CHAPITRE XVI
Oppression de l'Italie pendant les trois derniers siècles ; chute successive de toutes ses républiques; ses dernières convulsions.
La funeste destinée de l'Italie s'accomplissait, chap. xvr, Charles VIII, lorsqu'il avait le premier envahi celte contrée, en avait ouvert la porte à tous les ultramontains. Dès-lors , pendant trente-six ans , les Allemands , les Français , les Suisses , les Espagnols et les Turcs l'avaient ravagée ; ils lui firent éprouver des calamités sans exemple dans l'histoire ; calamités d'autant plus amèrement senties, que le peuple qui les souffrait était plus civilisé , et ceux qui les infligeaient plus barbares : l'invasion française avait fini par donner aux plus grands ennemis de la France la domination de ce pays si riche, si industrieux , et dont la possession était si enviée de tous. Jamais la maison d'Autriche n'aurait accompli la conquête de l'Italie, si Charles VIII , Louis XII et François Ier n'avaient pas détruit d'avance son organisation militaire et ses richesses ; s'ils n'avaient pas introduit eux-mêmes les Espagnols dans le royaume de Naples ., les Allemands dans la Vénétie , oubliant que les uns , comme les>
autres , devaient peu après obéir à Charles- Quint. Il convenait à la France que l'Italie fût indépendante ; la politique cupide et imprévoyante qui lui fit chercher des sujets là où elle ne devait avoir que des alliés, fut pour elle l'origine de longs malheurs.
Une période de trois siècles de souffrance , de langueur et d'humiliation , commença pour l'Italie en i53o. Dès-lors, toujours opprimée par les étrangers, elle fut corrompue et énervée par ses maîtres; ceux-ci lui reprochèrent les vices qu'ils lui avaient donnés; et, après l'avoir mise dans l'impossibilité de résister, ils l'accusèrent de lâcheté quand elle se soumettait, de rébellion quand elle s'efforçait de se défendre. Durant cette longue servitude , les Italiens ont toujours été tourmentés du désir de redevenir une nation : toutefois ayant perdu la direction de leurs propres affaires, ils n'ont plus d'histoire à eux; leurs malheurs ne sont plus que des épisodes dans l'histoire des autres nations. Néanmoins, nous ne croirions pas avoir achevé la tâche que nous nous sommes imposée, si nous ne signalions, dans cette servitude générale, les calamités particulières qui ont terminé l'existence des républiques encore indépendantes à l'époque du couronnement de Charles-Quint.
Florence, qui, depuis i5i 2, avait souffert de toutes les fautes de Léon X et de Clément VII,
qui avait été entraînée dans toutes les oscillations chap. xvi. de leur politique , et appelée à faire des sacrifices d'argent prodigieux pour des projets qu'on ne lui laissait pas même connaître, avait appris sous eux à détester le joug des Médicis. Quand le connétable de Bourbon , en marchant sur Rome, s'approcha de ses murs, elle fut sur le point, le 26 avril 1627, de ressaisir sa liberté. Le cardinal de Cortone , qui y commandait pour le pape , avait distribué des armes aux citoyens pour qu'ils pussent se défendre : ils voulurent les employer pour s'affranchir; toutefois la terreur qu'imprimait cette armée de brigands servit au cardinal pour réprimer l'insurrection. Mais, lorsqu'un peu plus tard on apprit à Florence la prise de Rome et la captivité du pape , tous les plus grands citoyens se présentèrent en habit de ville (1) au cardinal de Cortone; ils lui déclarèrent avec calme , mais avec fermeté , qu'ils étaient libres désormais , et qu'ils exigeaient que ce cardinal sortît de la ville avec les deux bâtards de Médicis qu'il élevait: c'était le 17 mai 1627. Le lieutenant de Clément VII obéit; et la constitution, telle qu'elle existait en 1612 avec le grand conseil, fut remise en vigueur; seulement la charge de gonfalonier fut déclarée annuelle. Le premier qui en fut revêtu fut Nicolas Capponi, homme
! // lucco, habit de cérémonie propre aux Florentins.
chap. xvj. enthousiaste en religion et modéré en politique; il était fils de ce Pierre Capponi qui avait bravé Charles VIII. Il fut remplacé , en 1 529 , par Baldassar Carducci , dont le caractère était plus énergique et les opinions plus démocratiques, et, en 1 53o , par Raphaël Girolami , qui vit périr la république.
Pendant tout le temps de sa gloire et de sa puissance, la république florentine avait négligé la science des armes : elle comptait pour sa défense sur les aventuriers que sa richesse appelait de partout à son service, et elle accordait peu d'estime à une bravoure que des hommes sans autre vertu étaient si empressés à vendre à l'enchère. Mais, depuis que les ultramontains avaient commencé à soumettre l'Italie a leur tyrannie, ces armes vénales n'avaient plus paru suffire à la défense de tous; les hommes d'état avaient senti le besoin de donner à une république sa garantie en elle-même. Machiavel, qui mourut le 22 juin i5^7, six semaines après la restauration de l'état populaire , s'était attaché depuis long-temps à faire comprendre à ses concitoyens la nécessité de réveiller l'esprit militaire : ce fut lui qui fit enrégimenter les milices des campagnes qu'on nomma Yordinanza. Un corps mercenaire formé par Jean de Médicis, parent éloigné des papes, servit aussi d'école militaire aux Toscans, parmi lesquels il fut presque uniquement levé. Il acquit
une haute célébrité sous le nom de bandes noires : chap. xvr. aucune infanterie ne l'égalait en intelligence et en intrépidité. On y comptait cinq mille guerriers lorsqu'il s'engagea pour servir Lautrec dans le royaume de Naples ; il y périt presque en entier. Lorsque les Florentins reconnurent, à la fin de l'année 1Ô28, que leur situation devenait plus critique, ils formèrent, parmi ceux qui jouissaient de plus de droits dans leur patrie, deux corps dont la valeur se montra aussi avec le plus d'éclat pour la défendre : l'un, de trois cents jeunes gens, pris parmi les familles nobles, se chargea de la garde du palais et du maintien de la constitution ; l'autre , de quatre mille soldats tirés des seules familles ayant droit au conseil général , prit le nom de milice urbaine. Les uns, comme les autres, trouvèrent bientôt l'occasion de prouver que l'élévation d'âme et l'amour de la patrie suffisent pour créer en peu de temps de bons soldats. L'illustre Michel- Ange fut chargé de diriger les fortifications de Florence : elles furent complétées au mois d'avril 1 52g ; les Dix de la guerre , enfin , 1629, choisirent pour commander la place de Florence, Malatesta Baglioni de Pérugia, qui leur était recommandé , non seulement par sa réputation de bravoure et de talent militaire , mais aussi par sa haine contre les Médicis qui avaient fait mourir injustement son père.
