CHAPITRE IV
Interrègne de l^ Empire. — Décadence et asservissement des républiques lombardes. — Appel de Charles d'Anjou par le pape , à V appui des Guelfes. — Sa puissance, sa cruauté. — P^êpres siciliennes. — 1251-1282.
Les cités italiennes qui faisaient en général chap. iv. remonter les premiers commencemens de leur 1^51-1254. liberté , à la lutte entre les souverains d'Italie et d'Allemagne , ou à l'invasion d'Othon-le-Grand , en 961 , avaient, à la mort de Frédéric II, joui pendant trois siècles de la protection et des développemens progressifs de leurs constitutions municipales. Ces trois siècles , pour le reste de l'Europe , appartenaient encore à la plus épaisse barbarie : l'histoire en est partout obscure et mal connue; elle s'attache tout au plus à quelques grandes révolutions , aux victoires ou aux calamités des princes , mais elle laisse les peuples dans l'ombre. Un écrivain regardait comme audessous de lui de s'occuper du sort des roturiers; on ne supposait pas même que la bouigeoisie pût avoir une histoire. Les villes de l'Italie qui l'emportaient si prodigieusement en richesses, en lumières, en énergie, en indépendance
CHAP. !v. sur toutes les autres , ne songeaient pas plus ia5i-i254. qu'elles à conserver le souvenir des temps passés. Un petit nombre de chroniqueurs avaient gardé la mémoire de quelques crises importantes; mais en général ces villes passaient silencieuses au travers des siècles, et elles croyaient peut-être qu'il était d'une bonne politique de ne pas attirer l'attention , et de s'envelopper dans leur obscurité. Cependant elles en étaient sorties forcément pendant le dernier siècle, par les deux luttes dans lesquelles elles étaient demeurées victorieuses. De ii5o à 11 83, elles avaient combattu pour obtenir la paix de Constance , qu'elles regardaient comme leur charte constitutionnelle. De 11 83 à 1260, elles avaient conservé le plein exercice des privilèges qu'elles avaient si glorieusement acquis; mais tandis qu'elles s'élevaient toujours plus vers l'opulence, et que les arts et l'intelligence se développaient toujours davantage dans leur sein , elles avaient été entraînées par deux passions également honorables à se ranger sous deux bannières différentes : les unes, n'écoutant que leur loyauté, leur attachement et leur reconnaissance pour une famille qui leur avait donné plusieurs grands souverains , étaient prêtes à tout oser pour la cause gibeline; les autres , alarmées pour la liberté de l'Eglise et pour l'indépendance de l'Italie , par l'accroissement de grandeur de la maison de Hohenstauffen , ne
CHAP. IV
mirent pas moins d'audace à lui arracher le sceptre qui les menaçait. Les cités de la ligue '251-1254. lombarde étaient parvenues au plus haut terme de leur puissance à l'époque de cette seconde lutte; dès -lors, et pendant un demi-siècle que dura ou la vacance de l'empire, ou l'absence de l'empereur élu (car aucun empereur ne rentra en Italie, jusqu'à Henri VII , en i3io), les républiques lombardes, en proie à l'esprit de faction , et plus occupées de faire triompher les Guelfes ou les Gibelins, que d'affermir leurs constitutions , se soumirent toutes au pouvoir militaire de quelque seigneur , auquel elles confièrent le commandement de leurs milices , et elles perdirent toutes leur liberté.
Quand Frédéric II mourut , son fils Conrad IV, roi de Germanie, ne se sentit pas assez puissant pour oser traverser la Lombardie , et venir ceindre son front de la couronne de fer à Monza , de la couronne d'or à Rome 3 il voulut , avant tout, s'assurer celle des Deux-Siciles, et il s'embarqua au mois d'octobre 1261 en Istrie, sur une flotte pisane , pour se rendre dans le royaume de Naples; le reste de sa courte vie fut consacré à combattre et à vaincre les Guelfes napolitains. Il mourut inopinément à Lavello, le 21 mai 1254- Son frère naturel Manfred, jeune héros à peine âgé de vingt ans , réussit par sa bravoure et son activité à recouvrer le I. 9
CHAP. IV
l3o HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
royaume qu'Innocent IV avait déjà envahi , et 125 1-1254. q^^^'ii voulait soumettre à l'autorité temporelle du Saint-Siège; mais Manfred, chéri des Sarrasins de Luceria , qui prirent les premiers sa défense, et admiré par les Gibelins des Deux- Siciles , y fut long-temps occupé des attaques des Guelfes, avant de pouvoir songer à les poursuivre à son tour dans le reste de l'Italie. Conrad avait laissé en Allemagne un fils encore enfant , connu depuis sous le nom de Conradin ; quelques uns le reconnaissaient pour roi de Germanie , et le nommaient Conrad Y; mais les électeurs laissaient l'empire sans chef, et quand ils voulurent plus tard faire une élection , leurs suffrages se partagèrent, en 1267, entre deux princes étrangers à l'Allemagne , et qui n'y mirent jamais les pieds : un Anglais , Richard , comte de Corn^vall ; et un Espagnol, Alphonse X, roi de Castille. Jusqu'à la fin de 1266, Guillaume, comte de Hollande, un des compétiteurs que le parti guelfe avait donnés à Frédéric II , porta le titre de roi des Romains.
Innocent IV était toujours en France, lorsqu'il apprit la mort de Frédéric II. Il en revint au commencement du printemps de 3 261 ; il écrivit à toutes les villes de célébrer la délivrance de l'Eglise; et, laissant éclater sa joie, il fit son entrée dans Milan et dans les principales cités de Lombardie avec toute la pompe d'un.
EN ITALIE. l3l
triomphateur. Il croyait que c'était pour lui chap. iv. seul que les républicains d'Italie avaient com- "^^-"54' battu j que c'était à lui qu'ils obéiraient désormais, et il le leur fit trop sentir. Les Milanais furent traités avec arrogance; il les menaça de les excommunier , pour n'avoir pas respecté certaines immunités ecclésiastiques : c'était le moment oiileur république, comme un guerrier qui se repose après le combat y commençait à sentir ses blessures. Elle avait fait d'immenses sacrifices pour la défense du parti guelfe ; elle avait vidé son épargne , provoqué les dons patriotiques des citoyens aisés, engagé ses revenus, et elle s'était chargée de dettes autant que son crédit a^ait pu s'étendre. Voulant satisfaire ses créanciers, elle se résigna à donner à son podestat, Beno des Gozzadini de Bologne, un pouvoir illimité pour créer de nouveaux impôts , et lever de l'argent sous toutes les formes qu'il croirait possibles. L'ingratitude du pape , au moment où tous les Milanais étaient dans la souffrance , les offensa profondément ; et l'on peut dater de cette époque le crédit que les Gibelins commencèrent à recouvrer dans une ville où jusqu'alors ils avaient toujours été traités en ennemis.
