‹ Histoire de la reine Blanche, mère de saint LouisChapitre 37 sur 49 · OTES · texte numérisé non relu

OTES

vaieiil pas le moyen d'aller ailleurs : mais comme il y afait de toutes sortes de nations , Français, Provençaux, Catalans , qui ne s'accordaient pas toujours ensemble , il y eut bientôt des querelles, on en vint aux mains, et plus décent hommes avaient été assommés avant que le roi pût apaiser les fureurs. 11 vint lui-même , et fit pendre les plus séditieux.

On raisonnait , en attendant la venue des vaisseaux , sur les entreprises de la croisade, et le conseil était partagé. Il y avait trois avis ditt'érents : les uns voulaient aller à Acre; c'était la seule place considérable qui restât aux chrétiens dans le Levant ; le sultan d'Egypte menaçait tous les jours de venir l'assiéger, et il paraissait naturel d'y aller mettre pied à terre dans un bon port , où l'armée trouverait toutes sortes de raffraichissements , et trouverait de

rdus les vieilles troupes des chrétiens orientaux, aguerris depuis ongtemps , et d'autant plus braves qu'ils étaient réduits â l'extrémité. Les autres voulaient aller droit en Egypte comme à la source du mal , et tacher de se rendre maîtres d'.\lexandrie ; et enfin le troisième avis était d'aller à Tunis.

Ces trois avis furent balances dans le conseil : le roi prit le parti d'aller â Tunis. Il eût mieux aimé aller en Egypte : l'entreprise lui semblait plus périlleuse, et par conséquent plus digne de lui ; mais l'espérance de la conversion d'un roi et de tout un royaume , sans verser de sang, l'emporta dans son cœur. • Oh ! si je pouvais, s'écriait-il (1), me voir le parrain d'un roi mahométan ! » Il se flatta qu'à son arrivée le roi de Tunis se ferait chrétien, et qu'après avoir rétabli la religion dans un pays où elle avait été si florissante dans les premiers siècles de l'Église, il pourrait descendre en Egypte et reparer ses pertes passées. D'ailleurs il apprit que Bondocdar, sullan d'Egypte , s'était rompu la jambe, et qu'il ne songeait point au siège d'.^cre .\insi rien ne pressant du coté de la Palestine, et l'entreprise d'Egypte étant trop grande, au moins avant la jonction du roi de Sicile, qui n'était pas encore prêt, la résolution fut prise d'aller à Tunis

Enfin, après deux mois d'attente, les Génois arrivèrent avec leurs vaisseaux, soit qu'ils n'eussent pas été plus tôt prêts, soit qu'ils eussent voulu faire sentir au roi qu'ils savaient assez qu'il n'avait traité avec eux que par nécessité, et après avoir essaye vainement de traiter avec les Vénitiens. Il n'y avait plus de lempsà perdre, la saison était déjà avancée, et les grandes chaleurs étaient bien contraires à l'entreprise de Tunis. On songea donc à s'embarquer incessamment ; le roi écrivit aux regenls , et leur recommanda ses peuples , qu'il regardait comme ses enfants , et le premier jour de juillet 1270 il monta sur son vaisseau , après avoir exhorté les croisés a ne pas olïenser Jèsus-("hrist par leurs actions, dans le temps qu'ils allaient lui sacrifier ce qu'ils avaient de plus cher au inonde. Il embrassa particulièrement ses enfants , et ne retint avec lui, sur son vaisseau , que le comte d'.\lençon. Le prince Philippe, le comte de Nevers, et le comte d'.\rtois , que la mémoire de son père égalait presque aux enfants du roi, avaient chacun leur vais-

(^i) Beaiilira , 462.

seau. On demeura à l'ancre pendnnt la nuil. On mil à la voile à la pointe du jour par un vent favoraole , el lous les vaisseaux eurent ordre de se rendre au port de Ca};liari dans l'île de Sardaigne , où était le rendez-vous de l'armée ( hrélienne.