Le pape Clément VII dirigea contre Florence,
cjiap. xvi. sa patrie, ce même prince d'Orange, successeur l529' de Bourbon , qui l'avait fait prisonnier à Rome , et avec lui cette même armée de brigands qui avaient accablé le saint siège et ses sujets de tant d'outrages. Cette armée entra en Toscane au mois de septembre 1 52g , et s'empara de Cortone, d'Arezzo et de tout le Val d'Arno supérieur : le 14 octobre, le prince d'Orange vint tracer son camp au Piano à Ripoli, au pied des murs de Florence; et, à la fin de décembre, Ferdinand de Gonzaga amena , sur la rive droite de l'Arno , une autre armée impériale de vingt mille Espagnols ou Allemands, qui occupa Pistoia et Prato sans résistance. Malgré la supériorité de leurs forces, les Impériaux n'essayèrent point de battre en brèche les murs de Florence ; ils résolurent de s'en rendre maîtres par le blocus. Les Florentins, au contraire, animés par des prédicateurs qui avaient hérité du zèle de Savonarola, et qui unissaient dans leur culte la religion et la liberté , recherchaient le combat. Ils faisaient de fréquentes attaques sur toute la ligne de leurs ennemis. Tour à tour, conduits par Maiatesta Baglioni et par Etienne Colonna , ils sortaient de nuit , couverts de chemises blanches, à l'aide desquelles ils se reconnaissaient dans l'obscurité , et ils surprenaient successivement les postes des Impériaux. Cependant, les petits avantages qu'ils remportaient ainsi ne
CHAP. XV
pouvaient faire oublier le danger croissant de la république; la France l'avait livrée à ses enne- ^9 mis; il ne lui restait pas un allié , ni en Italie ni dans le reste de l'Europe. L'armée de l'empereur et du pape, d'autre part, avait recueilli tous les survivans de ces soldats , qui avaient , par leurbravoure et leur férocité , fait si long-temps la terreur de l'Italie , et leur ardeur belliqueuse était redoublée par l'espoir de piller bientôt la plus riche ville de l'Occident.
Les Florentins n'avaient qu'une seule chance de délivrance ; un de leurs citoyens , François Ferrucci , qui avait appris l'art de la guerre dans les bandes noires, et qui joignait à une audace intrépide un ardent patriotisme et un esprit plein de ressources , n'était pas enfermé dans les murs de Florence. Il avait été nommé commissaire-général avec un pouvoir illimité sur tout ce qui restait en dehors de la capitale. Il s'était d'abord occupé de faire passer des vivres d'Etnpoli à Florence; il avait ensuite repris Volterra sur les Impériaux , et s'étant formé une petite armée , il avait proposé à la seigneurie d'appeler à lui tous les aventuriers , tous les brigands de l'armée impériale, en leur promettant un nouveau pillage de la cour pontificale. Il comptait à leur tête marcher sur Rome , effrayer Clément VII , et le forcer à accorder la paix à sa patrie. La seigneurie rejeta ce projet comme
chap. xvi. trop hardi ; alors Ferrucci en forma un second i53o. qUj ne l'était guère moins. Partant de Volterra, if fit le tour de la Toscane , que les troupes impériales traversaient dans tous les sens , et il vint recueillir à Livourne , à Pise , au val de Niévole , et dans la montagne de Pistoia, tous les soldats, tous les hommes de cœur qui étaient encore dévoués à la république. Après avoir grossi par là son armée, il comptait tomber sur le camp impérial devant Florence , et forcer le prince d'Orange , qui commençait à manquer d'argent, à lever le siège. Ferrucci, avec autant d'intrépidité que d'adresse, conduisit sa petite troupe, du i4 juillet au 2 août i53o, au travers des corps nombreux des Impériaux qui le précédaient, le suivaient, l'entouraient de toutes parts , jusqu'à Gavinana, à quatre milles de San Marcello, dans les montagnes de Pistoia. Il entra, le 2 août à midi , dans cette bourgade , avec trois mille fantassins et cinq cents chevaux. Au même moment le prince d'Orange , avec une partie de l'armée qui assiégeait Florence, y entrait par une autre porte, et les différens corps qui avaient harcelé Ferrucci dans sa marche, se réunissaient de tous côtés autour de lui. Le combat commença aussitôt avec acharnement dans l'enceinte même de Gavinana- le prince d'Orange, Philibert de Challon , en qui s'éteignait cette maison , y fut tué de deux coups de ieu , et sa troupe
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mise en fuite. Mais les autres bandes impériales chap. xvi. arrivaient successivement, et renouvelaient l'at- ,53o> taque sur une troupe harassée de fatigue. Deux mille Florentins étaient déjà couchés sur le champ de bataille, quand Ferrucci, percé de plusieurs blessures mortelles, fut apporté devant son ennemi personnel, Fabrice Maramaldo, calabrois qui commandait la cavalerie légère de l'empereur. Celui-ci le frappa avec rage de plusieurs coups de poignard, tandis que Ferrucci lui disait : « Tu viens tuer un mort. » Avec lui , en effet, la république était morte.
