‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 7 sur 193 · CU. V · texte numérisé non relu

CU. V

Le testament du roi

Coup parièrent qu'il ®e soutiendrait à peine jusqu'aux premiers jours du mois de septembre. Un jour que Torcy lisait à haute voix quelques gazettes qu'il n'avait pas parcourues auparavant, il lui arriva de s'arrêter court et de reprendre la lecture comme fait un homme qui saute un passage. Le Roi s'en aperçut, en lit la remarque et voulut tout entendre. Torcy dut obéir, c'était l'article des paris anglais. Sur l'heure même, Louis XIV s'y montra indifférent, mais le i8 juin, à son souper, il dit : u Si je continue de manger d'aussi bon appétit que je fais présentement, je ferai perdre quantité d'Anglois qui ont fait de grosses gageures que je dois mourir le premier jour de septembre prochain'"\ )> Là dessus, un courtisan, M. de Gheverny fit une longue rapsodie de pareils bruits sur la santé du Roi qui avaient couru dix-huit ou vingt années auparavant'"'. Tout isemblait dans l'existence royale destiné à la perpétuité. Travail, promenade, prière, repas, délassement, chaque chose reparaissait au moment déterminé avec une régularité mécanique. L'imprévu, l'inusité trouvait sa place dans le programme immuable. Pendant l'octave de la Fête- Dieu, le Roi assiste chaque jour au salut de la paroisse et accompagne la procession jusqu'au reposoir. Quelques jours après, au début du mois de juillet, il passe la revue de ses gardes du corps, les voit à pied, en fin connaisseur et témoigne sa satisfaction : (( Jamais, dit-il, il ne les avoit vus si beaux'"*. » Il s'amuse quelques instants avec le Dauphin qui grandit et commence à parler avec gentillesse'"' , il discute l'enregistrement de la bulle Unigenitus avec le Premier Président et le procureur général, passe de nouvellles revues et gagne ainsi le commencement du mois d'août. Il n'abandonne rien de ce qui a fondé son immense prestige en Europe, il reste l'arbitre suprême et universel; la mode elle-même recherche ses décisions. Le i^^ août, la duchesse d'Orléans et la princesse de Conti viennent après son souper lui soumettre un nouvel habillement, mais il leur déclare « qu'il n'aime ni leurs tabliers ni leurs écharpes'" ».

Pendant ces mois d'été, le duc d'Orléans et lord Stair pour- Poursuitson suivent en grand secret leurs négociations. Le duc vivait dans ^vec^e^duc

»»• J. Buval, Joarnal de la Régence (1715-1723), édil. Campardon, în-8, Paris, i865 ' I, p. 37; voir G. Mareschal de Bièvrc, Georges Mareschal, seigneur de bièvre, chirurgien et conjident de Louis XIV (i658-i736), in-8, Paris, 1906,

"' Saint-Simon, Additions au Journal de Dangeau, t. XV, p. 420.

"• Dangoau, Journal t. XV, p. 449» ^56; 9 et 24 juillef 1716. »°» Dinfeeau, Journal, t. XV, p. 449; 10 J"i^^<^^ ^715. "• Dangt'uu, Journul, t. XV, p. 45:; 26 juillet 1715. ^

»" Paug«au, Journal, t. XVI, p. i ; i*"" août 1715.

d'Orléans

ao

LE TESTAMENT DU ROI

un isolement injurieux, à oe point qu'.< il était évite de pr^que tous ceux qui sortoient de sa table"' ». Insouciant et crédule, il se répétait qu'il aurait son heure et sa revanche, des necromans l'en avaient assuré et il s'y préparait à sa manière, par l'intrigue qui flattait son goût pour tout ce qui ressemblait au mystère, a la cabale à la conspiration. Sa bravoure à la guerre allait jusqu a ta témérité sa pusillanimité devant une maîtresse allait jusqu à lia poltronnerie'", mais le point d'honneur pouvait tout sur son âme Du moment qu'on vint à bout de le persuader que la résignation à la perte de ses droits à la régence ferait mettre en doute son courage, il résolut de ne jamais souffrir pareil affront, délaissa la peinture, la chimie et l'occultisme pour se jeter diins

la politique. , . , . , ,

Il semblait destiné à réussir tant ses dons extérieurs dégageaient de séduction. De moyenne taille et gros sans être gras, l'air cl le port aisé, le visage agréable, très coloré dans le cadre d'une perruque noire"*, le duc d'Orléans avait un sourire et des gestes d'une grâce infinie, une élocution facile, nette et sonore. Son esprit qui touchait à tout en tirait le suc et en conservait la fleur, c'est ainsi qu'il exposait avec aisance et clarté les sujets qui s'v prêtent le moins : finance, politique, guerre, administration Improvisateur, il évitait la banalité; causeur, il possédait b réplique; conteur, il affinait l'épigrarnme; né un siècle plus tard, H eut brillé à la tribune entre Barnave et Vergmaud. On le verra dans peu conduire et entraîner la Grand'Chambre avec l'adresse d'un parlementaire consommé. C'est qu'il mettait tant d'affectation à s'inspirer d'Henri IV, à limiter à lui ressembler que l'art si fin des harangues de son aïeul ne lui paraissait pas moins enviable que sa bravoure et sa galanterie. .\u crépuscule d'un long règne où l'éloquence politique avait été impitoyablement étouffée, c'était une découverte surprenante d'en rencontrer le goût, l'estime et les moyens chez le propre

neveu de Louis XIV. ., • j

Cette tendance était faite pour lui concilier la sympathie de lord Slair, très pénétré de la valeur des institutions libérales de son pays, et capable de lui en dépeindre le fonctionnement et les avantages. Cependant leurs entretiens étaient forcément rares et écourtés. Stair s'était conformé avec tant d'exactitude à ses ins-

"» Saint-Simon, Mémoiref-, ^dit. Chéruel, 1881, t. XII, p. laB.

