CHAPITRE VI
Enfants de Louis Vlll et de Blanche de Castille. — Fille ainée qu mourut jeune. — Philippe de France. — Saint Louis. — Robert comted'Arlois. — Philippe et Alphonse de France, frères jumeaux — Alphonse, comte de Poitou. — Charles, comte d'Anjou et de Provence. — Etienne et un autre enfant tout à fait inconnus. — Sainte Isabelle, fondatrice de l'abbaye de Longcharap. — Testa ment de Louis VIII.
Reposons mi instant nos regards sur un tableau moins sombre que celui des calomnies dont Blanche fut l'innocente victime , et puisqu'à la mort de Louis VIII nous avons jeté quelques fleurs sur la tombe de ce grand roi , n'oublions point ce qu'après son époux cette aimable princesse eut de plus cher au monde , ses enfants ! Ce serait une impardonnable omission que de ne pas consacrer, dans l'histoire de celte reine , quelques lignes biographiques aux nombreux enfants de celle qui aima sa famille d'un amour si ardent, si durable , si maternel. Pourquoi séparerions-nous ce que la nature a uni par d'aussi étroits liens ? ne serait-ce pas ôter à Blanche sa physionomie distinctive? ne serait-ce pas la rendre méconnaissable aux yeux de la postérité , que de ne point grouper autour de celte reine mère les esquisses au moins de ceux qu'elle mit au monde, et qui s'identifièrent , pour ainsi dire, avec son cœur?
oui, sans douie. D'ailleurs la maternité est un des plus beaux chapitres de Ihisioire d'une mère chrétienne , cette femme forte des temps modernes.
Blanche de Casiille eut. de son mariage avec Louis VIII, onze enfants, sur lesquels nous avons tâché de recueillir quelques détails (43).
D'abord elle eut, en 1205, une fille dont le nom est maintenant inconnu. Cette fille mourut au bout de quelques années.
Peu avant la mort de cette enfant , c'est-à-dire le 9 septembre 1209 (44). naquit Philippe, prince royal . comme nous l'apprennent des vers tirés d'une ancienne histoire manuscrite, conservés au trésor des chartes . et cités par Scévole et Louis de Sainte- Marthe. Voici la traduction de ces vers :
« C était en l'année du Seigneur 1209; on se trouvait au neuvième jour du mois auquel les septièmes pluies ont donné le nom de septembre , lorsque la reine Blanche, mère pour la seconde fois, combla les vœux de tous en mettant au monde un prince destiné à porter la double couronne de France et d'Angleterre (*). On l'appela Philippe, afin que, successeur de son aïeul et portant le même nom que lui , il marchât sur ses traces. »>
Annus eral Domini noniis cum mille ducentis, Mensis nona dies, quam septimus indicat imber, Quando Blanca parens iterato nomine matris Oplalo parlu Francis dominum dat el .\nglis.
(•) On SI' rappelle en effet que Louis VIII fut un instant roi d'Angleterre.
Quem facil insignem Philippi nomine régis,
Ut successor avi teneat cnra nomine mores (45).
Par un traité passé à Melun , au mois de juillet 1215, on arrêta le mariage de Philippe avec Agnès de Donzy . fdle et unique héritière du comte de Nevers, Hervé de Donzy. Agnès était jeune . belle, et si riche en espérance, que les plus grands princes de l'époque avaient eu le dessein de la marier à leurs enfants. L union matrimoniale de Philippe et d'Agnès n'eut jamais lieu, bien que certains auteurs aient dit le contraire, parce que ce prince mourut à Tàge de neuf ans. Il était stipulé, dans le traité de Mehm, que si Philippe mourait, la fille d'Hervé de Donzy épouserait saint Louis. Ce second mariage n'eut pas lieu non plus, comme on le verra plus lard: Philippe-Auguste permit à Agnès de s'unir à Guy de Chàtillon , comte de Saint-Paul.
Philippe fut enterré dans l'église de Notre Dame de Paris, où, pour le salut de son âme. Louis VHI et la reine son épouse fondèrent une chapelleuie en 1215 '46, .
Dans le courant de la même année, Dieu fit à la France un don glorieux en illustrant la maternité de Blanche par la naissance de Louis IX, le plus pieux de tous nos monai'ques. Né le 25 avril 1215. Louis mourut en 1270. et fut canonisé en 1297, parle pape Boniface VHL Nous n'entreprendrons pas de décrire ici la vie de ce roi , qui . .«;elon l'expression d'un écrivain moderne (47), éclaira le xiii* siècle d'ime
douce lumière. Une biographie de cette importance mérite à elle seule un volume étendu. D'ailleurs, dans les chapitres qui vont suivre, on y verra souvent apparaître le nom de saint Louis , et ce n'est qu'à regret que nous abandonnerons ce prince pieux et héroïque . lorsque la mort de sa mère nous fera déposer la plume.