La flotte était à peine sortie du port d'Aigues-Morles (1), qu'il s'éleva un grand vent qui lit craindre une tempête. Les vaisseaux s'éloignèrent l'un de l'autre sans pourtant se perdre de vue, el après vingt - quatre heures d'un gros temps , le calme revint et les pilotes reprirent la rouli; de l'ile de Sardaigne. On vogua trois ou quatre jours fort heureusement, mais ce beau temps ne dura pas : la mer devint extrêmement grosse , et ce ne fut qu'après plusieurs jours d'une navigitiun três-périlleuse , que les vaisseaux entrèrent dans le port de Cagliari.

Le roi envoya demamler au gouverneur la permission de mettre à terre les malades et d'acheter des provisions. Les Pisans étaient alors maîtres de la ville; et comme ils étaient en guerre avec les (lénois, et qu'ils voyaient leur* bannières , ils craignaient une surprise el ne voulaient aucun commerce. Les Français, impatients, croyaient qu'il fallait faire une descente à main armée, et prendre par force , puisqu'ils étaient en état de le faire , ce qu'on leur refusait. Mais Louis (2), qui n'avait pas pris la croix pour faire la guerre à des chrétiens, voulut tenter auparavant toutes les voies de douceur. Il renvoya à Cagliari Pierre, son chambellan , qui convint endn avec le gouverneur qu'on mettrait les malades à terre, el que les Pisans fourniraient à l'armée des provisions à un prix raisonnable.

Les jours suivants, le roi de Navarre, le comte de Poitiers, le comte de Flandre, el une infinité d'autres croisés entrèrent dans le port. On tint le lendemain conseil de guerre ; le roi y lut des lettres du roi de Sicile, qui promettait de se rendre incessamment devant Tunis avec une piiissanle armée , et les ordres fuient donnés pour l'embarquement. La plupart îles malailes avaient été sur pied en quatre jours : la terre el quelques rafraichisscmenls les avaient guéris.

I>és que le gouverneur de Cagliari vit que les Français se préparaient au départ, il prit aussitôt des manières aussi polies que son premier accueil l'avait été peu : il envoya au roi vingt muids de vin grec ; mais Louis n'en voulut point, ei lui demanda seulement d'avoir soin du peu de malades qui restaient a terre. Le lendemain on mit a la voile pour Tunis , et le troisième jour, à trois heures après midi , on reconnut la terre d'Afrique.

Lorsque les croisés débarquèrent, les Sarrasins se présentèrent pour les repousser. \V\en ne pui retenir le courage des Français; ils se jetèrent le sabre à la main dans de petites barques, el ils eurent a peine gagné la terre , que les barbares se sauvèrent vers les montagnes. Aussitôt un aumônier du roi publia la prise de possession du pays au nom de Louis. Ensuite on dressa des lentes. Bientôt après on s'empara d'une forteresse élevée près des ruines de l'an-

(«) Nangis, 386.

(i) Puches. , Î86.

cienne ville dp Carthage , et l'on se disposa à faire le siège de Tunis; car oa était bien désabusé des prétendus désirs du prince infidèle d'embrasser le christianisme. Il avait envoyé à Louis deux chevaliers espagnols renégat? lui déclarer que, si l'armée chrétienne venait assiéger sa ville , il ferait massacrer tous les chrétiens qui étaient dans ses États. Le roi avait fort bien reçu ces renégats, les avait renvoyés avec des présents, et leur avait dit que s'ils faisaient la guerre en barbares, on les traiterait fie même.

Mais ce n'était pas les Sarrasins qui étaient le plus à craindre : le nombre des malades augmentait ; les soldats , peu accoutumés au soleil d'Afrique, se plaignaient qu'ils n'avaient plus de force. On ne mangeait plus que des chairs salées,reau des puits devenait mauvaise , et tarissait souvent; on respiraitavec l'air un sable brûlé, el si délié qu'il entrait dans le corps et desséchait les poumons. Les Sarrasins avaient sur toutes les montagnes des machines pour élever la poussière dans les airs, et les vents de terre, qui venant de la zone torride n'étaient que du feu , poussaient cette poussière embrasée sur les chrétiens et les enterraient tout vivants. Enfin la dyssenterie faisait un grand ravage parmi les troupes. Au milieu de ces dangers si différents, il fallait être toujours sous les armes. Les Sarrasins fnisaient souvent mine de vouloir livrer bataille; et bien que ceux-ci eussent sans cesse le désavantage lorsqu'ils en venaient aux mains par des escarmouches, les chrétiens devaient S3 tenir sur leurs gardes, parce que les Sarrasins, bien montés, tombaient sur un quartier lorsqu'on y pensait le moins, et y faisaient d'horribles massacres.

