CHAPITRE Vil
Régence de la reine Blanche. — Des régentes depuis l'origine de la monarchie franke jusque l'époque de Louis VIII. — Lisue des principaux seigneurs féodaux contre notre princesse —Prétentions et vrai caractère de la ligue. — La reine mère se hâte de faire sacrer Louis IX. — Elle détache de la coalition Thibaut de Champagne. — Paix de Vendôme — Les barons confédérés veulent enlever le roi ; conduite des Parisiens — Blanche profite de la paix pour continuer léducation de ses enfants et de Louis en particulier. — Siège de Bellème , de h Haye Paysenel et de Redon.
La prudence iiui accompagna toujours le roi Louis VIII pendant sa vie parut principalement à sa mort . lorsqu"en présence des personnes les plus considérables de sa cour, il confia la régence de son royaume et de ses enfants à la reine Blanche, son épouse.
Dès le berceau de la monarchie franke . le gouvernement des femmes avait joui dune haute considération . comme à Rome . à Constantinople et partout ailleurs. Quelques historiens prétendent que Clotilde. épouse de Clovis . a été la première de nos régentes; mais comme elle eut la douloureuse tutelle des enfants de Clodomir. roi d'Orléans , plutôt que l'administration des Etais de ces jeunes et malheureux princes, il semble qu'elle doive être considérée, non comme le type d'une véritable régente . mais seule-
ment comme le modèle dune vertueuse et excellente reine. La régence de Brunehaui est moins contestable et plus apparente dans Thistoire que celle de Clolilde. Mais , parmi les régentes les plus illustres des premiers temps de notre monarchie . il faut sans contiedit placer la reine Nanlilde et sainte Batilde de Saxe. La première, femme d(^ Dagobert surnommé le Grand . gouverna la monarchie fianke pendant la minorité de Clovis T": la deuxième prit aussi les rônes du gouvernement après la mort de Clovis 11 . son époux. Les autres rois de la première dynastie, (|ue leur inutilité politique a fait flétrir du nom de fainéants, ne confièrent point l'administration de l'État à des régentes, constamment placés qu'ils étaient eux-mêmes sons la puissance des tnaires du jpalais. Il n'y eut point de régentes dans la maison de Charlemagne . parce qu'il est certain que , depuis la domination de Charles Martel jusqu'au règne de Charles le Simple , il ne se présenta point doccasion qui put faire voir la suite de Insage monarchique par rapport au gouvernement des femmes. Sous les tiois autres derniers règnes de la dynastie carlovingienne. les ducs de France et les comtes de Paris eurent toute l'autorité des affaires. Si maintenant nous passons à la politique des rois de la dynastie capétienne, nous verrons que Philippe-Auguste décida la question en faveur de la régence des femmes, particulièrement des reines mères, c'est-à-dire qu'il confirma hautement pour ses descendants l'ancien usage de la monarchie, il ne crut pas devoir s'arrêter à l'exemple
de Henri I" son bisaïeul, qui avait nommé régent du royaume et tuteur de Philippe 1*"^ Baudouin , comte de Flandre, son beau-frère. En excluant sa femme de la régence, Henri avait agi d'après l'intime conviction qu'Anne de Russie était indigne dune charge aussi éminente. et la suite prouva combien cette opinion était fondée.
Comme on le voit, la régence des femmes était sans contredit un ancien usage delà monarchie française ; mais , outre que les exemples en éiaient assez rares , Blanche de Castille se trouvait , à la mort de son mari, dans une position critique, et pour ainsi dire exceptionnelle. Elle ne l'ignorait pas, et les véritables serviteurs du roi connaissaient également toute l'étendue des périls qui environnaient l'exécution des dernières volontés de Louis VllI.
L'évêque de Senlis, chancelier, vint donc en toute hâte trouver la reine, afin de mettre ordre aux choses nécessaires avant que la nouvelle de la mort du roi ne se répandît. Le roi avait bien , sur le point de la régence . manifesté l'intention la plus formelle en présence de l'archevêque de Sens et des évêques de Beauvais et de Chartres , qui le déclarèrent authentiquement par leurs lettres scellées de leurs sceaux : mais cette intention n'était point consignée dans le testament de Louis , et se trouvait sans force en présence des prétentions des prin<>es du sang royal et des grands vassaux. 11 fallait donc prévenir les troubles, et l'avenir prouva combien roppositiou (levait être terrible , menaçante.