Innocent IV continua son voyage pour se rapprocher de Rome ; mais il trouva la capitale de la chrétienté moins disposée encore à lui
CHAP. IV
l32 HISTOIRE DE L/V LIBERTF:
obéir que la première ville de la Lombardie* En 1253 , les Romains appelèrent un autre gentilhomme bolonais, Brancaleone d'Andalo, pour gouverner leur république , et ils lui attribuèrent, avec le titre de sénateur, une autorité presque illimitée. Lres citoyens, sans cesse alarmés par les querelles et les combats des nobles romains, qui s'étaient fait autant de forteresses du Colysée, des tombeaux d'Adrien, d'Auguste et de Cécilia Métella, des divers arcs de triomphe et de chacun des monuraens de l'ancienne Rome, et qui permettaient aux brigands qu'ils avaient pris à leur solde de sortir de ces retraites pour piller les passagers et les marchands paisibles ,les citoyens, dis-je , demandaient avant tout au gouvernement de la vigueur et de la sévérité. Ils oubliaient les garanties dues aux prévenus, pour ne songer qu'à celles que réclamait la paix publique. Le sénateur Brancaleone, à la tête des milices romaines , attaqua successivement les monumens changés en repaires de bandits ; il rasa les tours qui les surmontaient; il fit pendre les aventuriers qui les avaient défendus, avec les nobles qui les commandaient, aux fenêtres des palais de ceux-ci , et il rétablit par la terreur la sécurité dans les rues de Rome. Il ne montra guère plus de respect au pape qu'à l'ancienne noblesse romaine; Innocent IV, pour s'éloigner de lui , ayant transporté sa cour à
■Assise , Brancaleone lui fit dire qu'il n'était pas cuap. w. séant d'errer ainsi de ville en ville comme un ^251-1254. vagabond , et que si le pape ne rentrait au plus tôt dans la capitale de la chrétienté , dont il était évéque , les Romains iraient avec leur sénateur brûler la ville d'Assise pour l'en faire sortir.
Ainsi, quoique le pouvoir des peuples eût remplacé celui des rois, la liberté était en général mal cojnprise et mal assurée 5 les passions étaient impétueuses. Un certain point d'honneur était attaché à la violence 3 les nobles croyaient faire preuve d'indépendance par les outrages et les rapines , et les amis de l'ordre croyaient avoir atteint le but suprême du gouvernement quand ils réussissaient à faire trembler d'aussi audacieux perturbateurs. La turbulence et le nombre des grands coupables, la protection que trouvaient leurs crimes dans un faux point d'honneur, semblent de\oir servir d'excuse aux institutions judiciaires des républiques italiennes, qui toutes furent plus calculées pour frapper de terreur les coupables , qui ne se cachaient pas , que pour protéger les prévenus contre le soupçon injuste de crimes secrets. L'ordre ne pouvait être maintenu que par une main de fer, et cette main de fer brisa bientôt la liberté. Cependant , entre les cités italiennes , il y en eut une qui , plus que toutes les autres, parut songer à la justice plus encore qu'à la paix , à la garantie
l34 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
cHAi». IV. des citoyens plus encore qu'à la punition des I25I-I254. coupables : ce fut Florence ; ses institutions judiciaires sont loin de mériter d'être données comme des modèles, mais elles furent les premières en Italie qui présentèrent quelque garantie aux citoyens, parce que Florence fut la cité où le sentiment de la liberté fut le plus général et le plus constant dans tous les ordres de la société, où. la culture de l'esprit fut poussée le plus loin , et où la raison fut le plus tôt appelée à perfectionner les lois de la patrie.
Les nobles gibelins s'étaient mis en possession de la souveraineté à Florence, avec l'aide du roi d'Antioche , deux ans avant la mort de son père Frédéric II. Mais leur pouvoir était bientôt devenu insupportable aux libres et fiers citoyens de cette république , qui avaient amassé déjà de grandes richesses par le commerce, qui comptaient parmi eux quelques littérateurs distingués , comme Brunetto Latini et Guido Cavalcanti , et qui n'avaient encore rien perdu de la simplicité de leurs mœurs, de leur sobriété primitive et de leur force corporelle. Frédéric II vivait encore , lorsque , par un soulèvement unanime, le 20 octobre 1260, ils se remirent en liberté. Tous les citoyens se portèrent ensemble sur la place de Santa-Croce ; ils s'y partagèrent en cinquante groupes , dont chacun nomma un capitaine et forma une compagnie de
EN ITALIE. l35
milice. La réunion de ces officiers fut la pre- chap. iv. mière autorité de la république renaissante. Le i25i-j254podestat s'était rendu odieux à tous par sa sévérité et sa partialité ; ils le déposèrent , et le remplacèrent par un nouveau juge , sous le nom de capitaine du peuple. Bientôt après ils voulurent que le podestat et le capitaine eussent chacun un tribunal indépendant , afin de se contenir l'un l'autre. En même temps, ils voulurent que l'un et l'autre fussent subordonnés à la magistrature suprême de la république , qu'ils chargèrent de l'administration , en lui refusant le pouvoir judiciaire. Ils voulurent que cette magistrature , qu'ils nommèrent seigneinie, fût toujours présente, toujours réunie dans le palais de la république , pour être , au besoin , toujours prête à contenir le podestat ou le capitaine , auxquels ils avaient été forcés de déléguer un si grand pouvoir. La ville était divisée en six parties; chaque sestier, comme on les appelait, nomma deux anziani. Ces douze magistrats mangeaient ensemble , couchaient au palais, et ne pouvaient en sortir qu'ensemble. Leurs fonctions ne duraient que deux mois ; douze autres élus du peuple les remplaçaient, et la répubUque était si riche en bons citoyens et en hommes dignes de sa confiance , que cette succession rapide des anziani n'en épuisait point le nombre. En même temps qu'elle institua la
l36 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
cHAP. IV. seigneurie nouvelle, la milice florentine attaqua 1251-1254. gt démolit toutes les tours qui servaient de refuge aux gentilshommes , afin que tous fussent désormais forcés de se soumettre à la commune loi. La nouvelle seigneurie fut à peine informée de la mort de Frédéric II , que , par son décret du 7 janvier 1261 , elle rappela à Florence tous les Guelfes exilés. Dès-lors elle s'attacha à faire triompher le parti guelfe dans toute la Toscane 5 elle déclara la guerre aux villes voisines, de | Pistoia , de Pise , de Sienne et de Volterra , non point pour les subjuguer ou leur imposer des conditions onéreuses, mais pour les contraindre à se rallier à ce qu'elle regardait comme le parti de l'Eglise et de la liberté. L'année 1254, où les Florentins furent commandés par le podestat milanais Guiscard Pietra Santa , est signalée dans leur histoire par le nom de l'année des victoires. Ils prirent les deux villes de Pistoia et de Volterra; ils forcèrent celles de Pise et de Sienne à signer une paix favorable au parti guelfe • ils refusèrent de profiter d'une trahison qui les avait mis en possession de la forteresse d'Arezzo , et ils la restituèrent aux Aretins ; enfin ils bâtirent , dans la Lunigiane , au-delà du territoire de Liicques, une forteresse destinée à fermer l'entrée de la Toscane du côté de la Ligurie , qui , en mémoire de leur podestat , porte encore aujourd'hui le nom de
Pietra Santa. La même seigneurie, par d'autres chap. iv. moyens, se montra digne d'administrer la ville " ^'" ^ du commerce , des arts et de la liberté. Tout le système monétaire de l'Europe était alors abandonné à l'avidité des souverains, qui variaient sans cesse le titre et le poids des espèces , tantôt pour frustrer leurs créanciers , tantôt pour forcer leurs débiteurs à payer plus qu'ils n'avaient reçu , ou pour augmenter les redevances des contribuables. Pendant cent cinquante ans encore plusieurs des rois de France se jouèrent de la foi publique , par l'altération annuelle des monnaies , avec la dernière impudeur. Mais la république de Florence fit battre , en 1202 , son florin d'or, au titre de vingt-quatre carats et au poids de trois deniers ; elle mit sa valeur sous la garantie de la publicité et de la bonne foi commerciale ; et elle le maintint inaltérable aussi long-temps qu'elle dura elle-même , comme un étalon de toutes les autres valeurs.