On n'attendait plus, pour commencer le siège, que rarrivée du roi de Sicile, qui devait amener à son frère un paissant renfort. En attendant , on mit le camp à l'abri de toute insulte par de larges fossés el par de bonnes palissades; mais il n'était pas possible de le défendre contre les chaleurs excessives d'un pays brûlant.

Les maladies augmentaient à vue d'reil , et la peste se mit même dans les troupes avec tant de violence, qu'en peu de jours elles furent diminuées de près de moitié : outre les chaleurs excessives , le peu de bonnes eaux , les mauvais vivres, le chagrin de se voir enfermés dans un camp , tout contribuait à les décourager. Le roi ^eu\ les soutenait, et leur disait souvent: « Mes enfants, nous combattons pour la foi : ou nous vaincrons , on nous serons martyrs de Jésus-Christ. > Déjà plusieurs grands seigneurs étaient rnorts , lorsque le roi lui-même tomba malade de la dyssenterie. Le prince Philippe , le comte de .Nevers et le roi de Navarre en furent attaqués en même temps.

Louis sentit dès les premiers jours que son mal serait mortel, et ne parut jamais plus grand que dans les derniers moments de sa vie. 11 n'en interrompit aucune de ses fonctions de roi , donna toujours les ordres t;tnl qu'il eut de la force , el songeant plus aux maux des autres qu'aux siens propres , il n'épargna rien pour leur soulagement. Il agit à son ordinaire le plus longtemps qu'il put ; mais la dyssenterie continuant , la lièvre le prit , et il fut obligé de se mettre au lit. Le prince Philippe, son lils aine, quoique fort abattu de la fièvre quarte, était toujours auprès de lui ; Louis

l'aiinait et le regardait comme son snccesscr , mais il avait une tendresse particulière pour le comte de Nevers. Ce jeune prince, né à Damietle pendant la prison du roi , n'avait que vingt-un ans, et, dans un âge si sujet aux emportements , il avait conservé son innocence , et répondait dignement aux soins particuliers que le roi son père avait pris de son éducation. 11 fut attaqué d'une lièvre si violente, qu'au bout de quelques jours on désespéra de sa vie ; les médecins le llrenl porter sur son vaisseau , pour le soustraire aux iniluences de l'air empesté du camp ; mais le changement d'air fut un remède inutile , et le jeune prince mourut. Le roi, ne le voyant plus auprès de son lit , se douta de son malheur. Son confesseur lui avoua la vérité, et fut surpris de voir Louis si soumis à la volonté de Dieu dans une occasion si cruelle. Le cardinal d'Albe, légat du pape, mourut quatre jours après, et en mourant laissa tous ses pouvoirs à un ilominicain , en attendant que les cardinaux , pendant la vacance du saint-siège , eussent nommé un autre légat.

Le rui savait la désolation de ses troupes, et n'en paraissait point touché; il regardait des yeux de la foi la fin de la vie comme le commencement d'un bonheur qui ne devait jamais finir. Il plaignait bien moins ceux qui mouraient en bons chrétiens que ceux qui guérissaient au hasard de leur salut , et ne songeait qu'à prendre des mesures justes pour faire exécuter après sa mort les ordonnances qu'il avait faites pendant sa vie. Tout dépendait de son successeur: aussi s'adressa-l-il à lui, et reprenant dans son courage les forces qui commençaient à lui manquer, il lui parla d'une manière si chrétienne et si touchante, (juc Guillaume de Beaulieu, sou confesseur, qui était présent, a cru rendre un grand service à la postérité en conservant les dernières paroles d'un roi si grand et si saint.