Lorsque la nouvelle du désastre de Gavinana fut portée à Florence, la désolation y fut extrême. Baglioni , qui depuis quelques jours était entré en négociation avec le prince d'Orange , et qu'on accusa de lui avoir fait connaître les projets de Ferrucci, déclara qu'une plus longue résistance était désormais impossible , et qu'il voulait sauver une ville qui se perdait par son imprudence. Il fit entrer , le 8 août, un capitaine impérial dans le bastion où il était logé, et il planta son artillerie de manière à commander la ville ; les bourgeois alarmés commencèrent alors à abandonner la garde des murs , pour cacher leurs effets précieux dans les églises ; et la seigneurie déclara à Ferdinand de Gonzaga , qui avait succédé au prince d'Orange dans le commandement de l'armée , qu'elle était prête à
chap. xvi. capituler. Les termes qu'on lui accorda, le 12 lS3°- août i53o , furent moins rigoureux que les Florentins n'avaient pu le craindre. Ils devaient payer quatre-vingt mille écus de gratification à l'armée qui les avait assiégés, et rappeler les Médicis. En retour , une amnistie complète était accordée à tous ceux qui avaient agi contre cette famille , contre le pape ou contre l'empereur. Mais Clément VII n'avait aucune intention d'observer les engagemens qui venaient d'être contractés en son nom. Il fit créer , le 20 août , une baiie, par le parlement, au nom de la souveraineté du peuple; et c'est par cette balie qu'il exerça les vengeances dont il ne voulait pas prendre lui-même la responsabilité. Tous les patriotes qui s'étaient fait remarquer par leur zèle pour la liberté furent mis à la torture , et punis ensuite ou de mort ou de bannissement. Cent cinquante citoyens illustres furent exilés dans le premier mois; avant la fin de l'année il y en eut plus d'un millier, et chaque famille florentine , même entre celles qui étaientle plus dévouées aux Médicis , compta quelqu'un de ses membres parmi les proscrits.
n53r-i537. Le bâtard de Médicis, Alexandre, que Clément YII avait désigné, de préférence à son cousin Hippolyte , pour être chef de la république florentine, ne rentra dans sa patrie que le 5 juillet i53i ; il était porteur d'un rescrit de
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l'empereur qui donnait à Florence une consti- chap. xvi, tution à peu près monarchique. Mais, loin de i53i-i537se renfermer dans les limites qui lui étaient tracées , Alexandre fit peser sur les Florentins la plus effroyable tyrannie. La cruauté, la débauche et les concussions le signalèrent tour à tour à la haine de tous. Il fit empoisonner, le 10 août i535, son cousin, le cardinal Hippolyte des Médicis , qui prenait , contre lui , la défense de ses compatriotes. Lui-même enfin fut assassiné, le 6 janvier i537, par son- parent Lorenzino de Médicis, qu'il s'était long-temps associé dans ses déréglemens. Mais la mort d'Alexandre ne rendit point la liberté à sa patrie. Les agens de sa tyrannie, parmi lesquels le plus habile , mais aussi le plus odieux , était l'historien Guicciardini , avaient besoin d'un prince pour se mettre eux-mêmes à couvert. Ils firent choix de Côme de Médicis , jeune homme âgé de dix-neuf ans, descendu de Laurent, frère de Côme l'Ancien, à la quatrième génération, et, le 9 janvier i537, ils le proclamèrent duc de Florence. Ils avaient cru pouvoir ensuite le mener à leur guise; mais cet homme faux , froid et féroce , qui avait tous les vices de Philippe II son contemporain , et qui ne reculait devant aucun crime , se défit bientôt de ses conseillers comme de ses adversaires. Côme Ier se fit accorder, en i56o,, par le pape Pie V, le 11. 16
24a HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
titre do grand-duc de Toscane, titre que l'empereur ne voulut pas reconnaître, mais qu'il accorda, en 1675 , à son tour, au fils de Corne. Sept grands-ducs de cette famille ont régné successivement à Florence. Le dernier, Jean Gaston, mourut le 9 juillet 1737.
Ce fut Côme qui abolit le nom de république a Sienne, comme il l'avait aboli à Florence. Cette cité, si long-temps fidèle au parti gibelin, avait montré le même dévouement à l'empereur dans les guerres du commencement du siècle. Charles-Quint en profita pour y introduire une garnison espagnole destinée à tenir dans la crainte la Toscane et la cour de Rome ; mais les Espagnols y montrèrent ce même caractère orgueilleux, féroce et cupide qui les rendait partout odieux. Les Siennois ne purent les supporter plus long-temps; ils les chassèrent et introduisirent à leur place , dans leur ville , une garnison française, le 11 août i5Ô2. Côme Ier s'était engagé à demeurer neutre dans la guerre qui s'était rallumée entre les Français et les Impériaux; cependant, sans déclaration de guerre, le 27 janvier i554, il attaqua les Siennois dont il espérait soumettre la ville par surprise. Ayant échoué dans cette attaque, il donna le commandement de son armée au féroce marquis de Marignan , qui entreprit de réduire Sienne par la famine. Lorsque la ville de Sienne , commençant à man-
quer de vivres, fit sortir de ses murs, comme chip. xvi. bouches inutiles, les femmes, les enfans, les vieillards , les malades , Marignan les fit massacrer impitoyablement. Des paysans siennois s'efforçaient de porter des vivres dans Sienne ; tous ceux que l'on surprit furent pendus. Les villages et les châteaux fortifiés des Siennois voulurent, pour la plupart, demeurer fidèles à la république : dans tous ceux qui avaient attendu que le canon fût braqué contre leurs murs , les habitans furent passés au fil de l'épée. C'est alors que fut détruite , par le tranchant du glaive ou par la faim , la population des campagnes, et surtout de la maremine de Sienne , aujourd'hui couverte de forêts. La fièvre maremmane prit possession de cette province déserte , et ceux qui y revinrent à la paix , pour recueillir l'héritage des victimes de Marignan , ne tardèrent pas à succomber à ce fléau. La ville de Sienne capitula enfin, le 2 avril i555, et sa capitulation ne fut pas mieux respectée que celle de Florence. Les supplices et l'exil délivrèrent Philippe II et Corne de Médicis de ces généreux citoyens auxquels une amnistie avait été promise. Les Espagnols retinrent deux ans la possession de Sienne , et ne consignèrent cet État au duc de Florence que le 19 juillet i557-
Après l'asservissement de Sienne , il ne restait plus que trois républiques en Italie , Lucqués ,
ciiap, xvi. Gênes et Venise; à moins qu'on ne veuille compter aussi San-Marino, village libre situé au sommet d'une montagne de la Romagne qui , jusqu'à nos jours , s'est dérobé également aux usurpations et à l'histoire.
