‹ Histoire de la reine Blanche, mère de saint LouisChapitre 14 sur 49 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Digressioa sur la première croisade de saint Louis. — Le roi est retenu dans l'ile de Ciijpre. — Les maladies moissonnent l'armée des croisés. — Attaque et prise de Damielte. — Mansnurah ; les chrétiens sont taillés en pièces. — Une épidémie se met dans l'armée de saint Louis. — Captivité du roi -, sa grandeur d'âme dans les fers. — Marguerite met au monde Jean Tristan. — Occupations de Louis depuis sa mise en liberté jusqu'à son retour en France.

L'armée des croisés urouva dans Pile de Chypre d'immenses approvisionnements. On ne se lassait point , dit Joinville , de voir et d'admirer les magasins que les pourvoyeurs français y avaient faits. C'étaient, d'un côté, des milliers de tonneaux de vin posés les uns sur les autres avec; tant d'ordre , qu'on eût pu les prendre pour de grandes maisons artistement étagées; de l'autre, des amas prodigieux de blé qui formaient , au milieu des champs , comme autant de grosses mon tagnes couvertes d' une herbe verdoyante, parce que les pluies en avaient fait germer la superficie.

"Louis, contre son attente, dut s'arrêter longtemps dans l'île , soit pour attendre son frère Alphonse qui lui amenait sa réserve , soit peut-être pour s'orienter dans ce monde nouveau. Il y fut aussi letenu pai- les ambassadeurs des princes d'Asie , qui venaienLobserver le grand roi des Français. Les chrétiens vinrent

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(l'abord de Conslantinople, d'Arménie, de Syrie: les musulmans ensuite , entre autres les envoyés de ce Vieux de la Montagne dont on faisait tant de récits. Les Tartares ou Mongols mêmes parurent : ils venaient de la part d'un de leurs princes, qui se disait converti à la foi chrétienne, et disposé à favoriseï- de tout son pouvoir lexpcdilion des croisés. Saint Louis, charmé de voir ces peuples favorables à la cause du christianisme , fil avec eux une allianct; contre les deux chefs de lislamisme . le calife de Bagdad et celui du (^aire. Les circonstances piouvèrent que le pieux monarque s'était ligué avec lui prince tartare qui n'exisiail pas . et avait été victime de quelques intrigants qui avaient voulu exploiter la générosité de saint Louis.

Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premières craintes , et se familiarisaient avec l'idée de la grande invasion des croisés. Ceux-ci séuervèrent dans l'abondance, et subirent les plus tristes influences de loisiveié et d'un climat corrupteur. La bonne chère, le changement dair, les mauvaises eaux et la débauche causèrent une espèce de peste , qui emporta beaucoup de monde.

Louis se di^cida eiifin à partir pour FP^gypte. 11 avait à choisir entre Damietle et Alexandrie. Il est vraisemblable qu'il aurait opéré une descente sur le même point que Bonaparte a choisi de nos joui's, à une demi-lieue d'Alexandrie: mais un coup de vent le poussa vers la première de ces deux villes. Damiette passait pour la plus belle , la plus licheet la plus forte

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place de l'Égyple. dont elle était regardée comme la clef princiijale. Louis résolut de l'attaquer sur-lechamp. Liii-mrme , il donne le signal de l'assaut , en se jetant à la mer, Técu suspendu au cou , le heaume à la tête et l'épée à la main. Les troupes légères des Sarrasins , qui étaient rangées en bataille sur le rivage , tentèrent une ou deux charges : mais voyant les Français inébranlables, ils s'enfuirent à toute bride. La place, qui était capable de résister longtemps , se rendit dans le premier effroi. Maîtres d'une telle position , les croisés auraient dû se hâter de saisir Alexandrie ou le Caire ; dans la consternation où se trouvaient les Sarrasins , les chrétiens pouvaient facilement faire cette seconde conquête , (jui leur aurait livré toute l'Egypte sans coup férir. Mais on se conduisit comme en Chypre ; les soldats ne se laissèrent emmener que lorsqu'ils furent las de piller Damielte, et honteux de leurs propres excès. Il y avait d'ailleurs une excuse : Alphonse et la réserve se faisaient encore attendre , et piolongeaient par leur retard un état de choses dont saint Louis gémissait piofondément, et auquel il remédiait de tout son pouvoir. Le comte de Bretagne, Mauclerc , déjà expérimenté dans la guerre d'Orient, voulait qu'on s'assurât d'abord d'Alexandrie ; le roi insista pour le Caire. On s'engagea donc dans ce pays coupé de canaux. La marche fut longue , difficile , pénible, et sans cesse attardée par des escarmouches; les chrétiens , au lieu de jeter des ponts , faisaient une levée dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois

pour franchir les dix lieues qui séparent Damielie de la ville de Mansourah. Pour atteindre cette tiernière ville, ils entreprirent un travail gigantesque et effrayant : c'était de faire une digue qui dût soutenir le Nil et leur livrer passage.

