‹ Histoire de la régence pendant la minorité de Louis XV [microform]Chapitre 79 sur 193 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Choses et gens

Le Régent. — Les Philippiques de La Grange-Chancel. — Les derniers mois de la duchefise de Bcrry. — L'abbesse de Chelles. — Mademoiselle de Valois. — Les princes du sang. — Assassinats. — Le comte de Horn. — Duel de dames. — Plaisanterie macabre. — Jeu. — Lois somptuaires. — La vie chère. — Lamentation de Buvat, de Barbier, du marquis de Balleroy, de Madame mère du Régent. — La gratuité de l'enseignement.

On a vu quelle frénésie de plaisir emportait la société française Le négenl pendant les trois premières années de la Régence. Loin de 6e calmer, elle va atteindre son paroxysme pendant les années 171 9 et 1720 qui donnent l'impression d'une sorte de crise épileptique. Le dévergondage des moeurs est porté à un tel excès qu'il faut taire des faits, omettre des anecdotes, tronquer des citations sous peine de transformer un chapitre d'histoire en une lecture de mauvais lieu.

Le Régent poursuit sa licencieuse carrière. « On m'a aimé sans me connaître, dit-il, on me hait sans me connaître encore; j'espère me faire connaître et aimer dans peu^ »; et pour y réussir i* décide, entre deux indigestions ou entre deux ivresses**, de faire démolir Marly, Gompiègne, Monceaux, Ghambord, Blois et Saint-Germain-en-Laye; c'î^st ainsi qu'il entend faire des économiies. Marly, où il a eu à souffrir de si mortifiants dédains, sera sacrifié le premier et les ordres sont donnés déjà lorsqu'un •courtisan s'avise de demander ce qu'il faudra répondre aux ambassadeurs désireux de visiter Marly. Le mot porte et le prince envoie contre-ordre à ^inst^(nt^ La mémoire du feu Roi subira au moins une avanie, car le Régent ordonne d'abattre les quatre

* Gazette de la Bégence, p. 286; 5 septembre 1718. •

** Buvat, Journal, t. I, p. 356.

^ \\ \;irl>r.iîi! ', Journal <h'r, rrqnra fie I.oiiis MV et Louis A'V, édit. J. A. Le Roi, Paris 1866, p. 4i5-4i6; M. dWrgcmon à Mme de Balleroy, 16 novembre 1717, dans Les Correspondants ^ t. I, p. 22b.

coonnes de marbre qui ornaient les quatre lanternes placées par le duc de la Feuillade au pourtour de la place des Victoires cl le marbre ira aux Feuillants qui en feront un autel'. Ceite manifestation ne lui ramènera personne, il restera « haï dans toute la France » ainsi que sa mère en fait l'aveu*; en butte aux attaques les plus furieuses. Parmi tant de libelles décochés au prince, il s'en trouve un qui a mérité de vivre; c'est les Phdippiques de La Grange-Chancel'. « Tout ce que l'enfer pourra vomir de vrai et de faux, dit Saint-Simon, y étoit exprimé dans les plus beaux . vers, le style le plus poétique, et tout l'art et l'esprit quon peut imaginer. » Le Régent voulut lire ce poème et ne put y reuBsir parw que personne n'osa le lui montrer. Enfin il insista sr fort auprès de Saint-Simon, il exigea sur un ton où l'ami se souvenait qu'il était le maître, qu'il n'y eut pas moyen de s en défendre. Le duc apporta l'écrit mais refusa d'en donner lecture, le He- Kent prit le mince volume et le lut bas, debout dans la fenêtre de son petit cabinet d'hiver. De temps en temps, il interrompait sa lecture et parlait sans paraître ému. Soudain, il changea de visage et se tourna vers Saint-Simon, les yeux remplis de larmes, chancelant : « Ahl c'en est trop, cette horreur est plus forte que

moi'- " , 1 . » „•

Les PhiU,. Le scandale causé par les PhiUppiques, répandues partout e

p,««d. ^^ec profusion, fut inouï'. Ces satires, au nombre de cinq on

^h'ncT- été écrites de 17.7 à 1719 et se répandirent dans le publu, au debu

de cette année. Dès le mois de mars 1719, la maréchaussée est

mise aux trousses de La Grange-Chancel qui échappe, et la date

de cette fuite est connue grâce à une lettre adressée au Régent par

le frère du satirique qui « souhaiteroit de toute son ame que Dieu

1 eusse enlevé il y a vingt ans'. Réfugié en Avignon, il est attiré

> Gazette de la Régence, p. agî ; & décembre .718; A. de BoisUsIe, La Ptoc* do, vTctdreÎet la Place Veldôme. Notice historique sur les mortumen.» élevés à la gloire de Louis XIV, in-8, Paris, 1889. „„^„„,., m;,

• Ma,lame à la raagrave Louise, .3 octobre ,718, dans Correspondance, éd.l. r. Brunet t II, P- iq; Gazelle de la Uégence, p. 328; 7 avril 1719-

^^ I "vxW P^s !ncon. .l'c^lilion nitiqn. «.r.sf.i«,.nle, celle de U«curc. Les Philippiquel .858, est un prétexte à biographie cl à supplémenU; voir

•"■.'lainTsimon, Mémoires, édit. Chénfcl, .858, t. XVII, p^ .4..

' „ Los copies s'en répandirent par toute la France ». Duclos, Mémoire.

"rr.E^Unî^nrey.'HilJre'de '"la Régence, .83,, t. I, p. .8.; <.t.e lettre

inédite datée du .•" d'Avril .7.9 a été retrouvée et pub-iv- par V. D.ancourl,

■ , vTpmppme inconnu, et ur,e .tro.^. i,éMU^^<^ '^"^"1' ".^

Travaux de V Académie nationale de Reims, i884-i885, t. LXXVll. p. iio,

Choses et gens

sur le territoire français, arrête ol incarcéré aux îles Sainte-Marguerite d'où il s'évade. La Grande-Chancel avait su émouvoir l<i hégeut en le montrant prêt à empoisonner le jeune Louis XV :

Royal enfant, jeune monarque

Tant qu'on te verra sans défense Dans une assez paisible enfance On laissera couler tes jours; Mais quand, par le secours de Vâge, Tes yeux s'ouvriront dafvantage; On ies fermera pour toujours !

