‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 76 sur 193 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

L' Education de Louis XV

Attention génér.ilo tournc€ vers Louis XV. — A cinq ans. — Soins de Mme de Ventadour. — Malices. — Distractions. — Promenades, jeux et compagnons. — Bouderies. — Espiègleries. — Le Roi « passe aux hoipmes » i5 février 1717. — 1^ maréchal de Villeroy son gouverneur. — Premièîxi éducation. Éducation moi-ale. Études et délassements. — Flagorneries. —

Polissonneries et sournoiseries. — Morosité. — Récréations. — Manque de tendresse et de piété. ,

Dans les écrits de la Régence : Journaux intimes, Correspon Attention 'Jance« privées, Mémoires secixits, une préoccupation se laisse touruée*e voir toute faite de vigilance, d'admiration et de tendresse; c'est Louis \v rommc une chroi^ique particulière de^ faits et gestes du petit Pioi. Mille détails nous sont donnés sur sa bonne mine et son esprit : c'est à qui l'aura vu et pourra dire l'air de force et de santé qu'il prend chaque jour; c'est à qui débitera les nouvelles (jui circulent, les rumeurs et les conjectures accréditées dans l'entourage. Ses moindres espiègleries font le tour des salons de Paris, descendent de là aux boutiques et sur les marchés; sa mauvaise humeur donne du souci à la ville et à la Cour; l'étranger lui-même s'alarme au premier bruit de ses indispositions : u Louis XV est l'enfant de l'Europe », dira rEmpereur\ Pardessus tout il est l'enfant de la France; à la pensée de ce rejeton qu'on croit miraculeusement épargné par la mort, qu'on sait chétif et de santé délicate, il n'est pas rare de voir des yeux se mouiller; à sa vue, il n'est pas de française qui n'éprouve un sentiment de fierté matc^rnelle, comme si cet orphelin si radieusement beau était un peu son propre enfant. Ces yeux luniineux, et noirs, et sourieurs; ces longs cils qui frisent, ce jdli teint, cette charmante petite bouche, qes belles joues pâles, et la finesse, la délicatesse, l'harmonie d'un visage de femme en cette

> Ch. Aubcrtin, L'Esprit public au XVIW siècle, in-S, Paris, 1873, p. 56.

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A cinq ans

4^4 HISTOIIŒ t)E LA RÉGENCE

figure ronde, la mignonosse et le charme d'un Joas, la face bourbonienne en sa Ikur et sa lumière lini^sanles ravissent tous les cœurs\ Le bambin grandit, l'enfant i>ousse droit et mince, l'adolescent promet de dépas^ser toutes les promesses et tous les espoirs, c'est le triomphe de la grâce mignarde, drapée de pourpre et d'hermine, à la fois sérieuse et folâtre, suspendant ses jeux ahn

de se laisser admirer.

Si l'affection des Français pour leurs rois avait ete mise a répreuve et avait paru ébranlée, elle renaissait plus profonde, plus confiante et plus attendrie autour de cet enfant dont l'existence renfermait le mystérieux avenir de la monarchie. Chacun semblait sentir plus ou moins confusément de quelle giavite seraient pour les destins du royaume les vertus ou les vioes de ce Roi dont l'éducation devenait, en toute vérité, a affaire d'Etat ». De mois en mois, les indices, les anecdotes composent l'idée brillante d'un prince tel qu'on le voudrait voir. Touchante illusion de laquelle la nation mettra longtemps à revenirl Mais, en même temps, révélation circonstanciée des lacunes et des erreurs de cette éducation artificielle dont on saisit le vide et l'immoralité. ^

Tous les témoins ne parlent pas de Tenfant sur le même ton. Son arrière grand'tante. Madame, ose se permettre des jugements qui consternaient Dangeau, toujours plus pré^)ccupé de la santé que de tout le reste. 11 est vrai qu'au début du règne, on ne souhaite rien de plus à cet enfant de cinq ans. Le Roi est d'une parfaite santé^ il se promène tous les jours\ se fortifie et se porte à merveille\ se porte à merveille et se fortifie , jouit d'une parfaite santé^ et devient tous les jours plus joli et par l'esprit et par ses manières polies'. 11 comprend déjà les caries de géographie aussi bien que le forait un homme', donne des audiences^», reçoit des prestations de serment^\ promène

^ E. H J. d<i Goncourt, Portraits intimes du \V7//« siècle. Étude nouvelle d'après les lettres autographes et les documents inédits, in-12, Pans, 1879.

' Dangeau, Journal, t. XVI, p. 172; n 5ept*,mbrc 1715.