Sans parler du roi d'Angleterre, épiant toutes les occasions favorables de recouvrer en France ses domaines conquis, le comte de Champagne fut un des principaux mécontents : il ne pouvait voir sans chagrin qu'on l'eût éloigné du gouvernement pendant la minorité du jeune roi: il se croyait des droits à cet honneur, à cause du rang qu'il tenait par sa naissance et de ses grands établissements dans le royaume. Philippe, comte de Boulogne, fils naturel de Philippe-Auguste, prétendait à la régence, et regardait comme un affront qu'elle eût été déférée à une Espagnole d'esttange pays Pierre de Bretagne (57) et son frère Robert . comte d'Évreux , ne voyaient pas non plus tranquillement qu'on ne leur fît aucune part de l'administration des afl'aires. Ces seigneurs en engagèrent d'autres dans leur parti , tels quEnguerrand de Coucy , Henri de Bar , beau-frère du duc de Bretagne , Hugues de Lusignan , comte de La Marche, et Hugues de Chàlillon, cointe de Saint- Paul. Tous demandaient « que la reine , comme étrangère, donnât caution de l'administration de la tutelle du roi son fils: qu'on rendit aux grands les biens qui avaient été confisqués sous les deux derniers règnes ; qu'on brisât les fers des prisonniers d'État , suivant l'ancien usage à l'avènement des rois, et , en particulier, que Ferrand. comte de Flandre, et Regnaud de Boulogne fussent élargis (58). » Mais quelle autorité pouvait déterminer et recevoir la caution exigée? Et puis ces biens dont les seiiïneui's ligués demandaient à 'M'ands cris la resiilu-
lion , navaient-ils pas été usurpés par eux-mêmes ? Enfin Ferrand, comte de Flandre, et Regnaud, comte de Boulogne, navaient point été emprisonnés sous le règne de Louis Ylll. mais bien sous celui de Philippe- Auguste. Ainsi leurs réclamations n'étaient que des prétextes: leur but était uniquement de profiter de la jeunesse du roi pour étendre leur propre autorité, que Philippe-Auguste avait considérablement amoindrie. C'était une lutte de la puissance féodale contre la puissance monarchique, qu'ils voulaient soutenir au profit de la première: mais la civilisation moderne marchait à grands pas. Blanclie lui fut favorable. A la tête d'une régence puissante , femme supérieure à son siècle , quoi qu'en dise M. de Sismondi , cette princesse voulut d'une manière efficace l'affranchissement des communes et le triomphe du principe monarchique, seul compatible alors avec cet affranchissement si fécond en résultats civilisateurs ; et ici , l'amour qu'elle portait à son fils s'harmonisait avec celui qu'elle avait conçu pour son adoptive patrie, pour la société tout entière.
Quoi qu'il en soit . il se fit entre les grands seigneurs dont nous avons parlé plus haut une ligue contre la reine mère, aussi formidable que le fut depuis celle qui se forma y sous le nom de bien ptirblic^ contre Louis XI ; mais Blanche en vint à bout avec encore plus d'art et d'habileté que ce prince, qu'on legarde comme le politique le plus intelligent de son siècle.
Étrangère avec des enfants dont l'aîné n'avait pas
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encore douze ans , Blanche se mit au-dessus des circonstances avec une force étonnante de caractère. Sans laisser le temps de se reconnaître aux princes qui aspiraient à la régence , elle commença par se saisir de toute l'autorité et par se former un conseil d'hommes fidèles. Elle fut heureusement secondée par Philippe . fils de France , comte de Boulogne et frère unique du feu roi. Certes la coopération de Philippe n'était pas pour Blanche une petite consolation dans son infortune et dans la luite qu'elle était à la veille de soutenir contre les ambitieux seigneurs du royaume. La régente fut encore soutenue par Robert de Dreux, premier prince du sang, et par Matthieu de Montmorency, connétable de France. N'oublions point dans cette courte énuméraiion le légat romain de Saint-Ange, homme qui ne cessa jamais un seul instant dêire dévoué au service de la reine , à celui de Louis IX et au bien du pays. De son côté , Blanche eut toujours beaucoup d'estime pour la vertu, Fexpérienceet les autres qualités éminenles qui rendaient ce cardinal recommandable. Saint- Ange s'était tellement identifié avec les intérêts du royaume , qu'on eût dit qu'il était né Français. Sous Louis VIll, il avait été admis à tous les secrets de l'État ; sous la régence de Blanche de Castille , il conserva la même prépondérance politique, et fut admis dans le conseil avec le connétable et Robert de Dreux.