Cependant les clnétiens souQ'raient horriblement du feu grégeois que leur lançaient les Sarrasins. « Ce feu, dit Tabbé Velly , funeste invention de Callinique, architecte d'Héliopolis , sous Constantin le Barbu , était un composé de naphte, de soufre et de bitume. L'auteur de l'histoire de Jérusalem y met aussi de l'huile ; et Jacques de Vitry assure qu'en Orient ou trouve quantité de fontaines dont les eaux, servent à cette composition meurtrière , dont heureusement le secret s'est perdu. On l'appelle tanlùt feu de Médee, parce que ce fut celui que cette furie employa pour brûler l'épouse de Jason : tantôt feu grégeois, parce que les Grecs furent longtemps les seuls qui en conservèrent l'usage: feu violent qui consumait tout, qui brûlait jusque dans l'eau, qui ne pouvait être éteint que par le sable, l'urine et le vinaigre. On le jetait quelquefois avec une espèce de mortier ou de pierrier, quelquefois avec des arbalètes à tour, ainsi qu'on les appelait , souvent dans des fioles et des pots, d'autres fois avec des épieux de fer aigus , enduits de poix , d'huile et d'étoupes. On le soufflait aussi dans les combats avec de grands tuyaux de cuivre ( 101 ). »

L'armée de Louis demeura exposée à ce terrible feu pendant cinquante jours, au bout desquels les croisés apprirent qu'ils auraient pu s'épargner tant

de travaux et de souffiuuces . un Bédouin indiqua un gué où toute la cavalerie pouvait passer : et l'on ne songea désormais qu'au choix des mesures les plus favorables à celle heureuse circonstance.

L'avani-garde, conduite par le bouillant Robert d'Artois, passa le gué avec quelque diniculié. Les Templiers, qui se trouvaient avec lui , rengageaient à attendre que le roi son frère le rejoignît. Le fougueux jeune homme, qui avait cependant juré de ne rien faire sans Louis, les traita de lâches , et se lança, tète baissée, dans la ville dont les portes étaient ouvertes. Malheureusement il avait :i ses côtés im seigneur d'une grande considération , et si sourd , qu'il n'entendait point ce que disaient les chevaliers : c'était Foucquault de Melle. qui tenait la bride du cheval de Robert, et criait à tue-tète : Sut! sus: à l'ennemi! Alors les Templiers eurent honte de restei" en arrière: tous entièrent, tous périrent. Les mameluks, revenus de leur étonnement . barrèrent les nies de pièces de bois, et du haui des fenêtres ils écrasèrent les preux assaillants . qui . selon quelques auteurs, éiaienl au nombre de deux mille.

Le roi , qui ignorait encoie ce désastre, rencontia les Sarrasins, et les combattit avec une indicible bravoure. Le soii' on lui annonça la mort ilu comte d'Artois; quelques larmts alors humectèrent les joues du héros chrétien, qui se résigna bientôt ; et quelqu'un venant à lui demander des nouvelles de son frère : '; Tout ce (|ue j'en sais, répondil li<»uis. c'est <|u'il est maintenant au ciel. »

Les mameluks revinrent de tous côtés à la charge, pendant que les Français défendirent leurs retranchements jusqu'à la fin de la journée. Le comte d'Anjou, qui se trouvait le premier sur la route du Caire, était à pied au milieu de ses chevaliers; il fut attaqué en même teuips par deux trou|)es de Sarrasins, l'une à pied , lautre à cheval ; il était accablé par le téu grégeois, et on le tenait déjà pour perdu. Le roi le sauva en s'élançant lui-même à travers les musulmans. La crinière de son cheval fut toute couverte de feu grégeois. Le comte de Poitou fut un moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le bonheur d'être délivré par les bouchers , les vivandiers et les femmes de l'armée. Le sire de Briançon ne put conserver son terrain qu'à l'aide des machines du duc de Bourgogne , qui liraient de l'autre côté de la rivière. Guy de Mauvoisin , couvert defeu grégeois , n'échappa qu'avec peine aux flammes. Les bataillons du comte de Flandre , des barons d'outre-mer que commandait Guyd'lbelin, et de Gauthier de Châtillon, conservèrent presque toujours l'avantage sur les ennemis. Ceux-ci sonnèrent enfin la retraite , et Louis rendit grâces à Dieu, au milieu de toute l'armée, de l'assistance qu'il en avait reçue : c'était, en effet, un miracle d'avoir pu défendre avec des gens à pied et presque tous blessés un camp attaqué par une redoutable cavalerie

L'armée française venait de se couvrir de gloire ; toutefois, diminuée de moitié, elle aurait dû prendre la route de l)ami»itie, pour y aiieudre des secours de

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l'Europe. Louis ue put se résoudre à prendre ce parti : sans doute, le grand nombre de blessés qui se trouvaient dans le camp rendait la chose difficile, mais en différant on ne gagnait rien , puisque les malades augmentaient de plus en plus. Cette armée, campant sur les vases de lÉgypte et nourrie surtout des barbots du Nil . qui mangeaient tant de cadavres, avait contracté détranges et hideuses maladies, le scorbut , les fièvres malignes et la dyssenlerie ; ce n'était par tout le camp que des cris plaintifs et douloureux , poussés pai' les malades et les moribonds.