« Mon cher fils (l), lui dit-il, aimez Dieu de tout votre cœur et de toutes vos forces : car sans cela il n'y a point de salut. Eloignez-vous de tout ce qui peut déplaire à Dieu, et principalement de tout péché mortel , résolu, plutôt que d'en couimettre un seul, de soufTrir tous les supplices imaginables. Si Dieu vous envoie quelque tribulation , souiVrez-la doucement, rendez-lui grâces de tout , pensez que c'est pour voire salut , et «[Ue vous l'avez peutêtre bien mérité. S'il vous comble de prospérités, hiiroiliez-vous, mou fils ; défendez- vous de la vaine gloire, et ne vous servez pas , pour olTen<er le Seigneur, des mêmes biens que vous avez reçus de sa bonté, .\llez souvent à confesse, choisissez des confesseurs sages et babiles , qui puissent vous enseigner les choses que vous avez à faire , et celles que vous avez à éviter. Gouvernez-vous avec vos confesseurs de manière qu'ils puissent vous reprendie avec hardiesse et amitié. Assistez dévotement et le plus souvent que vous pourrez à l'office de l'Eglise ; ne regardez point à droite et à gauche , ne parlez point de choses vaines ; mais priez Dieu de bouche et de cœur; et principalement, mon cher fils , soyez attentif au moment que le prêtre consacre le corps et le sang de notre

(i) Beaulieu , 449.

Seigneur Jésus-Christ. Ayez de la charité pour les pauvres , pour les misérables , pour les affligés; assislez-les , et les consolez suivant voire pouvoir. Si vous avez quelque affliction , dites-la a votre confesseur ou à quelque homme de bien, et vous vous trouverez soulagé. Tâchez d'avoir toujours auprès de vous des gens de bien, ou religieux, ou séculiers ; entretenez-vous souvent avec eux, et prenez garde que les méchants , que les impies ne vous approchent. Entendez les sermons en public et en particulier , et obtenez des indulgences de la sainte Eglise notre mérc. Aimez dans le prochain le bien et baissez le mal. INe souffrez point qu'on commette devant vous aucune médisance , et si quelqu'un était assez malheureux pour blasphémer contre Dieu ou contre ses sainls , faites-en une punition exemplaire. Remerciez Dieu des biens qu'il vous a accordés, et méritez parla d'en recevoir encore davantage. Faites justice à tous vos sujets , et jusqu'à ce que la vérité vous soil bien connue , penchez plutôt du côté du pauvre que de celui du riche. Si l'on vous dispute quelque chose , commencez par croire que vous avez lort ; examinez cn>uite ; et par là ceux qui seront de votre conseil ne craindront point de se déclarer pour la justice, même contre vous. Si vous savez certainement que vous avez du bien d'autrui , soit par succession, soit qu'il ait été pris de votre temps, reslituez-le au plus tôt; si la chose est douteuse, faites-vous-en informer par des gens habiles. Ayez soin que tous vos sujets vivent en paix, et principalement les ecclésiastiques et les religieux. On raconte du roi l'hilippe , noire aïeul, qu'un de ses conseillers lui ayant dit que les gens d'Eglise usurpaient ses droits , et qu'on s'étonnait qu'il le souflVit : < Je crois tout ce que vous me dites, lu irépoudit-il ; mais quand je songe aux grâces que j'ai reçues de Dieu , j'aime mieux souffrir que de causer du scandale entre l'Eglise et moi. » Aimez donc , mon lils, aimez les ecclésiastiques , et , autant que vous le pourrez, vivez en paix et en amitié avec eux. .4s>istez les pauvres religieux dans leurs nécessités ; ce sont eux qui rendent le plus d'honneur à Dieu. Honorez vos parents , et souvenez-vous de ce qu'ils vous ont ordonné. Prenez l'avis de gens de bien et d'esprit dans la distribution des bénéfices, et ne les donnez qu'à des personnages capables et qui n'en aient point d'autres. Prenez garde, mon fils, de faire la guerre à des chréiiens sans de gramles raisons ; et si vous ne pouvez pas vous en empêcher, lâchez de faire en sorte que les innocents n'en soufTrent pas ; et le plus tôt que vous pourrez faites la paix , et vous souvenez que saint Martin disait que faire la paix, c'était atteindre au comble de toutes les vertus. Ayez soin d'avoir de bons baillis , et veillez sur leur conduite. Soyez dévot et obé'ssant à noire mère la sainte Eglise romaine, et au souverain pontife votre père spirituel. Efforcez-vous de bannir le péché de votre royaume, et principalement les blasphèmes et les hérésies. Souvenez-vous toujours, et rendez grâces à Dieu de tous les biens qu'il vous a faits. .\yez soin que les dépenses de votre maison ne soient point trop grandes. Enlin, mon lils, je vous prie de faire prier Dieu pour le repos de mon âme, et d'envoyer à toutes les saintes communautés de notre royaume demander des prières pour mci, et je vous prie en-