Lucques eut, en i546, un gonfalonier, François Burlamachi, qui forma le hardi projet de rendre la liberté à toutes les républiques de Toscane. Les milices de Lucques, au nombre de deux mille hommes seulement, devaient, à un jour nommé, être passées par lui en revue. Il comptait les conduire de suite à Pise , au travers de la montagne , pour soulever cette belliqueuse cité; en même temps il devait faire partir des détachemens qui auraient imprimé le même mouvement à Pescia, Pistoia, Florence, Bologne , Sienne et Pérouse. Partout ils devaient organiser des gouvernemens populaires, et lier les villes par une fédération. Charles -Quint, alors occupé à combattre en Allemagne la ligue de Smalcalde , était supposé hors d'état de défendre Tltalie ; mais les espions de Côme de Médicis découvrirent ce complot. Le duc de Florence en demanda la punition aux magistrats de Lucques ; et ceux-ci , effrayés de la colère de l'empereur , livrèrent Burlamachi au lieutenant de Charles-Quint à Milan. Le premier magistrat d'une république qui se disait encore libre fut mis à ia torture, et eut ensuite la tête tranchée par
ordre d'un gouverneur étranger. Dès lors Luc- chap. xvi. ques fut gouvernée par une aristocratie toujours plus étroite, qu'on nommait par dérision i signori ciel Cerchiolino ( les seigneurs du petit Cercle ) , parce que les magistratures passaient entre eux de l'un à l'autre , par rotation , comme dans un cercle. La loi martiniana, proposée le g novembre i556 par le gonfalonier Martin Bernardini, excluait de tout office tout homme qui n'était pas issu des anciennes familles souveraines du pays. Celles-ci , en l'an 1600, n'étaient plus au nombre que de cent soixante-huit , et au dernier dénombrement, fait en 1797, elles n'étaient plus que quatre- vingt huit ; cependant elles devaient fournir une seigneurie composée d'un gonfalonier et de neuf anziani , un sénat de trente-six membres et un grand conseil de quatrevingt-dix membres. Cette aristocratie jalouse et odieuse au peuple , ne put se maintenir dès qu'elle se trouva en contact avec les Français de la révolution. Ceux-ci, le i5 octobre 1800, avaient pris possession de la Toscane • le 25 décembre 1801, les Lucquois se donnèrent une constitution représentative ; et, le 4 juin i8o5, ils demandèrent à Napoléon un souverain de sa famille. Sa sœur, la princesse Élisa, fut en effet investie, le a3 juin suivant, de la principauté de Lucques , avec des lois qui garantissaient aux citoyens plus de liberté et d'égalité qu'ils n'en avaient connu depuis long-temps.
a 46 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
ciïap. xvi. André Doria avait rendu le nom de république à Gênes, sa patrie; mais il ne lui rendit ni la liberté ni l'indépendance. Il avait constitué , pour gouverner la république , une aristocratie étroite sur laquelle il dominait encore, avec son neveu Giannettino ; en même temps il attachait sa patrie à la maison d'Autriche, avec une soumission que la plupart des Génois ressentaient comme une humiliation profonde. Ce fut. pour secouer le double joug des Doria et des Espagnols que Jean -Louis de Fieschi ourdit sa conjuration, non moins célèbre dans la poésie que dans l'histoire. Il avait fait descendre des montagnes les vassaux de ses vastes fiefs; il avait éveillé , réchauffé les partisans des anciennes libertés, et leur avait joint tous les esprits inquiets qui ne demandaient que du désordre; il s'était enfin assuré le secours de la France, et, le 2 janvier i547, il s'empara du port, de la 1 flotte et des portes de la ville. Giannettino Doria fut tué comme il voulait apaiser la sédition ; le vieux André prit la fuite : la révolution était accomplie, mais Jean-Louis de Fieschi ne se trouvait nulle part pour lui donner une direction; en voulant passer sur une galère, il était tombé dans la mer , et chargé d'une pesante armure , il s'était noyé sans que personne l'eût remarqué. Ses compagnons sans chef ne savaient plus ce qu'ils devaient faire ; déjà vainqueurs, ils traitèrent en vaincus avec la seigneu-
EN 1TAJLIE. 247
rie, et ils se contentèrent de la promesse d'une chap. xvi.
amnistie. Les Doria ne l'observèrent pas ; tous
les conjurés qu'ils purent atteindre périrent dans
les supplices. Ce ne fut qu'après la mort d'André
Doria , survenue seulement le 26 no vembre 1 56o,
que les Génois restreignirent quelque peu les
droits de leur aristocratie. Ils admirent, le 17
mars 1^78, un corps de nouveaux nobles dans
le gouvernement; ils conservèrent aussi, avec
jalousie, le peu qu'il leur restait d'indépendance.
