i-£iiëÊit^!LMi
L'ÉDUCATION DE LOUIS XV
fort bien", mais rentré aux Tuileries, il refuse de descendre dans la chapelle et s'obstine à entendre la messe dans la tribune*^ quoiqu'il se porte à merveille et se fortifie beaucoup". Ou bien il boude; nous avons un jeune Roi qui est un petit boudeur opiniâtre, écrit le Gazetier de la Régence : il ne fut pas possible à Mme de Ventadour de lui faire donner une audience à l'ambassadeur du roi de Sicile lorsqu'il fit son entrée, s'étant caché derrière les rideaux de son lit et n'ayant pas voulu paraître quelque chose qu'on ait pu lui dire". Quand ces algarades parviennent aux oreilles de Madame, elle ne manque pas de les reprocher à l'enfant, lui répétant à satiété qu'il sied mal à un grand roi d'être mutin et opiniâtre". Sa jeune beauté ne lui vaut pas l'indulgence de cette aïeule revcche. Le jeune Roi, écrit-elle, il des yeux noirs comme du jais, et ce qu'on peut appeler un beau regard; ses yeux sont bien plus doux qu'il ne l'est en effet, car il a une petite tête violente, une vanité effroyable et il sait fort bien ce que c'est que le respect". Taciturne, il serait bien gentil s'il voullait parler un peu plus, mais on a de la peine à lui arracher les mots", car il ne parle qu'aux personnes dont il est habituellement entouré".
Ses espiègleries prennent volontiers un tour agressif ou sour- Espiègleries pois. S'armant de courage, il s'adresse au nonce Rentivoglio, « Monsieur le nonce, lui dit-il, combien y a-t-il eu de papes jusqu'à présent? » Le nonce, naturellement, l'ignorait; après avoir joui de son embarras : « Vous ne savez pas le nombre des papes, et moi je sais combien il y a eu de rois en France jusqu'à moi, qui suis encore un enfant! » Et il les nomme tous l'un après l'autre suivant leur chronologie". Ou bien, un soir, à peine
" Dangeau, Jonrrml, t. XVI, p. 412; 1 3 juillet 1716; M. de Girardin à Mme de Balleroy, Paris, 6 septembre 1716, dans Les Correspondants, t. I, p.
" Danoeau, Journal, t. XVI, p. /po ; 26 juillet 1716.
" Dangeau, Joiinml, t. XVI, p. A20, 426; 26 juillet, 9 août; Gazette de la Régence, p. ii3; i4 septembre 1716.
septembre 1716, voir Dangeaiu, Journal, t. XVI, p. 46o-46i.
»• Gazette de la Régence, p. io5-io6; 24 août 1716; scène analogue le 29
" Madame à la raugrave Louise, i4 décembre 1717, dans Correspondance,
édit. E. J^aeglé, t. II, p. 258.
" Madame à la raugrave Louise, j^'' décembre 1716, dans Correspondance,
édit. G. Brunet, t. I, p. 284.
" Madame à la raugrave Louise, Saint-Cloud, 2 octobre 1718, dans Cowres-
pondance, édit. E. Jaeglé, t. II, p. 288.
" Madame à la raugrave Louise, i5 juillet 1717, dans Correspondance,
édit. G. Brunet, t. I, p. 3o5.
'* Buvat, Journal, t. I, p. 243; janvier 1717.