core (le me donner pari dans toutes les bonnes œuvres que vous ferez. Enfin , mon cher llls, je vous donne toutes les bénédictions qu'un bon père peut donner à son chei' liis. Je pile la sainte Trinité et tous les saints de vous préserver de tout mal , que Dieu vous fasse la grâce, mon (ils, d'accomplir sa sainîe volonté , de le servir, de l'honorer, alin qu'après celle viciions puissions ensemble, mon cher fils , le voir, le louer, et l'aimer pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il- »

Un discours si touchant nous a été conservé mot à mot par Oeoflroi de Beaulieu , confesseur du roi, et l'on peut juger aisément de l'efl'et qu'il produisit dans l'âme de Philippe : il voulut l'avoir par écrit, alin de s'en souvenir dans tous les moments de sa vie. Louis se tourna ensuite du coté de la reine de Navarre, sa chère fille, qui fondait en larmes auprès de son lit, et l'avertit de ses devoirs particuliers , lui recommandant avec beaucoup de tendresse d'avoir soin du roi son mari, qui était fort malade. Après quoi , ne voulant plus songer qu'à IJieu , il embrassa ses enfants pour la dernière fois et demanda qu'on le laissât seul avec son confesseur. Il avait assisté à l'office de l'Église tant qu'il avait pu, et dans les derniers jours il faisait venir ses aumôniers auprès de son lit, et priait Dieu avec eux. On avait mis dans sa chambre, sur une table, un crucifix sur lequel il avait toujours les yeu.x attachés, et quelquefois il se le faisait apporter, et baisait avec respect les pieds sacrés du Sauveur ilii monde. Il communia plusieurs fois pendant sa maladie, et sentant que ses forces commençaient à lui manquer, il dc^manda le saint viatique. A peine pouvait-il lever la tête, tant il était faillie; et toutefois à la vue de son Dieu il se leva tout seul et se mit à genoux pour le recevoir. « Croyez-vous fermement , lui dit son confesseur, que ce soit là le vrai corps de Jésus-Christ. — Oui , répondit le saint roi, et je ne le croirais pas mieux quand je le verrais tel que les apôtres le virent le jour de son ascension. » Il demanda ensuite l'extrêmeonction , et répondit à toutes le? prières de l'Église. Les grands efforts qu'il avait faits l'abattirent extrêmement ; il demeura assez longtemps sans parler, on croyait que sa dernière heure était venue, et toute l'armée était en larmes ; mais sur le soir il recommença à parler de Dieu. « Seigneur, disait-il d'une voix plus forte que l'état 011 il était ne semblait le permettre , Seigneur, gardez votre peuple , sanctifiez votre peuple. » Il s'adressait ensuite à saint Denis, eu qui il avait toujours eu beaucoup de confiance , et lui demandait son intercession auprès de Dieu , et sa protection pour le royaume de France. Il passa la nuit assez doucement (1), ses douleurs diminuèrent, et il s'endormit. Mais commeson imagination était remplie des idées de la Terre-Sainte, on l'entendit répéter plusieurs fois ces paroles : « Nous irons à Jérusalem , » voulant peut-être parler de la Jérusalem céleste, qu'il regardait alors comme sa véritable patrie. Enfin il perdit la parole, et sentant que la mort approchait , il fit signe qu'on le mit en chemise , couvert d'un cilice, sur un lit de cendres. Il y passa ses derniers moments , l'esprit partagé entre

(i) Guill. de Chartres, 474.

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la frayeur des jugement? de Dieu ci, ia confiance en sa miséricorde. On voyait dans ses regards qu'il élait tout rempli des pensées de l'éternité, et sur les trois heures après midi il lit un dernier effort et prononça distinctement ces paroles de David ; « Seigneur, j'entrerai dans voire maison, je vous adon-rai dans voire saint lempie , je glorifierai voire nom. « Il rendit l'esprit le vingl-cinquième du mois d'août (l'270), après vingt-deux jours de maladie , a l'âge de cinquante ans , dont il en avait régné près de quaranle-qualre.