La cour d'Espagne aurait voulu supprimer chez
eux le nom de république , et les enchaîner par
une citadelle ; ils firent échouer à deux reprises
ses tentatives, en i548 et en iÔ7i.
L'aristocratie génoise fut exposée à une autre conjuration en 1628. Les familles inscrites au livre d'or, et ayant droit de siéger dans les conseils, tant de l'ancienne que de la nouvelle noblesse, n'étaient plus qu'au nombre de cent soixante-dix; mais il y avait de plus, dans la Ligurie , au moins quatre cent cinquante familles également nobles , décorées de titres , possédant des fiefs, des prélatures , des commanderies, et d'anciennes richesses, qui étaient exclues de toute part au gouvernement. Jules -César Vachéro leur persuada de le seconder pour s'emparer d'une souveraineté dont elles se croyaient injustement exclues. Vachéro était un marchand immensément riche , qui avait adopté les mœurs
chap. xvi. espagnoles, alors dominantes en Italie. Son palais était toujours rempli de braves, il ne marchait jamais sans en avoir un grand nombre à sa suite ; quiconque l'avait offensé tombait aussitôt sous le fer de ses sicaires, et par de nouveaux crimes ceux-ci se dérobaient aux punitions de la justice, en intimidant les juges ou les témoins. Toutes les familles non- inscrites au livre d'or, avaient promis de joindre leurs braves à ceux de Vachéro ; ils devaient ensemble attaquer le Palais-Public, le ier avril 1628, massacrer toute l'ancienne noblesse, et réformer le gouvernement sous la protection du duc de Savoie; mais le complot fut découvert l'avant-veille ; Vachéro et plusieurs de ses complices furent arrêtés et exécutés.
Dans le même siècle les Génois éprouvèrent , le 18 mai 1684, une grande calamité; leur capitale fut bombardée par la flotte de Louis XIV , qui crut la dignité royale offensée , parce qu'un aussi petit peuple avait osé résister à ses volontés. Il avait demandé d'établir un dépôt à Savonne , pour approvisionner de sel et de munitions de guerre sa forteresse de Casai de Montferrat. Le sénat de Gênes s'était refusé à un établissement également contraire à sa neutralité et à son indépendance. Le marquis de Seignelay l'en punit en faisant pleuvoir en trois jours quatorze mille bombes sur la ville : elles
abattirent la moitié des palais, et si le doge < n'avait consenti à se rendre à Paris avec quatre sénateurs, pour faire agréer au roi son apologie , la ville entière aurait été détruite.
On remarqua de la dignité et de la grandeur dans la conduite du doge , même au milieu de sa soumission : mais ce mérite de forme était le seul qui restât à l'aristocratie génoise; elle devenait toujours plus étroite, toujours plus exclusive; elle avait adopté les moeurs des Espagnols, sous la protection desquels elle, avait grandi. Le noble génois , comme le grand d'Espagne, tenait toujours une bande de sicaires à sa solde, et c'était par des assassinats qu'il cherchait à se faire craindre ou respecter. La noblesse souveraine , prodigue et cupide en même temps , se créait par son faste des besoins supérieurs à ses revenus; aussi s'abaissait- elle aux concussions les plus honteuses pour faire de l'argent. L'État ne pouvait contracter sans être volé; on le trompait sur les approvisionnemens des châteaux, sur ceux des galères, sur la paie des troupes : toutes les places étaient données à la faveur, la justice était vénale dans les tribunaux , et les sujets des deux Rivières et de la Corse se soulevaient fréquemment pour secouer un joug odieux. Au dix-huitième siècle, les Corses redoublèrent d'efforts pour se soustraire à la tyrannie de Gênes. Depuis 1700, ils soutinrent
chap. xvi. la guerre avec acharnement contre la république, jusqu'au i5 mai 1768, que celle-ci s'estima heureuse de faire accepter par la France tous ses droits sur cette île , en paiement des dettes qu'elle avait contractées envers la couronne pour réduire ses sujets révoltés.
Mais l'esprit des anciens Génois , des anciens républicains d'Italie, n'était pas mort parmi le peuple de la capitale comme il l'était parmi les seigneurs. Les deux branches de la maison d'Autriche s'étaient éteintes en Espagne et en Allemagne; et dans la guerre de la succession d'Autriche, les Génois s'étaient alliés à la maison de Bourbon , qui disputait à Marie-Thérèse l'héritage de son père Charles VI. Dans cette guerre, les Français unis aux Espagnols furent battus et chassés de la Lombardie ; les Autrichiens parurent devant Gênes , et le sénat , qui n'osa pas armer la population pour se défendre, leur livra les portes le 6 septembre 1746. Les Autrichiens abusèrent cependant , comme ils l'ont toujours fait, des faveurs de la fortune; ils exigèrent de Gênes une contribution de neuf millions de florins d'Empire ; mais la ville était hors d'état de la payer. Ils saisirent tout l'argent de la banque, tout celui des églises; ils voulaient aussi celui des particuliers. Ils vidèrent les arsenaux , et destinèrent l'artillerie de Gênes à une attaque qu'ils méditaient contre la
Provence. Ils ordonnèrent aux Génois de traî- chap. xvk ner eux-mêmes les canons qu'ils leur enlevaient, et croyant trouver dans les Italiens la bassesse et la servilité qu'ils avaient eux-mêmes dans le cœur, ils les pressaient à l'ouvrage à coups de bâton. Un pesant mortier resta engagé au milieu des ruines, dans une rue étroite, et le sergent allemand levait la canne sur un Génois pour le faire travailler avec plus d'ardeur; celui-ci, saisissant un caillou, le lui lança à la tête, et aussitôt tout le peuple de Gênes s'appela, non aux armes, il n'en avait point, mais aux pierres, pour accabler les Autrichiens. De toutes les fenêtres on lança sur eux les débris des murailles qu'on démolissait , des toits qu'on découvrait. Dans ces rues étroites et tortueuses, les soldats ne pouvaient se mettre à l'abri; ils ne pouvaient présenter de masses imposantes ; ils tiraient sur leurs assaillans , et plus d'une maison était pleine de morts ; mais comme ils ne voyaient point tomber ceux qu'ils atteignaient , ils ne s'apercevaient point de leurs succès , tandis que les rues furent bientôt jonchées de corps autrichiens. En vain ils essayèrent de mettre le feu aux maisons, dans la construction desquelles il n'entre presque point de combustible ; la terreur les saisit enfin , ils sortirent de la ville. C'était le 5 décembre 1746 ; et la populace , qui venait de les expulser , eut
CHAP. XVI
bientôt garni de canons les portes et les remparts. Le marquis Botta Adorno , général des Autrichiens , avait établi dans la ville tous ses magasins et son parc d'artillerie : l'émeute qui l'en chassait le privait de ses armes et de ses vivres ; il ne pouvait s'en procurer dans les montagnes arides qui entourent Gênes ; il fut donc obligé , le 10 décembre , de repasser les Apennins. La paix d'Aix-la-Chapelle , conclue deux ans plus tard, le 18 décembre 1748, garantit à la république de Gênes , protégée par la France , l'intégrité de son territoire.