couché, et voyant les courtisans et le service battre en retraite, l'enfant fait un saut de carpe, et roule sur le parquet mais un valet de chambre en se jetant à plat ventre adoucit la chute, et Louis XV va se pelotonner sous le lit, silencieux, causant une vraie angoisse à tout le monde. Enfin il sort de sa cachette, marchant <( à quatre pattes » et riant de la frayeur qu'il a causée**. On ne perçoit, dans les écrits du temps, jamais l'écho d'une^, gronderie, d'une réprimande, et l'enfant se sent défendu par l'admiration universelle. Ses moindres gestes sont applaudis par la troupe des badauds parisiens. Je vis dimanche, écrit l'un d'entre eux, notre jeune Roi dessus le balcon des Tuileries jouer à des jeux d'enfants avec d'autres enfants et le plaisant fut de voir une foule de monde regarder du jardin, le nez en l'air, les puérilités du maître de la France. 11 y avait là des vieillards, des prêtres, des religieux, de graves bourgeois et de toutes sortes de gens qui tinrent leurs yeux deux heures entières pour regarder de petits jeux qu'ils avaient peine à apercevoir". A quelque temps de là on aménage un jardinet grillé avec quatre pavillons aux angles qui renfermeront un billard et d'autres jeux; quant au public, il lui sera permis de border les grilles'*.
Quant à la qualité des divertissements et des jeux, elle ne diffère en rien de celle des plaisirs du jeune âge. La duchesse de La Ferté l'invite une après-dînée et fait parfumer la rue sur son passage, à cause du mauvais air. La maison est fort petite, nous apprend Dangeau, mais d'une magnificence extraordinaire. La fête fut fort jolie; il y eut de la musique, un ballet de petites filles, de petites mascarades d'enfants vêtus en chiens, une grande collation pour le Roi, d'autres collations pour sa suite, force fusées, un feu d'artifice, des fontaines de vin, des marionnettes, des combats d'animaux*'. Les leçons ressemblent assez à des délassements. Un jour le bruit s'est répandu qu'un moine de Franche-Comté se fait fort de pouvoir, en deux heures, apprendre h écrire à un enfant, on l'introduit dans le cabinet du Roi qui s'amuse et se divertit avec l'inventeur et continue, la leçon ter-
•' Gazette de Hollande, i6 août 1717; Madame à la raugrave Louise, J^ août 1717, dans Correspondance, édit. Briin-et, t. I, p. 812; Gazette de la Régence, p. 200; 20 août 1717; voir Mareschal de Bièvre, G. Mareschal, p. ^i, autre chute le i5 novembre i720."
•* Gazette de la Régence, p. 98; 27 juilkt 1716.
•* Gazette de la Régence, p. ii4-ii5; 18 septembre 1716.
•* Dangeau, Journal, t. XVI, p. A38 ; 2 septembre 1716; M. de Girardin à Mme de Balleroy, 6 septembre 17 16, dans op. cit., t. I, p. 88-89.
L'ÉDUCATION DE LOUIS XV
mmee, a savoir signer son nom comme auparavant , car il lui a fallu de bonne heure signer les contrats de mariages des principaux courtisans.
On gagne ainsi l'époque où le Roi, âgé de sept ans passe des mains des femmes à celles des honumes. L'échange comporte une cérémonie archaïque. On déshabille l'enfant tout nu et on fait défiler devant lui médecins, chirurgiens, apothicaires, princes, princesses, seigneurs et dames de la Cour qui après l'avoir examiné, palpé, visité membre par membre signeront un procèsverbal reconnaissant qu'il est de sexe malle, nullement blessé, bien nourri, sain, net et entier. En vue de cette visite, Mme de Ventadour fait laver tous les soirs les pieds du jeune monarque pour qu'il soit trouvé bien propre et le fait coucher plus tôt qu'à l'ordinaire afin qu'il p disse frais et reposé®\ Le i^"" février eut lieu la visite", ce qui lit dire au jeune Roi qu'il se souciait pou de quitter sa gouvernante car il n'était plus un enfant et ne voulait pas être gouverné par des femmes, mais il se moquait de son futur gouverneur, le maréchall de Villeroy qu'il appelait « un vieux radoteur'* ». Celui-ci commença, le i3, à servir le Roi à son dîner'", et le lendemain, comme on terminait la toilette, les officiers de la garde-robe demandèrent si le Roi souhaitait qu'on lui remit ses lisières. L'enfant répondit : « Non, non »; la gouvernante répliqua : « Le Roi se tient trop droit et marche si sûrement que je h 'ai pas dessein qu'on les lui remette'\ »
Le i5 février l'enfant se leva assez gai'% on l'habilla de neuf" et au moment où le Régent se rendait au Conseil, sur les neuf heures et demie du matin, Mme de Ventadour l'attendait au passage et lui dit :
— (( Monseigneur, voulez-vous bien que je dépose entre vos mains la personne du Roi?
