TOMB
Education morale
^gg HISTOIRE DE LA RÉGENCE
„.é'" se refusait à faire, eussent rien ajouté à l'admiration pour
''"ÉCn a accusé Fleury de s'occuper plutôt de divertir LouifxvTue de former son esprit; on a mêu^e raconte qu un volume de Quinle-Curce r.sta ouvert pendant six mois a la môm1 pL et " qu'au Heu de travailler, le bonhomme apportai Tes cartes au ro^ pour le divertir par des tours de carte' ». Ces Îacontars sont démentis par les faits'" et. en particulier, par 'ex°"tencc de volumes entiers remplis des devoii-s du ro., corig rveS de la main de M. de Fréjus'". Ces vo urnes Peu vent nous servir à connaître les principes qu. p,-es.deren a une Iducatron dTkquelle tant d'avenir dépendait. On donnait a traduire T jeune roi, âgé de sept ans, des maximes appropriées a^rciicoistances :' «"o Français, lit-on dans un des devo. dont le texte et la traduction sont de la main de 1 enfant, aies bon courage car quoique notre Roy soit un jeuiie enfant, 1 nï^^tpa pourtant cet enfant que Dieu dans sa col re a établi sur son peuple pour punir ses péchez, mais au contraire, celui aue Weu dans sa miséricorde, envoie pour rappeler le siècle 3 or > -'« O sujets, priés Dieu que je ne me serve jamais de ma puissance si ce n'est que pour le bien public! » - P'^^^^^y " l'amenait à des aveux qui coûtent à 1 enfance . » Q"«''^"*^«^^^^^^^ ait souvent promis qu'il modé.vrait sa colère <^^« ^ /"-^^^ ♦ * cî fort niiVlle le porte qu€lqucfois a fi appel même cC q^.il aime eJuini lui Ltant l plus attachés et qui le ser-
... Bandeau, journal. XVI, p. 365; t XVn, ^j^^--, ^Z:^:::::::, • Ue Saint-Simon; Buva, , "T" J^J ;. P'/^^'h^^.^^ des enfants de France né à Dormans, recleur ''^ ' ^J' ^gÇ'^' .3^ da„ Mémoires de la Société d'agriet sous-précepteur de Louis AV {iboi>-i/ii), aaiis ./
culture de la Marne, 18S5, t. XXVII, p. iog suiv. n^thorv
T T-"' â rtl t5r^"l"HTeTi.t'po!;it^aofpaÏS :;„'; i::"hevc«x%ru"; L^ÏK-ccptour. Mélires du cardinal de Bernls, .d.
hom.ne d'ospril, n'oubliait "'«■""'';' f!\f™";;,J- . versions de Loui. XV; .»• Bi6(. nat., ms. jranç. il^l, in-4 de 12 f*^'"'f ' / ,,p, ' „.,^ ., j., j^^tes nis franc 2322 : /ns(ruc«ion^ religieuses, passages de i Emngile et de. Acie Is Apôles Catéchisme in-i, 38, leuiUcls (du mois d. ju.llet .7.7 et le
f Te 'r'drLiS«r: lixrr •ini.T./Teunie'j'c^.s..,..).;
■ "' 1 f^nç' ',56 fSi. de Vlmitation et d.s Proverbes avec les d./.n.- ms. '""f-. 7"" • ,.,,i„„^, in.4, ,90 feuilles (,720-1721); - ms. franc. SrS in-l^83 ^S.eU.(;72^; n.. franc. 2323 : ApopMe.me,, in-4. a37 femUets (1722-1723).
L'ÉDUCATÏON DE LOUIS XV 499
vent le mkux^ „. „ J'avoue que jusqu'à présent, je ne me SUIS pas S.UV1 de toute, les forées de mon esprit pour a^3prendre et pour exere<.r les choses qui sont les meilleure, et les plus honnêtes; mais j espère que dans la suite je m'en servirai de manière que ceux qui m'aiment d'un cœur sincère seront remplis d une très grande joie'"* ».