L'expulsion des Autrichiens fut le dernier événement glorieux de l'histoire de Gênes , comme le dernier acte de vigueur de la nation italienne , jusqu'aux bouleversemens que produisit la révolution française. Dans les années 1794 et 1795, le sénat de Gênes se prévalut de l'importance de sa position pour conserver sa neutralité. Ses affections l'emportaient cependant quelquefois sur ses intérêts , et il souffrit que les Français fussent exposés à divers outrages. Ceux-ci attendirent , pour en demander raison, que la victoire de Montenotte , remportée le 11 avril 1796 dans le territoire génois, par Bonaparte , sur les Piémontais et les Autrichiens, eût laissé Gênes à leur discrétion. Dès lors les partisans de la démocratie commencèrent à réclamer comme un droit la participation
de tous les habitans de la Ligurie à la souverai- en/ neté. La noblesse, secondée par le clergé, avait de son côté un parti nombreux parmi le peuple : elle l'appela aux armes, le 22 mai 1797 , et dix mille insurgés de la plus basse classe triomphèrent momentanément , aux cris de viva Maria ! des amis de la liberté; mais cet événement même donna à Bonaparte l'occasion d'intervenir; il appuya les droits de la nation contre l'aristocratie, et fit signer, le 6 juin 1797, aux députés du sénat , la convention de Montebello, qui fit adopter aux Génois le nom de république ligurienne , parce que tous les habitans de la Ligurie furent admis au partage de la souveraineté. La constitution de cette république fut proclamée le 14 juin 1797; elle fut modifiée le 26 juin 1802 , et abolie le 8 octobre i8o5 , par la réunion de l'Etat de Gênes à la France. Bonaparte avait engagé les membres eux-mêmes du gouvernement à en faire la demande, dès le 4 juin i8o5.
Il ne nous reste plus à parler que de la décadence et de la chute de la république de "Venise , celui des Etats d'Italie dont l'existence avait été la plus longue. Comme cette république était plus puissante , plus riche et plus sagement administrée que tous les autres Etats italiens , elle parut encore, après l'année i53o où l'Italie fut placée sous le joug de Charles-Quint, conserver
chap. xvi. quelque vigueur et quelque indépendance; mais la seigneurie de Venise ne partageait pas l'illusion qu'elle faisait aux autres puissances ; elle sentait son danger et sa faiblesse; elle savait que le principe de vie lui avait échappé.
Tout le seizième siècle fut employé par les Vénitiens à réparer les désastres de la ligue de Cambrai. Ils avaient à relever les murailles de toutes leurs villes , à renouveler leur population, à rétablir leurs manufactures et leur agriculture , et à acquitter les dettes énormes dont ils étaient accablés. D'ailleurs, toujours menacés par les Turcs , ils eurent à soutenir contre eux deux guerres cruelles ; l'une de i537 à i54o , qui leur coûta leurs îles de l'Archipel , et leurs dernières forteresses dans la Morée ; l'autre de 1570 à i5y3 , qui leur enleva l'île de Chypre : sous ce rapport, ils paraissaient, jusqu'à un certain point , être un peuple sacré pour les peuples d'Occident , qui les regardaient comme leurs défenseurs contre les Infidèles; ils étaient de plus unis par un intérêt identique avec l'empire romain , menacé , ainsi qu'eux , par les musulmans. Ils resserrèrent donc leur alliance avec la maison d'Autriche , et , sous ce prétexte, ils se retirèrent de toute autre participation aux affaires générales de l'Europe.
Mais au commencement du dix-septième siècle, l'empire musulman n'inspirait plus autant
de terreur ; le joug de l'Espagne devenait au chap. xvi contraire plus insupportable pour l'Italie , tandis que le développement en Europe du parti protestant laissait entrevoir des chances pour secouer ce joug. La république de Venise tendit en effet constamment à briser les chaînes de la maison d'Espagne; mais connaissant sa faiblesse, et se défiant avec raison d'alliés qui l'abandonneraient après l'avoir compromise , elle donna son assistance à ceux qu'elle regardait comme les défenseurs de la liberté européenne , sans vouloir faire ouvertement partie de leurs ligues. Elle fut la première à reconnaître Henri IV, repoussé par tous les souverains catholiques, et à négocier sa réconciliation avec le saint siège : elle fit, en 1617, alliance avec les Hollandais ; pendant la guerre de trente ans, elle fournit des secours aux protestans d'Allemagne, à Bethlem Gabor, et à Ragotsy en Hongrie. Elle soutint le duc de Savoie contre le roi d'Espagne, et les Grisons protestans contre les catholiques.
