‹ Histoire de la reine Blanche, mère de saint LouisChapitre 15 sur 49 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Réflexions sur la tristesse que Blanche éprouva lors du départ de son fils saint Louis pour la croisade. — Retour de la reine à Paris. — Soins qu'elle consacre à l'administralion du royaume pendant l'absence du roi. — Situation politique de la France: l'Angleterre, l'empereur Frédéric II , le comte de Toulouse. — Énergie que Blanche déploie pour punir les oppiesseurs de son peuple; les prisonniers de Châlenay. — Dépari d'Alphonse, cumte de Poiiou , et de sa l'emme pour la Terre-Sainle. — Blanche prie pour la prospérité des armes de Louis. — Elle envoie à son fils une somme considérable. — Succès de Louis. — Sa captivité; douleur de la résente.

Nous avons fait mention de la douleur que ressentit Blanche de Castille en quittant son fils. Louis partait pour la Terre-Sainte; c'était sans doute pour un pieux et noble motif que le roi de France avait entrepris cette expédition lointaine : la reine, d'ailleurs si pieuse et si noble elle-même, ne Tignorail pas; maiselle avait pressenti que la croisade aui'ait de bien douloureux iésultats pour son cœur de mère ; sa tendresse semblait avoir déchiré le voile de l'avenir : Blanche . au départ de son fils bien-aimé , n'avait point dit au revoit- , elle avait dit adieu , mot cruel, mot déchirant . surtout pour une femme, dont tout l'amour teirestre s'était concentré en la personne de sou incomparable fils.

" Chaque époque historique, observe M. de Chà-

teaubriand , a uû homme qui la représente : saint Louis est Thomme-modèle du uioyen âge; c'est un législateur , un héros et un saint. Marc-Aurèle a montré la puissance unie à la philosophie , Louis IX la puissance unie à la sainteté ; l'avantage reste au chrétien (105). »

(( Louis IX . a dit Voltaire , fut un prince destiné à être en tout le modèle des hommes ( iOG). »

Oi-, si saint Louis est un héros aux yeux de tous , si la grandeur de son âme , l'élévaiion de son esprit , la sainteté de ses mœurs , l'intrépidité de sa bravoure toute chevaleresque et toute chrétienne, ont arraché un cri d'admiration aux enfants du christianisme et aux adeptes de l'incrédulité , ne nous étonnons donc pas que Blanche ait environné ce héros, qui était son tils, des sentiments d'une indicible affection ; ne nous étonnons pas non plus de l'immense douleur qu'elle ressentit en imprimant sur le front de ce fils si cher le triste baiser d'adieu !

On a vu, dans le chapitre précédent, un lésumé rapide des principaux faits de la première croisade du pieux monarque : ce résumé , nous l'avons cru nécessaire pour lintelligence de certains faits qui vont suivre, faits qui appartiennent exclusivement à la vie de Blanche , et que nous allons, autant que possible, dégager de l'histoire de saint Louis.

Deretour àParis , la reine mère voulut s'occuper de l'administration du royaume avec une assiduité qui ne se démentit jamais. Depuis longtemps habituée au maniement des affaires , et par .sa première

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régence qui lui avait appris d'une manière spéciale l'art de régner, et par l'influence qu'elle avait toujours conservée depuis la majoiilé même de son fils, elle n'eut aucune peine à tenir habilement le gouvernail de l'État. La suprême autori lé ne fut pas un changement de position pour Planche ; il n'y eut pour elle de changement que dans le vide de son cœur et de ses affections.

D'abord les efforts de la reine se lournèrent du côté de la paix intérieure et extérieure, elle connaissait les funestes conséquences de la guerre : elle consacra donc ses premiers soins à prévenir les atteintes que pourraient porter à la tranquillité publique, soit ses propres sujets, soit les nations voisines.

Du côté de l'Angleterre , Blanche n'avait rien à craindre : les négociations dn pape Innocent IV avaient produit dans ce pays un bon résultat, et rien, dans l'intérieur de la Grande-Bretagne, n'annonçait des intentions d'hostilité contre la France.

La régente eut à se défier pendant quelque temps de l'empereur : mais toutes les craintes qu'elle pouvait concevoir de ce côté s'évanouirent rapidement. Sur la fin de l'année 1249, les habitants de Parme taillèrent en pièces les armées de Frédéric ; cette déroute changea la face des affaires de l'empire. Quelques historiens prétendent que Frédéric en mourut de désespoir: d'autres disent qu'il termina ses jours dans une honteuse débauche : plusieurs vetilent que son fils naturel le fit cruellement étouffer.

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Nous aimons mieux croire , avec un historien contemporain, que ce prince fit pénitence de ses fautes sous l'habit de Tordre de Cîteaux, et qu'il mourut pieusement dans Tannée qui suivit celle de sa retraite (107).

Blanche avait toutefois un ennemi à redouter, et cet ennemi se trouvait dans le Languedoc. Raymond, comte de Toulouse . était mort , et les hérétiques ne demandaient qu'une occasion favorable. La régente ne se laissa point prendre au dépourvu : elle se hâta d'envoyer, dans celte contiée des hommes capables d"y maintenir le bon ordre.

Amsi la reine se trouva en mesine pour la conservation de la paix. : c'était un grand point ; il devait être le premier objet de sa sollicitude, il le fut.

De tous les maux subsistants dans l'État, malgré les palliatifs qu'on avait apporh'-s aux uns. et les i-emèdes véritables dont on s'était servi pou!- Liuériiles auires, l'oppression du peuple fut celui qu'elle voulut avec le plus d'énergie faire disparaître, de quelque rang que fussent les oppi"esseurs. Nous ne citerons qu'un exemple qui , en découvrant Tétenduedumal, fera connaître l'inébranlable fermeté de Blanche.