A cette époque il n'est personne en France qui ne sache par le menu les occupations du petit roi, et cet intérêt ne s'adresse pas seulement à l'enfant idolâtré mais au maître futur dont on cherche à deviner les défauts et les qualités comme pour se i^reparer a ce que la nation aura à attendre de lui. Tous ceux qui notent si attentivement les moindres détails laissent à peine de loin en loin, échapi^er une critique fort atténuée, aucun iH''parait faire attention à la méthode pédagogique elh-méme en remarquer les lacunes et l'insuflisance. Dictées, copies, sentences morales remplissent tant bien que mal chaque jour plusieurs heures décorées du nom d' (( heures d'études ». « Le roi alla dîner à la Muette, écrit Dangeau à la date du i^"" mars 171:^0, et en revint à cinq heures pour être à son étude, car il n'y manque jamais, et étudie tous les jours le matin et l'après-dînée et inéine les fêtes et dimanches''\ Le 18 février 1720, Louis XV parut pour la première fois au Conseil de Régence et demeura jusqu'à la Gn, depuis lors, il y vint assez souvent, mais « sans remuer ni parler'*' », jouant avec un jeune chat à qui tout était permis, même de griffer son -maître. Villeroy s'indigna d'une telle irrévérence et apostropha le chat, ce Or ça mon grand papa, dit l'enfant, ne savez-vous pas bien que mon chat n'aime pas plus les remontrances que mon oncle le Régent''' ». Une saillie de ce genre courait tout Paris, qui pardonnait tout à l'espiègle. Un jour que levéque de Metz, M. de Goislin faisait sa cour, le roi lui dit en plein
"* Bibl. nat., ms. franc. 2822.
'"" Bihl. nat., nis. franc, -y^ti^i, fol. içjç), :>,>.). Le Iravairde IL Druon sur l'cducalion des princes do la maison de Bonihon <'st d'une in^uffisnneo criante; ce sujet réclame encore son hl^oiicn. L. Baliffol et G. Lacour-Gayet ont étudié la jeunesse de Louis XIII et l'éducation politique de Louis XIV, dont la première jeunesse a été racontée par le P. IL Chérot. L'éducation du Grand Dauphin et celle du duc de Bourn^og-ne sont encore à peine effleurées, malgré l'intérêt qui s'attache à la dernière surtout et les pièces nombreuses et intéressanli'S, lettres, mémoires, traités ou compositions littéraires qui s'y rapportent. Quant à Louis XV, à son fils et à ses petits-fils, presque tout reste à fuire.
"* Dann^au, Jovrnnl t. XVÎTT, p. !>/,i
*" Saint-Simon, Uémnircs, édil. Chéiu.!. I. \I, p. 258; comparez Dan^enu Journal, t. XVIII, p. 23(i. / ' '
^** J. Buvat, Journal, t. II, p .237.
Lludcs ei
ilélas-
semenls
Flagorneries
visa-e • « Ah,' mon Dieu qu'il est laid! ,, - « Voilà un petit larçon qui est bien n.al appris"' » dit l'évêquc à qu, on donna ^or? - le tort d'être vraiment trop laid, au point de depla e Tl'nfant gâté. ViUars nous assure qucle jeune - « -- boaucou.p d'esprit, de pénétration et de vivacité • b'^" >" ''îli' le plus souvent silencieux et taciturne"-, glorieux et timide . Né dans le peuple il eut été un gamin maUcieux jusqu a 1 eff ronteîe Luve'nt corrigé, et de la belle façon. Né roi on eelebre on excuse on justifie ce qu'on devrait blâmer ou châtier. L enfant a posT d vant la pasteUiste Rosalbu Carriera et le gouverneur 'extasie sur la patience du