Le quatrième enfant de Louis VI II et de Blanche fut Robert . comte d'Artois, surnommé le Bon et le Vaillant Saint Louis, son frère, érigea pour lui l'Artois en comté-pairie, l'an 1237. Grégoire IX offrit à Robert Tempire dont Frédéric II s'était rendu indigne. Le comte d'Artois suivit son frère en Egypte-, ce fut lui qui engagea, le 9 février 1250, la bataille de Mansourah. La victoire fut complète ; mais Robert ayant voulu poursuivre les fuyards , les ennemis se rallièrent, et il fut assommé et percé de coups dans les rues de la ville. Robert était un chevalier aussi vaillant que courtois et un véritable modèle de chasteté. L'armée regretta vivement sa perte (48).
Philippe . surnommé Dagohert , et Alphonse , frères jumeaux, naquirent en 1221 et moururent jeunes. Des écrivains donnent au premier de ces deux enfants jumeaux le nom de Jean; mais c'est évidemment une erreur, comme le prouve Tépitaphe qui fut gravée sur une lame de cuivre, et qui couvrit leur tombeau dans l'église de Notre-Dame de Poissy (49).
Deux fois Blanche avait voulu conserver le nom de
Philippe dans sa famille ; deux fois la mort vint enlever les enfants auxquels elle avait donné ce nom ; et comme, au lieu d'être un souvenir de gloire et de joie, il était devenu un sujet de deuil parla mort de deux fils , il ne fut plus question de perpétuer le souvenir du roi Philippe-Auguste : on convint d'appeler Alphonse le premier fils qu'aurait encore Blanche , en mémoire d'Alphonse IX , roi de Castille et père de réponse de Louis YIII.
La naissance de ce fils ne tarda pas à venir : on ignore quelle en fut l'époque précise. Le jeune prince fut comte de Poitou. Par le traité de Bourges, fait en 1224 avec saint Louis et confirmé par celui de Clisson , Alphonse fut accordé en mariage à Isabeau, fille de Hugues, comte de La Marche, et d'Isabeau, reine d'Angleterre et comtesse d'Angoulême. L'alliance n'eut pas lieu. Saint Louis conclut ensuite le mariage d'Alphonse avec Jeanne de Toulouse, fille unique et seule héritière de Raymond V , comte de Toulouse. Ce mariage fut célébré à Saumur en 1241.
Alphonse dut prendre les armes contre son beaupère, qui, à rinstigaiion de son ambitieuse épouse, refusait de lui rendre hommage , conformément aux volontés de saint Louis. Le comte de Poitou n'accompagna pas le roi son frère à son premier départ pour la Terre-Sainte; il reçut Tordre de rester quelque temps auprès de la reine Blanche, pour l'assister dans le gouvernement du royaume. Cependant, nous le verrons, il ne larda pas à suivre saint Louis, se trouva dans toutes les entreprises d'oulre-mer , as-
sista même à l'infortunée bataille de Mansourah, y fut pris avec le roi , et ne fut délivré qu après avoir payé rançon.
Pendant son absence , le comte Raymond mourut (1249) , après avoir institué héritière sa fille Jeanne, épouse d'Alphonse. Aussitôt la reine Blanche chargea Guy , Henri de Chevreuse et Philippe . trésorier de Saint-Hilaire de Poitiers , de prendre possession du comté de Toulouse au nom d'Alphonse . comme celui-ci le fit lui même à son retour en France.
A la mort de la reine Blanche et avant la fin de la première croisade de saint Louis, Alphonse, et Charles dont nous parlerons bientôt , gouvernèrent le royaume. Le comte de Poitou montra beaucoup de zèle pour la gloire de Dieu : lui et son épouse avaient souffert extrêmement dans la première expédition doutre-mer. entreprise par le roi Louis. Ils voulurent néanmoins faire encore partie de la seconde. Cest à la suite de cette .seconde expédition (jue les deux époux succombèrent presque en même temps à une maladie contagieuse , Tan 1271 (50).