Après s'être entourée de ces hommes d'élite, la reine obtint le concours des évêques et du chancelier,
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s'assura des gens de guerre , et fit publier partout qu'elle agissait seloo les ordres du roi défunt (59).
Cependant les véritables serviteurs de Louis VIII faisaient dincroyables elTorts pour réaliser ses dernières intentions par rapport à la régence ; mais il y avait de toutes parts des dispositions à la révolte . dispositions qui se cachaient sous dillerenis prétextes chez les uns , et s'affichaient assez ouvertement chez les autres. On parvint toutefois, mais non sans peine , à rassembler un non)bre suffisant de bons et loyaux sujets pour assister au sacre du jeune Louis IX, que cette situation des esprits ne permettait pas de différer plus longtemps. Cette cérémonie était considérée comme donnant la sanction de lÉglise à la transmission de l'autorité. Avant d'être couronné , Louis fut armé chevalier : c'était un hommage rendu à la chevalerie , et une action qui lui apprenaiî que la valeur et la vertu sont dune indispensable nécessité pour occuper le trône avec gloire.
La cérémonie du sacre fut faite à Reims , avec beaucoup de magnificence , par Jacques de Basoches, évêque de Soissons, Tarchevêché de Reims étant alors vacant. « Loys, dit le bon et naïf sire de Joinville, fut couronné le premier dimeuche des avans (1226), duquel dimenche la messe se commance à cez mots : Ad te levavi animam meam , qui vault à dire : Beau sire Dieu , j'ay levé mon ame et mon cueur envers toy, je me fie en toy. Esquellos paroUes avait le bon roy grand fiance , en le disant de sa personne , pour lagrant charge qu il venait à prandre (60). »
DE LA RLINL lîLAXCHE. /O
Ces paroles seules prouveitl combien le pieux et royal enfant était instruit déjà dans la science des saints, combien sa mère l'avait habitué à élever son cœur vers Dieu , et à marcher sans cesse en la présence du Seigneur. Blanche, en elTet , au rapport de Joinville que nous venons de citer, lui avait inspiré dès ses plus tendres années une gr-ande espérance en Dieu. Or celte grande espérance se trouve toujours accompagnée d'une foi vive, d'une charité ardente, d'une profonde humilité, et de toutes les autres vertus qui font le pur cortège d'une âme solidement chrétienne.
On compte paimi les personnes de distinction qui se trouvèrent au couronnement du jeune monarque, le roi de Jérusalem, le patriarche de cette sainte cité, le cardinal de Saint-Ange , le comte de Boulogne , Hugues IV , duc de Bourgogne , les comtes de Dreux, de Bar et de Biois , les trois frères de Coucy , les comtesses de Flandre et de Champagne (61).
Dès que Louis IX eut été sacré, tous les seigneurs qui étaient présents hii prêtèrent serment de fidélité, aussi bien qu'à la reine, pour le temps de sa régence. Le lendemain, Blanche se mit en route pour Paris, où elle ne voulut point que l'on vît aucune marque de réjouissance, comme également il n'y en avait point eu à Reims ; car, quelque satisfaction quelle éprouvât de voir régner son fils , rien cependant n'eCTaçait de son cœur le regret d'avoir perdu le meilleur des époux. Il ne s'agissait pas d'ailleurs de consumer en fêtes un temps précieux. Aussi la reine commença-t-elle
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par lever des troupes , dont elle prévoyail avoir bientôt besoin pour dissiper la puissante ligue qui s'était formée autour du trône de Louis IX. Elle fil annoncer dans tout le royaume le sacre du jeune roi, ordonna que les places et les châteaux forts fussent gardés sous le nom du nouveau monarque, et s'étudia ensuite à lui gagner des serviteurs et à prévenii* les desseins de ses ennemis. Cette conduite eut les plus heureux résultats.