roi'»', sur sa beauté. A rambassadeu Méhémetiftendi il demande : « Que dites-vous de la beauté de mon roi? » - Que Dieu soit loué! répond le Turc, et Tu^ le préserve du mauvais œil! - H n'a que onze an« et quatre Lis. ajoute Villcroy. sa UiUe n'est-elle pas proportionnée? Remarquez que ce sont ses propr.. cheveux. » E" disant cela, U tourner le Roi et je considérai ses cheveux dhyacinhe en es laissant Ils étaient comme des fils d'or bien égal. ses et lu. venaint jusqu'à la ceinture. « Sa démarche, dit encore le gou verneur est aussi fort belle. » H dit en même temps au Ro. « Marchez de cette manière, que Ion vous voie ... Le roi, avec a inaiche majestueuse de la p.rdrix, alla jusqu^u milieu de la salle après quoi il revint. . Marchez avec plus de vitesse, ajouta ; ;;uverneur pour qu'on voie votre légèreté à courir „ Ausitôfle roi se m^t à courir'". Villcroy contraint l'enfant a danser , assister au spectacle et à se donner en represenUition. C st q e Yilleroy ne sera jamais que le << personnage de théâtre qui p.affc
-..» E. cl J. de Concourt, PoHmil. Intimes •<(« dis-huimjne siMe ÊU^des
n. .Ues .Va,rès te Mire, antographes elles Jooumels m^d ts, m-^., P-.ns,
?S70. I.. fr, Monfflo <rAns..Tvinc, Vi. i.nvée de Louis XV, t. I, p. i»-
i'i« Vitliirs Mémoires, coUect. Micliaiul, p. ïT». , , •. w
viliars, Meinmi , j)aiisin. Le caraclère de Louis XV
.;'i^eMr^ Zi^L^: a^^-fs' ^u^res de' V.cad.mU de Cen, .86.
' ^:Z.^Mé,nolres. t. XI, p. ..3; M.mi., op^cit., t. II p. .M; Vitlar;. op. ci<., p. .78. 3.7; l^^rb^.■r C,.ronu,uede la Régence, t. I. p. .5,. %(\n' CorresDondance de Madame, t. Il, P- 9» ^^^-
''î*.; TZ7al de nosaWa Caniera pendant .on séjour à Pans en .,.0 e. 17, . pabUé en italien par VianelU, traduit; annoté el augmenté... par Alf. Sens.or.
'"\\o' ZmôndTvamhlmde de Méhémet Effendi à la Cour de France en .7M,, - •*>. T^/.!. 7iii mpme et traduite du turc, il^l- "^^^nt^n^r^^KU..^ i. Xî, P- ^36; Sainl-Sin.on, Additions :.u Jou.
nal de Dangeau, t. XVIII, p. :^3o.
L'ÉDUCATION DE LOUIS XV
ei parade'" », dont la frivolité, l'incapacité portèrent les fruits les plus funestes. Singulière aberration qui héréditairement livrera l'héritier du trône, celui sur lequel reposent tant d'espoirs aux plus présomptueux et aux plus incapables. On a rap- I>elé cent fois mais il faut toujours revenir à cette fête de Saint- I.ouis 011 le petit roi regardait d'une fenêtre du château le peuple qui l'acclamait dans le jardin des Tuileries, ce à quoi il prenait grand plaisir^". « Mon maître, lui dit le maréchal d'un ton sentencieux, rega^rdez ce monde, cette multitude, tout cela est à vous, vous en êtes le maître »; et sans cesse il répétait cette leçon pour la bien inculquer*^*. » L'affection sincère et plus intelligente que portait le Régent au jeune Louis XV ne le gardait pas d'une sorte de flagornerie. S'agissait-il de places, de bénéfices, de pensions à distribuer, il faisait ses propositions au petit Roi en ajoutant : <( C'est à vous de choisir et de décider, vous êtes le maître; je ne suis ici que pour vous rendre compte, pour recevoir vos ordres et les exécuter'". » Comment la cervelle du petit garçon se trouvera-t-elle de cette éducation?
