‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 8 sur 193 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La dernière maladie du Roi,

(10 août — 24 août 1715).

ou ..ornU. specUCc „.c ..onn. le Boi. -J^^^^'t^TJ^rl

« • T^ n anùt La ioumec du 10. — Kelour a vei>diiw»- j

Boi. — Le 9 aou^- ^ J";* \ .. , .^^^ 13. __ Journée du mardi

. •• i..,i;n Tntricriios et proict du duc d'Orléans. — Journée

Aau\ sa dernière maladie. — iniuguo et yji^j-^y i- ,„ T/^nr-

néo du dhuancW .8. - Journeo du lund. M,. -^^^^\f},^,^ée du ble. Journée du matdi 20. - Journée du mcwedr 21. ^

j.^mli ... - Uivalilé du duc d-Or)éan. el du duc du Mau.e. Fntn.t.en du 'iSravec le maréchal de Villars. - Journée <»" -ndred. J - Relire «uRo. . son arrière petils-fi.s. - Apr^^s^.nee et ---.-'^rde consciences.

vT\r A a I^^ dernier

Pr^ndant les vingt-trois jours de sa maladie, Louis XIV donna ^^^ „,;„ un des Xsnob": spectacles qu'aient admiré les hommes « U ,ue a.^a d"ni-dieu qui jadis au milieu des adulations u.ia.unves, t.onait ur in Œ;mpe. s'éta t évanoui; il était resté un vieillard auguste un Teuxl confessant devant un enfant des glorieuses erreui. de « v7p un chrétien déjà détachc^le la terre et se recueillant longuem;nra;art d al.er\endre compte au^-uverain ^ge^e ses résolutions qui si souvent avaient pesé sur les destinées du monde Ce maLe de soixante-dix-sept ans rongé par la gangrené mola un héroïsme plus rare que le courage^ du cha-p de baaiUe • pendant trois semaines, il envisagea la ""«''t .«" face.

HISTOIRE Di: LA liltGKNCE

LA DERNItUK MALADIE DU not

Affaiblissement de la santé du Roi

Son régime

lu

crinvitations comme pour Marly et pour Fontainebleau. Pas un regret chez cet homme qui avait tout possédé et qui allait tout perdre, pas une minute de trouble, pas une de ces paroles où se trahit la faiblesse du mourant qui se cramponne à Texistence prête à lui échapper, pas une de ces phrases non plus où l'on sent l'orgueil humain qui se raidit et veut en imposer encore à cette Humanité qu'il va quitter. Louis XIV, on peut le dire, est entré dans l'Éternité de ce pas majestueux et tranquille dont il traversait la galerie des Glaces devant tous les fronts inclinés\ »

Depuis près d'un an la santé du Roi tomboit; ses valets intérieurs s'en aperçurent d'abord et en remarquèrent tous les progrès, sans que pas un osât en ouvrir la bouche. Fagon, son médecin, fort tombé de^eorps et d'esprit, étoit le seul qui ne s'aperçut de rien. Mareschal, premier chirurgien, lui en parla plusieurs fois et fut toujours durement repoussé; pressé enfin par son devoir et son attachement, il se hasarda d'aller un matin trouver Mme de Maintenon, vers la Pentecôte^ et de lui dire ce qu'il voyoit et combien Fagon se trompoit grossièrement; il l'assura que le Roi, à qui il avoit tâté le pouls souvent, avoit depuis assez longtemps une petite fièvre, lente et interne; que son tempérament étoit si bon, qu'avec des remèdes et de l'attention tout étoit encore plein de ressources; mais que si on Haissoit gagner le mal il n'y en auroit plus. Mme de Maintenon se fâcha, et tout ce qu'il remporta de son zèle, fut de la colère, et qu'il n'y avoit que les ennemis personnels de Fagon qui trouvassent ce qu'il disoit là de la santé du Roi, sur laquelle la capacité, l'application et l'expérience ne se pouvoient tromper... Mareschal outré n'eut plus de mesures à prendre.

Fagon ne vouloit ni raison ni réplique, conlir.Uiiit de conduire h santé du Roi comme il avoit fait dans un âge moins avancé et le tua'. C'était miracle déjà d'avoir résisté à un régime exténuant soutenu pendant une longue suite d'années. De 1647 à 1715, en comptant on moyenne deux par mois, Louis XIV prit quinze cents à deux mille médecines purgatives, reçut plusieurs centaines de clystères, usa plusieurs livres de quina, expéri-

* E. Drumont, La mort de L'mis XIV. Journal des Ànthoine publié pour la première fois, in-12, Paris, 1880. Inlrod., p. in-iv.

^ La Prntocôtf tomba lo <) juin 1716; le 16, lord Stair écrit à lord Stanhope {Oxenfoord Castîe, Stair Papors, t. III, B.) que k Roi a prolonp:é son séjour à Marly pour dissiniulfr son déclin. Sur la scène entre Mareschal et Mme de Mainl<>non, voir Duc de Luyne«, Mémoires, 16 décembre 1736: Villars, Mémoires, édit. de Vogué, l. IV*, p. 55-56; Saint-Simon, Mémoires, édit. de Boislisle, t. XXVII, p. 181.

' Saint-Simon, Additions au Journal de Dangeau, t. XVI, p. 1 2-1 3.

incnla tous les cordiaux, toutes les tablettes, tous les bouillons, tous les juleps, toutes les emplâtres, tous les spécifiques ridicules, inoffensifs ou malfaisants. La goutte dont il avoit eu de longues attaques, avoit engagé Fagon à emmaillotter pour ainsi dire le Roi tous les soirs dans un tas d'oreillers de plume,, qui le faisoient tellement suer toutes les nuits, qu'il le falloit frotter et changer les matins avant que le grand chambellan entrât. Il ne buvoit depuis longues années que du vin de Bourgogne, si vieux ■qu'il étoit entièrement usé, avec la moitié d'eau, et jamais d'autre vin, ni d'aucune sorte de liqueur quelconque, ni thé, ni café, ni chocolat jamais. En se levant seulement deux tasses de sauge et de véronique; souvent entre ses repas des verres d'eau, avec un peu d'eau de fleurs d'orange, qui tenoient plus de chopine, et toujours à la glace...; beaucoup de fruits à la glace, et ^surtout des figues pourries d'être mûres, à l'entrée de son repas".

Dès le printemps, raffaiblissement du Roi devint manifeste Le 9 août pour quiconque n'avait pas l'esprit prévenu. Vers la fin du mois de juillet Mareschal dit à l'oreille de l'abbé Dubois : « Le Roi est perdu* »; en effet, tout à la fin du séjour à Marly, il parut si affaibli, quoiqu'il n'eût encore rien changé à ses journées, que la cabale des légitimés commença à prendre des mesures'. Le retour à Versailles était fixé au 10 août. Le 9, le Roi travailla le matin et courut le cerf l'après-dinée, menant toujours sa calèche, mais il en éprouva un peu de fatigue. Le soir, il y eut grande musique chez M"»" de Maintenon\ U lendemain 10, le Roi, à son u^journée réveil, dit à Mareschal « qu'il se sentoit la tête extrêmement embarrassée et qu'il croyoit qu'une saignée pourroit le soulager*. » Fagon s'y opposa, mais après-dîner il envoya le sieur .\nthoine, garçon de la chambre, à l'apothicaire dire que l'on apportât du Carabe dont le Roi n'eut pas plutôt pris une dose qu'il en ressentit du soulagement et peu après se trouva en état de sortir pour prendre l'air et voir poser des statues de marbre Manc qu'il avait fait apporter depuis peu de Rome pour l'ornement de ses jardins. 11 monta dans sa chaise roulante suivi du

* Saint-Simon, Additions au Journal de Dangeau, t. XVI, p. i3; P. Narbonne, Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV de Vannée 1701 « Vannée 17U, ^dil. J.-A. Le Roi, in-8, Paris, 1866 p. 4i. ^ . . . „,

' Mémoires du cardimil Dubois [par Paul Lacroix], m-8. Pans, 1829, t. lii, p. i56, assertion fort douteuse, vu l'ouvrage d'où elle «st tirée

• Saint-Simon, Mémoires, igoS, t. VII, p. 29; édit. de ^oislisle, t. XX\IÏ.

^*^Y)an-eau, Journal, t. XVI, p. 9; Saint-Simon, Mémoires 1905, t. VII, p^3o. ■ Lettre d'un grand seigneur inconnu, dans Journal de Dangeau, t. AVIU, p. 37a.

Retour a Versailles

La journée du 11

gg HISTOIRE DE LA RÉGENCE

duc d'Antin, pour voir en passant la disposilion et l'effet de ces figures'. Cet exercice l'occupa jusqu'à six heures du soir qu il

partit pour Versailles. ; , , „

En arrivant il entra chez W" de Maintenon, dont 1 appartement était de plain-pied avec le sien, pour s'y reposer et éviter la foule des courtisans. Le chancelier y vint travailler . A dix heures le Roi se rendit dans son appartement où il avait fait servir îe souper à son grand couvert; il mangea en public avec les princes et princesses du sang, à son ordinaire, mais comme son indisposition lui avait causé du dégoût, il mangea peu et le souper fut très court. Il s'y trouva cependant une foule de personnes de toute qualité ^ue le zèle, la politique ou la curiosité Y avaient attirées sur le bruit qui s'était répandu de i accident qui était arrivé à Marlv. Après souper, le Roî entra dans son cabinet pour s'y entretenir avec les princesses; il y demeura jusque onze heures et rentra dans sa chambre pour faire ses prières , mais il était si abattu et si faible qu'il eut peine à aller de^ son cabinet à son prie-Dicu'= et il parut fort mal à tout le monde .

La nuit du samedi au dimanche fut pénible. Le Roi la passa dans l'insomnie ot avec une ardeur dévorante qui l'obligea toute Ha nuit à boire. Il so leva néanmoins en public sur les huit heures el demie à son ordinaire et fut entendre «a messe da-s la tr.bune de la chapelle. Ensuite le Roi tint le conseil des finances qui se prolongea jusqu'à une heure après-midi et dîna au petit couvert, il mangea peu. Fagon lui dit : « Votre Majesté, Sire, m a

• Anlhoine, La mort de Louis XIV, Mit. E. Drumont, 1880, p. 8; Dang«a«,

'""'"ttL\^l\p: cZ p. 8; Saint-Simon, op. «i., t. VII, p. 3o; Dangoau,

op. cit., t. XVI, p. 10. » t '4-

» Anthoino. op. cit.. p. 8. On peut n^gli^er J. Travers. Analyse et extra,, du Journal hisiorique ou récit fidèle de ce qui s^est parsé de plus considérable pendant la maUidie et à h mort de Louis XIV, roi de France et de ^amrre par les sieurs Anthoine dans Mémoires las à la Sorhonne, Hist. philol. se. mor.,

i86'4, t. III, p. 47Î- , j , . K*^

12 Mémoire du marquis de Tkingeau sur ce qui s'est passé danr la chambre du Roi pendant sa maladie, dans Journal, t. XVI, p. ii8. Ce mémoire fut abrégé ft publié en supplément au Mercure gaUint d'octobre I7i5 par Le l'ebvre de Fonlcnay, Journal historique de tout ce qui s'est passé depuis les premiers jours, de la maladie de Louis XIV jusqu'au jour de son service a Sainl-Denis avec une relation exacte de Vavénement de Louis XV à Ui Couronne de France, in-i6, Paris, i7i5. Mnrmontel réimprima le récit de Le Febvre, dans le /Vouveau choix de pièces tirées des anciens Mercures el d'autres journawr, t X\A11. p 5 d'où F Danjou l'a tiré pour l'insérer sans nom d'auteur dans les Archives curieuses, de l'Histoire de France... a" eérie, t. XII (i84o), p. 43i-456 : La mort

de Louis XIV, 1716. wxrTi «

» Saint-Simon Mémoires, t. VII, p. 3o; édit. de Boislisle, t. XXVÎI, p. 17O.

LA DERNIÈRE MALADIE DU ROI

paru dégoûtée. » — u Je suis d'un grand dégoût, répondit le Roi, je crois que c'est la mauvaise nuit que j'ai passée qui me ie cause. » Tout ce jour-là, le Roi se sentit faible, et, ne se trouvant pas en état de sortir, ordonna à Rlouin, premier valet de chambre et gouverneur de Versailles, de contremander les équipages de chasse, son indisposition ne lui permettant pas d'aller à chevar*. Après une promenade à Trianon, il rentra pour ne plus sortir de sa \ie'\ Le temps destiné à la chasse fut consacré à tenir conseil avec M. Pelletier, ministre, pour les fortifications. Le conseil dura jusqu'à quatre heures, que Ile Roi en tmt un second chez W^' de Maintenon avec le chancelier^*. Ensuite il donna audience au procureur général avec lequel il eut une forte prise, jusqu'à sortir de son naturel et en venir eux menaces de lui ôter sa charge; ce disant il lui tourna le dos". Le conseil se prolongea jusqu'à dix heures'*.

Alors le Roi vint souper en public à son grand couvert; il avait le visage pâle et abattu et on savait qu'il prendrait médecine le lendemain, néanmoins la Cour commença à redouter que cette indisposition eut des suites. Après souper, Louis XIV passa dans son cabinet et prolongea l'entretien jusqu'à onze heures et demi .

La nuit du II au 12 fut plus calme que la précédente. Le Roi Journée du reposa as^z bien et fut purgé le matin à demi-dose ce qui procura un soulagement considérable. On célébra la messe dans la chambre; le Roi l'entendit dans son lit où il dîna. Se .sentant mieux il ordonna au Premier gentilhomme de service, duc de Tresmes, de faire entrer toutes les personnes de qualité qui se présenteraient, disant que cela lui ferait plaisir. Ron nombre L présentèrent. Le dîner fut long, le Roi s'attardant à entretenir le duc d'Antin de bâtiments et de ja^dins^^ Il se plaignait d une douleur à la jambe gauche et à la cuisse qui le tourmentait assez"- Fagon expliqua tout par un accès de sciatique dont la médecine aurait raison, sa tranquillité ne fut pas partagée. Le péril devenait certain, c'était l'opinion générale. Les courtisans comme le maréchal de ViUeroy, le duc d'Antin, qm eprouvaieint pour le Roi une sincère et ancienne affection, frémissaient de

^* Antboine, op. cit., p. 9- ^. .*, • ♦ vtt « ^^

•• Dangcau, Journal, t. XVI, p. lo; Saint-Simon, Mémoires, t. VH, p. 5d.

»• Antboine, op. cit., p. 9- ^ ,,.. 1 t> • r.i^ ♦ "YYVTT n m-

>' Saint-Simon, Mémoires t. VII, p. 3o, édit. de Roislisle, t. XXVII, p. 177

»• Antboine, op. cit., p. 9- .^ , -,.,. ^

»• Anthoine. op. ciL, p. 9-10; Dangeau, op. cit., t. Wi, p. 10,

" Antboine, op. cit., p. lo-ii.

'» Panneau, op. cit., t. XVI, p. ili - -

iîfdXL...

LA DERNÎÈRE MALADIE DU ROl

lV;r

La nuit du 12 au 13

rindifférence de Fagoii. « Il s'affaiblit, tout lo monde s'en aperçoit, murmure d'Antin, M. Fagon est le seul qui n'en veut point convenir et attribue à des prétextes imaginaires les maux véritables. Il [a] gagné l'esprit de M"'*' de Maintenon. Personne n'ose parler et tout le monde devient complice. Ceux qui, poussés par leur affection osent entamer le discours sont traités de fanatiques et de sujets mal intentionnés". » Villeroy s'enhardit jusqu'à écrire à M"*" de Maintenon : « Vous êtes auprès du Roi, Madame, vous le voyez et vous savez tout; je n'ai rien à vous apprendre ni à vous représenter qu'une chose : voulez-vous que l'opinion soûle de M. Fagon décide de la vie du Roi? Le dernier bourgeois, quand sa famille le croit en danger, assembl- re qu'il y a de plus habiles médecins pour faire une consultation : le Roi sera-t-il le seul dans son royaume privé d'un tel secours? M. Fagon peut-il vouloir décider seul d'une chose si importante? En ve^rité, Madame, cela fait trembler? Tout le monde pense comme moi et n'ose le dire". » , /*

Sur les quatre heures, le Roi se trouvant soulagé par l'effet de la médecine se leva et travailla seul avec M. de Pontchartrain jusqu'à six heures qu'il passa dans l'appartement de M"'^ de Maintenon, où il demeura jusqu'à dix heures, il y eut petite musique. Il alla souper à son grand couvert avec les princes dans son appartement; il demeura peu de temps à table, mangea à peine et, en se levant, dit à M. de Livry, premier maître d'hôtel, et à Faffon : (( Je n'ai rien trouvé de bon en tout ce qu'on m'a servi, il faut que j'aie un grand dégoût. » Il ne laissa pas de passer dans le cabinet avec les princes et de s'entretenir avec eux suivant sa coutume de ne se coucher qu'à minuit. Alors il rentra dans sa chambre pour se coucher et, au témoignage de Dangeau, parut, en se déshabillant, un homme mort. Jamais dépérissemont d'un corps vigoureux n'est venu avec une précipitation semblable; il semblait, à voir son corps nu, qu'on en avoit fait

fondre les chairs".

La nuit suivante fut pénible. Le malade sentait ses entraille>s dévorées par une ardeur qu'aucun calmant ne put apaiser quoi-

« Mrwnh'eR fin iluc fVAniin, dans Mélnnfiea piihlié!; par la Société des bihliophUes jrançais. in-8, Paris, 1829, t. I, p. 120 (rédigés en 1716).

" Ceiip- lotiro est donnée par La Reaumelle, ce qui impose quelques réserves sur raulhenticilé. Voir H. Frère, Notes sur Fagon, premier médecin de Lmjîs \/F, dans Précis analytiques des travaux de V Académie der sciences, hdles-lettres et arts de Rouen, 1901-1902, t. CIV, p. 299-322.

2* Anthoine, op. cit., p. 11; Dangeau, Mémoire sur ce qui s'est passé,.. t XVT, p. 118.

que à chaque moment il appelât Champcenetz, premier valet de chambre, Binet et Bazire pour lui donner à boire", absorbant ainsi jusqu'à vingt verres d'eau pendant la nuit'', sans pouvoir &e désaltérer. Enfin, étant un peu assoupi sur le matin il dit, en s'éveillant, qu'il avait beaucoup souffert""'.

Avant Ile lever, Blouin, premier valet de chambre fort considéré du Roi, dit assez haut que tout le monde avait bien peur que cette maladie ne devint très sérieuse et qu'il serait bien à propos de provoquer une consultation. Fagon reçut assez mal cette ouverture, mais, réflexion faite, il s'y rendit et convoqua pour le lendemain quatre des plus habiles médecins de Paris. Cependant le Roi se leva à huit heures et demie à l'ordinaire, prit de l'eau de sauge, entendit la messe où il se fit rouler dans sa chaise. L'assistance témoignait de l'inquiétude qui s'était répandue d'après^ ce qu'on savait de la nuit précédente. En revenant de la messe,' le Roi donna audience de congé dans la chambre du trône à l'ambassadeur de Perse. Louis XIV se tint debout durant l'audience qui fut assez longue et s'en trouva fatigué; il résista cependant à l'envie de se coucher et fit appeler Voysin et Desmaretz avec lesquels il tint le conseil de finances qui dura une heure. Après que Voysin se fut retiré, le Roi garda Desmaxetz jusqu'à l'heure de

son dîner".

Le Roi se mit à table, à son petit couvert, avec un meilleur visage, mangea avec appétit et dit qu'il avait trouvé bon tout ce qu'on lui avait servi. En sortant de table il y eut grosse Cour : les princes du sang, les légitimés, les quatre premiers gentilshommes de la chambre, d'Antin, Villeroy, beaucoup d'autres et les ministres. Chacun s'empressait de faire sa Cour au Roi qui y répondait et l'espoir renaissait déjà. Après dîner, il y eut un travaiil avec le chancelier, ensuite le Roi se fit porter chez ]VP« de Maintenon où il y eut petite musique. C'est au moment de s'y rendre qu'il se sentit attaqué d'une si vive douleur à la jambe gauche qu'il n'osait marcher; en peu d'heures le mal augmenta

" Anthoine, op. cit. y p. 11.' . • • i

« Mémoires du maréchal de ViUars, publiés d'après le nmnuscrit original,

édit. de Vogué, in-8, Paris, 1891, t. IV, p. 59.

" Anthoine, op. cit., p. 12. o • » o-

» Anthoine, op. cit., p. 12; Dangeau, Journal, t. XVI, p. 11; Saint-Simon, Mémoires, t. VII, p. 3o-3i ; Narbonne, Journal, p. 39-4o; Journal historique du voyage et de^ aventures singulières de Vamhassadeur de Perse [Muhammed Rizal en France. Augmenté et corrigé sur de nouveaux mémoires, mars ,7,5, in-i2, Paris 1716 (par Le Fcbvre de Fonlenay). M. Horbctte, Une ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inédits, m-8, Paris, 1007.

Journée du mardi i3

La bERNIERE MALADIE DU BOI

Ai

Journée du mercredi 14

tellement qu'on envoya quérir Mareschal. Ce iui-Ci. en présence de F^gon, visita attentivement la jambe; ils n'aperçurent qu une petite rougeur au-dessous de la jarretière, sur laquelle Mareschal fii des frictions avec des linges chauds qui donnèrent un léger

Vers dix heures le Roi repassa dans son appartement pour souper- il ne mangea pi^sque point et but plusieurs grands coups de^u rougie, c^ qui fut applaudi de ses médecins entêtes a lu. faire boire beaucoup deau. Le Roi, de retour dans son eabmet fut attaqué une seconde fois de la même douleur et si vivemen au'il fut obligé de rompre la conversation pour venir se coucher sans délai 11 fut alors décidé que Fagon et Champcenetz coucheraient dans la chan.bre du Roi, tandis que Boudin, >«f '^^'"«oS; naire, Mareschal premier chirurgien, Biot apothicaire, Antho ne ci Bazire, garçons de la chambre coucheraient d.ns le g.a.id

cabinet du Conseil^ . , , i • •»

La nuit fut mauvaise, le .^doublement de douleur rie laissait aucun repos au malade que pendant l'instant des frictions re- Lèdea^S bénin qu'inefficace, mais on n'osait en tenW d au^re. Dans cette perplexité arrivèrent les médecins mande* de Fars parmi Iquds'se trouvaient Helvétius et Falconnet Us saluèrent le Roi, lui touchèrent le pouls, lui trouvèrent de a ^e v « qu se manifestait assez par la rougeur de son visage Le Ro. leur dit d'un ton ferme : « Eh bien, messieurs, comment me trouvezvous? Qu'allez-vous me faire? Je sens bien du mal partou le corps et particulièrement à la jambe. .. Ils répondirent : « Sire nous fllo'n passer tous ensemble dans le cabinet pour consuUer sur les moyens de soulager votre Majesté, et d apaiser les douleurs qu'eMe ressent. » On ne vit jamais mieux le peu de ressourœ qu'îl y a dans la médecine, écrit le garçon de la chambre An- ?hoine • après de longs discours on conclut que le Roi p.^endrait IhU d'ânesse et, peu d'heures après, une second, consu talion fit suspendre la résolution de la première sur ce que le mal aug-

Te matin Louis XIV ne prit qu'un bouillon, entendit la messe dans son U tint le conseil d'État. L'heure du dîner étant venue. ?! "leva et fut servi en gras mais toucha à peine à une panad . ainsi le dîner fut fort court et il s'y trouva peu de monde. Sur la fin arriv^M- de Maintenon. inquiète, quoiqu'à toute heure

M Ar,t>.nînP OD cit p. i3-i4; Saint-Simon, Mémoires, l. VII, p. 3i. * An^tre', o'p I,'p. .4-. 5. Le cabinet du Conseil tel qu'il exisU, Je nos jour, ôomprend mncien cabinet du Conseil, contre la chambre du Ro. el le cabinet des Perruques.

maladie

elle envoyât s'informer de son état; elle l'entretint quelque temps, mais le Roi était triste et abattu et, no parvenant plus à cacher sa douleur, elle se retira toute en pleurs.