Blanche, à force d'habileté, parvint à détacher de la ligue un de ses chefs les plus puissants, Thibaut, roi de Navarre et comte de Champagne. Le comte de Bretagne, que l'on craignait , reçut une pension de six mille livres, dont il lit hommage au roi. Blanche s'attacha le comte de Flandre en le mettant en liberté. Restait à gagner le comte de Bietagne et celui de La Marche. Elle les fit sommer d'accepter la bataille ou le jugement des pairs. Deux fois ils promirent de l'aller trouver à Chinon , puis à Tours : deux fois ils manquèrent de parole. A la troisième sommation. Blanche se mit à la tôle des troupes avec .son fils , bien qu'on fût dans la saison rigoureuse. L'armée s'avança jusqu'à Loudun. Les deux ligués rentrèrent alors en eux-mêmes : incapables de résister, ils se rendirent à Vendôme, lieu qui leur était assigné, et furent obligésde se soumettre et de rendre hommage à la régente. Celle-ci leur accorda la paix à des conditions beaucoup plus avantageuses qu'ils ne devaient l'espérer: l'ébranlement où se trouvait alors le royaume ne permettait pas à Blanche d'user de tous
ses droits, et c'était plus que vaincre , si , par la voie de la douceur, cette princesse eût pu rétablir une tranquillité durable dans l'État (l6 mars 1226;.
La reine, poui- ménager adroitement l'esprit des plus factieux et les attacher davantage au service du roi , avait arrêté par le traité de T endôme le mariage de quelques-uns de ses enfants avec ceux des principales maisons qui venaient de se réconcilier. C'est ainsi qu'elle projeta le mariage d'Yolande de Di'eux ou de Bretagne , fdle du duc Pierre , avec Jean de France , alors âgé seulement de huit ans Les futurs époux devaient avoir pour apanage les comtés d'Anjou et du Maine , et à cette occasion il était convenu quon laisserait au duc de Bretagne plusieurs villes et plusieurs forteresses qu'il avait déjà gouvernces. La régente consentit encore au mariage de Hugues, fils aîné du comte de La Marche, avec Isabeau , l'une des filles de France, et à celui d'Alphonse , autre frère de saint Louis , avec Isabeau , tille du comte de La Marche et de la comtesse d'Angoulême. Aucune de ces unions ne se réalisa dans la suite , il est vrai -, mais la pensée politique qui présida à leur projet avait un but actuel de conciliation , et faisait honneur à la princesse qui les avait conçues.
Tout étant ainsi pacifié , la régente revint à Paris avec le jeune monarque. Elle renouvela les anciennes alliances avec l'empereur Frédéric II et avec Henri, son fils aîné , déjà couronné roi d'Angleterre. Ainsi Blanche semblait n'avoir rien à craindre ni au de-
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dans ni au dehors, lorsque les ligués se hàtèreut de profiler d'une circonstance favorable aux desseins qu'ils n'avaient pas abandonnés dans le fond de leur cœur ( 1227 ). Leur trame fut sourde , mais elle ne put échapper aux investigations d'une femme qui veillait constamment à la sûreté de l'État confié à ses soins. Thibaut de Champagne était resté fidèle : Blanche lui ordonna de surveiller de près ceux des barons dont la soumission lui paraissait suspecte , et de la tenir au courant de tout ce qu'ils projetteraient contre le gouvernement. Le comte obéit, et ne fut pas longtemps à mander à la régente l'imminent péril qui l'environnait, elle et son fils. Le roi et la reine se trouvaient alors à la campagiie aux environs de Paris, probablement sur le chemin d'Orléans. Les barons confédérés se rendirent à Corbeil : leur dessein était d'enlever le jeune Louis , pour se rendre plus facilement maître de Blanche. La régente fut prévenue à temps par Thibaut , et, au lieu de donner dans l'embuscade qui Tattendait sur le chemin , elle sut l'éviter en se jetant dans la place forte de Montlhéry. De là elle ût un appel aux Parisiens; ceux-ci accoururent en toute hâte au secours du roi et de la reine ( 62 ). Louis rentra dans la capitale comme par miracle , et ne traversa qu'avec peine la foule des gens d'armes qui bordaient la route, le comblaient de bénédictions et juraient de le défendre jusqu'au dernier soupir (63).