— « Volontiers, Madame »; et il entra dans la chambre du Roi.
— « Monseigneur, reprit la duchesse, voilà le dépôt que le
Dangeau, Journal, l. XVI, p. 488, hgo; 11, i5 novembre 1716.
•' Gazette de la Régence, p. 187 ; 23 janvier 1717.
•• Dangeau, Journal, t. XVII, p. 16; 3 février 1717.
•• Gazette de la Régence, p. i^S; i®' février 1717.
^' Dangeau, Journal, t. XVII, p. 22 ; i3 février 1717.
"^ Nouveau Mercure, février, p. i55; Dan^^cau, Journal, t. XVII, p. 22; i3 février 1717; P.-E. Lemontcy, op. cit., t. II, p. 333; il garda un corps de baleine jusqu'à onze ans et cinq moi<R.
" Dangeau, Journal, t. XVII, p. 23; i5 février 1717.
'* Buvat, Journal, t. I, p. 247.
Le Hoi
passe aux hommes»
15 février
lin
L'ÉDUCATION DE LOUlS XV
feu Roi m'a confié et que vous m'avez continué; j*en ai pris tous les soins possibles, et je le rends en parfaite santé.
— « Sire, dit Ile Réf^ent en s'adressant au Roi, vous ne deVez jamais oublier les obligations que vous avez à Mme de Ventadour; elle vous a sauvé la vie par ses bons soins et chacun est content de l'éducation qu'elle vous a donnée »; il ajouta que lui-même n'oublierait rien pour lui donner des marques sensibles de sa reconnaissance. Dans ce moment, le Régent présenta au Roi le maréchal de Villeroy pour son gouverneur, Fleury, ancien évéque de Fréjus, en qualité de précepteur; adressant ensuite la parole au due du Maine et au maréchal, il leur dit :
— (( Messieurs, ce sacré dépôt vous regarde particulièrement. Nous espérons que vous répondrez parfaitement à l'attente que toute la France a conçue de vous pour l'éducation du Roi; c'est à vous à présent d'en avoir tout le soin que nous nous promettons de votre zèle et de votre inclination pour Sa Majesté et
pour l'État.
— « Monseigneur, dit Mme de Ventadour à S.A.R., voilà mon ministère fini, vous me permettrez de baiser la main du Roi et de me retirer. »
Ce qu'elle fit, mais le Roi lui sauta au cou, l'embrassant, se cachant sous ses habits, refusant de la perdre et pleurant à chaudes larmes; elle lui dit :
— (( Mais, Sire, il faut écouter la raison.
— « Ah, maman! je ne reconnais plus de raison quand il faut m 'éloigner et me séparer de vous. »
Enfin elle put sortir, mais l'enfant ne cessa de pleurer. On lui fit entendix? la messe dans son oratoire; alors tournant la tête et ne voyant plus Mme de Ventadour les larmes recommencèrent; comme il cherchait à s'en cacher, son précepteur lui dit :
— (( Sire, vous ne devez pas vous cacher quand vous pleurez Mme de Ventadour; ces pleurs sont justes et montrent votre
bon naturel. »
Après la messe, on tâcha de le consoler dans la petite chambre du billard, pendant qu'on démeublait son appartement dont les meubles appartenaient de droit à la gouvernante. Ensuite on le ramena dans sa chambre où se trouvaient tous les nouveaux serviteurs et jusqu'à un suisse âgé de six ans et demie, tenant sa hallebarde d'ébène à lame d'argent; mais tout fut inutide et quand vint l'heure du dîner le Roi refusa de manger si sa gouvernante ne revenait auprès de lui. On lui dit qu'elle dînait en ville et ne rentrerait pas avant quatre heures.