* Dangeau, Journal, t. XVI, p. 197; ^5 septembre 1715.

* Dangeau, Journal, t. XVI, p. s.00, 2o5, 2i3; i, 7» ^9 octobre 1715. - « Dangeau, Journal, t. XVI, p. 220; 26 octobre 1715.

' Dangeau, Journal, t. XVI, p. 227; 3 novembre I7i5. » Dangeau, Journal, t. XVI, p. 2i3; 19 octobre 1715.

* Madame à la raugrave Louise, Vers;iinos, 18 novembre 1714, dans Correspondance, édit. G. Brunet, 1904, t. I, p. i53.

'" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 198; 26 sept<'mbre 1716. 1^ Dangeau, Journal, t. XVI, p. 1-96; 23 septembre 1715.

L'ÉDUCATION DE LOUIS XV

tous les jours^^ Dangeau habitant Paris, est instruit de ce qui se passe à Vincennes et ne manque pas de noter que le Roi eut le matin, une assez grande fonte, à quoi il est sujet, mais le soir tout allait bien et, le lendemain, on est averti que l'incommodité n'a eu aucune suite. Dieu merci! ajoute le chroniqueur rassuré''. La semaine suivante un nouveau dérangement mais aussi c'est que le Roi mange beaucoup et peut-être trop^*.

Paris est impatient de le voir installé aux Tuileries^* et l'enfant, ravi de ce changement de lieux, montre sa joie'\ se fait déjà fort aimer de ceux qui ont l'honneur d'approcher de lui'^ et donne de grandes espérances^' quoiqu'on s'entretienne d'un pronostic qui ne lui accorde que deux années à vivre''. Madame, qui l'observe sans une excessive bienveillance, le trouve vif, il ne reste pas un moment dans la même posture, mais pour diie la vérité vraie, c'est un enfant mal élevé : on lui permet tout de peur qu'il ne tombe malade. Si on le corrigeait il ne se passionnerait pas autant, et cela peut lui nuire plus que de lui laisser faire toutes ses volontés; mais chacun veut être' dans les lK)nnes grâces du Roi, quelque jeune qu'il soit*^ La gouvernante (laisse critiquer avant tout dit^lle, il est question qu'il vive; je veux l'accoutumer à parler, mais on y a bien de la peine", cependant il promet de corps et d'esprit tout ce qu'on peut désirer". Mme de Ventadour défend, contre tous les pér?Js qui guettent l'enfance, ce frêle petit garçon qu'elle a déjà disputé à la mort. Notre capital est de vivre et de prendre peu à peu de bons sentiments"; voilà tout son programme, et elle Ta fait adopter à une autre matrone : ne songer qu'à sa santé et à le divertir, tt encore en enfant, car les grands plaisirs l'attachent''*, aussi je

Soins de M"«« de Ventadour

" Dangeau, Journal, t. XVÎ, p. 107; 26 septembre I7i5.

" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 260, 261: 11, 12 décembre 1715.

" Gazette de la Béqence. p. 38; 20 décembre t7i5.

** Dangeau, Journal, t. XVI, p. 272; 29 décembre i7i5.

»« Dangeau, Journal, t. XVI, p. 278; 3i décembre I7i5.

'' Da.ngeau, Journal, t. XVI, p. 287; i" janvier 1716.

»» Dangeau, Journal, t. XVI, p. 3o6 ; 22 janvier 1716.

>' Gazette de la Régence, p. 6/j ; 3i janvier 1716.

" Majiame à la raugrave Louise, 3 janvier 17 16, dans Correspondance,

édit. E. Jaeglé, t. II, p. 2^5.

'» Mme de Ventadour à Mm.- dr Maintenon, 28 septembre 171/ï, dan? î.ettres de Mme de Mnintenon, édit. I^i Beaumclle, t. VII, p. 28.

" Mme de Ventaxlojr à Mme de Maintenon, novembre 1714, îbîd.,*i. VII,

" Mme de Ventadour à Mme de Maintenon, 19 octobre 171^, ihid., t. VII,

Mme de Ventadour à Mme de Maintenon, juin I7i5, cité par G. de

donne souvent congé aux maîtres et nous faisons nos leçons en semble, en riant : il aura de l'esprit à tout. Ixî gouverneur mettra en oeuvre pour moi; je n'ai qu'une jolie matière à lui remettre entre les mains, et elle se prêtera sûrement à toute l'mdustrie