Charles , comte d'Anjou et de Provence . puis roi de Naples et de Sicile . fut le sixième fils de la reine Blanche. Né dans le mois de mars 1220, il épousa Béatrix , héritière et quatrième fille de Raymond Bérenger , comte de Provence. Charles se croisa pour la Terre-Sainte en 12^8: réduisit, à son retour, quelques villes qui s'étaient révoltées en Provence; reçut des papes Urbain IV et Clément IV l'investiture des royaumes de -Naples et de Sicile : remporta une
n-2 insTOiRn:
grande baiaille, dans la campagne de Bénévent , sur les troupes de Mainfroi . fils naturel de Frédéric II 5 gagna, en 1268. une antre bataille sur Conradin , duc deSouabe. qui avait des prétentions au royaume de Naples ; se trouva au siège de Tunis avec saint Louis, son frère, et mourut le dimanche 7 janvier 1285. Ce fut sous son règne qu'eurent lieu les Ventres Siciliennes (51).
La naissance de Charles fut bientôt suivie de celle de Jean, comte d'Anjou et du Maine. En 1227, ce prince, âgé seulement de huit ans, fut promis à Yolande de Bretagne. Ce mariage ne se réalisa point, car Jean mourut peu après cette promesse d'alliance (52).
Etienne, autre fds de Louis VIII et de Blanche, mourut en bas âge : il fut baptisé à Paris en 1225 , et levé sur les fonts baptismaux par le cardinal de Saint-Ange. Il n'y a qu'un seul ouvrage qui fasse mention de ce prince : c'est la chronique manuscrite de Tours (53).
Quelques historiens donnent encore à Blanche deCastille un tils qui fut son avant-dernier enfant : le berceau de ce prince paraît lui avoir servi de tombe [bA].
Enfin la reine eut le bonheur de mettre au monde, en 1220, une fille qui vécut longtemps et qui fut un modèle d'admirable sainleié : Isabelle est son nom. Cet te vertueuse princesse quitta les joies et les vanités du monde pour senir Dieu plus librement. L'empereur Conrad IV. roi de Jérusalem , fils de l'em-
pereur Frédéric 11 , demanda la main d'Isabelle ; mais celle-ci fut inébranlable dans la résolution qu'elle avait prise d'être réponse de Jésus-Christ. En 1260 , elle fonda le monastère de Longchamp , entre Paris et Saint-Cloud , et y établit des religieuses de Sainte-Claire , que Louis IX dota richement. Isabelle mourut le 23 février 1269, en odeur de sainteté. Son corps fut inhumé dans l'église du monastère qu'elle avait fondé. Le souverain pontife Léon X , informé des vertus et des miracles de la fille de Blanche , permit aux religieuses de Longchamp de célébrer la fête de sainte Isabelle, fête qu'il fixa au dernier jour d'août de chaque année. Sébastien Roiiîllard , de Melun , a publié la vie de cette princesse , d'après le manuscrit d'Agnès d'Harcourt . troisième abbesse de Long champ. Cette vie originale a été insérée par Ducange dans sa belle édition de Joinville (55). Pi' Des onze enfants de Blanche il n'y en eut que six qui survécurent à Louis VIII , savoir : Louis IX , roi de France ; Robert , comte d'Artois ; Alphonse , comte de Poitou; Charles, comte d'Anjou; Jean, fpji mourut peu de jours après son père , et sainte Isabelle.
On ne verra pas sans intérêt , du moins nous le pensons , le testament que Louis VIII fit dans le mois de juin 1225 (56). En voici la teneur :
« Au nom de la sainte et indivisible Trinité , Amen. Louis , par la grâce de Dieu , roi des Français , à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Désirant de pourvoir en toutes manières aux avantages de
notre successeur, el pour empêcher les troubles qui pourraient naître dans noire royaume, nous avons, étant en santé par Taicle de Dieu de qui tout bien procède, fait la disposition de tout notre domaine et de tous nos biens meubles. Tan de notre Seigneur 1225 . au mois de juin . comme il suit :
« Premièrement , nous voulons et ordonnons que notre fils {Louis), qui nous succédera à la couronne, soit maître de tout le pays que noire très-cher père Philippe, de pieuse mémoire, a possédé, et de la manièie quMl l'a possédé et que nous le possédons , soit en fiefs, soit en domaines, excepté les terres, fiefs et domaines que nous exceptons par ce présent écrit. Car nous voulons et nous ordonnons que notre second fils {Rohert) ail tout le pays d'Artois , tant les fiefs que les domaines, et tout ce que nous possédons du chef de notre mère Elisabeth , excepté le douaire de la reine , si elle survit à notre second fils. Que si celui de nos fils qui aura l'Artois vient à mourir sans héritiers, nous voulons que tout ce pays et tout ce qu'il possédera de terres revienne entièrement et sans contestation à notre fils successeur de notre royaume.
« Nous voulons et ordonnons que notre troisième fils {Alphonse) M pour partage les comtés d'Anjou et du Maine , tant les fiefs et les domaines que toutes leurs dépendances.
(( Nous voulons et ordonnons que notre quatrième fils {Charles) soit mis en possession du comté de Poitou et de toute l'Auvergne , tant des fiefs que des domaines avec leurs dépendances.