Après dîner, le Roi se fit rouler dans son cabinet; déjà il ne pouvait plus se soutenir sur sa jambe, ni trouver une situation commode ou un adoucissement à ses souffrances. On gagna ainsi l'heure du souper qui se composa d'un peu de panade et de gelée, toute autre nourriture causant du dégoat. Le Roi contremanda le voyage à Fontainebleau, fixé au 28, afin que personne ne fit de préparatifs coûteux et inutiles"'.

Depuis que le Roi ne sortait plus, toute la Cour se tenait tout Mécanique le jour dans la galerie''. Personne ne s'arrêtait dans ranticham- "l^^^^n^dli" bre la plus proche de sa chambre", que les valets familiers et Roij.endant h pharmacie qui y faisaient chauffer ce qui était nécessaire; on y passait seulement, et vite, d'une porte à l'autre. Les (( entrées » passaient dans les cabinets par la porte de glace qui y donnait de la galerie qui était toujours fermée, et qui ne s'ouvrait que lorsqu'on y grattait, et se refermait à ll'instant. Les inini.stios et les secrétaires d'État y entraient aussi, et tous se tenaient dans le cabinet qui joignait la galerie. Les princes du sang, ni les princesses filles du Roi n'entraient pas plus avant, à moins que le chancelier ne lies demandât, ce qui n'an:ivait guère. Le maréchal de Villeroy, le chancelier, les deux bâtards, le duc d'Orléans, le P. Le Tellier, le curé de la paroisse, quand Mareschal, Fagon et les premiers valets de chambre n'étaicmt pas dans la chambre se tenaient dans le cabinet du Conseil qui est entre la chambre du Roi et cet autre cabinet où étaient les princes et princesses du sang, les « entrées » et les ministres.

Le duc de Tresmes, premier gentilhomme de la chambre en année, se tenait sur la porte, entre les deux cabinets, qui demeurait ouverte, et n'entrait dans la chambre du Roi que pour le« moments de son service absolument nécessaire. Dans tout le jour personne n'entrait dans la chambre du Roi que par le cabinet du Conseil, excepté ces valets intérieurs ou de la pharmacie qui demeuraient dans la première antichambre. M"^« de Maintenon et les dames familières, et pour le dîner et le souper, le service et les courtisans qu'on y laissait entrer. Le duc d'Orléans n'entrait dans la chambre qu'une fois ou deux le jour au plus, un mstant, lorsque le duc de Tresmes y entrait, et se présentait un autre ins-

»» Anlhoine, op. cit., p. i5-i8. ^ o • n ♦ yyvtt

" Saint-Simon, Mémoires, t. VII, p. 63-64; edit. de Boislisle, t. XXVII, p 254-256. C'est la galerie des Glaces qn*on désignait ainsi.

»* Aujourd'liui salon de i'OEil-de-Bœuf, alors grande antichambre.

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ttîSTOÎRE DE LA RÉGENCE

LA DERNIÈRE MALADIE DU ROI

litrifîufis et projets du

duc d'Orléans

tant une fois le jour sur la porte du cabinet du Conseil dans la chambre, d'où le Roi le pouvait voir de son lit. Il demandait quelquefois le chanodlier, le maréchal de Villeroy, le P. Le Tellier, rarement quelque ministre, le duc du Maine souvent, peu le comte de Toulouse, point d'autres, ni même les cardinaux de Rohan et de Bissy, qui étaient souvent dans le cabinet où se tenaient les ('. entrées ». Quelquefois, lorsqu'il était seul avec M"® de Maintenon, il faisait appeler le maréchal de Villeroy ou le chancelier, ou tous les deux, et fort souvent le duc du Maine. Madame ni Mme la duchesse de Berry n'allaient point dans ces cabinets et ne virent presque jamais le Roi dans cette maladie.

Dans l'après-dînée du i4, l'excès de souffrance empêcha la visite chez M™® de Maintenon, cependant le Roi vouilut se faire voir pendant le souper et ordonna au Premier gentilhomme d'y laisser entrer tous ceux qui le souhaiteraient; cet ordre donna un instant de joie que la vue du malade très abattu et changé tourna en vive inquiétude. Le souper fut avancé d'une heure et ne fut qu'une pure cérémonie. Après quelques moments passés avec les princes et princesses dans son cabinet, les souffrances reparuicnt et le Roi se coucha peu après dix heures**.

La vie du Roi était menacée et les courtisans agissaient on, conséquence. Le duc de Noailles, qui ne rencontrait le duc d'Orléans qu'en secret, redoublait peu à peu ses visites, et tous deux jouaient leur ami Saint-Simon qui débordait de conseils et de [)rojets et se croyait à la veille de devenir un personnage. Le président de Maisons s'était donné corps et a me à cette cabale et poussait l'extravagance jusqu'à suggérer d'avoir à l'instant de la mort du Roi des troupes sûres et des officiers sages, avisés et affidés tout prêts, avec eux des maçons et des serruriers, [pour] marcher au palais, enfoncer les portes et la niche [et] enlever le testament". Noailles entretenait Saint-Simon d'un projet de démolition de Versailles^* et pendant qu'on détournait son attention sur ces billevesées lord Stair s'abouchait avec le duc d'Orléans avec lequel il prolongeait l'entretien. Le prince parla de la santé du Roi et des espérances personnelles qu'il en pouvait concevoir, se plaignit de Torcy et avoua que le Prétendant après une tentative malheureuse renonçait pour le moment à son entreprise. Stair l'assura de nouvicau que le roi Georges était fermement résolu à soutenir ses intérêts sans exiger de lui autre chose

** Anthoine, op. cit., p. 19-20; Dangeau, Journal, p. 96; Saint-Simon, Mémoires, t. VII, p. 33; ^dit. do Boislisl«, t. XXVIT, p. 189.

'* Saint-Simon, Mémoires, t. VII, p. 20; édit. de BoisHslo, t. XXVII, p. i55. *• Saint-Simon, Mémoires^ t. VII, p. 27; édit. d<.' Boislislc, t. XXVII, p. 171.

que la démolition du canal et l'abandon du projet de port de Mardyck. Le duc s'engagea sur l'honneur à étudier la question dès qu'il serait en position d'exécuter ce qu'on attendait de lui^^ Au même moment, le duc laissait M"® de Tencin suggérer à lord Bolingbroke un projet de mariage entre Jacques 111 et une des princesses d'Orléans*"; en même temps il méditait la pensée d'une convocation des États-Généraux^\

D'un jour à Tautre, les chances de la maladie permettaient Journée du ou refusaient tout espoir. Le i5 août, fête de l'Assomption on eut espérance de guérison. La nuit avait été pénible jusqu'à trois heures du matin où le sommeil survint et le Roi s'éveilla, reposé, à dix heures. Sa faiblesse était grande et lui fît remettre au dimanche suivant la sainte communion, il se leva néanmoins, prit un bouillon et se fît porter dans la tribune de la chapelle où il entendit la messe. On ne croyait pas dans Versailles qu'il fût en état de paraître en public, aussi sa vue causa une grande surprise et, de toutes parts, éclatèrent les acclamations : « Vive le Roi! Que Dieu nous le conserve! »

Au retour de la messe, le Roi, qui était bien aise de se faire voir, passa par la Galerie, qui était remplie d'une si grande foule qu'il eut peine à trouver son passage; rentré chez lui, il reçut le chancelier, les ministres Desmarelz et Pontcliartrain, dîna à son petit couvert, mangea peu, but beaucoup. Ensuite il s'enferma seul avec son confesseur pour arrêter la feuille des bénéfices vacants; nonobstant Iles instances du P. Le Tellier, le Roi ne fit aucune nomination et, lassé de l'importunité du jésuite, lui dit : <( Mon Père, je me trouve déjà assez accablé de tant de nominations de bénéfices que j'ai faites pendant mon règne, je crains bien d'avoir été trompé au choix des sujets que l'on m'a indiqués, dont il me faudra peut-être bientôt rendre compte au jugement de Dieu; pourquoi voulez-vous encore me charger de cette nomination î^ Nous pouvons attendre quelques jours pour choisir à loisir de bons sujets, si Dieu me fait la grâce de revenir de cette mala-

die'^ »

Dans l'après-dînée, le Roi se fit porter de nouveau à la tribune de la chapelle pour ouïr les vêpres en musique, ensuite chez M°* de Maintenon où il y eut petite musique. Il en revint à neuf

*' Ilardwickc Papers, Stair's Journal, i/i août. ' .

*• Lord Bolingbroke au Prétendant, Paris, i5 août, dans Jord Mahon, History of England, i853, t. I, p. 3()8-399.

»• Saint-Simon, Mémoires, t. VII, p. 28; édit. do Boislisk, t. XXVII, p. 172.

*® Anthoino, op. cit., p. 2r>-2i ; Saint-Simon, Mémoires, édit. de Boislisie, t. XXVII, p. 253, reporte ceci au 23 août.

IfW

■.>ir9!r>mmp*

Journée du vendredi ib

heures, soupa, recul sa famille dans le cabinet et se coucha à

dix heures.

La nuit du i6 au 17 la douleur de la jambe se calma, néanmoins l'inquiétude et la soif le tinrent éveillé jusqu'à trois heures, il dormit alors jusqu'à six heures et dit en s'éveillant qu'il avait eu une sueur extraordinaire. Mareschal et Champcenetz, aidés par les garçons de la chambre, eurent bien de la peine à tirer le Roi de son lit et le mettre dans son fauteuil pour l'essuyer et ehanger de linge, parce que le moindre mouvement augmentait ses souffrances. La sueur avait été si ample que les matelas en avaient été traversés.

Le grand lever se fit à onze heures, le Roi restant au lit y entendit la messe, tint le conseil d'État qui se prolongea jusqu'au dîner, à une heure. Aussitôt après, on le leva avec plus de peine encore que le matin parce que la souffrance avait gagne tout le corps. Il fallut, pour en venir à bout, le soulever par Iles bras, les jambes et la tête pour le déposer sur son fauteuil. Pendant cette manœuvre, le duc d'Orléans, le prince de Gonli, le duc du Maine et le comte de Toulouse étaient arrivés. Le Roi les ayant aperçu leur dit : « Vous avez vu, messieurs, les belles cérémonies qu'il a fallu pour me lever. Je suis bien à plaindre, mais il faut bien le vouloir, puisque c'est la volonté du Seigneur que je sois réduit en cet état. » Voyant que ses deux fils étaient en habit de chasse, il les congédia en disant : u Allez à la chasse, messieurs, ne perdez point le temps qui est très beau. » Ensuite le Roi donna audience dans son cabinet à l'envoyé de WolfenbûUel. Cependant il était tellement abattu qu'iH ne put demeurer que fort [k^u de temps sur son siège et il fallut lui faire souffrir une troisième fois les mêmes douleurs pour le remettre au lit où il mangea une panade et des gelées en public. Après quoi on le leva encore une fois, il fut roulé chez M'"^ de Maintenon où il passa l'après-djnée à jouer avec les dames et entendre des motets et des airs italiens. Le souper fut à neuf heures et le Roi se coucha tout de suite sans voir sa fami!le'\ Celle-ci passait par les mêmes incertitudes que les courtisans. « Notre Roi, hélas! n'est pas bien, avait écrit Madame la veille. J'en suis angoissée à en être à moitié malade". » Et le 16, elle reprend confiance : « Grâces en soient rendues à Dieul j'ai trouvé le Roi bien mieux portant : il était très gai; mais je ne suis pas tout à fait à mon aise encore" . »

*^ Anthoine, op. cit., p. 29.-2/1: Danorrnii, Journal, t. XVI, p. 96.

^- Madame à la raagrave Louise, Vorsailks, i5 août, op. cit., t. II, p. 233.

*' Madame à la raugrave Louise, Versailles, 16 août, op. cit., t. II, p. a33.

LA DERNIÈRE MALADIE DU ROÏ

Journée du

dimanche

Le Roi avait voulu combattre le mal par le mouvement, aussi Journée du lu nuit suivante fut mauvaise : douleurs aiguës, soif ardente, sueur abondante, les frictions de la jambe ne procuraient plus aucun soulagement. A quatre heures, il s'endormit par excès de lassitude jusqu'à dix heures, entendit la messe à son réveil, tint le conseil de finances dans son lit. 11 ne trouvait plus aucun repos dans les situations, se faisant lever et recoucher à tout instant. A une heure, le Roi s'habilla en robe de chambre et se mit à table, mangea de la panade et de la gelée, vit les courtisans, donna une audience dans son cabinet et, repris de nouvelles dou^ Iç^rs très vives à la jambe, se remit au lit. Mareschal fut appelé et opina que le mal était très dangereux, mais s'il diagnostica la gangrène le mot n'en fut pas prononcé. Le Roi demeura au lit jusqu'au soir et s'entretint avec le duc d'Antin de ses bâtiments et jardins avec un plaisir visible.

L'heure du souper étant venue, le Roi se fit lever, mangea panade, gelée et gruau, causa un peu et se coucha. Fagon coucha cette nuit dans sa chambre**.

Après une nuit passée dans un grand abattement, le Roi ne permit l'entrée de sa chambre que sur les dix heures lorsque, fatigué du lit et des sueurs, il voulut se lever pour changer de linge. Il ne demeura qu'un quart d'heure dans son fauteuil, la faiblesse l'obligea de se remettre au lit. Les princes et les courtisans qui l'y vinrent saluer jugèrent dès ce jour le mal incurable. Après la messe, le Roi tint son conseil d'État, mangea un peu, reprit son conseil, travailla avec Pelletier. Vers quatre heures de Laprès-dînée il se fit lever, conduire chez M"^« de Maintenon où il s'enferma avec Pelletier jusqu'à sept heures. Après un peu de musique il revint chez lui à neuf heures, soupa d'un bouillon ayant l'estomac chargé de six ou sept grands verres d'eau absorbés pendant le conseil". . ^

Chacun dès 'lors faisait ses plans de fortune et songeait a un avenir qu'on imaginait à son gré. Saint-Simon, ayant appris par Mareschal que tout espoir était perdu pour le Roi, alla trouver le duc d'Orléans et obtint de lui le maintien de la pension de 60 000 livres dont jouissait Chamillard. Dans la soirée de ce jour, il ailla chez Noailles qui après plusieurs propos aboutit à un projet de chasser de France tous les jésuites et de livrer leurs biens aux universités". G^était le temps des projets.

** Anlhoine, op. ciL, p. -.5-26; Saint-Simon, Mémoires,^l. VIL P- 33.-

** Anthoine, op. cit., p. 26-27. ^ n*- r.u ♦ WVTÎ

*• Saint-Simon, Mémoires, t. VII, p. 33-37, édit, de Boishsîo, t. XXVII,

Journée du luQdi 1»

La gangrène devient lisible

Journée du mardi 20

La nuit du i8 au ig ne fut pas meilleure que les précédente;^. Le Roi n'eut aucun repos et seulement de légères sueurs. Sur les sept heures du matin, Fagon et ses confrères trouvèrent la fièvre fort augmentée, ils se consultèrent et ne découvrirent aucun remède*'. Leur incapacité désolait les domestiques; quant aux courtisans ils se rassasiaient de rumeurs. « La sciatique tourmente toujours le Roi, écrit Dangeau; Fagon a envie de faire venir des eaux de Bourbonne, mais cela n'est pas encore bien résolu. Fagon est persuadé que le Roi n'a point de fièvre, mais Mareschal et quelques autres croient qu'il en a un peu la nuit". » La journée différait peu des journées précédentes : travail avec Pontchartrain, visite à M""" de Maintenon, musique, et, le surlendemain, le Roi espérait passer en revue la gendarmerie de dessus son balcon. Ce fut une journée de détente.

Vers dix heures du matin, au moment du lever, les médecins revinrent pour voir panser la jambe du Roi, ils y trouvèrent un grand changement, elle était enflée et Mareschal remarqua une petite noirceur sur le cou de pied qui lui sembla de mauvais augure, il dissimula le jugement qu'il en portait et ayant frotté la jambe do linges chauds put soulager un peu le patient. Le Roi en prolita pour entendre la messe avec plus de recueillement, dîna d'un bouillon, une panade et d'autres petits ragoûts qui lui plurent. La soirée avec la visite des princes et le coucher pubUc ramena quelques espérances**.

Elles disparurent dès la nuit qui se passa en souffrances et en agitations terribles. Les médecins qui vinrent de grand matin, le trouvèrent encore en cet état, et, ayant conféré ensemble, proposèrent un bain d'herbes aromatiques dans de gros vin de Bourgogne. Le malade y consentit, même il proposa de faire des incisions à sa jambe ou d'en faire l'amputation si c'était nécessaire. On prépara le bain ordonné dans une grande cuvette d'argent, Louis XIV mit sa jambe dans ce bain tout chaud en disant à ses médecins : u Croyez-vous, messieurs, que ce bain puisse me soulager. J'en ai grand besoin, faites je vous prie tout ce que vous pourrez. » Après un bain d'une bonne heure et des frictions suivis d'un bouillon, le Roi se recoucha. Il était abattu et les médecins inquiets. <( Je vois bien messieurs par vos manières, leur dit-il, que vous me trouvez plus mal. Je suis véritablement bien abattu, mais comment voulez-vous que je fusse autrement, souf-

*' Anlhoine, op. cit.^ p. 27-28.

" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 97.

*• Anthoine, op. cit. y p. a8.

tf(W#«

LA DERNIÈRE MAL\DIE DU ROI

frant jour et nuit sans relâche, et ne prenant presque point de nourriture depuis le commencement de ma maladie, sans que vous ayez pu me donner un peu de soulagement. — Sire, répondirent-ils, nous y faisons de notre mieux et nous allons encore consulter ensemble sur les remèdes que nous pourrons appliquer à votre jambe, qui est votre plus grand mal'" ». Après la messe il tiavailla avec le chancelier, reçut le corps diplomatique et s'enferma jusqu'à deux heures avec le père Le Tellier''. Après son dîner, composé de bouillon, panade et gelée, il travailla avec Desmaretz et fit appeler M™^ do Maintenon dans sa chambre. Sa jambe le faisait moins souffrir, mais à condition d'être enveloppée de linges qui l'empêchaient de s'habiller. M"'" de Caylus et M"' de Dangeau furent admises à la suite de M*"^ de Maintenon et le Roi parut fort tranquille. Il donna ordre au Premier gentilhomme de laisser l'entrée de la chambre libre à tons ceux qui souhaiteraient Ile voir, disant qu'il y prendrait plaisir. On n'eût pas plutôt annoncé cette liberté que la chambre fut tellement remplie de monde qu'on ne pouvait remuer: vers le soir^ seulement le Roi ordonna que l'on fit retirer tout le monde. IJ se leva et soupa en robe de chambre dans son fauteuil, vit ensuite les princesses dans son cabinet et salua au passage la duchesse de Saint-Simon arrivée des eaux de Forges et qui assura qu'elle n*eûl pas reconnu le Roi si elle l'avait rencontré ailleurs que chez llui"; il était en effet changé de façon à n'avoir plus rien qui lui ressemblât et sa taille s'était raccourcie de la valeur d'une tête". Personne n'ignorait plus maintenant le péril du vieux monarque. A Paris on le disait si affaibli qu'il gâtait son linge sans s'en apercevoir"; les nouvellistes rapportaient l'établissement de deux cents chevaux de relais depuis Versailles jusqu'à Bourbon-l'Archambault pour en apporter les eaux minérales avec diligence, voiturées sur six grandes charettes".

La belle assurance de Fagon était ébranlée, lui-même provo- ;;,«;;;4«j^,>; quait maintenant de nouvelles consultations'". Après une nuit relativement bonne, le Roi s'était éveillé le 21 en se déclarant

'ri ï1-

»• Anthoinn. op, cit., p. 28-80.

»» Dangv-aii, Joumnl, t. XVI, p. 98; Saint-Simon, Mémoires, t. VII, p. ô-j;

Anlhoinc. op. cit., p. 3o.

" Dan^oan, Journal, t. XVT. p. 09*. Saint-Simon, Mémoires, t. VIÏ, p. 37. " Extrait d'une lettre de Madame, cite par P. E. Umon^ey,. op. cit., t. I,

p. 3i, noie 2. ,

" J. Buvat, Jourml de la Bégence, édit. Campardon, i865, t. i, p. ôg.

" J. Buvat, op. cit., t. T, p. ho.

•• D.mg^^au, Journal, t. XVI, p. 98. .

LA DERNIÈRE MALADIE DU ROI

Journée du jeudi 22

mieux que les jours précédents. Il se leva en robe de chambre sur les neuf heures, vif les secrétaires d'État et les ministres, se recoucha et permit l'entrée de sa chambre à tout le monde pendant la messe. Ensuite quatre médecins conduits par Fagon vinrent toucher le pouls et approuvèrent le traitement qui avait consisté en une nouvelle purge. A onze heures, le dîner fut servi au lit, en public. Alors se présenta le premier président de la Chambre des comptes qui annonça la mort de M. de Maisons, président à mortier au Parlement et sollicita la charge du défunt pour le fils de celui-ci; ce que le Roi accorda de bonne grâce".

Après le dîner le Roi travailla avec Voysin jusqu'à six heures; à plusieurs reprises il avait interrompu ce conseil pour faire débander, frotter et rebander sa jambe, sans en retirer aucun soulagement. Après ce conseil, vers sept heures, arriva M™^ de Maintenon et un moment après le duc d'Orléans, et les princes qui s'apitoyèrent sur ces souffrances persistantes. <( Je n'ai jamais ressenti de si vives doulleurs, leur dit le Roi, mais ma plus grande peine est de voir que les médecins ni les chirurgiens n'ont pu cncoi^ trouver le moyen de me soulager un seul jour. » Il se fit lever pour se délasser un peu par le changement de situation et fut mis dans sa chaise roulante en robe de chambre, parce qu'on ne pouvait plus l'habiller. La jambe était posée sur un petit tabouret. Il y eut, ce soir là encore, grande musique.

Le souper fut servi entre neuf et dix heures. Le maréchal de Villeroy cherchant à distraire le malade, lui recommandait quelques petits mets extraordinaires, mais ne put triompher du dégoût persistant. Le Roi se fit rouler par B'iouin dans son cabinet 011 il demeura une heure environ avec sa famille, mais les douleurs le ramenèrent dans sa chambre. Mareschal, qui le frictionnait presque d'heure en heure, s'aperçut d'une aggravation et en donna avis à Fagon qui proposa une nouvelle consultation pour le lendemain".

Après une nuit sans aucun repos jusqu'à trois heures suivie d'un assoupissement, le Roi prit de bon matin un bain d'herbes pendant lequel il s'évanouit; on le recoucha. Sur les neuf heures arrivèrent dix médecins de Paris qui se joignirent à ceux de la Cour et furent introduits par Fagon. I^e Roi les apercevant leur dit d'un ton affable : « Vous me voyez, messieurs, dans un fâcheux état de maladie depuis le dix de ce mois sans pouvoir

*' AntTioino, op. cit., p. 3i-35.