Heureux temps où les peuples volaient avec amour à la défense de leurs rois au moment du danger I Alors
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les citoyens legardaient raiitoiilé royale comme une royale paternité, et non comme uu joug odieux et gênant , comme une cliaîne lourde et pesante. Sans la roNauië.le despotisme multiple delà léodalité eût lini par abrutir la nation. Aussi la nation comprenait la protection paternelle de la loyauté ; elle savait en appi'écicr les bienfaits. Maintenant il nen est plus de même ; depuis que le mot pompeux et décevant de liberté a frappé Toreille des peuples séduits, la puissance royale est devenue le point de mire de toutes les attaques , de tous les sarcasmes, de tentatives sanguinaires. Les siècles d'autorité ont pioduit la civilisation ; que produira le nôtre ?
Le péril qui avait iailli jeter la Fiance dans une profonde perluibation mit plus que jamais la reine sur ses gardes , et lui fil redoubler de précaution à regard des ligués, (ieux-ci ne surent pas tout de suite le rùle quavait joué Thibaut de Champagne dans le complot qui venait de tournera leur confusion, et demeuièrent quelque temps en repos. La régente prohta de cet heureux mumcnl de calme pour continuer léducation de ses enfants. Celle de son cher Louis la préoccupait beaucoup , parce que ce royal enfant devait un jour dii iger les destinées de la France. Blanche , l'une des femmes les plus instruites de son temps , amie des lettres et de ceux qui les cultivaient ( 64 ; , s'empressa de trouver à son fils un maître habile . et capable en même temps de le guider avec vigilance dans le sentier de la vertu (G5). Mais ce ne fut point assez pour rassurer
sa tendresse et sa piété : elle voulut adjoindre à ce maître quelques-uns des personnages les plus célèbres de Tordre de Saint-Dominique et de celui de Saint-François. Ces ordres , encore dans toute la pureté et le premier zèle de leur institui, attiraient Testime et faisaient Tadmiralion de ioute l'Europe. Les noms de ces maîtres ne nous sont point connus ; ce sont des renseignements que l'histoire a négligés, tandis qu'elle se complaît quelquefois à léguer à la postérité les noms de ceux qui ont formé les tyrans et les despotes.
Comme les premiers précepteurs des enfants sont sans contredit les parents eux-mêmes , et les mères surtout , Blanche voulut s'acquitter religieusement de ce devoir important et sacré. Il lui était d'autant plus facile à remplir, que tous les détails de sa vie la plus intime fournissaient à sa famille de continuels exemples de religion, leçons beaucoup plus puissantes que toutes les paroles et tous les préceptes des maîtres.
Cette pieuse mère s'attacha avec une constante sollicitude à conserver le plus bel ornement de la jeunesse de ses enfants, la sainte innocence du cœur, innocence précieuse et ineffable, dont le doux reflet rejaillit ordinairement sur la vie tout entière. Elle disait souvent à Louis , son fils bienaimé, et sans doute elle le disait aussi à tous ses autres enfants : <( Mon fils, je vous aime avec une inexprimable tendresse ; et cependant j'aimerais mieux vous voir mourir à mes pieds que de vous
connaître coupable d'un seul péché mortel (66)1 » Admirables paroles qui devraient sortir de la bouche de toutes les mères , et qui se gravèrent si profondément dans le cœur de Louis, que ce prince ne les oublia jamais 1
Les illustres enfants de Blanche, sous la conduite d'une mère aussi pieuse . faisaient de rapides progrès dans la vertu , et s'habituaient à aimer les saints exercices de la religion. Louis, qu'elle chérissait plus que tous les autres , se plaisait à prier dans la maison de Dieu , assistait à la messe tous les jours, l'écitait les heures canoniques , détestait les chansons mondaines, fuyait les jeux défendus, s'abstenait de toute parole ou de toute action contraire à la pureté, pardonnait les offenses dont on pouvait se rendre coupable envers lui , et réprimandait toujours avec douceur les personnes qui méritaient une correction. Ainsi parle un auteur dont le témoignage est véridique et sincère (67).
Pendant que Blanche s'appliquait à gouverner sagement le royaume et à soigner l'«Mucalion de ses enfants, la ligue .se releva, ahièrc, menaçante, et recommença ses hostilités en 1228.
