G HISTOIRE
qu'on la couchât à terre sur une simple paillasse jusqu'à son dernier soupir. Ce fui le lit royal et le trône glorieux sur lequel l'illustre Blanche de Castille voulut triompher de la crainte de la mort et des pompes du monde; ce fut là qu'elle voulut dire adieu aux grandeurs qu'elle avait possédées ici-bas.
La violence du mal ayant ôté à la reine Tusage de la parole et de quelques-uns de ses autres sens pendant cinq ou six jours, les médecins trouvèrent au sixième qu'il était temps qu'on lui donnât le dernier sacrement des chrétiens, cette onction suprême et saci'ée , qui fortifie les fidèles dans le dernier combat de la vie. Enfin le moment final arriva : Blanche s'endormit du sommeil des justes. Elle était âgée d'environ soixante-huit ans ; il y avait trente ans passés qu'elle avait été couronnée reine de France (112).
Le corps de l'illustre défunte , couvert des habits religieux, fut revêtu par-dessus des ornements royaux. On lui mit la couronne sur son voile, le grand manteau de reine sur celui de Tordre de Cîleaux , la croix dans une main et le sceptre dans l'autre. Ainsi paré , le corps de Blanche fut posé sur un trône d'or.
Depuis la ville de Paris jusqu'à l'abbaye de Maubuisson, près de Pontoise (lieu qu'elle avait choisi pour être celui de sa sépidlure) , Blanche de Castille fut portée dans cet appareil par les piincipaux seigneurs de la cour. La princesse avait le visage découvert : la mort n'y avait point effacé les traits de majesté et de douceur (jui en faisaient les plus
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beaux charmes lorsqu'il était animé. La noblesse du royaume , les officiers , les corps de ville , et une foule de peuple innombrable , suivaient à pied les restes de la giande reine Celte immense multitude marchait dans un profond recueillement, qui n'était interrompu que par des sanglots.
On déposa le corps de la reine dans l'abbaye de Maubuisson , avec les prières et les cérémonies d'usage ; mais au mois de mars suivant, le cœur de la princesse fut porté solennellement à l'abbaye du Lys , près de Melun, par la supérieure de ce monastère, à qui , selon le témoignage de l'évêque de Paris, la régente l'avait accordé, soit parce que l'abbesse avait Thonneur d'appartenir à la maison de Castille, soit à cause de la bienveillance particulière dont Blanche avait toujours honoré l'abbaye du Lys.
On grava sur le tombeau de la mère de saint Louis les vers léonins que nous transcrivons ci-après :
Ex te Castellâ radians ut in aethere Stella , Prodiit hiBc Blancha , quara luget nalio Franca. Rex pater Alphonsus, Ludovicus rex quoque sponsus : Quo viduala regens , agit ut vigeat requis gens. Hinc, peregrinante nato , bene rexit ut ante. Tandem se Cliristo, cœtu donavit in isto , Cujus tuta malis , viguil gens Franca sub alis. Tanla prius , talis , jacet hic pauper monialis.
C'est-à-dire :
« C'est de toi , ô Castille, qu'est sortie, semblable à une étoile scintillante dans les cieux , la reine Blanche de glorieuse mémoire. Le roi Alphonse était
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son père ; elle eut aussi pour époux un roi : après la mort de son mari . elle fut lôgente de France . et fit fleurir la paix dans ce loyaunie. Pendant la ci'oisade de saint Louis, son fils aine, elle fut encore régente, et signala sonadministiation par de nouvelles preuves de sagesse. Enfin, celle qui, pour ainsi dire, couvrait la France de ses ailes protectrices . celle qui avait été si grande reine, se consacra à Jésus-Christ dans ce monastère . et repose ici conjme une simple et pauvre leligieuse ! •
La mort de Blanche fut un événement funeste pour la France : dans la situation où étaient les choses , elle dut être et fut effectivement très-regreitée. Bîanche . aussi bien quAugusie, est une preuve que l'on voit moins de roses que d'épines autour du trône même le plus resplendissant. De quelle constance neut-elle pas besoin à la mort de son niaii . quelle peidit à la fleur de son âge ? Sans douie elle laimait, et elle en était payée de retour. Comment ne succomba-l-elle pas aux travaux de la régence la plus difficile, et aux inquiétudes que lui causa la ligue dos grands ? Put-elle être insensible aux affreuses calomnies dont on se complut à noircir sa vie ? La jeunesse de Louis IX , d'une complexion très-délicate , fut pour elle un continuel objet d'attention et de craintes. Les voyages , les travaux, la captivité (lu roi . les suites de la croisade, la mort du comte dWitois. victime de sa teuiériié, la résolution que prii saint Louis de ne point repasser en France sans avoir n'Mabli les affaires de la Palestine.
tant de revers lui firent payei' bien cher Thouneur et la gloire de régner. Lui fut-il possible de goûter un peu de joie au milieu des malheurs qui l'entourèrent de toutes parts ? Ferme dans le cours d'une vie empoisonnée par le fiel de tant d'ennuis et d'inquiétudes , Blanche mérite incontestablement le litre de la plus grande de nos reines ; mais celui di' heureuse ne lui est pas acquis.
Telles sont les réflexions que trace sur sa mort Matthieu Paris ; nous n'avons fait que les copier.
Saint Louis fut extrêmement sensible à la perte de sa mère ; on peut dire qu'en cette occasion , comme en toute autre, il parla en saint et agit en chrétien. Le légat du pape en Palestine lui ayant appris la mort de Blanche de Castille , son premier mouvement fut de verser un torrent de larmes ; mais revenu bientôt à lui-même, il se prosterna devant l'arbitre souverain de la vie et de la mort , en disant : « Je vous rends grâces , ô mon Dieu , de ce qu'il vous a plu me prêter jusqu'à présent la reine madame ma mère. Je l'aimais plus que toutes choses au monde, et elle le méritait bien ; mais vous me lavez ôtée : que votre saint nom soit béni ! . . . ( 1 13 ). »
Oui . Blanche méritait bien que saint Louis l'honorât d'un amour filial et tendre , puisque , si l'on recueille les éloges que les historiens lui ont décernés , on verra qu'elle a été la femme forte. — labien-aimée du Seigneur, — le bonheur de la terre, — une princesse remplie de toutes sortes de vertus, — la bonne fortune du royaume où elle a régné, — Pastre de l'Eu-
lope , — la merveille de lu Fiance , — le livre vivant des grandes reines . — Thonneur du chrisiianisme ,
— linclinalion des gens de bien, — lellroi des méclianis . — la uiirice de Iti^lise , — le support de la noblesse. — la vraie nourrice des pauvres, — la consolation de tous les siens, — l'arbre admirable du paradis terrestre , — un miracle de pureté ,
— et la véritable imitatrice de la digne mère de Josias (114 ).
Ces éloges sont magnifiques sans doute ; niais Ion peut ajouter, sans sortir du viai , (jue Blanche les mérita tous.