Ainsi mourut le saint roi Louis, dont la vie est une suite continuelle de merveilles. Plu-; vaillant que les héros guerriers de l'antiquité, ses actions ont égalé tout ce que la poésie et l'histoire ont jamais raconté de plus grand; mais plus recommandalde même aux yeux des hommes par la sainteté de sa vie, par son attachement à ses devoirs , par son affection pour son peuple, il trouva le moyen d'être le plus puissant prince de l'Europe, et de faire à la fois régner l'ahondance dans son Etal. Il ne voulait de richesses que pour les répandre sur les infortunés; ses trésors étaient dans le cœni de ses sujets ; et quoiqu'il fût obligé pendant les croisades de soutenir des dépenses presque infinies , il ne manqua jamais de lien, chacun ouvrant sa bourse à un roi qui en faisait un si bon usage. On lui reproche d'avoir fait deux entreprises toutes deux malheureuses ; mais est-il juste de le condamner, puisqu'il ne manqua ni de valeur ni de prudence pour les faire réussir? ce sont de ces secrets de la Providence impénétrables à l'esprit humain. Louis, le plus grand des rois et le plus saint des hommes , à la tête de cinquante mille Français , devait , selon les apparences, conquérir l'Egypte et la Terre-Sainte ; mais Dieu , dont les pensées sont bien au-dessus des nôtres , en ordonna autrement et le sanctifia dans les souffrances. Si ces croisades eussent obtenu le succès qui semblait leur être promis, la postérité eût admiré la politique de Louis. Mais aux yeux de la religion ce ne sont point les succès qui donnent la gloire, et ce saint roi aura toujours celle d'avoir montré un zèle infatigable pour l'honneur des armes chrétiennes et ])our la liberté des Français dans la Palestine.

La nouvelle de la mort du roi répandit dans l'armée une consternation générale. Les uns pleuraient, les autres s'en prenaient au roi de Sicile, qu'ils accusaient hautement d'avoir voulu laisser périr son frère : mais tous s'entretenaient des grandes qualités et des Vertus de Louis. On le voyait, dans sa tente , étendu sur la cendre où il avait voulu expirer; sa bouche était encore vermeille ; on eût dit, a le voir, qu'il ne faisait que sommeiller, et les rayons de la gloire qui brillaient sur son visage marquaient déjà le bonheur éternel dont il jouissait dans le ciel. Il venait d'expirer (1), lorsqu'on entendit les trompettes de l'armée du roi de Sicile. Charles avait mis pied à terre auprès de Carthage; il arrivait avec de belles troupes ; mais il fut surpris de voir que rien ne lui répondait et que personne ne venait au-devant de lui : il se douta de quelque malheur, laissa son armée sous la conduite de ses lieutenants , poussa à toute bride vers le camp , mit pied à terre à l'entrée de la teule du roi, et y

(i) r.uill, <teNaiigu, ii6.

entra. Le douloureux spectacle ([iril y trouvi le surprit elle l(nicha ; son cœur fut atiemlri; il se jeta à terre, liaisa les pieds de sou saint frère et versa des larmes. Il songea aussitôt à lui faire rendre les derniers devoirs. Le cœur et It-s ossements furent mis dans une caisse, et dans une antre la chair et les entrailles. Le prince Philippe, que les harons français avaient proclamé roi , voulait avoir l'uue et l'autre, mais il se laissa fléchir par les prières ilii roi ihs Sicile , qui eut la chair et les entrailles , qu'il envoya à l'ahbaye de Montréal , prés de l'alerme.