A cette époque où la république en était venue presque à des hostilités ouvertes avec la maison d'Espagne, Philippe III était représenté en Italie par trois grands seigneurs ambitieux , intrigans et sans foi ; D. Pedro de Toledo , gouverneur de Milan ; le duc d'Ossuna , vice-roi de Naples , et le marquis de Bedinar, ambassadeur à Venise. Un projet fut formé, en 1618, entre
ces trois seigneurs, pour détruire une république qui gênait leur ambition , et qui avait toujours traversé les entreprises de l'Espagne. Des aventuriers français qui s'étaient signalés dans les armées et les flottes de la république , et dont les plus illustres étaient le corsaire Jacques Pierre et Antoine Jafiier , mécontens des récompenses qu'ils avaient obtenues , offrirent leurs services au marquis de Bedmar. Celui-ci les encouragea à enrôler les assassins , les braves, les brigands, qui, sous le régime espagnol, faisaient partie de la maison de tout homme de qualité. Il fut convenu qu'à un signal donné ils massacreraient le doge , tous les sénateurs , tous les nobles ; que la ville serait ensuite abandonnée à leur pillage , et qu'un incendie universel voilerait enfin leurs forfaits. Mais il paraît, d'autre part, que Jacques Pierre donna de bonne heure avis au sénat de cette trame , et qu'il la continua par son ordre; que celui-ci s'en servit pour cacher son intelligence secrète avec le duc d'Ossuna, et qu'un projet fut formé, tel à peu près que celui que Moroni avait proposé un siècle auparavant à Pescara : il s'agissait , avec l'aide du sénat , de rétablir l'indépendance de toute l'Italie , en chassant de la Lombardie les Espagnols, et en donnant à Ossuna la couronne de Naples. De nouvelles révélations d'Antoine Jaffier firent connaître ap-
paremment au conseil des Dix que les conspi- ghap. xvi. rateurs préféraient le pillage de Venise aux chances douteuses d'une révolte à Naples, et que les avis qu'ils avaient donnés de leur complot étaient destinés à déjouer la vigilance des inquisiteurs d'Etat. La république s'était cependant hasardée dans des intrigues qui ne pouvaient pas supporter le grand jour. Un matin, les habitans de Venise virent avec effroi Jacques Pierre, Regnault, Boulart, et plusieurs autres pendus sur la place de Saint-Marc ; cent soixante autres, et parmi eux Jaffier, furent, à ce qu'on assure , noyés dans le grand canal : aucun motif ne fut allégué pour ces exécutions , aucune explication ne fut donnée au public , aucune récrimination ne fut adressée à la cour d'Espagne. Le conseil des Dix désirait sur toute chose le silence de la terreur ; et l'histoire romanesque de cette conspiration, par Saint-Réal, en 1674, ou la tragédie de Venise sauvée d'Ottway , en 1682 , furent long-temps les seuls documens publics de cette catastrophe.
Les Vénitiens furent ensuite forcés , par les attaques des Turcs , à se rapprocher de la maison d'Autriche , ennemie de leurs ennemis. Le 23 juin i645, le sultan Ibrahim attaqua inopinément l'île de Candie ; la guerre qui commença ainsi fut la plus longue et la plus ruineuse qu'eut à soutenir la république contre l'empire otto- 11. 17
u man ; elle dura vingt-cinq ans. Les Vénitiens firent preuve d'une valeur soutenue dansxla défense de Candie ; des braves de tout l'Occident vinrent y combattre sous leurs étendard? comme à une guerre sacrée ; deux fois leur flotte détruisit celle des musulmans ; mais les forces de la république .étaient trop disproportionnées à celles de l'empire turc. Candie dut capituler le 6 septembre 1669, et le sénat de cette colonie, image de la république, rentra dans le grand- conseil de Venise , qui lui avait donné naissance. La paix suivit cette capitulation.
Une seconde guerre des Vénitiens contre la Porte fut couronnée , avant la fin du siècle , de plus de succès. La république s'y engagea en 1682, de concert avec l'empereur Léopold et Jean Sobieski, roi de Pologne : elle conquit la Morée, l'île d'Égine, Sainte-Maure, et plusieurs forteresses en Dalmatie , qui lui furent assurées par le traité de Carlowitz, signé le 26 janvier s 699. Mais les Turcs ne se résignèrent point à ce qu'un ennemi si faible leur eût enlevé une si belle province ; bientôt ils purent se convaincre par leurs yeux que les Vénitiens n'étaient point en état de défendre leur conquête , la dernière que pouvait faire une vigueur qui s'éteignait. Le pouvoir suprême s'était concentré dans une oligarchie toujours plus resserrée 5 une moitié
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de îa noblesse, admise au grand conseil, était ghap. xvi. réduite à une excessive misère ; elle vivait de la charité des grands auxquels elle vendait ses suffrages. Les familles qui entraient seules au conseil des Dix faisaient trembler et obéir toutes les autres ; elles regardaient l'État comme une proie à partager entre elles; la justice était vénale , les finances se dilapidaient , les fortifications tombaient en ruines , l'effectif des armées n'arrivait pas à la moitié de ce qui paraissait sur le rôle ; tout était pour le noble vénitien un objet de dissipation et de voleries , et l'oppression des provinces éloignées était si grande, que les chrétiens orientaux, sujets de la république , regrettaient la domination des Ottomans. Le sultan Achmet III , averti de cette désorganisation universelle , fit entrer , le 20 juin 1714? son armée en M orée, et conquit en un mois cette presqu'île couverte de forteresses , dont aucune ne fit de résistance. La république abandonna , le 27 juin 1718 , par la paix de Passarowitz , toutes ses prétentions sur îa Morée ; dès-lors elle n'eut plus de guerre avec les Turcs. La république s'abstint avec la même timidité, ou de prendre part aux quatre guerres, de la succession d'Espagne , de celle d'Autriche , de la quadruple alliance , et de l'élection de Pologne, qui troublèrent l'Italie pendant la première moitié du dix-huitième siècle, ou
chap. xvi. de faire respecter sa neutralité. Son territoire, toujours ouvert à toutes les puissances belligérantes, fut souvent le théâtre de leurs combàls les plus acharnés. Venise , avec trois millions de sujets , quatorze mille hommes de troupek de ligne , dont une moitié était composée d'ex-\ cellens soldats esclavons, une douzaine de vaisseaux de guerre , et la possibilité d'armer cinquante mille hommes , ne savait plus se faire craindre ou protéger ses sujets , ni sur mer ni sur terre 5 ses dettes, au sein même de la paix, allaient toujours en croissant , ses manufactures étaient en décadence , ses campagnes infestées de brigands ; chaque ville était divisée par des factions que le sénat aigrissait l'une contre l'autre pour affaiblir ses sujets ; enfin son gouvernement soupçonneux et cruel ne se maintenait que par l'espionnage ; il avait encouragé l'immoralité pour énerver le peuple ; il faisait du secret le plus profond sa sauve-garde , et ne permettait pas même une question sur les affaires publiques; il avait ôté aux pré venus toute garantie devant les tribunaux , et ne reconnaissait d'autres limites au droit de punir par le fer, le poison, ou la hache des bourreaux, que celles des terreurs de ses chefs : un tel gouvernement était devenu l'horreur de tous ses sujets ; il souillait le nom de république en le laissant attaché à la plus odieuse tyrannie.