de l'ouvrier". ,,. i ,

Malices Le malicieux enfant sait, à l'occasion, exploiter 1 mdulgence

de sa gouvernante. Lundi 24 février, le Roy s'est trouvé mal pendant la messe, il s'est jeté dans les bras de Mme de Venta- . dour en criant qu'il étoit mort. On le reporta dans sa chambre, où il perdit connaissance et Mme de Ventadour tomba évanouie de l'autre côté. On courut avertir M. le Régent qui le trouva jouant à la farine. Quoique cet accident n'ait duré qu'un moment il n'a pas laissé de donner beaucoup d'inquiétudes : les uns disent que ce sont des vers, d'autres que cela vient de s'estre retenu car il est si vif dans ce qu'il fait qnv quand 'Il joue à la comète ou à d'autres jeux il ne songe ni à boire ni è manger m à d'autres nécessités^*. Dangeau qui a partagé ces émotions met- - tra plus de temps à se rassurer. Le lendemain ^5, il constate que le mal du Roi n'a eu aucune suite; et le 26 le Roi s'est promené tout le matin dans le jardin, car sa colique n'a eu aucune suite; et le 29, il se porte parfaitement bien", le 9 mars il se porte 1 merveille et pi^nd du carême ce qu'il en peut prendre : des sermons, où il se montre d'une attention étonnante et ne paroît pas s'ennuyer", donnant beaucoup de marquer d esprit

et de raison". ^ , , , . mi

On varie ses distractions : visite au Pallais-Royal chez la vieille Madame'", visite au Luxembourg chez la duchesse de Berry", leprésentation d'Athalie où l'enfant n'a d'yeux que pour le jeune Joas dont le rôle était tenu par le fils du concierge de la Comédie er qui surpassa tous les autres acteurs". Le Jeudi-Saint, le petit

Beaucourt, Le caractère de Louis XV, dans Revue des. Questions historiques,

" Mme de Ventadour à Mme de Maintenon, juin 1715, dan« op. cit., i. lu,

^ " M Caumartin de Saint- Ange à Mme de Balleroy, dans Us Correspondants de la marquise de Baîleroy, in-8, Paris i883, t. I, p. 80-81 ; 29 février

"Dangeau, Journal t. XVI, p. 826, 827, 329; 25, 26, 29 février 1716. "Dangeau, Journal, t. XVI, p. 335; 9 mars 1716; p. 343; i5 mar* " Dangeau, Journal, t. XVI, 'p. 355; 5 avril 1716. " Dangeau, Journal, t. XVI, p. Zig; 10 iévrier 1716. " Dangeau, Journal, t. XVI, p. 3A6 ; 20 mars 1716.

" Mercure de France, mars 1716; p. i84-i86 ; Dangeau, Journal, t. XVI, p. 352 ; 3o mars 1716.

Dislractions

L'ÉDUCATION DE LOUIS XV

Roi lave les pieds à douze pauvres", le Vendredi-Saint il va aux Feuillants faire l'adoration de la Croix'*, le mardi de la semaine de Pâques il fait ses débuts comme chasseur. Le Roi, nous dit Dangeau, vit dans la salle des Suisses un petit vol d'oiseaux qu'on avoit dressé à prendre des moineaux**. Madame de Ventadour le dépeint très joli tout seul, devant le monde sérieux" et vite exeédé par les devoirs de la représentation*^ En sortant d'une cérémonie, nous dit-elle, il fit son potage llui-même et trouva du soulagement à ne plus faire le Roi. Cette disposition à l'isolement ne le quittera jamais et l'enfermera dans les « petits appartements ». Il a des vapeurs, dit encore sa gouvernante, et il en a eu au berceau ; de là ces airs tristes et ces besoins d'êti'e réveillé. Naturellement il n'est pas gai, et les grands plaisirs lui seront nuisibles parce qu'ils l'appliqueront trop''.

Avec le printemps et l'été on le conduit au Cours", au Jardin- Promenades

1611X et

Royal où il peut couiir à l'aise"" les Parisiens se pressent sur son compagnons passage et trouvent qu'il commence à se bien porter et promet de vivre^', on le voit aux Champs-Élysées*% à la Meute [la Muette"], à Chaillot'*, à l'Observatoire où on fait devant lui quelques expériences, celles de l'aimant lui plurent fort*'. Les dimanches commencent par la messe aux Tuileries et s'achèvent souvent par le salut du Saint-Sacrement aux Feuillants** où on le conduit dans une chaise roulante, poussée par huit Suisses, qui s'effacent pour laisser voir leur maître grignotant quelque friandise*'. Au Château il trouve des compagnons de jeu, fils de courtisans parmi lesquels a été introduit un housard. Jouant seul, un jour, avec son housard le Roi lui demanda s'il garde-

ss

Dangeau, Journal, t. XVI, p. 358; 9 avril 1716. " Dangeau, Journal, t. XVI, p. 359; 10 avril 1716. " Dangeau, Journal, t. XVI, p. 365; 18 avril 1716; ce que Umontey, op. cit., t. Il, p. 58, transforme en une scène de carnage.

