‹ Histoire de la reine Blanche, mère de saint LouisChapitre 19 sur 49 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

PhiI<isophie de la politique de Blanche. — Influence des femmes au moyen âge. — Le nom seul de Blanche traverse les siècles; pourquoi ? — Part que celle reine a eue dans le gouvernement sous Philippe-Auguste et Louis VlII. — Blanche avait une triple mission i remplir; exposition de cette mission. — Première régence: i" ruine de la féodalité; 2° protection du catholicisme; 3o agrandissement territorial de la France. — Deuxième régence ; conséquences: réformes administratives et affranchissement des communes.

« Dès le xii^ siècle, dit poéliquemcni .M. Michelet, la femme prit sur la terre une place pro|»oiti(>nnée à limporiaiice nouvelU' qu'elle avait acquise dans la hiciarcliie céleste. Au \iii* siècle, elle se trouve au moins, ((timnc mèie ri régente, assise sui' plu-

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sieurs trônes d'Occident. Blanche de Castiile gouverne au nom de son fils enfant, comme la comtesse de Champagne pour le jeune Thibaut . comme celle de Flandre pour son mari prisonnier. Isabelle de La Marche exerce aussi la plus grande influence sur son fils Henri III , roi d^^ngleterre. Par une singulière coïncidence, en 1250, une femme succédait , pour la première fois, à un sultan (*). On n'avait jamais vu le nom dune femme gravé sur les monnaies et prononcé dans les prières publiques (115). »

Quoi qu'il en soit de cette importance politique , que M. Michelet attribue à la femme pendant le moyen âge et surtout au xiii^ siècle , il est une chose incontestable et digne dètre remarquée : c'est que le nom seul de Blanche a traversé les siècles ; celui des autres princesses que cite Fauteur de l'Histoire de France, n'est placé qu'en seconde ligne dans les annales du monde, et c'est à peine si quelquefois on le prononce. Pourquoi cette auréole qui environne la mémoire de Blanche de Castiile, et cette espèce d'oubli qui voile à notre souvenir l'existence même d'Isabelle de La Marche , de la comtesse de Champagne , de la comtesse de Flandie et de la sultane ? Pourquoi, lorsqu'on nomme la mère de saint Louis, personnifie-t-on tout un siècle, tandis qu'en nommant les autres on ne sort pas de la sphère étroite de l'individualité ? Pourquoi? la raison en est simple : c'est que Blanche de Castiile a fait faire un pas immense à l'humanité , et a contribué puissamment à

(') Chegger-Eddour à Almoadan.

développer la civilisation en Europe. On ne peut pas dire la même chose des autres femmes de son temps , et c'est ce qui explique la réputation universelle de Tune et la nullité historique des autres. Tant que les hommes salueront avec amour et avec reconnaissance rimmense bienfait de la civilisation, Blanche de Castille occupera un rang élevé, sublime , parmi les bienfaiteurs du genre humain.

Lorsque cette princesse fut unie à Louis VIII , bien qu'elle fût encore dans une jeunesse extrême, on put sans peine deviner ce que plus tard elle serait en état de réaliser. Blanche , dans un âge où Ton aime et où l'on sait tout au plus les jeux de Tenfance et les premiers éléments de l'instruction, avait des conceptions politiques si nettement formulées , que Philippe-Auguste se plaisait à écouter les avis de sa bru , même dans les affaires les plus graves. Tout expérimenté qu'il était dans l'art de régner, ce monarque, le plus politique de son siècle, éprouvait un charme inexprimable à prendre les conseils de Blanche, et souvent même, remarque l'histoire, il se fit une obligation sacrée de les suivre scrupuleusement. On ne peut s'empêcher de le dire, une jeime fille qui instruit un vieillard habile et susceptible, c'est là quelque chose de merveilleux et d'insolite, c'est quelque chose qu'on ne saurait assez admirer. Blanche acquérait ainsi peu à peu de l'influence politique en exerçant sou génie devant le vainqueur de Bouvines, en face du Louis XIV des temps anciens de notre monarchie.

