CHAPITRE XIII
Les pastoureaux. — Jacob leur ctief —Brigands que Jacob enlratne à sa suite. — But secret de cet imposteur. — 11 prêche une croisade en France. — Organisation des pastoureaux ; leurs crimes. - Blanche les tolère au commencement. — Les pastoureaux à Paris, à Orléans, à Bourges. — Blanche ordonne qu'on les détruise. — Mort deJacob.
(( Eu l'année 1251 , dit Matthieu Paris, l'ennemi du genre humain . voyant avec peine la paix dont jouissait en France la foi chrétienne, voulut i .venter nu nouveau genre do séduction. Satan choi.^^it pou/* exécuteur de sa nouvelle ruse un infâme apostat de la Hongrie. »
Jacob était son nom. Il avait alors soixante ans. Son visage était pâle et décharné ; nne longue barbe blanche descendait siii- sa poitrine. Une troupe de vagabonds, mêlée denfanis et de gens de la lie du peuple, s'élant mise à courir partout dans TAllemagne , en criant qu'il fallait faire une croisade pour la délivrance du roi Louis IX , Jacob se mil à leur tête.
L'armée du moine apostat se grossit bientôt d'une manière considérable : il attirait à lui les voleurs, les exilés, les fugitifs, les excommuniés, les femmes perdues, et tous ceux qu'alors on qualifiait de la flétrissante dénomination de ribauds.
Le Hongrois passa en France , et se mit à y prêcher une croisade au nom de Dieu. 11 allait de village en village , débitant quantité de révélations et se vantant de prétendus miracles qui lui attirèrent une multitude innombrable de paysans et de bergers. Entre autres choses, il disait qu'il avait reçu de la sainte Vieïge elle-même sa mission par écrit , et qu'il portait perpétuellement ce précieux papier dans l'une de ses mains, « Effectivement, remarque un auteur, on ne lui voyait jamais cette main ouverte , peut-être parce qu'il l'avait estropiée. » Cet imposteur offrait certes un spectacle étrange des illusions dont le peuple est susceptible, et dont les plus sages ont quelquefois de la peine à se défendre , tant la faiblesse de l'esprit humain nous rend capables de mettre l'erreur à la place de la vérité. Jacob avait d'ailleurs pour lui le prestige de l'éloquence populaire: il élaii tiès-savant , pailail fort bien plusieurs
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langues, el permettait à ses adhérents, à ses sectateurs, tout le lîiisser-aller du dévergondage des mœurs: appât toul-puissant et irrésistible, qui secondait merveilleusement la prédication du faux prophète de Hongrie.
On prétend que le but secret et indubitable de Jacob était de fournir au sultan d'Egypte le plus qu'il pourrait de chrétiens captifs, afin que la France, alors privée de son roi, ne pût s'opposer à l'entrée des Sarrasins dans les pays catholiques Son but public et hautement avoué éîait au contraire de délivrer la Terre-Sainte et d'aller au secours du meilleur des rois ; niais pour une mission si pieuse et si difficile, il fallait, disait-il, n'employer que des gens pauvres, des hommes méprisés, des laboureurs , des bergers , des villageois, des enfimts même, afin que l'on vît le pouvoii- de Dieu , qui aime à confondre les puissances du monde par ce qu'il y a de plus faible. En un mot, il fallait changer tout le système des croisades : le Ciel était irrité de l'orgueilleux déploiement militaire de la France en Orient.