La régence de la reine mère paraissait toujours à la ligue un joug insupportable, d'autant plus qu'on travestissait en hauteur odieuse la noble fermeté que cette princesse opposait aux principaux chefs de la confédération : ceux-ci oubliaient sans doute qu'avec eux la condescendance ne pouvait être que dangereuse. Les murmures et les cabales recommen-
cèreni donc ; mais ce qîii rendaiî la faction plus dani,^ereii>e ceiic fois, c'est quf^ le comte de Boulogne s'y laissa malheureusement eniraîiier. Comme c'était à lui que la régence aurait appartenu si Blanche ne l'eût pas eue. les ligués ne cessaient de lui dire quïl était la viclime d'une noire injustice, et que, pour la répaier, les barons et les grands vassaux étaient prêts à prendre les armes Le comte ne fit d'abord qu'écouter; puis, se laissant éblouir par l'écial du trône et l'ambition de commander, il se porta insensiblement aux excès les plus répréliensibles ; on dit qu'il alla jusqu'à vouloir ôter la couronne à son neveu, comme la ligue le lui faisait espérer. Toutefois la faction nourrissait d'autres espérances, et ne pensait apparemment qu'à couvrir du nom du comte de Boulogne une entreprise qui ne tendait à rien moins qu'à l'extinction de la famille royale. Aussi voit-on, par un projet à la fois coupable et ridicule, que les ligués méditaient de donner la couronne à un prince qui était loin d'en être digne : c'était Enguerrand de Coucy, appartenant à une famille illustre, proche parent de Louis VIII , et oncle des princes de la maison de Dreux, enfants de sa sœur ; mais avec tout cela il y avait certes de lexiravagance à croire qu'on pût le préférer à tant d'autres princes plus éminents que lui par leurs qualités personnelles. Et n'y eût-il eu que le duc de Bretagne , ce projet ne pouvait être sérieux : avec ses ambitieuses prétentions, Pierre de Dreux n'aurait jaujais voulu être le vassal d'un semblable inonai-que (68).
Bien que la liaison du comte de Boulogne avec les ligués fût encore secrète . ceux-ci n'étaient déjà que trop redoutables par eux-mêmes. Ce fut une des raisons qui engagèrent le pape Grégoire IX à renvoyer en France le cardinal de Saint- Ange, cet homme si zélé pour le roi, et si capable de donner à la régente d'excellents conseils. 11 voulut même assurer une continuai ion de trêve entre la France et l'Angleterre, il en écrivit aux deux rois, et un traité de paix fut conclu entre les deux États.
Cependant les chefs de la ligue, s'étanl assemblés à Corbeil, y arrôlèren» le plan de leurs desseins factieux. Le comte de Boulogne, sans cesser de paraître fidèle, commença par fortifier ses places, et particulièrement Calais, soit pour assurer cette entrée de la France aux Anglais, soit pour se réserver à lui-même une issue, dans l'hypothèse où les affaires viendraient à tourner mal. Malgré la trêve qui venait de se conclure entre la France et l'Angleterre , Pierre de Dreux fut chargé d'aller intéresser le roi Henri III au triomphe de la ligue (G9).
Le duc de Bretagne s'acquitta fidèlement de sa mission. II fit entendre à Henri 111, roi d'Angleterre, que, s'il le voulait, il pouvait encore recouvrer le duché de Normandie, que le roi son père avait perdu. « Louis IX, lui dit -il , est enfant , il na pas l'âge requis pour régner et n'a pas été sacré du consentement des barons et des grands feudalaires. Portez les armes contre lui , reprenez par la force ce que vous possédiez autrefois en Frano.e, et vous
verrez qu'abandonné de tous le jeune fils de Blanche n'aura aucune résistance à vous opposer. )> Le roi d'Angleterre, trompé par les brillantes promesses du duc, vint en Bretagne à la tête d'un bon nombre de soldats. De son côté, le duc commença par piller et brûler les villes et les châteaux du jeune roi de France. Le peuple épouvanté s'enfuit dans les forteresses, dans les villes de guerre, et fit connaître à la cour la triste position dans laquelle il .se trouvait. Louis fut indigné de la conduite de Mauclerc ; Blanche ne se laissa point abattre -, mais , dit le baron d' Auteuil, « elle se releva comme fait la palme lorsqu'elle est le plus chargée ; et ayant fortifié son esprit de tous les mouvements généreux dont la nature et la grâce avaient accoutumé de la secourir, elle conclut qu'il fallait donner quelque chose à la Providiince, qui veille particulièrement sur les rois. » 11 fut