" Mme de Ventadour à Mme de Maintenon, 28 septembre 1716, dans op.

cit., t. VII, p. 28.

" Quoiqu*en dise Madame, Correspondance, édit. Jaéglé, t. II, p. 287.

" Mme de Ventadour à Mme de Maintenon, 17 16, cité par Lémontey, Histoire de la Régence, t. II, p. 55.

" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 362; i3 avril 1716.

*• Dangeau, Journal, i. XVI, p. 377; 11 mai 1716.

*» Damgeau, Journal, t. XVI, p. 377; i5 mai 1716.

" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 38i ; 17 mai 1716.

" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 386; 28 mai 1716. ' ^

** Dangeau, Journal, t. XVI, p. 388; i*' juin 1716.

" Dangeau, Journal, t. XVI, p. 393; 10 juin 1716.

*• Dangeau, Journal, t. XVI, p. 383, 393; mai, 11 juin 1716.

*^ Gazette de la Régence, p. 88; 18 octobre 1716.

roit le secret de ce qu'il allait lui dire; sur la réponse affirmative, le Roi tirant sa montre lui dit : « J'ai envie de te faire un présent de ma montre, tiens, tends ton gousset. » Et il la fourra lui-même dans le gousset du housard : <( N'en dis mot à personne. » — « Non, sire, je n'en parlerai point, je vous en remercie très humblement » en faisant quelques gambades qui firent rire le Roi. Le soir, un valet de chambre ayant déshabillé le Roi, dit à Mme de Ventadour que la montre ne se trouvait pas. Elle envoya aussitôt chez le maître de pension du housard; ce dernier fut fouillé et on rapporta la montre. Le lendemain, le Roi retrouvant sa montre, la jeta de dépit par terre en disant : <( Madame, quand je donne quelque chose, je prétends qu'il soit donné et qu'on n'y retrouve point à redire; on a repris ma montre du housard a qui je l'avais donné agréablement; c'était p»eu de chose, je lui donnerai quelque autre chose qui vaudra mieux. Le Roi parut ch"agrin jusqu'à l'arrivée du Régent à qui il conta l'affaire et qui l'approuva. On admira là-dessus, écrit Buvat, la feripeté de ce jeune monarque et on en tira d'heureuses conjectures pour l'avenir". Au housard vint s'adjoindre un indien, au teint basané, que l'on prétendait fils d'un roi iroquois et ne parlant qu'anglais. Le housard en fut jaloux, le Roi lui dit : (( Quoique j'aie pris cet Indien, je ne laisserai pas de t'aimer toujours, pourvu que tu sois sage »; ce qui rassura le housard qui sut se gouverner en bonne intelligence avec l'Indien qui était vêtu à la manière de son pays*'. Bouderies On penserait, en lisant ces anecdotes, avoir affaire à un adolescent, Louis XV n'est rien moins encore et le maréchal de Villeroy ne peut se tenir de blâmer l'indulgence de la gouvernante qui lui remettra un enfant capricieux et obstiné. <( Je vois que j'aurai, dit-il, d'abord bien de la peine avec le Roy". » Tout va bien aussi longtemps qu'il n'est question que de promenades et de goûters. On le voit un jour faire le tour de 'la place Royale et revenir par la p'îace des Victoires, s'extasiant le long du chemin", un autre jour il &e promène au château de Madrid chez une intrigante appelée Mlle de Chausseraie" et s'y divertit

*• Buvat, Journal, t. L P- i55-i56; juin 1716.

*• Buvat, Journal, t. I, p. i63 ; août 1716.

*" Gazette de la Régence ,p. 89; i3 juin 1716.

*i Dangeau, Journal, t. XVI, p: 4i8; 22 juillet 1716; Buvat, Journal, t. I. p. 160.

** Tabariès d<» Grand saiprnes, La syhille du Bois de Boulogne, Mme de Clmussemis, dans Bulletin de la Société historique d'Auteuil et de Passy 1907-1900, t. VI, p. 35o à 36o; P.-E. Lcmontey, Histoire de la Régence, t. II, p. 55; Puclo«, Mémoires secrets, 1791, t. I, p. i38-i42.

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