Elle apprit que les officiers du chapitre de Paris avaient enfermé dans leurs prisons les hommes #er/* qu'ils avaient à Chàtenay, pour ne pas avoir payé la taille attachée à leur condition Cl 08). Une foule de ces malheureux languissaient dans les fers du cha-

pitre, et. y manquant du nécessaire à la vie, étaient en danger de monrit' de faim et de misère. Blanche, touciiee de compassion aux plaintes qu'elle en reçut, envoya demander qu'à sa considération on voulût J3ien les relâcher sous caution. La chronique marque même , en propres termes , que la reine /)na le chapitre de les faire sortii- de pi'ison , assurant qu'elle sinformerait de tout et punirait les coupables. On n'en voulut rien faire: au contraire, on envoya prendre les femmes et les enfants épargnés jusque-là, et comme pour les punir de la protection dont ils étaient honorés, on traita ces malheureux de telle sorte , qu'il en périt beaucoup, soit par la faim, soit par l'incommodité de la chaleur qu'ils souffraient dans un lieu à peine capable de les contenir. Blanche, indignée dune action si inhumaine et si odieuse par ses circonstances , se transporta avec main-forte aux prisons du chapitre , dont elle ordonna qu'on enfonçât les portes, en y donnant le premier coup d'un bâton quelle avait à la main : ce coup fut si bien secondé , qu'en un instant la porte fut brisée en mille pièces. On vit sortir une multitude d'hommes , de femmes et d'enfants avec des visages pâles et défigurés, lesquels , se jetant à ses pieds, la supplièrent de les pi endre sous sa protection, si elle ne voulait pas que la grâce qu'elle venait de leur accorder ne leur devînt funeste. Elle le fit en eflét, et obligea même le chapitre à affranchir ces habitants pour une certaine somme payable chaque année. Ces affranchissements devinrent depuis fort

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fréquents, el Blanche en sollicita plusieurs (109).

Dieu voulut éprouver la mère de saint Louis, et l'épreuve qu'il lui envoyait cette fois ne devait être que le prélude de bien d'autres événements plus douloureux encore. Alphonse, comte de Poitiers, était resté en France pour aider sa ujère dans l'administration du gouvernement. 11 reçut du roi l'ordie de venir le rejoindre avec un renfort considérable. Le comte partit avec sa femme , eu sorte que Blanche se trouva seule et sans consolation humaine , séparée de tous ses parents et à la tête d'un vaste royaume , qui exigeait une direction puissante et sagement combinée.

Mais au milieu des soucis que lui causait l'éloignement de sa famille, elle avait deux choses constamment présentes à Icispiit : le bonheur de la France et celui de Louis IX , sou fds. Le bonheur de la Frauce : Blanche lui avait consacré presque tons les instants de sa vie, elle lui consacrait encore son repos et ses plus douces affections. Le bonheur de son fds : bien qu'elle fût séparée de cet objet de sa plus tendre aftection , elle ne laissait échapper aucune occasion de montrer quelle pensait à lui , et n'oubliait rien de ce qu'il fallait faire pour l'assister des deux espèces de secours qui lui étaient le plus nécessaires dans son éloignement , c'est-à-dire les prières et l'argent. On raconte, en effet, qu'au commencement de l'année 1250, elle envoya au roi une somme si considérable , qu'il fallut plus de onze charrelies pour la transporier : c'était le fruit, non

d'un surcroît d'impôts , mais de l'ordre qu'elle avait mis dans les finances.

Cet envoi coïncidait avec un événement qui fut pour la reine un véritable coup de foudre. Louis avait fait en Terre-Sainte des prodiges de valeur; mais , faute de prudence , la valeur du roi , qui s'était trop avancé, lui devint funeste. Il fut enveloppé par les ennemis et fait prisonnier.

Ainsi le prince que Blanche aimait tant , celui qu'elle avait tant détourné d'aller en Palestine , celui qui faisait, malgré l'absence, le sujet constant de ses sollicitudes, Louis était tombé entre les mains de ses ennemis : le fils de Blanche de Caslille était la proie des Sarrasins !...

A cette triste nouvelle, la consternation fut générale en France. Les divertissements cessèrent : on évita même ce qui n'en avait que l'apparence, et la France fut plongée dans un deuil immense, comme autrefois ces villes que la colère de Dieu faisait ployer sous le joug d'une pénitence publique. L'Église pleura cet événement , selon l'expression d'un historien , avec des torrents de larmes. Le pape n'en augurait pas moins que la ruine entière de la chrétienté ; il écrivit à Blanche, pour tâcher de la consoler un peu; aux |)rélats, pour leur niander de i)rescrire des prières dans leurs diocèses . et d'animer leurs peuples à prendre les armes dans une occasion si pressante; enfin an roi lui-même, pour l'exhorter à vaincre l'adversité comme tant de fois il avait vaincu les infidèles.

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L'Anglelerre même, malgré l'iuimilié qu'elle portail à la France, déplora la captivilé de saint Louis, comme si c'eût été un revers national. Le roi de (bastille prit la croix, à la prière de Blanche, bien qu'il fût en guerre ouverte avec les Maures. En un mot, raflliction de la France fut une affliction universelle , européenne. Blanche en fut inconsolable , et dans le (rouble où la jetèrent les nouvelles fâcheuses qu'elle apprenait chaque jour, elle lit une faute énorme qu'elle n'aurait sans doute pas commise en un autre temps. Mais les maux extrêmes inspirent une crédulité sans bornes quant aux remèdes.

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