Une conspiration des Gibelins, en 1268, pour 1255-1260. recouvrer leur domination sur Florence , et pour la concentrer dans la faction aristocratique, força la république à exiler les chefs les plus illustres de ce parti. Il était alors dirigé par Farinata des Uberti , qu'on regardait comme le plus éloquent orateur et le meilleur homme de guerre de la Toscane. Tous les Gibelins florentins fureni accueillis à Sienne avec faveur,
l38 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
CHAP, IV. quoique les deux républiques se fussent enga- 1255-1260. gées, parleur dernier traité, à ne point donner de refuge aux rebelles l'une de l'autre. Farinata se rendit ensuite auprès de Manfred , qu'il trouva affermi sur le trône des Deux-Siciles, Il lui représenta que, pour mettre son royaume à l'abri de toute attaque , il fallait s'assurer de la Toscane , et y faire triompher le parti gibelin 5 et il obtint de lui un corps considérable dé cavalerie allemande , qu'il ramena à Sienne. Les hostilités entre les deux républiques avaient déjà recommencé , et le drapeau de Manfred avait été traîné dans la boue par les Florentins. Farinata voulait profiter de l'irritation des Allemands, et amener les deux partis à une bataille générale. Il sut que quelques artisans sans éducation étaient entrés dans la seigneurie de Florence , et il essaya de tirer parti de leur présomption : il les flatta de l'espoir qu'il leur livrerait une porte de Sienne, s'ils faisaient approcher l'armée jusque sous les murs de cette ville. En même temps ses émissaires prirent à tâche d'aigrir les plébéiens contre les nobles du parti guelfe , pour que ceux-ci , qui étaient plus clairvoyans , ne dévoilassent pas ses intrigues. En effet, malgré l'opposition des gentilshommes qui entraient dans le conseil, la seigneurie résolut de faire traverser tout le territoire de Sienne par une armée guelfe : elle demanda des
EN ITALIE. iSg
secours, pour cette expédition, à Bologne, Pis- chap. iv. toia , Prato , San Miniato , San Gemignano , Volterra et Colle ; elle donna rendez-vous aux milices d'Arezzo et à celles d'Orvieto , à Monte- Aperto, à cinq milles de Sienne, de l'autre côté de l'Arbia : toute la puissance du parti guelfe en Toscane s'y trouva rassemblée ; on y compta trente mille fantassins et trois mille cavaliers. Les Guelfes se demandaient comment ils pourraient faire pour engager leurs ennemis à sortir des murailles de Sienne : ils étaient dans une sécurité parfaite, lorsque, le 4 septembre 1260, ils furent attaqués inopinément par Farinata des Uberti et par le général de Manfred. Les Gibelins , entre les émigrés de Florence , les milices de Sienne et de Pise, et les Allemands, n'avaient pas plus de treize mille hommes • mais ils comptaient sur leurs intelligences dans le camp guelfe. En effet, Bocca des Abbati se mettant à la tête des traîtres , se saisit , dans cet instant , du grand étendard de la république et le renversa. Toute l'armée fut saisie de terreur quand elle vit tomber ce drapeau 5 elle apprenait que les ennemis étaient maîtres du quartier-général , sans savoir quel était leur nombre. De toutes parts les Guelfes prirent la fuite ; mais , poursuivis avec acharnement, ils laissèrent dix mille morts sur le champ de bataille , et un grand nombre de prisonniers entre les mains de leurs ennemis.
l4o HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
cHAP. IV. Les Guelfes florentins reconnurent qu'ils 1255- ia6o. étaient tellement affaiblis par la déroute de l'Arbia , qu'il leur serait impossible de se maintenir à Florence : l'enceinte des murs était trop vaste , et la population trop découragée par la perte énorme qu'elle avait essuyée. Tous ceux qui avaient exercé quelque pouvoir dans la république , tous ceux dont le nom avait assez d'illustration pour qu'on connût le parti qu'ils avaient coutume de suivre , se rassemblèrent à cheval , et sortirent de la ville pour se retirer à Lucques. Les Guelfes de Prato, de Pistoia, de Volterra, de San Gemignano , ne pouvaient se flatter de résister quand ceux de Florence succombaient; tous abandonnèrent leurs demeures, et vinrent se réunir aux Florentins à Lucques. Cette cité accorda à tous ces illustres fugitifs l'église et le portique de San Friano , et le quartier environnant , où ils dressèrent leurs tentes. D'autre part, les Gibelins entrèrent dans Flo- | rence le 27 septembre ; ils y abolirent le gouvernement populaire , et ils y formèrent une nouvelle magistrature, toute composée de gentilshommes , qui prêta serment de fidélité à Manfred , roi des Deux-Siciles.
Cependant une diète des cités gibelines s'assemblait à Empoli; là les ambassadeurs de Pise et de Sienne représentèrent qu'ils ne se tiendraient jamais pour assurés de la prépondé-
EN ITALIE. l4l
rance du parti gibelin en Toscane , tant que Flo- chap. iv. rence subsisterait. Ils affirmèrent que la population de cette ville orgueilleuse et belliqueuse était toute dévouée au parti guelfe ; qu'on ne pouvait se flatter de la corriger de sa haine contre la noblesse , ou contre la famille des derniers empereurs ; que les habitudes démocratiques étaient devenues , pour chacun de ses citoyens , une seconde nature. Aussi demandèrent-ils que les murailles de Florence fussent rasées, et que tous ses habitans fussent dispersés dans les villes voisines. Tous les Gibelins de Toscane, tous les députés des villes jalouses de Florence , accueillirent cette proposition : elle allait être décrétée, lorsque Farinata des Uberti se leva , et repoussa avec indignation cet abus de la victoire contre la ville qu'il venait de vaincre 5 il protesta qu'il aimait sa patrie bien plus que sa faction , et qu'avec les mêmes compagnons d'armes qu'on avait vus se signaler autour de lui à la bataille de l'Arbia , il irait plutôt rejoindre les Guelfes et combattre pour eux , que de consentir à la ruine de ce qu'il avait de plus cher au monde. Les ennemis de Florence n'osèrent pas lui répondre, et la diète d'Empoli se contenta de décréter que la ligue de Toscane prendrait à sa solde mille des gendarmes de Manfred , pour maintenir dans cette province la prépondéi'ance du parti gibelin. Le Dante a innnor-
CHAP. IV
talisé Farinata des Uberti comme le sauveur 1255 1260. j^g Florence , Bocca des Abbati comme le traître qui la mit à deux doigts de sa perte , et tout son poëme est rempli des souvenirs de cette époque mémorable.