La troisième ode, que son extrême violence a rendu célèbre, ne liguie dans aucun recueil contemporain, pas plus que dans l'édition préparée en Hollande par l'auteur .fugitif, ni dans celle donnée par son fils en 1797. On ne la connaît que par un manuscrit de la bibliothèque de Mirabeau, où elle apparaît pour la première fois, écrite de la main du grand tribun et précédée de ces lignes : « Un homme de lettres, très estimable sous tous les rapports, m'a dit tenir de la tradition que cette strophe avoit été soustraite des Philippiques. C'est assurément la meilleure. » Serait-elle l'ouvrage de Mirabeau; on a de bonnes raisons d'en douter, mais on a aucune preuve qui oblige de l'admettre comme authentique. Cette strophe recommande ouvertement l'assassinat du Régent :

...[Dieul mit le fer dansja terre Pour en frapper Vusurpateur.

Mais l'appel au meurtre reparaît dans d'autres strophes, notamment dans celle qui termine cette ode fameuse :

Et toi qu'un honteux esclavage Rend Vopprohre de VUnivers, Peuple sans force et sans courage N'oserois-tu briser tes fers?

Que tardes-tu? De la Patrie N'entends-tu pas la voix qui crie?

Arme-toi pour In secourir.

Crains que le ciel ne te panisse D'avoir différé le supplice Du Tyran qui la fait périr.

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Lesderoiers mois de la duchesse de Berry

Le coup de tonnerre des PhlUpplques tombait sur un personnage trop souillé et trop méprisé pour ajouter beaucoup au dégoût qu'il inspirait; néanmoins, on éprouvait encore une sorte de surprise en lisant cette apostmphe à la duchesse de Berry :

Toi qai joinSy au nœud qui vous lie,

Des nœuds dont tu n'as pas d'effroi,

Ni Messaline, ni Julie,

Ne sont plus rien auprès de toi;

De ton père aniante et rivale

Avec une fureur égale,

Tu poursuis les mêmes plaisirs.

Et toujours plus insatiable.

Quand le nombre même Vaccahle,

Il n'assouvit point tes désirs.

Presque jusqua sa dernière heure, qui était prochaine, celte malheureuse devait occuper le monde par le spectacle de ses folies. Elle sort d'une retraite de huit jours chez les Carmélites pour se faire conduire à l'Opéra et, de là, à la Muette'. Quelques jours plus tard, elle se rend à Chantilly où, pendant qu'on dépense des sommes fantastiques pom- une chasse de nuit en foret, avec trente mille flambeaux de six francs attachés aux arbres'" la princesse répand la contrainte, l'humeur, l'cimui, inflige les mauvais trailemenls les plus marqués, les plus outrés, les plus continués à la jeune Duchesse de Bourbon à qui elle n'adressa pas la parole''. Du mois d'avril au mois de juillet les étranges alternatives de sa dernière maladie vont occuper l'attention publique". Après de (( grandt^s convulsions aux mains et aux pieds'' » accompagnées de « vapeurs »'* et de fièvre'*, elle est frappée d'apoplexie. Le cardinal de Noailles, qui s'ai)prétait à célébrer la messe, est appelé au Luxembourg, y passe toute la journée et prodigue les consolations à celle qu'on croit mourante'*. L'aïeule ne fait pas tant de frais, elle écrit le jour même : « C'est l'effet

• Dangeau, Journal, t. XVII, p. 382, ii septembre 1718.

1° Buvat, Journal, t. I, p. 335.

" Saint-Simon, Additiom au Journal de Dangeau, l. XVII, p. Zgb.

'= M. Caumartin de Boissy à Mme de Balleroy, avril 1719, dans op. cit.,

t. II, p. A3.

'^ Dangeau, Journ/il, t. XVIII, p. jS ; 28 mars 1719. '* Dangeau, Journal, t. XVIII, p. ro; 3i mar:^, i"»- avri' 17:-. • >* Madame à la raugrave Louise, a avril 1719. dans Correspondance, tdil. Jaégi^i, t. III, p. iC.

*• Buvat, Journal, t. I, p. 372.

CHOSES ET GENS

des parfums horriblement forts qu'elle a toujours dans son appartement... avec son affreuse gloutonnerie; chaque soir elle se met à table à huit ou neuf heures et elle mange jusqu'à trois heures du matin'\ » Trois jours se passent, la princesse est guérie" et l'aïeule impitoyable conclut : (( Sa maladie vient d'avoir bu trop d'eau-de-vie et d'avoir énormément mangé; dès qu'elle est un peu mieux, elle se remet à boire et à faire de nouveaux excès'\ » Cette existence, où l'orgie alterne avec la pénitence, inspire aux contemporains les moins dévots une sorte de frisson d'inquiétude; « Dieu sait où elle sera après cette vie^" », ne peuvent-ils s'empêcher de dire à la rumeur qui court de sa mort. Mais la voilà guérie, elle se voue au blanc pour six mois'', ainsi que toute sa maison et fait faire un carrosse d'argent et des harnais de même". On chante partout des Te Deum" pour son heureux rétablissement; elle a promis, à ce qu'on dit, de né plus veiller, de ne plus tant boire, de ne plus tant... prendre de tabac". »

De nouveaux accès, dans cette maison de Meudon qui abrita tant d'orgies, font abandonner cette demeure pour le château de la Muette où la princesse boira les « eaux médicinales de Passy" ». Elle est atteinte d'un rhumatisme goutteux'*, « un jour elle ne mange rien, le lendemain elle fait trois repas, passe sa nuit à vomir", mange en cachette du lait, de la salade, du melon, des figues, de la bière, du vin, le tout à la glace^*.» Enfin, on amène un confesseur qui ne quittera plus la mourante et Tai-

'^ Madame à la raugrave Louise, 2 avril, dans Correspondance, édît. G. Brunet, t. II, p. 85.

