CHAPITRE X
Blanche deCaslille el Marguerite de Provence. — Motifs qui ont engagé Marguerite à faire le vœu de la croisade. — Appréciation du témoignage de Joinvilie. — Les duriez que Blanche fit éprouver à la Jeune reine n'ont pas pour cause l'orgueil de Blanche, ni son amour de la domination. — Elles n'ont pas non plus simplement leur source dans l'extrême affection de la reine mère pour son fils. — Véritable manière d'apprécier el de motiver ici la conduite de Blanche de Castille.
En parlant pour la Ïerre-Sainle . Louis, comme on vient de le voir plus haut, emmena avec lui son épouse Marguerite. Quelques écrivains ont avidement saisi celte circonstance historique pour avancer que la jeune reine ne demeura pas en France à cause des brouilleries quelle avait parfois avec sa belle-mère. Cette assertion est fondée sur un passage de Joinvilie.
D'après l'attestation formelle du sire de Joinvilie, témoin contemporain et oculaire . Marguerite de Provence était gênée par la reine Blanche dans ses relations avec son époux. Hàlons-nous de le dire, ce n'est point pour ce motif que Marguerite fit le pèlerinage de la Palestine : la seule tendresse qu'elle avait pour Louis loblgea de faire le vœu de la croisade comme les autres, et de suivre courageusement son mari au delà des mers. C'est ce que déclarent
positivement les auteurs les plus graves et les plus dignes de foi ; cVst ce qu'on ne peut refuser de croire sans compromettre la pureté même des motifs qui dirigèrent saint Louis dans Texpéditiou de la Terre-Sainte.
En effet , si ce que dit Join ville avait engagé la jeune reine à se soustraire aux regards et à la surveillance de Blanche de Casiille, pourquoi n'admeltrait-on pas aussi que saint Louis, qui aimait véritablement sa femme, a prétexté la croisade pour s'éloigner d'une mère qui le contrariait sans cesse dans la manifestation de l'amour le plus pur et le plus légitime ? Or c'est là ce qu'aucun historien n"a osé formuler jusqu'à ce jour; c'est même un motif qui n'est venu à l'esprit de personne, que nous sachions du moins : une semblable assertion eût été par trop calomnieuse en présence de l'admirable sainteté de Louis IX. Mais il n'en était pas de même de son épouse : il était plus facile , en apparence, de plier ses intentions et de les adapterai! récit du sii'e de Joinville, tandis que Ton ne s'est point aperçu qu'en méconnaissant la véritable cause du pieux pèlerinage de Marguerite, on dénaturait celle qui a présidé à la croisade du plus saint des monarques français.
Il ne faut donc pas donner au témoignage du sénéchal plus de portée qu il ne lui en a donne lui-même ; il faut simplement s'attachera le bien comprendre, pour ne pas rejeter, d'une part, un monument historique digne de foi , et, de l'autre, pour ne pas
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incul|)er à lori la conduite de Blanche, de celle femme qui a élé si gi-ande. si illustre, si calomniée !
Divers auteurs se sont attachés à expliquer le motif de la conduite de Blanche de Castille envers réponse de saint Louis : mais ils nous paraissent s'être trompés dans leur appréciation.
11 est des écrivains qui ont assuré que Blanche avait agi de la sorte par orgueil, el dans la crainte de perdre l'influence qu'elle avait sur Pesprit de Louis. D'autres hislori(Mis ont pensé que les duriez rapportées par Joinville avaient pour cause une secrète jalousie de Blanche, qui ne pouvait soulTrir la tendresse que Louis portait à son épouse. Cette opinion est assez généralement admise. « Mais en revanche il est ceriain, dit le baron d'Auteuil, que la jalousie de Blanche n'eut point d'autre source que la violente alfecliou qu'elle avait pour le roi son fils 5 et que si elle aimait un peu trop le mari, elle n'avait pourtant aucune haine pour la femme. Les sentiments maternels étaient si grands et i-i forts dans ce cœur vraiment royal , qu'ils se portaient quelquefois jusqu'au dérèglement. H faut avouer que ces sortes d excès sont si lares, que la morale ne leur a point encore donné de nom parmi les vices , bien qu'elle ait nommé téméraires ceux qui ont trop de valeur, et prodigues ceux qui sont trop libéraux. Quoi qu'il en soit, c'est ici le seul défaut qui nous païaît dans la conduite de notre reine, et c'est l'unique faute dont elle peut être légitimement accusée (97J, »
Sans vouloir absolument disculper Blanche ( car
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il faudrait pour cela conlredire toutes les histoires), nous pensons qu'il est un moyen facile d'oxpliquer jusqu'à un certain point la conduite de la reine mère , et ce que Joinville entend par les durtez de celte femme. Tout véridique et sincère qu'il est, cet historien ne doit pas toujours être cru d'après un seul passage de sou livre -. il faut souvent comparer les diverses assertions qui ont rapport à une seule et même chose, pour en tirer une conclusion historique bien certaine et bien légitime. Ainsi, par exem|jl(' . dans un endroit . il dit que Louis avait de l'indifférence pour sa femme (98), et dans un autre endroit il ajoute que ce roi était souvent opposé aux volontés de son épouse Marguerite (99). Si 1 on s'en tenait à ces deux citations de Joinville , il faudi'ait en conclure que saint Louis n'aimait point sa femme, qu'il la contrariait par esprit d'indifférence, et que , non content d'être mauvais époux , il était encore mauvais père. L'énoncé seul de celle conclusion est tellement opposé au témoignage de toute l'histoire, il répugne si fort au titre de saint que l'Église catholique a donné à ce pieux monarque, à ce roi si célèbre par la bonté de son cœur et l'héroïsme de ses vertus, qu'on ne peut raisonnablement l'émeltre. 11 est d'ailleurs démenti par Joinville luimême dans le passage que nous avons cité au commencement de ce chapitre, et par lequel il est «oiisiant que saint Louis aimait vériiablement sa femme , et que cet auioui lui faisait préférer le cLàteau de Ponloise, ou il lui était plu3 facile de mani-
fesler à Maigiieiite la tendresse dont son cœur était rempli pour elle.
IJe ces témoignages de .loinvilie , en apparence contradictoires . il nous semble qu'on peut inférer deux points importants, dont Tun regarde la vie de saint Louis, et l'autre, celle de Blanche de Castille,
D'abord Louis IX aima son épouse dune manière chrétienne, d'une manière iiréprochable ; toutefois l'affection qu'il eut pour Marguerite de Provence ne le rendit pas esclave d'une femme qui , n'écoulant que les exigences de son propre cœur, aurait voulu voir son époux sans cesse à ses côtés, et prenait pour de l'indifférence toute autre occupation de Louis.
En second lieu, Blanche de bastille, naturellement jalouse de la tendresse de son fils bien-aimé, poussa quelquefois ( 100) trop loin les moyens qu'elle prit pour empêcher Marguerite de faire oublier à Louis, et l'affection qu'il devait à sa mère, et le temps qu'il devait aux devoirs de la religion comme à ceux de la royauté.
Telle est , ce nous semble . l'appréciation la plus probable d'un fait que les ennemis de Blanche n'ont pas manqué d'exagérer. De cette manière, Joinville nous paraît compréhensible ; autrement son récit est inexplicable.
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