Tandis que les Gibelins acquéraient la prépondérance en Toscane , le tyran qui , à la tête du même parti , avait fait couler tant de sang dans la marche trévisane , était abattu. Eccelino de Romano était seigneur héréditaire de Bassano et de Pedemontej il s'était fait nommer capitaine du peuple par les républiques de Yérone , Vicence , Padoue , Feltre et Bellune 5 à ce titre il réunissait le pouvoir judiciaire au pouvoir militaire ; il était subordonné seulement à des conseils qu'il dépendait de lui de ne pas assembler , et l'on ne voit point qu'il y eût en face de lui une magistrature permanente , telle que la seigneurie de Florence , qui pût réprimer l'abus de son pouvoir ; aussi eut-il bientôt changé en une effroyable tyrannie l'autorité qui lui avait été déférée par le peuple. Etendant ses soupçons sur tout ce qui acquérait quelque distinction , sur tout ce qui attirait les regards de ses concitoyens , il n'attendait point que les gentilshommes , les marchands , les prêtres , les avocats , qui lui devenaient suspects par leur seule élévation, eussent provoqué son courroux par quelque signe de mécon-
1255-1 2Go,
tentement ou de résistance pour les faire tramer chap. iv. dans ses cachots • là il leur faisait subir les plus horribles tortures pour chercher le crime qui devait justifier sa défiance ; et tous les noms qui échappaient de leur bouche , dans l'agonie de la douleur, étaient enregistrés, et désignaient au tyran de nouvelles victimes. Dans la seule ville de Padoue , il existait huit prisons toujours pleines , quoique les bourreaux travaillassent sans cesse à les vider ; deux d'entre elles contenaient chacune trois cents prisonniers. Un frère d'Eccelino , nommé Albéric , gouvernait Trévise avec moins de férocité , mais avec un pouvoir non moins absolu. Crémone était de même sous la dépendance d'un chef de Gibelins. Milan ne montrait plus d'éloignement pour eux : dans cette ville , de même qu'à Brescia , les factions des nobles et des plébéiens se disputaient le pouvoir.
Alexandre IV, pour abattre le monstre qui épouvantait la marche trévisane, fit prêcher une croisade dans cette contrée , et il promit à ceux qui combattraient le féroce Eccelino toutes les indulgences réservées aux libérateurs de la Terre-Sainte. Le marquis d'Esté, le comte de Saint-Boniface , les villes de Ferrare , de Mantoue et de Bologne , rassemblèrent leurs soldats sous l'étendard de l'Église; ils furent joints par une cohue ignorante et fanatique de croisés issus
l44 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
<3HAP. IV. des plus basses classes, qui voulaient gagner les 1255-1260. indulgences sans savoir se plier à aucune discipline ni montrer aucune valeur. Leur nombre effraya cependant le lieutenant qu'Eccelino avait laissé à Padoue; en sorte qu'il n'opposa qu'une molle résistance au passage du Bacchiglione , et ensuite aux portes de la ville. Le légat Philippe, archevêque élu de Ravenne, entra dans Padoue, le 18 juin 1266, à la tête des croisés; mais il ne sut ou ne voulut point contenir la tourbe fanatique et cupide qu'il avait appelée à l'appui des soldats : pendant sept jours la ville fut pillée inhumainement par ceux qu'elle avait reçus comme des libérateurs. Dès qu'Eccelino fut averti de la perte qu'il avait faite , il prit soin de diviser, puis de désarmer, les onze mille Padouans qu'il avait dans son armée; et, les enfermant dans ses prisons, il les y laissa tous périr, à la réserve de deux cents seulement. Pendant les deux années suivantes , les Guelfes n'éprouvèrent que des revers ; le légat que le pape avait mis à leur tête était incapable de les conduire , et la foule des croisés qu'il appelait dans leurs rangs ne servait qu'à les compromettre par son indiscipline et sa lâcheté. Les nobles gibelins de Brescia livrèrent même en 1268 leur patrie à Eccelino, après que celui-ci eut mis l'armée du légat en déroute. L'année suivante, ce tyran , qui n'avait point d'égal en Italie soit pour la
bravoure, soit pour le talent militaire; qui, chap. iv. toujours ennemi des voluptés, toujours inaccessible aux séductions des femmes, faisait d'un seul regard trembler les plus hardis , et conservait dans sa petite taille , à l'âge de soixante-cinq ans, toute la vigueur d'un soldat, s'avança au centre de la Lombardie , dans l'espoir que les nobles de Milan , avec lesquels il était entré en correspondance , lui livreraient cette grande ville. Avec la plus brillante armée qu'il eût encore commandée, il passa l'Oglio, et ensuite l'Adda ', mais le marquis Pelavicino , Buoso de Doara, les Crémonais, et d'autres Gibelins ses anciens associés, avaient été rebutés par ses forfaits. Ils s'étaient secrètement alliés avec les Guelfes pour le détruire ; lorsqu'ils le virent s'avancer si loin de ses foyers , ils éclatèrent de toutes parts. Le 16 septembre 1269, Eccelino reconnut la nécessité de rétrograder ; mais il se vit arrêter au pont de Cassano. Les Bressans, n'écoutant plus ses ordres, se mirent en marche dans le dessein de l'abandonner 5 toutes les issues lui étaient fermées par les Milanais, les Crémonais, les Ferrarois et les Mantouans. Repoussé, pourchassé jusqu'à Vimercato, blessé enfin au pied , il fut fait prisonnier , et amené à Soncino : là il refusa de parler, il rejeta tous les secours de la médecine; il déchira tous les bandages qu'on mettait à ses blessures , et il mourut enfin le I. 10
l46 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
ciiAP. IV. onzième jour de sa captivité. Son frère avec 1255-1260. iQute sa famille furent massacrés l'année suivante.