*• Madame à la raugrave Louise, 6 avril, dans Correspondance, ëdit. Jaégl^, t. III, p. 17; Dangeau, Journal, t. XVIII, p. 26; 3 avril 1719.

*• Madame à la raugrave Louise, i^ avril, op. cit., t. II, p. 92; 16 avril, op. cit., t. III, p. 20.

-" Gazette de la Régence, p. 327, 5 avril 171 9.

*^ Dangeau, Journal, i. XVIII, p. 28 ; 7 avril 1719; J- Buvat, op. cit., t. I, p. 376.

" Buvat, Journal, t. T, p. 376.

" Buvat, Journal, t. I, p. 374.

=" M. Cauniurtin de Boissy à Mme de Balleroy, avril 1719, op. cit., t. II,

" Saint-Simon, Mémoires, édît. Chéruel, t. XVII, p. 222; Buvat, Journal, t. I, p. 387 ; Dangeau, Journal, t. XVIII, p. 46, 46 ; i4 et 17 mai 1719.

'• Dangeau, Journal, t. XVIII, p. 55, 3o mai: Madaitie à ht raugrave Louise 21 mai, op. cit., édit. Jaéglé, t. III, p. 26; 23 mai, 18 juin, op. cit., édît.

Brunet, t. II, p. 112, 122.

" Madame à la raugrave Louise, 29 juin, op. cit., édit. Jaéglé, t. III, p. 29.

" Buvat, Journal, t. I, p. 4i2; Madame à la raugrave Louise, i5 juillet, op. cit., t. III, p. Sa; 18 juillet, op. cit., t. Il, p. i3a.

TOMR II

Jsbbesse de Chelles

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j^^ HISTOIRE DE LA RÉGENCE

aéra . n.ourir chraienn.n..t^ mais -^^^^^

.as^ pour fai. son oraison fun^br^qu on u^^^^^^^^ ^^ ^^^^^^

P°'"' '"''%t pTa t hùif nrlmliques et elle ne laissait que sa maison comptait huit ctu ,,*j longtemps sa mémoire,

des dettes. Ses créanciers seul. g«'**,^'^"\"^"^^i^,iile Madame elle son père y pensa <i-^<i-^l^;^%Zl^i::'X^ de ne pas écrivait que « ce quon V^^^^''^^'' l\ disait-elle, que j'aie

£ t rtkVmrlsol^^^^^^^^ ^est pire que tout

ce qu'on saurait imaginer . » .r^ndaleuse existence,

sa sœur venait a bout ae suppidi Kpnédiction de Madame

tenir des bulles pour ^ V«-P'^^^[,,. ^e^v^dt^^^^^^^^^^^ à un f esd'Orléans par le cardinal de Noailles servu t* j ^ ^

tin de six cents couverts dont on -^^"f ^^^^ ^^ composa un et les confitures. La fête terminée, Louis hacine P

poème sur cette immolation volontaire ou :

Plaisir, beauté, jeunesse, honneurs gloire puissance, • Ambitieux e$poir que permet la '^f °'^^^ Tout au pied de l'Agneau fut par elle mirnole.

U monastère ^^-^^^^^:'^X^^:^^^ses que lui ménageait cette ^^^^^^'J^ /l"' . {^^ huit nonnes f.se depuis ti.is mois ^^^P^-;- ^e".^^^^^ au Con-

pour, ^-/-!"^;;'^^;; "de 'antique monastère, les controelle gênerai . Supérieure ut^ i ^, dles eut son théâ-

verses théologiques -\}^\:^'^Z,t',l^^^^^^ ^^ «-

ti* où furent représentes les dram^ es P P ^^

cine, tandis qu'une >"^^^>°" ^^f/'^^""""'!^' retaillait les voiles, fleuristes, de coiffeuses remaniait les guimp<.s, retailla

que d'Aalcuil et de Passy, ;89«. '• m. P- f' ,;,., t. „, p. .49;

" MaïUime à la rati./moe Lou»«, al aoui 17 y- ,3 septembre, dans op cit., *• "I; P- W- j„„„,„,, t. XVIII,

" Buvat, Journal, t. t, p. .^i>i, ''«9. •*9-'' *«>•"«"

p. .,. 3o, 5,; .6 -«-• " -f ;\^': ,Tseplambre -, Buvat, Joanu.1, t. I. " Dangeau, Journal, t. XVlll, p. "3. /„„,bre dans op. cit., t. HI, p. 430 ; Madame à la raugm«e Louise, .7 septembre, da

P- 'i*"*^- , „ I , WTT D 4i5, 10 novembre i7i8-

" Dangeau, Journal, t. AVU, p. ju.

CHOSES ET GENS

pinçait les manches et dessinait les tailles. Une légion d'ouvriers parisiens s'emparait des appartements abbatiaux, des cours el des jardins, peignait eji dorait les lambris, posait des statues, égayait les bosquets de mystérieux pavillons. Dérangées de leurs habitudes, traquées dans leurs recoins, les vieilles nonnes cherchaient un refuge à l'église d'où elles entendaient « Madame » tirer au pistolet, allumer des fusées, tirer des feux d'artifice. Tous les divertissements l'occupent sans la retenir : chimie, physique, pharmacie, chirurgie, musique, mécanique, promenades et coHcerts. L'abbesse se distrait à tourner du buis, à fabriquer des perruques, elle alterne les lectures hardies avec les conversations risquées, transformant la vénérable demeure en séjour fastueux et léger,

où réside Venus,

Nonne jolie Disant peu d'oremus.

