des fermes générales avait encore fait monter les actions. I^e i**" septembre, les actions furent à 4. 600 livres et 4.750 livres; on donna des primes pour en recevoir à 8.000 dans un certain temps. Cette concession fut, au dire de Forbonnais, u l'espèce d'enchantement qui enivra en quelque sorte toute la nation. » Law avait obtenu le bail des fermes à condition de lembourser les rentes; la dépense avait été évaluée à 1.200 millions et, cependant, les rentes seules faisaient plus i.3oo millions. Bien plus le bail Aymard Lambert aboli se soldait par une dette de 100 millions à acquitter; la finance des receveurs généraux supprimés allait à 8.i4o.ooo livres; la différence de l'inlérêt à 4 pour cent réduit à 3 pour cent devait se solder par un lemboursement de 100 millions. Enfin, pour libérer l'État de ses dettes anciennes il fallait compter deux milliards 226 millions i)!39.925 livres. Cette révolution financière, inouïe, s'accomplit lestement, au moyen de quelques ordonnances échelonnées à peu dé jours d'intervalle.

La concession de la ferme générale remontait au 27 août; le 3i, la rente et les offices inutiles étaient supprimés; le i3 seplembie. création de cent mille actions donnant 5o millions; le 28 septembre, création de cent mille autres aetions; le 2 octobre, nouvelle émission de cent mille actions suivie, le 4 octobre, liune émission supplémentaire de 24. 000 actions. Alors on fut lémoin d'un spectacle dont la description a paru impossible aux contemporains. 11 n'est plus question, comme pour les filles et les peliles-filles, de Boo ou de i.ooo livres, mais de 5.ooo livres. Law aurait pu exiger que la prime tout entière fut immédiatement versée en échange de l'action, cette mesure eut mis obstacle h la hausse effrénée, il l'écarta soigneusement; il fut déeidé que les actions s<^raient acquittées en dix paiements égaux de 5oo livres, le premier en souscrivant, et les neuf antres de mois en mois. Les spéculateurs entix^virent d'immenses bénéfices. L'empressement à souscrire devient une lutte sauvage, les actions apportaient la fortune et les premiers souscripteurs seraient seuls

Hausse des actions

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HISTOIRE DE LA Rl-GENCE

servis; il ne s'agissait plus de posséder ni mères, ni filles, ni petites-filles, mais il suffisait de pouvoir atteindre le caissier et déposer ses 5oo livres entre les mains de cet homme. Un arrêt du 26 septembre réservait les souscriptions à ceux qui paieraient en (( récépissés de caisse de la Compagnie, en billets de l'État ou de la caisse des receveurs généraux, en actions de la compagnie des fermes ». Ces effets montèrent aussitôt tellement que le trafic devint difficile, il fallut admettre les souscripteurs à faire usage des billets de banque et on en fabriqua pour 9À0 millions en coupures, non plus de i.ooo, de 100 et de 10 livres, mais uniquement de 10.000 livres. C'est à ce chiffre que, dès le jour de la souscription, ou peu après, les actions se vendirent, à la fin de novembre, on Ta dit, elles atteignaient à iB.ooo et à

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