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liunnées avec leiiis corps : ils se nourrissaieut de chair crue et même do chair humaine. Ils étaient excellents archers, et portaient avec eux des barques de cuir avec lesquelles ils passaient tous les fleuves. Robustes, inexorables, impies, ils avaient des chevaux exli'êmement rapides et portaient une armure impénétrable. Leur nombre était si grand, qu'ils semblaient menacer le genre humain de sa destruction. Lorsque Blanche a|)prit celle terrible nouvelle, elle sempressa de la communiquer a son (ils ; et s'abandonnani aux larmes et aux gémissements : « Le moment est venu, dit-elle, ou tous les chrétiens vont tomber sous le tranchant de Tépée. — Prends courage, nia mère, lui répondit saint Louis, car , victorieux , nous chasserons ces Tartares en enfer; vaincus, nous leur devrons l'entrée du ciel ^88 , I ') Réponse qui montre que non-seulement ce roi était pieux . mais encore quil avait une énergie peu comuume , en un mot , quil était preux chevalier en même temps que héros chrétien ; il prouva d'ailleurs cette vt'iité autrement qu'avec des paroles chaleureuses.
La France bénissait inianimement et le lils et la mère , lorsque Louis tomba dangereusement malade à Ponloise (89), maison de plaisance de la reine mère. l*ontoise était un des lieux oii Blanche |»assait une grande paitie de lamiée ; cette ville était à elle à cause de son douaire. Le plaisir (|u"elle "prouvait à l'habiter lui avait l'ail bàlii' et iloler. dans W voisinai;»'- l'abbave lovale de .Maubuissou. Saint Louis
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aimaît également le château de Pontoiseel le piéférait à tous les antres, pour une raison que nous signalerons dans la suite. C est là (jue le poi fut atteint dune dyssenteriequi le conduisit bientôt aux portes du tombeau. On était alors en novembre 1244. Le peuple n"eulpas plutôt apfjiis les dangers que courait la vie du monarque bien-aimé, que la consternation se répandit partout avec une indicible rapidité ; en quelques jours toutes les églises du loyaume furent envahies par le peuple, qui conjurait I)ieu de ne point leur enlever celai que tous chérissaient comme un père.
La maladie cependant augmentait d'une manière effrayante , et tout espoir paraissait perdu. Peu s'en fallut même qu'on ne couvrît le visage de Louis , comme si réellement il eût été mort . lorsque la reine Blanche entra dans la chambre du malade. Plongée dans la plus affieuse douleur, elle conserva cependant cette foi vive et cette ferme espérance qui opèrent des merveilles et font descendie du ciel d'abondantes grâces. Cette pieuse princesse voulut appliquer elle-même à son cher fils le dernier remède que sa dévotion lui suggéra. Elle se fit donnerla vraie croix , la couronne d'épines et la lance de la passion de Jésus-Christ : ces précieuses reliques se trouvaient dans la chambre même du malade. Blanche les appliqua sur le corps du malade, et s écria avec confiance: « .Mon Sauveur-, que ce ne soit pas maintenant pour l'amour- de nous . mais pour- le seul honneur- de votre sairrt nom , (|ue vous nous fas-
siez éprouver vos miséricordes. Sauvez aujourd'hui, ô mon Dieu, le royaume de France. Faites connaître en celte occasion quel est le véritable mérite de ces instruments de votre passion douloureuse, qui doivent un jour nous paraître glorieux auprès de votre personne adorable. ^)
Ces paroles étaient à peine prononcées, que le roi revint à lui, poussa quelques soupirs . et dit d'une voix faible : « La lumière de l'Orient s'est répandue du haut du ciel sur moi , par la grâce du Seigneur, et m'a rappelé d'entre les morts ( 90 ). »
Il fit aussitôt venir Guillaume d'Auvergne, évéque de Paris , homme célèbre par ses écrits et par la sainteté de ses mœurs, et lui demanda la croix pour faire vœu , en la prenant , d'aller au secours de la Terre- Sainte. Quelques auteurs ont prétendu que Louis, dans sa léthargie , avait eu une révélation de tout ce qui se passait en ce moment dans la Palestine , et que Dieu lui avait ordonné d'aller secourir les chrétiens d'Orient (91 ).