La défaite d'Eccelino et la destruction de la famille de Romano peuvent être regardées comule le dernier grand effort que firent les Lombards pour s'opposer à l'établissement de la tyrannie dans leur pays. A cette époque même, en effet , ils commençaient tous à s'accoutumer à l'érection du pouvoir d'un seul dans leurs cités. Dans chaque république , les nobles , toujours divisés entre eux par des haines héréditaires , regardaient comme une honte de se soumettre aux lois, plutôt que de se faire justice à eux-mêmes par les armes j leurs querelles, leurs combats, leurs brigandages, portaient le trouble dans les rues et les places publiques : les marchands avaient sans cesse l'oreille au guet , pour fermer leurs magasins au premier cri d'alarme ; car les satellites des nobles étaient le plus souvent des bandits auxquels ils offraient un asile dans leurs palais , et qui profitaient du tumulte pour piller les boutiques. En même temps, les gentilshommes provoquaient les plébéiens par leur arrogance ; ils tournaient en ridicule leur incapacité , et ils s'efforçaient de les exclure de tous les emplois. Souvent le peuple, soulevé d'indignation, prenait les armes; alors il fermait les rues par des barricades , il
EN ITALIE. l47
assiégeait les nobles dans leurs maisons de la chap. iv. ville , et il les forçait à se réfugier dans leurs châteaux. Mais si les milices des villes cherchaient ensuite à poursuivre dans les plaines de la Lombardie les nobles qu'elles avaient contraints à émigrer, elles se trouvaient bientôt vis-à-vis d'eux dans une cruelle infériorité. Dans le courant de ce siècle , les gentilshommes s'étaient tous accoutumés à combattre à cheval avec la lance , et recouverts d'une lourde armure ; un exercice continuel les rendait seuls propres aux manœuvres de la cavalerie , et les habituait à soutenir l'énorme fardeau de leur cuirasse et de leur casque, d'autre part, sous cette armure ils étaient à peu près invulnérables. Quand ils chargeaient , la lance basse , avec l'impétuosité de leurs pesans destriers , l'infanterie mal armée qui leur était opposée, ils la renversaient , ils la mettaient en pièces , sans éprouver eux-mêmes aucun dommage. Les villes avaient bientôt senti la nécessité d'opposer cavalerie à cavalerie, et de prendre à leur solde, pour les protéger contre leur propre noblesse , soit les gentilshommes qui voulaient bien fair€ cause commune avec le peuple , soit les étrangers et les aventuriers qui commençaient à faire métier d'offrir leur valeur à louage. Comme l'usage avait prévalu de donner le commandement de la milice au chef de la justice, soit pour
l48 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
CHAP. IV. qu'il pût diriger les forces de tous contre les 1255-1260. j^ebelles et les perturbateurs de l'ordre , soit pour qu'il contînt les soldats dans la discipline par la terreur des châtimens , on ne trouvait aucun chef militaire qui voulût se mettre au service d'une ville sans réclamer en même temps le pouvoir du glaive, celui dont était investi le capitaine du peuple ou le podestat ; il fallait donc lui déférer ce qu'on nommait la seigneurie; et plus était nombreux le corps de cavalerie qu'il mettait à cette condition au service des conseils de la république pour un nombre d'années déterminé , plus cette seigneurie, à laquelle était attaché le droit judiciaire de vie et de mort, devenait menaçante pour la liberté.
Parmi les premiers seigneurs féodaux qui embrassèrent la cause du peuple, et qui se mirent au service d'une cité avec un corps de cavalerie formé de leurs vassaux , ou des gentilshommes pauvres leurs adhérens , fut Pagan délia Torre , seigneur de Valsassina, qui s'était rendu cher aux Milanais en sauvant leur armée de la poursuite de Frédéric II , après sa déroute à Cortenuova. Il était attaché au parti guelfe par une affection héréditaire; et, quoique lui-même d'une naissance illustre , il parut partager le ressentiment des plébéiens de Milan contre la noblesse qui les opprimait. Lorsqu'il mourut, son frère Martine . puis Raymond , puis Philippe, puis Napo-
EN ITALIE. l49
léon délia Ton-e , furent à Milan les chefs du chap. fv. peuple, les capitaines d'un corps de cavalerie '^^5-/^^°pesante qu'ils avaient formée, et qu'ils mettaient au service de la cité, et enfin les supérieurs reconnus du podestat et des tribunaux. Ces cinq seigneurs se succédèrent l'un à l'autre , en moins de vingt ans , et la brièveté même de leur vie accoutuma le peuple à regarder leur élection comme la confirmation d'une dynastie devenue héréditaire. En même temps , d'autres villes guelfes de Lombardie se laissèrent tenter de nommer pour leur capitaine et seigneur l'homme que les Milanais avaient choisi, parce qu'il leur avait paru, un vrai Guelfe et un vrai ami du peuple. Ces villes y trouvaient l'avantage de resserrer leur alliance avec la cité qui dirigeait tout leur parti , de se mettre sous une protection plus puissante , et d'appuyer leurs tribunaux par une main plus ferme. Martin délia Torre avait été élu podestat de Milan en 1266; trois ans plus 1260-1264. tard on lui donna les titres d'ancien et de seigneur du peuple , en même temps que la ville de Lodi le nomma son seigneur ; celle de IN ovarre lui conféra le même honneur en 3 263. Philippe, qui lui succéda en 1264, fut honoré du même titre par Milan , Como , Verceil et Bergame ; ainsi commençait à se former l'Etat puissant qui , un siècle et demi plus tard , devint le duché de Milan , sans que les républiques lora-
l5o HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
CHAP. IV. bardes eussent encore songé qu'elles aliénaient 1260-1264. igyjr. liberté. D'autre part, le pape, jaloux du crédit de la maison délia Torre, choisit pour archevêque de Milan Othon Visconti , dont la famille puissante sur les bords du lac Majeur, partageait alors l'exil des Gibelins et des nobles. Le prélat se mit à la tête de cette faction ; et dèslors la rivalité entre les familles délia Torre et Visconti , fit presque oublier celle qui existait entre le peuple et la noblesse.
L'acharnement que les deux partis , guelfe et gibelin, portaient dans leur haine, était fatal à la liberté. Pour le premier, il s'agissait de la religion , de l'indépendance de l'Eglise et de l'Italie , menacée par les Allemands et les Sarrasins , auxquels Manfred n'accordait pas moins de confiance que Frédéric II • pour le second, il s'agissait d'honneur, de loyauté envers une famille illustre , du maintien de l'aristocratie comme de la royauté. Pour l'un et pour l'autre , il s'agissait plus encore de venger des offenses mille fois répétées , de se soustraire à l'exil , à la confiscation des biens, qui ne manquaient jamais de suivre le triomphe du parti contraire. Ces intérêts de la faction émouvaient profondément des hommes qui se glorifiaient des sacrifices qu'eux et leurs ancêtres avaient faits au parti ou guelfe ou gibelin , tandis qu'ils regardaient comme d'un intérêt tout -à-fait secondaire le maintien du
EN ITALIE. l5l
règne des lois, la garantie de l'impartialité des chap. iv. tribunaux, ou l'égale participation des citoyens '^^o'^e^ à la souveraineté. Chaque ville s'oubliait ellemême pour faire triompher sa faction dans toute la Lombardie, et elle se flattait d'y réussir en donnant au pouvoir plus d'unité et plus de vigueur. Les villes de Mantoue et de Ferrare, où les Guelfes étaient de beaucoup les plus nombreux , se confièrent pour leur défense , l'une aux comtes de Saint-Boniface , l'autre aux marquis d'Esté, avec tant de constance, que ces seigneurs, sous le nom de capitaines du peuple, y étaient presque devenus souverains. Les Gibelins dominaient au contraire dans la république de Vérone, et comme ils craignirent que leur faction ne succombât à la mort d'Eccelino, ils appelèrent au commandement des milices de Vérone et de ses tribunaux , Mastino de la Scala , seigneur du château de ce nom dans le Véronais, dont le pouvoir devint héréditaire dans sa famille. Le marquis Pelavicino , le gibelin le plus renommé de toute la vallée du Pô , dont le meilleur château était San Donnino, entre Parme et Plaisance, et qui avait formé et discipHné un corps superbe de cavalerie, était nommé seigneur par la cité de Crémone, alternativement avec son ami Buoso de Doara. Pavie et Plaisance le choisissaient aussi presque toujours pour capitaine , et cet honneur lui fut encore déféré en
cHAp. IV. même temps par Milan , Brescia , Tortone et 1260-1264. Alexandrie. Le parti gibelin , en effet, depuis qu'Innocent IV avait offensé les Guelfes de Milan , prenait le dessus en Lombardie ; la maison délia Torre paraissait elle-même s'en rapprocher . Ce parti était déjà tout puissant en Toscane; la ville de Lucques y avait accédé la dernière en 1 263 , et les Guelfes toscans , obligés de la quitter, avaient formé un corps de gendarmerie, qui se mettait à la solde du petit nombre de villes ' lombardes demeurées fidèles au parti guelfe.