Elle s'attachera à des futilités auxquelles l'attention qu'il Poiissoime- Icur prête confère de l'importance. Il va exister un ordre du sournoiserie Pavillon, un ordre du Cabinet, un ordre de la Moustache, un gouvernement du Sa'on, un de la ChapeUc, an des Médailles, parce que tout ce qui l'approche prend une valeur hiératique; il ost centre, il attire et il absorlx^ Ses compagnons de jeux sont de petits courtisans façonnés à se laisser giffler par lui, à se laisser gronder pour lui; il ne pardonnera jamais à M. de Pezé les excuses qu'on Ta obligé de faire à ce gentilhomme pour un soufflet donné'". Avec le duc de Noailles il se plaira à le fatiguer par une marche trop rapide, à un abbé il jettera du fromage mou à la figure, à un écuyer il coupera les sourciils, à d'autres il coupera la cravate, déchirfra les manchettes, brisera une agrafe'". Et on le souffre; cependant le duc de Noailles ne peut s'empêcher de dire : « Apparemment, sire, que vous envoyez de beaux manchons et des agrafes de diamant à ces messieurs à la place de ceux que vous rompez. » Ces polissonneries s'aggravent
^" Saint-Simon, Mémoires, t. XII, p. iii5; t. XIX, p. 335.
'" Dangoaii, Journal, t. XVII, p. 72.
'-* Saint-Simon, Mémoires, t. IX, p. 277; t. XVTïï, p. 182-183.
'2' Saint-Simon, Mémoires, t. XVII, p. 362. .^
'2« Dangeau, Journal, t. XVIII, p. 29 'i : addition do Saint-Simon; M. Marais, Jonrnnl et Mémoires, t. I, p. 270; 1-6 juin 1720.
»" Maraivs, JournaZ et Mémoires, t. II, p. 307, ^28; t. III, p. 7^, 100; D'Allonville. Mémoires secrets, t. I, p. ii3.
HISTOIRE DE LA RÉGENri='
d'une allure sournoise, car Louis XV s'amuse sans cris, sans rires, sans paroles. « Il cherche à éviter le monde qu'il n'aime point », écrit Marais'"', car le fond de nature €st une sorte de sauvagerie boudeuse. « Je veux l'accoutumer à parler, disait jadis sa gouvernante, mais on y a de la peine. » Il aime non pas la solitude, mais l'isolement, aussi le bruit se répand qu'il est de tempérament mélancolique, assez pour que Dubois prenne inquiétude de ces rumeurs, et se croie tenu de rassurer les agents de la France à l'étranger. « Soyez certain, leur écrit-il, que tout ce que vous entendez débiter malignement sur la faiblesse de tempérament du Roy et sur sa mélancolie est entièrement faux. Sa santé est parfaite. Il se fortifie tous les jours, et il n'y a aucune de ses journées où, après avoir donné la matinée à ses études, il ne prenne quelque nouveau divertissement dans l'après-midy, et entre un très grand nombre de jeunes seigneurs qui sont autour de Sa Majesté, il n'y a personne qui ait plus de gayeté
qu'elle'". »
Morosité Gaieté, si l'on veut, mais gaieté morose. Peut-être, d«ns l'enfc-nt, la natura s'est-elle trop hâté. A l'âge de Onze ans, « le Roi, écrit Marais, a eu un mal fort plaisant et qu'il n'avait point encore ressenti. Il s'est trouvé homme. Il a cru être bien malade et en a fait confidence à un de ses valets de chambre, qui lui a dit que cette maladie était un s'gne de santé. Il en a voulu parler à Mareschal, son premier chirurgien, ([ui lui a dit que ce mal n'affligerait personne, et qu'à son âge il ne s'en plaindrait pas. On appellle cela en plaisantant le mal du Roi'^\ » Cette précocité des sens entraîne avec elle une sorte d'insensibilité du cœur. Un jour, à la Muette, pour montrer son adresse, il lui prend fantaisie de tirer sur une biche familière qui ne mangeait que dans sa main. Rlessée, sanglante, la pauvre bete accourt vers lui, en gémissant, comme pour demander du secours. Froidement, il la fait attacher à quelque distance, tire de nouveau et la tue. « On a trouvé cela bien dur », ajoute Rarbier, qui a recueilli ce trait, et « on commence à craindre que le caractère du Roi ne soit mauvais et féroce'". » Le placide avocat a tort de s'alarmer; ce sont là prouesses de chasseur et le jésuite Tournemine s'apprête à pu-
1" Op. cit., t. II, p. h\^.
»2' Dépêche du cardinal Duboif?, Paris, 21 octobre 1721, daiis E. et J. de Concourt, op. cit., p. /4-5, d'après les « archives du consulat de Venise ».