Il fallut cependant pourvoir à la sûreté de l'armée. Philippe et Charles y travaillèrent de concert, après avoir renrlii les derniers devoirs au saint roi. La nouvelle de sa mort inspira delà conliance aux Sarrasins; ils vinrent présenter la hataille, les croisés l'iicceptèrent , et les Sarrasins furent enlièremcul défaits. lU revinrent ei'core quelque temps après ; mais pour C(;tte fois leur défaite fut si complète, qu'ils n'o^sèrent plus tenir la campagne. I,es croisés songèrent alors à s'emparer d<; Tunis. Pendant (ju'ils s'occupaient des préparatifs du siégi;. le prin'"e infidèle fitilemauder la paix,olTrant de se soumettre à des conditions aussi onéreuses pour lui iiu'avantageuses pour les croisés. Ou les accepta , et la trêve fut conclue pour dix ans , aux clauses suivantes : que tous les prisonniers chrétiens seraient mis en liberté; qu'ils auraient le libre exenice de leur religion; qu'ils pourraient faire bâtir des églises; qu'on ne mettrait au'*un obstacle à la conversion (l(;s musulmans; que le roi de Tu'iis pai.-rait tous les ans au roi de Sicilt; un tribut di' cinq mille écus ; qu'il rembourserait au monarcjue et aux scif;neurs français toutes les dépenses qu'ils avai(!nt faites deptiis le commencement de la guerre, ce qui montait à deux cent dix mille onces d'or , dont la moitié devait être payée comptant et l'autre dans deux mois.

Les Français se rembarquèrent avec les Siciliens, emportant avec eux les saintes dépouilles de Louis. Charles fit inhumer avec la plus grande magnificence celles qu'il avait obtenues; le reste du corps fut porté en France et déposé à l'abbaye de Saint- Denis. Le roi Philippe voulut le porter lui-même sur ses épaules , une partie du chemin ; partout le peuple accourut en foule pour lui donner des marques des sa vénération. Les deux abbayes de.Moniréal et de Saint-Denis ont été longtemps visitées par les fidèles; ils y allaient implorer l'intercession du saint roi , et y obtenaient souvent des guérisons miraculeuses.

Philippe le Bel fit donner une des côtes du saint roi à l'Eglise de Paris, et son chef à la Sainte-Chapelle de la même ville.

(cependant on parlait en France et en Sicile de canoniser le roi Louis: la sainteté de sa vie, et les miracle< qui se faisaient à son tombeau de Saint-Denis et à celui de Montréal en Sicile , semblaient demander qu'on lui rendit cet honneur; il fallait s'adresser au souverain pontife ; il y avait déjà longtemps que ce n'était plus la voix publique qui canonisait, comm.? dans les premiers siècles du christianisme. La ferveur et la simplicité étaient diminuées lorsque les fersécutions avaient cessé, et la mauvaise foi s'était glissée avec a paix et les richesses. Ainsi l'Eglise, de peur de se tromper, avait été oblieée d'apporter de grandes formalités à la canoaisatiuQ des

saints : on faisait des informations secrètes des miracles et de la sainteté de ta vie avant d'en faire de publiques ; et les choses étaient examinées avec une rigueur extrême. Le pape Léon III (I) , à la prière de l'empereur Cliarlemagne et d'Hildebalde , archevêque de Cologne, avait le premier canonisé , avec de grandes solennités, saint Suibert, en 804; et les papes ses successeurs avaient imaginé et ordonné, dans la formule des canonisations , Toutes les précautions que les hommes peuvent imaginer el mcUre en pratique pour établir la vérité des fails. La sainteté de Louis pouvait aisément surmonter toutes les difticultés de la cour de Rome. Le roi , les évêques et tous les grands seigneurs de France en écrivirent au pape, et envoyèrent divers députés à Viterbe. On lit des informations qui se trouvèrent plus amples qu'il ne fallait; mais comme, pendant les vingt-quatre ans que dura cette afTaire, il y eut dix papes difl'érents , chaque pape faisait refaire de nouvelles informations , et mourait avant qu'elles fussent achevées. Ce fui enfin Boniface VIII (liiOT) qui mit Louis dans le catalogue des saints et qui publia la bulle de canonisation, i Extrait de la Vie île xaiiil Louis, par l'abbé de Choisy, de la Vie du même saint par Alban Butler, et de l'Histoire de ce roi , publiée en 1825 par la Socivlr catholique des bons livres , à Paris. )

(114) Voyez dans le baron d'Auteuil, p. 11-12, des Preuves qui se trouvent à la fin de son Hiitoire de lilunche , la liste des auteurs d'où sont textuellement extraits tous ces éloges. H donne les titres de dix-sept ouvrages.

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