•" Aiiîboino. op. cif.. p. 3?-33 ; Dangonii, Journal, t. XVI, p. 9o;'Sninl- Simon, Mémoires, t. VII, p. 37.

trouver aucun secours, je vous ai mandé pour savoir de vous si vous ne pouvez me procurer quelque soulagement aux maux qu'il plaît au Seigneur de m'envoyer, ils sont grands mais je m'y soumets puisque c'est sa volonté. » L'un d'eux répondit : « Sire, nous espérons avec l'aide de Dieu et des remèdes, vous donner du soulagement et que cette maladie ne sera rien. » On tâta le pouls, en cérémonie, par rang d'ancienneté, on trouva beaucoup de fièvre sans découvrir le moyen de la casser. Ensuite la consultation se tint dans le cabinet, chacun loua Fagon, approuva le traitement, approuva le lait d'ânesse, approuva le retard apporté à la prescription^\ Le Roi prit finalement du lait d'ânesse; ce fut l'unique résultat.

Après la messe, le Dauphin vint demander au Roi la Permission d'aller voir la gendarmerie dans l'après-dînée. Louis A IV avait fait venir la gendarmerie à Versailles pour en Passer la revue, mais sa maladie l'en empêcha, ne pouvant plus s habiller à cause de tous les linges qui enveloppaient sa jambe. Il chargea le duc du Maine de passer cette revue; celui-ci, peu rassuré par ce nouvel empiétement et ses conséquences, fit suggérer au petit Dauphin dy assister. L'enfant commençait à enfourcher un petit bid^et, on l'habilla en officier de gendarmerie et le Roi le trouvant très joli, approuva la fantaisie et donna a permission. Ravi, le Dauphin courut chez le duc d'Orléans et le pria de raccompagner. Lorsqu'ils arrivèrent, le duc d'Orléans s.lua le Dauphin à la tête des gendarmes d'Orléans et le duc du Maine se lotira presque aussitôt pour assurer le Roi qu'il avait trouve la gendarmerie d'une . beauté étonnante »«^ Les rivalités futures s'annonçaient ainsi. L'extrémité du Roi, qui n'étail plus ignorée de personne, avait ix^mpli l'appartement du duc d Orléans auparavant si vide et si compromettant à fréquenter. « La foule y lima les murailles »; on s'y portait; lui-même en était embarrasse; mais un rayon d'espoir le vidait tout d'un coup a ny pas laisser un seul homme. Un biscuit mangé par le Roi tira la foule pour ïingt^uatre heures de chez le duc d'Orléans^. Les gens atta-

" Anthcino, op. cif., p. 34- - . . e- „ ujr^nirp, l Vif

" nanp.au. Journal, t. XVI. p. 99-.00: Saint-S.mon M«mmr,. . MI p. 38-30 : P. Narbonne, Journal, p. 4i ; Mascara, telrj Paris ,7 ao^'. da"« l t XxVlI. p. 3â7 des Mémoire, de Saint-Simon. «'>t- *;/°>'^-:> ^„,. .. Sainl-Simon. Addillor.. au Journ«î d. Dan^eau, t W . P; ^J ; P' /^ ,^

Ï;'V:1 rîro:vaU miet: on voyait tou,-.-coup la m.mc foule de se.gneurs

Rivalité du

duc d'Orléans el du duc du Maine

chés de longue main à ce prinœ épanouissaient leur visage; ceux qui n'avaient point encore découvert leur attachement pour lui commençaient à lever la tête; on allait, on venait, on s'assemblait, on réglait tout, on partageait tout". Entretien du A l'heure de son dîner, le Roi laissa entrer tout le monde; il miréchaide aperçut le premier président de Mesjjje et lui dit : « Monsieur, viiiars yous me vovcz bien incommodé et bien souffrant. Vous venez de perdre un bon sujet dans votre Compagnie et moi aussi par la mort de M. de Maisons; c'était un parfaitement honnête homme et c'est à sa considération que j'ai bien voulu accorder à son fils la charge de président à mortier qu'il possédait, quoiqu'il n'ait pas l'âge pour l'exercer. J'ai cru le devoir faire en considération de son père et de ses aïeux qui m'ont bien servi pendant ma minorité ». — « Sire, répondit M. de Mesme, je suis venu pour en remercier très humblement Votre Majesté de la part do toutes les Compagnies et Chambres de votre Parlement » ". le maréchal de Villars, arrivé en peste, se trouvait lia; le Roi lui dit : (. J'ai donné la charge de président à mortier ainsi que vous l'avez désiré ))^^. IH ajouta : « Vous me voyez bien mal, monsieur le maréchal » — (( Votre Majesté accoutumée à beaucoup d'exercices, se croit mal pour une incommodité qui l'empêche d'en faire », répondit le maréchal. — « Non, dit le Roi, je sens de très grande:; douleurs ». Après cela, il lui parla de la Reine de Pologne qiî^ !e m.'>réchal avait été visiter à Rlois, des hôtelleries de la rnii' \ des lit«; et des meubles qu'il y avait vus. Il est certain que e'rtnienî Iles soûles du royaume qui fussent richement meublées. Anfrorois, la plupart avaient même de la vaisselle d'argent et ]o Pni se sonvip.' et d' s lits et des miroirs qu'il avait vus dans ces mais<^ns et ([iii y étai(^nf encore presque les mêmes partout. « Vous ir^z apparemment coucher ce soir à Paris, ajouta le Roi, je veux espérer nue vous m^ trouverez mieux à votre retour » ". Après dîner, le Roi, se sentant mieux, se fit porter dars son grand cabinet oii se rendirent les princes du sang et les courtisans en si grand nombre qu'on ne pouvait passer. Loin d'en être importuné, Louis XIV y prit plaisir et sembla pendant ce temps

ot dfî t-oiirtis^ins, q^iitter les appartements <lu duc d'Orléans pour relournor clipz ](? Roi ».

•* D'Antîn, Mt^moires, iSoti, p. 122.

"' Anfhoiîio, op. cit., p. .^5; Danfîoau. suivi par Saint-Simon mot ceci au 23 août, voir BoïsIîsIp, op. cit., t. XXVTI, p. ifio, iG.'i. note ^, 25/|.

*^ ViMars, Mémoires, i8ç)t, t. TV, p. 5q. }jC marcclial de Villars ot le président de Maisons avaient épousé deux sœurs, Mlles de Varangeville. Villars, Mémoires, t. IV, p. 5'^-Bo.

LA DERNIÈRE MALADIE DU ROI

ne plus souffrir; mais ce relâche dura peu de temps, il dut rentrer dans sa chambre pour se faire panser. Après avoir pris un bouillon, le Roi ordonna au duc de La Rochefoucauld de lui faire voir des habits le lendemain matin pour choisir celui qui lui conviendrait en quittant 1<- deuil du prince de Lorraine"; ensuite il congédia tous ceux qui n'étaient pas nécessaires au service et le repos de la nuit ne fut interrompu que par la nécessité de boire quelques verres d'eau. j d •

Vers six heures du matin, Fagon s'approcha du lit du Roi, tenant une écuelle pleine de lait d'ânesse et dit : « Sire, c'est du lait d'ânesse qui faut que Votre Majesté prenne présentement, pour 'ui humecter la poitrine ». Le Roi le prit et dit qu'il le trouvait bon, se rendormit un moment, fut réveillé par une vive douleur à sa jambe, se rendormit jusqu'à neuf heures et s'éveilla trempé de sueur. Sa jambe seule le faisait souffrir, mais considérablement; il dit aux médecins : « Messieurs, comme le bain cidevant qu'on m'a fait m'a soulagé, je crois qu'il ne serait pas mal à propos de le réitérer ». Ce qui fut fait, mais après une demiheure le Roi fit retirer la cuvette disant : « Cett« odeur me mont« à la tke si fort que je craindrois qu'elle me fît tomber en faiblesse ». Ce bain procura un adoucissement et le Roi se fit raser, ce à quoi iH ne manqua pas de trois en trois jours. ' . ,

Après avoir reçu le duc d'Orléans et les deux bâtards légitimes qu'il congédia en disant : .< Adieu, Messieurs, ne perdez point Ihoure de la chasse », il but deux grands verres d'eau et se recoucha. Mareschal débanda sa jambe en présence des médecins qui n'osèrent témoigner leur surprise de la voir en si mauvais état ils se retirèrent pour faire place aux officiers de la Chambre e de lia Garde-robe qui entrèrent pour lever le Roi. Lorsqu il fut assis et eut pris un bouillon. Ha troupe médicale rentra, toujours menée par Fagon, fit sa révérence de cérémonie, tata le pou s par rang d'ancienneté et interrogea le malade sur 1 effet du lait d'ânesse. « Assez bien, dit le Roi, mais point de soulagement a ma ïambe »; ils promirent d'en conférer, oe qu ils firent et, après une heure entière imputèrent à l'ânesse le médiocre succès de

leur consultation". j„ lo Tl/^i

La Chambre s'était sensiblement remplie de monde, le Roi

le fit retirer et demeura seul avec le P. Le Tellier jusqu a onze

heures. C'est alors qu'U aurait rédigé le deuxième codicille a son

.. Anlhoine. op. cit., p. 36; Dang«.u, JonrmltXVÏ, p. :oo; Saint-Simon. Mémoires, t. VII, p. 4^ ; MU. de Boislisle, t. XXVH, p. mo.

•^ *rtt!)0ÎTie, op. rff., p. î^7-?8.

Journée da ventiredi 23

•if

Lettre du Koi à son arrièrepetit- lil s

testament, lequel est daté de ce jour**. Il écrivit de sa main une lettre adressée au jeune enfant qui lui succéderait et la confia au maréchal de Villeroy pour la remettre à Louis XV lorsqu'il aurait atticint l'âge de dix-sept ans". La voici :

« Mon Fils, si la divine providence en qui je me confie daigne conserver vos jours jusqu'au temps où la raison puisse vous faire agir par vous même, recevez avec respect cette lettre des mains de ce fidèle sujet à qui je fais jurer qu'il vous la rendra en mains propres : dans laquelle vous trouverez les dernières volontés de votre père et votre Roi, qui, au moment de quitter ila vie, sent redoubler sa tendresse pour vous en qui il voit tous &es enfants revivre et dans un âge s? tendre que les troubles qu'il prévoit sous votre minorité lui donnent plus d'inquiétude que les horreurs du trépas qu'il va bientôt subir ne lui causent d'effroi. Si quelque chose peut adoucir ma peine dans cet état, c'est, mon Fils, la promesse des bons sujets qui ont tous fait serment dans mon sein de veiller sur vos jours et verser leur sang pour votre conservation. Récompensez-les, mon Fils, lorsque vous en aurez connoissance et ne les oubliez jamais, ni les soins que mon Fils le duc du Maine que j'ai jugé digne de mettre auprès de votre personne prendra de vous. Cette distinction, que j'ai crue nécessaire pour l'amour de vous-même, Hui suscitera sans doute pour ennemis ceux qui se trouveront par cette sage prévoyance éloignés de la cupidité qu'ils ont de régner, et si par quelque trouble qui pourroit survenir dans votre royaume il arrivoit quelque malheur à ce prince, ou quelque changement dans ce que j'ai établi en sa faveur, je désire, mon Fils, si Dieu vous conserve, que vous rétablissiez les choses dans le même état où elles se trouveront à ma mort, tant pour la religion que pour tout ce qui touche le duc du Maine. Ayez de la confiance en lui; suivez * ses conseils; il est très capable de vous bien conduire, et si la

•* Pins probablement îe codîdîllc est du 25, voir A. de Boîslîsle, op. cit., t. XXVTI, p. 36o-36i.

•• Cett'^ lettre nous a été conservée pnr Mlle d'Aiimnlo qm Tinsérn dans ses Merrtoirea, voir Souvenirs mr Madame de Maintenon, publiés par A. d'Haussonville et G. Hanotanx, t. II, (t9o3). Les Cahiers de MUe d'Aiimale, p. 333. En rappelant la dernière entrevue du Boi avec le Daupbin, laquelle eut îieil le 96, Mlle d'Aumale écrit : « Il avait écrit quelque temps avant une IfellW qu'il adressait au Dauphin )). Villeroy, un des rares visiteurs de Mme de Mainlenon à Saint-Cyr a pu lui montrer cette lettre oriorinale qu'a vu et copié Mlle d'Aumale, Elle n'aura jamais été remise à Louis XV, car, eii 1757, Villeroy était rélégué dans son gouvernement de Lyon. La letttr a été pilbHeè pour la première foi*» dan« V« F^^^vr-^irs, cit*^*, t. TT, p. 379-3- '1. depuis dans Saint-Simon, édit. Boislisle, t. XXVII, p. 276 note i, et p. 373^376.

LA DERNIÈRE MALADIE DU BOI

mort vous privoit d'un si bon sujet, rendez à ses enfants, en leur conservant le rang que je leur ai donné, toute l'amitié que vous devez à leur père, qui m'a promis, juré, de ne vous abandonner

qu'à la mort. , • j-r-

« Que le sang et l'amitié vous unisse toujours avec le roi d Espagne, sans qu'aucune raison d'intérêt ou de politique mal entendue vous en sépare jamais; c'est là le seul moyen de conserver la paix et la balance en Europe.

« Ayez toujours un attachement inviolable au père commun des fidèles, et ne vous séparez jamais, pour quelque motif que ce puisse être, du sein et du centre de l'Église-. Mettez en Dieu toute votre confiance, vivez en chrétien plus quen Roi et n'attirez jamais sa main sur vous par aucun dérèglement dans vos mœurs. Remerciez sa divine providence qui protège si visiblement ce royaume. Donnez à vos sujets le même exemple qu'un père chrétien donne à sa famillle; regardez-les comme vos enfants; rendez-les heureux si vous le voulez être; soulagez-les le plus tôt que vous pouvez de tous les impots violents dont la nécessité d'une llongue guerre les a surcharges et que leur fidélité leur a fait supporter avec soumission. Faites-l.'S jouir d'une longue paix qui seule peut rétablir les affaires de votre rovaume; préférez toujours la paix aux événements douteux de la guerre et souvenez-Vous, mon Fils, que la plus éclatante victoire coûte toujours trop cher quand il faut la payer du sang de ses sujets. Ne le versez jamais, s'il est possible que pour la gloire de Dieu; cette conduite attirera sur vous la bénédiction du ciel pendant le cours de votre règne; recevez la mienne dans mes derniei-s embrassements. » ^prés-diner

Après que le P. Le Tellier se fut retiré, le Roi fit appeler Mme de ^Pf"^,.,^ Maintenon, qui attendait; elle engagea le malade à prendre que^lque nourriture, mais le Roi n'accepta qu'un bouillon. Il donna des ordres pour que la gendarmerie regagnât ses quartiers de Normandie. A son dîner, il ne mangea presque rien. Tout 1 aprèsmidi fut vidlent. .. Je suis bien à plaindre, dit le Roi a ses médecins, que vous n'ayez pu jusqu'à présent trouver aucun remède aux inaux que je sens. » - « Nous fa'««n«. S'^-^' ««. ^"f "«"« pouvons, lui dirent-ils, mais la maladie de Votre Majesté 1 emporte sur les remèdes; nous espérons cependant avec la grâce de Dieu d'en trouver des spécifiques qui pourront la surmonter. » Ces paroles tranquillisèrent un peu le malade qui mna debout, enrobe de chambre; il fut assez gai. badina avec Dangeau sur les projets d'embellissement projetés à Dangeau. Mme de Main-, tenon avec les dames familières, passa 1 apres-dmee dans la

LA DERNIÈRE MALADIE DU ROI

Intrigues

du duc

d'Orléans

chambre du Roi qui avait la langue extrêmement sèche et semblait plus altéré à mesure qu'ill buvait. Mareschal débandait, frictionnait et rebandait la jambe sans succès, les médecins dissertaient infatigablement sur les. vertus du lait d'ânesse.

Sur les sept heures du soir, raconte Anthoine, garçon de Ja chambre, le Roi qui a toujours beaucoup aimé la musique, s'avisa pour faire diversion d'ordonner au Premier gentiilhomme de faire venir quelques-uns de ses musiciens chanter dans sa chambre, expédient assez peu en usage, quoiqu'il soit conseillé entie plusieuis autres non moins étranges par le Père Ri net, jésuite dans son livre de Consolation des malades. Je ne pense pa? que le Roi eut perdu de temps à lire un livre si grotesque... quoi qu'ill en soit... le Roi prit plaisir à entendre chanter des airs italiens depuis sept heures jusqu'à neuf, et demeura fort tranquille tout ce temps. S'étant fait lever avec peine, il fit le simulacre de souper, passa quelques instants avec sa famille et revint se mettre au \iV^.

Pendant ces journées remplies d'incertitude Iles conciliabules continuaient. L'abbé Dubois sollicitait de lord Stair un rendezet de son yous aux Tuilcrics et se montrait fort rassuré relativement aux mauvais desseins que l'on prêtait à la Cour contre le duc d'Orléans, ce dernier ayant un parti trop fort, disait-il, pour qu'on entreprit de lui nuire^\ Peut-être lia véritable raison de cette assurance se trouve-t-elle dans l'active diplomatie secrète des roués qui, l'un après l'autre, amenaient à leur compagnon de débauche les collaborateurs indispensables au triomphe de sa cause. Ainsi furent condlus des marchés où l'avidité rivalisait avec l'ambition. Le duc de Guiche promit 'le concours de son régiment des gardes françaises moyennant cinq cent mille francs, Reynolds traita pour les gardes suisses, Villars s'engagea contï-e la promesse de la présidence du conseil de Ha guerre, Noailles avait la promesse du conseil des finances. Saint-Simon rêvait tout et n'avait de capacité po\ir rien. Un soir Noailles lui dit : (' Vous n'avez pas voulu des finances, vous ne voulez vous charger directement de rien; vous avez raison : vous vous réservez pour être de tout et vous attaquer uniquement à M. le duc d'Orfléans : au point où vous êtes avec lui, vous ne sauriez mieux faire; en nous entendant bien vous et moi, nous en ferons tout ce que nous voudrons; mais pour cela ce n'est pas assez des

'" Anthoine, op. cit., p. 38-/iO ; Dnnpoaii, Journal, t. XVI, p. loi. '^ Hardwicke Papera, Slair's Journal, a3 août; L. Wiesener, op. cit.^ t. 1, p. 43.

bonnet

finances, il me faut les autres parties, il ne faut point que nous ayons à compter avec personne. Des États-Généraux, poursuivitil, c'est un embrouillement dont vous ne sortirez point; j'aime le travail, je vous le dirai franchement; c'est une pensée qui m'est venue, je la crois lia meilleure; encore une fois, agissons de concert, entendons-nous bien, faites-moi faire premier ministre et nous serons les maîtres. » Saint-Simon sursauta. « Premier minislrel Premier ministrel monsieur, je veux bien que vous sachiez que s'il y avoit un premier ministre à faire et que j'en eusse envie, ce seroit moi qui le serois, et que je pense aussi que vous ne vous persuadez pas que vous remportassiez sur moi'\ »

Les ducs tenaient entre eux de petites assemblées particullières L'affaire du sans bruit. Ils traitaient ensemble une aftaire qui divisait un peu plus profondément encore que tout 'le reste les ducs et pairs et (le Parlement; c'était l'a affaire du bonnet ». L'usage voulait que le premier président, en prenant les voix lorsque l'on est dans les sièges bas de la grand'chambre, n'otât pas son bonnet aux conseillers, ni aux pairs de France, mais qu'il l'ôtât aux princes légitimés en lies nommant et se levât aux princes du sang sans les nommer. Le Roi avait refusé d'intervenir dans la querelle, le d\iz d'Orléans se disait favorable aux pairs qui songeaient moins à la mort prévue et prochaine du Roi qu'à ce qui s'ensuivrait lorsqu'ils iraient au Parlement pour lia régence''.

Et pendant qu'ils se préparaient par de semblables futilités à exercer le gouvernement d'un royaume, le duc d'Orléans s'abouchait avec deux personnages comblés des bienfaits de Louis XIV et honorés d'une longue affection. Seuls ou presque seuls ils savaient les dispositions consignées dans le testament du Roi, ils en livreront le secret sans oublier de stipuler leur récompense. C'étaient le chancelier Voysin et le duc de Villeroy'*; ils voyaient Ile Roi d'assez près pour le savoir perdu sans ressource.

'» Saint-Simon, Mémoires, t. VIT, p. 4546; édit, de Boislisle, t. XXVII, p. ai5-2i8; Dangeau, Journal, t. XVI, p. i53.

•* Ibid.y t. VII, p. 46, A. Grellet-Dumazeau, Vajjaire du bonnet et les mémoires de Saint-Simon, in-8, Paris igiS.

'* P. E. Lémontey, op. cit., t. I, p. 28. Saint-Simon, Mémoires, édit. de Boislislo, t. XXV, p. 19, fait dire au Roi à propos de son testament : « Il n'y a qui que ce soit que moi qui sache ce qu'il contient » ; or, dix ans plus tôt, en annotant le Journal de Dangeau, le même écrivait : « Le testament du Roi fut minuté par le chancelier. Le Roi, Mme de Maintenon, M. du Maine, le Chancelier et le maréchal de Villeroy furent seuls dans ce secret ». Cette participation du chancelier Voysin à la rédaction du teslanient est confirmée par une note contemporaine conservée au Cabinet des titres, dossier

Achat de consciences

hlSTOlRE DE LA RÉGENCE

La dernière maladie du roï

Journée du samedi 24

Le Roi

apprend

qu'il a la

gangrèce

et se confesse

La nuit du 28 au 24 fut pénibk; k Roi fut attaqué de vapeurs qui l'incommodèrent fort. Fagon n'y trouva qu'un prétexte à une nouvelle consultation qui aboutit à la disgrâce de l'ânesse dont le lait ne suppléait pas à leur ignorance. Us virent l'indice de la gangrène (( au-dessous de la jarretière » et firent envelopper la jambe dans des compresses d'eau-de-vie camphrée. On continuait à parler d'éresypèle", mais Dangeau lui-même reconnaît qu'(( on commence à craindre que ce mal ne soit beaucoup plus sérieux qu'on n'avoit cru d'abord'*. »

Le Roi entendit la messe, prit un bouillon, tint le conseil des finances jusqu à on/.e iieur-es avec des interruptions pour donner le temps à Mareschal de frictionner sa jambe. L'heure du dîner venue on demanda au Roi l'ordre pour servir, mais il n'accepta qu'un bouillon. Il fit appeler ensuite Desmaretz avec lequel il travailla quelque temps, mais la nécessité de panser sa jambe ayan* interrompu le conseil de finances, -Villeroy, qui en faisait partie, regarda la jambe quand Mareschal la débanda, elle se trouva noire jusqu'au pied. Villeroy sortit en pleurant et le bruit de la gangrène se répandit. Le Roi souffrait moins mais il était extrêmement triste. Après le conseil Mme de Ma intenon se rendit près de lui".