Pour tout office, On goûte tous les jours

Mille délices Qu'assaisonne Vamour;

Incapable de persévérance, même dans le mal. Madame de Chelles, en un jour, passe de la licence à l'austérité, brise tous les violons, renvoie tous les musiciens, brûle toute la musique, retourne les tableaux, assainit les pailoirs, les cloîtres et le réfectoire des ornements qui les déparent; cela fait, redevenue bénédictine, un soir, un cierge à la main, elle va visiter son tombeau tl s'y étendre. Les échos de cette mascarade parviennent à Paris, déformés, enlaidis, faisant à cette tête légère une réputation d'inconduite et de galanterie peut-être imméritée. Les libelles, les chansons, les épigrammes pleuvent sur la princesse qui s'ennuie dans son monastère champêtre et s'en vient passer quelque vacance au Val-de-Grâce, (( où elle sera plus près de la Cour et des expédients pour y revenir si cela se pouvait^\ »

Une troisième fille du Régent occupe la malignité publique, c'est Mademoiselle de Valois. <( Brune, avec de fort beaux yeux,

" M. Marais, Journal et Mémoires, t. II, p. 12; décembre 1720. La princesse de Ligne (Hélène Massakka) dans L. Perey, Histoire d'une grande dame au A'V//« siècle. La princesi:e Hélène de Ligne, in-8, Paris, 1888, p. i5i-i57, a raconté que l'abbesse de Chelles se livrait à des fantaisies révoltantes parmi les religieuses de l'Abbaye-aux-Bois ; or elle n'y a jamais passé une minute en toute sa vie; voir C. Torchet, Histoire de Vabbaye royale de Notre-Dame de Chelles, in-8, Paris, 1889, t. II, p. iao-i54.

Mademoiselle de Valois

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jlg HISTOIRE bÉ LÀ RÉGENCE

dit sa giaiid-mère, mais un vilain nez et trop gros. Elle n'est pas belle il y a pourtant des jours où elle n'est pas laide, ayant de belle^ couleurs et une belle peau; lorsqu'elle rit. une grande dent à la mâchoire d'en haut fait un vilain effet".» Née en 1700, cette princesse semblait devoir fournir une carrière bruyante et reclamer une exacte surveillance.

A dix-huit ans elle compromet sa réputation avec le duc de Richelieu. Celui-ci montre les lettres qu'il a reçu d'elle, car il ne l'aime que par vanité. « Tous les jeunes gens les ont vues. On y lisait qu'elle lui donnait rendez-vous à Saint-Cloud » chez son aïeule qui enrage, voudrait ne plus la revoir jamais car .. j ai dit-elle cette fille en horreur. Le cœur me soulève quand il faut que je voie cette évaporée". » Les parents saisissent la première occasion d'éloigner leur fille et le mariage avec le prince hei^ditaire du duché de Modène est décidé". « La liaucée est au desespoir ). écrit Madame qui ajoute : « Je voudrais qu'elle fût déjà à Modène ". Dès que les toilettes de notre fiancée seront terminées, on célébrera le mariage. Je voudrais que la chose se fut faite il y a deux ou trois ans. Je ne dirai rien de plus à ce propos, cela m'entraînerait trop loin. On dit beaucoup de bien du prince de Modène; on prétend qu'il est fort épris du portrait de sa future. Je le plains de toute mon âme"... 11 avait fallu de longues négociations, des ruses, des menaces, des promesses pour décider Mlle de Valois à consentir à l'exil de Modène. I^ puMic n'en ignorait rien, savait ou croyait savoir que la princesse s etait introduite dans la Bastille, où le duc de Richelieu était prisonnier, et n'avait finalement consenti au mariage que pour obtenir la mise en liberté de son amant. Enfin, le mariage se fit le mardi gras; « il fut beaucoup pleuré, et le reste de la cérémonie se passa fort tristement; pas le moindre bal, pas le moindre repas; chacun se retira chez soi; le Roi, en la voyant remonter en carrosse dit au cocher : A Modènel Elle sortit par la porte de la Conférence... et rentra par la porte Saint-Honoré". » Tout lui parut bon, dès lors, pour retarder le départ définitif et les chansons s'attendrissaient gaiement sur elle :

» Madame à U raagrave Louise, 6 octobre 1718, dans op. cil., t. II, p. u- " Madame à la raagrave Louise, Saint-Cloud, i3 mai 1719, dan* op. cit.,

édil. E. Jaeglé, t. III, p. 24-25.

" Madame à la raagrave Louise, 3o mai 1719, op. cit., t. 111, p. 07- " Madame à la raagrave Louise, 21 décemtore 1719. «P- «''•- '• '"• P- "• " Madame à la raagrave Louise, a8 décembre 1719, op. cit., t. 111, P- ou. " Le chevalier de BalUroy i sa mère, 10 février 1720, dans Les Correspondants, t. II, p. 131.

CHOSES ET GENS

Quelle différence, grand Diea !

Entre ce triste et pauvre lieu Et le riche lieu que je quitte !

Le duc d'Orléans, par un abus assez coupable de son autorité, constitua une dot considérable à sa fille, au nom du Roi, avec les deniers de l'État; en outre, le duché de Modène allait être, disaiton, encombré par le trousseau de la jeune épouse*^ Les rumeurs les plus singulières et les plus malpropres circulaient à propos du traitement qui l'attendait en Italie''. Après avoir épuisé tous les délais que purent arracher ses larmes et son désespoir, la princesse partit'*, s'ingéniant à prolonger un voyage dont le but lui était odieux. C'est une histoire comique que celle de ce voyage dont Dangeau note les épisodes. Madame de Modène devait être purgée à Fontainebleau, mais la gelée l'en a empêchée"', ce n'est que partie remise, après avoir joué au biribi à Nemours et engagé cent mille francs, elle part pour Montargis où elle demeure^ plusieurs jours pour s y faire purger, le temps étant adouci". A Ne vers,' elle a la fièvre*', f t la vieille Madame bougonne de la voir s'édoigner si lentement : « Elle ne veut pas renoncer à se promener à travers toute la Provence et à visiter Toulon, qui est bien loin de «a roule. Elle veut aussi voir ce qu'on appelle la Sainte- Baume. Elle traîne donc après elle toute la maison du Roi, ce qui coûte des millions" », et ces caprices vont durer quatre

longs mois. ^ • i •

Cette caravane, composée de Français et d'Italiens, était pleine de désordre, de jalousies et d'insubordination. Personne n'obéissait, et on attendait après chaque débat une décision de la Cour avant de se remettre en route; on voyageait pendant le carême; mais tandis que les Français en observaient rabstinence, les Italîens'se voyant hors de leur pays, et privés des bénéfices de l'hypocrisie, exigèrent qu'on les servit en gras durant^ toute la semaine sainte. Us deux nations s'accordèrent pour faire leurs

" Le chevalier de Balleroy à sa mère, lo février 1720, dans op. cit., t. H,

" Biivat, Journal, t. II, p. 28-2^ et note i.