^^° Mainis, Journal et Mémoires, à la date de février 1721.
^'* Barbier, Chronique de lu régence et du règne de Louis XV, in-iS, Paris, i857, t. I, p. 212, avril 1722; La biche du Boi (1722) dans Bulletin de la Société historique d.Auteuil et de Passy, 1895, t. II, p. i36.
L'ÉDUCATION DE LOUIS X
blier une docte dissertation dans laquelle il prouvera que l'inclination de la chasse est le présage d'une vertu héroïque^*\ En fait d'héroïsme, Louis XV se borne, pour l'heure, « à janeter un lapin sans couteau, en lui déchirant seulement les ergots'" », à chasser au grand soleir", à promener sous une pluie battante'", à harasser de fatigue son escorte, à faire monter un de ses ofFioiers sur un cheval vicieux"*. .
Si dispoj^ que chacun fût à lui passer tous ses caprices et à RcréaioQs les mctlre sur le compte de l'âge, de l'étoiuderie, les récits qu'on en faisait courir ne laissaient pas que de causer quelque inquiétude. Cet enfant silencieux avait rompu le silence pour qualifier de « poltron » un brave officier"'; cet enfant concentré, avait souffleté son premier valet de chambre et « toute la Cour » — toute la ville aussi — ((a entendu ce soufflet et n'augure pas bien, disait-on, de ce jeu de mains"". » Et voici qu' « on n'est pas content de la hauteur que le maréchal donne au roi"' », dans Paris, on se met à raconter que l'enfant royal est « morne, indifférent et bete ». Inquiet, l'avocat Barbier se place sur son passage et constate qu'il « se porte bien, a un bon et beau visage, et n'a point la physionomie de ce qu'on dit de lui... Il a une très belle tête. Gela fera un beau prince et de bon air'". » En effet, il est « beau comme l'Amour », d'une beauté qui émerveille. « On se souviendra longtemps qu'il ressemblait à l'Amour, le matin de son sacre à Reims, avec son habit long et sa toque d'argent. Je n'ai jamais rien vu de plus attendrissant que sa figure alors; les yeux en devenaient humides de tendresse''' » écrit le coriace d'Argenson. Mais il n'a que la figure, car l'intel- . ligence est aussi négligée que la formation morale. Il est né, pour ainsi dire, avec l'antipathie du trône et suivant le mot de
'« Dissertation où il prouve que rinclination pour la clmsse est dans un jeune Prince le présage d^une vertu héroïque, lue le quinzième Février dans In Conférence des Sçavanr François et étrangers qui se tient d,ms la Bihlwthéquede Monseigneur le Cardinal de Bohan, dans le Mercure de France, mars
"» Journal de Calvière«, 2A février 1722.
"* Barbier, Journal, juin 1724.
"» Calvières, op. cit., 22 mai 1722; Marais, op. cit., juillet 1722.
'" H. Druon, op. cit., t. Il, p. 218.
"^ M. Marais, Journal et Mémoires, mars 1723.
"» M. Marais, op. cit., janvier et juin 1724.
»" M. Marais, op. cit., 3 mars 1722.
**• Barbier, Journal, 3 septembre 1722.
»" D'Argenson, Journal, t. II, -p. 87; octobre 1722.
L'ÉDUCATION DE LOUIS XV
sa. gouvernante « trouve du soulagement à n€ plus faire le roi— ». Il conservera oe goût qui fera dire : « los actions du roi ne sont que des enfances^' », et s'amusera à des puérilités'^*, à des vulgarités.
Cet enfant dont les défauts et les vices ont, plus qu'on ne le croit, permis et hâté la ruine des institutions dont il avait la garde et qui fut le collaborateur le plus actif, dans son inertie, de l'esprit révolutionnaire, nous le voyons vivre à l'âge de douze ans, pendant quatre mois, jour à jour, dans le journal d'un page
de la petite écurie''*^.