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Sous le règne de Louis VIII son époux, Blanche n'apparaît point nominativement dans l'histoire; mais aussi le i"oi ne fail-il que monter sur le trône pour descendre dans la tombe ! Il est évident que celle qui fut capable d'instruire Philippe-Auguste, fut bien en état d'inspirer les démarches de son royal époux. Il est probable, comme nous Pavons déjà remarqué, que si Louis VIII eût vécu plus longtemps, il aurait suivi im plan politique qui nous échappe, et qu'une moit hâtive ne permit que de commencer, les critiques ont jugé le successeur de Philippe-Auguste d'après un imperceptible fragment de son règne : c'est là de Tinjusiice ou de la légèreté.

Si ce plan , compris dans tout son ensemble et dans toute son extension, n'avait pas été sagement combiné, approprié à l'époque, en harmonie avec les circonstances, avec les besoins du pays, Blanche ne Teùt pas souffert, elle qui avait tant d'influence sur l'esprit de son époux et tant de génie dans les vues politiques.

Ce que Louis VIII a fait . ce qu'il a entrepris , fut donc l'inspiration de Blanche de Castille; si ceite inspiration n'a pas été comprise par les historiens , il faut s'en prendre à la mort, qui ne permit point au monarque français d'aller plus avant. Il n'en est pas de même de la politique de Blanche ; nous pouvons l'apprécier dans toute son étendue, et c'est ce que nous voulons faiie dans ce chapitre.

Rappelons-nous la ligne de conduite qu'avait à suivre cette princesse en prenant les rênes de la lé-

gence. Cette conduite était toute tracée à l'avance ; il n'y avait qu'une seule difficulté : c'est qu'une femme vînt à bout de réaliser glorieusement une politique aussi remplie de dangers, aussi hérissée de périls que celle qui lui était imposée par la Providence.

Blanche devait , à l'exemple de Philippe-Auguste, s'efforcer d'étendre le territoire du l'oyaume à de justes proportions : y établir l'unité monarchique en faisant disparaître de plus en plus les vestiges de la féodalité , source de discordes civiles , obstacle incessant au libre déploiement de la puissance royale et à la liberté des peuples : enfin , ne jamais oublier quelle devait tout à la relii;ion catholique , qui avait consolidé la dynastie capétienne (l 16).

La meilleure manière de prouver que Blanche de Castille fut à la hauteur de cette triple mission religieuse, politique et civilisatrice, c'était d'exposer les actions qui composent sa vie publique et privée, pour l'attacher ensuite l'histoire de cette vie héroïque à 1 histoire de l'Europe dans la première moitié du XIII* siècle. Nous aurions pu commencer notre monographie de Blanche en affirmant que la mère de saint Louis avait rempli sa triple lâche: mais une assertion à priori est toujours accueillie avec défiance par les lecteurs : ceux-ci n'aiment pas les appréciations historiques qu'on leur impose de prime abord ; ils préfèrent conclure. Mais les faits établis, et les objections de détails réfutées à l'occasion de chaque fait particulier, il reste à constater les conséquences générales

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qui en découlent. Celles de notre ouvrage se réduisent à des ternies bien simples.

La politique de Blanche de Caslille s'est manifestée tout entière pendant ses deux régences. Dans la première (^minorité de Louis /A), cette illustre reine dompte la féodalité, agrandit le territoire du royaume et protège la religion; dans la seconde {absence du roi ) , elle travaille à l'affranchissement du peuple et à l'amélioration du gouvernement administratif. En un mot , elle soumet le régime féodal pour faire triompher la royauté et établir un pouvoir absolu , central ; elle veut le triomphe de la royauté , d'un pouvoir central et absolu , pour obtenir ensuite celui de Tordre public et du bonheur des peuples. Ainsi le principe de Tabsolutisme monarchique, qu'on a trop souvent confondu avec le despotisme , et que certains esprits calomnient avec une injuste amertume, fut pour les peuples, au berceau de la monarchie européenne, une véritable planche de salut. Sans ce principe . que serait devenue la liberté légitime des peuples modernes ? où en serait la civilisation ? Dans la marche de l'humanité vers l'avenir que Dieu lui prépare , le développement de ce principe était aussi nécessaire que Test de nos jours celui du régime constitutionnel : ces deux formes gouvernementales offrent sans doute des abus d'application; mais elles n'en sont pas moins, dans les vues de la Providence , des moyens de transition ou de perfection sociale.