Les morts faisaient horreur; chacun craignait de les toucher et de leur donner la sépulture. En vain le roi , plein de respect pour ces martyrs , donnait l'exemple ei aidait de ses propres mains à les enterrer. Tous ces cadavres abandonnés augmentèrent le mal , et la famine vint mettre le comble à tant d'infortunes. Il fallut donc songer à la retraite pour sauver au moins les tristes débris delà croisade. Le roi, invincible dans son courage et sa résignation chrétienne , avait fini par être malade comme les autres ; il eût pu se mettre en sûreté , mais il ne voululjamais abandonner son peuple. Tout mourant qu'il était, il entreprit d'exécuter sa retraite par terre . tandis que les malades furent embarqués sur le Nil.

Les chrétiens se vii-ent bientôt arrêtés par les Sarrasins , qui les suivaient par terre et les attendaient dans le fleuve. Les croisés, mourants et exténués. déclarèrent inutilement qu'ils voulaient se rendre; un iumiunse massacre coujmenva; il n'y eut que le

roi et les prisonniers de marque qui furent épargnés.

Louis, dans la prison, fut aussi grand que sur le trône ou dans les combats. Les Orientaux ne lui avaient laissé que son bréviaire : le pieux monarque le prit de la main de son chapelain et le récita aussi paisiblement que s'il eût été dans l'oratoire de son palais. Une conduite aussi héroïque frappa d'émotion les barbares eux-mêmes ; ils ne pouvaient comprendre un calme si grand , une force d'àme si sublime, au milieu des fers , dans la maladie , le dénùment et l'exil. Louis leur parut un dieu ; et , en effet , le chrétien qui suit les inspirations de la grâce et les exemples du Christ nesi plus un homme ordinaire : c'est un homme divin.

Le sultan ne voulait pas délivrer les croisés , à moins qu'ils ne rendissent Jérusalem ; ceux-ci objectèrent que cette ville était àlempereur d'Allemagne, et offrirent Damiette avec quatre cent mille besans d'or (102). Le sultan avait consenti, lorsque les mameluks, auxquels il devait sa victoire, se révoltent et regorgent au pied des galères où les Français étaient détenus. Le danger était grand pour ceux-ci; les meurtiiers pénéirèrent en effet jusque auprès du roi. Celui-là même qui avait arraché le cœur au sultan vint au roi , les mains encore teintes de sang , et lui dit : ti Que me donneras - tu pour avoir tué ton ennemi , qui teùt fait mourir s'il avait vécu? » Louis, plus touché d'horreur que de crainte, parut immobile et ne daigna point répondre. Alors le barbare , tirant son épée, lui en présenta la pointe

en disant : « Choisis , ou de périr de ma main , ou de me faire chevalier à rinsitint même. — Fais-toi chrétien, répondit l'intrépide monarque, et je le ferai chevalier. » Une si grande fermeté étonna le sicaire musulman : il se retira interdit et n'osant insister davantage.

Dans le même temps, trente à quarante des assassins du sultan montent, le sabre à la main , dans la galère où étaient les principaux prisonniers . entre autres les comtes de Bretagne . de Flandre et de Soissoiis, le connétable de France, celui de Chypre, et Joinville. Ceux-ci ci'oyaient que cen était fait de leur vie; mais ils en furent heureusement quittes pour la peur.

Une scène semblable se passait dans la tente du roi. Louis, sans rien perdre de cet air majestueux qui commandait le respect même au^ plus barbares , parut au milieu de ces assassins comme s'il eût été au milieu de ses barons dans un jour de fête. A la vue du prince, les musulmans s'adoucirent, et se prosternant à ses pieds : « Ne craignez rien , seigneur, lui dirent-ils, vous êtes en sûreté: il fallait que les choses arrivassent comme elles viennent de se passer ; nous ne vous demandons que Texécution du traité , et vous êtes libre. »

On essaierait en vain de décrire Taffreux état où se trouva la reine Marguerite à la nouvelle de la captivité du roi. Elle était à Damielte en ce moment. Il ne se passait point de nuit que, troublée par des songes effrayants, elle ne crût voii- les Sarrasins en

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furie attenter à la vie de son époux , on même entrer en foule dans sa chambre pour Fenlever elle-même. On fut obligé de faire veiller au pied de son lit un chevalier âgé de plus de quatre-vingts ans-, chaque fois que de tristes imaginations venaient réveiller la reine, le vieillard lui pienait la main et lui disait : « Madame, n'ayez pas peur, je suis avec vous.» Quelques jours après, Marguerite mit au monde un fils qui fut nommé Jean, et surnommé Tristan , pour ce , dit Joinville , qu'il avoit été né en tristesse et pauvreté (103).

Rien donc ne manquait au malheur de saint Louis. Il resta pourtant encore dans la Terre-v^ainte : son but était d aider à la défendre dans le cas où les mameluks poursuivraient leur victoire hors de l'Egypte. 11 releva les murs des villes , fortifia Césarée , Jafîa, Sidon , Saint-Jean-d'Acre , et ne quitta ce triste pays que lorsque les barons de la Palestine lui eurent euxmêmes assuré que son séjour ne pouvait plus leur être utile (104).

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