1'» M(ulame à la duchesse d'Hanovre, Versailles, 12 mai 1712, op. cit., édil.

Jaéirlé, l. II, P- i7^- ' . j ». «ii...

•» Voir le portrait du duc d'0rl6ans par Santcrrc, au musée de Vcrsaille».

tractions qu*en l'espace de moins de six mois il s'était rendu impossible; on le mit dès lors en une sorte de quarantaine"'. Non seulement Torcy le tenait à l'écart, mais le maréchal de Villeroy l'évitait, les courtisans l'ignoraient et le roi de la Grande-Bretagne se trouvait obligé de lui recommander de ne plus soulever pendant quelque temps de questions irritantes. Il eut été imprudent de lui faire accueil au Palais-Royal et le duc d'Orléans communiquait avec l'atrabilaire écossais par des intermédiaires, l'abbé de Thésut et l'abbé Dubois, peu empressés à se compromettre. , , j jn

Lord Stair était d'autant plus avide d'approcher le duc dUiléans, de le faire parier, qu'il croyait, comme son gouvernement, que la Cour de France était disposée à favoriser une nouvelle tentative du Prétendant; le diplomate prisait assez haut sa propre finesse pour ne pas douter qu'un entretien lui apporterait quelques lumières sur ce sujet"'. Stanhope prenait soin de faire savoir au prince que ses moindres confidences seraient entourées d'un secret inviolable; mais soit défiance persistante, soit qu il n'eut à faire aucune confidence, le duc dOrléans restait distant, impénétrable. L'interdiction faite à Stair de jamais parler de lui dans ses dépêches était superflue; mais cette réserve piquait au vif celui qui rêvait à tout oe qu'il saurait faire jaillir d une conversation, elle provoquait des avances de plus en plus sigmficacatives. Le i4 juillet, Stanhope prenait ses mesures pour que le duc d'Orléans fut bien persuadé qu'on n'exigeait do lui que » des assurances » sur l'affaire de Mardyck, en revanche le roi Georges était « très déterminé à prendre de concert avec [le duc] toutes les mesures possibles pour lui procurer la régence et, en cas de mort du jeune Dauphin, lui assurer la succession de la couronne d.- France. C'est à M. le duc d'Orléans lui-même, ajoutait le ministre anglais, à nous suggérer quelles mesures on pourij prendre»' ... Le jour même où son chef lu, ^'^P^'^'^/t c^j^^ «^J" .êche, Stair notait dans son UurmJ que le confident Thesut témoignait depuis peu de temps beaucoup de froideur. Thesut e^^une manière de personnage; Stair, qui veut e re ,ense,gi,e, descendra jusqu'à s'aboucher avec un infime prestolet, un cer-

..• Saint-Simon, Mémoires (i9o5) t. VU, p. S„ ; L. Wiesoner. Torrf Slair et M. de Torcy.^7r5-.7^o, dans Reme rfe la Société to FAndes M.slon,"-, .«83,

*\tt*;en/or<f 'cX'stair Paper., t. III. B : Mrd St'air à l.r.t Si.n.ope,

"n^pLM^r^Lrrf Office. Franc, vol. 3io ; 'on, S,on,.ope ,) ,or. Slair, Whitehall, 3 (=a) juill<^t 1715.

Offres du

roi d'Angleterre

HISTOIBE DE LA BÉGENCE

Première apparition de Dubois

tain abbé Dubois ei, le 24 juillet, se ménage une entrevue avec lui, loin de toute surveillance, de toute indiscrétion, en forêt.

Ca' Dubois s'est incrusté dans un recoin du Palais-Royal; tel un renard qui guette une poule^^', il attend son heure et, sexagénaire, ne désespère pas de sa Fortune. Il passe pour « le plus grand fourbe, le plus grand hypocrite de Paris : il se garde donc bien de dévoiler les fourberies des autres; c'est déjà beaucoup de sa part de n'y rien ajouter de son crù^^'. » III n'est encore qu'une sorte de policier-amateur, celui qui pénètre les secrets afin qu'on les lui confie, l'homme qui ne compromet pas ceux qui se servent de lui parce qu'on le désavoue, sauf à le payer. Dubois n'ignore pas les accointances et les sympathies de son maître dans le parti jacobite et c'est tout ce que Stair veut arracher à sa discrétion; mais il résiste aux séductions, se montre touché, se déclare ignorant et se dérobe. Stair est joué et laisse voir de l'humeur, mais il se rassure bien vite en se répétant que Louis XIV n'est pas en mesure d'accorder un secours d'argent à Jacques Stuart*"" et que, au pis aller, l'été avance et les jours du vieux monarque sont comptés"\

"' Madame à la raugrave Louise, 27 septembre 1718, dans Correspondance édil. G. Brunel, t. II, p. 4-

^^* Madame à la duchesse de Hanovre, Marly, 19 novembre 1713, dans Correspondance, édit. E. Jaeglé, t. II, p. 202.

*^° lïardwicke Papers, Stair^s Journal, 3i juillet 1715.

*^^ lïardwicke Papers, Stair^s Journal, 11 août 1715.

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