On a vu jusqu'à Philippe - Auguste les événe-

ments qui contribuèrent à élever la dynastie capétienne au-dessus des autres seigneurs français. Ce monarque avait vaincu le tribun des princes féodaux , le roi d'Angleterre. Par suite des nom!)reux et signalés avantages qu'il obtint sur Jean Sans-Terre , il n'y eut plus d'égalité de force entre le roi de France et chacun d-'S grands vassaux de la couronne en pariiculier : ces derniers toutefois étaient encore assez puissants pour se faire craindre en se réunissant ou plutôt en réunissant leurs forces. Leur union pouvait suspendre la fortune des Capétiens , dont les progrès seuls étaient cependant capables de faire cesser Tanarcliie et tous les maux publics qu'elle entraîne après elle. Cette ligue des vassaux eut lieu à la piemière occasion favorable : un seigneur français se mit à la tète de cette confédération , lorsque Blanche de Castille fut appelée à gouverner la France pendant la minorité de Louis IX. Ce ne fut ni Philippe , oncle du roi , ni le comte de La Marche, ni le comte de Lusignan : ce fut le duc de Bretagne. Pierre de Dreux se fit le coryphée des ligueurs. Sous tous les rapports, c'était le chef qui convenait et c'était aussi l'homme le plus redoutable qui fiit en France. Élevé aux écoles de Paris, il de\int un dialecticien très-habile; il était d'abord destiné à l'état ecclésiastique ; mais de cœur légiste , chevalier et ennemi des prêtres, il fut surnonmié Mauclerc. Il était despote et simoiiiaque. I/histoire rapporte de lui une a'^tion qui peint un honniie d'un seul trait. Un cur(! refusant d'enterrer un excomnumié, il or-

donna qu'on TenteiTàl lni-nit'ni63 loiit vivant avec le cadavre (117). Le duc de Bretagne était si habile guerrier, que le pape, lors de la croisade des seigneurs français sous saint Louis, ne crut pouvoir faiie mieux que de mettre Pierre de Dreux à la tête de Tarmée croisée. Tous les écrivains avouent qu'il était le général le plus expérimenté du siècle, que c'était un homme remarquable, un redoutable ennemi, voulant abaisser la royauté en France, faire ployer sous ses caprices la puissance religieuse , et fonder en Bretagne labsolulisme le plus complet.

Ainsi la lutte politi(}ue, à l'époque de Blanche de Casiille, se dessine dune manière si nette, qu'il n'y a pas un seul instant à se méprendre sur les tendances de puissance à puissance. Évidemment, Blanche d'une part, et le duc de Bretagne de l'autre, étaient deux personnages dont les rôles sont faciles à comprendre. Blanche était la personnification de l'autorité monarchique, la protectrice de l'autorité et de l'influence religieuse, l'amie de la liberté des peuples, mais d'une liberté en rapport avec l'oidre ecclésiastique et avec Tordie civil. Pieire de Dreux , et avec lui toute la ligue , représentait le système féodal avec son absolutisme, ses actes arbitraires, ses tyrannies multipliées, ses vexations populaires de toute espèce, son anarchie politique, ses envahissements dans le domaine du catholicisme, seule ressource qui restât aux peuples, aux sujets.

La lutte qui allait s'ouvrir entre ces deux représenlanls d'idées politiques et religieuses si opposées ,

devait être décisive : si Blanche triomphait , la civilisation faisait un pas en avant : si son antagoniste avait le dessus, la civilisation rétrogradait. La victoire, heureusement, couronna les efforts de lillustre régente , et la ligue eut le dessous Le récit de cette victoire . de ce triomphe , est incontestablement une des pages les plus glorieuses des annales humaines. Chose étonnante I la femme dont le nom se trouve écrit en tète de cette page si glorieuse n'a pas une seule statue sur nos places publiques , tandis que, de toutes parts, la France s'empresse délever des monuments, même à des illustrations secondaires.