Après son souper, le Roi sentit ses douleurs augmenter considérablement'*. Comme on voyait l'affaiblissement continu -et

b^€u, Voysin, n** 18011 (vol. 677), fol. 12; en voici le texte : [Il fut] l'un des confidents de Louis \IV ; le testament [fnt] en partie éerit de sa main. Opcndant il nia constamment au Régent en avoir jamais eu connoissance, jusqu'à ce que, au Parlement, on eut fait la lecture du testament, où le Kégent reconnut l'écriture du Chancelier. Reproches aigres. Reparties plus vives, qu'il eloit en droit de lui mentir dans une chose qu'il n'étoit pas en droit de lui demander; que la mort du Roi n'empéchoit pas qu'il ne dût lui garder un secret qu'il lui avoit juré, et que cette preuve de sa fidélilté, dans un temps où il n'avoit plus de grâces à attendre de son maître, au contraire de l'indignation d(^ S. A. R., lui étoit une sûreté de celle qu'il lui voueroit quand il lui feroit l'honneur de lui faire part de sa confiance ; qu'au reste il ne méritoit ni les reproches ni les ressentiments de S. A. R. mais plutôt son amitié et ses bonnes grâces. » La scène a pu être arrangée pour s.iuvegarder Voysin de tout soupçon. A. de Boislisle, op. cit., t. XXVII, p. 36o, adopte cette solution : le testament fut minuté par Voysin et retranscrit par le Roi.

''^ Cottard, Mort du roi Louis XIV, dans Bulletin du Comité de la langue, de l'kistoire et des arts de la France 1867, t. IV, p. qiS; c'est une lettre écrite de Paris, le 28 août I7i5, par un courtisan qui passait ses journées à Versailles, reproduit par de Boislisle, op. cit., t. XXVII, p. 34i-343.

'• Dangeau, Journal, t. XVI, p. 109.

^' Anthoine, op. cit., p. 4i-42; Dangeau, Journal, i. XVI, p. iio.

^* Gazette d^ Amsterdam, n'* LXXIII : « S. M. se préparoit à dîner en public ; mais il lui survint des douleurs si cuisantes, qu'elle ordonna de

que lui-même s'ai)erçut de la gangrène, il jugea que son mal allait devenir sérieux; en conséquence, comme il avait toute confiance en Mme de.Maintenon, il ordonna, dès le jour même, qu'on accommodât une chambixî tout près de la sienne, pour qu'elle put pilus aisément passer la nuit auprès de lui, quand elle voudrait. Mlle d'Aumale, qui ne quittait pas Mme de Maintenon, passa avec elle presque toutes les nuits auprès du Roi; dlles allaient quelquefois le malin se coucher deux ou trois heures et revenaient passer le reste de la journée auprès du malade'*. Mme de Maintenon lui suggérait des sentiments chrétiens pour sanctilicr sa madadie et pour se préparer au terme qu'y mettraient les desseins de Dieu. Dès qu'elle fut instruite du danger, elle ne balança pas à en avertir le Roi et à lui proposer de recevoir les sacrements de l'Église. « C'est de bonne heure, dit-il, car je me sens bien, mais c'est toujours bien fait de se prémunir de ce secours'". » Dès ce moment il s'y prépara; elle l'aida ellemême à s'examiner, en le faisant ressouvenir de plusieurs fautes qu'elle lui avait vu faire, ahn qu'il s'en humiliât et qu'il en demandât pardon à Dieu''.

Sur les quatre heures, il manda le Père Le Tellier qui s'enferma avec lui et désormais ne le quitta presque plus''. Dès l'instant qu'il eut fini sa confession, il lit s'approcher Mme de Maintenon et lui dit : « Madame, je suis un peu plus en paix; je me suis confessé de mon mieux; mon confesseur m'a dit qu'il faut que j'aie une grande conliance dans la miséricorde de Dieu, vous me le dites aussi », et en pleurant, il ajouta tout haut : « Mais je ne me consolerai jamais de l'avoir offensé'' ».

L'approche de la fête de Saint-Louis avait attiré à Versailles une infinité de personnes'\ le Roi l'apprit et, vers nuit heures

faire sortir tout le monde qui étoit dans la chambre, excepté le maréchal de Villeroy, avec lequel elle resta seul plus de deux heures et demie, lui donnant toutes les marques possibles de son amitié et de sa confiance, lui disant qu'elle voyoit que son heure approchoit et qu'il falloit songer sérieusement

à mourir. »

^^ Mémoires de Mlle d'Aumale, édit. d'Haussonville et Hanotaux, t. il, p.

" Th. Lavallée, La famille d'Auhigné et Venjance de Mme de Maintenon, ^uix'l des Mémoires inéAits de Unguet de Gergy, sur Mme de Maint^nx)n et to Cour de Louis XIV, in-8, Paris, i863, p. 455.

»^ Mlle d'Aumale, Mémoires, t. I, p. 198; t. II, p. 326.

" Anthoine op. cit., p. 42; Mlle d'Aumale, Mémoire, t. II, p. 326.

" Mlle d'Aumale, Mémoires, t. II, p. 320. Quincy, Histoire militaire du règne de Louis XIV, in-4, Paris, 1726, t. VII, p. 392.

•* Anthoine, op. ciL, p. Aa» * •

du soir. S€ fît rouler à son balcon; ayant été reconnu par la foule et acclamé à plusieurs reprises, il salua trois fois en ôtanl son chap-eau et répétant : « Messieurs, je vous en rem-ercie de bon cœur". » Après avoir pris un bouillon, il se coucha sans voir sa famille".

" Bijvat, op. cit., l. I, p. 4i.

»• Anthoine, op. cit., p. 42 ; Dangeau, Journal, t. XVI, p. iio.

GHAPIÏRE m

La mort du Roi

(25 août- 1®"" septembre 1715)

lA

ti

Journée du dimanche 25 août. — Aubades. — Dîner. — Le Roi a le délire.

— 11 reçoit le viatique. — Il écrit un deuxième codicille, parle à Villeroy et au duc d'Orléans. — Autixis entrevues. — Le chancelier livre le codicille. — ^ujt du 25 au 2() août. — Journée du lundi 26 août. — Adieux au Dauphin.

— Recommandations aux princesses. — Apostrophe aux cardinaux. — Adieux 'jiux conrliSijns, aux officiers, au Maréchal de Villeroy, à Mme de Maintenon, aux princesses du sang, au curé de la paroisse. — lettre et conditions posées au cardinal de Noailles. — Destruction de papiers. — Intrigues du duc d'Oriéans; il apprend le contenu du testament. — Journée du mardi 27. — Destruction de papiers. — Journée du mercredi 28. — L'empirique de Marseille. — Départ de Mme do Maintenon. — Journée du jeudi 29. — Retour de Mme de Maintenon. — Journée du vendredi 3o. — Départ de Mme de Maintencn. — Journée du samedi 3i. — Recommandation de Tâme. — Agonie et mort.

On ne faisait plus mystère du danger^ La nouvelle que le Roi Journée du

dimanche

^ On donne ici l'énumération des récits historiques contemporains de Vévénement mis à profit pour la rédaction du présent chapitre. 1° Lettre de Mme de Maintenon à Mme de Villette, Saint-Cyr, 6 septembre 1716, dans Th. La vallée, Madame ae Maintenon et la maison royale de Saint-Cyr, in-8, Paris, 1862, p. 271-275; 2° Mémoire sur Mme de Maintenon par Mlle d'Aumale, #a secrétaire, dans 0. d'ilaussonville et G. Hanotaui, Souvenirs sur Mme de Maintenon, in-8, Paris, 1902, t. I, p. 198-202; et une version plus développée dans les Cahiers de Mlle d'Aumale, ibid., t. II, p. 323-35i ; c'est un témoin oculaire qui n'a guère quitté la chambre du Roi, d'une véracité indiscu- Uble ; 3*" La Bibliothèque municipale de Versailles conserre les Mémoires des Dîmes de Saint-Cyr où se trouve une relation composée par Mme du Pérou d'oprès la lettre de Mme de Maintenon à Mme de Villette et les Cahiers de Mlle d'Aumale; 4** Mémoires de Languet de Gergy, archevêque de Sens, publié« par Th. Lavallée, La famille d'Aubigné et Venjance de Mme de Mainten 'n, in-S, Paris, i863, p. 455-464, rédigé d'après les quatre documents déjà énumérés ; 5** Dangeau, Journal, édit. E. Soulié et L. Du&sieux, in-8, Paris, 1859, t. XVI, p. 95-110, du i4 au 25 août, continué, p. iii-ii5 par un secrétaire pour les journées des 26, 27 et 28 août, lés trois deAiers jours du mois manquent. Dangeau a interrompu son réx;it dès les premiers mots du 26 août et composé un écrit séparé, intitulé : Mémoire, sur ce qui s'est passé dans la chambre du Roi pendant sa maladie, du 25 août au i^' septembre, inséré en appendice, ibid., t. XVI, p. ii7-i36, et représenté par plusieurs manuscrits au

éô HISTOIRE DE LA BÉGENCË

s'était enfermé avec son confesseur pour se réconcilier avec Dieu

fiujol desquels ont trouve des renseignements dans Saint-Simon, Mémoires, edit. de Boislisle, t. XXVII, p. 335-337; on citera donc ici Dangeau, Journal tt Mémoires. La valeur historique est celle qui s'atU»che à touU- l'œuvre de Dangeau; G*» La bibliothèque de Caen possède sous le n<» 35o un « Journal historique ou récit fidèle de ce qui s'est passé de plus considérable pendant la maladie et |à] la mort de Louis XIV, roi de France et de Navarre, fait et dreesé par les sieurs Anthoine » ; autre exemplaire à Pans, bibl. nat. ms. Nouv. acquis, franc. 5oi2; publié sous le titre : La mort de Louis XIV. Journal da^ Anthoine, publié pour la première fois avec introduction de E. Drumont, in-12, Paris, iSbo. Ce sont deux frères, Jean et François, valets intérieurs dont le récit minutieux consigne les moindres détails matériels, ignore les entretiens intimes et brouille les événements des trois derniers jours; pour la période antérieure la chronologie semble sûre; 7° L'Histoire militaire du règne de Lnuis le Grand, par le marquis de Quincy, 1726, t- yi^'» p 3()i-4o7, a inséré une a Relation de la maladie et de la mort de Louis XIV » qui fut au témoignage de Duclos, Mémoires secrets, p. ^82, communiquée en manuscrit au P. LeTcllier qui proposa des modifications dont Quincy tint compte. Le P. Griffet la réimprima dans VtliHoire de France du P. Daniel (1755-1757) et Oroux dans VHistoire ecclésiastique de la cour de France, 17-6 t. lî p. 578-590. Saint-Simon n'a guère eu sous les yeux que le Journui de Dangcaij et la Helntion de Quincy ; 8^ Le Mémoire de Dangeau fut ulilisé par Lefebre de Fontenay, dont la relation anonyme parut en supplément au Mercure galant d'octobre I7i5, réimprimé sous le titre de Journal historique de tout ce qui s'est passé depuis les premiers jours de la maladie de Louis X/y jusqu'au jour de son service à Saint-Denis, avec une relation exacte de Vavènemenl de Louis XV à la couronne de France, m.12, Paris, I7i5; réimprimé par Marmontel, dans Nouveaux choix de pièces t'rées det' anciens Mcrcures et d'autres journaux, t. XXXII, et par ^anjou, dans Archives curieuses de VHistoire de France, 2« série, iS^C, t. XII, p. 433-451 • 9** Lettre anonyme des archives de Dampierre, insérée en appendice au Journal de Dangeau, i. AT///, p. 37i-38i : lo» Archives de la CioUt Lettre anonyme, publiée par Coltard, La mort de Louis XIV, dans Bulletin du Comité de la langue, de Vhistoire et des arts de h, France, 1857, t. IV, p. 91^- 916., datée du 28 août I7i5, écrite par un témoin qui a vu ou qui a su ce q'i'il rapporte par ceux qui ont le privilège des « entrées ». Réimprimé dans Saint-Simon, Mémoires, édit. Boislisle, t. XXVII, p. 34i-343 ; 11" Relation anonyme, conservée en copie dans le t. II, du Hecueil de pièces concernant l'histoire de France de Fevret de Fontette, à la bibl. de l'Arsenal, ms. 3724. fui. 174, suiv., l'auteur est janséniste avéré. Réimprimé dans Samt-Simon, on cil., t. XXVII, p. 343-345 : i2« Lettres inédites de l'abbé Mascara, au sujet desquelles, voir A. Baudrillart, Rapport sur les archives d'Alcala, dan« Archiv^.^ des Missions scient, et littér. 3« série, t. XV, p. ^^"^^ ♦ ^f J^' traits traduits sont publiés dans Saint-Simon, op. cit. t. XXVII, p. 345-358 ; 15» La Gazette de France donna (n° du a4 août) l'annonce du début de la maladie et (n*"» du 3i août et i«' septembre) quelques lignes sommaires sur l'événement; i4° Gazette d'Amsterdam, n° LXVIII, 23 août, n° LXX, LXAl^ LXXII LXXIII et son supplément contiennent des extraits de lettres; if) Saint-Simon Écrits inédits, t. I, p. 357-365, 371-374 : Paraltète des troïc rois Bourbons; Additions au Journal de Dangeau, t. XVT, p. 12-95; Mémoire*, edit. de Boislisle, t. XXVII, p. 176-295, 3o5-3o8, 333-358. • Saint-Simon, Mémoires, édit. de Boislisle, t. XXVII, p. 258.

LA MORT DU ROI

el se disposer à la mort se répandit partout^ et ouvrit la phase dernière qui allait se prolonger huit jours entiers.

Louis XIV passa une partie de ila nuit à s'entretenir avec le Père Le Tellier; il s'assoupit vers le matin et, à son réveil, ayant le visage rouge et enllamnié, il dit à ses médecins : « Messieurs, je vous avertis que je ne sens plus tant de douleurs à la jambe que de coutume, mais aussi je me sens très faible; les forces me manquent à tous moments quand je veux un peu me soutenir. » Un des chirurgiens chuchota : « 11 vaudrait mieux qu'elUe fit encore mal au Roi. » I^ pansement révéla que la gangrène avait gagné toute la jambe* .

Le 25 août on célébrait la fête de Saint Louis, ancêtre et patron du Roi, qui ordonna expressément l'observation de toutes les réjouissances de cette solcnnité\ Vers dix heures du malin, le duc de Gesvres, premier Gentilhomme de la chambre, vint annoncer Taubade des tambours et des fifres des gardes françaises et suisses qui jouèrent dans la Cour de Marbre, sous les fenêtres de la chambre du Roi* qui les fit approcher afin de mieux entendre de son \iV , écouta avec plaisir et dit au P. Le Tellier : u Ce bruit trouble un peu la conversation, laissons-les faire\ » Quand l'aubade fut terminée, on distribua à chaque musicien un louis d'or suivant l'usage'. Les hautbois de la musique de la chambre et les vingt-quatre violons sollicitèrent, eux aussi, la permission de donner un concert; le Roi y consentit et recommanda de les retenir dans l'antichambre^", à quelque distance, afin que l'éloignement atténuât le bruit. . <

• La messe fut entendue avec un redoublement de ferveur, le malade ayant toujours les mains jointes et les yeux élevés au ciel"; ensuite il donna ses ordres et voulût dîner en public, répon-

* ^Anthoine, Journal, p. h.

* Anthoine, Journal, p. 44-

•" Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 119; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVIL p. 258.

• Anthoine, Journal, p. 45 ; la permission fut sollicitée par le duc du Maine, colonel dos Suisses et Grisons, et par le duc de Guiche, colonel des gardes françaises.

^ Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 119.

*^ Viî'ars, Mémoires édit. de Vogiié, 1891, t. IV, p. 60; P. Narbonne, Journal, 1866, p. 42^3 ; il y eut d'autres aubades.

• Anthoine. Journal, p. 45. *

^° C'est le salon qui prit sous Louis XV et a conservé le nom de l'Œil de Bœuf; Mascara à Grimaldi, Paris, 26 août, dans Saint-Simon, op, cit., t. XXVII, p. 345-346.

Aubades

Dtoer

Le Itni a le délire

dant à ceux qui lui représentaient son état : « J'ai vécu parmi k^ gens de ma Cour; je veux mourir parmi eux. Ils ont suivi tout le cours de ma vio.; il est juste qu'ils me voient iimr . ..Lasse d'être au lit il fut mis dans son fauteuil", sa jambe posée sur des carreaux". On lui servit « plusieurs petits metz regalants pour exciter son appétit'% mais il ne mangea qu'une panade et un potage, parlant à son ordinaire"*. Après le repas, il fit retirer la table de devant lui et causa un quart d'heure avec tout le monde; après quoi, il dit : « Messieurs, il ne seroit pas juste que le plaisir que j'ai de prolonger les derniers moments que je passerai avec vous vous empêche de dîner; je vous dis adieu et vous prie d'aller manger. » Les courtisans se retirèrent, plusieurs der.ire eux fondaient en larmes". Dans l'après-midi, « un vieux bonhomme de cent quatorze ans vint, selon sa coutume, apporter un bouquet au Roi pour le jour de sa fête. On 1 amena par la main auprès du lit du mailade qui interrogea : « lie bien, bonhomme, comment te portes-tu.» - Sire, répondit le vieillard, fort bien et, si je n'avais que votre âge, je me porterois encore mieux. » Le Roi répliqua : « Je voudrois me porter aussi bien

*^"Le Roi fut ensuite en particulier avec M- de Maintenon, le Chancelier Voysin et un peu le duc du Maine". Ainsi que la veille. Ile chancelier écrivit sous la dictée du Roi, ce qui donna heu de croire à la rédaction d'un codicille". Après le départ du chancelier M"" de Maintenon manda les dames familières et les musiciens arrivèrent à sept heures du soir. Cependant le Roi. qui s'était endormi pendant la conversation des dames, se réveilla la tête embarrassée, ce qui les effraya et leur fit appeler les mede- ,

•^ Lelfre orvonyme, des archiv. de la Ciotat, dans Bulletin, p. 9i3 ; dan* Sainl-Siraon, op. cil., t. XXVII, p. 3ii). •

" Anthoine, Journal, p. 45. „..£,• ,.,•( i

>* Le/fre anor.ym., dans Bu^etin, p. QiS (dans Sainl-Simon, op, ci«., l

X^VII, p. 34i).

i* Anthoine, Joumai, p. A5. » c-^^„ nn rit

i« Lettre anonyme, dans bulletin, P- 0^3 (dans Saint-Simon, op. cit.

'' ^'^\'^;/'aSme, dans Bulletin, p. 9i3 (dans Sainl-Simon. op. cit.

». WVII, p. 34i).

^'^ Gazette d'Aw.sterdam, n** LXXIII. » ^ .

'» Saint Simon n'emprunte pas ces détails à Dangean ni à Qu.ncy; aucun.

'"''^^Z^To^^'^i. t. XXVII, p. .50 ; L... ano^y^e, ^ans BalleUn p. 9i3 (dans Saint-Simon, op. cit., t. XXVII, p. 34i-342) ; Mascara a Gn maldo, 27 août, ihid, t. XXVII, p. 349-.

LA MORT DU ROI

oins"; ceux-ci trouvèrent le pouls fort mauvais" et aussitôt on songea à l'administration des sacrements. Le maréchal de Villeroy « qui ne sortait presque point do l'appartement » s'adressa au cardinal de Rohan, grand-aumônier de France, trop courtisan pour se charger d'un semblable message qu'il renvoya au

confesseur*'.

La veille, en se confessant, le Roi avait déterminé d'entendre '^^^'j^^'^J' la messe à minuit et d'y communier. Conscient du moment de dôlire qu'il venait de traverser et craignant de retomber dans cet état, il pensa lui-même à recevoir le viatique sans plus de délai''*, et aux premières ouvertures de son confesseur il l'interrompit : (( De tout mon cœur, mon père, je souhaite très ardemment le viatique; je vous ai témoigné plusieurs fois pendant Ile cours de ma maladie que je souhaitois avoir cotte consolation". » On renvoya les musiciens qui avaient déjà préparé livres et instruments, les dames familières sortirent" et le P. Le Tellier demeura seul avec le Roi tandis qu'on courait avertir le cardinal de Rohan qui était chez lui en compagnie et ne songeait à rien moins, pas plus d'ailleurs que la famille royale''.

Gomme personne n'était averti pour cette cérémonie, il s'é- . coula quelque temps ayant l'arrivée du cardinal portant le saint viatique", qu'il lui avait fallu ailler chercher à la Chapelle pendant qu'on amenait le curé de la paroisse muni dos saintes huiles". Pendant ces allées et venues, le Roi se préparait chrétiennement à l'acte solennel, la joie rayonnait sur son visage et on l'entendit prononcer ces paroles : « Hé, mon Dieu, voulez-vous bien encore me faire la grâce de venir à moi vous qui êtes le Roi des Rois'". .)) Des que le curé de Versailles"- et doux aumôniers do quartier furent arrivés, le petit cortège se mit en marche vers huit heures du soir". Six garçons bleus du château, deux laquais

" Saint Simon, op. cit., t. XXVII, p. 2G0.

" Dangoau, Ménwire spécial, t. XVI, p. iiQ- / t rr n- \

» Anthoine, Jou/n«f, p. 46; Quiney, He/afion (corrigée par Le Telher),

t. VII, p: 394.

" Daiiifeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 119- 1 n •

" Anthoine, Journal, p. 46; Quiney, BeMion, t. VII, p. 393, dit que le Roi appréhendait de jeter l'alarme en recevant plus tôt le viatique.

2* Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 261.

" Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 261.

-* Ouincv, Belation, t. VII, p. 3()'4.

" Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 26:^. •

" Anthoine, Journal, p. fi'. ,,, • -i* r^

"Claude Huchon; sur ce prêtre, voir Saint-Simon, Mémoires, edit. de

r>,isli«:le, t. XXIÏ, p. 346. - . ^ • , . yvt

" Anthoine, Journal, p. 4?; Dangeau, Mémoire spéeml, t. X\l, p. 119,

LA MORT DU ROI

de Fagon et un de M"^ de Maintenon" portaient les flambeaux, un clerc agitait la clochette et d^ux chapelains portaient le dais sous lequel marchaient le cardinal et le curé. Us entrèrent dans Tappartement par le petit escalier aboutissant au « salon du petit escalier du Roi ». La nouvelle que le Roi afllait recevoir le viatique avait retenti dans Versailles comme un coup de foudre. De toutes parts les ecclésiastiques, les courtisans, le public accouraient : le duc d'Oiiléans, les princes du sang, les princesses et leurs dames d'honneur se pressaient et grossissaient le cortège**.

Le P. Le Tellier et Mme de Maintenon attendaient dans la chambre" où le Saint-Sacrement fut posé sur une table magnifiquement parée". Le cardinal de Rohan s'avança jusqu'à la balustrade et se tournant vers le lit, dont les rideaux étaient ouverts*', il adressa au Roi une longue allcTôution" que le malade écouta les yeux élevés vers le ciel; il récita ensuite le Confiteor en joignant les mains et reçut le viatique". Après quelques paroles d'exhortation précédant l'extrême-onction*", le Roi ouvrit lui-même sa chemise pour offrir sa poitrine*^ répondit à toutes les prières et répéta pllusieurs fois d'un ton attendri : « Mon Dieu ayez pitié de moi, j'espère en votre miséricorde". » De toutes parts on entendait le bruit des sanglots, principalement parmi les princesses demeurées dans le cabinet du Conseil".

La cérémonie et les prières terminées, le cardinal adressa encore quelques paroles au Roi sur la grâce que Dieu venait de lui faire, lui donna la bénédiction du Saint-Sacrement et sortit de la chambre**. Tout ceci avait duré un peu plus d'une demi-heure". I^es

" D?ngcau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 120; Quincy, Relation, t. VII, p. 39/4.