Blanche de Casiille fut ravie de la convalescence du roi ; mais elle faillit mourir de douleui- quand elle apprit que le prince avait fait vœu solennel du pèlerinage d outre-mer : le sire de Joinville nous assure que la pauvre mère en ressentit une peine inexprimable. Celle-ci voulut déto:irncr son fils de ce dessein : dans 1 état actuel de sa santé . le roi ne semblait point avoir assez de vigueur pour braver une navigation lointaine et un climat meurtrier; les chances auxquelles il allait s'exposer étaient alar-
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manies pour un homme d'une constitution même plus robuste: c'était par milliers qu'on avait vu les chevaliers parlir pour la Terre-Sainte, c'éiail tout au plus par centaines qu'on les en voyait revenir. A la vue des périls qu'allait courir son fils. Blanche n'oublia aucune raison pour le délom-ner d'un voyaiîe qu'elle regardait comme fatal. Elle dit à Louis qu'il avait tort , dans l'ardeur de son zèle et de sa piété , de ne point vouloir que le pape lui remît son vœu , ou au moins le coumiuàt en un autre moins dangereux. Elle lui fit déclarer par l'archevêque de Paris, qu'il était tenu en conscience do cédei' aux larmes de sa mère et de tout son peuple, et de recourir à la puissance pontificale. Blanche ajouta des considéralions d'État : on devait craindre pendant l'absence de Louis les entrepiises de l'empereur Frédéiic, ennemi déclaré de la France, et redouter aussi les menées accoutumées du roi d'Angleterre; la ligue était abattue, sans doute, mais elle pouvait encore inspirei- des inquiétudes assez sérieuses; le parti même des hérétiques albigeois n'était pas si entièrement éteint, qu'il ne put. pendant la croisade, et au milieu d'une conflagration générale, rallumer ses premiers feux: l'Allemagne et l'Italie étaient tout embrasées ; un roi de France ne pouvait sans danger abandonner son royaume dans cette situation critique de l'Europe. Toutes ces considérations firent un jour une telle impression sm* l'espi it du monarque, (ju'il fut sur le point de céder : mais un moment après il revint subitement à lui, comme s'il lût
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sorti d'un assoupissement léthargique, et redemanda la croix : il protesta que rien au monde ne pourrait l'empêcher d'accomplii' son pèlerinage , et qu'il ne prendrait plus aucune nourriture jusqu'à ce que sa mère conseniît à son désir. Cette inébranlable fermeté fit connaître jusqu'à l'évidence que la résolution de saint Louis était le résultat d'un mouvement extraordinaire et surnaturel. Blanche n'ignorait pas que, pendant la croisade, la régence lui serait confiée; mais l'ambition de celte princesse était bien au-dessus de semblables calculs. Elle dut céder, et l'amertume de son sacrifice ne fut point adoucie par la perspective d'une autorité qu'elle n'aimait plus à exercer qu'auprès de son fils.
Sur ces entrefaites, le pape Innocent IV avait dû fuir l'Italie pour éviter les pièges de l'empereur Frédéric II. Dans le but de remédier aux maux dont ce prince accablait et l'Église et la papauté, il s'était rendu à Lyon, ville neutre, où il assembla un concile. Louis, affligé des troubles que suscitait Frédéric, voulut tenter le rôle de pacificateur \ il offrit à Innocent une entrevue à Cluny. Le pape accepta. Le roi se rendit au lieu qu'il avait désigné vers la fin de novembre 1245; il était suivi d'une cour nombreuse et de beaucoup de troupes. Le jour de saint André, Innocent dit la messe, assisté de douze cardinaux . des patriarches de Constantinople et d'Antioche, et de dix-huit évoques. L'empereur de Constantinople y était venu avec le souverain Pontife ; la reine Blanche y avait suivi son fils . aussi bien que
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les trois princes, Robert, Alphonse, Charles, et la princesse leur sœui'. Les infants de Casiille et d'Aragon . le duc de Bourgogne et plusieurs autres princes y étaient. Louis demeura quinze jours avec le pape, et en passa sept à conféier avec lui sans autre témoin que la reine Blanche. On régla dun commun accord quantité de choses louchant la croisade; et il fut convenu qu'au mois d'avril de l'année suivante , une seconde entrevue aurait lieu ; on devait faire en sorte, s'il était possible, que Frédéric s'y iiouvàt.
Nous ne nous étendrons point sur les démêlés de Frédéric et dinnocent, dont la suite n'appartient pas à notre cadre ; ils forment une des périodes les plus agitées de l'histoire pontificale, et malheureusement c'est aussi une de celles qui ont été décrites avec le moins d'impartialité historique et de décence religieuse (9-2).