« Le 9 février. Le roi me donna une montre d'argent de Genève qu'il avait achetée 5o écus... La façon dont il se servit pour me la donner fut de l'enterrer dans une caisse de bois pleine de terre qui était sur la terrasse. Il me commanda de fouiller dedans avec les mains et j'y trouvai ladite montre enveloppée dans du papier avec sa chaîne.
« Le 24. A la Muette, il nous fit marcher prodigieusement avant et après dîner, surtout pour lasser M. de Noailles.
«Le II mars. Le roi, après avoir joué tout l'après-midi au volant, imagina le soir de faire une illumination de petites bougies.
« Le 1 3. A la Muette, force poissons pris et éventrés.
« Le 17. Le roi dit que de tous les hommes qui paraîtront au jugement dernier, les Juifs seroient les plus attrapés.
« Le 18. Le roi joua au volant mieux qu'il n'avait encore
fait.
« Le 19. Le roi joua à la rancune, ...et le soir à une espèce
de guerre.
« Le 22. Après le sermon, le roi fut au bois de Boulogne, la pluie en allant fut très forte et le roi se réjouit beaucoup de nous voir mouillés. »
Et cette existence, entremêlée de bals, de Te Deiim, de feux d'artifices, de spectacles, de sermons, de promenades, se continue comme les divers aspects d'un long désoeuvrement. Jeu de volant, jeu à la queue de loup, jeu au moine, jeunes chats qu'on tourmente, chocolat et omelettes qu'on fabrique, et œufs en chemise <( à la fanatique », pèche d'écrevisses. Bientôt le jeu
"2 Mme de Ventadour à Mme de, Mainterwn, 1716, dans P.-E. LihiionU'y. op. cit., t. Il, p. 55. . '
"' M. Marais, op. cit., t. III, p. 106.
"* M. Marais, op. cit., t. lïl, p. ^09, février 1728.
"* Journal du marquis de Calvière darw E. et J. de Goncourt, op. cii., p. 5-35.
Manque de tendresse
apparaît; dès le mois de novembre 1722, Louis XV annonce cet amour du jeu, engageant des sommes dont la notion lui échappc^^\ Après le jeu, la table aura son tour^'*^ avec le cortège ordinaire d'indigestions, lavements, saignées et le reste. Et on hésite cependant à se montrer trop sévère à l'égard de
I 10^ ic nu rosse
cet enfant sevré de toute tendresse familiale et qui, pour tenir et de piété la place des parents, des grands-parents, de tous ceux dont la vigilance est inspirée par l'affection, ne rencontre que des vieillards : Mme de Ventadour, le maréchal de Villeroy, l'anvien évei|ue de Fréjus, l'abbé Vittement, tous septuagénaires, l'abbé Fleury son confesseur, autre septuagénaire. Rien de jeune, rien qui fasse parler le cœur dans cet aréopage défraîchi, et dans la maison royale on ne peut songer sans frémir aux conversations et aux caresses malsaines du Régent, de M. le Duc ou d'un prince de Conti, aux entreprises de la duchesse de Retz et aux projets de quelques jeunes polissons pour déniaiser l'enfant, leur compagnon de jeux*".
La rigide conscience du duc de Bourgogne eut, peut-être, fait de lui le confident et l'ami, le guide de cette âme d'enfant; père, il eut attendri ce cœur, pénétré cette intelligence d'un sentiment profond et tendre, l'eût pliée à l'idée du devoir et des obligations royales. Doué d'un esprit juste et d'un sens droit, Louis XV, remis à la vigilante attention d'un gouverneur comme Beauyil- 1ers ou d'un précepteur tel que Fénelon eut élé, sans doute, bien différent, comme homme et comme roi, de ce qu'il a été; mais non seulement sa malheureuse destinée le priva d'un père tendre, vigilant et instruit, elle le livra à des serviteurs maussades ou avides, tous extrêmement jaloux les uns des autres et empressés à se faire bien venir d'un maître inexpérimenté, mais qu'ils savaient rancuneux et vindicatif.