" Dangcau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 120; Quincy, Relation, t. VIT, p. 394 ; Anthoine, Journal, p. 4?; Desgranges, Relation dans le Carnet hirturique, 1899, t. IV. p. i5i.

" Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 263.

*• Anthoine, Journal, p. 47.

'' Anlhome, Journal, p. ^7.

'• Quincy, Relation, t. VII, p. 895.

*• Anthoine, Journal, p. /17. Snint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 263.

*"" Quincy, Relation, t. VII, p. 396.

*^ Lettre anonyme, dans Bulletin, p. 914 (dans Saint-Simon, op. cit., t. XXII, p. 3'u)

** Anthoine, Journal, p. 48; Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 327.

** Anthoine, Journal, p. 48; Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 120; Mr.dame à la raugrave Louise, Versailles, 27 août, op. cit., édit. Jaéglé, t. Il, p. 233-a34.

** Anthoine, Journal, p. 48.

^ Dnngt^au. Mémoire spécial, t. XVI, p. 120.

son

deuxième

codicille

princes et plusieurs grands officiers firent escorte au cardinal jusqu'à la chapelle'% lui frayant son chemin parmi la foule qui remplissait le château et refluait jusque dans les cours*'.

Dès que Notre-Seigneur fut hors de l'appartement, M""* de Main- Le Roi écrit tenon, qui avait passé toute l'après-midi dans la chambre du Roi, ^®" s'éloigna, conduite par le duc de Noaillles son neveu, et Ix)uis XIV se fit apporter sur son lit une petite table sur laquelle il écrivit quelques lignes, sous forme de deuxième codiciDle à son testament, et les remit au chancelier". Pendant que le Roi écrivait, Mme de Maintenon revint prendre sa place dans la ruelle la plus éloignée de la porte du cabinet, d'où les courtisans ne pouvaient l'apercevoir*'. Le Père Le Tellier entretenait son pénitent et leur conversation se prolongea environ une heure'"; après quoi, ayant demandé à boire, il fit appeler les officiers de la chambre et de la garde-robe'\ Les courtisans les plus près de la porte avancèrent deux ou trois pas dans la chambre, à la vue du Roi". Il leur témoigna sa joie d'avoir reçu les sacrements de l'Église en pleine connaissance, il s'était aperçu que les médecins n'avaient connu son mal que lorsqu'il fut sans remède, mais « il faut vouloir, dit-il, ce qui plaît au Seigneur". »

Le Roi appela le maréchal de Villeroy, qui, avec très peu des plus marqués, se trouvait dans la porte qui faisait communiquer Ir^ chambre avec le cabinet du Conseil"; ill l'appela d'une voix si forte qu'elle n'avait rien d'un mourant", et lui dit d'un accent très gracieux : « Monsieur le Maréchal, ayant toujours eu beaucoup d'amitié et d'estime et de considération pour vous et me voyant prêt à vous quitter et à mourir puisqu'il n'y a plus de remèdes à nos maux, pour vous marquer ma reconnoissance des services que vous m'avez rendus, et de ceux de Monsieur votre père, qui m'a gouverné pendant ma minorité, je vous fais aussi gouverneur de M. le Dauphin, mon arrière petit-fils; je vous demande en grâce de l'élever dans la crainte de Dieu, de lui inspirer un amour pour ses peuples qui le porte à les soulager autant

-• Dange^au, Mémoire spécial, t. XVI, p. 121; Q),inry, Relation, t. Vil.

*^ Anthoine, Journal^ p. H^.

** Dangeau, Mémoire spécial, t. X\ï, p. i?.i. *• Dangean, Mémoire spécial, t. XVI, p. 121. •• Anthoine. Journal, p. 49- ^

** Anthoine, Journal, p. 49- *' Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 121. ■* Anthoine, Journal, p. 48.

" Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 263. ^

»■ Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 121,

liï

Parle k Villeroy

Et au due d'Orléans

qu'il lui sera possible; ayez attention sur sa conduite, faites-en sorte qu'elle soit bien réglée, et ne l'abandonnez jamais. » Le Roi ajouta quelques phrases qu'on ne put entendre, le vieux maréchal tombant à genoux lui baisa la main et sortit tout baigné de se« larmes".

Cet entretien n'avait duré qu'un demi-quart d'heure*\ Le Roi manda ensuite le chancelier Voysin et le ministre Desmaretz et leur parla en particulier pendant une ou deux minutes". Après avoir pris un bouillon, il' fit appeler (le duc d'Orléans qu'il entretint pendant près d'un quart d'heure". Dans l'espoir de ramener cette âme vicieuse il <( lui recommanda sur toutes choses d'avoir de la religion, en lui disant qu'il n'y avait que cela de bon et de sollide*" », ensuite il aborda un sujet délicat entre tous, « Mon cher neveu, dit-il, j'ai fait un testament oii je vous ai conservé tous les droits que vous donne votre naissance. Je vous recommande le Dauphin, servez-le aussi bien et aussi fidèlement que vous m'avez servi, travaillez de votre mieux à lui conserver son royaume, comme pour vous-même, s'il venait à manquer vous seriez le maître. Je connais \otre bon cœur, votre sagesse, votre courage et l'étendue de votre esprit, je suis bien persuadé du soin que vous prendrez pour la bonne éducation du Dauphin, et que vous n'omettrez rien pour le soulagement des peuples de son royaume. Je vous recommande aussi en particulier tous les officiers de ma maison tant grands que petits, ils m'ont tous fidèlement servi avec affection, et je suis très content d'eux, faites-leur tout le bien que vous pourrez, ne les abandonnez pas, je vous en prie, dans leurs besoins et nécessités. Mon cher neveu, ayez souvenance de moi. J'ai fait les dispositions que j'ai cru les plus sages et les plus équitables pour le bien du royaume, mais, comme on ne saurait tout prévoir, s'il y a quelque chose à changer ou à réformer. Ton fera ce que l'on trouvera à propos. » Le duc d'Orléans répondit : « Sire, je prie Votre Majesté d'être bien persuadée de ma reconnaissance pour toutes les bontés qu'elle a toujours eues pour moi. Je la supplie de croire que j'exécuterai

** 5e suis la version d'Anlhoinc, Journal^ p. 49-5o, qui place celle entn^vue au 25 et je la crois différente de celle qui sera rapportée plus loin, à !a date du 26.

'' D.mgeau, Mémoire spécial^ t. XVI, p. 121 ; Saint-Simon, Mémoires^ l. WVlf, p. 263, dit « près d*un quart d'heure ».

*• Anthoine, Journal, p. 5o ; Dnni?eau, Mémoire spécial^ l. XVI, p, 121: Mlle d'^uinaîe, Cahiers, t. II, p. 337.

■• Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 121.

*• Mlle d'Aumak, Cahiers, t. II, p. 336.

LA MORT DU ROI

très ponctu îllement tout ce qu'elle m'ordonne. » Il s'agenouilla, fondant en 'armes, embrassa le Roi" deux fois fort tendrement" €t reçut sa bénédiction". Il sortit de la chambre secoué de sanglots** et le bruit courut qu'il venait d'être déclaré régent".

Comme l'entretien du Roi avec le duc d'Orléans se prolongeait, le duc du Maine retourna dans son appartement; ill reparut à temps pour succéder à son cousin auprès du Roi qui le retint un demi-quart d'heure", et, vers le milieu de ce temps, appela le comte de Toul<mse*\ Il n'y avait que peu de valets, tous indispensables dans la chambre, avec Mme de Maintenon qui se tint 5 ll'écart tout le temps que le Roi parla au duc d'Ck*léans"; le chancelier se tenait de même hors de portée d'entendre, entre la cheminée et la porte du cabinet du Conseil", où attendaient les trois filles du Roi avec le duc de Bourbon, le comte de Charolais et le prince de Conti appartenant à la branche de Condé^°. Le Roi les ayant aperçus sur la porte du cabinet'^ les appela et leur dit quelques mots point en particulier ni bas" : « Mes cousins, je me souviens de vos grand-pères; ils m'ont fail bien de la peine pendant ma minorité; vous n'en n'avez pas mieux valu depuis ce temps-là; soyez pllus sages qu'eux'\ )> Il les exhorta à vivre on paix et unis, tant pour leur intérêt particulier que pour celui de In France. Ils promirent, pleurèrent et sortirent.

Louis XIV fit rappeler le duc du Maine et lui dit : « Votre sagesse. Monsieur, et la capacité que j'ai toujours remarqué en

Autres entrevues

** Anthoine, Journal, p. 5i-52.

" Mile d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 336; Quincy, Relation, t. VII, p.

" Anthoine. Journal, p. 62.

•* Dongcau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 121.

" Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 265; Mascara à Grimdldo, 27 et aS août, ibid, t. XXVII, p. 348, 35o.

** Dangrau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 121-122; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVU, p. 265 : « plus d'un quart d'heure ».

" Anthoine, Journal, p. 62; Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 122; Mlle d'Aumale. Cahiers, t. Il, p. 337.

•• Saint-Simon, Mémoires, l. XXVII, p. 265.

*• Quincy, Relation, t. VII, p. 697; Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI,

'° Anthoine, Journal, p. 62; Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 122; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 266.

'^ Saint-Simon, Mémoire spécial, l. XVI, p. 122; Saint-Simon, Mémoires

t. XXVII, p. 265.

"Dangeau. Mémoire spécial, t. XVI, p. 122; Saint-Simon, Mémoires, t.

XXVII, p. 265.

" Relation anonyme, dans Fevret de Fontette, fol. 17/1, sq., dans Samt Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 344; Quincy, Relation, t. VII, p. 598.

votive personne ont fait que j'ai jeté les yeux sur vous pour vous donner lia charge de surintendant de l'éducation de M. le Dauphin, convaincu que vous vous en acquitterez parfaitement. Je vous dis adieu; souvenez-vous de moi'*. » Aucune des princesses ne fut appelée auprès du Roi" que ces adieux avaient fort ému. Fagon dut insister beaucoup pour lui faire prendre un bouillon après lequel il s'assoupit et reposa près d'une heure'*. ^herv^le' Pendant ce temps le chancelier Voysin, sorti de la chambre le codicille royale, s'approcha du duc d'Orléans, qui était assis dans l'embrasure de la fenêtre du cabinet la plus proche de la chambre et tous deux se dirigèrent vers la table du Conseil, au bout où le Roi avait accoutumé de s'asseoir. Ix chanceher tira d'une enveloppe non-cachetée le codicille que le Roi venait d'écrire et le donna au duc d'Orléans qui le lut, appuyé sur la table, sans s'asseoir, ayant Voysin debout à ses côtés. Les courtisans virent que les lignes et l'écriture étaient fort serrées. Après que le duc d'Orléans eut achevé sa lecture, le chancelier remit le papier dans l'enveloppe dont il fit lire au prince la suscription et l'introduisit dans sa poche sans la cacheter. Ils causèrent ensuite pendant un quart d'heure environ; le chancelier s'éloigna et le prince causa avec les médecins".

Vers onze heures, le Roi en s'éveillant aperçut auprès de son lit Mme de Maintenon épîorée : « Quoi, madame, lui dit-il, vous vous affligez de me voir en état de bientôt mourir.^ N'ai-je pas assez vécu? M'avez-vous cru immortel? Non, non, je sais très bien qu'ill faut tout quitter. Il y a longtemps que j'y ai pensé cl que je m'y suis préparé étant bien persuadé qu'il y a un souverain infiniment élevé au-dessus des Rois de la terre et que c'est à nous à nous soumettre à ses ordres suprêmes » '". Dès que le Roi fut réveillé, les médecins procédèrent au pansement" et lies princesses revinrent dans le cabinet d'où le malade les fit entrer dans sa chambre. C'étaient Madame, sa belle-fillle la duchesse d'Orléans et sa petite-fille la duchesse de Rerry; la princesse de Condé douairière, la duchesse de Rourbon douairière et ^a beldefille la duchesse de Rourbon; la princesse de Conti douairière et la princesse de Conti. EHles s'approchèrent en poussant des lamentations. « Quoi, leur dit le Roi, est-ce que vous m'avez cru

"* Antlifinc, Journal, p. 5n-53.

""^ D.mijt^aii, Mémoire spccin], t. XVI, p. 122.

Anth(Mne, Journal, p. 53.

Dan^oau, Mémoire fspécial, t. XVI, p. 122-123.

Anthoîne, Journal, p. 53.

Anlhoinr, Journal, p. 53.

LA MORT DU ROI

luDdi 26 août

immortel? Ne faut-il pas que je paie à. Dieu le tribut de ma vie qui est à lui'°? » Mais comme leurs cris le fatiguaient, il dit • .( Nous nous attendrissons », et il les pria de se retirer parce qu'il voulait reposer"'. Elles sortirent, le rideau du lit fut un peu tiré et Mme de Maintenon passa dans les arrière-cabinets".

La nuit ne fut pas meilleure que les précédentes. Le malade ^'^"^^"J^^j ne dormit que par intervaHles et ses forces diminuèrent tellement qu'on était obligé de soulever la tête pour faire prendre quelques cordiaux et de porter et soutenir les membres chaque fois qu'il fallait le remuer. Néanmoins, vers huit heures du matin, il manifesta le désir d'entendre la messe.

Entre neuf et dix heures du matin, le cabinet se remplit des Jo"»-"?^ du

. , , . j j lundi 2o

grands officiers et des courtisans" qui jouissaient des grandes entrées, des premières entrées et des entrées. Rientôt arrivèrent toutes les princesses; déjà la galerie des glaces était pleine de gens de considération qui, faute de jouir des entrées, ne pouvaient aller plus avant".

Sur les dix heures, on pansa la jambe; Mareschal donna quelques coups de lancette et trouva que la gangrène gagnait jusqu'à l'os. Mme de Maintenon était seule dans la chambre et au pied du lit pendant qu'on pansait le Roi qui la pria de sortir et de ne plus revenir parce que sa prince l'attendrissait trop; elle

obéit".

Un moment après que les chirurgiens se furent retirés, à midi, le Roi pria son confesseur de lui amener le Dauphin, qui attendait dans la galerie avec sa gouvernante, Mme de Ventadour**. • Il les fit approcher et Mme de Ventadour installa l'enfant dans un fauteuil au chevet du lit. L'aïeul considéra quelques instants son frêle héritier <( avec application et une espèce de complaisance » et lui dit, les larmes aux yeux : « Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi du monde, n'oubliez jamais les obligations que vous avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les guerres; tâchez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de souHa-

Adieux au Dauphio

■:itl

- LanjriTpt flo Gorarv, Mémoires, p. A55. * ^^,rTï

•Mniîncv. Relation, t. VII, p. 597; Saint-Simon, Mémoires, L XXVIl,

« Dan?oan. Mémoire spécial, t. XVI, p. i23; Saint-Simon, op. cit.,

t. XXVIÎ, p. 266. , V . J

«^ Dangrau, Mémoire spécial, t. XVI, p. I2iî-i25, donne la liste des « entrées ». • '

■* Dan<renu, Mémoire spécial, t. XVI, p. 126.

" Danycau. Mémoire spécial, t. XVI, p. 126.

" Anthoine. Journal, p. 60; Quincy, Belation, i. VII, p. 699.

. if-

ger votre peuple autant que vous pourrez, ce que j*ai eu le malheur de ne pouvoir faire par les nécessités de l'État. Suivez toujours les bons conseils, et songez bien que c'est à Dieu à qui vous devez ce que vous êtes. Je vous donne le Père Le Tdllier pour confesseur; suivez ses avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous avez à Madame de Ventadour" ».

(( Pour vous, madame, dit-il à la gouvernante, j'ai bien des remerciements à vous faire du soin avec lequel vous élevez cet enfant et de la tendre amitié que vous avez pour lui; je vous prie de lia lui continuer, et je l'exhorte à vous donner toutes les marques possibles de sa reconnaissance. » Le Roi s'était fort attendri en parlant de la sorte, faisant un dernier effort il ajouta : « Madame, approchez-moi ce cher enfant que je l'embrasse pour la dernière fois, puisqu'il plaît à Dieu de me priver de la consolation de l'élever jusqu'à un âge plus avancé. » Alors élevant les yeux au ciell et joignant les mains, il le bénit en disant : « Seigneur, je vous l'offre cet enfant, faites-lui la grâce qu'il vous serve et honore en roi très chrétien et vous fasse adorer et respecter par tous les peuples de son royaume. » Voyant le Roi répandre des larmes, Mme de Ventadour retira l'enfant des bras de l'aïeul, qui le suivit du regard tant qu'il l'aperçut, les mains élevées vers le ciel et priant pour celui qui allait être Louis XV.

*^ Ces recommandations ont été romani<Vs cl défigurées par la plupart d€ ceux qui les ont citées : Dan^«Mii, Mémoire spécial, t. XVI, p. 17G-127; Mlle d'Anmale, Cahiers, t. Il, p. 331-332; Langiiet de Gk^rfjy, Mémoires, p. /»56 ; Qiiincy, Relation, t. VII, p. 3()() ; Lettre anonyme dans Dangean, Joarnal, l. XVIII, p. 375; Mascara à Grimaîdo, 27 août dans Saint-Simon, op. cit., t. XXVII, p. 34s, et les Mémoires d)idit Saint-Simon, l. XXVIÏ, p. 27.'i- 275. Les auteurs postérieurs tels que Bruzen rie la Martini^re, Rebonlet, le P. Daniel et Voltaire n'ont pas été plus scrupuleux. Mais Anthoine, Journal, p. 6t, donne un texte presque identique à celui que lîôus avons transcrit d'après le texte même tracé, entre le 26 et le 3i août, par Gilbert, maître d'écriture, sur l'ordre de Mme de Ventadour pour être placé au chevet du lit du Dauphin, J. A. Le Roi. Curiosités historiques sous Louis XIII, Louis XIV, Lous XV, etc., in-8, Paris, iSG^, p, 200-206, a retrouvé ce placard qui fut r^'commencé par le calligraphe après la mort du Roi et l'exil du P. I^e Tellier dont il fallait omettre le nom. En 171^, une imprimerie fut installée aux luilerios pour l'amusement du jeune Louis XV. La première pièce fut le ttxte donne ici moins la phrase relative au confesseur ; ensuite on composa sur le thème une amplification qui est celle que Voltaire a in8ért*e dans son Siècle de Louis XIV, au chapitre 18" et qu'il dit avoir copié au chevet du lit oîj, peut-être, cette amplification remplaça^ la calligraphie de Gilbert. Voir H. Omont, L^imprimerie du cabinet du Roi au Château des Tuileries sous Louis AT, dans Bulletin de la Société d'histoire de Paris et de Vlle-de- France. 1891.

LÀ MORT DU ROI

Celui-ci criait et pleurait, on le trouva dans son appartement caché dans les recoins pour y pleurer à l'aise^*.

Un moment après, Ile Koi envoya quérir le duc du Maine et le Recommancomte de Toulouse et leur parla assez longtemps à huis cllos"; ^prince»" ensuite on alla chercher de sa part le duc d'Orléans qui était retourné chez lui et ne lui dit que peu de mots, comme s'il s'éloignait ii le rappela mais pour un instant^" et lui recommanda MM. du Maine et do Toulouse u pour les raisons qu'il pouvait savoir » et aussi Desmaretz, l'assurant que ce seul ministre avait sauvé l'État et le pria de l'en récompenser"'. Ensuite, en présence des princes qui se trouvaient là et qu'on avait laisser entrer dans la chambre, le Uoi s'adressant à son neveu lui dit sur un ton de majesté : « Mon neveu, je vous fais régent du royaume. Vous allez voir un Roi dans le tombeau et un autre dans le berceau; souvenez-vous toujours de la mémoire de l'un et des intérêts de l'autre''. » 11 ajouta que le nouveau hoi serait, dès son avènement, conduit à Vincennes, dont l'air est bon, jusqu'à ce que * toutes les cérémonies fussent terminées à Versaiilles et le Château bien nettoyé '. 11 poussa la prévoyance jusqu'à commander luimême, nom par nom, la garde et l'escorte voulant que les chevaux soient harnachés et les gendarmes, mousquetaires, chevaulégers et gard<'s du corps bottés''. Ensuite il rappela aux princes et aux princesses de ne jamais manquer au respect qu'ils devaient à leur maître et à leur roi et de se souvenir que ceux qui avaient pris un parti opposé à ses intérêts s'en étaient repentis toute leur vie, lui-même n'ayant jamais pu, comme roi, satisfaire l'inchnation qu'il avait eue de leur faire plaisir'\

Quand les princes furent sortis, le Roi précisa ses ordres pour l'ameublement de Vincennes'". Ce fut alors que la duchesse du Maine, qui ne s'était pas dérangée de ses passe-temps ordinaires,

" Anthoine, Journal, p. 62-63 ; Lettre anonyme, dans Bulletin, p. giA (et t. XXVII, p. 342); Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 332; Languet de G^rgy,

Méinoirts, p. 456-Ji57.

•• Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 127; Quincy, Relation, t. VU, p. 3()9, Saint-Simon, Mémoires, t. XXVIl, p. 276.

"" Ddugeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 127; Saint-Simon, Mémoires

l. XXVII, p. 276.

*^ Mascara 0 Grimaîdo, 28 août, dans Saint-Simon, op. cit., t. AAVll, p. ôoo.

« Lettre anonyme, dans Bulletin, p. 91^ (et t. XXVII, p. 342) ; Mascara d Grimaîdo, 27 août [ibid., t. XXVII, p. 348). •

»' Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 277.

»* Lettre anonyme, dans Bulletin, p. 914 (et t. XXVII, p. 342).

•* Lettre anonyme, dans Bulletin, p. 914 (et t. XXVII, p. 342).

•• Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 277.

Apostrophe aux cardi-

naux

Adieux aux courlisaos

arriva à Versailles et solllicita d'être admise. Le Roi ne la reçut qu'un instant"', et après avoir dit un mot au marquis de Torcy"* entendit la messe avec sa ferveur accoutumée (midi et demi).

Après la messe, le Roi retint les cardinaux de Rohan et de Bissy et, en présence du maréchal de Villeroy, du P. Le Tellier et du chancelier" ainsi que « d'un grand nombre de courtisans*"" » iil leur dit d'un air majestueux al sur un ton assez élevé : « Messieurs. Je suis bien aise de vous déclarer publiquement mes sentiments devant toutes les personnes ici présentes. Je veux vivre cl mourir dans la religion catholique, apostolique et romaine que j'ai soutenue, autant qu'il m'a été possible, pendant Ile cours de mon règne. Vous avez pu savoir que dans toutes les affaires qui ont regardé la religion et l'Église, je les ai protégées avec fermeté et zèle, mais dans les dernières affaires qui sont survenues depuis je n'ai suivi que vos avis et n'ai fait que ce que vous m'avez conseillé de faire. C'est pourquoi si j'ai pu mail faire, c'est sur vos consciences, n'y en ayant point eu d'autre part et vous en répondrez devant Dieu; pour moi, je n'ai eu que de très bonnes intentions. » Les cardinaux gardèrent le silence*"\ Élevant les yeux vers le ciel et sortant une main du lit, le Roi dit encore : « Messieurs, c'est à ce tribunal que je vous cite ». Les cardinaux et le confesseur protestèrent n'avoir rien fait que dans ilintérêt de la vérité : « C'est ce que Dieu jugera », conclut le mourant*".