— (( Eh bieni qu'on ne serve qu'à quatre heures! dit-il tou-
jours^ larnioyaiit. il demeura inconsolable jusqu'à trois heures et demie, buvant parfois un coup pour se rafraîchir. Quand Mme de Ventadour revint elle lui fit reproche de ce qu'à l'âge de huit ans il manquait de résolution qu'il devait au contraire être très content de se trouver sous la conduite des hommes, fit appel à sa raison.
— (( C'est parce que j'ai de la raison, ma chère maman, que j'ai regret de me voir séparé de vous.
— <( Mais Sire, vous n'avez pas mangé.
— « Non, à présent que vous êtes auprès de moi, que l'on m'en apporte. »
Pendant qu'il dînait, M. de la Vrillièrc apporta un présent de diamants de cent cinquante-quatre mille livres qu'il mit sur la table du Roi pièce à pièce; c'étaient des bracelets avec les portraits des père et mère du Roi, un collier de perles avec une croix de diamant magnifique; la bague du dernier dauphin et quantité d'autres pierreries, entre lesquelles vme pierre en table de grand prix. Le Roi demanda : u Est-ce tout? » — On lui répondit : « Oui, Sire. » • — « C'est bien peu, ma bonne en mérite davantage pour les bons soins qu'elle a pris de moi. » Il y en avait pour une somme considérable; le lendemain ce fut au tour de la vaissf lie de vermeiil. L'enfant donnait toujours, estimant qu'aucun prés-ent n'égalait la grandeur du service que sa gouvernante avait rendu à la France en lui conservant un être aussi précieux que sa frêile personne^*.
Ixi vieillard frivole qui allait exercer la mission redoutable de Le maréchal former un roi absolu était l'homme le plus incapable de s'en * soif^^^' acquitter. Agé de soixante-quatorze ans, le maréchal de Villeroy gouverneur jouissait à Paris, principalement parmi la popujacc, d'une bruyante popularité sans doute parce qu'on avait cessé de le croire malfaisant depuis le jour où il avait quitté les armées et cessé de p(Mdre des bata'Ules . Ce vieux fat avait eu l'adresse de s'élever à la condition de favori du feu Roi, l'habileté de se montrer assez dévoué au Régent pour lui vendre le secret du testament, l'ambition d'entrer au Conseil de Régence et maintenant il allait exercer une des charges les plus considérables auxquelles eût pu viser un homme de bien. Intrigant et indiscret autant qu'incapable, sa présomption n'avait de comparable que son ineptie et son arrogance n'avait d'égale que sa platitude; singulier mélange
'* Nouveau Mercure, n« de février 1717, P- i56-i6i ; Dangeau, Journal, V. XVII, p. 23; i5 février : Gazette de la Régence, p. i^o; ^9 février : Buvat, J'jnrnal, t. I, p. 2^7, 2^8, 258; M. de Breteuil à Mme de Balleroy, 19 février 1717, dans op. cit., t. II, p. ii3.
riiî^-
d'orgueil et de bassesse, c'était, a-t-on pu dire de lui avec une exacte vérité, un homme fait exprès pour présider à un bal, pour être le. juge d'un carrousel et, s'il avait eu de la voix, pour chanter à l'Opéra les rôles des roLs et dos héros; fort propre encore à donner les modes, mais à rien du tout au delà". Le Ilégent le supportait à peine, mais devait le ménager, car Villeroy avait su persuader la multitude que sa véritable mission était de veiller sur la vie de l'enfant et de tenir en respect l'empoisonneur^*.