.lacob divisa son armée d'un nouveau genre en plusieurs compagnies, ayant bannières à leur tète. Sur ces bannières il fit peindre diverses représentations , dont il prétendait avoir eu les dessins dans de nombreuses visions où il avait joui de la présence de Marie et des anges; il fit mettre sur la sienne un agneau qui tenait une croix. Le prophète apostat voulut être appelé le Maître de Hongrie; sa troupe fut désignée sous le nom de pastoureauoj. Comme
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il lui était impossible do diriger seul une armée qui s'élevait à plus de cent mille personnes , il créa , pour commander sous ses ordres , deux chefs qui se nommaient les maîtres, et auxquels il donna la puissance d'exercer les fonctions épiscopales et sacerdotales; de sorte que ces maîtres ^ bien que laïcs , unissaient et désunissaient les époux selon leur fantaisie et leurs caprices , prêchaient , remet taient les pochés commis et même ceux que l'on commettrait à l'avenir. Ils tuaient leurs coniradicleurs sans la moindre forme de procès . chose qui leur était d'autant plus facile , que Jacob avait eu soin de numir les siens de toute espèce d'armes offensives et défensives: c'était, à ce qu'on voit , une grossière copie de l'apostolat de Mahomet. Les pastoureaux massacraient surtout sans pitié les prêtres et les religieux, que le Maître de Hongrie disait être cause de la prison du l'oi, parce que leurs désordres et leurs dissolutions avaient atùré la haine de Dieu sur son peuple. Pour exciter davantage encore ses nombreuses cohortes à ces meurtres sacrilèges , Jacob passait en revue tous les ordres religieux dans ses déclamations furibondes. Les uns , selon lui , étaient des ordres vagabonds et hypocrites \ les autres, de sordides amateurs de troupeaux ei de terres ; quelques-uns, des gourmands , des ivrognes et des orgueilleux. Les chanoines avaient aussi leur appréciai ion : c'étaient des hommes semiséculiers et des mangeurs de viande. Puis venaient les évoques et leurs ofiiciers. que le prophète dépeignait sous les couleurs les plus noires , en les repré-
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seulani à ses grossiers audi;cui's comme des créatures u'aiinaui que l'argeul et se plongeant dans d'infâmes débauches. Rome enfin était horriblement calomniée, en sorte que les pastoureaux étaient non-seulement des brigands , mais encore des hérétiques , et des hérétiques sanguinaires.
Les magistrats fureiu d'abord tiompés comme les autres sui' le compte des disciples de Jacob ; peutêtre aussi crurent-ils que cet amas de gens sans nom se dissipeiaii spontanément, sans qu'ils dussent s'y opposer d'une manière sérieuse et hostile. Blanche même, ne voyant pas que les pastoureaux pussent avoir rien de dangereux , sinon par la rencontre d'une infinité de circonstances dont l'assemblage paraissait comme impossible, les toléra d'abord, dans l'espérance que cette pauvre mère avait conçue d'eux pour la délivrance de son fils captif. Mais la suite des événements ne larda pas à lui ouvrir les yeux sur la nature et le but de celle multitude de scélérats. Voici comment :
Les pastouieaux , après avoir traversé la ville d'Amiens et celle de Paris , où Jacob eut l'insolence de faire de l'eau bénite dans l'église de Saint-Eusiache et d'y prêcher en rochei et en camail , vinrent à Orléans le jour de Saint- Barnabe 1251 , avec un immense déploiement de forces et tout le prestige d'une pompe solennelle. L'évêque , qui était alors Guillaume de Bussy , et toul le clergé s'opposaieui à leur entrée dans cette ville ; mais les habitants ouvrirent leurs portes. Jacob , en prophète et en homme inspiré ,
commanda aux Orléanais de se réunir poui' enlendre sa prédication. Celait ce que redoutait Tévêque. Afin d'y mettre obstacle autant qu'il était en lui, il défendit, sous peine d'excommunication, à tous les membres de son clergé d'écouter les paroles d'un homme qui n'était que l'instrument visible du démon. L'évêque avait fait une semblable défense aux laïcs, mais en vain . parce que, fascinés par la réputation de Jacob, ceux-ci méprisèrent ouvertement cette défense et les menaces qui raccompagnaient. Quelques ecclésiastiques aussi outre -passèrent la volonté du prélat : ce nest pas qu'ils voulussent embrasser les opinions du faux docteur ; c'était simplement pour être témoins d'une nouveauté inouïe et d'une insolence presque sans exemple dans les fastes de Ihistoire. En effet, on ne pouvait se dissimuler la hardiesse et la puissance de Jacob . le nouveau pseudoprophète : laïc , homme du peuple et de vulgaire extraction, il venait , au mépris de l'autorité épiscopale , si grande alors , prêcher en public et dans une ville possédant une célèbre université ; il venait y prêcher avec une inqualifiable audace et une puissance d'autorité qui entraînait à sa suite tout un peuple, toute une cité. Néanmoins les ecclésiasti- (jues prudents obéirent aux ordres de leiu" supérieur, et se cachèrent même dans leurs maisons qu'ils fermèrent avec soin ; car les cinquante drapeaux de l'armée de lapostat les avaient fait frémir d'épouvante : ces diapeaux semblaient leiu- annoncer autre chose que des paroles de paix et de sécurité.
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Le Maître de Hongrie prêcha donc , environné d'un nombre immense d'auditeurs ; son discours ne fut qu'un tissu de déclamations contre la religion et contre le clergé. Un membre de l'Université, ne pouvant contenir plus longtemps son indignation , s'approcha de Jacob et lui dit d'une voix tonnante : Hérétique et imposteur, tu trompes ceux qui t' écoutent. Il avait à peine achevé de parler, qu'un des séides de l'apostat lui fendit la tête avec sa hache.