Pour venir à bout de la ligue féodale , qui s'organisait contre elle et contre son fils , Blanche commence par faire donner à l'autorité royale de saint Louis la sanction de lÉglise ; le sacre du nouveau roi fut la marque extérieure et solennelle de cette sanction. Sans cette cérémonie religieuse, Louis IX eût offert un prétexte de plus aux confédérés: et il était indispensable que la régente arrachât à ces rebelles toute excuse, toute ombre de prétexte. Et certes , l'intervention de la puissance ecclésiastique dans rétablissement de la puissance séculière était à cette époque un appui trop solide, trop fondamental, pour qu'elle le négligeât, en présence surtout de l'alliance intime que la dynastie capétienne avait faite avec le clergé, en présence de la coutume des rois de la monarchie et de l'ordre exprès de Louis VIIL

A Tappiii religieux dont elle s'était entourée , Blanche de Casiille voulut ajouter celui de quelques serviteurs fidèles qui restaient dévoués à saint Louis et à sa mère. Elle donne toute sa confiance au cardinal de Saint-Ange , à un étranger capable, instruit, éminent sous tous les rapports ; elle préfère linfluence et les conseils d'un étranger à Tinfluence et aux conseils d'un seigneur français . et c'est là un des traits caractéristiques de la politique de Blanche. On l'en a blâmée ; on est allé jusqu'à dire que, sous la régence de la mère de saint Louis , la France était indignement soumise à un Italien et à une Espagnole. Mais ou oublie que Blanche, aux yeux de la France reconnaissante , perdait la qualification d'Espagnole pour prendre celle de mère de nos rois , et que le cardinal romain de Saint-Ange était le seul homme à (jui cette reine pût avoir recours dans les circonstances critiques qui l'environnaient de toutes parts. C'est précisément parce que ce cardinal était étranger que la régente pouvait le prendre pour son principal conseiller, et n'avait rien à en redouter au milieu de cette conjuration générale des grands du royaume.

Appuyée sur la religion et sur la politique , assurée de l'alliance du clergé et du dévouement de quelques seigneurs fidèles, la reine mère commença son œuvre de civilisation européenne. La féodalité levait l'étendard de la révolte à Toccasion delà minorité de saint Louis et de la régence de sa mère ; Blanche profita de cette révolte pour arborer l'étendard de

la puissance monarchique sur les débris de la puissance aotagonisle. La ligue avait un prétexte, Blanche en eut un aussi: la ligue attaquait, Blanche se défendit.

Divide et impera. — La reine mère divise les ligueurs: en amoindrissant ainsi leurs forces, elle sait quelle viendra facilement à bout des ennemis du trône. Ses premièies conquêtes, cesl Thibaut de Champagne, le roi de Navarre i cest le duc de Bretagne, le chef le plus puissant de la confédération féodale.

Quand elle a opéré cette division, elle emploie toutes les troupes dont elle peut disposer. Blanche de Castille montre aux rebelles quils n'ont point pour ennemie une femme ordinaire, mais une reine qui s'élève courageusement au-dessus de la pusillanimité de son sexe. Elle va droit à eux, et leur donne laliernalive, ou d'accepter le combat, ou de se soumettre au jugement des pairs. Cette alternative, offerte à la pointe de lépéc . effraie la confédération. La mère de saint Louis triomphe.

Cette première victoire de Blanche de Castille fut sanctionnée à Vendôme par un traité dans lequel la politique de la reine de France revêt un si grand caractère d'habileté et de prudence, que la partialité la plus aveugle ne peut légitimement lui refuser i;n profond hommape d'admiration. On y voit les efforts que fait la mère de Louis IX pour |)acifier le royaume par des voies de douceur et de conciliation. Cette icnlalive dément d'une manière formelle les

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