** Buvat, Journal, t. II, p. 5o ; 11 mars 1720; Dangeau, Journal l. XVIU,

p. 2A0; II mars 1720.

« Dangeau, Journal, t. XVIII, p. 260; ï3 mars 1720.

*• Dangeau, Journal, t. XVIII, p. 261 ; l^ mars 1720.

*^ Dangeau, Journal, t. XVIII, p. 261 ; i«' avril 1720.

*• Madame à la rauqrave Louise, 26 mai 1720, dans op. cit., i. 111, p. l^.

Cnumartin de Boissy à Mme de Balleroy, 21 février 1720, dans op. cit., t. 11, p. 126.

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Les princes du sang

Pâques en commun dans la cathédrale de Moulins, et de la sainte table on courut à une partie de jeu qui dura dixnsept heures.

Deux affaires principales agitèrent cette cour ambulante. La duchesse de Villars prétendait devoir à son litre Thonneur de boire dans un verre à pied présenté sur une soucoupe, la princesse de Modène s'y opposa et pour faire sentir sa colère s'abstint de boire pendant les repas pris on commun. Mme de Villars l'imita, décidée à mourir do soif plutôt que de compromettre le droit des duchesses. La seconde affaire fut l'expulsion de la marquise de Bricquo ville qui devait aller à Modène et s'y établir, mais le scandale de la vio privée de cette femme était si grand que le comte Salvatico, ministre de Modène fit décider le Régent à donner l'ordre de retenir la marquise en France. Il fallut attendre que la princesse fut embarquée pour barrer la passerelle et retenir l'amie comproanettanto. La princesse se fâcha, mais elle parut avoir plus de colère que de chagrin et si l'orage fut vif il fut de peu de durée. Les personnes qui ont fréquenté les princes savent qu'ils sont assez heureusement nés pour supporter avec résignation la perte de leurs amis. Mme de Villars se consola de la soucoupe avec une pension de douze «mille francs et Mme de Bricqueville en reçut la moitié pour ne pas souiller la vie de sa jeune amie et ternir sa réputation**.

Les autres princes du sang n'occupent l'attention que pour révéler leur indigence morale ou intellectuelle. M. le Duc, chef de la branche de Gondé, n'a donné à sa maîtresse (( qu'un sac d'écus blancs; mais, ajoute le malicieux chevalier d'Argenson, la faveur fut d'abord au i^oint qu'il lui apprit quel étoit le chien de sa meute qu'il aimoit le mieux, le nom de ce chien, ses bonnes qualités et celles de quelques autres chiens qui étoient après le mieux dans son esprit".» Le prince de Conti ne quitte l'armée qu'avec une réputation douteuse et revient en grande hâte agioter dans la rue Quincampoix où il est « fourré tout le temps*' ». Il ne sort de ce lieu que pour tourmenter sa femme", a personne n'est plus brutal. que lui, et il devient plus fou chaque jour. A l'un des

*' P.-E. Lémontey, Les filles du Bégent, dans Revue rétrospective, i883.

*• Af. d'Argenson à Mme de Balleroy, 25 novembre 17 16, dans op. cit.

** Madame à la raugrave Louise, 26 septembre 1719, dans op. cit., t. II,

" Barbier, Journal, t. I, p. 53; juillet 1720; Madame à la raugrave Louise,

3o novembre 1719, dans op. cit., éd. Jaeglé, t. III, p. 67-58.

CHOSES ET GENS

dernière bals de l'Opéra, raconte la vieille Madame, il prit de force une pauvre petite fille récemment arrivée de la province et toute jeune; il l'arracha d'à côté de sa mère, la plaça entre ses jambes, et tandis qu'il la tenait d'un bras, il lui appliqua cent soufflets et des chiquenaudes, qui lui firent sortir du sang du nez et de la bouche. La jeune fille, qui ne lui avait jamais fait de mal, et qui ne le connaissait même pas, pleura à chaudes larmes, mais il se mit à rire et dit : » Ne sais-je pas bien donner des chiquenaudes? » Tous ceux qui ont vu cela ont eu pitié, cependant on n'a pas osé venir au secours de la pauvre petite, car on craint d'avoir à faire à ce fou, il est si violent, il fait des grimaces les plus affreuses et il parle tout haut".» Quant au comte de Charolais, il n'est encore qu'un « écervelé" », inculte et ignorant que guette la folie". , • . ». Faut-il s'étonner de la profusion de libelles, de caricatures , dont le gouvernement essaie de se protéger par des arrestations et des saisies arbitraires". Ce n'est pas seulement contre des pamphlets qu'il faut se défendre, jamais Paris n'a encore renfermé tant d'assassins. Le guet a la main lourde" et les gens sages rentrent chez eux de bonne heure", néanmoins les assassinats nocturnes se multiplient et on en signale plusieurs chaque matin". Les soldats donnent l'exemple, si tant est qu il soit besoin d'exemple. Bourbonnais, campe aux portes de Pans entre dans un village et prend le curé, les paysans se soulèvent et trente-cinq soldats restent sur le carwau", puis ce sont les coups de mains des faux-sauniei^ et les batailles rangées qu il leur faut livrer". Un jour, en visitant les filets du pont de Samt-

- » Madame à la rav^grave Louise, . février .7^0; dans op. cH.,^il. G. ''^rH'jJhl ;„'ï-è Lou.e, ,. décembre ,„o. ^ans op. cl,, édit. E. '"" 'tailil "i; o'n, 'Imtions au Jonrn.l de Dangeau, t. XVII, p. .78.

:: ]■ rt^iiT,Wf; DJj.l'e; r««re. d la a^eUe-Salnl-DenU (.7.9- ,.J: L^Bult le la, oc. d'Ust. el d'arcMol. des IX' et XVIW arrond., ,00.-

1905, t. III, p. 355-357.