La cour de Rome voyait avec une extrême inquiétude cette puissance croissante du parti gibelin , parfaitement affermi dans les Deux- Siciles sous le sceptre de Manfred , redouté dans Rome même et dans les provinces voisines , maître de la Toscane, et faisant chaque jour des progrès en Lombardie. Manfred paraissait sur le point de former de toute la péninsule une seule monarchie. Ce n'était plus avec des armes italiennes que le pape pouvait espérer de le renverser : les Allemands ne lui offraient point d'appui; en se partageant entre Richard de Cornou ailles et Alphonse de Castille, ils semblaient avoir voulu se soustraire eux-mêmes au pouvoir impérial , partager entre des étrangers un vain titre , et affermir chacun chez eux leur indépendance, en abandonnant la suprématie que leur nation avait exercée en Italie. Il fallait donc
EN ITALIE.» l63
s'adresser à d'autres barbares pour empêclier la chap. iv. formation d'une monarchie italienne, qui eût '260-1264. été fatale au pouvoir des pontifes. Alexandre! V était mort le 26 mai 1261 : trois mois plus tard, un Français , Urbain IV, lui fut donné pour successeur j et celui-ci n'hésita pas à armer les Français contre Manfred. Ses prédécesseurs avaient déjà entamé quelques négociations pour donner la couronne de Sicile à Edmond , fils de Henri III , roi d'Angleterre. Urbain IV l'écarta , pour appeler un prince plus brave , plus puissant , et plus rapproché de lui. Il s'adressa à Charles, comte d'Anjou, frère de Saint-Louis, et souverain par sa femme du comté de Provence. Charles s'était déjà signalé dans les armes; il était , comme son frère , croyant fidèle , mais plus fanatique que lui , plus haineux envers les ennemis de l'Eglise, contre lesquels il s'abandonnait sans contrainte à son caractère dur et impitoyable. Son zèle religieux ne gênait point cependant sa politique; son obéissance à l'Eglise reconnaissait pour bornes son intérêt; il savait ménager ceux qu'il voulait gagner, flatter au besoin les passions populaires, contenir sa colère , et garder dans son langage une retenue qu'il n'avait pas dans son cœur. L'avarice avait paru sa passion dominante ; elle n'était cependant qu'un moyen de servir son ambition : celle-là seule était sans bornes. Il accepta les offres du
l54 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
cHAP. IV. pape. Sa femme Béatrix , qui ambitionnait le titre 1260-1264. ^g reine porté par ses trois sœurs, mit en gage tous ses joyaux pour l'aider à lever une armée de trente mille hommes, qu'elle conduisit ellemême au travers de la Lombardie ; il l'avait devancée en se rendant par mer à Rome, avec 1265-1268. mille chevaliers 5 il y fit son entrée le 24 niai 1 265. Un nouveau pape également Français , Clément IV, avait succédé à Urbain IV, et ne montrait pas moins de faveur à Charles d'Anjou; il le fit élire sénateur de Rome , par la république romaine, et lui donna l'investiture du royaume de Sicile, qu'il le chargeait de conquérir, sous condition que cette couronne ne pourrait jamais être réunie à celle de l'Empire , ou à la domination sur la Lombardie et la Toscane. Un tribut de huit mille onces d'or et d'une haquenée blanche, fut aussi réservé à saint Pierre par cette investiture.
L'armée française conduite par Béatrix ne traversa l'Italie que vers la fin de Pété de 1266; et au mois de février 1266 Charles entra à sa tête dans le royaume de Naples. Il rencontra dans la plaine de Grandella, près de Bénévent, le 526 février , Manfred , qui l'attendait : la bataille fut acharnée ; les Allemands et les Sarrasins ne démentirent point leur ancienne valeur; < mais les Appuliens s'enfuirent lâchement, et le généreux fils de Frédéric II , abandonné par
ÎÎN ITALIE. l55
eux , périt dans le combat. Le royaume des Deux-Siciles fut le prix de cette victoire ; la résistance cessa partout, jnais non point le massacre : Charles avait abandonné à ses soldats le pillage de Bénévent ; ils en égorgèrent tous les habitans. Les Italiens , qui croyaient avoir éprouvé 5 de la part des Allemands et des Sarrasins, de Frédéric et de Manfred, tout ce qu'ils pouvaient craindre d'ennemis barbares, apprirent qu'il y avait un degré de férocité auquel les vainqueurs de la maison de Hohenstauffen ne les avaient pas accoutumés. Les Français semblaient toujours prêts à donner comme à recevoir la mort. En peu de temps les deux puissantes colonies de Sarrasins à Luceria et à Nocera furent exterminées ; et au bout de quelques années , il ne resta plus dans les Deux- Siciles un individu de leur nation ou de leur religion. Les Allemands que Manfred tenait k sa solde disparurent aussi : Charles voulut bien reconnaître les Appuliens et les Siciliens pour ses sujets ; mais il les pressura sans pitié par des charges intolérables , tandis qu'il distribuait tous les grands fiefs du royaume à des Français. Il affermit cependant, avec une main de fer, sa domination détestée ; et lorsque , deux ans plus tard , Conradin , fils de Conrad et neveu de Manfred, arriva d'Allemagne pour lui disputer la couronne , peu d'insurgés dans les Deux-
CHAP. IV
l56 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
CHAP. IV. Siciles eurent le courage de se déclarer pour
La victoire de Charles d'Anjou sur Manfred rendit en Italie la supériorité au parti guelfe. Philippe délia Torre , qui avait paru hésiter quelque temps entre les deux factions , livra le passage à l'armée de Béatrix au travers du Milanais : Buoso de Doara fut accusé d'avoir reçu d'elle de l'argent pour ne lui point opposer de résistance sur l'Oglio : le comte de Saint-Boniface, le marquis d'Esté , et ensuite les Bolonais , se joignirent à elle. Après la bataille de Grandella , les Florentins se soulevèrent contre la garnison allemande que Guido Novello , lieutenant de Manfred , commandait chez eux ; et le 11 novembre 1266 ils le forcèrent à évacuer leur ville. Ils y accueillirent bientôt après huit cents gendarmes français de Charles d'Anjou , auquel ils déférèrent pour dix ans la seigneurie de Florence, c'est-à-dire qu'ils lui abandonnèrent les droits réservés aux empereurs par la paix de Constance. En même temps ils rétablirent , avec une entière liberté , leur constitution intérieure ; ils augmentèrent les pouvoirs de leurs nombreux conseils , dont ils exclurent tous les nobles et tous les Gibelins , et ils donnèrent aux corps de métiers entre lesquels toute la population industrielle était répartie une part directe à la souveraineté.