Ses flagorneries sont demeurées proverbiales, cependant il savait se donner les apparences d'un maître rigide. Le Roi est toujours mutin, se disent les Français, mais ils se rassurent parce que le maréchal a toutes les intentions imaginables pour lui en faire passer la fantaisie". On sait que l'enfant reste sujet aux diarrhées mais ses fréquentes promenades permettent de constater qu'il jouit d'une bonne santé, se fortifie tous les jours et, du côté de l'esprit, promet beaucoup". Cependant cette bellle vigueur ne fait pas l'affaire du maréchal qui insinue que le tempérament du Roi est peu robuste, sa santé très douteuse et très valétudinaire"; le Régent, ajoutc-t-i^ a pourtant intérêt qu'il se porte bien, toute son autorité étant fondée sur la vie de cet enfant; ce qui surprend tous ceux qui entendent pareil discours*". Le public s'étonnc-t-il de ne pas le voir à ses jeux ordinaires pendant les belles et douces journées d'automne"', alors le gouverneur répète et fait savoir au public que son pupille promet beaucoup du côté de l'esprit. On s'aperçoit qu'il commence à aimer le travail, et, de lui-même, quitte le jeu quand l'heure de ses études est venue". Mais ses sujets paraissent exiger peu de chose de lui, ils ne lui demandent encore que de croître et se fortifier. D'aiilleurs ils reoonaissent qu'il a très bon air, bien
" Saint-Simon, Mémoires, 1906, t. XI, p. 236.
^* Saint-Simon, Additions au Journal éc Dangoau, t. XVIII, p. 3i5 : « Il portoit la clef du beurre dont k Roi mangooit... et il fit un jour une «ortie épouvantable et avec apparat parce que le Roi en avoit mangé d'autre, comme si tous les autres vivi-e* dont il usoit tous les jours, le pain, la viande, le poisson, les assaisonnements, le potage, l'eau, le vin, tout ce qui ee aert au fruit n'eût pas été susceptible des mêmes soupçons. 11 fit ime autre fois 1« même vacarme pour les mouchoirs du Roi qu'il gardoit encore... ».
'' Gazette de la Régence, p. i58; 26 mare 1717.
^* Dangeau, Journal, t. XVII, p. 63; 11 avril 1717 : Gazette de la Régence, p. 200; 20 août 1717.
^* Gazette de la Régence, p. 206; i5 octobre 1717.
•" Gazette de la Régence, p. 207; i5 octobre 1717.
*^ Gazette de la Régence, p. 208; 22 octobre 1717.
** Gazette de la Régence, p. 212; 27 décembre 1717.
L'ÉDUCATION DE LOUIS XV 495
campé sur les jambes et se sent à merveille sur ce qu'il est. Dieu veuille, disent-ils, qu'U ne se sente pas trop un jour et qu'il profite des bons principes que lui inspire le maréchal de Villeroy qui, à ce qu'on assure ne le flatte pas trop". Par dessus tout le maréchal veille; et voilà l'historiette qui court parmi le peuple • Il s'aperçut que le Roi avait un biscuit dans sa poche et lui demanda qui lui avait donné ce biscuit : « Je n'en sais rien »,
dit le Roi. — « Pourquoi ne l'avez- vous pas mangé .î> Je n'y
ai pas pensé. » Le maréchal s'empare du biscuit dont il donne un morceau à un chien qui meurt à l'instantl"
Cette historiette reparaît par intervalles afin d'entretenir la popularité du gou veneur dont la vigilance n'est jamais prise en défaut. Pami les courtisans c'est à qui imaginera quelque délassement, un jour on voit le petit Roi ceint d'un tablier blanc i>]antant des oignons de fleurs et les couvrant de cloches de cristal", un autre jour délaissant le jardinage et la terrasse des Tuileries, ill se montre fermier à la Muette, courant après brebis, poules, chèvres et pigeons", il a même une vache d'une petitesse extraordinaire offerte par Mlle de Chausseraie" et des chiens qui flairent les truffes". Ces plaisirs alternent avec des revues, des visites aux Invalides, à l'Académie" et le bon public s'extasie en apprenant que son jeune Roi s'applique à tant de choses diverses avec une égale perfection. Tous les jours à l'écriture, au latin et à l'histoire, trois fois la semaine au dessin, aux mathématiques et à la danse, il fait des progrès prodigieux dans tous ces exercices et raisonne de manière que les savants en sont surpris et même Sa Majesté parle des attaques qui se font au siège de Saint-Sébastien comme si elle avait été présente à plusieurs sièges**.