Après que les deux cardinaux furent sortis, le Roi dîna dans son Ilit, d'un bouillon, en présence de ce qui avait les entrées. 11 les fit approcher omme on desservait et leur dit : « Messieurs,

•^ Quincy, Relation, t. VII, p. 399; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 377.

•* Dangoau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 127.

•• Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 266.

^" Mlle d'Aumalè. Cahiert, t. II, p. 333.

"^ Anthoino, Journal, p. 67, que confirme Saint-Simon, Additions au Journal de Dang<.>au, t. XVI, p. 90; Mémoires, t. XXVII, p. 267; Parallèle des trois rois Bourbons, p. 357-358, ainsi que la Relation anonyme conservée par Fevret de Fontette et, dans une certaine mesure Mme de Maintenon dans 6a lettre à Mme de Villette, citée par Th. La vallée, op. cit., p. 273. Elle rapporte qu'elle n'était pas dans la chambre et, comme elle y rentrait, elle entendit ces mots : « Vous en répondrez devant Dieu ». Villars, Mémoires, t. IV, p. 61, écrit : « Il recommanda aux cardinaux de Rohan et de Bissy les affaires de la rdigion et leur dit que c'était une véritable douleur pour lui de n'avoir pu les terminer, mais que, si Dieu lui a voit donné quelque* jours de plus, il auroit espéré faire cesser les divisions ».

*•* R^.lation anonyme, conservée par Fevret de Fontette, dans Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 345 : « Ce sont ici ses propres paroles et on a fait tous les eCforts possibles pour les cacher ».

' tk MORT DU ROI

je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai donné : j'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez tous servi et de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours marqué. Je suis bien fâché de n'avoir pas fait pour vous ce que j'aurois bien voulu faire : les mauvais temps en sont cause. Je vous demande pour mon petit-fills la même application et la même fidélité que vous avez eues pour moi; c'est un enfant qui pourra essuyer bien des traverses, que votre exemple en soit un pour tous mes sujets. Suivez les ordres que mon neveu vous donnera; il va gouverner le royaume, j'espère qu'il le fera bien. J'espère aussi que vous contribuerez tous à l'union, et que si quelqu'un s'en écartoit, vous aideriez à le ramener. Je sens que je m'attendris et que je vous attendais aussi, je vous en demande [^•ardon. Adieu, messieurs. Je compte que vous vous souviendrez quelquefois de moi"*. »

Là dessus il ordonna au duc de Tresmes de faire entrer tous les officiers qu'il trouverait dans l'appartement. La chambre en fut remplie en un instant, grands et [>etits sans distinction à genoux, outrés de douleur; il s'en trouvait dans la ruelle et derrière Ile balustre. Le Roi fit tirer son rideau afin de les voir et d'en être vu. « Messieurs, leur dit-il, je suis content de vos services; vous m'avez fidèlement servi et avec envie de me plaire. Je suis fâché de ne vous avoir pas mieux récompensés que j'ai fait; les derniers temps ne l'ont pas permis. Je vous quitte avec regret. Servez le Dauphin avec la même affection qui vous m'avez servi; c'est un enfant de cinq ans, qui peut essuyer bien des traverses, car je me souviens d'en avoir beaucoup essuyé pendant mon jeune âge. Je m'en vais, mais l'Etat demeurera toujours; soyez-y fidèlement attaché, et que votre exemple en soit un pour tous mes autres sujets. Soyez tous unis et d'accord, c'est l'union et la force d'un État; et suivez les ordres que mon neveu vous donnera. Il va gouverner le royaume; j'espère qu'il le fera bien. J'espère aussi que vous ferez votre devoir et que vous vous souviendrez quelquefois de moi'**. » Puis adressant la parole aux supérieurs il leur recommanda de traiter leurs inférieurs avec douceur et honnêteté, <( comme je l'ai fait, dit-il, Ile mieux qu'il m*a été possible, et j'espère que vous en userez de même. Je vous dis adieu, mes bons officiers, voilà ce que j'avois à vous dire

»"' Dangcau, Journal, t. XVI, p. 112; Saint-Simon, •A/^moires, t. XXVII, ç. 271-372; Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 334; Languet de Gergy, Mémoires, p. 457-458; Quincy, Relation, t. VII, p. 4oi.

"* Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 128; Quincy, Relation, t. VII, p. 4oo-4oi.

Aux ofticiers

'il

Au maréchal de Villeroy

A M "ne de

Mainleiiou

avant de vous quitter^"* ». Sa voix n'était point entrecoupée et seulement beaucoup plus faible qu'à l'ordinaire^"*. Tous se retirèrent en sanglotant^"\

Un peu après que tout le monde fut sorti, le Roi demanda le maréchal de Villeroy et lui répéta ce qu'il avait dit la veille : u Monsieur ie Maréchal, je vous donne une nouvelle marque de mon amitié et de ma confiance en mourant. Je vous fais gouverneur du Dauphin, qui est l'emploi le plus important que je puisse donner. Vous saurez par ce qui est dans mon testament ce que vous aurez à faire à l'égard du duc du Maine. Je ne doute pas que vous ne me serviez après ma mort avec la même fidélité que vous l'avez fait pendant ma vie. J'espère que mon neveu vivra avec vous avec la considération et la confiance qu'il doit avoir pour un homme que j'ai toujours aimé. Adieu, Monsieur le Maréchal, j'espère que vous vous souviendrez de moi^"*. »

Ces entrevues avaient beaucoup fatigué le mourant qui avait dû faire de pénibles efforts pour être maître de lui et parler assez haut pour être entendu; il avait les yeux injectés, le teint brillant mais le corps si abattu qu'il ne prit pour ainsi dire aucune attention aux médecins qui lui trouvèrent une fièvre violente. La gangrené gagnait toujours, en conséquence on continua la lotion d'eau-do-vie camphrée; mais après une demi-heure de ce remède le patient déclara qu'il ne sentait plus sa jambe « que devers le gcnouil ». Mareschal donna quelques coups de lancette. Vers deux heures, on introduisit quelques chirurgiens venus de Paris. Surpris de voir la jambe noii-e et gangrenée, ils s'entrercgardèrent en secouant la tête. Le Roi s'aperçut de leur trouble, leur dit de couper sans crainte et qu'il se sentait assez de courage pour souffrir l'amputation; puis s'adressant à son chirurgien : (( Mareschal, n'avez- vous pas là des rasoirs.^ Goupezl et ne craignez rien. » Les plus courageux avaient les yeux mouillé^ de larmes, Louis s'en aperçut : « Me sauvera-t-on la vie? » demanda-t-il. Mareschal répondit qu'il y avait peu d'apparence. — (t Eh bien, il est inutile que vous me fassiez souffrir. » Mieux valait qu'on le laissât mourir en repos et il interrogea Mareschal sur le temps qui lui restait à vivre. — « Sire, nous pouvons espérer jusqu'à mercredi. » — « Voilà donc mon arrêt prononcé pour

*•' Anthoinc, Journal, p. 58.

"' Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 128.

**^ Antlioine, Journaly p. 58; Dangeau, Mémoire spécial, t. XVÎ, p. 128.

'•* Dangeau, Journal, t. XVI, p. ii2-ii3; Saint-Simon, Mémoires, t. \XV1I, p. 372-373; Mlle d*Aumal€, Cahiers, t. II, p. 334-335; Languel de Gergy, Mémoires, p. 458; Quincy, Relation, t. VII, p. 397-398.

LA MORT DU ROI

mercredi^"'. » Et se tournant vers Mme de Maintenon : « Madame, il faut nous séparer. Je vous dis adieu; peut-être vous renvoierai-je chercher; mais, si je ne le fais pas, ne croyez pas que ce soit manque d'amitié^^". » C'était le plus pénible sacrifice qu'il lui restait à accomplir^^^; tandis qu'elle s'éloignait il lui dit avec tendresse : « Qu'allez-vous devenir. Madame .►^ Car vous n'avez rien. — Je suis un rien, répondit-elle, ne vous occupez que de Dieu. » Elle fit deux pas et réfléchissant à l'incertitude du traitement qu'elle pouvait attendre, elle revint et pria le Roi de demander au duc d'Orléans d'avoir pour elle de lia considération; il le lui promit^^\

Le duc d'Orléans fut appelé et le Roi lui dit : « Mon neveu, }v vous l'ecommande Mme de Maintenon; vous savez la considération et l'estime que j'ai toujours eues pour elle; elle ne m'a donné que de bons conseils, j'aurois bien fait de les suivre; ellle m'a été utile en tout, mais surtout pour mon salut; faites tout ce qu'elle vous demandera pour elle, pour ses parents, ses alliés, ses amis; elle n'abusera pas de votre bonne volonté, qu'elle s'adresse directement à vous pour tout ce qu'elle voudra. » Il ajouta qu'elle était pauvre et qu'elle avait besoin de la pension qu'il lui payait et qu'il désirait que le duc ilui continuât. Celui-ci était à genoux, il se tourna vers Mme de Maintenon et, en signe d'acquiescement, fit une profonde inclination'". Le prince répéta ces paroles au sortir de la chambre''^ où le Roi venait de l'embrasser à deux reprises en lui disant : A Dieu''\

Comme il rentrait dans le cabinet du Conseil et pendant que la porte s'ouvrait devant lui, le Roi entendit des voix de femmes; comprenant qui elles étaient, tout de suite il leur manda d'en-

Aux princesses du sang

»°» Antlioine, op. cit., p. 58-59; Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 126; Languet de Gergy, op. cit., p. 456; P. Narbonnc, Journal, p. 44; Quincy, lielution l. VU, p. 5i)7 ; Lettres et mémoires de Mme de Maintenon, édit. La Beaumelle, 1789, t. VI, p. 243; J. Buvat, Journxil de Ui Régence, i865, t. I, p. 43; Gazette de Hollande, n° du 3o août

ï^» Lettre anonyme, dans Bulletin, p. 914 (ot Saint-Simon, Mémoires,

i. XXVII, p. 342).

"^ Quincy, Relation, t. VII, p. 597; Dangeau, Mémoire, t. XVI, p. 126. "» Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 329-33i ; Languet de Gergy, Mémoires, p. 463, Mme de Maintenon à Mme de Villette, dans Th. Lavallée, op, ciL,

1^' Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 128; Mlle d'Aumale, Cahiers, t. Il, p. 336; Languet de Gergy, Mémoires, p. 46o-46i ; Saint-Simon t. XXVII, p. 276-277; Mascara à Grimaldo, 28 et 3o août (ibid., t. XXVII, p. 35o, 355).

»»* Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 128; Mlle d'Aumale, Cahiers, l. 11, p. 335-336.

"' Mlle d'Aumale, Cahiers, t .II, p. 335-336.

Irer''*. Elles se précipitèrent, suivies de leurs dames d'honneur, criant, se ilamentant d'une manière si bruyante''' que le moribond ne put s'empêcher de rire et leur dit : « Il ne faut pas pleurer comme cela''*. » 11 les fit toutes approcher de son lit"% et leur « dit adieu avec des paroles si tendres que je m'étonne, disait Madame, de n'étixî pas tombée à la renverse sans connaissance. 11 m'a assuré qu'il m'avait toujours aimée et plus que je ne le croyais moi-même, qu'il regrettait de m'avoir quelquefois causé du chagrin. Il m'a demandé de me souvenir quelquefois de lui, ajoutant qu'il pensait que je le ferais volontiers, car il était persuadé que je l'avais toujoui-s aimé; il a dit de plus qu'il me donnait sa bénédiction et qu'il faisait des vœux pour le bonheur de toute ma vie. Je me suis jetée à ses genoux, et, prenant sa main, je l'ai baisée. Il m'a embrassée et il a recommandé l'union à ses lilles légitimées. En l'entendant dire : « Je vous recommande surtout d'être unies », je crus qu'il disait cela pour moi et pour la femme de mon fils, et je répondis : « Oui, je vous obéirai, Monsieur ));'le Roi se retourna alors vers moi et dit d'une voix rude : <( Vous croyez que je dis cela pour vous; non, non vous êtes raisonnable et je vous connais; c'est à ces princesses que je parle qui ne le sont pas autant que vous'" ». Après avoir dit à chacune d'entre elles ce qui lui convenait, il en exhorta deux'" qui étaient fort mail ensemble à bien vivre entre elles dorénavant et à se raccommoder, ce qu'elles firent sur le champ'". Il était malaisé de suivre le fil des paroles du Roi à cause de la faiblesse de sa voix et des lamentations de l'auditoire. Sur la fin cependant, le malade élevant un peu le ton, termina par ces paroles : « Je vous dis adieu, messieurs et mesdames, puisqu'il faut moufir et nous quitter, n'y ayant plus de remèdes. Je vous conjure de vous ressouvenir de moi et de vivre tous en grande union. Je vous recommande le Dauphin très particulièrement'" »;

^^' Anthoine, Journal, p. 55 ; Dangc^au, Mémoire spécial, t. XVI, p. 129.

^^^ Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 129; Mlle d'Aumak, Cahiers, l. II, p. 335; Sainl-Simon. Mémoires, t. XXVII, p. 273.

'^» Ddiigcau, Mémoire spécial, t. XVI, p. 129; Mlle d'Aumale, Cahierf, t. II, p. 335; Quincy, Relation, t. VII, p. 398-399; Saint-Simon, Mémoires,

i. xxvn, p. 27.1

"» Mlle d'Aumale, Cahiers, l. II, p. 335.

^^^ Madame à la raugrave Louise, Versailles, 27 août I7i5 et Paris, 22 juillet 171b, dan^ Correspondance complète de Madame, trad. G. Brunet, in-12, Paris (1904), t. I, p. 182, 257; trad. Jaéglé, t. II, p. 234-

*^^ La duchesse d'Orléans et la duchesse de Bourbon; Saint-Simon, Mémoires, \. XXVII, p. 273; Mascara à Grimaldo, 3i août ihid., t. XXVII, p. 357.

^'^ Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 335.

"* Anthoine, Journal, p. 55-56.

La mort du roi

Lettre et conditions posées

el s'adressant au duc d'Orléans : « Je vous recommande sa personne et mon royaume que je laisse dans un pitoyable état; mais je prends Dieu à témoin qu'il n'y a que vingt-quatre heures que je le sais^^*. » Ensuite il embrassa tous les membres de sa famille et leur donna sa bénédiction'". A peine sorties de la chambre, les princesses reprirent leurs lamentations, tellement que, par les fenêtres ouvertes, on conclut dans les cours que le Roi était mort; la nouvelle vola à Paris et se propagea dans les

provinces"*.

Un moment après, le Roi demanda le curé de Versailles et, Au curé de

,.,.- *ri >■ - • ^ la paroisse

sitôt qu il 1 aperçut, lui dit : « M. le cure, je vous prie de vous souvenir de moi dans vos prières et de faire prier pour le repos de mon âme, quand Dieu aura disposé de moi. » — « Oui, Sire, nous prions Dieu jour et nuit pour votre heureuse éternité et pour votre convalescence; nous ne désespérons pas encore. » — (. Non, non, monsieur, ne demandez pas mon i^tour, mais mon heureuse éternité! Je l'espère, ô mon Dieu, et vous la demande de tout mon cœur et de toute mon âme'^'. »

Cette journée était comme une évocation de tout ce qui préoccupait la pensée du mourant. Parmi ces soucis, celui des affaires religieuses si pénibles engagées à propos de la Constitution f^'^'^^^ll Unigenitus rappelait à son souvenir le cardinal de Noailles, archevêque de Paris. Au moment où il apostrophait Rohan et Bissy, le Roi avait ajouté que, « pour le cardinal de Noailles, Dieu lui étoit témoin qu'il ne le haïssoit point, et qu'il avoit toujours été fâché de ce qu'il avoit cru devoir faire contre lui. A ces dernières paroles, Blouin, Fagon et Mareschal qui étoient assez près du Roi se regardèrent, et se demandèrent entre haut et bas si on laisseroit mourir le Roi sans voir son archeveciue, sans marquer par là réconciliation et pardon, que c'étoil un scandale nécessaire à éviter. Le Roi, qui les entendit, reprit la parole aussitôt, et

»" Hclation anonyme, dans Fcvret de Fpntettc (6p. cit., t. XXVII, p. 34/»). Cet aveu ne laisse pas que d'être un peu suspoot en égard à la source d'où il procède et dont i'auteur est janséniste avéré et agressif; de plus la Lettre anonyme {ibid., t. XXVII, p. 34a) omet ces paroles après avoir rapporté celles qui s'en trouvent rapprochées ici.

*" Anthoine, Journal, p. 55-56.

"• Quincy, Relation, t. VII, p. 599; Saint-Simon, Mémoires t. XXVII, p. 274; J. Buvat, Journal, t. I, p. 42-43 : On arrêta dès ce moment tous les courriel^, avec défense aux bureaux de poste de louor. aucun cheval ni voiture à qui que ce fût, sans un ordre écrit du duc d'Orléans.

"' Anthoine, Journal, p. 56; Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 343; Languct de G<^sgY, Mémoires, p. 45?; Quincy, Relation, t. VII, p. 4o4 ; Saint- Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 288.

•déclara que non seulement il ne s'y sentoit point de répugnance, mais qu'il le désiroit"'. »

Cependant Noailles n'osait se présenter à Versailles et souffrait de ne pouvoir rendre ses devoirs au Roi qu'il aimait"". 11 écrivit à Mme de Maintenon"" qui communiqua son désir au cardinal de Rohan et au chancelier Voysin, qui ne crui^nt pouvoir cacher au Roi cette démarche"\ En conséquence, Mme de Maintenon rentra dans lia chambre, appuyée sur le duc de Noailles, fit retirer tout le monde et s'étant approché du lit donna lecture de la llettre du cardinar". Cette lettre était si touchante que le Roi en fut ému^^^. On lui demanda s'il n'avait rien contre le prélat : « Non, répondit-il, et s'il veut venir tout à l'heure, je l'embrasserai de bon cœur, pourvu qu'il se soumette au pape, car je veux vivre et mourir comme j'ai vécu, catholique, apostolique et romain^^*. » Il manda le chancelier et lui dit : « Monsieur, écrivez de ma part à monsieur l'archevêque de Paris, marquez-lui l'estime que j'ai toujours fait de son mérite et de sa piété, faiteslui connaître dans l'état où je suis et assurez-le que mon plus grand plaisir seroit de mourir entre ses bras"\ » Ces paroles semblent avoir plongé dans l'embarras quelques-uns de ceux qui les entendirent.

Rohan, Bissy, Le Tellier et Mme de Maintenon s'éloignèrent et tinrent conseil dans l'embrasure d'une fenêtre"*. Le confesseur cria tout bas, Bissy appuya, Mme de Maintenon parut inquiète. Rohan et Voysin, songeant à l'avenir gardèrent le

''* Sîiiït, Simon, Mémoires, t. XXVTI, p. 268.

-'* Languel de Gcrgy, Mémoires, p. 46i.

^'" » an^'uet de Gcrgy, Mémoires, p. 46i ; Relation anonyme, dans Fevret de Fontelle (op. cit., t. XXVII, p. 344)- Si l'insinuation faite par les chiniri^iens eut lieu dans la matinée ou bien au pansement de deux heures, ou eniin à l'issue de l'apostrophe du Roi aux cardinaux, Rlouin ou Mareschal ont eu le It^nips d'en donner avis à Paris au cardinal de Noailles qui, tenant sa leltro prête, l'a.ij pu envoyer aussitôt, dans la journée môme à Mme de Maintenjn.

'** l.iîn'f'i^'t de Gcrgy, Mémoires, p. 46i.

*'^ /nlhoinf. Journal, p. 63.

*" Antlioine, Journal, p. 63 ; Relation anonyme^ dans Fevret de Fontette (op. cit., i. XXVII, p. 34/4).

"" Languet de Gergy, Mémoires, p. 46 1 ; Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 342.

*^* Anthoîne, Journal, p. 64-

**• Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 269. Comment a-t-il connu ces détails ? Très probablement par Voysin qui venait de trahir le secret du testament au Régent et songeait peut-être, par une confidence, à a*aoquérir la Dienvcillance du personnage qui semblait désigné pour un ministère sous ce piince.

LA MORT DU ROI

silence. Le groupe revint auprès du lit, montra qu'il ne fallait pas risquer par excès de délicatesse de conscience le triomphe de la bonne cause à des adversaires sans' scrupule. La visite de Noailles devait dépendre de l'engagement qu'il prendrait d'accepter la Bulle. Le Roi acquiesça et Voysin écrivit à l'instant au cardinal*^^ « qu'il avoit été témoin que Mme de Maintenon avoit rendu au Roi un compte fidèle de la peine que Son Éminence souffroit de ne pouvoir lui rendre ses devoirs, et même d'avoir lieu d'appréhender qu'il ne restât à Sa Majesté quelque ressentiment contre Son Éminence; que le Roi lui avoit commandé sur le champ de lui écrire qu'il ne reste dans son cœur ni dans son esprit rien de personnel contre elle. Sa Majesté ayant fait un sacrifice à Dieu de tout ce qui pouvoit intéresser son autorité dans la résistance que Son Éminence avoit apportée à l'exécution des ordres du Roi pour la réception et la publication de la Constitution, après avoir été acceptée par plus de cent quinze évêques de France : que Sa Majesté He recevroit avec plaisir et qu'elle auroit une consolation particulière de mourir entre les bras de son archevêque », si celui-ci promettait sincèrement son acceptation du projet remis au duc de Noailles au mois de mai précédent. « Si M. le Cardinal étoit prêt d'acquiescer à cette condition, il pouvoit venir sur le champ, il seroit reçu à bras ouverts; rien ne pouvoit faire au Roi un plaisir plus sensible, mais tant qu'il demeurera dans le sentiment de se séparer du corps des pasteurs, ne voulant déférer ni à l'autorité du Saint-Siège, ni à l'exempile que Sa Majesté n'emploie en cette occasion que pour appuyer la décision de l'Église, Sa Majesté ne croit pas devoir consentir que Son Éminence vienne le trouver, de peur de paraître autoriser par cette dernière action, la conduite qu'a tenue Son Éminence"*. » On dépêcha un courrier au cardinal qui ne crut pas devoir accepter la condition posée par le Roi et se borna à prescrire l'exposition du Saint-Sacrement dans toutes les églises de Paris oh la foule s'entassait, priant pour la guérison du Roi'".

»" Languet de Gergy, Mémoires, p. /i6i-462. On conserve à la Bihl. nat., ns. franc. 28210-23929, la correspondance du cardinal dans laquelle ne s*esi retrouvée ni cette lettre du chancelier, ni la réponse faite par Noailles, au dire de Saint-Simon, op. cit., t.XXVII, p. 271; voir Fevret de Fontette, op. cit., t.^ XXVn, p. 3/i4, et un essai d'apologie des cardinaux Rohan et Bissy ainsi q.ie du confesseur dans P. Bliurd. Les mémoires de Saint-Simon et le père Le Tellier, confesseur de Louis XIV, in-S, Paris, 1891, p. Svg-Sgo.

'" Anthoinc, Journal, p. 64, dit que le Roi signa « avec beaucoup de faiblesse » et fit ajouter à côté de sa signature cette apostille : « Je vous attends à condition que vous vous rejoindrez aux autre évêques vos confrères »

"• Anthoine, Journal, p. 64-65; J. Buvat, Journal de la Régence, t. I, p. 44.