Ce fut à la fin de l'année 1267 que le jeune cmav. m Conradin, âgé seulement de seize ans, arriva à ^^ '" ' Vérone avec dix mille hommes de cavalerie , pour revendiquer l'héritage dont les papes avaient dépouillé sa famille. Tous les Gibelins, tous les généreux capitaines qui s'étaient distingués au service de son aïeul ou de son oncle , accoururent auprès de lui pour l'aider de leurs épées et de leurs conseils : les républiques de Pise et de Sienne , toujours dévouées à sa famille, mais dont le zèle était rédoublé par la jalousie que leur inspiraient les Florentins , firent pour lui d'immenses sacrifices : les Romains , qui étaient blessés de ce que le pape avait abandonné le séjour de leur ville pour s'établir à Viterbe, et qui, en même temps, étaient jaloux de ses prétentions sur leur république , du gouvernement de laquelle ils avaient exclu la noblesse , ouvrirent leurs portes à Conradin , et lui promirent leurs secours. Mais tous ces efforts , tout ce zèle , ne suffirent point pour défendre l'héritier de la maison de Hohenstauffen contre la valeur française. Conradin étant entré par les Abruzzes dans le royaume de ses pères , rencontra Charles d'Anjou, le 28 août 1268, dans la plaine de Tagliacozzo. Une bataille acharnée y fut livrée ; elle demeura long-temps indécise ; deux divisions de Charles étaient déjà détruites; et les Allemands, qui se croyaient
CHAP. IV
l58 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
vainqueurs, s'étaient déjà dispersés à la poursuite des fuyards , lorsque le prince français , qui n'avait point encore paru , fondit sur eux avec son corps de réserve , et les mit dans une complète déroute. Conradin, forcé de fuir, fut arrêté à quarante-cinq milles du champ de bataille, comme il s'embarquait pour la Sicile j il fut ramené à Charles d'Anjou, qui , sans pitié pour sa jeunesse , sans estime pour son courage, sans égard pour son bon droit, le fit paraître devant des juges iniques , et exigea d'eux sa condamnation à mort. Conradin eut la tête tranchée sur la place du marché de Naples , le 26 octobre 1268. Avec lui périrent plusieurs de ses plus illustres compagnons d'armes , princes allemands , nobles gibelins ou citoyens de Pise ; et , après ces premières victimes , d'autres supplices continuèrent , dans une succession non interrompue, à épouvanter les Deux-Siciles.
1269-1282. La défaite et la mort de Conradin achevèrent d'établir, dans toute l'Italie, la prépondérance du parti guelfe. Charles d'Anjou s'en était déclaré le chef j le pape l'avait nommé vicaire impérial en Italie pendant la vacance de l'empire , et , à ce titre , il avait cherché à lui attribuer tous les droits que les empereurs exerçaient sur les villes libres. Clément IV était mort le 29 novembre 1268 , un mois après le supplice de Conradin , et les cardinaux demeurèrent trente-
trois mois sans pouvoir s'accorder sur le choix chaf. iv. de son successeur. Pendant cet interrègne , le "^s-i^sa. plus long qu'ait éprouvé la chaire pontificale, Charles d'Anjou demeura chef unique des Guelfes , dominant sur l'Italie , qui n'avait plus ni pape ni empereur. Il convoqua, en 1269, à Crémone une diète des villes lombardes , dans laquelle les cités de Plaisance, Crémone, Parme, Modène , Ferrare et Reggio consentirent à lui déférer la seigneurie, tandis que Milan, Como, Verceiî, Novarre, Alexandrie, ïortone, Turin, Pavie, Bergame et Bologne déclarèrent qu'elles se tiendraient pour honorées de son amitié et de son alliance , mais qu'elles ne voulaient pas l'avoir pour maître. Déjà toute l'Italie éprouvait combien était pesant le joug des Français : il se serait aggravé encore, si la croisade contre Tunis, à laquelle Charles d'Anjou fut appelé par Saint-Louis son frère , n'avait pas fait quelque diversion à ses projets ambitieux.
Le conclave , assemblé à Viterbe , éleva enfin à la papauté Tibaldo Visconti, de Plaisance, qui était alors à la Terre-Sainte , et qui , à son retour eti Italie, en 1272, prit le nom de Grégoire X. Cet homme sage et modéré comprit que la cour de Rome avait dépassé son but. En écrasant la maison de Ilohenstauffen , elle s'était donné un nouveau maître , non moins dangereux que le précédent. Grégoire ^ au lieu de s'acharner.
l6o HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
CHAP. IV. comme ses prédécesseurs , à vouloir détruire Ï269-1282. içg Gibelins, ne songea qu'à rétablir l'équilibre et la paix entre eux et les Guelfes, dans le but, à ce qu'il annonçait, de réunir toute la chrétienté pour la défense de la Terre-Sainte. Il engagea les Florentins et les Siennois à rappeler dans leurs villes les Gibelins exilés ; et , comme Charles mit obstacle à cette réconciliation , il en témoigna le plus vif ressentiment. Il releva Pise des censures prononcées par le saint-siége contre cette république j il témoigna de la faveur à celles de Yenise et de Gênes , qui , toutes deux offensées par l'arrogance et les injustices de Charles , avaient fait cause commune avec ses ennemis. Il engagea les électeurs d'Allemagne à profiter de ce que Richard de Cornouailles était mort, en 1271 , pour mettre fin à l'interrègne de l'empire , et procéder à une nouvelle élection. Ceux-ci accordèrent la couronne, en 1273, à Rodolphe de Hapsburg, fondateur de la maison d'Autriche. La mort de Grégoire X, survenue au commencement de janvier 1276, ne lui laissa pas développer tous les projets que ces premières démarches semblaient promettre. Mais Nicolas III , qui , après trois papes éphémères , lui succéda en 1277, s'attacha plus ouvertement que lui à humilier Charles et à relever le parti gibelin. Il exigea que le roi de Sicile renonçât au titre de vicaire impérial ,
qu'il n'avait pu prendre que pendant la vacance chap. iv. de l'empire ; il l'engagea encore à renoncer à la "^9-12^^dignité de sénateur de Rome , et à la seigneurie qui lui avait été déférée par les cités de Toscane et par celles de Lombardie -, en lui représentant que son pouvoir sur ces provinces était contraire à la bulle d'investiture qui l'avait mis en possession du royaume de Naples.
D'autre part , Rodolphe de Hapsburg , qui n'avait jamais mis le pied en Italie, et qui ne connaissait point la géographie de cette contrée, se laissa persuader par le pape de confirmer des chartes de Louis-le-Débonnaire , d'Othoh I®*", de Henri VI , dont on lui envoya copie. Dans ces chartes, vraies ou fausses, tirées de la chancellerie de Rome , la souveraineté de toute l'Emilie ou Romagne, de la Pentapole, de la marche d'Ancône , du patrimoine de Saint- Pierre, et de la campagne de Rome, de Radicofani jusqu'à Cépérano, était attribuée à l'Eglise. La chancellerie impériale confirma sans examen une concession qui n'avait jamais été effectuée. Les deux Frédéric , de même que leurs prédé- • cesseurs, avaient toujours considéré toute cette étendue de pays comme appartenant à l'Empire, et y avaient exercé tous les droits impériaux. Un chancelier de Rodolphe vint , à son tour, dans ces provinces pour demander l'hommage et le serment , qui lui furent prêtés sans diffi- I. 11
iGsi HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
CHAP. IV. culte. Mais Nicolas III réclama contre cet i76() 1282. hommage qu'il qualifia d'usurpation sacrilège. Rodolphe, reconnaissant qu'il était en contradiction avec ses propres diplômes, y renonça; et dès cette époque ( 1278) les républiques, comme les principautés , situées dans toute l'étendue de ce qu'on nomme encore aujourd'hui l'État de l'Église, relevèrent du saint-siège et non plus de l'empereur.