•* Gazette de la Régence, p. 246, i**" avril 1718. "* Buvat, Journal, t. I, p. 3i3, avril 1718.
Buvat, Journal, t. I, p. 867; 24 mars 1719.
•• Madame à la raugrave Louise, Saint-Gloud, i"*" octobre 1719, dans Correspondance, édit. E. Jaéglé, t. III, p. 48.
•' P. E. Lemontey, op. cit., t. II, p. 55; Dangeau, Journal, t. XVIII, p. 4ii ; 20 octobre 1719, voir Buvat, Journal, t. II, p. i5; Duclos, Mémoires secrets, 1791. t. I, p. i38-i42.
'• P. E. Lemontey, op. cit., t. Il, p. 56.
" J. Buvat, Journal, t. I, p. 4i3; 22 juillet 1719 : De Valincourt, Com^ pliment fait le 22 juillet au Roy qui honora la Compagnie de sa présence, dans Recueil de plusieurs pièces d'éloquence présentées à VAcadémie française,
I719, t. XXIII, p. 223.
•° J. Buvat, Journal, t. I, p. 422, août 1719; Gazette de la Régence, p. 3i6; 3 février 1719; voir Caumartin de Boiscy à Mme de Balleroy, 21 février 1720, dans op. cit., t. II, p. 127 : « Le Roi a été ces jours-ci au Conseil de Régence.
Première éducation
49g HISTOIRE t)E LA RÉGENCE
II lien fallait pas tant pour taire pâmer les courtisans et conférer au petit Hoi la réputation d'enfant prodig*. Entre le« mains de Fleury aucun surmenage n'était à redouter et les donneurs d'avis toujours nombreux et fertiles en inventions, en étaient Dour 'leurs frais. « J'eus l'imprudenc*, raconlre Volltaire, de demander un jour au cardinal de Fleury s'il faisait lire au roi h, Télémaqae : il me répondit qu'il lui faisait lire de meilleures choses". .. Le précepteur, qui trouvait dans la vie de Fenelon. par Ramsay, « bien des choses répréhensibles » s était trace un plan d'éducation qu'.il communiqua à Olément XI de qui les éloges furent sans doute un encouragement à persévérer dans cette méthode". Médiocrement instruit. Fleury recourait a 1 obligeance des jésuites pour préparer les études de son élève. « Je lui demandai, nous dit Saint-Simon, s'il projetait de mettre bien du latin dans la tète du Roi. Il me répondit que non, niais seulement pour qu'il en sût assez pour ne pas l'ignorer entièrement. Là dessus, il me vint une pensée pour apprendre au roi mille choses particulières et très instructives pour lui dans tous les temps de sa vie, et en se divertissant, qui ne pourraient cuèrc lui être montrées autrement. » Il s'agissait de fane tapisser Toute une galerie des portraits de personnages illustres, depuis Louis XI jusqu'à Henri IV; on n'avait qu'à puiser dans es porte^ ■ f.uilles de Gaignères entrés à la Bibliothèque du Roi. Louis XV et ses petits compagnons seraient conduits devant ces images et leur curiosité éveillée poserait des questions dont la réponse étendrait leur instruction. C'était la méthode qu imaginerait - [,eut-être pour l'avoir lue dans les manuscrits de Samt-Simon -- Mme de Genlis. « M. de Fréjus, reprend Saint^imon, me témoigna être charmé de cet avis, et le goûter extrêmement. Toutefois il n'en fit rien". » Fleury ne pensa pas cependant pouvoir
rvst une chose «tonnante que VappUcalion qu'U a donnée aux atfair(^ dont on V a pariri^U'.'il n'^tcndc^t p.s il questionnoit tout bas le Rcgcn avJalen ion et c^préhension. C'est une ehose étonnante que le goût qu . âpris pou^ »«"t ce qui dépend du raisonnement. Dans les mathematu,ue« .1 ■va plus loin que l'on ne veut le mener ». . o . ,yt ^ "i.ii
"Voltaire-, CEur-rcs complètes, édit. de Kehl, m-8, t. LXI, P-.5'5. « UcZlnal de Fleriry au cardinal de PoUgruic, i5 avril et r" juillet 17.5, ,I-.ns P-E Lémontey, Hisloire de la Régence, t. Il, p. 67, note i.