« Nous voulons et ordonnons que tout le pays que notre très-cher frère et fidèle Philippe . comte de Boulogne , tient de nous par donation . revienne à notre successeur le roi de France, si ledit Philippe , comte de Boulogne , meurt sans enfants.
« Nous voulons et ordonnons que notre cinquième fils {Jean, et tous les autres qui pourront naître après lui entrent dans la cléricaiure (*).
« Pour ce qui est de nos biens meubles que nous possédons actuellement, nous ordonnons que la disposition s"en fasse de la manière qui suit :
« Nous donnons à notre fils ei successeur eu notre royaume tout ce qui se trouvera dans notre tour de Paris auprès de Saint-Thomas , c'est-à-dire tout Tor, tout l'argent, et tout ce qu'il y a de monnayé , afin qu'il s'en serve pour la défense de l'État.
« Nous voulons et ordonnons que , sur nos biens meubles, soit pris tout ce qu'il faudra pour payer les torts que nous pourrions avoir faits et pour satisfaire nos créanciers.
« Nous donnons et léguons à notre chère épouse
(*) L'ordre que Louis donne ici à son cinquième fils et à ceux qui pourraient naître après lui d'enirer dans la cléricature, est remarquable, et montre que ce prince, tout religieux qu'il était, n'avait pas sur ce point des idées bien justes: mais c'était pour empêcher la multiplication des démembrements de l'État. Il faut, après tout, que Louis ait ajouté quelque codicile à celte disposition, puisque l'on voit dans la suite de rhisioirc que les comtés d'Anjou et du Maine furent destinés à Jean , son cinquième fils , et que l'Anjou n'échut à Charles que par la mort de Jean , qui ne vécut pas longtemps.
66 HISTOTHE
Blanche, illustre reine des Français, trente mille livres.
« Nous donnons et léguons à notre très-chère fille Isabelle vingt mille livres.
« Nous donnons et léguons à deux cents hôtels-dieu vingt mille livres . c'est-à-dire cent livres à chacun.
« Nous donnons et léguons à deux mille léproseries dix mille livres , c'est-à-dire cent sous à chacune.
« Nous donnons et léguons à soixante abbayes de l'ordre de Prémontré six mille six cents livres pour faire notre anniversaire, c'est-à-dire soixante livres à chaque abbaye.
« Nous donnons et léguons à quarante abbayes de l'ordre de Saint- Victor quarante mille livres pour faire notre anniversaire, c'est-à-dire cent livres à chaque abbaye.
« Nous donnons et léguons à l'abbaye de Saint- Victor, pour faire notre anniversaire, quarante livres.
« Nous donnons et léguons à l'abbaye de Sainte- Marie-de-la-Victoire , auprès de Senlis. mille livres, outre les revenus que nous lui avons donnés.
« Nous donnons et léguons à soixante abbayes de l'ordre de Cîteaux six mille livres pour faire notre anniversaire , c'est - à ~ dire cent livres à chaque abbaye.
«Nous léguons et donnons aux orphelins, aux veuves, et à de pauvres filles pour les marier, trois mille livres.
« Nous voulons que le partage que nous avons fait
DE L\ XKT.IW. nLAlVClIE. 07
ci-dessus entre nos fils, pour empêcher toute discorde, soit exactement observé dans toutes ses circonstances; c'est-à-dire que notre fds qui nous succédera à notre loyaume ait et possède tout le royaume de France et toute la Normandie, comme nous la possédions et tenions le jour que nous avons fait ce testament . sauf les comtés que nous avons exceptés d'abord, savoir le comté d'Artois, les comtés d'Anjou et du Maine, et les comtés d'Auvergne et de Poitou , que nous avons donnés à nos autres fils , comme il a été dit.
« De plus , nous voulons que tous nos joyaux , tant ceux qui sont à nos couronnes que les autres, soient vendus , et que le prix en soit employé à fonder une nouvelle abbaye de l'ordre de Saint- Victor, à l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie, et que pareillement tout l'or de nos couionnes , de nos anneaux et de tous nos autres joyaux, soit vendu pour l'employer au bâtiment de ladite abbaye.
u Nous constituons pour exécuteurs de notre testament, pour ce qui regarde nos biens meubles, nos fidèles amis les évêques de Chartres, de Paris et de Senlis , et l'abbé de Saint-Victor. Que si , après nos dettes payées et le dédommagement des torts que nous pourrions avoir faits , il n'y avait pas de quoi remplir les autres legs, nous voulons que les exécuteurs testamentaires diminuent de ces legs comme ils le jugeront plus à propos. »