Un peu auparavant , une révolution avait assuré la prépondérance au parti des nobles et des Gibelins, dans la plus puissante des villes de Lombardie. Leur faction était depuis longtemps exilée de Milan ; elle avait éprouvé une suite de revers ; et , loin d'exciter la crainte , elle commençait à inspirer de la compassion , tandis que Napoléon de laTorre, chef de la république de Milan , fatiguait les plébéiens et les Guelfes par son arrogance et son mépris pour leurs li- ^bertés. Celui-ci fut averti qu'Othon Visconti , exilé par lui , encore qu'il fût archevêque de Milan , avait rassemblé à Como beaucoup de nobles et de Gibelins, avec lesquels il comptait faire une nouvelle entreprise sur le territoire milanais. Napoléon marcha à sa rencontre; mais, dédaignant des ennemis qu'il avait tant de fois vaincus , il se laissa surprendre à Désio , dans la nuit du 20 au 21 janvier 1277, par les Gibelins. Fait prisonnier avec cinq de ses parens, ils furent
répartis dans trois cages de fer, où l'archevêque chap. iv. les enferma. Celui-ci fut reçu avec enthousiasme '269-17.82. à Milan , à Crémone et à Lodi ; il réforma les conseils de ces républiques en n'y admettant que des nobles et des Gibelins. Ces derniers, ruinés par un long exil , durant lequel ils avaient été entretenus par les libéralités de l'archevêque , étaient devenus humbles et obséquieux : leur déférence dégénéra en obéissance , et la république de Milan , gouvernée désormais par les Visconti, ne fut bientôt plus qu'une principauté. Nicolas III, qui était de la noble maison romaine des Orsini, nourrissait pour le parti gibelin une affection héréditaire; il le favorisa en tous lieux. La rivalité entre deux illustres familles de Bologne, les Giéreniei et les Lambertazzi, avait fait, en 1274? chasser de leur patrie les derniers, qui étaient Gibelins, avec tous " leurs adhéreiis. La guerre entre les deux factions avait dès-lors été acharnée dans toute la Romagne; et Guido de Montefeltro, seigneur des montagnes du voisinage d'Urbin , qui ne s'était jamais soumis à aucune république, accueillit les Gibelins dans son comté , et se fit la réputation d'un grand homme de guerre en les commandant. Nicolas III envoya un légat en Romagne pour contraindre Bologne et toutes les républiques guelfes à rappeler les Gibelins, et à rétablir la paix dans toute la province ; il y
l64 HISTOIRE DE LA. LIBERTÉ
CHAP. IV. réussit en 1279. Un autre légat était chargé i269-!c82. (j'^jne mission semblable à Florence et à Sienne , et il y fit également rappeler les exilés : l'équilibre enfin paraissait sur le point d'être rétabli en Italie , lorsque Nicolas III mourut , le 19 août 1280.
Charles , qui s'était soumis sans aucune opposition , sans aucune humeur, à l'abaissement d'un parti sur lequel il fondait toutes ses espérances, et à des réconciliations qui détruisaient son influence dans les républiques guelfes, accourut à Viterbo dès qu'il fut instruit de la mort du pape, bien résolu à ne pas laisser porter un autre de ses ennemis sur la chaire de saint Pierre- il fit enlever violemment du conclave trpis cardinaux , parens de Nicolas III, qu'il regardait comme lui étant contraires ; il frappa les autres de terreur, et il obtint enfin d'eux, le 22 février 1281 , l'élection d'un homme qui lui était tout dévoué. Cétait un chanoine de Tours, qui prit le nom de Martin IV ; celui-ci semblait n'avoir d'autre mission que de seconder l'ambition du roi des Deux-Siciles , et de le servir dans ses haines. Non seulement il ne songeait plus à balancer le pouvoir de ce prince , mais il travaillait à le rendre souverain de toute l'Italie ; il lui faisait déférer à Rome la dignité de sénateur, il donnait à des officiers français dé Charles le commandement de toutes les provinces de
EN ITALIE. l65
TEglise , il faisait exiler les Gibelins de toutes chap. iv. les cités 3 il favorisait enfin de toute son autorité '^ ^'^* ^ le nouveau projet de Charles de s'emparer de l'empire d'Orient. Constantinople avait été enlevée aux Latins le 2.5 juillet 1261 , et le fils du dernier empereur latin était gendre de Charles d'Anjou. Martin IV excommunia Michel Paléologue , l'empereur grec , qui avoit en vain tra^ vaille à réconcilier les deux Eglises. En même temps, dans tous les ports des Deux-Siciles , se préparait le nouvel armement que Charles voulait conduire en Grèce ; les agens du roi redoublaient d'insolence , les levées d'argent se faisaient avec plus d'apreté, les juges s'efforçaient d'imprimer la terreur pour étouffer toute résistance. Mais à la même époque , un noble de Salerne , Jean de Procida , l'ami , le confident et le médecin de Frédéric II et de Manfred, parcourait, déguisé, tantôt les Deux-Siciles, pour ranimer le zèle des anciens Gibelins et leur haine contre Charles d'Anjou et les Français; tantôt la Grèce et l'Espagne, pour leur susciter des ennemis. Il s'était assuré que Michel Paléologuc et Constance , fille de Manfred et femme de D. Pedro , roi d'Aragon , ne laisseraient point périr les Siciliens , si ceux-ci avaient le courage de se soulever contre leurs oppresseurs. Leur assistance fut promise en effet; elle fut même préparée de loin , mais c'était une explosion
l66 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
&HAV. IV. populaire et instantanée qui devait délivrer la «69-i2»2. Sicile. Un soldat français l'excita , le 3o mars 1289. , à Païenne, en fouillant indécemment une jeune épouse, qui se rendait à l'église de Montréal, avec l'époux auquel elle était promise, pour y faire bénir son mariage. L'indignation de ses parens et de ses amis se communiqua de proche en proche , à toute la population de Palerme , avec la rapidité de l'éclair. Dans ce moment^ les cloches de l'église sonnaient à vêpres ; le peuple y répondit par le cri : ^ux armes ! à mort les Français ! De toutes parts ceux-ci furent attaqués avec furie; ceux qui voulurent se défendre furent bientôt accablés par le nombre ; les autres qui cherchaient à se cacher, à se faire passer pour Italiens, furent reconnus à leur manière de prononcer ces deux mots , qu'on les forçait de répéter : ceci et ciceri ( des pois chiches ) , et aussitôt poignardés. Quatre mille d'entre eux furent en peu d'heures baignés dans leur sang. Toutes les villes de Sicile suivirent l'exemple de Palerme; et les Yêpres siciliennes renversèrent la tyrannie de Charles d'Anjou et des Guelfes, séparèrent ie royaume de Sicile du royaume de Naples, et donnèrent ie premier à D. Pedro d'Aragon , comme gendre et héritier de Manfred et de la maison de Ho-^ hcnslauffen.
EN ITALIE. l6r