‹ Histoire de la reine Blanche, mère de saint LouisChapitre 3 sur 49 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Coup d œil sur la siiuation politique de la France à l'arrivée de Blanche dans ce royaume. — Naissance de la féodalilè. — Avènement de Hugues Capct au trône. — Mission civilisatrice des Capétiens. — Rôle politique de Hugues Capot et de ses trois successeurs immédiats. — Louis VI et Louis VU. — Philippe-Auguste. — La France et l'Angleterre. — Politique à suivre, à cette époque, pour la gloire de la France.

l*our bien comprendre Ihistoire de la reine Blanche de Caslille , et appréciei' à sa juste valeur l'influence politique qu'elle exerça sur les destinées delà France, il est indispensable de jeter un coup d'œil rapide sur la situation de ce royaume depuis Hugues Capet jusqu'à Philippe-Auguste. C'est le seul moyen de donner aux actions de celte princesse toute l'imporiance qu'elles mérilenl , el le viai ca-

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ractère qui leur convient. La biographie de Blanche n'est qu'une mesquine silhouette historique , si on la détache de l'ensemble des faits généraux de la monarchie française et des éléments de la civilisation européenne , quelle domine de toute la hauteur de sa gloire et de son génie. Si 1 on veut rester dans le vrai , il faut savoir à quel point en étaient la civilisation et la monarchie en France à Tappariiion de Blanche ; il sera facile de connaître et de juger ensuite ce qu'a fait la mère de saint Louis. Tel est le but des courtes considérations préliminaires dans lesquelles nous allons entrer (2).

A la fin du \® siècle , au moment où la race carlovingienne descendait du trône pour faire place à une autre dynastie, la royauté n'était plus en France, aux yeux des seigneurs féodaux, que 1 héritière dépossédée d'un pouvoir auquel ils avaient obéi , et sur les ruines duquel le leur s'était élevé. De toutes parts les grands du royaume s'étaient rendus indépendants; il ne faut donc pas s'étonner qu'ils fussent antipathiques aux successeurs de Charlemagne : l'ombre de l'immortel empereur les faisait trembler dans la possession , dans l'exercice de leur autorité naissante et faible encore. Cette disposition des esprits et cet état de choses favorisèrent beaucoup l'avènement de Hugues Capet au trône de France. A toute autre époque, un simple comte de Paris ne serait peut-être jamais parvenu à se poser paisiblement la couronne sur la tête; mais alors le titre de roi , que Hugues s'appropriait , n'avait rien

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d'alarmant pour l'ambition féodale: il était même favorable aii\ prétentions des giands, qui ne rencontraient dans la personne de Hugues Capet qu'un monarque parvenu , sans passé , sans souvenirs . sans supérioi'ité réelle sur les autres sei^ineurs. Le nouveau roi n'était pour eux qu'un collègue titré , et rien de plu?.

Faisons ici remarquer, en passant, la situation politique qui résultait de l'élément féodal et de l'élément monarchique combinés ensemble. Dans une semblable combinaison , le principe d'ordre , base de toute vraie civilisation, sauvait a peine les apparences. La dynastie capétienne était appelée, par la l*rovidence , à donner une large part de coopération à lœuvre de la civilisation moderne ; cependant , lorsque l'on considère cette dynastie à son origine, on est d'abord tenté de croire qu'elle n"a que la triste mission de présider au morcellement territorial de la France . à l'oubli du grand principe monarchique , aux envahissements de toute espèce d'une multitude d'ambitieux qui n'avaient de vassaux que le nom. Mais pour peu qu'on approfondisse la marche et la liaison des faits , la mission civilisatrice des Ca])étiens n'est plus douteuse et se révèle à chaque pas.

Pour agir , la nouvelle dynastie devait s'enraciner dans le sol do la France. Accueillie par la féodalité , elle ne pouvait pas commencer immédiatement par des actes d'hostilité contre elle ; il lui fallait d'abord ménager la nouvelle féodalité , pour s'élever peu à peu sur ses ruines , au profit de la civilisation et de

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la liberté légitime des peuples. Hugues et ses successeurs avaient à vaincre les obstacles existants , sans en créer de nouveaux., jusqu'à ce que le moment fût venu de commencer la réforme sociale. Or le grand obstacle qu'ils rencontrèrent , ce fut le principe de la légitimité, principe qui survécut trois siècles encore au triomphe du chef de la troisième race de nos rois. C'est à laplanissement de cet obstacle que Hugues Capet et ses trois successeurs immédiats. Robert, Henri 1*' et Philippe P' . travaillèrent sans relâche, en faisant une alliance intime avec le clergé , dépositaire de la plus grande autorité qui existe ici-bas ; ce fut donc évidemment sur la base chrétieime que s'aiïermit la royauté des Capétiens , et il ne faut pas s'étonner de la prépondérance qu'obtint le catholicisme dans les actes politiques de cette royauté.

Le rôle de Hugues Capet, et celui suriout de ses trois successeurs, n'a pas été apprécié pai' la plupart des historiens ; M. Guizot est le premier qui l'ait dessiné nettement et sans ambiguïté , dans son Histoire de la civilisation en France.

Ce rôle a été plus grand qu'on ne le pense communément. Sans cloute, les quaire rois dont nous parlons ne régnèrent point avec l'énergique activité, avec l'accroissement de pouvoir qui accompagne d'ordinaire la fondation dune nouvelle dynastie ; toutefois ils intervinrent sans cesse dans les affaires de leuis voisins , et même des seigneuries ti'ès-eloignées d'eux. S'ils ne comprirent pas tout de suite le

caractère nouveau que devait prendre la royauté an milieu de la société changée, bouleversée si complètement . cest qnils se regardaient comme les héritiers du trône de Charleniagne . et n'étaient point capables de remplir un si vaste programme.