donc convenu que Louis irait lui-même mettre à la raison le duc insolent et rebelle. La reine voulut accompagner son fils pour plusieurs raisons. D'abord le roi était jeune, il avait besoin de conseils et était d'une complexion excessivement délicate qui exigeait beaucoup de soins: on se trouvait d'ailleurs dans un hiver si rigoureux, que de longtemps on n'en avait eu de si terrible. Comme Pierre de Dreux était ici linsîigateur de la rébellion, il fut convenu que l'on irait d'abord l'attaquer, et Tarmée s'avança à grandes journées vers Bellême. dans le Perche, où le duc avait mis l'élite de ses troupes et qui paraissait le fover de la révolte. Celte place avait été confiée à la
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garde du duc par Louis VIII , lorsque celui-ci était allé combattre les Albigeois dans le Languedoc. On mil le siège devant la ville : mais le froid aurait infailliblement détruit touie Tarmée des assiégeants sans la prudence de la reine mère. Celle-ci lit publier dans tout le pays de bonnes récompenses à ceux qui abattraient les arbres dans les champs et dans les forêts, et les amèneraient ensuite dans le camp de larmée française. On y eut bientôt une énorme quantité de bois, et on fil partout de grands feux. Et montra bien la bonne dame , dit Élienne Leblanc, sa grande vertu et magnanimité destre en personne durant lyver en ce siège. Enquoy faisant donnoyt a congnoistre a ses ennemys, que quelque chose que le roy fust jeune , ncaritmoins il estait gamy de bon conseil et de gens qui meritoyent bien avoir le régime et gouvernement du royaume comme estait la bonne dame , car sa présence et constance renforcissoyent le cueur des hommes. Aussitôt que le siège eut été mis devant Bellème, toute l'armée de Louis courut à Tassant ; les assiégés se défendirent avec valeur, et paralysèrent, le premier jour, les efforts de Tarmée française. Le lendemain, le maréchal fit assembler les mineurs et leur ordonna de faire sauter les fondements de la place , pendant que Ton continuerait Tassant : les assiégés se défendirent encore très-bien et mirent en fuite les mineurs. Le surlendemain matin . le maréchal eut recours aux machines de guerre, et fit lancer sur Bellême des pierres qui détruisirent tout et
SG msiOïKK
firent crouler la principale forteresse de la ville. Qua7it ceux de dedaiis se virent si entrepris , continue le même écrivain que nous venons de citer, si ne sceurent que faire , car Hz virent bien que le chastel estait fout de/froisse dessus et dcssoubz et comme au trebuscher, et avec ce que nul se-cours ne leur venait du duc de Bretaigne ou Hz avoyent grant fiance. Si se rendirent au roy , et vindrent a tnercy (janvier 1229).
Lorsque le roi d'Angleterre eut appris que Bellême avait dii capituler, malgré la défense la plus héroïque, il manda le duc de Bretagne et lui dit : « Vous me faisiez entendre que Louis ne serait point secouru parles siens si on l'attaquait , et voici qu'il a plus de troupes que nous. S'il marche contre moi . comment donc me défendrai-je "! Je n'en vois pas le moyen. » Puis il congédia le duc. et regagna l'Angleterre (70).
Le jour de la prise de Bellême , Louis apprit que ceux de la Haye-P.iysenel , en Normandie, avaient pris les armes contre lui. La reine Blanche {qui moult estoit saige dame^j fit venir un chevalier nommé Jehan des Vignes, et lui ordonna d'aller mettre les mutins à l'ordre. ( ela fut fait sans peine. Puis le roi et la reine Blanche partirent de Bellême pour se rendie sur les terres de Pierre de Dreux , et vinrent y mettre le siège devant un château fort appelé Bédon. L:] place ne put résister à un premier assaut. De Redon , l'armée alla camper devant ChaatoceaMx(7l): Ceulx de dedans curent si grant peur quant Hz virent si grant ont et si grant force
venir contre eulx , quilz yssirent du chastel , et apportèrent les clefz au roi.
Toutes ces nouvelles épouvantèrent le duc de Bretagne : l'orgueil abandonna ce vassal , son courage dé'aillit , et pour obtenir la paix , le fier ligué eut recours à son frère , le comte de Dreux . qui avait toujours été fidèle (7 2)
La reine mère ne comptait pas beaucoup sur la durée de cette paix ; mais comme elle était régente , elle ne voulait que gagner du temps. Ainsi la guerre civile fut encore une fois apaisée ; Blanche congédia larmée, et la cour revint à Paris.