«• J Huval, Journal, t. I, p. 3^9- „ . . ^ j,„c ^n

.. M Caumartin de Bolssy à Mme de Balteroy, 5 janvier .7.9, à.ns op.

cit., t. II, p- h- «.♦„,«

«0 Gazette de la Béqence, p. 3o7 ; 2 janvier 1719- ^ •

e^ M.cTurZ^^^^ de^Boissyà Mme de Balleroy, 12 janvier 1719, dan. op. cit.,

'■ c^^M^' Caumartin de Boissy à Mme de Balleroy; 3 juillet 1719, dans op. cit., t. II, p. 63. .

Assassinats

M^MMMH

\je comte d« Uorn

Cloud on V trouve vingt-deux cadavres", parfois on ne prend pas la peine de les jeter dans le fleuve". Au début de 1 année 1720 les attentats redoublent et les esprits sont émus d'horreur el d'inquiétude". Un événement parvient à émouvoir tous les

rangs de la société.

Le comte de Horn appartenant à une des plus anciennes maisons de l'Europe, originaire des Pays-Bas, apparenté au Régent ef à l'Empereur, venait de perdre quatre mille écus a la foire de Saint-Germain et, se trouvant aux abois, s'aboucha avec deux débauchés, un piémontais et un flamand. Tous trois se rendirent rue Quincampoix et proposèrent à un facteur-courtier bien nanti de papiers une bonne affaire, l'attirèrent pour être a leur aise dans un petit cul-de^sac appelé impasse de Venise; au cabaret de VÉpée de bois. L'homme étant aasis, son portefeuil e ouvert devant lui, le comte de Horn lui jeta la nappe de la table sur la tête, pendant qu'un compagnon lui enfonçait un poignard près du cœur. Le malheureux poussa un en, s'agita, le comte de Horn s'empara du poignard et en porta à la victime quatorze ou quinze coups. Au bruit de la lutte les assassins, se voyant découverts, s'enfuirent et Horn, payant d'audace, alla porter plainte chez Je commissaire de police. H y fut wjomt Par la foule qui réclama son arrestation. Toute la maison de GhatiUon le prince d'Epinoi, le comte d'Egmont, allèrent demander à Madame la grâce du criminel, elle leur répondit qu'elle les plaignait mais ne se mêlait pas des choses du gouvernement. On expédia un courrier à l'Empereur, mais le 26 mars Horn et son complice Mille furent rompus vifs sur la roue dressée en place

de Grève". . , • i„

Quelques jours plus tard une lettre, vraie ou fausse, circula entre toutes les mains, attribuée au prince de Horn, frère du criminel : « Je ne me plains pas, Monseigneur, de la mort de mon frère; il avoit commis des crimes si horribles qu'il ny avoit

" J. Buvat, Journal, t. I, p. 4i5; voir op. cit., t. Il, p. 5i ; p. 69; p. 61 ; p. 68; p. 75; p. i63; p. i8/i-i85.

" J. Buvat, Journal, t. I, p- 474- , .

" M. Caunuiriin de Boissy à Mme de Balleroy ; 32 mars 1720; dans op. cit.,

*'"'DangS.' Journal, t. XVIII. p. .55-258; «-.6 mars et Additions de Saint-Simon; Barbier, Journal, t. I, p. 35-34; 3. Buvat, /ourn«( t. Il, p. Sq- 62- p 5o3-5io; Madame à la rauqrave Louise. i3 et 3o mars, dans op. cit., t il p 225-227 ; M. Caumartin de Boissy à Mme de Balleroy, 22 mars, dan» op cit., t. II. p. 14.-142; J. Court. L'cx<<cu(ion du comte de Horn, dan. La Cité, Bulletin de la Soc. hist. et archéol. du IV arrond. de Pans, .9o4-i9>5.

t. II, p. 222-225.

CHOSES ET GENS

Duel de dames

pas de punition (lu'il ne méritât; mas je me plains que Votre AltessI Royale ait violé en sa personne les droits du royaume, de înoblise et de la nation. Je vous remercie de »; -nf-cfon de ses biens que vous avez bien voulu me faire adjuger. Je me croyais aussi infâme que lui si je recevais Jamais aucune grâce de vous J'espère que Dieu et le Roi vous rendront un our une justice aussi exacU, que vous l'avez rendue à mon malheureux

""Ï's'diols redeviennent fréquents et parmi les -tr^af-de ce temps il faut citer celle-ci : La marquise de Nesle, hlle rtu dL deZann, et la marquise de Polignac, sa bell^sœur, t^ut^

deux éprises du marquis d'Alincourt, <î«™; j^^J^" ckrS ehal de ViUeroy, se donnèrent i«ndez-vous au pre aux Uercs, du côtl d Inv lides, où étant descendues de carrosse, elles firent arrêt "V leurs gens, puis «'éloignant à grands pas. eUes • s'assirent sur l'herbe où après s'être querellées et chargées d iniure el es se levèrent en furie, et tirèrent de leuiy POf»»«^^^^; iune un colau dont elles s'étoient pourvues et s'en donnèrent

':p,z Us. et se -tr c^ ;rrr n":^;; 'Zuî:;

Tner aren^sé;;:^:. U rqr de Nesle fut blasée au-

^- r-z::^^^^^::^::^ :ar,:rpotTef

S- "-eTur^nfiou^ deux l'ordi. du Roi de se retirer dans . leurs terres pendant quelques temps ... pui„nteri.

,„ le, sept heures ^ ™ - ;^'' f* rie. ."«'des eh.nde-

,„„ai,, .y.ni tous un. boutelle ^"""l ., ,p„,„pk.„, SE";: M aT:"!, i.«rpauv,e W", ,« ..is-.u ,» Vi».

. . II „ fii62- Barbier, Journal, t. I, P- «4 ; Duflos, " Buvat. Journal, t; II. P- /'-bs, ^"° ' j „i,toire dé la Bégence

Mémoires secrets, édit. 1791. V "' P-J' 'r ses raisons.

t. I, p. 33. nie ^•^-^f^^^^'^lt^Zma^an A Mme de Balle^y, 9 -««

•« Buvat, Jourml, t. 1, p- ^oo , m.