Alors il y eut une horrible confusion , une épouvantable inêlée. Les brigands se ruèrent sur le peuple, et tuèrent ou blessèrent tous les ecclésiastiques qui étaient présents. Courant ensuite dans les rues comme des forcenés , ils enfoncèrent les portes de quelques maisons et brûlèrent sur la place publique tout ce qu'ils purent trouver de livres. L'évêque, barricadé chez lui, attendait la mort, lorsque les pastoureaux, craignant que les citoyens ne se réunissent contre eux pour se venger, quittèrent précipitamment la ville.
La nouvelle de ce nialheur parvint bientôt aux oreilles de la reine Blanche. La régente, étonnée , répondit à ceux qui la lui faisaient connaître : « Dieu le sait , je croyais que les pastoureaux se contenteraient d'aller conquérir la Terre-Sainte avec les armes de la simplicité pastorale et de la sainteté chrélienne. Mais puisque ce sont des trompeurs , des hérétiques et des brigands, qu'on les excommunie, qu'on les prenne , qu'on les détruise. »
Un auteur ancien veut faire un grand méilte à la
leiue Blanche d'avoii' avoué quelle s'était trompée au sujet des pastoureaux : c Louange bien médiocre, obser\e Filleau de la Chaise ; car avoir pris des scélérats pour des gens de bien , ce n'est qu'une erreur humaine qui peut venir de la bonté du cœur, et que Tamour-propre se fait un plaisir d'avouer; mais s'il se fût agi de gens de bien calomniés et qui n'eussent eu que leur innocence pour appui , c'était en ce cas que l'aveu ne pouvait être tiop loué , et c'est eu ce cas aussi qu'il ne faut guère l'espérer. »
L'ordre de la reine ne fut pas publié tout de suite.
Les pastoureaux entrèrent par ruse dans la ville de Bourges. Une grande partie delà troupe fut obligée de rester dans les vignobles qui se trouvaient aux environs de la cité , tant les partisans de Jacob étaient nombreux I Ils u'avaient pas plutôt mis le pied dans la ville , qu'ils commencèrent à piller les biens des Juifs qui s'y trouvaient établis en grand nombre sous la protection du roi, dont ils étaient les serfs. 11 n'y eut toutefois personne de tué, parce qu'aucun ecclésiastique ne se montra. Le Maître avait promis des miracles dont on n'aurait jamais entendu parler. Cette circonstance attira autour de Jacob une affluence incroyable de témoins curieux et impatients; mais c'était un leurre ; le Maître de Hongrie fit ce qu'il avait toujours fait : il prêcha, ou plutôt il déclama des impertinences à perte de vue , et chacun se retira fort désabusé. Un mécoulcnlemeni général se glissa dans tous les cœurs, et ou jura de se venger de riusolence de larrogani imposteur. Peut-être
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aussi les ordres de la reine Blanche arrivèrent-ils alors ; car, bien que les habitanis de la ville eussent laissé partir tranquillement les pastoureaux, ils coururent tout à coup aux armes, sortirent en foule, et joignirent les brigands à deux lieues de Bourges. Jacob fui assommé par un boucher, et tousses gens furent tués sur-îe-champ ou emmenés pour être mis entre les mains de la justice (110;.
(]elle exécution ayant été mandée par les habitants de Bourges à ceux de Marseille et d'Aigues- Mories, où ces prétendus croisés se rendaient à grandes troupes comme pour s'embarquer, on pendit tous ceux qu'on put attrapei". Lespasîomcaux furent traités partout de la même manière. Un des deux chefs créés par Jacob se présenta à Bordeaux , fut chassé et mis en fuite, ainsi que sa troupe, par le comte de Leicesier-, ou dit même qu'ayant été jeté à la mer par les mariniers d'une barque dans laquelle il voulait se sauver , on le trouva chargé de papiers avec des figures inconnues, de poisous et de lettres en aiabe qui maïquaieiii un engagement de livrer sous peu nn grand nombre de chrétiens aux infidèles. L'autre c/*e/' était passé en Angleterre et commençait à gagner quelques gens , lorsqu'il fut mis à mort.
Les bergers séduits, voyant leur prophète et leurs chefs si maltraités et si impuissants, regagnèrent leurs chaumières et leurs moulons: quelques-uns, à ce qu'on suppose, se croisèrent et allèrcni expier leur égarement au service de Louis (111).
Ainsi finit ce redoutable rassemblement , qui , sous
un guide plus habile, eût pu, comme autrefois les Normands , s'emparer de plusieurs provinces et se créer une puissante principauté.
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