La révolution française parut à l'aristocratie chap. xm. vénitienne une ennemie qui, victorieuse, ne l'épargnerait pas. De tous les gouvernemens qui se partageaient l'Europe , celui des Vénitiens était le plus opposé en principes à celui des Français ; cependant, le sénat refusa, en 1792, d'entrer dans la coalition formée contre la France : tout déploiement de forces aurait augmenté les dépenses, et diminué les revenus des provinces que les patriciens se partageaient entre eux. La même parcimonie , le même sacrifice des intérêts publics aux intérêts privés , empêcha Venise , lorsqu'au mois d'avril 1796 les victoires de Bonaparte lui ouvrirent la Lombardie, d'augmenter son armée , d'approvisionner ses places fortes, et d'écarter de son territoire les deux puissances belligérantes. Le gouvernement se résolut à louvoyer, à rechercher également l'amitié des deux partis , et a attendre désarmé les événemens. Ceux-ci amenèrent bientôt la guerre dans les Etats de la république , parce que les Autrichiens les traversèrent dans tous les sens. Ce furent toujours eux qui entamèrent de nouveaux territoires. Beaulieu occupa Peschiéra et Vérone; Wurmser se jeta dans Bassano, et traversa Vicence et Padoue ; Alvinzi et l'archiduc Charles occupèrent le Frioul , Palma-Nova , et jusqu'aux limites les plus orientales de la république. Napoléon chassa successivement les Autrichiens de
chacune de ces provinces ; mais à mesure qu'il les occupait les unes après les autres, l'esprit français , l'esprit de réforme dans les tribunaux et les lois, l'esprit de publicité , d'égalité , d'impatience du joug, se manifestaient, et la république pouvait juger combien elle était détestée de tous ceux qui avaient quelque ouverture dans l'esprit, quelque élévation dans l'âme. D'autres, il est vrai, dans les classes les plus humbles, parmi les journaliers des villes et les paysans, gouvernés par l'influence des prêtres, ne comprenant que ce qui existe , redoutant tout changement, étaient encore vivement émus parle nom de Saint-Marc , et regardaient avec horreur la France, ettout ce qui était français. Lesénats'appuyant sur ce parti dont il excitait le fanatisme , lorsqu'il apprit que Napoléon avait passé la Piave, le 11 mars 1797, pour marcher sur l'Allemagne, donna l'ordre d'arrêter à Bergame quatorze des habitans qui s'étaient le plus prononcés pour le,s idées nouvelles. Les patriotes, prévenus àtemps, arrêtèrent le provéditeur lui-même , levèrent l'étendard de la révolte , et proclamèrent la liberté de Bergame. La même révolution éclata peu de jours après à Brescia. Cependant, Napoléon avait battu l'archiduc Charles au ïagliamento , et marchait sur Vienne ; mais, en même temps, une colonne autrichienne, commandée par Laudon, avait pénétré par le Tyrol dans l'Italie , qu'elle
inonda de proclamations, dans lesquelles ce général annonçait la défaite et la destruction de l'armée française, invitant les Italiens à prendre les armes pour écraser ses restes fugitifs. Le sénat, qui sentait que sa position devenait tous les jours plus critique, crut le moment venu de lever le masque , et de se joindre aux Autrichiens. Le provéditeur de Vérone , Emili , après s'être abouché avec Laudon, 'fit sonner le tocsin, le 17 avril, dans toute la province, et joignant trente mille insurgés aux trois mille soldats qu'il commandait, il attaqua partout les Français, massacra tous ceux qu'il put atteindre , et laissa égorger par le peuple furieux quatre cents malades dans les hôpitaux. Le lendemain même de ce jour, les préliminaires de paix entre l'Autriche et la république française furent signés à Léoben ; et le 3 mai T797, Bonaparte, instruit de l'insurrection organisée sur les derrières de son armée , et du massacre de ses malades, déclara de Palma- Nova la guerre à Venise. L'oligarchie alors implora la cour de Vienne, qui l'avait entraînée dans cette attaque imprudente; elle demanda en grâce d'être comprise dans la suspension d'armes et les négociations de la paix : l'Autriche refusa toute assistance; dès-lors elle avait ses vues sur son allié , qui succombait. Venise n'opposa aucune résistance au général Baraguai-d'Hilliers , qui y entra le 16 mai , et y lit flotter le drapeau