1719, dans op. cit., t. II, P- 34.

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CHOSES ET GENS

boire avec nous. » Un autre saute sur le cercueil a califourchon, et s'étant fait donner le bénitier, en renverse l'eau sur la tête du mort en disant : (( Tiens, bois, mon pauvre Nigon, car tu es mort de soif. » Puis faisant d'auti^s extravagances à l'entour de la bière, ils renversèrent les chandeliers et rompirent les cierges. Les prêtres, venus pour le convoi, furent bien étonnés de voir la scène de ces ivrognes, et n'en pouvant tirer que des obscénités, prirent le parti de porter le corps le mieux qu'ils purent. Ces seigneurs et leurs gens suivirent le convoi dans le même équipage, et, le corps étant posé dans l'église, ils en font If^ tour et se mettent à entonner au lutrin, des AUeliim et des Requiem alternativement. Les remontrances que leur firent quelques prêtres sur leurs extravagances et sur le scandale qu'ils causaient ne firent pas plus d'effet que les menaces du curé de faire venir des hoquetons du Roi pour les mener en prison. Le duc d'Aremberg ne suivit pas le convoi, parce qu'il tomba comme mort, tant il était ivre. Toute cette scène ne manqua pas d'être bientôt rapportée à M. le duc d'Orléans, à qui elle donna grand sujet de rire". Jeu On pourrait rapprocher de ces anecdotes d'autres témoignages

qui montrent la société follement dépensière à un moment où l'argent et les espèces continuent d'être fort rares'", on ne voit plus d'or. 11 y a quarante-huit ans que j'en avois toujours en poche, écrit Madame, et maintenant je n'ai plus que des pièces d'argent'\ Combien d'autres n'ont que du papier! Cependant on joue avec fureur. Les intéressés de la banque du jeu de Biribi partagent leur profit qui excède un million. Tel seigneur a, dans une séance, perdu dix mille pistoles'% le duc de Villequier perd en trois jours dix-huit cents louis d'or neuf". C'est une fureur'\ On ne le joue encore qu'à Paris, il ne s'est pas encanaillé dans les provinces; devant lui disparaissent le pharaon, le reversi et même le brelan". Vers la fin de l'année 1719 on

•• BnvQl, Jourrml t. I, p. 445; M. Caumartin à Mme de BalUroy. 25 septembrc 1719, dans op. cit., t. Il, p. 77. '» Buvnt, Journal, t. I, p. 36o ; mars 1719. " Madame à la raugrave Louise, 3i mars 1719, dans Correspondance, edit.'

E. Jaegle, *t. III, p. 72.

« Gazette de la Régence, p. 3ai ; 2^ février 1719.

" M. Cnumartin de Boissy à Mme de Balleroy, 2 avril 17 19, dans op. cit.,

t. II, p. 46. .

»* Af. Caumartin de Boissy à Mme de Balleroy, 3 jmllot 1719, dans op. cil.,

t. II, p. 64.

« Le chevalier d'Argenson à Mme de Balleroy, i5 janvwr 1719, dans op.

cit., t. II, p. 8.

publie une ordonnance interdisant sous peine de trois mille livres d'amende, de jouer à aucun jeu de dés et de cartes, surtout aux jeux de hoca, biribi la dupe, pharaon et la bassetU: Edit qui ne sera pas plus appliqué que tant d'autres qui 1 ont

* oré'céde

Les édits somptuaires, indices trop certains d'une grave per- ^ui.^^^

turbation économique, se multiplient en 1720. Les agioteurs nouvellement enrichis par le commerce des actions de la rue Quincampoix, redoutant la dépréciation du numéraire avaient acheté pour des sommes considérables les pierres précieuses apportées d'Angleterre et de Hollande. Un édit fit défense à toute personne de porter aucun diamant, pierres et perles à partir du ," mars, à l'exception das personnes à qui le Roi en aurait donné la permission par écrit, et à l'exception des bagues episcopales et des vôlements liturgiques". Autre édit fixant le prix des carrosses de louage"; autre réprimant le luxe de vaisselle d'or et d'argent et défendant à tous orfèvres et autres ouvriers de fabriquer, exposer ou vendre aucun ouvrage d or rendant le poids dune once à la réserve des croix des archevêque^, eve- «ues abbés, abbesses et roligieuses, chevaliers des différente ordr« et chaînes de montre. La défense n'épargne aucun meuble • balnstre, bureau, guéridon, brasiers, chenets, grilles, chandelier, torchères, girandoles, cassolettes, corbeilles, buires, seaux^ cuvettes, carafons, marmites, casseroles, flacons, etc.. «te-, toute la vaisselle plate commencée devra être interrompue et ne pourra Itrcontinuée que sur permission du Roi et en se conformant aux poids indiqués : les plats, assiettes, soucoupes, ecuelles, salières, poivrières, tasses et gobelets ne passeront pas un ce ain nombre de marcs, le tout à peine de confiscation L*s cal les. ciboires, soleik. croix, chandeliers et le mobU.e h^rgique ne ,.ouira se faire qu'en vertu deS permissions du Ro . ^ Ces mesures n'amélioraient en rien une situation lamentable. I^ prix des denrées était ruineux. Une botte de poireaux se yendtit cent sols et six francs, au lieu de dou^ ou quinze sols la chandet, seize, dix-huit et vingt sols la livre", le pain montait

« Buvat. Journal t. I p^ 475; ^Jernb^ ,,.9j^ ^^^^. ^ ^^ ^^.^^^ . " Buvat, Journal, t. II, p- 27» levncr 1720, Mme de Balleroy, 5 février 1720, op. cit., L II, p. u^- '• Buvat, Journal, t. II. p. 27; 12 février 1720. '» Buvat, Journal, t. II, p. 32-33; février 1720. •0 Buvat, Journal, t. II, p. 26; février 1720. •X Buvat. Journal, t. II, p. 25; février 1720.