A défaut de cette tendresse des parents, on cherche en vain l'influence de la religion, toutes deux semblent avoir fait défaut. Le confesseur n'était (( ni janséniste, ni moliniste, ni ultramontain », mais il était presque octogénaire, d'ailleurs personnage d'apparat n'avant la permission d'entrevoir son pénitent que pendant quelques secondes la veille des fêtes solennelles où son ministère était requis. L'enfant écrivait sa confession de sa main et la donnait à corriger à son précepteur Fleury, ensmte il venait lire ou réciter ce qu'on lui permettait de dire, cela fait il écoutait quelques mots d'exhortation et se retirait sans que-le
"• 3o mai 1720, dans P.-E. Lémontcy, op. cit., t. II, p. Sq, note i. "' M. Marais, op. cit., t. III, p. 32. >*» M. Marais, op. cit., t. II, p. 3i9-322.
confesseur eût licence de lui poser une seule question'". On voH ainsi s'étioler au point de vue religieux cette âme d'enfant dans laquelle ne survivra qu'une notion : la terreur de l'enfer. La première communion, la confirmation, l'assistance ou la: participation aux cérémonies du culte semblent n'avoir pas impressionné ce roi très-chrétien fort peu digne d'un si grand titre. Que penser de ces nombreux sermons auxquels l'enfant prête une attention soutenue bien que son âge lui interdise d'y rien comprendre? Il assiste à ces développements oratoires comme il assiste à l'opéra italien, sans y comprendre grand 'chose, passif, résigné plutôt qu'attentif. En 1717, Massilion prêche devant un petit garçon à peine arrivé à 1 âge de raison cet admirable Petit Carême dont, un demi^sicole plus tard on réimprimera certains passages pour en faire la condamnation du règne qui va s'achever. A la verdeur des anciens bouffons de la Cour, dont Il dynastie s'était éteinte sous Louis XIV, avait succédé la rudesse des prédicateurs du Roi dont l'auguste succession recevait de son présent titulaire un suprême éclat. Lepigramme gaillarde ou triviale avait fait place à l'admonestation solennelle ou magnifique, le style avait changé, les vices ne changeaient pas. En 1719, le Père Surian, de l'Oratoire, occupe la place de Massilion''". Il est permis de suivre dans les manuscrits du prédieatcur la trace des hésitations, des développements essayés et rejetés. La préparation du deuxième sermon remplit quinze pages de notes tirées du Télémaque, de La Bruyère, de Balzac, de Bourdaloue, Mascaron, Fléchier, Massilion. Brantôme, Boileau et Pierre Baylc. « Je mettrai toujours, se dit l'auteur, une histoire de l'Écriture j de quelque roi, histoire naïve que le Roi comprenne bien et contée naïvement. » Et les histoires se succèdent, les personnages de la Bible alternent avec les héros du Télémaque, le Régent apparaît doué de toutes les qualités; « de toutes les vertus, de tous les caractères, la douceur et la fermeté, la liberté et la justice. » Le maréchal de Villeroy et le précepteur Fleury sont couverts de louanges; en sorte que la parole de Dieu ne devient qu'un prétexte à des leçons inintelligibles ou à des flatteries ridicules. Cependant l'enfant écoute et son cœur est touché. Dans le sermon du dimanche 12 mars, le prédicateur ayant pour thème un passage de l'évangile de Saint Luc (XI, i4) employa « des exprès-
**• P.-E. Lémontey, op. cit., t. II, p. 56.
»" G. Doublet, Le petit Carême de Surwn, 17 19, d'après les archives des Basces-Alpes, in-8, Nice, 1906. Wo^iw. SiirUw. in-S, Paris, 1886; A. Rcmard, Le Sermon au XVIW siècle, in-8, Paris, 1901, p. 40, 5i-53.
L'ÉDUCATION DE LOUIS XV
sions si vives et si recherchées au sujet de la tentation et des occasions qui la causent que le Roi dit ensuite à M. l'évêque de Fréjus et à M. l'abbé Fleury qu'il ne voulait plus aller à la Comédie pendant le reste du Carême et qu'il aimait mieux aller prendre l'air au Mail après ses exercices; de sorte, ajoute Buvat, que pour se conformer aux bonnes intentions de S. M. on serra dans le garde-meuble toutes les décorations qui servaient à la
comédie . »
»** Buvat, Journal, t. I, p. 363.