Cependant , toujours rempli de son projet de croisade, saint Louis écrivit aux habitants de la Terre- Sainte pour relever leur courage, et les exhorter à défendre avec opiniâtreté les forteresses qui restaient encore aux chrétiens, jusqu'à ce qu'il pût arriver lui-même parmi eux. Comme sa guérison allait s'affermissant d'une manière complète, et ne laissait plus aucun sujet d'inquiétude, il ne tarda pas à se disposer au voyage d'outre-mer.
Ce fut dans le mois de juin 1248 qu'il prit la route de la Palestine.
Par lettres patentes, données à Corbeil quelques
jours avant son départ , le roi éiablit Blanche de Caslille régente du royaume pendant son absence. Dans ces lettres, le pieux croisé donnait plus de pouvoir à sa mère que Philippe -Auguste n'en avait donné à la sienne par son testament rie 11 90; certes, Blanche méritait cette extension de confiance et d'autorité , par la haute sagesse et la profondeur des vues politiques qu'elle avait déjà montrées dans sa régence précédente. Voici la traduction de ces lettres patentes :
« Louis, roi par la grâce de Dieu, à tous ceux qui ces piésentes verront, salut. Nous faisons connaître que nous avons voulu accorder et que nous accordons à notre très -chère dame et mère reine plein pouvoir, pendant labsence de notre croisade de choisir qui elle voudra pour ladministration de l'État, et d'en éloigner également ceux qu"il lui paraîtra convenable d'éloigner; dinsiiluer des baillis, des châtelains, des forestiers et d'autres officiers employés à notre service ainsi qu'à celui du royaume , et de les destituer à volonté; de conlerer les dignités et bénéfices ecclésiastiques vacants , de recevoir serment de fidélité de la part des évêques et des abbés, de donner main levée des régales, et enfin de permettre . à notre place, aux chapitres et aux monastères de faire leurs élections.
« En foi de quoi nous avons fait apposer notre sceau à ces présentes lettres. Donné à l'hôpiial de Coiboil , au mois de juin de l'an du Seigneur 1248(93). »
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Le pouvoir absolu dont la reine iis.i pendant l'absence de Louis IX . paraît dans un mandement pnbiié le 2 mai de l'année siiivaiite . par lequel elle ordonne de battre une nouvelle monnaie qui serait appelée Reine d'or : celle pièce devait ro[irésenter une reine tenant une couronne de la main gauche et un sceptre de 1 i droite, avec cette légende ; Blunca Ludovici régis Franciœ mater, — Blanche , mère de Louis, roi de France ''94).
Louis emmena avec lui la reine sa femme, ses deux frères Charles et Robert, un nombre presque infini de seigneurs et mêuie plusieiu"s prélats. Blanche raccompagna jusqu'à Lyon, où elle reçut la bénédiction du pape Innocent IV, puis à Aigues-Mortes , et ne lui dit adieu qu'avec bien des larmes , persuadée , disait-elle, qu'elle ne le reverrait que dans les cieux Le roi ne se mit en mer qu'au mois d'août suivant, après avoir attendu un vent favorable pendant deux ou trois jours.
« Alors, dit Joinville. le maître de la nau s'escria à ses gens, qui esfoient au bec de la nef: Est votre besongne preste? sommes-nous à point? Et ilz dirent que oy vraiment. Et quant les prebstres et clercs furent entrez, il les fist tous monter au chasteau de la nef, et leur fit chanter au nom de Dieu , qui nous vouloist bien tous conduire. El tous à haulte voix commencèrent à chauler ce bel igné (■*'),Ve\i, ca\v.\- Tou Spiritl's, tout de bout en bout. El en chantant,
(0 Hymne.
les mariniers firent voille de par Dieu. Et incontinent le vent s'entonne à la voille, et tantost nous fist perdre la terre de veuë, si que nous ne vismes plus que ciel et mer, et chasenn jour nous esloignasmes du lieu dont nous estions partiz (95). »
Ces paroles sont trop poétiques et trop touchantes pour que nous nous permettions d'y rien ajouter.
La flotte des croisés portait plus de soixante-dix mille combattants ; la multitude des bâtiments qui furent employés étonne au point de n'être pas croyable, si Ton ne faisait attention à leur petitesse; le plus grand nombre appartenait aux républiques de Venise et de Gênes , qui étaient alors en possession du commerce de l'Europe. Les pilotes italiens apprirent aux marins français l'usage d'un instrument qu'ils appelaient la monstnère , et qui doit être regardé comme la véritable ébauche de la boussole. Malgré ce secoui^s , que les historiens et les poètes célèbrent avec emphase, la traversée fut longue et fatiganie. Les bâtiments souffrirent au point d'exiger une relâche dans l'île de Chypre (96).