ûe chèfft

Ltmeota-

tions de BuTat

sans arrêt, de deux sols six deniers la livre à quatre sols"; la viande de boucherie était hors de prix : dix, douze et quatorze sols la livre, tant de bœuf que de veau et de mouton", une poule se vendait cinquante sols et un poulet trente sols pour mettre au pot et non pas à la broche'^ pendant ce temps on servait sur la table de l'abbé Dubois des poires de bon chrétien coûtant quinze ou vingt francs la pièce" et (( comme toutes choses étoient d'un prix excessif à Paris, aussi bien les logements que les chambres garnies, les étrangers se retiroient tous les jours dans leur pays, et ceux qui avoient des maisons ou du bien à la campagne s'y retiroient pour y vivre plus commodément". »

Le pauvre copiste Buvat prend note de ces prix exorbitants avec l'imperturbable sérénité de l'homme qui ne mange plus jamais à sa faim; l'avocat Barbier poste et enrage. « 11 y a un arrêt, dit-il, qui permet à tout le monde d'avoir tant d'argent chez soi qu'on voudra. Cette permission vient quand presque personne n'en a plus. Dans cette ville de Paris, qui est immense, à peine y a-t-tl un sol pour fournir à la dépense de la bouche. Voilà l'état où l'on est à présent. Tout est bouleversé; ce sont des changements à chaque instant, et cela va toujours à perdre et à ruiner le monde". Cette situation, en se prolongeant, rend la vie matérielle terrible aux indigents et à tous ceux dont les ressources sont limitées. Le curé de Saint-Eustache averti qu'une famille de ses paroissiens, jadis à l'aise, manquait de pain dans le grenier où elle s*était réfugiée, s'y rendit, trouva la mère et deux enfants morts et le père pendu". Un autre curé reçoit la visite d'un paroissien qui demande l'aumône après avoir été autrefois le bienfaiteur des pauvres".

u«u,..Hu.. Au mois de janvier 1720, à l'apogée du Système, un riche de Baiuroy ]>jQj.j„aj^(j q^j s'amuse à Paris, avoue bien que les frais de voiture sont immenses, encore est-il difficile d'en avoir; quant aux domestiques ils sont aussi rares que tout le reste". Et à mesure que l'année s'écoule, il a peine à croire ce qu'il voit de ses y€ux", et voyant la hausse continuer se hatc de faire ses emplet-

" Buvat, Journal, t. I, p. 4oo, .'iio; juin 1710.

" Buvat, Journal, t. II, p. 37; février 1750.

" Buvat, Journal, t. Il, p. 37: février 1720.

" Buvat, Journal, t. II, p. 70; avril 1720.

" Buvat, Journal, t. II, p. 7^ ; avril 1720.

•' Barbier, Journal, t. I, p. 38; juin 1720.

•" De Maltat à Mme de Balleroy, 24 décembro 1720, op. cit., t. Il, p. 220.

** Buvat, Journal, t. II.

•" M. de Balleroy à m femme, 19 janvi<^r 1720. op. cit., t. II, p. io4-io5.

•1 Le même à la même, 3i janvier 1720, op. cit., t. II, p. 112.

de Barbier

du marquis

CHOSES ET GE!*S

tes", un habit brodé coûte neuf cent livres". Mais dès le mois de mai les arrêts du ai et du 27 mettent lin à la quiétude. « H nous en coûtera quelque chose'* (27 mai) » N'y auroit-il pas moyen d'adoucir la dépense de notre maison? Ce que vous me mandez pour le rôti me paraît impossible; il n'y a personne qui ne se retranche à présent" (i5 juin). « On nous promet mcessamment toutes sortes de bons arrangements. Mais ils ne paroissent pas encoie" (17 juillet). « Je croyois partir demain. Pans est à présent un pays que tout le monde déteste et dou tous les honnêtçs gens voudroient être loin" (11 aoiit). L*s nouvelles sont trop mauvaises pour tout le monde. Les billets de banque ne valent plus rien. Tous ceux qui en ont sont ruines. Tout le monde se relire à la campagne, à cause de la disette d'argent et de la cherté des vivres. Tout est hors de prix; le pain à onze sols la livre, le papier à six deniers la feuille ce qui fait nu'il faut tout manger" (16 octobre) et, le 3 novembre, le digne homme en vient à croire que son fils a un transport au cerveau. « Sachant bien que je n'ai pas de quoi payer un port de lettre il me propose tranquillement si je ferai la provision de vin pour Balleroy; en vérité, ne faut-il pas être fou? Jen suis redmt l écbuler des billets pour vivre. Par exemple, dans huit jours, iP devrai cinq cents livres à mon loueur de carrosse, on n a .1e ■chaaue billet que vingt livres pour cent. 11 faut donc que je fu' donne deux mille ^cinq cents livres en billets. J'avoue que cette idée-là me chagrine infimmenf . » .

Barbïer, qui causée tous ceux qu'il peut atteindre a appri. deMUj». par deux personnes différentes qu'on jette des papiers traces au ,„ «.g,,» crayon dans les carrosses, portant ces mots « Sauvez le Roi, tuez k "Tyran- .., lappel des Philipplques a été entendu! La rumeui de rassassin;t du Régent circule en Angleterre»^ en rea .^, Îei^nne ne paraît y avoir songé sérieusement. Madaine sm- Liète inutilement, elle songe presque uniquement a son f^ s et ne songe guère à s'apitoyer sur la France et les Français. Elle

" Le même à la même, 9 mars 1720, op. ci(., l. », P- "S^-

" Le chev. de Baiieroy à sa mère, .4 avril .730, op. c.( tMI p. .57-

" M. de Balleroy à sa femme, L7 ma, 1720, op. cf., l. U. P- if".

» Le même à la même, i5 juin .720, op. cK., l- "• P' ■'*.

» Le même à ia même, .7 juillet >7=o, op. cit., t. II, p. 84.

"Le m^me « ia même, .1 août 1720, op. «''•.•/•,"' P'^ "l";

" Le même à la même, 16 oclobiv 1720, op. «(., t. 1, P- 207.

" Le même à la même, i novembre 1720, op. «t., t. 11, p. 209.

>»« Barbier, Journal, t. I, P- 59; août 1720.

■»' Madame à la raagrave Louise, ^5 mars .719, op. cl., edU. G. Brunet,

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