Destruction de papiers

Mme de Maîntenon, nonobstant la tristesse dont elle était péné-' trée, ne s'éloignait guère du lit du Roi*"; lorsqu'elle ne pouvait retenir ses larmes elle cherchait un prétexte pour disparaître quelques instants. Louis l'avait priée de se retirer vers deux heures, mais il ne tarda pas à l'envoyer chercher**\ désireux de s'entretenir de pensées conformes à sa situation"*; il la pria aussi de rapporter une cassette qu'il lui avait donnée à garder depuis quinze ans*", manda le chancelier et, devant lui, mit ordre à ses [»apiers. Mme de Maintenon et Mlle d'Aumale l'y aidaient***, en présence du duc d'Orléans à qui furent remis plusieurs documents**'. (( Quand il en fut à certains écrits qui pouvaient brouiller deux ministres, le Roi dit à Mme de Maintenon : « Rrûlons ceux-ci avec grand soin : il ne faut pas qu'un tel en ait connaissance. » Il regardoit d'autres papiers en souriant, comme les listes de Marly, de Fontainebleau, etc., et disoit : « Nous pouvons brûler tout cela***. » Cette occupation le tint environ deux heures**'; dès que le chancelier se fut retiré, « restant seul avec Mme de Maintenon il la pria de lui donner ses poches. Iles fouilla lui-même, et chercha tout ce qu'il y avoit à en ôter; y ayant trouvé son chapelet, il le donna à Mme de Maintenon en lui disant : <( Ce n'est pas comme relique, mais pour souvenir. » Il trouva aussi sa boîte de bonbons, une petite boîte d'écaillé ronde cerclée d'or, des plus simples, il la donna à Mlle d'Aumale***. n

(( Lorsqu'il eut fini la visite de ses poches, il parla à Mme de Maintenon d'une manière et dans des termes qui prouvaient bien toute l'estime et toute la confiance qu'il avait toujours eues avec

1^» Mascara à Grlmaldo, 27 août, op. cit., t. XXVII, p. 348; Mlle d'Aumale, Cnhiers, t. II, p. 338.

*** Lettre anonymCy dans Bulletin, p. giB (dans Saint-Simon, op. cit.^ t.

XWII, p. 342).

'*' Languet de Gergy, Mémoires, p. 459-46o.

"^ Lettie anonyme, dans Bulletin, p. 916 (dans Saint-Simon, op. cii.f

t. xxvii, p. 342).

*'* Mlle d'Aumale, Cahiers, t. Il, p. SsS-Sag.

^''■^ Lettre anonyme, dans Bulletin, r,\^. gia (dans Saint-Simon, op. cit.,

i. xxvri, p. 342). 7-

*^* Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 328-329.

'^^ Dni«;pau, Méipoire spécinl, t. XVI, p. i3o. Il y a eu destructions de r)api°rs deux jours de suite, voir Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 328; ceci explique pourquoi Dangeau, Journal, t. XVI, p. ii3; Saint-Simon, Mémoires, t. XX VU, p. 278 et les Anthoine, Journal, p. 66, pl^ioent le fait au 27 août, tandis quo Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i3o ; Mlle d'Aumale, Cahiers, t. 11, p. 3.1); Languet de Gergy, Mémoires, ip. 46o et Quincy, Relation, t. VII, p. ijoo, le placent «u 96.

^** Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 329.

LA MORT DU ROI

elle. J'entendis presque tout ce qu'il Œui dit, confesse Mlle d'Aumale. Mme de Maintenon, sensible, comme elle devoit l'être, à toutes ses paroles, les recueillit précieusement'^'. A trois reprises, en deux jours différents, il lui fit ses adieux, n'ayant, dit-il, de regret en mourant que de la quitter, mais avec l'espoir que si Dieu lui faisait miséricorde, il la rejoindrait un jour dans l'autre monde. Mme de Maintenon le pria de ne penser qu'à Dieu, de ne s'occuper que de Lui seul et non d'elle qui n'était rien. A un autre moment il lui demanda pardon de n'avoir pas assez bien vécu avec elle, de ne l'avoir pas rendue heureuse, quoiqu'il l'eut toujours aimée et estimée également. Ce disant, il ne put retenir SCS larmes et demanda s'il n'y avait personne dans la chambre. « Au reste, poursuivit-il, quand on verroit que je m'attendris

avec vous, personne n en seroit surpris . »

Vers six heures, le Roi fit appeler une fois de plus le chancelier et travailla une demi-heure avec lui''\ Mme de Maintenon et le P. Le Tellier se succédaient auprès du lit, en sorte qu'une heure ne se passait pas sans qu'il entendit les exhortations de son confesseur'". Tranquille, n'ayant plus aucun espoir de vivre, il s'était abandonné lui-même; on essayait d'entretenir ses forces par des bouillons et de la gelée, mais il n'en prenait qu'^après de longues instances et pour complaire à ses serviteurs'". A dix heures du soir, on procéda au pansement : la gangrène n'avait fait aucun progrès et le mal s'arrêtait au-dessous de la marque tracée sur la jambe du Roi par le long usage des jarretières . C'en fut assez pour faire naître des rumeurs favorables que les esprits sensés n'écoutaient même pas.

Le Roi était perdu et les intrigues allaient leur train. Dans lotnguesdu l'entourage de Mme de Maintenon on en savait quelque chose, donéans <c Les approches de la mort du Roi, écrit Mlle d'Aumale, mettoient toute la Cour en grand mouvement. Le contenu de son testament avoit transpiré'" et étoit venu à la connaissance du duc d'Orléans qui, ne trouvant pas dans les dispositions du Roi qu il

•*• On les a trouvées écrites de sa main. „, ., /

l'o \fme de Maintenon à Mme de Villette, dans Th. Lavallee op. cit., p. 274- ,75; Mlle d'Aumale, Cahiers t. II, p. 33o-33i ; Languet de Gergy, Mémoires,

»*» Danffcau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i3o.

'" Dangeau, Mémoire spécial, t. XVÏ. p. t3o; Quincy, ^Relation, t. VII, p. ^^o , Languet de G?rgy, Mémoires, p. 462-^63.

1'* Danffeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i3i. , « . i ^ ^;#

i« Afoscam à Grimaldo, 28 août, op. df., t. XXVII, p. 35oî J. Buval, op. cit.,

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meot

fut traité comme il lo méritoit, ni comme il le désiroit, avoit déjà pris des mesures pour s'assurer la part qu'il croyoit lui être due dans le gouvernement. Dès que la maladie du Roi avoit été déclarée mortelle, il avoit travaillé sérieusement à venir à bout de son dessein; en conséquence, il avoit traité secrètement avec plusieurs seigneurs qu'il s'étoit attachés. Ses menées ne transpirèrent pas d'abord; mais les derniers jours de la vie du Roi, on s'aperçut bien que le duc n'étoit occupé que de ses intérêts et tout le monde en raisonnoit tout bas'^*. »

Le maréchal de Villeroy, courtisan émérite, et le chancelier Voysin, son compère dans la confiance de Louis XIV, jugèrent l'heure venue d'exploiter le secret du testament connu d'eux seuls'". Le chancelier, dans les temps du règne, s'était fait « le dépositaire, l'âme et l'instrument... de tout le mal qu'on avoit voulu faire au duc d'Orléans'''* »; le maréchal « examinant sa conscience )> se reprochait ses avances d'argent et son excessive poilitesse à l'égard de la princesse des Ursins, ennemie jurée du duc. Plus souple et plus plat, Villeroy se chargea de négocier le raccommodement de son camarade et le sien. Il alla trouver en secret la duchesse^ d'Orléans et l'intéressa à leur cause. Celleci pressa son mari de recevoir le maréchal, de s'ent^nc^r? nvrc lui « sur des choses fort principales auxquelles il vouloit bien se prêter sous un grand secret, et qui l'embarrasseroient péril- •leusement s'il refusoit d'y entrer'"'' ». Villeroy obtint son audience, elle dura une heure entière, et il laissa entendre que son interlocuteur l'avait berné, (( toujours badinant, folâtrant et riant, sans s'expliquer ni entrer dans le détai^*^ » Tout au contraire, l'audience eut des résultats positifs, Villeroy n'était pas d'humeur, possédant son secret, à baguenauder et, tout de suite, posa ses conditions : pour prix de ce qu'il consentait à livrer au prince il demandait la conservation du chancdlier dans sa charge et le remboursement intégral de celle de secrétaire d'État***. Après une forte dispute et la parole donnée pour Voysin, le maréchal avoua tout ce qu'il savait du testament et les avantages accordés au duc du Maine. On ne sait pas ce que Villeroy stipula pour lui-même, mais il sut conduire cette négociation avec une arro-

"• Mile d'Aumale, Cahiers, t. Il, p. 338.

1^^ Saînt-Simon, Mémoires, t. XXV, p. àl^; connu de Mme de Maîntenon, du du< iu M.»in€, du chancelkT et du maréchal.

*"*' Saint-Simon, AddiUons au Journal de Dangoau, t. XVI, p. I74-I75. •^^ Srv.iil-Simon, Mémoirer, t. XXVII, p. u85.

**" Mascara à GrinialdOi 27 août, dans Saint-Simon, op. cit., t. XXVII, p. 346. '*^ Siiint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 285.

LA MORT DU ROI

gance et une désinvolture que pénétrèi^nt le duc d'Orléans d'un sentiment de modestie comme devant l'étalage d'une corruption

supérieure. . , . •*

Revenu chez lui, il s'abouchait avec lord Stair, lui exposait ce qu'il venait d'apprendre au sujet des clauses destinées à entraver son pouvoir. Mais, ajoutait-il, il s'en mettait peu en peine, parce qu'il était sûr du Parlement et des troupes. Stair, toujours empressé, renouvela les offres de service de sa Cour et la promesse de toute l'assistance dont il pourrait avoir besoin contre les prétentions du roi d'Espagne. Philippe se confondit en remerciements et réitéra sa promesse de donner pleine satisfaction a l'Angleterre touchant l'affaire de Mardyck. Stair le quitta en lui garantissant que son maître considérerait la désignation du roi d'Espagne à la régence comme une infraction aux traites .

Ces négociations disaient clairement ce que personne ne dissi- Jo^uroee^da mutait plus. La nuit du ?6 au 07 apporta au mourant de vives douleurs par tout Hc corps, excepté à la jambe devenue insensible Vers dix heures du matin, les chirurgiens exécutèrent les scarifications résolues la veille. Mareschal fit de profondes incisions, le Roi ne ressentit rien, un deuxième essai donna le même résultat; Mareschal pénétra plus avant, alors le Roi cria : « Ah, Maix^schal, vous me faites grand mal »; ce qui fit espérer que les corrosifs amèneraient la suppuration'". Mais déjà toute réaction était impossible dans ce corps à demi-détruit et qui, au dire d un courtisan, « était devenu un squelette livré à l'opiniâtreté d un automate^** »; car Fagon bataillait toujours^". Quoique la faiblesse du Roi fut extrême, il ne perdait rien de sa fermeté et offrait à Dieu ses souffrances en expiation des péchés dont U espérait, disait-il, la rémission de la grande miséricorde de Dieu . Très peu entrèrent ce jour-là dans la chambre du Roi, en dehors du P Le ïellier qui fut appelé à vingt reprises^^\ de Mme de Maintenon qui ne s'éloigna que peu de moments^*^ et des premiers gentilhommes qui n'entrèrent qu'avec les bouillons^". Pour la

'" Hardœicke Papers, Stair's Journal, 26 août I7i5, dans L. Wiesener,

op. cit., t. L p. 44-

»••' Anthoino, Jourrml, p. 65-66. , o -.x ^ k;

»" Mémoires du duc dWntin dans Mélavges publies par Ui Société des bibliophiles français, 1822, t. I, p. 121.

*'* Anthoine, Journal, p. 59.

^" Anthoine, Journal, p. 66.

>•' Danffcau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i3i.

*•>• Dan-fau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i3i ; Quincy, Relation, t. VII, p. 4oi.

**• Dmgcau, Mémoire spécial, l. XVI, p. i3i.

tf-Ê-^

LA MORT DU ROÎ

Destruction de papiers

messe, célébrée à midi, le Roi ne laissa entrer que le Cardinal de Ilohan et deux aumôniers de quartier^^".

Sur les deux heures, le chancelier fut appelé pour terminer Texamen des cassettes tenues dans un ordre merveilleux et dont toutes les étiquettes étaient présentes à lia mémoire du Roi'^\ Il chargea Blouin, en qui il <( avoit beaucoup de confiance » d'apporter toutes les cassettes de son petit eabinet, ce qui fut exécuté à l'instant par les garçons de la chambre qui les déposèrent près du lit et se retirèrent, laissant leur maître seul avec M™* de Maintenon et le chancelier. « On ne sçait ce qui se passa dans cette occasion, dit Anthoine^", si ce n'est que les officiers de la chambre étant rentrés lorsque M"® de Maintenon et le Chancelier sortirent, ils s'aperçurent qu'on avoit brûlé beaucoup de papier. Les médecins et chirurgiens attendaient aussi la fin de cette conférence; ils trouvèrent la jambe plus enflée et plus gangrenée. Une nouvelle incision ne parvint même plus à atteindre aucune partie sensible. Le dénouement approchait.

Sur le soir, le Roi fit appeler le P. Le Tellier pour lui dire qu'il laissait son cœur aux Grands-Jésuites. Le confesseur pria le mourant de le dire lui-même au ministre Pontchartrain, lequel ne voudrait pas croire sa parole^^'. Pontchartrain se trouvait dans le cabinet du Conseil, il entra et le Roi lui dit : « Aussitôt que je serai mort, vous expédierez un brevet pour faire porter mon cœur à la Maison professe des Jésuites et l'y faire placer de la même manière que celui du feu roi mon père. Je ne veux pas qu'on y fasse plus de dépense^'*. » Peu après, songeant aux mesures à prendre pour le transfert de son successeur à Vincennes, il se souvint que M. de Cavoye, grand maréchal des logis de sa maison, n'avait jamais fait les logements de la Cour dans ce château, inhabité depuis plus d'un demi-isiècle. Il désigna une cassette où on trouverait un plan de Vincennes et ordonna de l'y

^""^ Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i3i ; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVIT, p. 278.

*'* Lettre anonyme, dans Bulletin, p. 916 (et op. cit., t. XXVII, p. 342); Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 328.

*"' Anthoine, Journal, p. 66-Ô7.

*''' Mascara à Grimnldo, 3i août, dans Saint-Simon, Mémoires, t. XXVIJ, p. ^bh.

^ * Dangoaii, Mémoire spécial, t. XVT, p. i3i ; Pîganîol de la Force, Description de Parit, 1742, t. IV, p. 378-380, exécuté par Coustou le jeune, le moiiumcni coula plus de 600.006 livres et fut détruit à la Révolution. Sur îa destinét; du c tur de Louis XIV, voir Intermédiaire des chercheurs et curieux , To,o5. i. Uî, col. 72T-722: M. Billard. Les tombemix des f?ois sous la tef)heur, in-8, Paris, 1907, p. 170.

prendre et de le porter à Cavoye"'. Quelqu'un en prît occasion de dire que ce grand officier, perclus d'infirmités avait vendu sa charge et voulu en cesser l'exercice, le Roi ilui dit : « Cavoye, mourons ensemble » et le grand maréchal reprit le bâton''\ Ensuite il se préoccupa de l'ameublement du château, voulut qu'on s'en occupât sur-le-champ et à l'objection que rien ne pressait, il répliqua qu'on aurait, à l'instant de sa mort, tant d'autres soucis, que celui-là serait négligé"'.

A quelque temps de là, il se tourna vers M"« de Maintenon : a J'ai beaucoup offensé Dieu, Madame, dit-il, mais il est buvn bon, il me fera peut-être miséricorde; on me dit même que je dois l'espérer. Je vous avoue que je commence à croire qu'il n'est pas si difficile de mourir qu'on se l'imagine. — Cela n'est pas aisé à tout le monde, répondit^lle; quand il faut commencer par le catéchisme auprès d'un mourant qui a été impie toute sa vie, qui tient à des attachements, qui a la haine dans le cœur, des Institutions à faire — Ahl répliqua le Roi, je n'en ai à faire à personne comme particulier, mais pour ce qui regarde le royaume, je n'ai d'autre ressource que d'espérer en la miséricorde de

Dieu"'. » • . ^ .

Pendant cette journée, Tambassadeur d Angleterre revint à Versailles harceler le duc d'Orléans. Il répétait qu'il n'était de bon accord possible entre les deux pays qu'au prix de l'expulsion du Prétendant et dos jacobites notoires hors de France. Son interlocuteur laissa dire, changea l'entretien, insinua l'étude d'un traité de commerce, battit la campagne. Lord Stair changea de propos et mit l'entretien sur le personnel ministériel. Philippe d'Orléans lui confia « que Torcy n'avoit pas mis le pied chez lui mais qu'il s'en vengeroit bientôt »; ce qui ne pouvait qu'enchanter le vindicatif Écossais"\ Cette fois il croyait la partie gagnée ou si près de l'être que « je restay, écrit-il dans son Journal la nuit à Versailles dans la confiance que cela auroit fini cette nuit, mais point du tout. Le lendemain matin, il [le Roi] se trouvoit à peu près dans le même état'". »

»" Danjrcau, Journal, t. XVT, p. ii3-ii4; Mémoire spécial, p. i3i ; Quincy, lUlation, \. VU, p. 4oi-4o2; Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 337-

i^« Mascara à Gnmoldo, 28 août, dans Saint-Simon, Mémoires, t. XX\U,

A'^ OuiiKw. Bclaiion, t. VIT. p. /|0?.. '

''• Mlle d'Aun.alc, Cahiert, t. II, p. 339 : Quincy, Relation, t. VII, p. 402;

Dan;?c.tu, JournaL t. XVI, p. iiA; Saint-Simon, op. cit, t. XXVII. p. 279- »'* Hnrdwicke Paners, Stair'9 .Tournai, ?7 aortt 1716.' liaraMcke Papers, SUir's Journal, 28 août.

IHO

HISTOIRE DE LA RÊGENCî;

Journée du mercredi 28

Cependant cette nuit avait été « plus mauvaise que les précédentes, dans des agitations terribles***, » et « à tout moment on l'entendoit prier Dieu et faire toutes les prières qu'il faisoit ordinairement dans son lit, frappant sa poitrine au Confiteor, et nommant entre haut et bas toutes les personnes pour qui il prioit, comme : le Roi mon père, la Reine ma mère*". » Il priait le Seigneur de lui donner la force de souffrir pour l'amour de lui. Le P. Le Tellier l'exhortant à se soumettre à la volonté de Dieu dans celte extrémité s'avisa de lui demander s'il n'avait regret do quitter son royaume et toutes les grandeurs du monde. « Non, mon Père, dit-il, je les ai oubliées. Et je suis bien persuadé, ajouta-t-il, que la grandeur de Dieu est infiniment élevée au-dessus des rois de la terre*". » Sur les sept heures du matin on lui proposa iin bouillon, il répondit * « Ce n'est pas ce qu'il me faut, appelez mon confesseur''\ » Celui-ci ne faisait que sortir du cabinet oii il avait couché, ce qui fit eroire que le péril était imminent*'^ Tandis que le confesseur lui parlait, le Roi vit deux garçons bleus assis au pied de son lit qui pleuraient. Il leur dit : « Pourquoi pleurez-vous.^ Est-ce que vous m'avez cru immortel? Pour moi je n'ai point cru l'être, et vous avez dû, à l'âge où je suis, vous préparer à me perdre*". )> Quoiqu'il eût souvent la tête embarrassée, quand on lui parlait de Dieu, il paraissait toujours revenir à lui et répondait exactement à tout ce qu'on lui disait. On l'entendait presque toujours parler entre ses dents, et quand on approchait pour entendre ce qu'il disait, on n'entendait que des prières*".

Dès qu'il aperçut M""" de Maintenon, il lui dit que leur âge faisait qu'ils ne seraient pas longtemps séparés*"; il perdait connaissance de temps en temps et parfois la parole*", en revenant à lui, il disait au Père Le Tellier : « Mon Père, donnez-moi encore

*■' Antlioinc, Journal, p. 67.

'^-^ Mlle d.'Aumalo, Cahiers, t. IT, p. 3Ao-34i ; Dangeau, Journal^ t. XVI, p. iid; Quincy, Relation, t. VIT, p. 4o2 ; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 279.

**■' Anthoiiit» Journal, p. 67-6S.

"* Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 34i. ^** Dangeau, Méfnoire spécial, t. XVI, p. 182.

r"" Djngoau, Journal, t. XVI, p. iiA; Saint-Simon, op. cit., t. XVII, p. 280; Dangeùu, Mémoire spécial, t. XVI, p. 182; Mlle d*Aumale, Cahiers, t. II, p. 341 ; LanjTiiet de Gergy, Mémoires, p. 455 ; Anthoine, Journal, p. 53 ; Quincy. Eehition, t. VIT, p. 4o3.

^^' M!h fl'Aum.ilo, Cahiers, t II, p. 3Ai.

^'' Srinl-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 280, et note i.

LA MORT DU ROI

une absolution générale de tous mes péchés**". » Il eut encore la force ce jour-là de réciter son chapelet*^*, mais ne fut pas en état d'entendre la messe*". Sa pensée ne se détournait plus de l'éternité, a J'espère, disait-il, que Dieu me fera miséricorde », ajoutant : « Il est bien vrai que nous n'avons qu'une chose à faire qui est notre salut, mais nous y travaillons toujours trop tard. » A M"" de Maintenon qui lui demandait s'il souffrait beaucoup : « Non, dit-il, c'est ce qui m'afflige, je voudrois souffrir davantage pour l'expiation de mes péchés*'^; » et s'adressant aux médecins : « M'aviez- vous donc cru immortel? Pour moi je ne me l'étois pas cru***. ».

<( Comme j'étais presque toujours dans sa chambre avec M""" de Maintenon, je fus, raconte Mlle d'Aumale, chargée par le maréchal de Noailles de lui parler un peu du Cardinal, son frère, et de tâcher qu'il consentit à le voir : « Non, me répondit-il, je n'ai rien de personnel contre lui, et s'il veut venir tout-à-l'heure je l'embrasserai de tout mon cœur, s'il veut se soumettre au pape. Car je veux mourir comme j'ai vécu, catholique, apostolique et Romain. » Il n'en fut plus question depuis***. »

On voit par les relations du temps que le malade étant perdu L'empirique sans espoir et abandonné par les médecins, les empiriques se présentèrent. L'un venait d'Amiens, se disant possesseur d'un remède immanquable pour la gangrène***; un autre venait de Beauvais**^; un troisième les éclipsa tous deux en sa qualité de méridional. C'était (( un espèce de manant provençal fort grossier » qui apprenant sur la route de Marseille à Paris l'extrémité du Roi, se présenta au duc d'Orléans se disant en possession d'un remède spécifique pour toutes sortes de gangrènes. Le prince Tamena à la Cour*'* vers onze heures et il entra en conférence avec les médecins auxquels il expliqua que son elixir était fabriqué

'*• ft ^»' Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 34i.

*''* Saiut-Sitnou, Mémoires, t. XXVII, p. 283 ; Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i34.

■" Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 34i ; Dangeau, Journal, t. XVI, p. ii4-ii5, donne seul le deuxième membre de phrase; Quincy, Relation, t. VII, p. 4o2.

*•* Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 341 ; Quincy, Relation, t. VII, p. 403.

^" Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 342 : An lieu de : frère, lire : neveu.