» U kttr^de Fleury à Clément XI n'a pas été publiée, la réponse du pape de R^me dU le « plaisir singulier » et Tapprobat on pour 1' « ordr. et la méthode » dans celte éducation; H. Druon, op. cit., t. 11, p. 220. ^tJÂm<^. Mémoire., t. XI, p. 3io-3i2. Saint-Sunon était l'auteur
dW Es'ai sur VMucaiion d^nn prince, ^-^''t'r^.^'''""\r^^^^^^
ae l'enseignement, 1882, t. III, p. 209-240, 476-494; t. IV, p. 33-62, 201-231,
L'ÉDUCATION DE LOUIS XV 497
faire moins pour son élève que Péréfixe, Bossuet et Fénelon r. avaient fait pour los leurs; en eonséquenee, il <x>mposa une Histoire de trance, en trois volumes et la dédia à son élève- elle est heureusement demeurée inédite.
A la connaissance superficielle de l'histoire, ramenée à des iioniô et à des dates, vinrent s'ajouter des leçons de géographie Ici encore on avait crié au prodige, car .il n'avait pas cinq ans que la Palatme écrivait de lui : « Il comprend déjà les cartes de géographie aussi bien que ferait un homme»^ »; et à cinq ans et demi Dangeau notait gravement que l'enfant <( sait beaucoup de choses pour son âge, et surtout la géographie, où il s'applique avec grand plaisir'* ». Cette prédilection enfantine s'aflirma bientôt par un ouvrage sur les Cours des principaux jleaves et rivières de VEurope, compQsé et imprimé pur Louis XV roi de France'\ âgé de huit ans. On s'ingénie de la sorte à provoquer l'attention, à stimuler l'apathie ou la paresse. Un jour, on a cru constater que l'enfant ,semble prendre quelque ajuusernent dans l'astronomie'^; un autixî jour, qu'il s'intéresse au blason.
De lecture, il n'est pas question; de piété, non plus. Tandis que Fieury entretenait l'indollence, le sous-précepteur Vittement pressait le roi d'étudier. Fleury sous prétexte de prendre intérêt à la santé de Vittement, lui conseilla doucement la retraite. Le sous^récepleur comprit; le devoir le retenait seul, mais déjà plus l'espérance du bien à faire, ayant en peu d'années atteint le tuf et senti que ses soins demeureraient inutiles. Il se retira donc et alla finir ses jours à la Doctuine chrétienne. De lui à Fleury toute lutte était impossible. <( La puissance de M. de Fréjus, confiait-il à un ami, durera autant que sa vie, et son règne sera sans mesure et sans trouble. Il a su s'attacher le Roi par des liens si forts que le Roi ne les peut jamais rompre. Je ne puis en dire davantage; mais s'il meurt avant moi, je vous expliquerai oe que je ne peux expliquer pendant sa vie'"". » On peut se demander si ces révélations, qu'un homme généralement esti-
•' Correspondance de Madame duchesse d'Orléans, édit. Brunct, lettre du 18 novembre 171 4.
•• Dangeau, Journal, à la date du 10 juillet 1715. In-4 de 72 pages, tiré à cinquante exemplaires.
•• Marais, Journal et Mémoires, t. II, p. 3o6, 317; Journal du marquis rf# Calvières ddns E. et J. de Concourt, op. cit., p. 24.
•• Maiirepas, Mémoires (rédigés -par M. Salé), édités par Soulavie, in-8, Paris, 1792, t. I, p. 211.
"® D'.\rgenson, op. cit., t. II, p. 409; Saint-Simon, Mémoires, t. XI, p. 124.