Ce fut seulement au commencement du xii<" siècle . à la fin du règne de Philippe V^ et dans la personne de son fils Louis VI dit le Gros . que la politique prit une autre physionomie. La royauté capétienne comprit alors la sublimité de sa mission civilisatrice, et revêtit le caractère spécial qui lui convenait. C'est à partir de Louis le Gros , que le roi de France sélève au-dessus du chaos politique quavait engendré le système féodal. Louis VU ou le Jeune continue, parle ministère de Thabile et sage Suger, le développement de la révolution opérée sous son prédécesseur.

A partir de celte époque, la royauté devient étrangère au régime féodal: elle est distincte de la suzeraineté ; elle existe sans rappoit avec la propriété territoriale.

Il y a un pouvoir vraiment politique , sans autre titre , sans autre mission que le gouvernement.

Ce pouvoir est supérieur aux pouvoirs féodaux , supérieur à la suzeraineté.

Ce pouvoii' a un caractère éminemment civilisateur-, il est général, il est central: c'est l'origine de lunité politique et de la liberté des peuples au moyen âge.

Telle était la royauté française lorsque Philippe-

Auguste la recueillit. Il y avait dans cette royauté beaucoup déléments de force, mais d'une force lointaine et cachée. Cependant , à ravénement de Philippe-Auguste , le royaume de France était circonscrit dans une étendue de territoire Irés-bornée. Un moment, il avait reçu une extension considérable par le mariage de Louis Vil avec Éléonore d'Aquitaine, mais il fut bientôt ramené à ses délimiiations étroites par le divorce des deux époux : l'Angleterre profita de cet amoindrissement territorial de la France.

Philippe-Auguste, considéré sous le rapport politique, eut un grand caractère : il employa toute son énergie à refaire son royaume. La tâche fut longue, rude . pénible. Non-seulement sa puissance , comme nous venons de le voir, était resserrée dans un territoire extrêmement petit, mais elle était encore combattue, dans ce territoire même, par des vassaux jaloux et remuants : dès que ce prince voulait sortir de ses États proprement dits, il rencontrait aussitôt un voisin bien plus puissant que lui : ce voisin était Henri IL roi d'Angleterre, en possession de toute la dot d'Éléonore d'Aquitaine, que Louis le Jeune avait perdue. Henri était maître de toute la France occidentale, depuis la Manche jusqu'aux Pyrénées, et par conséquent très-snpéiieur en force au roi de France, bien que son va.ssal.

Ce fut contre ce vassal et ses possessions que les efforts de Philippc-Augusic se dirigèrent. Mais , comme Fobserve très-bien M. Cuizot , tant que

Henri II vécut, ces efforts eurent peu de succès , et ne furent même tentés que timidement. Henri , prince habile , opiniâtre , redouté à la fois comme guerrier et comme politique , avait sur Philippe tous les avantages de la position et de l'expérience. 11 en usa sagement, garda habituellement une attitude pacifique envers son jeune suzerain , et déjoua la plupart des tentatives sourdes ou des expéditions armées par lesquelles Philippe essaya de l'entamer. Il y eut, tant qu'il vécut , peu de changements dans les relations territoriales des deux Étals.

Mais après la mort du roi Henri II , Philippe-Auguste sentit se rallumer toutes ses espérances. Il eut affaire d'abord à Richard Cœur-de-Lion , puis à Jean Sans-Terre. Philippe lutta avec profit contre le premier , et avec plus d'avantage encore contre le second. Le premier , selon le portrait que nous en trace un historien moderne , était le roi féodal par excellence, le plus hardi , le plus inconsidéré, le plus passionné , le plus brutal et le plus héroïque aventurier du moyen âge. Jean Sans-Terre était poltron , insolent, fourbe, étourdi, colère, débauché, paresseux , vrai valet de comédie, avec la prétention d'être le plus despote des rois. Philippe-Auguste avait un caractère rassis, patient, plein de persévérance-, il était peu touché de l'esprit d'aventure. Ce n'est point sur Richard qu'il fit ces grandes et définitives conquêtes qui devaient rendre à la France la meilleure partie de la dot d'Éléonore d'Aquitaine ; mais il les prépara par une multitude de petites acquisitions, de petites

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victoires, et. en s'assiu-aîU fie plus en pins la supériorité sur son rival.

Nous terminerons ici nos considérations préliminaires , pour ne pas empiéter sur les événements de la monogniphie qui va suivre. H est bon que le lecteur ne les perde point de vue dans le cours de notre récit; il est essentiel surtout qu'il n'oublie pas que l'histoire de France, à l'époque de Philippe-Auguste, est sur le point d'arriver à des jours de splendeur, de puissance et de gloire , mais à trois conditions seulement : c'est que lui Philippe et ses successeurs s'effoi'ceront d'étendre le teriitoire du royaume à de justes proportions; — c'est qu'ils y établiront l'unité monarchique, en faisant disparaître de plus en plus les vestiges de la féodaUté, source de discordes civiles , obstacle incessant au libre déploiement de la puissance royale , et à la liberté des peuples; — c'est enfin qu'ils n'oublieront jamais qu'ils doivent tout à la religion, quia consolidé, sanctionné leur dynastie. Voilà d'avance les éléments politiques à suivre ; nous allons voir si Blanche de Castille sut les comprendre et les mettre en œuvre.

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