*•• La Lettre anonyme, dans Bulletin, p. 916 (et op. cit., t. XXVII, p. 343) est écrite le 28 août g quatre heures du matin, avant l'arrivée du médecin de MarseU'e et fixe l'arrivée de l'empirique d'Amiens au 27 à deux heures .iprcs-midi et il w a mis de son eau.. »

'" J. Buvat, Journal, t. I, p. 44 : il s'agit d'une application de plantes sur la jambe et la cuisse. . x

'•• Aothoiuc, Joarrï4U, p. 68.

âs

HÏSTOtRE DE LA RÉGENCE

avec k corps d un animal, de ila même manière à peu près qu'on fait les gouttes d'Angleterre avec des crânes d'hommes'". Fagon se rebiffa, dit qu'il ne pouvait consentir à laisser prendre un lei remède'°% le charlatan le malmena fort brutalement à la grande satisfaction du duc du Maine'"' et Fagon, abasourdi d'un tel procédé, se tint coi. Mareschal interrogea l'homme qui, avec la faconde habituelle à ses compatriotes, protesta qu'il n'était pas médecin, ni chirurgien, ni apothicaire, mais désintéressé, ayant des rentes, ne demandant rien, possesseur d'un secret de famille et d'attestations de malades guéris par lui. Les médecins branlaient la tête, appelaient le Marseillais « un empoisonneur, un misfé- . rable qui avancerait de six heures la mort du Roi"'; Mareschal, sceptique, se contentait de dire : « Je n'ai aucune foi en ce que vous ferez, mais il n'y a point de risque à tout tenter'"'. On n'avançait à rien, voyant cela, la duchesse d'Orléans, MM. du Maine et de Toulouse usèrent de leur autorité et se décidèrent pour le

remède'"*.

On en parla au Roi qui, préparé à la mort, et jugeant toute tentative inutile, n'y voulut pas croire ni en faire l'expérience. A la fin, comme il n'y avait pas grand mal à le faire entrer'"*, le duc d'Odéans amena le chaiilatan au lit du Roi. Après avoir tâté le pouls l'homme dit qu'il n'y avait pas à désespérer, qu'il n'osait promettre une guérison absolue car il était un peu tard'"*. A midi'"', le Marseillais versa quatre gouttes de son EUxir vitae dans un petit verre de vin de Bourgogne'"' et le présenta au Roi en disant : « Sire, c'est un très bon remède du médecin de Marseille qui fera du bien à Votre Majesté. » A ees paroles le Roi se réveilla comme en sursaut'"', approcha le veri^ de son nez et

»" Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. iSa ; Mascara à Grimaldo, 29 aoûl,^ «Uns op. cit., t. XXVII, p. 35i.

*•" Aiilhoinc, Journal, p. 69.

^ '» Sdlnt Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 281 ; Additioru au Journal de Dan-

geau, t. XVI, p. 88-89.

"^ Mascara à Grlmaldo, 29 août, dans op. cit., t. XXVII, p. 352.

"* Mémoires du cardinal Dubois par P. Lacroix, in-8, Paris, 1829, t. III, p. 180. (Ceci est plutôt un roman historique que tout autre chose).

"* Mascara à Grimaldo, 29 août, dans op. cit., t. XXVII, p. 352 ; An-

thuine. Journal, p. 69.

^'^^ Mascara à Grimaldo, 28 août, dans op. cit.f t. XXVII, p. 35 1.

»•' Dangcau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i32 ; Afascaro à GrimdUdo, 29 août, dans op. et., t. XXVII, p. 35a.

2" Anthoine, Journal, p. 70; Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. iSa; baint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 28a.

•*• Anthoine, JournaJ, p. 70.

La mort du roi

sa

rebuté par l'odeur l'éloigna, puis but le remède : <( Je ne le prends ni dans l'espérance ni avec le désir de guérir, dit-il, mais je sais qu'en l'état où je suis je dois obéir aux médecins■^^ » — « Sire, lui dit-on, on veut vous rappeller à la vie. » — u La vie ou la mort, répondit-îl, tout ce qu'il plaira à Dieu'". »

Le médecin défendit de donner à boire au malade qu'après deux heures passées, ce temps expiré, il lui en donna une seconde dose et, peu après, le Roi se trouva plus calme, la vue plus claire et la parole plus Ilibrc et plus ferme. Il le dit au duc d'Orléans et aux autres princes rangés près de son lit et tous manifestèrent une extrême satisfaction. Un changement si soudain éleva jusqu'aux nues la réputation de l'empirique qui joua son rôle, ordonna des bouillons composés, autorisa un biscotin^'^. L'amélioration ne se soutint pas, même le pouls devint si mauvais qu'on agita la question de savoir si on continuerait VElixir, le duc d'Orléans en décida et, à quatre heures, le mourant prit encore quelques gouttes^^^ avec le même excellent effet^^*. Mais à six heures, nouvelle rechute"\ M""^ de Maintenon n'était venue dans la chambre que l'après-dîner, même assez tard^^^; le Roi se croyant à l'instant de passer lui dit : « Vous n'avez qu'un quart d'heure à ménager, et vous pouvez vous en aller^'' »; puis il s'assoupit, elle sortit sans lui parler et, à sept heures, alla coucher à Saint^yr"'" pour y faire ses dévotions le lendemain matin et revenir si la vie du Roi se soutenait"'.

La Cour et le public passaient par des alternatives de confiance et de crainte. A Paris, dès le matin, les badauds regardaient poser des lanternes dans les rues que traverserait, de ùuit peut-être, le cortçge du roi Louis XV""; à Versailles on criait au miracle,

Oépart de

M"» de Maintenon

**• Dfingeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i32.

'" Qizincy, Relation, t. VII, p. 4o3 ; SaintSimon, Mémoires, t. XXVII, p. 282 ; Mile d'Auniale, Cahiers, t. II, p. 327.

*** Anthoine, Journal, p. 70; Mascara à Grimaldo, 29 août, dans op. cit., t. XXVII, p. 35i.

^** Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i33 ; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 282.

*^* Mascara à Grimaldo, 29 août, dans op. cit., t. XXVII, p. 35i.

*^* Mascara à Grimaldo, 29 août, dans op. cit., t. XXVII, p. 352.

'** Dmgcau, Mémoire spécial t. XVI, p. i33.

*^' Mascara à Grimaldo, 29 août, dans op. cit., i. XXVII, p. 352.

^'* Mascara à Grimaldo, 29 août dans op. cit., t. XXVII, p. 352; Dangeau, Mémoir-. spécial, i XVI, p. i33.

2^» Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i33 ; Quincy, Relation, t. VU,

"• J. Buval, Journal, t. I, p. 44.

dû

les dames réclamaient qu'on jetât tous les médecins à la rivière' pour la plus grande gloire de « l'ange descendu du cier" » et dont le nom volait sur toutes les lèvres. Ce le Brun était un charlatan, tour à tour matelot et le reste, changeant de métier et de domicile conmie il changait de nom"% étonné de son suceès et craignant pour sa téte=^=^\ A huit heures, le Roi prit une nouvelle dose, fut pansé à dix heures par Mareschal qui constata que la gangrène n'avait fait aucun progrès; néanmoins, et malgré les bruiU de guérison répandus à Paris"', la journée n'avait pas été bonne, le pouls mauvais, l'assoupissement presque continuel et la tête par intervalles embarassée"% en sorte que le mourant n'avait presque parlé qu'à son confesseur. Le départ de M""" de Maintenon pour Saint-Cyr, tout en larmes, avait dérangé quelques tètes : celle du duc de Saint-Simon, rêvant du ministère"', celle d'Albergotli rêvant du bâton. Celui-ci était dans l'antichambre du Koi°quand il vit sortir la dame; sans s'informer autrement, enragé de se faire remarquer, il courut à l'appartement du Dauphin*^ qui soupait, salua bien bas et dit : « Voilà notre Roi ». La gouvernante riposta : « Donc le Roi est mort » et, dévotement, se mit à pleurer; le Dauphin cria tant et tant qu'il vomit et tout fut en l'air jusqu'à ce qu'on sût que le Roi n'était pas mort"'. Journée du Cependant la fin paraissait prochaine. On continua les gouttes jeudi 2» ^'Elixir de huit en huit heures"'. Pendant toute la nuit, le Roi poussa des soupirs fréquents sans perdre toutefois la parole ni la connaissance"". Chaque fois qu'il avait la tête un peu libre, il récitait quelque prière; on l'entendait dire : « O mon Dieu, quand me ferez-vous la grâce de me délivrer de cette misérable vie? Je vous le demande de tout mon cœur"'. » Après quatre

-3ï Dangcau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i34; Saint-Simon, Mémoirer>,

t. XXVlt, p. 35i.

"2 Mascara à Grimaldo, 29 août, dans op. cit., t. XXVII, p. 35i ; Dangcau,

Mémoire spécial, t. XVI, p. i34.

'" Desgranges, Relation, dans Carnet historique et littéraire 1899, t. IV, p. 162; Marcara à Grimaldo, 3o août, dans op. cit., t. XXVII, p. 354-

"* Mascara à Grimaldo, 29 août, dans op. cit., t. XXVII, p. 352.

"^ Anthoine, Journal, p. 71 ; Mascara à Grimaldo. 29 août, dans op. cit., t. XXVII, p. 351-352.

2" Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i33.

*2^ li ost superflu de rappeler que le seul nom de Mme de Maintenon jette son ennemi dans les plus graves erreurs.

"" Mascara a Grimaldo, 3o août, dans op. cit., t. XXVII, p. 356-356.

--•' Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i33.

^•"' Anthoine, Journal, p. 71.

"' Mlle d'Aumule, Cahiers, t. II, p. 343.

LA MORT» DU ROI

heures de sommeil"^ le Roi, à son réveil, parut un peu ranimé et il « pasisa pour si constant qu'il alloit guérir que ceux qui disoient que le pouls étant toujours détestable, il ne falloit regarder l'effet de VElixir que comme un peu d'huile qu'on remet dans une lampe qui s'éteint et qui s'éteindra entièrement dans peu de moments, sembloient ne souhaiter pas la guérison"\ »

Dès le matin, le malade s'aperçut de l'absence de M™® de Maintenon et la demanda"*; le maréchal de Villeroy envoya un exprès à Saint-Cyr"% d'où elle revint à ll'instant et s'installa au chevet du lit. Elle lui parlait dès qu'elle en trouvait l'occasion, lui demandait de temps en temps s'il s'occupait de Dieu, il répondait chaque fois : « Oui, Madame, j'y pense de tout mon cœur"\ »

N'ayant plus la force de prononcer toujours des prières, il élevait très souvent les mains vers le ciel, priant intérieurement. Dans le cours d'une exhortation, le P. Le Tellier lui expliqua les dernières paroles de VAve Maria : nunc et in hora mortls nostrae; et depuis ce temps-là, toutes les fois qu'il avait la force de prononcer quelques mots, il les répétait et disait d'un ton pénétré à Mme de Maintenon : a Cela veut dire : maintenant, présentement, et à l'heure de ma mort^^'. » Souvent on l'entendait dire : « O mon Dieu! ayez pitié de moi; j'en ai besoin de toutes façons^'*. »

Dans la matinée, le Roi entendit la messe'^' pendant un moment lucide et les bonnes nouvelles remplirent Paris. « La plaie va bien disait-on, on ile soigne. Si ce bon temps se continue jusqu'à demain au lever du soleil le Roi pourra guérir. » Lord Stair se promenait dans le jardin des Tuileries et ne cachait pas sa déconvenue'". Une foule de Parisiens allait jusqu'à Versailles raisonnant sur la médecine, les médecins, faisant le procès à Fagon"' estimé, vénéré, contemplé et redouté jusqu'alors comme une indulgence plénière et tombé soudain dans un si grand mé-

Retourde

M"* de

Maintenon

'" Mascara à Grimaldo, 29 août, dans op. cit., t. XXVII, p. 35i-352.

"' Dangeau, Mémoire spécial, i. XVI, p. i34; Saint-Simon, Mémoires,

t. Àxvri, p. 284.

*-* Mdscora à Grimaldo, 29 août, dans op. cit., t. XXVII, p. 352. ^''^ Le Maréchal de Villeroy à Mme de Maintenon, dans Lettres de Mme de Mme de Maintenon, édit 175b, t. VIII, p. 108. ^'"' Mlle d'Auniaîc. Cahiers, t. II, p. 343. "^ Mlle d'Aumale, Cahiers, t. -Il, p. 345; Languet de Gergy, Mémoires,

Mlle d'Anmalc, Cahiers, t. Il, p. 343. •

Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i34; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVIÎ, p. 'i83.

**• Mivcara à Grimaldo, 29 août, dans op. cit., t. XXVII, p. 352-353. *** Anthoine, Journal, p. 7a.

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3St

Jouruée du vendredi 30

pris €t une abomination si générale qu'il ne lui resterait plus qu'à cacher sa vieille, brutale et désagréable ligure au Jardin du Uoy"^'. lous les éloges allaient à l'empirique qui, effrayé par les menaces des médecins, décampa et disparut"". Cependant le Roi paraissait mieux, il avait mangé un peu et aussitôt toutes les intrigues renaissaient. L'affaire du bonnet revenait comme un ferment de discorde'^\ le duc d'Orléans était abandonné et disait en riant : Si le Koi mange encore une fois je n'aurai plus personne'*''^.

Celui qui flottait maintenant entre la vie et la mort priait d'une voix faible et tremblotante'*''; il recevait souvent le curé de la paroisse, lui disant : (( 11 n'est pas question de ma vie mais de mon salut, et je vous prie de bien le demander à Dieu car j'ai conliance en vos prières""'. » 11 ne se considérait plus comme étant de ce monde et parlant du Dauphin, l'appelait : le jeune Roi. Ceux qui l'entendirent laissant voir leur émotion, il s'en aperçut et leur dit : (t Eh! pourquoi cela vous fait-il cette impression, cela ne me fait point de peine'''. » Entre six et sept heures du soir, le mourant mangea deux petits biscuits trempés dans du vin d'Alicante avec beaucoup d'appétit'*'. A huit heures, pour la dernière fois, il absorba une dose de VEiixir'''\ et avoua qu'il n'en pouvait plus"'. A dix heures et demie, on leva l'appareil de la jambe et on vit que la gangrène avait gagné le genou, la cuisse même était enflée et le patient s'évanouit pendant cet examen"\ La journée se passa dans un assoupissement presque continuel.

=*'= M.tscara à Grinialdo, 3i août, dans op. cit., t. XXVII, p. 357.

^*^ Anthoine, Journal^ p/ 72 ; Mascara à Gr'unaldo, 3o août, dans op. cit., t. XXVII, p. 35/|.

2^^^ Mascara à Grimaldo, 3o août, dans op. cit.y t. XXVII, p. 353-354; Villars, Mémoires^ 1891, t. IV, p. 64.

"•• Miie d'Aumalc. Cahiers, t. II, p. 34o ; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII,

*** Anthoine. Journal, p. 73-

^*^ Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 343; Languet de Gcrgy, Mémoires, p. 457; Quincy, Relation, t. VII, p. 4o4.

'^^^ M le d'Aumaks Caliiers, l. II, p. 344, Langiict de Gcrgy, Mémoires, p. 458; \}uincy, ReJution, t. VII, p. 4o5.

2" Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i34 ; Quincy, Relation, t. VII, p. 4o5 ; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 284.

'''•' Ddngeau, Méniuire spécial, t. \V1, p. i34 ; Mascara à Grimaldo, 3o août, dans op. cit., t. XXVII, p. 354; ibid. p. 289.

2^^ Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i34; Quincy, Relation, t. VII, p. 4o5.

"' Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i34; Quincy, Relation, t. VII, p. 4o5 ; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 289.

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LA MORT DU ROI

A quatre heures du matin, le Roi avait perdu connaissance, le dernier moment semblait proche, les mousquetaires avaient ordre de monter à cheval au premier roulement du tambour. A cinq heures il prit un bouillon. A six heures Mareschal et son neveu pansèrent la jambe, noire comme un charbon; le pouls était « abominable ». Tandis que Mareschal le pansait, Louis XIV le reconnut et lui demanda si ses souffrances seraient encore longue- et, devant l'embarras de son chirurgien, il ajouta : « Je demande à Dieu de vouloir que je souffre, je souffrirai et je veux souffrir tant et aussi longtemps qu'il voudra"^ » De temps en temps on mouillait les lèvres et la bouche avec de l'eau ou de la gelée introduite dans une tasse à bec"\ M™® de Maintenon et le P. Le Tellier, qui ne s'éloignaient guère, mettaient à profit les moments de lucidité pour parler de Dieu"\ Les forces étaient si considérablement diminuées et l'assoupissement si continuel que M^^ de Maintenon et Mlle d'Aumalc, de chaque côté du lit, s'efforçaient de le réveiller. « Il avpit une chienne qu'il aimoit beaucoup, et qui, quoiqu'il fût malade, passoit tous les jours plusieurs heures, ou sur le pied de son lit, ou dans la ruelle, et il lui donuait de temps en temps quelques bonbons. Dans un moment où je vis qu'il se donnoit un peu de mouvement, -raconte Mlle d'Aumalc, je pris une dragée, et, pour tâcher de le ranimer, je lui présentai en lui disant de la donner à sa chienne, mais il me répondit : « Donnez-lui vous-même », et je ne pus rien en tirer davantage"*. »

Après être revenu d'une grande faiblesse et quelques moments avant d'entrer en agonie, il dit à M*"® de Maintenon : « Il faut, madame, que vous ayez bien du courage et bien de l'amitié pour moi, pour demeurer là si longtemps ». Un moment après i) dit encore : (( Ne vous tenez plus là, madame; c'est un spectacle trop triste, mais j'espère qu'il finira bientôt ». Ensuite il ajouta : <( Priez pour moi maintenant et à l'heure de la mort; mon Dieu, faites-moi miséricorde, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir"\ » Peu de temps après il perdit connaissance"* et son confesseur, qui ne le quittait plus, n'en put obtenir aucune

Départ de

M"'« de

Maintenon

^*' Mascara à Grimaldo, 3o août, dans op. cit., t. XXVII, p. 355. "* Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i35; Quincy, Relation, i. Vil, p. 4o5 , Anthoine, Journal, p. 74.

*''* Quincy, Relation, t. VII, p. 4o5.

"* Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 344-345. "" Mlle d'Aumale, Cahiers, t. II, p. 345-346. *-• Mlle d'Aumalc, Cahiers, t. II, p. 346.

Journée du samedi 3t

Recommandation de r^me

lueur pendant toute raprès-dînée"*. On le croyait mort ^ Alors Mme de Maintenon voyant qu'on ne pouvait plus rien essayer pour pénétrer jusqu'à son intelligence, pria son confesseur, M*^ Brideray, supérieur des Lazaristes, de voir le mourant. Mlle d'Aumale mena le prêtre dans la ruelle, revint et dit à Mme de Maintenon : « Vous pouvez partir, vous ne lui êtes plus nécessaire"'. » Il était trois heures de l'après-midi; elle se rendit dans son appartement, distribua à (( son domestique » le peu de meubles qu'elle avait, donna ses équipages à la princesse de Gonti, dit adieu à ses nièces et, à cinq heures, s'en alla à Saint-Cyr, pour n'en sortir jamais"^.

Le soir, on leva l'appareil à l'heure ordinaire; on trouva la jambe pourrie comme celle d'un cadavre et la gangrène dans la cuisse. On humectait la bouche d'eau pure car il repoussait l'odeur du vin; ses lèvres murmuraient des sons inintelligibles"*.

Le mourant n'eut plus que de courts instants de lucidité, il gardait le silence et semblait s'impatienter de cette si longue agonie"*. Par instant, on pouvait entendre quelques paroles : « Mon Dieu, ayez pitié de moi!... Seigneur je suis prêt à paraître devant vous!.. A quoi tient-il, mon Dieu, que vous me preniez"\ » Il ne se plaignait plus"*. De temps en temps on lui donnait quelques cuillerées de gelée et un peu de bouillon à l'aide d'un biberon et il fallait lui ouvrir la bouche et tenir les mains pendant ce temps. On lui donna un remède pour la petite vérole"'; les médecins s'étaient retirés, comme aussi tous les courtisans, fuyant l'odeur. Seul le P. Le Tellier demeurait là où l'attachait son devoir"*.

A dix heures et demie du soir, le clergé récita les prières des agonisants. La voix des aumôniers rappela le Roi à lui-même et d'une voix plus forte que celle des ecclésiastiques il récita VAve

^^* Dangeau, Mémoire spécial^ t. XVI, p. i34.

^^° Madame à la raugrave Louii>e, Paris, i3 septembre, dans Correspondance, édit. G. Brunet, t. I, p. 189; Mascara à Grimaldo, 3i août, dans op. cit., t. XXVIi, p. 356.

^*^ Mili] dVvumale, Cahiers, t. II, p. 346-347-

**^ Quincy, Relation^ t. VII, p. 4o5 ; Dangeau, Mémoire spécial^ t. XVI, p. i35 ; Mascara à Grimaldo, 3i août, dans op. cit.^ t. XXVII, p. 356.

^*^ Dangeau, Mémoire svéciaU t. XVI, p. i34-i35.

^^'^ Dangeau, Mémoire spéciaty t. XVI, p. i35.

^®^ Madame à la raugrave Louise, Paris, i3 septembre, op. cit., t. I,

^^^ Mascara à Grimaldo, 3i août, dans op. cit., t. XXVII, p. 356.

^•^ Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i35; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 292.

^'* Mascara à Grimaldo, 3i août, dans op. cit., t. XXVII, p. 356; J. Buval, Journal, t. I, p. 46.

LA MORT DU ROI

Maria et 'le Credd'^^ A la fin des prières, il reconnut le cardinal de IU)han et lui dit : <( Ce sont là les dernières grâces de l'Église"". » Il répéta plusieurs fois : Nunc et in hora mortis; puis dit : « O mon Dieu, venez à mon aide; hâtez- vous de me secourir. » Ce furent ses dernières paroles"^

La nuit se passa sans aucune connaissance*". Le mourant poussait de longs et profonds soupirs. Sur les cinq heures du matin, il perdit absolument toute apparence de vie, excepté la respiration; son visage livide et ses yeux fermés, il ne donna plus aucune marque de sentiment"^ Entre six et sept heures l'agonie commença et à huit heures un quart''*, après quelques petits soupirs et deux hoquets, Louis XIV rendit l'âme"*. C'était le i" septembre 1715.

Agonie et mort

"• Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i35; Madame, lettre cité^ p. 190, dit r « rOraison dominicale et le symbole ».

»'» Quincy, Relation, t. VII, p. 4o6 ; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII,

"1 Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 293, Quincy, Relation, t. VII,

p. 4o6; Languet de Gergy, Mémoires, p. hbg.

"* Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i36; Saint-Simon, Mémoires, t. XXVII, p. 393.

•'^ Anthoine, Journal, p. 74-75-

"* Dangeau, Mémoire spécial, t. XVI, p. i36 : « huit heures un quart et demi », Journal, i«' septembre 1715, t. XVI, p. i37 : « huit heures et un quart »; Quincy, Relation, t. VII, p. 4o6 : huit heures un quarts Anthoine, Journal, p. 75 : w huit heures et demy quart »; Mascara à Grimaldo, 1^ ccplcmbre, dans op. cit., t. XXVII, p. 358 : « huit heures ou huit heures et d-mie selon les horloges »; P. Narbonne, Journal, p. 44 : « huit heures un quart du matin » ; J. Buvat, Journal, t. I, p. 46 : « au moment que l'horloge de la Chapelle-Neuve eut frappé huit heures et un quart ».

»" Anthoine, Journal, p. 75-

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